DEUX AMIS
Noctem minncem et in scelm erupturom fors lenivit. (Tacite.)
En quittant la table, au moment où les convives se levaient, Tonin s'approcha d'Asthon et lui dit tout bas :
— Un jour, je vous ai sauvé la vie; rendez-moi un service aujourd'hui. Sortez avec moi, et éloignons-nous.
— Je ne demande pas mieux, dit Asthon ; je me regarde toujours comme déserteur, et je ne suis pas à mon aise devant un officier de la marine royale.
— Et moi aussi, reprit Tonin, en ouvrant des yeux fous; depuis deux heures, je fais faire un dur métier à mon anse pardien ; c'est lui qui m'arrête
au moment où je vais éclater ; c'est lui qui me crie à l'oreille : Si tu insultes cet Anglais, il a le droit de te faire arrêter et de t'envoyer sur les pontons...
— Il le ferait, interrompit Asthon ; nous sommes en guerre avec la France.
— Et par saint Antoine, mon patron, je le sais trop! Il commande ici, il est capitaine, il est roi, il est George, il est tout, et moi, je ne suis rien. Mais je vais lui jouer un tour qui le fera fusiller, comme l'amiral Bing. Alors, je serai quelque chose.
— Et que ferez-vous ? demanda Asthon alarmé.
— Il m'a pris ma femme, je vais lui prendre sa frégate.
— Vous êtes fou, mon ami.
— En 1802, Surcouf était-il fou, quand il a pris une frégate anglaise dans la rade de Madras?
— C'est vrai, dit Asthon ; mais Surcouf E'était pas seul; il avait trente hommes avec lui.
— Je les aurai, dit Tonin.
— Et où les prendrez-vou5 ?
— Là, lit Tonin.
Et il montrait du doigt un chantier sur lequel travaillaient, la hache à la main, de vigoureux ouviiers, appartenant à tous le? pays.
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Et il ajouta :
— Asthon, ce sont bien ceux-îà que vous voûiirz recruter pour faire votre métier de bûcheron?
— Oui, Trafalgar.
— Eh bien, je les prends, moi, pour faire mon métier de jaloux. Je me connais en races; il y a là des Portugais, des Américains, des Malais. Je les paye comme un nabab, et j'attends un bon vent du nord-ouest. Tout l'équipage de la frégate est dans les tavernes. Il ne doit jamais y avoir à bord plus de quinze hommes ; c'est facile et superbe. Tous ces aventuriers ne demandent pas mieux que de faire Un coup, comme les flibustiers français de Saint-Domingue. Ils connaissent tous la manœuvre. Nous enlevons la frégate, et nous allons fonder une colonie française dans un pidvs beau et désert; dans la Nouvelle-Calédonie, à l'île des Pins. C'est aisé comme de prendre une arapêdo au cap Brun (1).
Asthon croisa les bras, sourit ironiquement et dit :
— Et vous confiez ce projet à un Anglais? Vous êtes fou et étourdi. Je ne vous dénoncerai pas, c'est
(1) C'est anapédo qu'on devrait dire, dérivé du grec, sans pieds. Ce coijuillaye est très esliiné. Le cap Brun est dans le voisinage de Toulon ; il est célôbrc pai' le combat du Romidvs.
incontestable ; Qiais je dirai au capitaine Parlver de faire garder sa frégate, et de peur qu'il ne vous soupçonne, je vous dirai auparavant de partir pour la Tasmanie, en suivant la côte.
— Mais par la Toussaint! s'écria Tonin en se tordant les bras, donnez-moi un conseil ; ayez pitié d'une àme du purgatoire. Si je rentre à la maison, j'étrangle ce capitaine comme un fifi ; je lui donne mes deux mains pour cravate. Le tonnerre de la rage me fait perdre la boule. Ma cervelle se démantibule. Cet affreux capitaine aime la petite ; il va se marier ! Savez-vous ce que cela veut dire ? il va se marier! Tàtez les veines de mon cou; elles sont grosses comme des sarments de vigne ! Une voie de sang va me trouer la peau! Si je ne tue pas, je suis tué !
Il faut avoir connu ces volcans de chair et d'os pour se faire une idée de gestes, de l'accent, de la physionomie de Tonin, dans cette crise de désespoir d'amour. Les plus tragiques accents du théâtre sont des gammes du zéphir auprès de ces éruptions qui empruntent leurs tonalités foudroyantes aux ardeurs du soleil, aux rafales de l'ouragan, aux mugissements de la mer et à la furie de la passion.
— Et moi, dit Aslhon ému aux larme?, et moi, suis-je sur des roses ? J'aime une jeune fille aussi, et votre mariage, en se rompant, brise le mien, car je ne vous abandonnerai pas, mon ami. Nous ne sommes pas expansifs comme vous autres, nous Anglais; mais, quand nous aimons, nous avons des amours et des amitiés à l'épreuve de tout.
