‹ Tragique aventure de bal masquéChapitre 4 sur 11 · SS^S · texte numérisé non relu

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^yi(^/= OL's nous aventurons depuis une heure dans cette histoire, sans bien connaître encore les masques ou plutôt les cœurs. Nous ouvrirons ici une parenthèse pour étudier de plus près les figures. Je ne dirai pas les caractères, car il n'v en a qu'un seul, celui de Blanche.

Blanche n'était pas seulement belle par la beauté, elle l'était par le charme ; je ne redirai pas ici les vers de la Fontaine, parce que les Espagnoles ont une séduction plus vive que la grâce : c'est l'éblouissement qui pénétre ; il

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tombe de leurs yeux je ne sais quel rayon de gaieté, d'amour et de poésie.

Cabanel a peint madame de Marcigny, en tempérant un peu cette action toute de feu, d'éclat et de tapage. Dans son portrait, ombre et lumière, la jeune femme sourit et rêve ; il semble qu'elle retienne les battements de son cœur et le feu de ses yeux dans un souvenir aimé. L'impétuosité de la nature ne se trahit qu'à moitié ; mais pourtant que d'éloquence dans ce regard perdu et dans cette bouche aux coins retroussés !

Blanche n'avait pas seulement la beauté sculpturale, elle avait le charme pénétrant, à la fois vif et doux ; sa bouche eût été trop voluptueuse si la raillerie ne se fût trahie au coin des lèvres, si l'esprit n'eût réveillé le sourire créolien.

Elle avait le plus beau rire, avec ses lèvres de pourpre et ses perles vivantes, ce beau rire qui vient du cœur et que les dents illuminent. Ses yeux étaient profonds, mais rayonnants; on y lisait son cœur comme on voit le ciel au fond de la rivière. Ses grands cils relevés faisaient ombre à cette vive lumière et répandaient la

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douceur voluptueuse comme les ramées qui brisent les rayons du soleil.

Elle savait l'antiquité; elle avait vu toutes les les belles statues, elle avait comparé et elle avait pu s'écrier : « Et moi aussi je suis belle ! »

Comme elle savait l'antiquité, elle avait appris l'art de se coiffer. La nature lui avait donné la plus belle chevelure, — longue comme un manteau de roi, — les ondes du fleuve d'or. Ces beaux cheveux qu'on eût dit plantés par Cléoméne ou Praxitèle, couvraient voluptueusement le front, comme la vraie couronne de la jeunesse et de la beauté.

Le nez était d'une ligne ferme et fine, avec des ailes mouvantes ; il s'attachait au front avec fierté et se dessinait avec une grâce fuyante sur le contour des joues et des lèvres. Le menton s'accusait sans déf)asser le trait consacré par les Grecs; là encore, il y avait l'énergie tempérée par la grâce ondoyante et féminine. L'oreille était adorabiement sculptée et ciselée. Elle avait sa physionomie; on voyait qu'elle comprenait l'esprit avant d'entendre.

Les mains et les pieds avaient la fierté du nu . Elle aurait pu, comme les Thermidoriennes,

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déchirer ses gants et porter dans ses sandales d'or des bas à jour qui ne cachaient pas les anneaux d'or.

Quoiqu'elle fût née en Bretagne, elle était d'origine espagnole; il y avait en elle de la Française, mais aussi de la Créole; la Française tempérait la Créole. Comme elle était toute pénétrée de la vie familiale et de la vie religieuse, elle maîtrisait dans ses veines le feu du sang. Chaque fois que l'enthousiasme l'emportait, elle se jugeait un peu folle et reprenait sa sérénité.

Mais il ne fallait pas se fier tout à fait à ce calme apparent : c'était le calme qui précède l'orage. Dès que les nuages s'amoncelaient dans son âme, on voyait passer les éclairs, on pouvait juger que si l'orage éclatait, il serait terrible. Elle se croyait à l'abri des coups de foudre, ou plutôt elle ne voyait dans l'orage que l'arcen-ciel.

Le hasard l'avait initiée aux arts. Sa mère aimait les artistes. Tous les ans, dans l'automne, elle donnait l'hospitalité, hospitalité écossaise, ù Cabanel, à Charles Chaplin, à Ziem et à quelques autres maîtres.

Quand Blanche sortit du couvent, elle fut

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ravie de la compagnie des artistes; elle savait dessiner, elle se hasarda à peindre. Elle commença par barbouiller des roses ; elle finitpars'attaquer à la figure. Ce fut comme une révélation, mais sa mère lui représenta que c'était toujours un tort pour la femme de jouer à la femme artiste ou à la femme savante. Blanche comprit que le rôle de la mère de famille était encore le plus beau rôle, mais elle n'abandonna pas pour cela ses chers pinceaux, seulement elle promit à sa mère de les sacrifier si elle se mariait.

