CRÉATION
Dans l'Éilen, demeure première, -
Le sombre ennui, père des pleurs,
Au soleil otait sa lumière
Et les parfums aux belles fleurs.
Au monde il manquait une flamme,
Il mourait à son premier jour;
Mais alors Dieu créa la femme,
Et la femme créa l'amour.
C'est la flamme ravie
Au céleste séjour ;
Vous la nommez la vie,
Nous la nommons l'amour.
— Voilà, dit Albertus, ce que la forêt modulait cette nuit, quand la brise de la mer faisait onduler ses cimes : le premier homme a entendu le même chant, et il a aimé comme nous aimons.
Liza donna un léger coup sur l'épaule de Ton in, et lui dit :
— Pourquoi avez-vous perdu la parole, monsieur Antoine Sydney?
— J'écoutais, chère Liza.
— Vous écoutiez, en regardant du cAté du port ?
29i TRAFALGAR.
— Oui, mon amie... ce port doit donner la vie à ce monde nouveau dont parle Albertus... et... ne trouvez-vous pas qu'on écoute un chant pareil avec plus d'émotion lorsqu'on tourne ses yeux vers un pays sauvage, que l'amour va ci^ilise^.
— Il a raison, dit AllDertus.
— Oui, il a raison, reprit Liza; mais il dit cela d'un air bien triste.
— Mes amis, intervint Henri, vous êtes tous dans les nuages, j'habite la terre, moi, et je songe au positif. Il est fort tard, et nous n'avons encore rien réglé pour notre repas de noces. Vous ne voulez pas jeûner demain, n'est-ce pas?
Le non fut unanime.
— Eh bien, reprit l'Irlandais, allons tous rendre une visite à notre landlord, qui va fonder demain l'ère des noces européennes.
— Allez, mes amis, dit Tonin ; moi je ferai compagnie à ma femme et à mes deux pupilles.
Les jeunes amis insistèrent pour entraîner Tonin ; mais il leur dit en riant :
— Je vous avoue franchement que j'ai peur. Il me semble toujours qu'un mauvais génie m'attend pour se jeter entre moi et mon mariage. Je voudrais
me cacher au fond de la terre jusqu'à demain.
— Eh bien, dit Liza en se levant, allons tous à l'auberge, et comblons de joie l'aubergiste en nous installant tous dans ses appartements inhabités. Il y a de la place pour tout le monde. Vraiment, ce brave landlord mérite cela : il est venu aussi créer quelque chose, à ses risques et périls, et nos mariages lui porteront bonheur.
-- C'est le bon sens de la femme qui parle, dit Asthon, il n'y a rien à objecter, mes amis.
— N'objectons rien, dit Tonin en regardant le port; miss Liza, je vous offre mon bras de garçon pour la dernière fois.
Et toute la jeune colonie se dirigea vers le port et s'installa dans les vastes appartements de l'hôtellerie neuve ; le landlord déposa son dandysme grave, et s'écria dans un accès de joie délirante :
— Je savais bien que Port- Jackson serait un jour peuplé ! Trois mariages en un jour ! et dans un pays où le peu d'habitants que nous avons sont trop pauvres ou trop vieux pour se marier.
La jeune colonie applaudit ces paroles de l'aubergiste, et l'intrépide industriel, exalté par cette invasion de locataires, leur dit avec feu :
20G 'MiArAl.C.AI'..
— A lanlioi'po de Slar and Garfer, à Riclimniiil, l'auberge des riches mariages de Londres, on n'aura jamais rien au de plus beau que ma fête de demain !
De nouveaux applaudissements accueillirent cette proclamation.
Ajoutons que le landlord tint parole, et que ce premier festin nuptial commença la fortune de l'auberge du Doux-Repos et fonda le brillant avenir du Port- Jackson.
Au théâtre, dans les jeux de la scène, malgré l'intérêt que peuvent inspirer les personnages, ils disparaissent forcément, et s'ensevelissent à la chute du rideau, dès que le mot sacramentel est prononcé, « le mot après lequel tout est dit, le mot Mariage. y> Mais, dans une histoire, il est permis de lever le rideau après le dernier acte, pour montrer encore une fois le héros principal et résumer quelques détails sur l'avenir heureux ou malheureux que son mariage hii a donné.
HriT ANS APRES.
En 182.1, on voyait encore devant le cap Brun, sur la rive de la jolie caranguo toulonnaise dont nous avons parlé plus haut, une petite maison de campagne voilée d'un bouquet de pins, et dont le belvédère donnait vue sur la mer.
Là, s'étaient rencontrés, le 2 février 1814, deux amis, longtemps séparés par toute la largeur du globe, le brave garde-aigle du Bucentaure, et le héros de celte histoire, Tonin.
