‹ Tragique aventure de bal masquéChapitre 3 sur 11 · CARNAVAL DE VENISE · texte numérisé non relu

CARNAVAL DE VENISE

Qii'est-ce donc que la vie ! L'n bal masqué, madame. Si «lus, pauper, nudus, V homme est venu tout nu. Il ne s'est habillé que comme un parvenu. Non pas pour sa pudeur, mais pour masquer son âme.

de Bal masqué 3i

Que ne masque-t-on pas ? péché trotte menu. Ou bien péché mortel gros comme Notre-Dame ? La lumière t'effraie, et tu caches, ô femme, Ta robe de Nessus sous ton air ingénu.

La parole, autre loup qui masque la pensée! Et la diplomatie, en sa langue glacée ! Jusqu'à la vérité qui se cache dans l'eau !

Rien n'est vrai. Cachons donc nos passions fantasques

Que la feuille de vigne absorbe le tableau...

— Mais le mot de la fin? — Nous sommes tous des masques.

Quand on eut applaudi mademoiselle Julia sans s'inquiéter du poète — car le poète est toujours un être idéal qu'on laissedans la coulisse — un ami de madame Johnson lui dit à l'oreille:

— On vous a dit que c'était une duchesse étrangère, moi je vous dis que c'est une princesse de théâtre .

— Qu'est-ce que cela me fait, dit madame Johnson, puisqu'elle est charmante.

Il y avait dans le voisinage deux hommes qui souriaient avec un air donjuanesque.

Il ne fallait pas être bien malin pour reconnaître les deux amants de la dame, M. Hector (le Marcignv et M. C/aston Davray.

'ÏSP'^:^ A malice deschosesvoulut que la femme ^' Pv^ et la maîtresse se trouvassent au souper. ÛlJè^ jupe comre jupe.

— Prenez donc garde, madame, vous êtes sur moi, dit le domino rose-feu au domino grisperle.

— Que voulez-vous, madame, riposta le domino gris-perle au domino roi;e-feu, on n'a pas ici ses coudées franches. Ce nest pas comme chez vous, n'est-ce pas?

Madame de Marcigny se mordit les lèvres.

— Pourquoi ces impertinences, mademoiselle?

— Par habitude de beau langage, madame. J'imagine d'ailleurs que nous ne sommes pas venues ici pour nous faire des compliments. Dans un bal masqué on ne se dit que des vérités.

A cet instant le vicomte de Marcigny prenait place à table, tout juste en face de ces dames.

Il reconnaissait bien sa maîtresse^ mais il ne savait pas que sa femme fût là.

— Connaissez-vous ce monsieur? demanda la femme à la maîtresse.

— C'est mon amant, madame.

— Eh bien, vous n'y allez pas par quatre chemins. Vous dites mon amant comme un autre dirait mon catéchisme. Vous avouez que vous avez un amant.

— Et plutôt deux qu'un.

— .le n'en doute pas, un amant c'est comme le premier grain d'un chapelet, on égrène tout le chapelet. Est-ce qu'il est agréable, votre amant ?

— Coucicouça. Vous pouvez en juger: une jolie figure, un joli nom, une jolie fortune, mais disant toujours la même chose.

— Comme vous le connaissez bien !

Madame la vicomtesse n'avait pu arrêter cette

exclamation. Elle ajouta :

— Que voulez- vous, tout est toujours la même chose. Depuis le commencement du monde on n'a rien inventé. Eve, la pomme, le serpent ; le serpent, la pomme, Eve ; la pomme, Eve, le serpent.

La vicomtesse croqua une pomme d'api.

— Il ne vous manque que le serpent, dit Julia.

— Il est en face, c'est votre amant, voyez comme il me regarde. Voulez-vous me donner votre amant?

— Vous le prendriez bien toute seule.

— Pourquoi pas?

Et la vicomtesse se dit à elle-même :

— Ah ! si l'on pouvait prendre son bien où on le trouve !

La maîtresse avait regardé la femme de plus prés.

— Tudieu ! madame, quels admirables pendants d'oreille. Dieu merci, vous n'avez pas besoin de prendre mon amant. Vous en avez un qui fait bien les choses.

— Oh! rassurez-vous. Si je vous prenais voire amant, ce ne serait pas pour me faire entre-te-nir.

de Bal masqué 35

— Eh bien! nous pouvons nous entendre. Je vous donnerai l'homme et il me donnera l'argent.

La vicomtesse frappait du pied.

— Elle ne l'aime pas, se dit-elle. Q.uand on pense que ces filles-là ne nous prennent nos hommes que pour de l'argent. Après cela, elles ont bien raison de ne pas les aimer.

La vicomtesse en était là de ses douces réflexions, quand elle sentit frôler dans ses cheveux les cordons d'un manteau vénitien.

C'était *** qui se penchait pour lui demander une coupe de vin de Champagne, car à ce souper les femmes représentaient la magistrature assise, les hommes la magistrature debout. '** lui-même n'avait pu trouver une chaise.

Quand Blanche passa la coupe à mort ami, elle ne s'aperçut pas qu'il avait déjà pris la sienne.

— Voyons, lui dit-elle, ne buvez pas dans mon verre.

*** qui venait de boire, lui rendit sa coupe en lui disant :

— Vous imaginez-vous que je ne sache pas votre secret sans boire dans votre verre .'

La vicomtesse s'imagina naïvement que mon

t ami n'avait pas encore bu et elle porta la

coupe à ses lèvres.

Ce fut alors qu'elle osa parler plus catégoriquement à sa voisine.

— Mademoiselle, je me suis toquée, je ne sais pas pourquoi, de votre vicomte. Si vous voulez, nous ferons un échange de dominos.

— Nous aurions beau changer de dominos, il verrait bien tout de suite que ce n'est pas sa Julia.

Blanche était furieuse :

— Une femme, c'est toujours une femme.

— Oh ! que nenni, madame : ce n'est pas le domino qui fait la femme : On s'accoquine pour mille et une choses qui sont les expressions de l'amour.

— Ne vous inquiétez pas, je Jouerai votre rôle comme si c'était vous.

— Remarquez donc, madame, que je joue mon va-toutsurcettecarte-là. Quand le vicomte reconnaîtra que ce n'est pas moi, il me mettra à la porte ou plutôt il se mettra à ma porte, ce qui est tout un.

— Voyez : il boit du vin de Champagne. Tout à l'heure il y verra double. D'ailleurs, je ne suis pas de celles qui ne paient pas leurs créanciers;

de Bal masqué 87

si vous voulez faire cette folie, je vous signerai de quoi vous payer chez mon banquier.

— Savez-vous bien ce que coûte une robe cet hiver? Celle que j'avais hier chez Rosalie Leone me revenait à huit mille francs avec les entredeux d'Alençon.

— Eh bien, mon banquier vous la paiera.

— Puisque Madame a un banquier, pourquoi ne le prend-elle pas pour son amant ?

— Parce que je ne veux pas prendre d'amant. Seulement le vicomte est de mes amis et je voudrais m'amuser à lui dire des vérités dans le tête à tête : donnez-le-moi pour une heure.

— Oui, oui, je connais cela, des femmes de haute vertu qui ne veulent pas s'amuser au grand jour. La nuit, toutes les chattes sont grises. Madame voudrait peut-être ma . clef, rien que cela !