On sait comment se font les mariages. Les jeunes filles commencent par les rêves et finissent par la réalité. A leur entrée dans le monde, elles s'imaginent volontiers que tous les hommes sont des héros de roman et qu'elles rouvriront le paradis perdu le |our où elles se couronneront de fleurs d'oranger. Mais bientôt elles voient les choses de plus près. Une de leurs amies s'est mariée Tan passé et déjà elle a les yeux rouges de larmes. Une autre est très heureuse, mai.s son mari mange sa fortune. Celle-ci joue dans le mariage le rôle de la Belle au bois dormant : c'est le sommeil de l'amour : le prince Charmant viendra-t-il la réveiller "'Celle-

là fait le bonheur de son mari, parce que son mari a une maîtresse et qu'il l'entretient avec la dot de sa femme. Et autres jolis tableaux du bonheur conjugal.

Si bien qu'après trois ou quatre années de stage dans le monde, les jeunes filles n'ont plus beaucoup d'illusions ; elles ont beau se dire qu'elles ne sont pas les premières venues ; elles commencent à craindre qu'elles n'aient, comme les autres, leur part de chagrin.

Voilà pourquoi les jeunes filles qui ne se marient pas à la porte du couvent menacent souvent de rester vieilles filles, tant elles ont peur de prendre le mauvais lot comme leurs amies.

Ce fut l'histoire de Blanche. Avec son imagination brûlante, elle habita tous les châteaux en Espagne de Thyméne'e, mais bientôt il lui fallut en rabattre; c'est qu'elle avait vu la lune de miel de quelques-unes de ses amies, qui s'étaient lancées la tête la première dans le mariage. Au lieu de la lune de miel, c'était la lune rousse.

Cependant Blanche avait vingt et un ans. Elle s'effraya d'être majeure. La femme de vingt et un ansse croit plus vieille que la femme de trente et un ans. Le mot fille majeure n'est pas du tout

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poétique, tandis que la femme de trente et un ans — la seconde majorité — est dans tout l'éblouissement des passions, sans compter qu'elle cache les mois de nourrice avec Téventail de Célimène.

Blanche passait Thiver et le printemps à Paris. Elle passait l'été et l'automne en Bretagne, à quelques lieues de Vannes, tout près de la mer, dans un château bâti à la renaissance, par l'amiral de Foucault, sur les ruines d'un château gothique. Parmi les voisins de campagne de sa mère, elle avait remarqué un jeune homme qui menait la vie à grandes guides. Elle le voyait d'ailleurs à Paris comme à la campagne : Ils étaient du même monde.

Ce jeune homme se nommait Hector de Marcigny. Les uns le disaient riche, les autres le disaient ruiné. Il habitait un vieux manoir, à trois lieues du château de Blanche. Son père disait qu'il passait sa vie à lutter contre le temps et contre son fils, c'est-à-dire à réparer les brèches du manoir et les brèches de sa fortune. C'était un brave homme, un ancien soldat de la Restauration, qui ne voulait tromper personne, mais, plu» il s obstinait a se dire pauvre,

plus on s'obstinait à le croire un homme de ressources qui cachait son or. Il s'était lui-même occupé de peinture après les premières années de sa retraite; il suivait avec une sollicitude toute familiale les travaux de Blanche; ils étaient en si grande communauté d'esprit, que Blanche se sentait prise de sympathie pour le lîls à cause du père. Pourtant le fils ne ressemblait pas au père ; c 'était un crevé de la plus belle venue, né pour faire des dettes, pour jouer au Don Juan en ruolz, pour faire du tapage dans un cabinet du Café anglais ou dans une avant-scène des Menus-Plaisirs. Tout son idéal était là.

Mais il avait eu un beau moment ; c'était pendant la dernière guerre ; simple volontaire comme Charles de Luynes, il montra de l'héroïsme à l'armée de la Loire. Il fut blessé à Arthenay, à l'heure même où fut tué le duc de Luynes. Le général Chanzy lui donna sur le champ de bataille la médaille militaire.

Pendant la Commune, il revint en Bretagne avec sa médaille et son bras en écharpe. Sa première visite tut pour Blanche.

Quand de grands malheurs ont passé sur un

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pays, ceux qui se connaissaient la veille se retrouvent avec joie le lendemain. Blanche fut très expansive. Elle dit que c'était beau de s'être ainsi battu dans cette horrible guerre; elle sembla s'inquiéter de la blessure, elle vanta beaucoup la médaille militaire.