Une ])lessure reçue dans un duel avait mis Donnadieu hors de service ; il occupait une modeste place aux bureaux de la préfecture maritime, et ne demandait rien de plus, car il était honoré de l'estime de l'amiral Emériau, qui commandait à Toulon.
A la nouvelle de nos désastres de 1812, Tonin sentit se réveiller en lui son patriotisme de marin, et, voulant recommencer son odyssée, il s'embarqua sur un neutre avec sa femme et deux enfants de cinq et six ans, et, arrivé au Havre, il traversa Paris sans s'y arrêter, se rendit à Toulon et loua cette petite maison de campagne du cap Brun, où il retrouvait la crique de Port-Jackson.
Ces dernières années avaient fait de Tonin un homme nouveau en lui enlevant les aspérités saillantes de son caractère; mais ce n'était chez lui qu'une métamorphose extérieure : sous cette forme, empruntée à la haute vie anglaise, le fond restait le même. Le père de famille avait corrigé le jeune homme ; il n'aurait pas voulu transmettre à ses enfants la rudesse de son éducation première, et c'était pour eux surtout qu'il s'était renouvelé.
A peine réunis, Donnadieu et Tonin s'étaient raconté tout ce qui leur était arrivé d'heureux ou de fatal dans la vie de ces huit années. Le colon de Sydney n'avait connu que le bonheur depuis son mariage, et cette monotonie n'étant pas dans ses habitudes, il obéissait volontiers à la voix de Thon-
neur qui le lançait de nouveau dans les hasards héroïques de sa première jeunesse. Autour de lui, tout venait de prospérer selon ses vœux ; sa petite colonie d'amis florissait à Port-Jackson ; les deux mariages avaient augmenté la famille. Albertus, devenu riche, enseignait gratuitement son art civilisateur aux sauvages chrétiens et aux nouveaux conquérants du désert fécondé. En partant, Tonin avait donc pu adresser à tous le Vivez heureux du poëte latin, et les adieux sont aussi moins amers, quand on les adoucit encore par le consolant espoir du retour (1).
Quelques jours après son arrivée, Tonin était assis dans la Pinède avec sa femme, et ils regardaient cette mer qui attire toujours à elle ceux qui ont éprouvé les plaisirs de son calme et les émotions de sa fureur.
Les deux enfants, trompés par la ressemblance des site?, cherchaient sur la plage leurs petits amis de Sydney pour jouer avec eux avec des houles d'algue et aux ricochets.
Donnadieu arriva, et à l'expression soucieuse de
(I) VivUe felkes quitus e?t fortuna peracta, (Virgile.)
9R figure, Tonin devina que son ami n'apportait pas une bonne nouvelle. On parla de choses indifférentes, et ensuite, pour obliger la jeune femme à rejoindre ses enfants, Donnadieu mit la conversation sur la politique et les intrigues du ministère anglais. Cette ruse réussit.
— Antoine, dit Liza en se levant, les femmes ne comprennent rien à ces questions ; je vais surveiller Henri et Christian, qui s'avancent trop du côté de la mer, ces petits étourdis.
— Oui, mon ange, dit Tonin, va ; je t'appellerai quand Donnadieu aura tiré toute sa bordée contre l'Angleterre.
Donnadieu suivit des yeux Liza et dit :
— Moimt' as pesca aquello bello Judi7 Où as-tu trouvé cette belle Judith ?
— Je te répondrai demain matin, dit Tonin; tu as quelque chose à me dire aujourd'hui, dépèchetoi.
— Ecoute, mon ami, reprit Donnadieu à voix basse : l'amiral Emériau envoie demain deux vaisseaux et deux frégates pour débloquer le port de Gènes et ramener le Scipion. Le contre-amiral Cosniao conimande cette division.
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— Alors lo port de Grnes sera dôhloqut'î, dit Tonin.
— Par malheur, reprit Donnadieu, l'armée de terre a enlevé beaucoup de monde à la marine en ces derniers temps ; le débarquement successif de l'artillerie de marine et des canonniers des classes nous laisse des vides, et, pour les combler, je recrute parmi les anciens... les débarqués.
Il se tut et regarda Tonin, qui répondit tout de suite.
— Je crois te comprendre, c'est bien.
— Au reste, reprit Donnadieu, il ne s'agit que d'un coup de main; la campagne sera courte, mais chaude ! Nous nous ferons servants de pièces, avec Bringier, Gardon, Révest, Gassend; il y en a trois qui sont mariés, mais la France passe avant la femme aujourd'hui. La France a crié : Tout le monde sur le 'pont! Lâche qui n'obéit pas!
