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LE SAUVEUR

Le capitaine de la frégate Orion entra, et tout le monde se leva, excepté Tonin.

Henri fit signe à sa sœur de s'écarter un peu, et il offrit au capitaine Simon Parker une place à côté de lui, ce qui fut accepté avec trop d'empressement.

Le landlord changea de gants et mit un couvert devant le brillant officier de Sa Majesté.

Tous les convives s'assirent pour obéir à la gracieuse invitation du capitaine Parker.

— Je savais, dit-il, quemes jeunes protégés avaient pris passage à bord de V Albatros, et je les attendais à Sydney, sans m'écarter de mes instructions.

Tonin secoua la tête en signe d'incrédulité. Miss

lAza îiii lança à la dérohi'p un de ce? regards que les femmes inventent dans les occasions scabreuses, et qui signifient : — Soyez sage et prudent.

— J'ai accompagné le» navires du convoi jusqu'à leurs destinations respectives, reprit le capitaine, ;t la terre de Nuyts, au port du roi George, à Spencer, à l'île de Diémen ; et, après avoir doublé le cap siulouesl de Tasmanie, je suis remonté vers le sud, pour me ravitailler à Porl-Jarkson.

— 0, 0, murmura Tonin, Mi pren per un martf'gaou aqveou fado^ (Oui, oui, il me prend pour un homme des Martigues, cet imbécile ! )

— Est-ce que j'ai fait une erreur de géographie ? demanda le capitaine à Tonin.

— Oh ! non ! dit Trafalgar sur un ton ironique. Second regard de Liza, plus expressif que le premier.

— Je me suis invité sans façon, dit le capitaine ; j'espère que cela ne contrarie personne.

Tous les convives, excepté Tonin, exprimèrent en chœur combien ils étaient honorés d'avoir un si noble convive.

Le land-lord, qui était sorti pour mettre une large épingle de topaze à son jabot, vint diriger le second

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service, en prenant des poses du général en chef un jour de combat.

— Votre traversée a-t-elle été heureuse ? demanda ]<■ capitaine, en se faisant verser dans sa coupe le vin de la côte de Bass.

— Très-heureuse, capitaine, dit Henri; nous n'avons eu qu'une mauvaise rencontre... un pirate.

— Un pirate ! dit Parker ; et je n'étais pas là !

— j'y étais, moi, murmura Tonin.

— Pardon, je n'ai pas entendu, fit le capitaine en regardant le Toulonnais.

— C'est ce brave jeune homme, reprit Henri, qui nous a sauvés ce jour-là. Quand le pirate allait nous prendre, il a pris le pirate.

— Je bois à votre santé, dit Parker.

— Capitaine, dit Liza, ce jeune homme a l'oreille nu peu dure, comme beaucoup de marins.

— Ah ! fit Parker, c'est le seul tort du canon; rend sourd.

— Et muet, remarqua Tonin,

Ces deux mots furent heureusement couverts par un cri poussé fort à propos par Liza.

— Ce n'col rien, dit-elle, en respiruiil as ce cu'url..»

Monsieur le land-lord, comment appelez-vous ce poisson ?

— Le tripang, dit l'aubergiste ; c'est ce que nous péchons de meilleur dans la rade.

— J'ai failli avaler une arête, reprit Liza en riant. Et elle donna son assiette à un domestique .

— C'est bien étonnant, murmura le land-lord ; le tripang n'a pas d'arêtes.

— Capitaine Parker, dit Liza, comptez-'vous faire un long séjour à Sidney ?

— Cela dépendra de vous, dit le capitaine à l'oreille de la jeune fille.

Une pâleur subite éteignit la fraîcheur du teint sur le visage de la belle Irlandaise. Cette émotion n'échappa point au capitaine, mais il sut l'expliquer à son avantage.

Il y a dans la vie des moments où la joie se ciiange en ivresse, donne au cerveau l'exaltation et aux sens un trouble délicieux. Alors la raison abdique et abandonne son pouvoir à la folie de l'imagination. Le capitaine Parker avait gardé l'ineffaçable souvenir de cette nuit qui fut illuminée par la belle Irlandaise, arrivant sur VO/ion dans le désordre du désespoir : il l'avait revue sous l'équateur de lAtlan-

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tique, sous cette ardente zone où il est si facile d'aimer; il la retrouvait à l'extrémité du monde dans tout l'éclat de sabeauté ; il devenait son convive, et ses regards ne pouvaient plus se détacher de cette femme, qui donnait l'amour et la vie à un pays désert, lise pencha sur l'épaule de Henri et lui dit tout bas :

— Les marins vont droit au but, surtout en pays sauvage, oiiTon doit agir sans cérémonie... vous êtes chef de famille ici ?

— Oui, capitaine, dit Henri, avec un sourire intelligent.

— Je vous demande votre sœur en mariage, reprit le capitaine.

