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CREATION D UN MONDE

En se rendant à la maison de Manuel Siiarez, Tonin faisait un plan de conversation ; il préparait ses demandes, et, en supposant des réponses inévitables, il devait arriver infailliblement à une solution et découvrir le secret de ce mystérieux dissipateur.

La maison était ouverte dans toutes ses issues, comme au siècle de l'âge d'or, avant l'invention des portes par Janus; l'air et la fraîcheur circulaient h flots dans les salles basses, et l'odorat était charmé par les parfums d'un gynécée indien. L'ameublement, avec toutes ses frivolités gracieuses, annongait un sybarite ou une femme. Les divans les plus

doux corrigeaient les aspérités de tous les angles ; les fleurs les plus belles s'élançaient par gerbes des vases de la Chine et du Japon.

La maison paraissait déserte. Tonin épuisait tous les stralagèmes du visiteur qui veut révéler sa présence par des bruits de pas, des sons gutturaux fortement accentués, des fredonnements d'airs inconnus : personne ne se montrait.

Une éclaircie lumineuse, ménagée par une porte ouverte au fond du rez-de-chaussée, lui fît voir le jardin de la maison. — Le locataire doit se promener à l'ombre, de ce côté, pensa-t-il; et il allait franchir le seuil, lorsqu'une apparition inattendue l'arrêta et le fit tressaillir.

Une femme, vêtue de blanc, s'occupait à émonder les feuilles parasites sur un espalier, en tournant le dos à la maison. Sa toilette, des plus simples, était conforme à la mode des grandes dames péruviennes, mode charmante qui trahit les défauts et ne voile aucune beauté. Ses beaux cheveux noirs gardaient encore le désordre du lever, et tombaient au hasard sur les épaules nues qu'ils couvraient à demi, comme un tissu de crêpe lumineux.

Tonin gaidait le plus profond silence, mais un

susurre de respiration traversa l'air, et la femme se retourna.

Deux crié se croisèrent, et le jeune homme se laissa tomber sur un siège de jardin ; un visage de femme avait renversé l'athlétique marin, dont la tète ne s'était pas courbée sous lestonnerresdeTrafalgar.

Une main douce comme le satin de la rose se posa sur sa main, et la voix de la première femme aimée lui lit entendre ces paroles sur le ton de la plus exquise douceur :

— Je m'attendais à votre cri de surprise, mais je croyais qu'il serait suivi d'un cri de joie... C'était hier... on n'oublie pas en si peu de temps... c'était dans un jour solennel ; la France et l'Espagne venaient de prendre le deuil. Vous aviez été héroïque par le courage et le dévouement, et vous étiez pauvre et sans avenir. Nos mains se serrèrent et nous nous fiançâmes devant Dieu... Y a-t-il un mensonge dans ce que je dis?

Tonin, la tète appuyée sur ses mains et dérobant le visage à la jeune femme, fit un signe négatif.

— Le lendemain, reprit la belle Andalouse, le lendemain vous étiez parti... En apprenant, de la bouche de voire ami, votre brusque départ, mon

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cœur se serra ; mais en connaissant aussi le motif d'une si prompte détermination, je la troLivai noble et digne d'être admirée. Alors je me décidai à mettre mon dévouement à la hauteur du vôtre. La veuve d'un marin ne redoute pas les voyages de long cours. Je réalisai toute ma fortune; je partis, et, grâce à des vents favorables et à votre relâche à Madagascar, je suis arrivée ici bien avant vous. On apprend tout bientôt dans le petit monde où nous sommes. J'attendais donc votre visite, et je ne comprends pas cet abattement qui vous frappe au moment où vous revoyez celle que vous cherchez.

— C'est le hasard qui m'a conduit dans votre maison, murmura Tonin d'une voix éteinte.

— Le hasard est un mot impie, reprit la jeune femme : c'est un doigt providentiel qui vous a montré le chemin de l'honneur, de la reconnaissance et du devoir.

— Ces trois grands mots, dit Tonin, ont toujours eu sur moi une puissance irrésistible ; ma fiancée de Cadix sera ma femme.