— Eh ! mon ami, dit Tonin, tu te mets en frais de proclamation pour moi ! Je t'avais compris à ton premier mot... Voyons, pour quel vaisseau as-tu recruté ?
— Pour le Romulus, capitaine Roland. Il a pour second M. Biot. Nous sommes engagés pour servir
la batterie de 18. Il y a un superbe corps d'otficiers : MM. d'Argiot de la Ferrière, de Bellegarde, Possel, Guérin, Besse, Genebrias, Nous avons le fils du brave Internet, qui est enseigne. Tu connais tous ces noms, et tu vois que nous sommes en bonne com- Dagnie.
— Assez, mon ami ; tu vas me faire croire que j'hésite... Fais- moi inscrire sous le nom de ma mère, Antoine Vernier, et donne-moi un rendez-vous en ville.
— Ce soir, à six heures, au café de la Comète, devant la porte de l'arsenal. Tu trouveras ton uniforme d'artilleur.
— Je serai exact, Donnadieu; maintenant il me reste à faire le plus difficile..,
— Je comprends, Tonin... Ah! oui... tu es maintenant le mari d'une belle femme, tu as deux anges pour enfants; tu es riche, tu es un monsieur, tu es habillé comme un muscadin, tu parles comme un Franciot... Fn pa boven alor d'ana tavunéja din lou pra mounté la ma'ùp'o meissouno (il ne fait pas bon alors d'aller jouer dans le pré où la maigre {mort) moissonne.
•— Quel méâ'ite y aurait-ii si j'élais pauvre, et gar-
çon, et malheureux ! dil Tonin... Attends-moi ce soir... Je vais préparer ma femme à ce mauvais quart d'heure.
Liza était préparée à la confidence que son mari venait lui faire ; sa perspicacité de femme avait soupçonnévaguement quelque chose de sinistre dans la visite de Donnadieu. Elle avait déjà versé les larmes qu'elle voulait cacher au moment d'une cruelle séparation; les larmes d'une femme peuvent amollir le courage du plus brave quand elles se mêlent aux adieux.
C'était l'heure des dévouements sublimes ; tous ceux qui avaient déposé les armes pour goûter les joies de la famille couraient à leurs panoplies domestiques, embrassaient leurs femmes et leurs enfants, et se rendaient sur les fleuves du Nord ou sur les rives de l'Océan et de la Méditerranée pour obéir au cri sufrême de îa patrie en deuil. On croyait entendre dans l'air les gémissements d'un monde qui s'écroulait.
Le 14 février 1814, jour mémorable à jamais dans nos annales maritimes, jour de gloire et de deuil, qui fait encore à l'heure présente l'entretien des vieillards de Toulon, la division Cosmao, partie
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pour débloquer Gênes, rentrait des îles d'Hyères dans le golfe. Le Bomnhts, le Sceptre, la Magicienne et laMédée avaient rencontré la flotte anglaise, forte de quinze voiles. Ces trois derniers navires, étant les plus fins voiliers de l'armée, gagnèrent la grande rade; mais le Romidus, moins léger et serré de près par trois vaisseaux de l'avant-garde anglaise, fut coupé dans sa retraite, et accepta glorieusement le plus inégal des combats.
En un instant, la ville de Toulon fut déserte; sa population envahit les hauteurs de Lamalgue et de Faron, pour assister au spectacle le plus émouvant que la mer ait jamais montré à la terre. Tout un peuple n'avait qu'un seul regard, un seul souffle, un seul cœur. Le cirque où l'héroïque Romulus défendait le pavillon français était un golfe immense éclairé par le premier soleil de printemps, celui de la Saint-Valentin, qui déjà, vers la rai-février, présage aux. Provençaux les nuits tièdes et les beaux jours : c'est la Saint-Médard du soleil.
Foudroyé par trois cents pièces d'artillerie, le Bom.ulus, pivotant sur sa quille, répondait avec ses quatre-vintrt'î cnnons. et toiiait hr.ut ?on étendard
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dans cet oiiraj^an de tonnerres. A ce spectacle, l'intrépide Cosmao, notre héros de Trafalgar, s'élance à toutes voiles de la Grosse-Tour et va secourir le Romulus. Aussitôt un ordre incompréhensible, donné par la vigie de l'amiral Émériau, un ordre vivement attaqué par les uns et justifié par les autres, enjoint à Cosmao de rallier l'armée au mouillage. Le héros hreton maudit les exigences de la discipline et recule pour la première fois.