Comme tous les chefs de famille, Henri était beaucoup moins instruit que les voisins des intrigues amoureuses de sa maison. Liza ne lui avait jamais fait la moindre confidence ; il se laissa donc éblouir par une demande si honorable et si flatteuse, et peutêtre aussi un peu excité par de trop fréquentes libations, il répondit :

— Capitaine je vous dois la vie et l'honneur ; que serions-nous devenus sans vous ? le bourreau m'attPndait, le déshonneur attendait Liza. Si j'avais une

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fortune, elle tuerait à vous ; je n'ai que ma sœur ; elle sera votre femme. Son refus serait une ingratitude ; mais je la connais ; elle ne contredira pas ce que j'ai dit.

Lorsqu'il s'agit d'amour et de mariage, les femmes n'ont pas besoin d'entendre, elles devinent tout. (>eux qui parlent bas devant elles prennent une précaution fort inutile.

— Y aui;ait-il chance de refus ? demanda le capitaine.

— Oh! j'ai dit cela au hasard, répondit le frère avec une légère émotion ; je crois le refus impossible. Ma sœur, la fille d'un pauvre diable, ma pauvre SLEur, appelée à devenir la femme d'un jeune et brillant officier de la marine royale, notre sauveiu* ! Non, tant de bonheur ne peut pas être refusé.

Depuis le commencement de ce dialogue mystérieux, un petit pied, délivré de son soulier de paille, fonctionnait sous la table, et, par un magnétisme puissant, il retenait l'explosion sur les lèvres de ïonin.

— Pardon, mes chers convives, dit le capitaine en liaiissanl'a voix ; n;)us c-;iusions affaires, M. Henri cl \uo\ . je lui pariais de la cuuccsiiun de ttiruiui que

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j'ai obtenue pour lui, ii Sidney. Ce n'est pas d'une grande valeur en ce moment, mais son exposition est si bonne, qu'en peu d'années ce lot aura le prix d'un terrain de Clmring Cross.

Tonin fit un sourire et un mouvement de tête qui exprimaient le doute.

— Au reste, messieurs, reprit le capitaine, nous avons fini, et je vous invite à venir voir le domaine concédé à M. Henri; c'est un but de promenade.

— Il se leva et offrit son bras à sa belle voisine.

— Un moment, dit Albertus, qui, en sa qualité de blond et d'Allemand, avait aussi trop festoyé le Baccbus australien ; un moment ! notre camarade Trafalgar demande la parole pour annoncer...

— Albertus, dit Tonin, vous n'avez rien dit pendant tout le repas...

— C'est vrai, dit le jeune compositeur.

— Eh bien, il fallait continuer, répliqua Tonin. Le capitaine marchait vers la porte, en donnant le

bras à miss Liza.

— Il va quelqu'un ici qui s'appelle Trafalgar V lui demanda-t-il.

— Oui, capitaine, dit \Àm ; c'est un surnom.

— Et il est Franijaië i

iâ

— Oui, répondit avec embarras, la jeune tille... et vous devez comprendre... que l'uniforme delà marine anglaise doit le rendre maussade...

— C'était votre voisin de table? reprit le capitaine.

— Le hasard l'avait placé là, capitaine.

— Le hasard et un peu d'amour, fit Parker, en souriant... au reste, quoi d'étonnant! vous n'avez pasà rougir, ma belle Liza ; tous ces jeunes gens doivent vous aimer secrètement ; mais il n'y a pas dans cette société un parti convenable pour vous. Ce sont d'honnêtes aventuriers qui cherchent un état.

— Voici tout notre monde, dit Liza en assurant sa voix.

— Ils viennent voir le domaine, de votre frère, fît le capitaine, et le vôtre aussi, belle Liza. Vous allez être la reine de Sidney.

Henri vint tout essoufûé rejoindre le capitaine et sa sœur.

Miss Liza prit le ton de l'insouciance, et dit à ton frère : Je ne vois pas M. Asthon et... l'autre.

— Ce sont deux fous, dit Henri ; ils viennent de partir pour la chasse.

La respiration s'arrêta dans la poitrine de la jeune

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fille ; mais elle triompha encore de celte crise par l'énergie de la volonté.

— Pour la chasse ! dit le capitaine; mais iî n'y a plus que trois heures de jour, et il faut marcher hien avant dans les terres, pour trouver un arbre et du gibier... nous voici sur votre terrain, monsieur Henri...

— Ah! dit le jeune homme, la position est superbe.

— Ce sera le plus beau et le plus riche quartier de la ville, quand il y aura une ville, ditle capitaine (1).

— C'est comme Liverpool, dit Henri; mon père m'a dit que c'était un petit lac, comme son nom l'indique, et on voyait autour des cabanes de pêcheurs. Aujourd'hui, il n'y a plus de lac, et il y a de belles maisons.

— Mais ici, dit le capitaine, le lac est une des plus l:>elles rades du monde... tenez, Henri... voilà la maison du gouverneur, au bord de la mer...

— Où ? demanda naïvement le jeune homme.