Blanche hésita.

— Qu'importe? Je suppose qu'il vous reconduira : inventez un stratagème pour me mettre dans votre voiture avec lui. Je me charge du reste.

— C'est encore bien heureux que madame ne me demande pas de tenir le chandelier.

— Honni soit qui mal y pense.

La vicomtesse avait beau le prendre sur un ton dégagé, elle se sentait rougir'et pâlir sous son loup.

Aurait-elle le courage de son dessein ? Pour se donner plus de cœur — ou moins de cœur — elle trempa encore ses lèvres dans le vin de Champagne.

— Eh bien, moi, reprit Julia, si j'étais à votre place, je ferais la chose plus vaillamment. Un coupé n'est pas un lit nuptial. Quand on veut me dire des tendresses dans un coupé, j'ai toujours envie de jeter l'amoureux par la portière.

Disant ces mots, Julia prit dans sa poche une petite clef et la montra à Blanche.

— Tenez, madame, voilà la clef du paradis. C'est l'enfer pour moi, mais ce sera le paradis pour vous. Avec cette clef- là, vous entrerez chez moi, boulevard Malesherbes...

— Je sais où, dit vivement la vicomtesse.

— Eh bien, puisque vous savez où, vous ou vrirez la porte et vous ne trouverez personne, parce que j'ai dit à ma femme de chambre de ne pas m'attendre. Vous irez tout gentiment vous jeter dans mon lit.

de Bal masqué • 3 9

— Dans votre lit ?

La vicomtesse voulut s'en aller, emportée par sa dignité.

— Ne vous offensez pas; nous autres, nous avons le plus beau linge de Hollande, nous ne faisons pas de petites économies comme les femmes du monde. Et sans vous froisser, mes draps sont plus beaux que les vôtres. Nous sommes comme les gladiateurs qui ne se refusent rien pour aller au combat.

— Vous savez que je ne vous écoute pas, parlez toujours.

Blanche voulait à tout instant se lever de table et s'enfuir du bal. Elle ne respirait plus, elle voulait pleurer.

— Vous ne serez pas plus tôt endormie, madame, que le vicomte qui nous regarde toutes les deux d'un air ahuri comme s'il ne comprenait rien à ce que nous disons, ira mettre le pied sur l'estrade du lit. Car lui-même a sa petite clef. Dès que je lui ferai signe, ilse fera conduire chez moi.

— Et pourquoi n'ira-t-il pas avec vous ? Julia sourit.

— Pourquoi r" Voil.i une ijucstion indiscrète.

40 • '- Tragique avetûure

-~ Voyons, dites-moi cela. Nous sommes devenues très bonnes amies.

— Très bonnes amies^ si vous voulez, selon l'évangile des femmes. Etes-vous capable de garder un secret ?

— Moi, je suis comme un livre qu'on n'ouvre jamais.

— Eh bien, je vais vous dire mon secret. Le vicomte est mon amant, mais vous devez bien comprendre que par la raison qu'il a une femme et une maîtresse, j'ai un amant de cœur et un amant d'argent.

La vicomtesse se mit à rire.

— Oh ! je comprends bien cela ; montrez-moi donc votre amant de cœur.

— Qui vous dit que ce n'est pas le vicomte?

— Je devine.

— Chut 1 n'allez pas le lui dire, parce qu'il se croit aimé pour lui-même. S'il me donne de l'argent, c'est malgré moi.

— C'est bien fait ! murmura la vicomtesse.

— Que dites-vous là ? lui demanda Julia.

— Je dis que vous avez raison. Et l'amant de cœur est-il ici?

— Est-ce que j'y serais s'il n'y était pas?

de Bal masqué 41

— Montrez-le-moi donc.

— Non, vous seriez capable de me le prendre, car il est un peu plus beau que le vicomte.

Blanche était blessée dans sa vanité de femme, dans sa vanité d'épouse.

— Mais le vicomte n'est pas mal du tout.

— Non, mais regardez-moi donc ces deux 'moqueurs qui rient là-bas au bout de la table.

— Je les connais : très beaux tous les deux, Georges de Heck et Gaston...

— Ne parlez pas si haut, le vicomte écoute,

— J'ai compris, c'est Gaston...

^^^p^^ K nom s'arrêta sur Ivs lèvres de Blanche. ^ m^ ^^^^ connaissait Gaston — de loin — ^M=^!^ par le bruit qu'il faisait dans les deux mondes.

Gaston Davray est un amoureux provisoire qui croit que l'homme n'a été mis au monde que pour faire le malheur des femmes. Il massacre des cœurs et tombe des vertus. Il fera un jour quelque chose, mais le plus tard possible. Il mange un peu de fortune en bonne compagnie, — d'autres disent en mauvaise compagnie. — IJ a le souci de son honneur. Il se bat pour

un mot mal sonnant. Ses folies lui serviront un jour. Il est à la mode dans le monde de ces messieurs. Plus d'un qui sera bientôt au pouvoir lui fera gracieusement la courte échelle, sans songer à ceux qui attendent leur moment après toutes les stations du travail. Et pourtant ces messieurs voudraient bien qu'il mît une apostrophe à son nom d'Avray, — au lieu de Davray. — 11 ne serait plus pour eux un irrégulier. Mais Gaston se croit un galant homme et très irrésistible avec ou sans apostrophe. Il n'a pas, d'ailleurs, la prétention d'être fils de ses œuvres à venir. Il n'est pas non plus le premier venu : Son grandpère siégeait au conseil des Cinq-Cents; son père' était député, il y a vingt ans. Il a fait des études sérieuses qui lui serviront à coup sur. Mais ce qui lui sert aujourd'hui, c'est son esprit et son humour. Tout le monde l'aime. II n'est rien, mais on sent qu'il sera quelque chose.

Mademoiselle Julia avait une vraie passion pour Gaston Davray.

— Voyez-vous, madame, dit-elle à Blanche, un jour viendra où \ous comprendrez les deux amants. L'un console de l'autre. Il faut des nuances dans la vie, je suis un peu rousse, eh

bien, j'aime le brun et le blond. Dans ma dépravation, il y a des jours où le vicomte me plaît. Tenez, aujourd'hui je serais capable de l'arracher à la sainteté de ses devoirs de mari. Voulez-vous que je lui fasse un signe? Il est capable de se lever de table et d'aller m'attendre chez moi.

— Non, non, je vous en prie, se hâta de dire la vicomtesse, laissez-le-moi.

Julia regarda Blanche d'un œil scrutateur.

— Mais est-ce que vous seriez sa femme ?

— Sa femme ! allons donc, je ne lui ai jamais parlé.

— Je vous dis que vous êtes sa femme. C'est pour cela que je le trouve étrange ce soir. Ne voyez-vous pas comme il paraît inquiet ?

— C'est qu'il est jaloux de Gaston.

Julia se parla à elle-même :

— Suis-je béte de n'avoir pas découvert plus tôt que c'était sa femme! Après tout, c'est son affaire et non la mienne.

Et elle dit tout haut:

— C'était donc un caprice de femme mariée?

— Donnez-moi votre clef, dit la vicomtesse en forçant Julia de se tourner vers elle

de Bal masqué 45

— Mais non, madame, je ne veux pas Jouer ni faire Jouer aux quiproquos. Que dirait-on de moi ?