A bord du Romulus, la dévastation s'accomplit, chaque bordée des trois cents canons ennemis lui fait une ruine; les éclats de bois, plus terribles que les boulets, déciment l'équipage ; le pont est jonché de cadavres, le sang ruisselle à flots par les écoutilles ; la batterie de dix-huit ne répond plus, elle est éteinte ; ses artilleurs survivants descendent aux sabords de trente-six et continuent le feu avec toute la furie du désespoir. Le capitaine Roland, debout sur son banc de quart, est atteint d'une balle et tombe blessé dangereusement. On veut l'emporter à l'infirmerie...
— Non, dit-il, je veux garder mon pavillon.
Le chirurgien-major accourt et met le premier appareil sur la blessure du commandant au milieu
d'une grêle d'obus, de boulets et de balles ! Dans l'épouvantable fracas de quatre vaisseaux qui tonnent ensemble, on distingue des grincements pareils à ceux que font les chênes quand l'ouragan les déracine : ce sont deux mâts du Bomulus qui s'écroulent et entraînent le drapeau tricolore dans leur chute.
— Clouez mon pavillon au cabestan, crie le capitaine. Et un robuste marin dégage le pavillon, l'élève bien haut en le montrant à l'ennemi, et il le cloue, tout criblé de balles, au piédestal de l'honneur.
Ce marin avait été reconnu.
En ce moment, toutes les lunettes d'approche étaient fixées sur le Bomulus ;les femmes qui avaient à son bord un fils, un frère, un mari, cherchaient dans les éclaircies de la fumée, pour découvrir celui qui leur était cher, et on reconnaissait les familles des combattants aux mortelles angoisses peintes sur leurs figures. Une pauvre femme, une mère, suivait aussi de loin toutes les péripéties de cet horrible drame du Ronmlm. Elle avait confié ses deux enfants à ses domestiques, et seule elle avait gravi la montagne pour voir le vaisseau qui portait
sa vie et pour prier clans le voisinage du ciel. A la fierté de sa démarche, à l'énergie de son geste, à la vigueur de son bras, la belle Irlandaise avait reconnu Tonin son mari, dans l'artilleur qui soulevait le drapeau et le clouait aw cabestan. Un brouillard passa sur ses yeux; ses pieds ne la soutinrent plus. Elle s'assit sur le roc, et son insensibilité devint si grande, qu'elle ne tressaillait pas en entendant la grêle de boulets qui emportaient des blocs de granit au promontoire en les précipitant dans la mer.
On vint au secours de la pauvre femme, on la releva, et bientôt tout le rivage retentit d'un applaudissement de peuple, une salve de soixante mille mains. Le Rumulus s'était dégagé, à l'aide d'un tronçon de màt et d'une loque de voile. La ruine flottait en longeant la côte, et les trois vaisseaux anglais, très-avariés aussi, n'osant se hasarder si près de terre, lui lançaient de loin leurs dernières bordées, innocentes comme des saluts d'honneur. Notre jeune héroïne fît éclater sa joie et l'éteignit dans les larmes ; h Homulm passaitdevantelle, sous ses pieds; elle reconnut son mari vivant et debout sur la dunette, mais l'affreux tableau qui l'entourait arrachait à la foule des cris lamentables; le vaisseau laissait
après lui un sillage de sang ; c'était une tombe flottante et couverte de cadavres non ensevelis. La mort avait à peine oublié quelques marins, un nombre suffisant pour ramener au port une ruine sublime, avec le dernier drapeau qui ne s'était pas abaissé devant l'ennemi, la veille de la paix (1).
Un autre drapeau flotta quelques jours après sur les remparts de Toulon, drapeau qui a ses gloires aussi, mais c'était un inconnu pour tant de braves soldats qui voulaient rester fidèles aux couleurs de l'Empire. Ce fut l'époque des émigrations militaires. Le commandant Allard partait, un bâton à la main, pour naturaliser le drapeau tricolore dans le royaume indien des Cinq Rivières, et les frères Lallemand traversaient l'Atlantique pour montrer les couleurs impériales au golfe Mexicain. Ils étaient les pionniers d'un avenir qui est notre présent aujourd'hui.
Le héros de cette histoire, Tonin de Sydney, emporta son drapeau dans le pays de sa belle Irlandaise, et l'admirable golfe de Dublin a remplacé pour lui, sans la faire oublier, la jolie caranque du cap Brun. En lS2o, Henri, le frère de Liza, est venu do
(I) Courdouan, notre célèbre peintre toulonnais, a re^iroiluit ailmirablement le combat du Romuius,
iPort-Jackson avec une grande fortune ; il a doniié d'excellentes nouvelles de la colonie, et il a ajouté un heureux à une famille qui, après tant de courses maritimes, avait enfin trouvé ce port si peu connu sur la carte du monde, et qu'on appelle le bonheur.
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