— Oui, oui, dit Tonin avec une émotion douce : vous aimez aussi... un ange... j'avais oublié... le malheur rend égoïste^ comme le bonheur...
— Mon ami, reprit Asthon. il faut attendre ce que Dieu nous réserve à tous deux.
Et, lui montrant l'horizon de l'inconnu, qui se déroulait derrière les toits de quelques cabanes, il ajouta :
— Il faut aller dans ces solitudes pour nous recueillir et oublier. Vous avez aussi comme moi la passion de l'inconnu et des voyages impossibles. Il y a là, devant vous, quelque chose de bien plus mystérieux que l'Afrique de Muugo-Park, il y a un monde à créer. Venez avec moi. Nous serons les pionniers de ce désert; et, si nous succombons dans notre œuvre, nous n'aurons pas la douleur de laisser après nous des veuves et des enfants.
— Je ne m'appartiens plus, dit Tonin ; faites pour moi ma vie; conduisez-moi, comme le chien barbet conduit l'aveugle. Oui, allons voir ce que le bon Dieu veut faire de nous.
Une voix amie se fit entendre en ce moment; elle prononçait les noms de Trafalgar et d'Asthon.
— C'est Christian, dit le jeune Anglais , il ne vient pas de la marine, il descend de cette côte.
— Évitons-le, dit Tonin; je voudrais être déjà dans le fin fond d'un bois, comme sainte Madeleine.
— Nous lui dirons que nous allons en chasse. Il est impossible de l'éviter.
Christian les aborda bientôt, et parut désolé de la tristesse qui assombrissait le visage toujours si joyeux de Tonin.
— Mon ami, lui dit-il, en lui serrant la main, c'est aujourd'hui qu'il faut que votre courage, qui a tant de fois servi aux autres, vous serve à vousmême. Soyez homme et...
— Oui, oui, c'est convenu, interrompit Tonin, je serai ce qu'il faut être... Avez- vous appris du nouveau encore?
— Peu de chose, dit Christian ; j'ai entendu le
capitaine Parker qui annonçait son mariage au ministre anglican, voilà tout.
— Il y en a bien assez ! remarqua Tonin avec un grincement de dents.
— Voyez, reprit Christian, comme le sort sourit aux uns et repousse les autres au même instant. Je n'ose dire et croire que je suis heureux, quand je vois souffrir les amis.
— Vous avez trouvé en bon état les affaires de votre succession ? demanda le jeune Anglais.
— Impossible d'avoir meilleure chance, reprit le Danois... A présent même, un homme... bien mis, et de bonne mine, et d'âge mûr... un Portugais, je crois, est venu me proposer d'acheter une maison... tenez... celle-ci... sur le bord de la mer... l'exécuteur testamentaire la lui avait louée cinq livres par semaine, en attendant mon arrivée. Il n'a payé que la première semaine, et maintenant il veut l'acheter. Nous avons débattu le prix, nous finirons demain... Mais je devine que cela vous intéresse fort peu... Voyons, mes amis, dites-moi ce que je puis faire pour vous être utile en ce moment... Tonin, vous ne m'écoutez pas... que regardez- vous avec tant d'attention ?
— Je regarde, dit Tonin d'un ton ému, mais calme, je regarde cette croix de mission qui s'incline sur la mer comme pour l'apaiser quand elle est orageuse. Une croix qui civilise les sauvages; elle a mis dix-huit siècles pour venir de Jérusalem, là, aux limites du monde, mais elle est arrivée enfin ! Oh! que l'Océan est calme devant elle! Dans l'alcôve de ma mère, il y avait une croix aussi!... Non... Ceux qui sont là -bas, là- bas, les gens d'Europe et de France ne peuvent se faire une idée de l'émotion qu'on éprouve en voyant une croix sur cette terre de mangeurs d'hommes et de païens !
Les trois amis, appartenant à des pays différents, étaient à cette heure du même pays. Ils étaient recueillis et silencieux. La même pensée agitait leurs cœurs et faisait serrer leurs mains. En ce moment aussi, leurs nations ensanglantaient les champs de bataille de l'Europe, et la terre, qui tremblait tous les convulsions de la guerre, arrêtait les aiguilles sur l'horloge de la civilisation.
Tonin releva la tê[e, et l'énergie reparut sur son visage.
— Christian, dit-il, vous nous avez offert vos services...
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— Que faul-il faire? dit le jeune Danois.
— J'ai vu, là tout près, sous ces arbres, reprit Tonii), une espèce de bazar où l'on vend des armes de chasse et toutes les provisions des chasseurs. Voilà cinq onces... quatre cents francs, à peu près... prenez... achetez-nous ce qu'il nous faut; nous allons vous attendre là-bas, entre ces deux collines, au bord de ce grand ruisseau, qui sera notre guide. Le jour va finir, dépêchez-vous.
— Quelle idée avez-vous là, Trafalgar ? dit Christian.
— Ne m'interrogez pas ; obéissez en ami.
— Mais enfin...