Le vicomte de Marcigny n'avait jamais vu Blanche si animée. Quoiqu'il n'eût pas d'amour pour elle, il se risqua à lui dire que, depuis les premiers jours de la guerre, son adorable figure lui était sans cesse apparue : il ne doutait pas qu'elle ne l'eût sauvé de périls plus grands.

Il avait à son usage toute une phraséologie amoureuse qui ne manquait pas de séduction, quand il parlait avec des yeux expressifs et un air passionné.

Blanche fut prise ce jour-là.

Les femmes se laissent toujours prendre aux beaux sentiments, La France était vaincue, blessée, mourante ; la jeune fille était hère d'avoir pour ami un homme qui avait luttéjusqu'à la dernière heure.

Quand !e vicomte partit, Blanche le suivit des yeux avec une émotion toute nouvelle. Il était à cheval. C'était un beau cavalier, qui

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gouvernait sa bête, tout en lui permettant les folies d'un cheval de race.

— C'est un cavalier sans peur et sans reproche, dit la mère, qui était avec sa fille sur le perron.

— Oui, dit Blanche devenue rêveuse.

— Quel dommage, reprit la mère, qu'il mène une vie à quatre chevaux quand il n'a de fortune que pour en nourrir deux.

— Oui, dit Blanche, de plus en plus rêveuse.

Le vicomte de Marcigny avait disparu au sautde-loup du parc ; on ne voyait plus à travers les vertes ramées que les nuages de poussière soulevés parles sabotsdu cheval.

Ce jour-là, la figure du jeune homme se dessina dans le souvenir de Blanche avec une auréole. Au dîner, on parla de lui.

— Est-ce que tu l'épouserais bien, demanda la mère à brûle-pourpoint.

— Peut-être, répondit Blanche. J'aime beaucoup son père... Et puis nous habitons le même pays... Nous serions très heureux en Bretagne.

— Oui, mais à Paris? dit la mère, qui n'ignorait pas les folies du vicomte dans les parages des filles galantes.

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La figure de Blanche s'attrista.

— Oui, Paris est un pays dangereux pour les jeunes épousées, mais j'ai confiance en moi, sinon confiance en lui. Je suis sûre qu'à force d'amour et de dévouement, je le ramènerais à la sagesse, si j'étais la vicomtesse de Marcigny.

— Il y a encore ceci, reprit la mère, ce jeune homme est vicomte et il sera comte un jour. Dans les sociétés modernes toutes démocratiques, un titre, c'est de l'argent comptant; c'est triste à dire, mais on ne peut pas s'appeler dans le monde, madame Je ne sais qui ou madame Jene sais quoi ; c tsX.absuxdt\ mais jamais les préjugés n'ont été plus enracinés que depuis le '1septembre; c'est la faute des républicains qui font toujours mal les choses : ou il faut supprimer les titres, ou il faut avoir des titres.

Quoique Blanche n'eût pas de préjugés, elle avait celui-là ; il lui était même arrivé, avant la guerre, de ne pas vouloir se marier avec un lieutenant de vaisseau, avec qui elle était en vraie sympathie, parce qu'il portait un nom ridicule. Elle donna donc raison à sa mère. Quand on fut au dessert, la mère dit à la fille :

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— Je sens que ma destinée va s'accomplir, car je suis sûre que le vicomte reviendra demain.

Ce ne fut pas le vicomte qui vint le lendemain, ce fut son père. C'était bien mieux, parce qu'il venait demander pour son Hls la main de mademoiselle Blanche Arvon.

Blanche était généreuse et ne marchandait pas. Quand sa mère vint lui dire la nouvelle, elle répondit — oui — en toute abondance de cœur. Et elle se dit à elle-même:

— Si ie suis malheureuse, je cacherai mes larmes.

Le mariage tut indiqué à six semaines de là. D'après le contrat de mariage, le comte de Marcigny donnait à son fils six mille francs de rentes sur le château et la terre de Marcigny. Le fils apportait, en outre, l'héritage de sa mère, une ferme au voisinage louée six mille francs et estimée deux cents mille. Mais le vicomte ne disait pas qu'il avait hypothéqué par ses dettes et pour ses dettes, tous ses biens passés et futurs. Il fallait donc se résigner à vivre de la dot de Blanche.

Quand on n'a plus le sou, on se résigne aisément à s'attabler devant un million.

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C'était le chiffre de la dot de la jeune fille. La mère lui donnait, en outre, un trousseau digne dune princesse.

Avant le jour du mariage, le vicomte vint à Paris, je veux dire à Versailles, car Paris était alors à Versailles.

