Prologue
Si en vain n*est ici présente l'assemblée.
Dont je voy ceste place autour ceinte et comblée, Si nous, de nostre part, en vain venus ne sommes, Nous voulons vous monstrer à tous, femmes et hommes,
S La puissance divine, et comme ni la main.
Ni le bras, ni le cœur, ni le conseil humain Ne valent contre Dieu, dont la forte défense Garentit ses eleus encontre toute offense.
David ici verrez du haut ciel défendu :
10 Et ce qui est à tort contre lui prétendu Ne valoir à Saul : puis (comme toute chose Par le vouloir divin se conduit et dispose) Vous pourrez d'autre part voir et entendre comme En la terre est superbe et fort le meschant homme
1$ Qui oppresse les bons et justes en tout lieu. Et duquel, pour un temps, les serviteurs de Dieu Souffrent indignement morts, opprobres, et blasmes, Afin qu'en patience ils possèdent leurs âmes. Et soit de l'oppresseur, injuste, caut, et fin,
20 (Comme il a mérité) malheureuse la fin.
Or pour entendre et voir au long ceste matière, Qui n'est mensonge ou fable, ains vérité entière. Vous avez (je le voy) d'affections pareilles Tous ensemble attentifs les yeux et les oreilles,
25 Dont soit veu ce mystère, et en paix escouté. C'est ce qu'avez pour vous. Nous, de nostre costé, Apporté vous avons ce notable argument, Pour le vous faire à tous servir d'enseignement.
10 lui luy SAM (Introd. 33). — 12 vouloir pouvoir A M. — 18 Afin A fin M (Introd. 50). — 19 caut cault M.
Mais aveques les yeux et les oreilles vostres,
30 Pour voir, et pour ouir ces personnages nostres, Vous avez apporté de vos maisons aussi Ce qu'il n'estoit besoin nous apporter ici :
C'est ce que vous avez de langues en la bouche. Car si chacun de vous n'est coy comme une souche,
35 Nostre parler est vain, et sommes ici tous Inutiles venus, autant vous comme nous.
Tenez- vous donc en paix, je vous en admoneste. Mais quelqu'une (autrement continente et honneste) Ne se peut contenir de dire entre ses dents,
40 Qu'elle a peine à serrer sa langue là dedans. Or quiconque elle soit, à donner audience Elle n'aura besoin de longue patience, Combien qu'une minute à quelque heure endurée Pour une femme, soit de trop longue durée :
45 Pour deux heures ou trois sans plus faut qu'elle endure. Mais il faut que tousjours le souvenir lui dure De ce qu'elle apprendra. Elle et vous cependant Soyez muets, la fin de l'histoire attendant, Pour (comme vous devez en avoir bonne envie)
so En parler tous les jours du temps de vostre vie. Moy, aussi bien que vous, sans plus ouir me faire, Je vay pour quelque temps escouter, et me taire. Vous me verrez encor'. Je ne vueil aller loin. Seulement à l'escart je gagneray ce coin :
55 Afin de donner place à David, que pourrez Voir sortir à ceste heure, et parler vous l'orrez.
David.
Tousjours errant, or' aux déserts sauvages,
29 aveques avecques M (Introd. 48). — 32 ici: M; ici. PS A. — 37 admoneste admonneste A M. — 44 durée: daree, P S A M. — 51 aussi bien S A M ; aussi bien (?) aussibien (?) P (leçon douteuse).
Bois et rochers, or' aux champs et rivages, " Je suis à tort de Saul poursuivi,
60 Pour les meschans qui sans cesse, à l'envi
Par faux rapports, contre moy l'encouragent.
D'envie et dueil tant crèvent et enragent.
Si n'ay-je fait onc en jour de ma vie Gis, dont sur moy on deust avoir envie.
65 Tantost en Ziph, tantost suis sans arrest
Dessus Maon, la déserte forest :
Puis d'Engadi je me cache aux spelonques.