— Laissez-moi vivre, interrompit Tonin; je suis en danger de mort... A Toulon, quand l'àme est malade, on lui fait faire une retraite de huit jours. C'est le remède d'un fameux médecin , le bon Dieu.
— Mais Asthon, vous accompagne- t-il ? demanda Christian.
— Oui, Asthon ne me quitte pas... Je me suis souvenu d'un cantique du père Laurent de Toulon... sur saint Eiie; anachorète...
Élie est seul dans un bocage Environ soixante et dix ans ; La paix de Dieu fait son partage.
Les anges sont ses courtisans (1).
Je puis donc faire huit jours ce qu'il a fait soixante et dix ans, ce grand saint ! Si on vous demande de nos nouvelles, vous direz que j'ai voulu donner un Mungo-Park au continent australien... Venez, Asthon.
Et, sans attendre une objection nouvelle, il allongea des pas démesurés dans la direction du vallon du ruisseau conducteur.
Christian ayant rempli exactement sa commission, et de touchants adieux ayant été échangés, Asthon et Tonin, un énorme havre-sac au dos, la double carabine en bandoulière, les pistolets à la ceinture, s'enfoncèrent dans le vallon qui conduit à ce royaume du vide dont parle le poëte divin, inania régna. La nuit tombait avec toutes ses horreurs, et on pouvait appliquer aussi aux intrépides aventuriers cet admirable vers que le même poëte consacre à la descente aux heux profonds (1).
(1) L'indication de cet ouvrage a déjà été donnée dans ua chapitre précédent.
(2) Lbaut uiôcuri, sold sut nocte, per umbram.
Les plus lugubres rêves n'ont jamais donné aux fiévreux une plus épouvantable vision. A trois milles du berceau de Sidney, rien ne rappelait plus le passage de l'homme. C'était une création à part, un monde dans un monde. Des lueurs intermittentes, sorties d'un cratère invisible, donnaient tout à coup des reflets sinistres aux sentiers vierges de pas humains, et ce qu'on voyait alors donnait le frisson. Le sol se hérissait d'arbres à teinte pâle, qui ressemblaient à des fantômes, ou se jalonnait de rochers nus taillés en pyramides, comme un immense cimetière de géants. Puis le vallon, couvert de ténèbres massives, se resserrait comme un couloir de l'enfer, et se donnait pour plafond une voûte de forêts toutes pleines de gémissements. Le bruit des pas réveillait, pour la première fois, des échos endormis depuis la création du monde, et alors un concert intolérable retentissait dans la solitude : c'était le hurlement des meutes sauvages de l'Australie; la plainte stridente de ces chiens hideux qui n'ont que la forme de nos races canines d'Europe, et ne se montrent que dans ces déserts (1).
(1) Ces chiens sauvages hurlent toujours et n'aboient jamais, et les hurlenieiils, Uisent les voyageurs modernes, sont plus irilolérables à l'oreille que les rugissements des lions.
22i TRAFALGAR.
Au milieu de ces épouvantes, le murmure du ruisseau ressemblait à la voix d'un ami qui rassure et donne l'espoir.
En sortant de ce défilé, Asthon et son ami découvrirent, aux clartés des étoiles, une plaine triste et sablonneuse et un petit lac qui était le réservoir du ruisseau conducteur. Une grande famille de cygnes noirs s'était abattue là pour y passer la nuit et ressemblait à un archipel de petites îles flottantes sur la surface des eaux. La nature n'oublie jamais la grâce dans ses plus sombres créations.
Nos deux amis s'assirent devant le lac pour respirer la fraîcheur, comme on s'asseoit l'hiver devant un brasier pour y jouir de l'effet contraire. Ils avaient gardé un silence morne jusqu'à ce moment, et, les mains à la détente des carabines, ils n'avaient écouté que les bruits de la solitude. Un péril les aurait trouvés tout prêts.
— Asthon, dit Tonin, je demande pardon au bon Dieu de mon orgueil, mais je crois qu'il s'est occupé de nous aujourd'hui.
— Je le crois aussi, dit Asthon.
— Comme tout s'est combiné, reprit Tonin, pour nous lancer, vous et moi, dans ce désert et ces forêts
vierges ! Nous venons aussi de créer quelque chose, sans le savoir, en marchant au hasard, au souffle qui vient de là-haut.
— Oui, dit Asthon ; nous avons fait le premier pas, le sillon est ouvert ; d'autres viendront.
— Comme tout cela est arrangé ! dit Tonin. Un mariage est rompu ; une pauvre fille obéit à son frère; un capitaine de frégate; un désespoir; une croix devant la mer ; le cantique de saint Élie l'Anachorète... Il fallait tout cela, et nous découvrons un monde !
Asthon, étendu au bord du lac, ne répondit que par le murmure guttural qui annonce la subite invasion du sommeil.
— Pauvre ami! dit Tonin; il est encore fatigue de son voyage au pays des lions... je veillerai, moi.
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