On était aux beaux jours de la Commune.

M. de Marcigny espérait que grâce aux misères du temps il pourrait, à bon marché, faire la corbeille de la mariée.

Naturellement il avait une maîtresse. C'était déjà cette Julia que vous avez eu l'honneur de rencontrer dans le monde.

La dame était alors à Maison-Laffitte, où quelques-unes de ces demoiselles avaient fait élection de domicile.

Le vicomte lui donna rendez-vous à Saint- Germain, au pavillon d'Henri IV ; il ne craignit pas de lui porter un trop grand coup en lui apprenant son mariage. Julia essuya une larme et dit au vicomte :

— J'espère bien que tu épouses une dot.

— Oh ! répondit-il, mais ce n'est pas le Pérou : à peine un million et des espérances.

— Des espérances, reprit Julia, je n'ai jamais

compté là dessus, mais enfin, avec un million, on peut encore s'amuser un peu.

Et la belle montra ses dents aiguës comme pour montrer qu'elle avait faim. Le vicomte lui promit sa part du million, tout en faisant son mea culpa sur sa vie passée.

Il jura d'être sage et de renoncer au jeu et au désœuvrement. Il connaissait M. de Rémusat qui allait devenir ministre des affaires étrangères, il ne désespérait pas d'entrer dans la diplomatie par le chemin de traverse : il briserait avec les amitiés hasardées de tous les familiers de sa vie, il ne verrait plus que Julia dans les entr'actes du mariage.

— Ce sera comme à la représentation de mauvaises pièces, lui dit-elle, on s'y amuse plus dans les entr'actes.

Il parla de la corbeille. Il n'avait pas d'argent comptant. Comment acheter la corbeille? Ce fut Julia, en vraie femme de ressources, qui se chargea de cette affaire délicate. Son amant n'avait plus de crédit, mais elle en avait beaucoup, en raison inverse.

Elle savaitd'ailleurs bien acheter, Paris n'était pas fermé pour elle. Elle promit au vicomte de

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lui apporter, le surlendemain, de quoi faire la joie des yeux de sa fiancée.

— A propos, comment est-elle, cette provinciale?

— Elle est fort jolie, c'est d'ailleurs une Parisienne égarée en province, ou plutôt c'est une créole, une vraie fille du soleil.

— Quel démon la pique d'aller te donner une jolie femme et un million à toi, qui es près que ruiné.

Le vicomte prit une pose.

— Ma chère, tu ne me connais pas ou plutôt tu as l'airde ne pas méconnaître. Je porte un beau nom, je me suis bien conduit pendant la guerre et je n'ai pas la première tête venue.

— Nous savons cela et tu n'as pas besoin de faire la tête pour me convaincre. Tu n'en fais pas moins un beau mariage. Ecoute, puisque tu me promets d'être sage . Il ne faudra jamais tromper cette femme-là, — excepté avec moi.

.Iulia pencha son œil gauche sur les lèvres du vicomte.

— Oui, dit-il, toi, ça ne compte pas.

Le déjeuner fut très gai, quoiqu'on entendît les batteries de Montretout et du pont de

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Neuilly. Après le déjeuner, Julia retourna à Maison- Laftite, d'où sa voiture la conduirait à Saint-Denis, pour entrer le soir à Paris.

Le vicomte, demeuré seul, écrivit dans la joie de son cœur une belle lettre à sa fiancée :

Chère Blanche,

Je vous aimais sans le savoir, mais depuis que vous m'ave^ permis de vous aimer, je sais bien que je vous aime. Je vous ai emportée dans mon cœur ; au milieu de tous ces désastres de la France, on ne se sent revivre que si on porte avec soi un souvenir adoré, une espérance ad(jrable. Je me hâte tous les jours pour retourner plus vite à vos pieds, mais vous save:^ qu'aux approches de Paris tout est en révolution . Je vais de Versailles à Saint- Germain, de Saint- Gennain à Paris, et vice versa. Tour à tour occupé de vous et de moi, car je n ai pas perdu ridée de devenir quelque chose, voilà pourquoi j'ai voulu voir M. Thiers, qui m'a promis monts et merveilles après une causerie d'une demi-heure sur les armées de la Loire, mais surtout sur les généraux de la défense nationale. Vous comprenez, chère Blanche, quand je

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m'occupe de moi, c'est encore m'occuper de vous. M. Thiersm'ao^ert une sous-préfecture^ nous sommes loin de compte; c'est égal, je suis sur les rangs pour arriver à quelque chose de digne de vous.