Et, en relevant la tête, il fit voir à la jeune Espagnole un visage bouleversé par le désespoir et sillonné de traces de larmes.

— Votre résolution est irrévocable? demanda Fernanda.

— Irrévocable, madame... mais à une condition...

— Vous me com])lez de joie, dit l'Espagnole sur un ton triste, et j'accepte d'avance toutes les conditions que vous poserez.

— Une seule suffit, ditTonin.

— Laquelle, mon cher fiancé ?

— Avec votre fortune, madame, on fait tout ce qu'on veut, et sur l'heure. Vous allez noliser tout de suite un de ces petits navires qui font le cabotage de la côte, et nous partons avant ce soir. Nous nous marierons au premier port chrétien.

Le jeune marin prenait, à chaque mot, des forces pour achever la phrase. Le voile de la folie sombre avait éteint la flamme de ses yeux.

Fernanda n'eut pas l'air de remarquer tous ces symptômes de désespoir ; elle serra la main du jeune homme et lui dit :

Je vais donner des ordres pournoliser et acheter au besoin ce navire. Attendez-moiun instant.

Tonin, resté seul , prolongea un de ces affreux éclats de rire qui laissent au visage un sérieux sinistre, et il toucha l'écorce de l'arbre au pied duquel il était

assis, comme pour s'assurer s'il était assez dur pour briser un front dans un dernier accès de désespoir.

Fernanda rentra au jardin, d'un air joyeux en apparence, et vint s'asseoir à côté du jeune homme.

— Tout sera prêt dans une heure, dit-elle ; j'ai dit de ne pas marchander, et de donner en sus une bonne gratification au capitaine... Ah! je savais bien que je vous retrouverais à Sidney tel que je vous ai laissé à Cadix.

— Absolument le même, ditTonin, en riant faux. Mais... j'y pense... un détail... un rien... J'ai une lettre à écrire... à...

— A Donnadieu ? dit Fernanda.

— Oui... non... à...

— A miss Liza ? demanda la jeune femme sur un ton impossible à noter.

Tonin regarda fixement Fernanda, qui baissa la tête à son tour, et cacha ses larmes.

— Comment ! dit le jeune homme en bégayant; vous savez que...

— Eh ! je sais tout! interrompit la belle Espagnole, avec un sourire triste ; et je ne veux pas délier ce que la Providence a lié.

— Expliquez-vous mieux, au nom du ciel, madame, dit Tonin les mains jointes.

— Écoutez, dit la jeune femme; si vous eussiez espéré me revoir ici, qu'auriez-vous fait ?

— Oh ! Fernanda ! s'écria Tonin, je vous aurais attendue dix ans, et j'aurais vu passer devant moi toutes les sœurs des anges sans les regarder.

— Je le crois, et j'aime à le croire, dit Fernanda.

— Car, reprit Tonin... écoutez, Fernanda... non, n'écoutez pas, c'est à moi que je parle... Oh ! je n'ose me le dire... tant pis !... je vous aime toujours... et c'est parce que je vous aime, que j'ai aimé l'autre... Elle vous ressemble comme deux gouttes de lait... Que voulez-vous ?.. l'homme n'est pas une femme, il est faible... en mer, surtout... moi pauvre marin !... Cinq ans de pontons !.. vous ne comprenez pas?.. Un matin, elle se lève, en pleine mer, avec une figure de soleil... je crois vous von*, Fernanda... oh !.. comme je vous aimais en ce moment !.. et ce n'était pas vous!.. Alors, j'aimai l'autre en continuant de vous aimer... c'est absurde ce q le je dis... ma lète brûle ma raison... je suis fou... laissez-moi pleurer... çà me fera du bien.

Chaque mot était ponctué par le délire de ramoui'

et du désespoir , cette exaltation avait transfiguré ce jeune homme, et en faisait un être surhumain. Fernanda, ravie et désolée à la fois, s'épouvanta des périls du moment ; elle se leva, comme pour reculer devant l'ahîme d'un précipice, et elle emprunta une minute d'énergie au trésor de sa raison pour dire d'une voix forte :

— Ainsi, vous vous mariez demain ?