— Mais, nous n'irons pas crier cette histoire par-dessus les toits. Ecoutez. On m'a dit que vous étiez une bonne créature. Soyez bonne pour moi. Vous n'aimez pas cet homme, Je l'aime. Donnez-le moi pendant une heure, je vous Jure que Je vous ne le garderai pas.

A cet instant, Gaston fit un signe cabalistique à Julia.

Elle donna la clef à Blanche.

Mesura-t-elle toute la profondeur de l'abîme où elle allait précipiter le mari et la femme?

— Eh bien, tant pis, dit-elle, je m'en lave les mains. Vous direz que vous l'avez trouvée; ne me la renvoyez pas tachée de voire sang par la Barbe-Bleue, car on ne sait pas ce qui peut arriver.

Une vision funèbre avait-elle traversé l'esprit de Julia, ou bien voulait-elle prouver simplement qu'elle avait lu ses auteurs?

Elle n'était d'ailleurs préoccupée que d'une seule chose que lui avait dite Gaston par son regard. Il lui avait dit : « .le veux de toi. Je veux

t'emmener chez moi ; dis à ton vicomte de s'en aller chez lui, à moins qu'il n'aille se morfondre chez toi. «

Il était arrivé, en effet, plus d'une fois, au vicomte de passer une nuit blanche chez Julia, parce qu'elle n'était pas rentrée; mais elle avait le grand art de lui fermer la bouche en lui disant ce mot bien connu : « Qu'est-ce que cela te fait, puisque c'est toi que j'aime ? »

— Ainsi, reprit-elle en se penchant vers la vicomtesse, c'est bien entendu, vous avez ma clef. Vous allez vous faire conduire chez moi. Dans une heure, — quand vous aurez eu le temps de vous endormir, — je ferai le signe convenu au vicomte, vous le verrez arriver plus amoureux que jamais, car je le vois qui s'enivre de vin généreux. D'ailleurs, je lui allume le cœur par mes œillades. Vous le recevrez comme il vous plaira, en parisienne ou en écossaise, avec la bougie allumée ou dans la nuit noire. Tout ceci ne me regarde plus. Je n ai pas besoin de vous dire que je ne rentrerai pas avant midi. Vous avez donc tout le temps qu'il vous faut pour faire une bêtise.

— Oh ! oui, une fière bêtise, murmura Blanche.

de Bal masqué 47

Julia leva sa coupe.

— Quand le vin est versé, il faut le boire. Buvons à nos amours.

Presque tous les convives s'étaient levés pour faire place à d'autres. La femme et la maîtresse se levèrent à leur tour.

— En vérité, dit Blanche, je crois que je suis grise.

— Un peu de griserie ne gâte rien ; vous n'en ferez que mieux les choses. Heureux vicomte! le voilà en vraie bonne fortune ; il me payera cela.

— N'allez pas le battre, au moins.

— Non : il me paiera cela en argent.

La pauvre vicomtesse fit une pirouette, pour maîtriser son émotion et pour se lancer tout à fait dans l'inconnu .

Julia fit une pirouette de son côté pour tomber tout étourdie dans les bras de Gaston.

— Duchesse, lui dit son amant, que va-t-on penser de vous r Vous tourbillonnez comme une cocotte. N'oubliez pas que vous n'avez eu vos entrées chez la belle Américaine que grâce à moi, qui ai demandé une invitation pour une duchesse italienne, de mes amies.

Blanche se rapprocha de Julia.

— Dites-moi.ma voisine, vous allez m'oublier?

— Comment ne vousoublierais-je pas, puisque je m'oublie moi-même?

Mais, après ce mot, Julia se reprit :

— Rassurez-vous, ma voisine; je suis une femme de cœur, mais je suis une femme de tcte.

Elle se pencha à l'oreille de la vicomtesse :

— Vous pouvez partir pour Cythère — train express — je vais aller parler au vicomte.

f^^^j^ LANCHE partit du pied gauche , se fl^sV croyant forte parce qu'elle était mas- 13wr»ca-a^ quée. Elle traversa le grand sale n où l'on dansait encore. Ce ne fut pas sans être souvcnlc fois appréhendée au corps sous prétexte de la faire danser de force ; mais toute à son idée, elle glissait comme une couleuvre des mains les plus décidées.

Le vestiaire était au rez-de-chaussée.

En descendant l'escalier, il lui sembla bien un peu qu'elle descendait en enfer, tant elle était effrayée de sa hardiesse à mal faire. Mais elle

réfléchit que c'était peut-être bien faire que de ressaisir son mari par ce stratagème romanesque. Dans sa candeur, elle s'imaginait que ce serait un secret bien gardé. Certes, son mari n'irait pas le dire à son monde et Mademoiselle Julia n'avait pas d'intérêt à conter cette histoire.

— Aleajacta est! dit-elle en se nichant toute effarée dans sa pelisse.

Elle avait parlé trop haut, car un Joli crevé qui s'en allait tout seul se hasarda à lui dire :

— Eh bien, oui, allons-y gaiement.

Mais il était encore là qu'elle s'était envolée.

Elle sauta dans le premier fiacre venu et donna au cocher à mi-voix l'adresse de mademoiselle Julia.

Le trajet se fit rapidement. Blanche entra sans obstacle. Elle faillit pourtant se casser le cou dans l'escalier, tant elle montait quatre à quatre.

— Oh ! mon Dieu, dit-elle en ouvrant la porte, point de lumière, je ne m'y retrouverai jamais.

Mais tout en s' avançant au hasard, elle vit que le feu n'était pas tout à fait éteint dans le petit salon.

Elle prit le premier papier venu. Un billet

de Bal masqué 5 1

doux, sans doute ? peut-être une lettre de son mari?

Elle souffla sur la braise et fit Jaillir une flamme. Deux bougies furent bientôt allumées.

Elle n'avait brûlé que la moitié de la lettre. Ce n'était pas un billet doux de son mari, mais de Gaston :

Ma petite chatte,

N'oublie pas ce soir que je f aimerai bien. Joue bien ton rôle de duchesse italienne égarée à Paris. Je te prendrai à on^e heures pour te présenter à la dame du logis. J^espère bien que tu condamneras le chasseur noir à rester au vestiaire, car...

Le teu avait effacé le reste.

— Le chasseur noir c'est mon mari, dit la vicomtesse tristement.

Naturellement Blanche passa tout un quart d'heure à regarder, à scruter, à interroger cet intérieur de courtisane.

— C'est comme chez moi, disait-elle à chaque instant.

Mais elle disait aussi :

— C'est mieux que chez moi.

En effet, c'était plus étoffé , les tapis étaient de plus haute laine, les rideaux de plus forte soie. On respirait dans tout l'appartement les parfums pervertis de l'eau de Lubin, du Jockey- Club et de la poudre à la Maréchale.

Tout à coup, dans une jardinière japonaise, la vicomtesse aperçut un magnifique bouquet de lilas blanc qui n'était là que depuis le soir même.

— Voilà la différence, dit Blanche, sans pouvoir arrêter une larme. Chez moi, il n'y a de lilas blanc que le premier jour de l'année. Et encore ce n est pas mon mari qui me le donne.

Elle ne doutait pas, en effet, que le bouquet ne vînt de son mari.