J'espère partir après-demain avec une corbeille qui amusera vos yeux, sinon votre esprit. Quoi que Je fasse avec mes étoffes et mes bijoux, je ne parviendrai jamais à vous faire plus belle. Aime:{-moi un peu puisque je vous aime beaucoup... les marguerites de votre parc vous le diront...

Vicomte Hector de Marcigny.

Il n'y avait pas un mot de vrai dans cette lettre.

Ce qu'il y a de triste, pour les jeunes tilles à marier, c'est qu'on n'écrit de belles lettres que si on a aimé déjà; c'est qu'on ne dore un amour nouveau qu'au reflet d'un amour ancien.

Du reste, le vicomte s'il n'aimait pas moins Julia depuis qu'il s'était décidé à se marier, croyait aimer Blanche; il ne voulait pas s'arracher à cette passion ancienne qui s'imposait à son cœur comme la mauvaise herbe; mais il se

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promettait les joies d'un autre amour. Il était heureux d'avoir deux cordes à son arc.

Julia l'avait souvent exaspéré par ses caprices et ses trahisons. Il aurait désormais une femme charmante, toute de pureté et de poésie, qui le consolerait de sa maîtresse.

On n'a pas encore édicté de lois contre ces crimes de lèse-mariage.

Blahche fut ravie de la corbeille choisie par mademoiselle Julia ; tout était du goût le plus rare : le burnous aux broderies d'or, le cachemire trois fois indien, le collier de perles toutes vivantes, le croissant oriental des pendants d'oreille, le brasselet pompéien. Blanche n'en revenait pas que M. de Marcigny eût trouvé toutes ces belles choses en pleine Commune de Paris. Il en doubla le prix par un ro.Tian qu'il imagina sur son voyage dans le Paris en insurrection.

Blanche pensa donc le jour de son mariage, en voyant éclater le soleil de mai, que ce serait le plus beau jour de sa vie.

A la messe, elle trouva bien un peu que M. de Marcigny manquait de dignité; il riait à tout le monde ; il semblait qu'il ne fût pas là

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pour son compte. C'est qu'il était de ceux qui n'ont pas la marque de Dieu et ne connaissent pas les vertus du devoir. Pour lui, la vie était un jeu ou une aventure.

Blanche, au contraire, était profondément chrétienne.

Quoiqu'elle eût de l'esprit, elle le sacrifiait à son cœur. Quoiqu'elle fût attirée par la voie des fleurs, elle aimait aussi la voie des pleurs, parce que son âme ardente écoutait pieusement sonner l'heure sainte des sublimes tristesses qui sont un avertissement de la mort et de l'infini.

Toute heureuse qu'elle fût à sa messe de mariage, elle versa des larmes que recueillit sa mère en l'embrassant dans la sacristie.

— Ma chère Blanche, lui dit-elle, on vous enviait tous les deux.

— Eh bien ! dit Blanche, je connais quelqu'un qui ne m'envie pas.

— Qui donc ?

Blanche ne voulut pas répondre, mais elle se dit à elle-même :

— C'est moi.

Mais ce ne fut qu'un léger nuage. On déjeuna gaiement. M. de Marcigny fut spirituel et gra-

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cieux. Il se montra passionné pour Blanche : La lune de miel se leva ce soir-là.

Le lendemain, ce fut la lune rousse, mais déjà l'amour avait pris de profondes racines.

Et plus M. de Marcigny fut indigne du cœur de Blanche, plus elle s'acharna à l'aimer.

Pendant l'été, la poésie de la nature et de la solitude répandit je ne sais quelle douceur dans les premières tristesses.

Tous les mois, le vicomte quittait Blanche pour Julia. Il accourait à Paris et y passait huit jours dans les joies troublées de la trahison.

Il revenait à Blanche plus passionné qu'au départ, contant mensonges sur mensonges, lui promettant qu'à la prochaine fois, il ferait le voyage de Paris avec elle. Mais bientôt il repartait à l'improviste.

— Vous ne m'emmenez pas, mon ami ?

— Non, ma chère Blanche ; je ne vous fais pas cette injure. Paris Tété, c'est le désert, surtout depuis la République.

Blanche comprenait vaguement et dévorait ses larmes pour ne pas attrister sa mère.

Il y a des femmes qu'on ne trompe pas. Blanche était de celles qui ont la seconde vue.