— Quand la maison sera bâtie, le gouverneur

(t) Sidiiey, ou Port-Jackson, compte aujourd'hui vingt-cinq mille habitants; c'est une ville riche, commerçante et industrielle, elle a tenu ce qu'elle promettait à son berceau, en 180C,

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viendra, dit le capitaine, la maison existe déjà sur le plan de notre ingénieur Hubert... un jardin... .'^ur le même plan aussi, sépare votre domaine de la résidence du gouverneur. La porte de votre parc, que voilà, s'ouvre sur cette petite baie, toujours unie comme un miroir.

— La baie existe, dit Henri, c'est déjà beaucoup.

— Vous y avez droit de pêche, reprit le capitaine.

— Tant mieux ! capitaine ; j'y exercerai mon ancien métier, par amusement... Eh bien, Liza, tu ne dis rien ?... ne trouves-tu pas que cette baie est plus joyeuse à l'œil que la Mersey ?

Il y avait une intention au fond de cette demande qui évoquait un souvenir de Liverpool et du capitaine de VOrion.

Miss Liza murmura une réponse équivoque qui fut couverte par l'affirmation unanime des autres auditeurs.

Albertus, qui donnaitlebras aux deux orphelines, apostropha Henri d'une voix forte et lui dit :

— Je viendrai souvenlvisiter votre baie, avec votre permission ; il y a de beaux tamaris, dont les feuilles sont musicales comme celles des rasuarinas.

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Quand le vent souffle du noid-ouesl, elles doivent chanter avec la rade un duo ravissant.

— M. AlberUis Sommer, dit Henri en le présentant au capilame, est un compositeur distingué, il travaiile à l'opéra (VAdjinasfvr. 3Ia sœur, qui est musicienne de nature, vous dira que ce jeune homme a un grand avenir.

— Et Monsieur Albertus, dit le capitaine en riant, vient s'établir à Sydney pour faire rcDrésenter son grand opéra.

— Capitaine, dit Albertus, faites-moi donnei une concession pour bàlir un théâtre, et dans dix ans e l'ouvre par Adamastor.

— J'ai plein pouvoir du Forivg Office, dit le capitaine, le terrain ne manque pas ici. Je vais dire à l'ingénieur d'ajouter un théâtre, sur le plan, et je vous donne la concession. Avez-vous les fonds pour bâtir ?

— Non, capitaine, mais si vous me donnez un terrain très-étendu, j'en vendrai les trois quarts pour bâtir le théâtre. Au reste, je travaille avec lenteur ; il me faut dix ans de travail pour terminer Adamastor.

— r/est une affaire conclue, dit le capitaine..,

ta.

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Etreprenantle chemin de rhôtellerie, il dit à Liza :

— C'est à vous, belle miss, que ce jeune homme doit la concession que je lui fais; je lui ouvre cet avenir que vous lui reconnaissez.

Henri s'avança, et, faisant un signe d'intelligence au capitaine, il lui dit :

— Vous rendriez notre jeune musicien fort heureux, si vous lui ace :. diez encore un quart d'heure d'audience. Je donnerai le hras à ma sœur.

Simon Parker comprit, et s'éloigna de Liza en disant :

— Puisque je suis dans mon jour de bonheur, je veux faire des heureux.

Henri et Liza marchaient en avant, et personne ne pouvait entendre leur entretien.

— Liza, ma chère sœur, dit Henri, tu n'as pas été aimable avec cet excellent officier qui nous a rendu tant de services,

— Je suis très-timide, moi, dit Liza, et j'aime mieux écouter que parler.

— Liza, reprit Henri, souviens-loi de cette affreuse nuit, où j'étais prisonnier de noire voisin sir Maurice, où ma vie et notre honneur...

— Je n'ai rien oublié, interrompit brusquement

Liza, et je le prouve en me sacrifiant. Inutile d'en dire davantage, je sais tout.

— Tu sais que le capitaine l'a demandée en mariage ?

— Oui.

— Et tu l'acceptes pour mari ?

— Oui.

— Tu parles comme si ce mariage te déplaisait.

— Henri, tu te trompes, il me plaît beaucoup.

— Et pourquoi es-tu si triste, pourquoi as-tu des larmes dans les yeux, en disant que ce mariage te plaît beaucoup ?

— A quoi bon raisonner ? dit Liza ; le capitaine nous a rendu des services immenses, c'est vrai ; il t'a sauvé la vie, à toi, mon frère que j'aime tant ; eh bien, je n'hésite pas. ie ne réfléchis pas, je ne calcule pas; j'accepte pour mariecapitaine Simon

Parker.

Elle serra la main de son frère, monta lestement à sa chambre, et quand elle fut seule, elle éclata en sanglots.

Le capitaine vint rejoindre Henri, et l'interrogea du reffard.

— 5îon cher beau -frère, dit Henri, vous n'avez plus qu'à fixer le jour.

— Après-demain, dit Parker, ivre de joie : en pays sauvage, on supprime aisément les formalités qui retardent le bonheur.

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