Julia en portait un tout pareil au bal masqué; mais ce devait être celui de Gaston, ce qui ne l'avait pas empêchée de dire au vicomte ce mot touchant :

— Tes lilas font tourner la tête à tout le monde.

Jusque-là Blanche avait joué avec le feu. Elle était montée au diapason de l'esprit fort qui veut prendre les choses de haut pour se moquer de

de Bal masqué 53

tout. Mais elle s'aperçut alors qu'elle n'était qu'une pauvre femme trahie.

La première larme tombée ne fut pas la seule. Elle pleura abondamment.

— Ah ! je suis bien malheureuse, dit-elle, éclatant dans ses sanglots.

Et après un silence .

— Oh! non, reprit-elle, je ne me coucherai pas dans le lit de cette fille! Mon mari va venir, il me trouvera là devant ce bouquet, pleurant toutes mes larmes. S'il ne revient pas à moi c'est qu'il est à tout jamais perdu.

A vicomtesse , qui avait retiré un instant son loup dans la voiture, l'avait ^Lj^^ renoué pour entrer chez Julia, non pas qu'elle craignît d'être vue par le concierge ou quelque visiteur attardé dans la même maison, mais par un sentiment de pudeur: elle n'osait se trouver là à visage découvert. Comme en toutes choses, d'ailleurs, ce n'est que le premier instant qui coûie. Les femmes turques aimeraient autant se déshabiller que de se démasquer; n'était-ce pas la même chose en France au quinzième siècle. Blanche, d'abord fort im-

Fragique aventure de Bal masqué 55

patientée par son masque, l'aimait comme son protecteur; mais quand les larmes vinrent si abondamment dans ses beaux yeux, elle le dénoua encore une fois, en pensant que c'était pour'pleurer.

— Ces larmes me font du bien, disait-elle en s'abandonnant à son chagrin.

Dès qu'une femme pleure, elle se croit sous la sauvegarde de Dieu. Aussi la vicomtesse tomba agenouillée et pria.

— Mon Dieu ! mon Dieu! sauvez-moi de tous ces périls, sauvez-moi de moi-même.

Un bruit de brisure éclata au-dessus d'elle.

— Oh ! mon Dieu, dit-elle, c'est une glacequi vient de se casser.

En effet, presque au-dessus d'elle, un de ces miroirs qu'on travaille aujourd'hui pour imiter les anciens miroirs de Venise, venait de se fendre par la moitié.

— Pourquoi ce signe de malheur, dit Blanche. Je n'ai pas touché à ce miroir

Et se soulevant pour mieux voir la brisure, elle vit sa figure toute baignée de pleurs.

— Oh! que je suis laide dans cet accoutrement; est-il possible que je me sois affublée de

56 Tragique ave/iture

ce gai domino pour pleurer. Je suis si ridicule ainsi que je n'ose plus prier Dieu. Quel mauvais génie m'a conduite à ce bal?

Elle pensa que ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de s'en aller. Elle se leva et remit encore son masque.

S'en aller! Mais si elle ne trouvait pas de voi • ture? Une fois dans la rue, pouvait-elle ainsi, en domino rose-feu, courir Paris à deux heures du matin.

Elle se promena tout agitée. La nuit porte conseil. Ce n'était pas à Blanche. Je ne crois pas, d'aiileurSj que la nuit donne de bons conseils. La lumière du jour ne nuit pas à la lumière de l'esprit.

La vicomtesse se hasarda dans la chambre à coucher. Il y avait, sur une estrade, un de ces lits orgueilleux, tout revêtu de damas cerise, qui semblait attendre une reine des temps passés ou une princesse des contes de fées.

Dans la cheminée, en face, il y avait encore du feu. Sur la cheminée, devant une glace à biseau du meilleur style, une pendule Louis XVI marquait deux heures un quart.

De chaque côté de la cheminée étaient appen-

de Bal masqué 5 7

dus deux portraits anciens , une Marion de Lorme et une La Vallière apocryphes. Mademoiselle Julia disait sans façon que c'étaient des portraitsde famille.

Sur une petite table en ébène, elle remarqua d'autres portraits, de simples photographies, représentant «ces messieurs. »

Elle reconnut son mari, qui n'était pas en trop mauvaise société.

Elle reconnut aussi Gaston.

— Si je n'aimais pas mon mari, dit-elle, je comprendrais que cette Julia lui préférât ce Gaston. En vérité, c'est qu'il est très bien.

Ce qui plaisait surtout à Blanche, c'était je ne sais quel air de fierté tempérée ou plutôt avivée par une moquerie native. II semblait que celui-là ne fût né que pour braver son prochain. Les femmes n'aiment pas les timides, même s'ils portent un cœur d'or. LesfemTies aiment mieux être malmenées et trahies que d être adorées respectueusement.

Voilà pourquoi Lovelace, Don Juan et leurs pareils ont toujours raison.

Blanche avait dans ses deux mains les portraits des deux amants de Julia.

— Cela brûle, dit-elle tout à coup en laissant tomber le portrait de Gaston. Cet homme a un regard de démon.

La femme la plus sérieuse sautille^ comme l'oiseau, d'une branche à une autre.

Bien peu se cloîtrent dans un seul sentiment et dans une seule idée.

Combien, parmi les plus vertueuses, qui ont tout tenté par l'esprit, se jugeant pures de toute atteinte parce qu'elles préservent leur corps. Elles ne croient pas aux péchés de l'esprit. Aussi s'en vont-elles, bon jeu bon argent, par tous les méandres des rêveries coupables. Quelques-unes se recueillent après une chute; presque toutes regagnent le bon chemin, emportant à peine quelques grains de sable du paradis perdu à la semelle de leurs souliers.

Blanche venait de pleurer toutes ses larmes; elle venait de prier Dieu avec une grande effusion religieuse ; elle aurait voulu mourir dans sa vertu pour monter au ciel, mais presque aussitôt elle était revenue comme une simple mortelle aux choses de ce monde. L'âme avait replié ses ailes pour laisser parler l'esprit. L'esprit, c'est souvent le mauvais esprit. La vicom-

de Bal masqué 5 g

tesse pensa qu'elle avait droit, tout comme une autre, aux joies de la terre. Pourquoi ne seraitelle pas heureuse comme toutes les femmes ? comme sa cousine de Monbreuil, qui était idolâtrée par son mari? Comme sa belle amie de Valbon, une grande coquette qui cueillait ça et là des amours platoniques d'une main dédaigneuse?

Fallait-il donc qu'elle se résignât à n'être qu'une poupée dont on joue les jours de pluie? En vérité, son mari la traitait trop en pensionnaire. Puisqu'elle lui avait apporté sa beauté et sa dot, ne devait-il pas la payer en monnaie d'amour. Elle ne voulait plus de fausse monnaie. Elle était décidée à lever son iront jusque là trop courbé. Elle jouerait cartes sur table sans sacrifier ses atouts.

— Je suis contente de moi, dit-elle tout à coup, je sens que je deviens une femme. Je n'ai plus peur, je voudrais que mon mari arrivât à l'instant même.

Elle se demanda comment elle allait le recevoir; l'attendrait-elle toute masquée au coin de la cheminée, avec les bougies allumées, ou se jetterait-elle sur le lit, dans les ténèbres, selon le conseil de mademoiselle Julia ?