Elle ne doutait pas que son mari n'eût une maîtresse. Elle espéra d'abord qu'il ferait des comparaisons et qu'il sacrifierait la femme indigne à la femme parée de toutes les vertus. Elle se savait jolie, plus d'un avait subi son charme ; pourquoi son mari n'aurait-il pas un quart d'heure de raison. Elle se croyait d'ailleurs aimée. Peut-être traînait-il une chaîne rouillée sans avoir la force de la briser. Blanche lutterait par l'amour, par la dignité, par la résignation. Il finirait par se laisser vaincre au bien à force de tomber et de retomber dans le mal. En un mot, la pauvre femme avait les illusions des jeunes mariées qui voient l'adultère souiller le seuil nuptial.

Elle espérait en des jours meilleurs ; elle se consolait avec sa palette et ses pinceaux. Le vicomte la laissait peindre, mais sans vouloir regarder « ses barbouillages, » selon son expression. Il trouvait cela indigne d'une femme comme il faut, parce que la fille de son palefrenier avait un vrai talent de pastelliste.

A.U mois de novembre, tout le monde vint à Paris.

Enfin Blanche allait lutter avec sa rivale sur

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le même théâtre. Elle voulut la voir. Comme elle sortait seule pouraller à l'église, elle s'avisa de suivre son mari. Elle reconnut bientôt que tout en allant au Cercle, il passait toujours par le boulevard Malesherbes. Elle osa un jour questionner un enfant du concierge. — Ce monsieur qui vient d'entrer, où va-t-il? — Chez mademoiselle Julia.

Les journaux parlaient beaucoup de mademoiselle Julia. Blanche savait que c"était une fille à la mode. Aujourd'hui on parlait de ses chevaux ; hier on parlait de ses cheveux. On la citait pour ses mots et pour ses chiffons. Blanche eut peur d'avoir une rivale bien difficile à combattre.

Elle passa bien tristement ce premier hiver. On ne sortait que pour aller au théâtre. Il y avait à peine quelques soirées en demi-deuil. Le vicomte cachait bien son jeu, sacrifiant à propos sa maîtresse à sa femme, se promettant de prendre une bonne revanche quand reviendrait l'été.

L'été, ce fut le même jeu qu'en la première saison , si ce n'est qu'au lieu de huit jours de vacances par mois, M. de Marcigny s'en donna

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quinze. Il se trouvait toujours bien de cette vie en partie double, se reposant de sa maîtresse avec sa femme, daignant trouver que Blanche était digne de l'amuser dans les entr'actes.

Vint enfin l'hiver, où nous voyons sa femme et sa maîtresse face à face aux premières heures d'un drame étrange, dont le premier acte s'ouvre en pleine comédie carnavalesque.

OUR quelques bonnes âmes qui veulent ê savoir comment le vicomte se trouva de son voyage à toute vapeur dans l'escalier, quand Gaston l'eut précipité, nous allons conter ce qui lui advint.

On peut dire qu'il descendit quatre à quatre, la tête la première. Il heurta si violemment du front contre la rampe, qu'il demeura sur le palier du premier étage, couché comme dans son lit, sans trouver un mot pour appeler au secours, sans pouvoir ressaisir un atome de volonté pour remonter chez Julia.

Un voisin attardé, qui revenait du Cercle et

qui allait, lui aussi, pour retrouver une Julia au quatrième étage, donna, en montant, du pied contre le vicomte.

Il le reconnut, quoiqu'il fût défiguré par la marque de la rampe. 11 lui demanda ce qu'il faisait là, mais le vicomte, soit qu'il n'entendît paSj soit qu'il ne voulût pas entendre, ne souffla mot. Le nouveau venu jugea d'ailleurs qu'il valait mieux passer outre : il monta ; mais quand il fut devant la porte de l'appartement de Julia, il lui sembla entendre des cris de douleur.

Il ne douta pas qu'il ne se fût passé lu quelque drame intime. Il redescendit pour avertir le concierge.

Les concierges sont curieux. Les comédies tragiques de la maison sont leur spectacle ordinaire.

Le concierge ne se fit donc pas prier pour descendre du lit. Il remonta avec l'amant de la voisine, mais vainement sonnèrent-ils et frappèrent-ils à la porte. On n'entendait plus rien. L'amant de la voisine dit qu'il s'en lavait les mains et qu'il allait se coucher, d'autant qu'il était déjà en retard. Mais le portier, qui ne voulu.

lait pas avoir été réveillé pour rien, alla avertir le commissaire de police, non sans avoir, en redescendant, donné au vicomte un oreiller, c'està-dire la première marche du second étage.

Or, pendant l'absence de cet homme, mademoiselle Julia arriva à son tour, fort inquiète de savoir comment les choses se passaient chez elle, dans sa chambre à coucher^ entre Blanche, Gaston et le vicomte. Elle ne doutait pas que cette rencontre ne finît par une autre rencontre, mais elle était bien loin de croire que le vicomte, quelque colère qu'il fût à certains quarts d'heure, perdît la tête jusqu'à donner un coup de poignard.