Tonin garda le silence de l'affirmation.

— Je le savais, reprit la jeune femme ; mon intendant, 3Ianuel Suarez, m'a annoncé votre mariage. Avant de l'apprendre, j'avais voulu favoriser et aider tous les colons qui sont arrivés avec vous, et en leur laissant ignorer la main qui leur donnait l'aisance, A quoi me sert désormais ma grande fortune ? J'étais heureuse de la partager avec vous. Aujourd'hui, elle me permettra d'être moins économe des bienfaits que j'ai à répandre...

Tonin se précipita aux pieds de la jeune femme qui lui ordonna de se relever.

— Croyez bien, reprit-elle, que je ne rends pas votre cœur responsable de tout ce qui m'arrive. La seule chose que j'attendais de vous comme consolation, vous l'avez faite. Malgré votre amour pour une

autre, von? avez héroïquement consenti à remplir avec moi votre devoir de fiancé. Vous m'auriez suivie...

— Oh ! oui, madame, interrompit Tonin; l'honneur aurait parlé plus haut que l'amour, et vous n'auriez jamais connu toute l'étendue de mon sa« crifîce.

— Je vous en suis reconnaissante comme si vous l'eussiez accompli.

— Et ce navire que vous venez de noliser ? demanda Tonin.

— Il était nolisé depuis ce matin, reprit Fernanda : je pars ce soir...

— Ce soir! dit Tonin d'an ton déchirant.

— Il le faut, mon ami ; cachons-nous nos larmes. Séparons-nous avec des sourires. Nous sommes les instruments de Dieu, et comme Dieu sait ce qu'il fait, n • l'offensons point en nous attristant de la destinée qu'il nous donne. Les épreuves d'ici-bas sont les joies de là-haut.

Le jeune homme couvrit de baisers les mains de Fernanda.

— Voici l'acte de vente de cette maison, reprit la jeune femme; mon intendant se charge de faire ac-

cepter cette propriété par le missionnaire. Il changera en église la maison que je devais habiter avec vous. Sa pauvre chapelle, ma voisine, m'a donné ce conseil.

— Oh ! madame , dit Tonin, ne vous faites pas adorable à ce point ; laissez-moi la force de vous quitter.

— Adieu ! dit Fernanda en retenant des pleurs ; adieu et à revoir, ici-bas peut-être, mais, à coup sûr, là-haut !

Elle serra convulsivement la main du jeune homme, et courut se réfugier dans un petit pavillon au fond du jardin.

Tonin sortit à pas lents et comme étourdi par l'ardente ivresse des émotions. La brise de la mer rafraîchit son visage et fit disparaître la trace deslar mes. En regardant l'horizon opposé, il vit confusément la famille des colons sur le domaine de Henri, et, en songeant au temps écoulé depuis son départ, il demanda pardon à Dieu du mensonge qu'il allait commettre pour justifier un retard si long.

Asthon et Albertus étaient arrivés avec leur radeau, et ils avaient raconté leurs émotions de la nuit et fait leur plan de fortune pour la troisième fois.

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Ces récits avaient donné quelque diveision aux impatiences. Miss Liza écoutait d'une oreille distraite ; les femmes ont en ces moments des intuitions miraculeuses : pour Liza, il y avait une femme dans Cet inexplicable retard.

— Ah ! le voilà ! dit-elle en sautant de joie ; il sort ! enfin !

Tous les yeux se tournèrent vers la colline de la chapelle, et on vit Tonin descendre d'un pas précipité vers le port.

— Ah ! maintenant, dit Albertus, vous n'avez plus d'inquiétude et nous pouvons parler musiquo.

— Oui, oui, dit Liza, en s'asseyant à côté du jeune compositeur.

— J'ai pris cette nuit une excellente leçon.

— Voilà comment il travaille, mon associé, dit Asthon en riant; pendant que nous coupons des arbres, il met notre coupe en musique.