6o Tragique aventure

La courtisane avait été plus loin, car elle lui avait dit : t Couchez-vous à ma place. »

— Après tout, dit Blanche, en s'exaltant, pourquoi ne me coucherais-je pas sans plus de façon ? C'est aussi le lit de mon mari.

Mais ses fiers instincts la ressaisirent; elle se révolta contre elle-même.

— Ce lit, dit-elle en le regardant avec colère, n'a-t-il pas renfermé toutes les indignités, toutes les trahisons, toutes les infamies 1

Et après ce mouvement d'indignation, la vicomtesse eut un éclair de philosophie.

— Oh ! mon Dieu, voilà que je monte sur mes grands chevaux pour ne pas aller bien loin. Combien de lits de femmes du monde, de femmes adultères, de femmes déchues qui sont plus impurs que ce lit de courtisane. Car celle-là n'a rien juré, elle prend l'amour comme il vient. Je suis bien sûre qu'il ne lui a pas fallu se dém2ner beaucoup pour entraîner mon mari. Je n'ai pas la force de lui en vouloir. Je suis furieuse, mais ce n'est pas contre elle. Et puis, je ne suis pas jalouse.

Quand une femme dit cela,c'estqu'elle n'aime plus beaucoup. Mais la vicomtesse était toujours

de Bal masqué

Jalouse et elle aimait encore son mari quoique déjà la figure de Gaston se fût dessinée trop souriante sous ses yeux.

Blanche regarda à la pendule.

— Que se passe-t-il donc, dit-elle, mon mari est en retard.

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R, que se passait-il au bal masqué ?

f^e| i!j Julia, entraînée par Gaston, était allée faire un tour de valse.

— Ah ! mon Dieu ! dit elle tout à coup, une demi-heure après le départ de la vicomtesse, la pauvre petite femme va se morfondre là-bas.

Elle chercha le vicomte ; elle le demanda à tous les échos d'alentour; mais Gaston qui ne voulait pas que le vicomte le troublât cette nuit-là, prit violemment la main à sa maîtresse, en lui disant qu'il lui défendait de revoir M. de Marcigny avant vingt-quatre heures.

— Es-tu bête ! dit Julia à son amant, t'imagines-tu que c'est pour me faire reconduire ?

— Eh bien ! alors, tu n'as rien à lui corner aux oreilles.

— Je te dis que j'ai à lui parler. C'est sérieux.

— Si c'est sérieux, valsons encore !

— Tu es fou, tu es ivre, mon cher Gaston !

— Avec ça que tu as toute ta tête !

— Oui ! et tout mon cœur. C'est que vois-tu, je me suis embarquée dans un quiproquo tragi-comique.

— Quel est donc ce mystère?

— Ce mystère, c'est mon secret.

— Un secret ! Eh bien, parle !

— Oh non ! je ne le dirai pas, même à toi. Il y va de l'honneur d'une femme !

— L'honneur d'une femme! Je connais ça. Juli i s'échappa pour courir après M. de Mar-

cigny, qu'elle avait entrevu ,• mais Gaston la ressaisit presque aussitôt.

— Voyons ! conte-moi cette histoire, ou je ne te lâche pas.

Julia mourait d'envie de tout dire à Gaston. Un secret, qu'est-ce autre chose qu'une histoire qu'on conte à mi-voix.

— Si tu étais bien sage, je parlerais. Tu ne t'imagines pas la jolie comédie que j'ai préparée.

— Allons donc ! dit Gaston pour piquer au jeu Julia. Vous vous imaginez toutes que vous créez des comédies ou des romans. Mais si on les )Ouait ou si on les imprimait, ça serait ennuyeux à périr.

— Eh bien, écoute ! tu vas voir !

Et sans se faire prier, la courtisane conta à Gaston comment elle s'était trouvée à table à côté de la vicomtesse, comment elle lui avait donné sa clef par un vrai sentiment de charité chrétienne, comment elle était heureuse de faire ainsi le bonheur de deux époux pendant qu'ellemême ferait le bonheur de Gastcn.

— Eh bien ! lui dit son amant, voilà une jolie invention. Le mari ne pardonnera jamais à sa femme. Et la femme ne pardonnera jamais à son mari.

— Tu as peut-être raison, mais je m'en lave les mains. Qu'est-ce que cela me fait? J'aurai beau faire, le mari sera toujours à mes pieds, sans compter que la femme m'a promis de me payer cette belle action par une robe cousue de billets de banque.

de Bal masqué 65

— Tu es une triple bête, Julia : le mari et la femme vont se réconcilier pour se moquer de toi.

— Se réconcilier.

— Oui, parce que la femme ne demande qu'à reprendre son bien et parce que le mari trouvera sa femme chez toi beaucoup plus aimable que toi.

— Si elle ne lui arrache pas les yeux.

Une idée quelque peu folâtre avait fleuri dans l'esprit de Gaston

— Ma chère Julia, puisque tu t'es engagée dans la comédie de Risquons-tout, allons-y gaiement. Tu dois comprendre, toi qui as tant d'esprit, que cette idée que tu trouves drôle, à savoir : un mari qui rencontre sa femme sur l'oreiller de sa maîtresse est un vieux cliché ; on a dû jouer ça à la Comédie-Française, section du Palais-Royal. Cç qui serait une vraie comédie digne d'être écrite par Henry Meilhac I'"", Alexandre Dumas II ou Victorien Sardou , c'est ce joli quiproquo que je vais te dire. E^coutc-moi bien, si tu as encore des oreilles.

En parlant ainsi, Gaston sepenchait à l'oreille de Julia pour lui effleurer le cou d'une lèvre provocante.

— Ce qu'il faut faire, ma belle Julia, c'est ceci : Tu te garderas bien de dire au mari que tu vas l'attendre chez toi, ou qu'il aille t'attendre chez toi. On joue encore au cercle, envoie-le jouer. Donne-lui rendez-vous à quatre heures du matin. Tu sais comme il t'obéit les yeux fermés. Il aurait beau d'ailleurs fermer les yeux, il n'y verrait que du feu. C'est un homme à encadrer parmi les portraits de ses ancêtres, retour de terre sainte.

— Je t'ai compris, dit Julia.

— Laisse-moi t'expliquer. A quatre heures du matin, on dansera encore ici, donc tu peux rester ici à faire çà et là ton tour de valse et ton tour du monde. Si le vicomte y veut rester, je n'y vois pas de mal. Pour moi je vais trouver la vicomtesse.

— Oui ! oui ! je t'avais deviné, mais tu n'as pas encore le pied assez léger pour faire ce chemin-là. D'ailleurs, tu n'as pas ta clef sur toi et la vicomtesse ne t'ouvrira pas.

— Qu'à cela ne tienne ! J'irai chercher ma clef, ce n'est qu'un détour de dix minutes.

— Et tu te figures que la vicomtesse te prendra pour son mari?

de Bal masqué 67

— Qui te dit que je vais brutalement me jeter dans ses bras à la faveur des ténèbres?

— Par Dieu ! tu veux peut-être aller là-bas pour faire une conférence comme Dumas au Gymnase, ou comme le docteur Favre sur les femmes de Dumas.

— Qui sait? dit Gaston devenu pensif. Cette femme est charmante...

— Eh bien, vas-y tout de suite, s'écria Julia avec une secousse de jalousie.

Gaston sentit qu'il avait trop parlé.