Elle fut avertie de la scène dramatique en voyant tout à coup le vicomte évanoui sur l'escalier.

— C'est toi, lui dit-elle dans sa surprise, que fais-tu là?

Le vicomte revenait à lui.

— Eh, pardieu ! lui répondit-il, je ne voyage pas à travers la forêt.

Il se leva tout en portant la main à son front.

— Que s'cst-ildonc passé? demanda Julia stupéfaite.

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— Mais c'est à devenir fou, dit le vicomte. Ce n'est donc pas toi qui étais là-haut?

— Tu vois bien que je rentre et que je monte l'escalier.

— Eh bien ! tu vas en voir de belles. Attends, nous allons remonter ensemble.

Le vicomte trébucha en essayant de monter. Julia le retint.

— Dis-moi tout.

— C'est à perdre la tête. Ce n'était pas toi qui étais là-haut?

— Voyons, tu le sais bien.

— Mais, je ne le sais pas du tout. La preuve c'est que j'ai donné un coup de poignard ù ton amant.

— Tu as fait cela ? Eh bien ! va-t'en, je ne te reverrai de ma vie.

— Tu l'aimes donc bien ?

— Il n'est pas question d'amour, mais tu viens de te conduire comme un fou. Est-ce qu'on donne des coups de poignard quand on esi bien élevé ?

— Oh! calme toi. <;i j'ai donné un coup de poignard, c'est en attendant un coup d'épce.

— Alors tu ne l'as pas atteint?

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— Non, j'ai bien peur d'avoir atteint la femme. — Car il y a une femme. — Qu'est-ce que cette femme?

Julia jugea qu'il ne fallait pas dire le nom de la vicomtesse.

— Je ne sais pas, répondit-elle. Mais quelle lâcheté de frapper une femme!

— Tu me fais un crime de t'aimer. Quoi ! je rentre sur ta prière, j'arrive avec adoration, je trouve un homme et une femme, comment ne pas croire que cette femme c'est toi ! La jalousie m'égare, je saisis à ton lit le petit poignard que tu sais bien, je me précipite sur l'homme et sur la femme, je frappe à tort et à travers. Est-ce que je savais ce que je faisais? est-ce que j'étais maître de moi? Mais, encore une fois, quelle est cette femme?

— C'est vrai, quelle est cette femme, dit Julia en jouant bien l'étonnement.

On était presque arrivé au palier du second étage.

— Ceci ne peut pas se passer ainsi, reprit le vicomte. Ce monsieur Gaston m'a précipité d;ms l'escalier, je veux, à l'instant même, le jeter par la fenêtre.

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— Eh bien, non, tu ne retourneras pas chez moi.

Julia était effrayée de cette perspective de voir ses deux amants recommencer cette horrible lutte.

Elle reprit son ton caressant.

— Mon cher Hector, dit-elle au vicomte, si tu m'aimes toujours, tu ne monteras pas là-haut. C'est assez comme cela. C'est moi qui me charge, non pas de jeter Gaston par la fenêtre, quoiqu'il le mérite bien, mais de le mettre à la porte. Je te jure qu'il ne remontera jamais cet escalier.

— Oh! je connais çà, ceux-là montent par l'escalier de service.

Julia, toute furieuse qu'elle fût contre Gaston, le défendit pourtant dans sa dignité.

— Lui, par l'escalier de service, tu ne le connais pas 1 Mais c'est fini, je ne le verrai plus, je brise avec cette amitié.

— Mais, enfin, que faisait-il là-haut avec cette femme ?

— Ah ! voilà le mystère, quelque drôlesse sans doute, peut-être une de mes amies qu'ilaura rencontrée chez moi.

Quoi que fît J ulia pour renvoyer le vicomte, il montait toujours.

On était au troisième étage.

La courtisane était désespérée; elle pensait à cette pauvre vicomtesse qui était venue là sur la foi des traités, convaincue qu'elle ne rencontrerait que son mari. Elle ne voulait -pas la trahir dans cette situation délicate, car Julia se figurait que ce n'était pas pour rien qu'elle avait reçu un coup de poignard. Gaston, qu'elle jugeait capable de tout, avait sans doute abusé du quiproquo.

— Non, dit-elle tout à coup avec énergie et en retenant le vicomte, tu ne monteras pas une marche de plus.

Mais le vicomte ne voulait rien entendre, il ne pouvait se consoler d'avoir été précipité dans l'escalier comme le premier venu. Il voulait prouver à Gaston qu'il n'avait pas peur de lui et que, tout brisé qu'il fût par sa chute, il ne lui donnait que quelques heures pour réunir ses témoins.