— Chacun fait son métier, reprit Albertus; le chant a toujours été l'associé du travail : le marin chante sur la vergue, le maçon sur son étagère, le laboureur sur le sillon, le scieur de bois sur Je chantier. Au i)rintemps, toute la nature chante et travaille. Si les sauvages du pa^s où nous souuncs

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ne travaillent pas, c'est qu'ils n'ont jamais chanté. Au commencement du monde, si Gain eût chanté, il n'aurait pas tué son frère ; et aujourd'hui, si, au moment de se battre, les Allemands et les Français, tous hautes-contre et basses profondes, entonnaient juste le fameux chœur d'Alceste :

Parez vos fronts de fleurs nouvelles, Tendres amants, heureux époux,

ils laisseraient tomber leurs armes el s'embrasseraient tous, comme nous allons faire, nous, entre Allemands, Anglais et Français.

L'embrassade fut générale, car Tonin arrivait à propos au même moment, et cette hilarité folle le mit à son aise.

— J'arrive, dit-il, pour faire la vole^ comme au piquet.

Et, après avoir embrassé Liza, il embrassa ton t le monde.

— Je suis bien bonne de me laisser embrasser, moi ! dit Liza; d'où venez- vous, monsieur ?

— Oh ! dit Tonin ; les affaires sérieuses passent avant tout...

— Avant votre femme ! dit Liza.

— Non, ma belle Liza, mais il s'agissait d'une chose vraiment très-grave...

— Voyons la chose grave, monsieur.

— Je vous conterai cela plus tard.

— Contez tout de suite, monsieur.

— Eh bien, belle curieuse, ce Manuel Suarez est un parfait honnête homme ; il a donné sa maison au missionnaire, et on en fera une église : c'est à cause de moi que cette grande chose a été décidée. Qu'en dites-vous ?

Toute la famille applaudit avec enthousiasme.

— Mais, remarqua Henri, cet homme est bien étonnant ; il donne à droite et à gauche, et donne même ce qu'il achète.

— Il a fait un vœu, dit Tonin mystérieusement ; respectons son secret.

— Soit, dit Liza ; il est très-facile de respecter un secret, lorsqu'on ne le connaît pas. Une autre fois, monsieur, je vous défends de rester quatre heures pour faire une bonne action.

— Ah ! chère amie, dit Tonin, le bon Dieu a mis soixante siècles pour faire notre mariage à Sydney.

— Et pour me faire couper le premier arbre dans la forèl du lac des Cygnes Noirs, ajouta Asthon.

2y-i IRAI A LG Ali.

— Ah ! vous ne me parlez pas de voti'C expcditiou nocturne ? dit Tonin, enchanté de trouver un sujet nouveau de conversation.

— Tout a parfaitement réussi, reprit Asthon ; nous serons payés ce soir à Sweet- Repose ^ au coucher du soleil.

— Et la forêt m'a inspiré notre épithalarae, dit Albertus... oh ! un six-huit adorable ; quelque chose de tendre comme la caresse que la brise donne à la mer. J'étais dans l'extase...

— Et nous coupions des arbres, nous ! interrompit Asthon.

— N'interrompez pas ! s'écria Marie ; il travaillait mieux que vous ; il composait notre épithalame.

— Et lui, dit Albertus, il ravageait tout mon orchestre à coups de hache, ces pauvres artistes végétaux qui chantent si bien et ne se font pas payer !

— Enfin, voyons votre épithalame, dit Liza; il arrive à sa date, puisque nous nous marions demain.

— Oh ! ce n'est pas long, dit Albertus ; j'ai voulu exprimer un sentiment qui est dans l'air de toute terre qui commence sa vie, de tout monde nouveau (jui a besoin d'amour et de mariages... comme celui (juc uuub l'uiiduub dciiidin.

TP.Ar.M.r.AR. ?93

— Ah ! dit Liza, j'aime encore mieux cela qu'un pantoun de païen,

Asthon accorda son instrument et ciianta ce qui suit, après avoir annoncé le titre :

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