Il était si simple de suivre son dessein sans avertir Julia. Puisqu'elle devait partir du bal avec lui, il aurait pu lui donner rendez-vous pour la fin du cotillon. Jusque-là, il avait bien le temps d'aller chercher sa clef rue d'Aumale, et d'aller faire sa conférence boulevard Malesherbes. Aussi rebroussa-t-il chemin dans sa causerie avec Julia.

— Vois-tu, ma chère enfant, je te conte des contes bleus. Comme tu me l'as dit, je n'ai pas encore le pied assez léger pour m'aventurer vers ces Alpes neigeuses de la vertu, comme dirait Lamartine. Qu'est-ce que cela me fait, la femme Hu vicomte? Ouelaue bégueule embéguinéc dans

sa pruderie. Et puis, je t'aime. C'est mon malheur, puisque tu me désarmes vis-à-vis de toutes les femmes.

— Pas un mot de plus, dit Julia ravie, tu finirais par me convaincre.

Les femmes qui ne croient à rien, croient volontiers qu'elles sont adorées , surtout quand elles sont amoureuses. Or, Julia était affolée de Gaston.

— Eh bien, partons, lui dit-elle.

— A quoi bon tant nous hâter? J'aime mieux garder plus longtemps cette belle i.'.ée que tu viendras voir lever l'aurore demain chez moi. Il ne faut jamais tordre le cou à ses espérances. D'ailleurs, je n'ai soupe qu'à moitié, je meurs de faim. Et puis, je veux danser le cotillon avec toi.

— Ça y est ! s'écria Julia; ta comédie était peut-être plus imprévue encore que la mienne ; mais elle m'épouvantait. Pourquoi ne pas faire le bonheur de ces jeunes époux ? La femme aime son mari ; le mari aimera sa femme avec tout l'amour qu'il a pour sa maîtresse : Il n'y a donc pas de dénouement plus heureux que celui-là.

Gaston berça Julia dans cette perspective par

de Bal masqué 69

un second tour de valse, après quoi il l'abandonna à tous ses poursuivants, car elle en avait beaucoup.

Il lui fallait maintenant retenir le mari, ce qui n'était pas difficile, puisque Julia ne s'en allait pas. Toutefois, il s'approcha d'un domino noir qu'il connaissait bien pour lui recommander de happer le vicomte et de le tenir en laisse, coûte que coûte, pendant une heure, dans une arrière-salle, où sans doute n'irait pas Julia, car elle pourrait l'envoyer à sa femme.

Et en effet, à peine la femme au domino noir eut-elle entraîné M. de Marcigny dans la serre, — serre chaude s'il en fut cette nuit-là, car l'amour y poussait à vue d'œil, — que Julia dit à un de ses poursuivants :

— Ah ! mon Dieu, j'avais oublié ! Envoyezmoi donc le vicomte de Marcigny.

Et elle se dit à elle-même :

— Cette pauvre femme doit s'étonner d'attendre si longtemps; il ne faut pas que je lui fasse cette mauvaise plaisanterie de l'ii procurer une nuit blanche.

Mais quelques minutes après on vint avertir Julia qu'on ne trouvait pas le vicomte.

— Diable ! diable! diable ! se dit-ielle, je l'ai exaspéré toute la soirée par mes coquetteries. Il est peut-être parti pour aller chez lui se consoler avec sa femme. Voilà ce que je n'avais pas prévu. Voyez-vous la femme chez moi et le mari chez sa femme. C'est le monde renversé !

Elle se mit elle-même en campagne pour trouver son amant n" i.

Après bien des marches et des contre-marches, elle l'aperçut enfin dans la serre tout ensorcelé par le domino noir.

— Elle alla à lui résolument.

— Eh bien ! monsieur, c'est ainsi que vous trahissez vos serments.

Et le prenant sur un ton plus léger :

— Vos armes, madame, demanda-t-elle au domino noir.

— Mon éventail, madame.

Le vicomte mit le holà.

Julia avait rompu le charme de la nouvelle venue. Il la planta là pour suivre sa maîtresse.

— Mon cher vicomte, lui dit-elle d'une voix enjôleuse, nous ne pouvons pas sortir ensemble. Je ne veux pas que ta femme soit chagrinée par les mauvaises langues, — car je crois qu'on m'a

de Bal masqué 71

reconnue dans le monde de ces messieurs; — tu vas prendre les devants pour aller m'atcendre chez moi. Je me trompe, je veux dire que je pars la première. Suis-moi dans cmq minutes. Tu me trouveras déjà couchée, car je meurs de sommeil — et d'amour pour toi.

— Es-tu assez bête de ne pas vouloir que nous nous en allions ensemble. Qu'est-ce qui s'occupe de nous ?

— Jamais, reprit Julia d'un air décidé, péché caché est à moitié pardonné dans ce monde-ci et dans l'autre. D'ailleurs, on a déjà mal parlé de moi; je ne veux pas, pour celui qui m'a amenée, qu'on puisse se douter un instant que ta belle maîtresse était ici.

— Eh bien, ma chère, c'est dit. Pars en avant, je te suis.

— Tu as la clef.»'

— Toujours.

— Eh bien, mon adoré, si je dors, tu me réveilleras.

Julia n'était pas une femme d'habitude. 11 lui arrivait souvent de passer toute une heure à son coucher, mais il lui arrivait aussi, quand le sommeil la prenait, de se déshabiller en un ins-

tant et de se nicher dans son lit avec la rapidité de l'oiseau.

Le vicomte pouvait donc croire qu'il trouverait sa maîtresse couchée.

Dès que Julia eut ordonné au vicomte de partira cinq minutes delà, elle lui échappa comme un rêve pour aller retrouver Gaston, car elle ne doutait pas qu'il ne fût remonté dans la salle du souper.

Tout en montant l'escalier, elle fut retardée par un curieux acharné qui la poursuivait depuis son entrée au bal,

— Prenez donc garde, dit-elle à ce curieux, on va me voir, cachez-moi vite dans vos bras.

Elle avait vu le vicomte descendre vers le rezde-chaussée.

Elle craignait qu'il ne levât la tête et ne s'aperçût qu'elle n'était pas partie.

Mais elle fut masquée par une vague dedominos qui la suivaient.

Elle fut pour ainsi dire portée jusque devant la table où elle«chercha Gaston des yeux.

Mais ce n'était pas là que Gaston achevait de souper.

— Eh bien, où est-il donc ?

de Bal masqué 7 3

Elle fit le tour de la salle qui était toute pleine de monde.

Chercher un homme dans ce tohu-bohu, c'était presque chercher une aiguille dans une botte de foin, mais elle sentit tout de suite qu'elle ne trouverait pas Gaston.

— Le traître, dit-elle, il s'est moqué de moi, je suis sûre qu'il a joué la comédie.

Elle fut effrayée à l'idée que le mari allait trouver du même coup sa femme avec l'amant de sa maîtresse.

Elle perdit la tête.

— Si je pouvais rappeler M. de Marcigny, mais il est déjà bien loin.

Elle voulait courir. On ne pouvait faire un pas sans se heurter à un mur vivant.

Elle parvint pourtant à redescendre l'escalier.

— Vous vous en allez, lui dit un des amis de Gaston. Je ne vous connais pas, mais je suppose que vous courez après lui.