Homme vivant (ô Dieu) n'endura onques Ce que j'endure. A tous coups je me voy
70 Prest à tomber entre les mains du Roy,
Qui tant me hait, et qui preste l'oreille Aux hommes pleins de fraude nompareille, Flatteurs, menteurs, détracteurs faux et vains, Voulans me mettre au désir de leurs mains,
75 Mains dont encor' (helas) en horreur toute
Le sang vermeil des innocens dégoutte, Que par fureur au courage allumée Le faux Doeg, de la terre Idumee, A mis à mort, gens de Dieu amateurs,
80 Tes saincts, Seigneur, tes Sacrificateurs.
O malheureux Doeg, chef des complices, Vengeance dure un jour sur tous supplices T'est attendant, quand ne lieu ne saison N'auras de faire à Dieu ton oraison.
8$ Et toy, Saul, d'avoir creu leur mentir
Viendras en fin tard à te repentir.
59 Saul Saûl M (Introd. 38). — 60 meschans meclians M (Introd. 47). — 62 crèvent crèvent M. — $6 forest : M ; forest. P S A. — 68 onques oncques M (Introd. 49). — 77 fureur Faute d'impression : faveur P S A M. — 82 Vengeance Vengence M.
O combien grand du Prince est le malheur,
Q.ui rejettant de l'homme de valeur
Le conseil meur, que prudent il lui donne,
90 En Dieu, en foy, en conscience bonne,
Reçoit plustost pour opinion saine, La menterie et detraction vaine, Que fait valoir le malin controuveur, Cerchant avoir d'injustice faveur,
95 Et pour un temps fier et enflé de gloire.
Au prix du sang des bons il se fait croire !
Ce temps pendant, aveugle, il ne voit pas La fosse obscure et profonde, où le pas 11 va tirant, dont à l'heure subite
ICO Soy, et le Prince au fons il précipite.
O Eternel, plaise-toy, et ottroye Que plus le Roy ne s'arreste ni croye A tel menteur : et aux tiens secourable Perds du meschant la malice incurable,
105 Qui fait qu'ainsi, sans tenir sente ou voye,
Entour Pharan par le désert je soye Errant en peine avec mes gens, qui sommes De conte fait, environ six cens hommes.
Làs, que de mal, d'oppressé, et dur esmoy,
1 10 Sans fin ne cesse endurent-ils pour moy ?
Or convient-il qu'en la puissance forte.
Et au sainct nom de Dieu, je les conforte.
Afin qu'ayans espoir en sa bonté.
Le mal souffert soit par nous surmonté.
Eliab.
115 Je ne say pas que David nostre frère
87 O combien grand,,. En retrait dans M. — 100 fons fonds M (Introd. 43). — loi Etemel éternel S. — 102 ni ny M(Introd. }i). — 112 nom Nom M. — 113 ayans ayant M. — 115 say sçay M (Introd. 42).
l86 TRAGEDIES SAINCTES
Pense de nous et de soy, qu'il diffère Tant à partir de ce lieu, où nous dure Trop longuement la Ëiim pesante et dure.
AbINADAB, frère de David.
Si gueres plus nous tardons à cercher I30 Séjour ailleurs que dessus ce rocher,
Force à nos gens il sera de mourir, Qui plus ici n'ont dequoy se nourrir.
De jour en jour le camp se débilite :
Et sans le bien de Nabal Girmelite, 135 Qu'Abigail apporta, fruit et pain,
Ja en ce lieu nous fussions morts de faim.
EUAB.
Outre la faim, qui nous est tant amere, Nostre père est, ensemble nostre mère.
En soin de nous, qui si long temps attendent, 130 Et où ils sont, rien de nous ils n'entendent.
Mesmes je crain qu'ils soyent en grand danger, Vivans ainsi sous un Prince estranger, Roy de Moab.
AbinADAB, frère de David.
Non, il est Prince humain.
Tousjours avons receu bien de sa main.
13s II nous traitta, et nous vid volontiers.
Quand devers lui, fuyans de nos quartiers.
Nous emmena nostre frère David.