Julia s'imagina qu'on voulait lui parler du vicomte.

— Est-ce qu'il est parti .■' demanda-t-elle.

— Oui, il est parti. Voulez-vous que nous

courions après lui, j.e vous offre l'hospitalité dans mon coupé, train de plaisir de i ''^ classe.

— Monsieur ! je suis une femme honnête.

— Mais c'est parce que vous êtes une femme honnête que je vous oflfre de vous emmener.

Elle passa outre.

Trois heures sonnaient quand mademoiselle Julia s'enveloppa dans sa pelisse pour retourner chez elle avec l'idée que le teu était à la maison.

uoiQUE Gaston fût depuis quelques années habitué aux aventures périlleuses sur les champs de bataille de la passion, ce ne fut pas sans une vive émotion qu'il arriva devant la porte de mademoiselle Julia. On a beau rire de la vertu des femmes, on a beau faire bon marché de cette couronne d'orangers qui symbolise la pureté du mariage, on a beau braver la société jusque dans les expressions les plus saintes, on n'étouffe jamais son cœur. C'est très amusant pour la galerie de débiter des impertinences

yô Tragique aventure

contre le devoir, contre la société, contre la famille. Mais quand on est seul en face de sa conscience — la conscience dont on n'a jamais raison — on reconnaît que toutes ces fanfaronnades du vice, toutes ces orgies de l'amour, tous ces massacres de vertu, ne valent pas un beau sentiment cueilli dans la virginité du cœur.

Gaston se sentait désarmé avant d'entrer, mais il n'était pas homme à rebrousser chemin. Il mit doucement la clef dans la serrure, en homme qui ne doute pas de lui. Il tourna la clef, ilouvrii la porte, il la referma avec l'art du silence .

Il s'avança sur la pointe des pieds vers la chambre à coucher.

On a vu qu'il fallait traverser une antichambre, un grand salon et un petit salon, à moins qu'on ne prît par un fumoir qui était le chemin le plus court. Gaston prit le chemin des écoliers comme s'il lui fallait plus de temps pour apaiser les battements de son cœur. Il ne voyait pas de lumière, mais il était si familier à l'appartement, qu'il allait droit devant lui sans se heurter et sans marquer le bruit de ses pas. On eût dit un sylphe. Quand il fut à la porte du petit salon, il vit de la lumière.

de Bal masqué

— Diable! murmura-t-il , cela n'était pas dans le programme.

Il se demanda comment madame de Marcigny n'avait pas éteint les bougies, puisqu'elle ne voulait pas être reconnue de son mari.

Gaston s'était arrêté avec inquiétude. Il écouta.

— Elle est peut-être partie, pensa-t-il avec un vit regret.

Mais il espéra que la dame s'était endormie sans avoir pensé à faire la nuit autour d'elle.

Il avança de quelques pas sur la pointe des pieds.

— Si elle est là et si elle je réveille, que vat-elie dire en voyant que ce n'est pas le vicomte - Ma foi, elle dira ce qu'elle voudra. 11 est bien naturel que je vienne ici, puisque c'est la chambre à coucher de Julia : c'est la vicomtesse qui est dans son tort.

Gaston, penchant la tète, aperçut la jeune femme de l'autre côté du lit, agenouillée et la tête appuyée sur ses mains jointes. C'était là un spectacle inattendu. Vous voyez d'ici la pauvre affolée, priant et pleurant dans une robe de carnaval ' Gaston fut touché par ce contraste. Il

comprit que Blanche, qui avait eu le courage, dans sa passion, dans sa jalousie, peut-être dans sa curiosité de venir jusque-là, n'avait pas eu la force d'aller plus loin.

Que lui restait-il à faire? Saluer ce tableau de l'épouse à demi égarée qui se réfugie en Dieu, ou tenter de la jeter vers le diable.

Naturellement, Gaston fut pour cette dernière idée. Il fit donc encore un pas en avant.

— Julia ! dit- il pour poser un point d'interrogation.

Il voulut voir quelle figure ferait la vicomtesse.

Elle se leva soudainement et se cacha la tête dans son capuchon.

Une pensée rapide comme l'éclair traversa l'esprit de Gaston. Il passait près des deux bougies allumées. Il souffla dessus. L'ombre se fit dans la chambre.

Il regretta d'avoir parlé^ dans la crainte que la vicomtesse n'eût reconnu que ce n'était pas la voix de son mari.

Mais la vicomtesse ne doutait pas que ce ne tùt le vicomte. La voix l'avait surprise dans une profonde méditation, sans qu'elle cherchât

de Bal masqué 79

à en reconnaître le timbre. Son mari devait venir, donc c'était son mari qui venait.

Après s'être promis vingt fois de ne pas jouer le jeu de la courtisane, elle ne put résister à la curiosité de savoir comment le vicomte était avec Julia, afin de bien mesurer la distance de son amour pour sa femme et pour sa maîtresse. Elle ne doutait pas, d'ailleurs, que ces messieurs n'eussent d'autres manières avec ces demoiselles ; sans doute on y mettait plus d'abandon, plus de gaieté, plus de désinvolture. Puisqu'elle s'était hasardée jusque-là, il fallait bien que, — dans sa douleur et dans sa révolte — elle s'amusât un peu.

De son côté, Gaston s'était repris à son premier dessein ; aborder la vicomtesse comme si c'était Julia, Puisqu'il avait pu éteindre les lumières, son jeu redevenait bon. La vicomtesse n'était pas couchée, il est vrai, mais la bataille n'en serait que plus vive et plus enivrante. Seulement il se promit de ne pas dire un mot.

Il joignit Blanche dans le coin delà chambre. Elle-même ne voulait pas parler, ayant peur de ne pas bien contrefaire la voix de Julia, quoiqu'elle l'eût étudiée pendant le souper.

8o , Tragique aventure

Gaston passa son bras à la ceinture de la vicomtesse et l'appuya doucement sur son cœur. Mais quand il voulut trouver sa figure, il ne rencontra que le capuchon. Toute tremblante que fût Blanche, elle gardait une main énergique pour se défendre, mais après quelques secondes de résistance, le capuchon tourna... et les lèvres de l'amoureux improvisé brûlèrent les cheveux de la vicomtesse...

Elle avait les plus beaux cheveux blonds qui fussent au monde, un peu moins blonds que les blés, parce qu'ils étaient légèrement cendrés, de vrais cheveux blonds de créole qui a quitté trop jeune le soleil de feu qui dore et redore. Mais si l'or n'y était pas répandu, ils avaient bien leur richesse par la finesse toute soyeuse. Et quelle saveur dans cette moisson de jeunesse! Gaston v respira les plus pénétrantes voluptés.

Blanche avait sans doute juré de se défendre héroïquement, mais le miracle de l'électricité abattit toutes ses forces. L'ivresse qu'elle donna à Gaston, elle la prit de Gaston. Elle se sentit comme emparadisée dans le paradis-perdu.

Si Gaston eût voulu brusquer l'aventure, c'eût été tout autre chose.

de Bal masqué 8i

Se rejetant dans sa vertu, elle eût résisté à outrance, elle se fût indignée et révoltée. Et sa vertu fût demeurée intacte. Mais avec un amoureux qui, dans une pareille rencontre, semblait n'écouter que son cœur, elle se laissa prendre et s'abandonna, ne songeant plus si. cet homme était son mari, oubliant qu'elle était dans la chambre d'une courtisane, oubliant que cette courtisane était la maîtresse de son mari.

L'enivrement soudain 1 avait enlevée à mille lieues de là. C'est que Gaston était un grand maître en l'art de troubler le cœur des femmes. Chaque lois que Blanche voulait débrouiller le chaos où elle était tombée, il faisait courir ses lèvres depuis les cheveux jusques au cou, ma s avec une douceur presque chaste, tant elle était ineffable.

Le vin de Champagne, la folie de ce bal masqué, l'égarement de la jalousie, le péril de l'aventure, tout conspirait contre la jeune femme.

En perdant pied, la vicomtesse avait pourtant un vague souvenir de la mise en scène. Si elle se laissait ainsi bercer dans les bras de Gaston, c'est qu'elle se croyait bien un peu dans les bras de son mari. Elle était comme ilans un

rêve où on se demande si on rêve ; mais le rêve est si doux qu'on a peur de se réveiller. Blanche ne voulait donc pas ouvrir les yeux.

Ce fut Gaston qui la réveilla. Ceci va vous surprendre, — madame? — C'est que vous connaissez mal les hommes. Les plus pervertis ne jouent leur jeu qu'à visage découvert. Ils prennent en pitié les surprises , ils ne tentent pas d'embûches, ils ne préparent ni trappe ni fausse trappe. Gaston avait réfléchi qu'il serait indigne de lui de triompher de cette pauvre femme qui, après tout, avait le droit de se croire dans les bras de son mari. Don Juan s'amuse au massacre des femmes, comme les enfants au massacre des roses ; mais il veut vaincre au grand jour. Tout lui est bon dans le carnaval de l'amour : mais il ne se met pas un loup sur la figure.

Gaston ne voulait donc pas triompher de madame de Marcignv, sous prétexte qu'il était M. de Marcignv.

Non-seulement c'était un mauvais point à ses yeux. En effet, n'eût-il pas été bien avancé d'avoir perdu cette pauvre Blanche par une brutalité nocturne?

C'était l'amour d'un voleur de grand chemin.

de Bal masqué 83

Il aimait bien mieux garder le souvenir permis de cette adorable scène muette, où l'on n'avait entendu que des battements de cœur.

— Madame, dit-il tout à coup, pardonnezmoi cette rencontre : je venais chez Jûlia, et je vous ai reconnue avant d'éteindre les bougies.

Blanche se réveilla tout à fait.

Elle se dégagea des bras de Gaston et ne trouva que ce seul mot :

— Oh ! mon Dieu.

ASTON garda la main de Blanche, quoiqu'elle ne voulût pas la lui laisser.

— Madame, reprit-il, vous vivez dans un temps indigne de vous; moi-même, j'ai des réveilsdedignitéqui me font voir l'ignominie des mœurs modernes. Cette fille, chez qui vous êtes, est ma maîtresse et la maîtresse de votre mari. Nous le savons tous les deux, sans nous couper la gorge, tant c'est la coutume aujourd'hui d'avoir une femme qui est à tout le monde. Julia n'est pas la plus perverse entre les perverties, elle est née là-dedans, sa mère était une femme

Iragique aventure de Bal masqué 85

déchue, elle ne vaut pas moins que sa mère. Ce qui m'excuse, c'est qu'elle est jolie ; ce qui condamne votre mari, c'est que vous êtes belle.

— Vous ne m'avez jamais vue, dit la vicomtesse.

— Si je ne vous avais jamais vue, madame, croyez bien que je ne vous eusse pas reconnue en entrant ici. Je vous aimais.

— Vous m'aimiez! et vous avez eu l'indignité d'éteindre les bougies, de faire la nuit autour de moi, de me prendre dans vos bras, comme vous eussiez fait avec votre maîtresse.

— Chut ! vous ne le croyez pas. Ce n'est pas ainsi que je « parle « à ma maîtresse dans les scènes muettes. Je vous ai prise dans mes bras, c'est vrai, c'est la faute de mon amour. Quelque fût mon respect pour vous, je n'ai pu résister à cette joie inespérée de sentir votre cœur sur le mien, — le septième ciel — ; mais pouvez-vous m'accuser de vous avoir traitée à la hussarde, comme on tait des filles galantes. Dieu m'est témoin, madame , que j'aurais voulu mourir dans cette minute suprême, dans ce siècle d'enivrement.

— De grâce, monsieur, de grâce, allez-vous-

en. C'est déjà trop que je sois venue ici. Si jamais mon mari...

— Madame, c'est à vous a vous en aller : il ne faut pas que M. de Marcigny vous trouve ici. Il faut que lui seul ait tort.

Tout en parlant, la vicomtesse avait marché. Gaston l'avait suivie. Ils se trouvaient alors contre le lit de Julia. Un bruit de pas se fit entendre.

— Il est trop tard, dit la vicomtesse.

— N'ayez peur, dit Gaston, je vous sauverai. Le bruit s'approcha.

Gaston se pencha vers la porte qui donnait sur le salon. Mais la porte du fumoir s'ouvrit à cet instant. Gaston revint contre madame de Marcigny et la reprit dans ses bras pour l'entraîner dans le salon. Mais il n'avait pas fait un pas, que le vicomte, — car c'était bien lui, — se précipita un poignard à la main.

Il avait reconnu la voix de Gaston.

Depuis longtemps il cachait sa jalousie , mais elle le dévorait: il fallait qu'elle éclatât.

Gaston fit un pas de plus, emportant Blanche presque évanouie.

Le vicomte qui avait le vin triste et la jalousie

de Bal masqué 87

méchante, saisit un poignard sur le guéridon.

Il s'était imaginé que Gaston s'échappait du lit de Julia. Il crut le Joindre et frappa. Il frappa sa femme.

Blanche poussa un cri.

Gaston la jeta plutôt qu'il ne la déposa sur le lit et se précipita à son tour sur le vicomte, qui, tout efifrayé de sa belle action, avait laissé tomber son poignard.

L'homme le plus énergique des deux, ce n'était pas le vicomte. Il avait des bouffées ; mais il manquait de force morale. Gaston, au contraire, savait se maîtriser quand II voulait maîtriser les autres. Aussi le vicomte eut beau vouloir se défendre, Gaston le saisit d'une main de fer et le traîna comme un homme à moitié mort par le petit salon, le grand salon et l'antichambre pour le précipiter dans l'escalier.

Il referma la porte, bien convaincu que cet homme ne rentrerait jamais chez Julia. Il se hâta de revenir dans la chambre à coucher et se jeta aux pieds du lit pour interroger Blanche, même avant d'allumer les bougies.

Blanche ne répondit pas.

Quand les bougies furent allumées , il tut

effrayé de la pâleur de la jeune femme ; le domino rose-feu était tout taché de sang.

— Madame, madame, dit-il en lui saisissant la main.

Et comme elle ne répondait pas, il l'appela deux fois de son doux nom de Blanche, comme si ce nom dût la rappeler plus vite à la vie.

S'était-elle évanouie dans sa terreur d'être surprise ainsi par son mari, non pas coupable, mais dans toutes les apparences d'une femme coupable? Ou bien la blessure était-elle sérieuse ?

— Mais le sang coule à flots, s'écria Gaston désespéré.

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