On arriva devant la porte, mais Julia se jeta contre la serrure.

— .Te te dis que tu n'entreras pas !

de Bal masqué \ 19

— Je te dis que j'entrerai !

— Tu ne ine reverras de ta vie.

A ce moment un bruit de voix se fit entendre dans l'escalier; ils écoutèrent tous les deux.

— Oui, monsieur le commissaire, disait le portier, il se passe, au troisième, des choses terribles: on a entendu des cris de femme et j'ai vu un homme mort dans l'escalier.

— Mais c'est épouvantable, dit Julia à mivoix. Le commissaire va nous arrêter. Sauve qui peut, ce n'est pas moi qui vais me mettre sous sa main.

Elle monta en toute vitesse l'escalier du quatrième étage.

Le vicomte comprit toute l'étendue de sa folie. Il eut peur, comme Julia, d'être arrêté. Il la suivit pour se dérober au commissaire.

Quelques secondes après, le portier disait tout haut :

— C'est là.

Le vicomte et J ulia étaient alors au cinquième étage.

Le commissaire sonna. Après un silence, il frappa. Il Irappa encore. Il frappa une troisième fois.

Peut-être entendit-on sonner et frapper. Sans doute on n'entendit pas que le commissaire par lait au nom de la loi, car il ordonna au portier d'enfoncer la porte.

— Oh! ce n'est pas la peine, M. le commissaire, j'ai toujours une clef pour les grands événements.

Et sans plus de façon le portier ouvrit la porte.

— Eh bien, dit alors Julia au vicomte, nous voilà dans de beaux draps. Nous vois-tu d'ici, toi à la Conciergerie, moi à Saint-Lazare? Si ton coup de poignard a porté, nous sommes perdus, nous passerons en Cour d'assises. Je voudrais être à cent pieds sous terre.

— Il faudrait commencer par descendre du cinquième étage.

— Après cela nous aurons beau faire, on saura bien où nous prendre.

Le "vicomte représenta à Julia que puisqu'elle n'y était pas, la justice n'aurait rien à démêler avec elle .

— Peut-être toi-même, dit-elle au vicomte, ne seras-tu pas inquiété. Gaston est plus galant homme que toi, il est bien capable de ne pas dire ton nom, car je suppose qu'il t'a reconnu.

de Bal masqué 121

— Je' n'en sais rien.

— Ecoute, dit Julia comme saisie d'une inspiration, il faut que je sauve tout le monde. Je suis brave devant le danger, j'ai honte d'être venue me cacher ici. Va-t'en.

— Que veux-tu faire ?

Julia dit au vicomte qu'elle voulait rentrer chez elle, mais seule et en feignant d'ignorer ce qui s'était passé, comme une femme qui rentre du bal et qui croit trouver ou ne pas trouver son amant.

Dès qu'elle serait rentrée, le vicomte, qui la suivrait à distance, descendrait rapidement l'escalier et retournerait chez lui comme un homme qui va se coucher avec sa conscience.

Dans l'effroi du scandale, peut-être de la Cour d'assises, M. de Marcigny jura d'obéir à Julia.

Si Gaston ne disait pas son nom, rien ne pouvait le trahir, sinon la marque de la rampe sur son front, mais tout le monde peut faire une chute sans être appréhendé au corps.

(>^^^ UAND Julia arriva dans la chambre âvl:'P/f ^ coucher, la première figure qui la ù?^3ri^ frappa, ce fut celle de Gaston, debout devant le commissaire, lequel l'accusait vaguemeni d'avoir voulu assassiner la femme qui était toujours là, évanouie sur le lit de la courtisane.

— Mon cher monsieur, disait Gaston, votre accusation est insensée. Pourquoi voulez-vous que j'aie assassiné cette femme ?

Et il essayait de railler en ajoutant ;

— Elle me résistait et je l'ai assassinée ! comme Antony.

Tragique aventure de Bal masqué i23

. — Quelle est cette femme? demanda le commissaire en voyant entrer Julia dans son domino •gris de perle.

— Cette femme, répondit-elle, c'est la maîtresse de la maison.

— Eh bien, madame, reprit le commissaire., je ne vous en fais pas mon compliment. Votre maison est bien mal gardée.

Julia regardait tour à tour Gaston, la vicomtesse et le commissaire, comme pour lire sur leurs figures.

Elle eut peur de trop parler, elle aima mieux demander ce qui s'était passé, disant qu'elle revenait du bal et qu'elle ne savait pas un mot de cette histoire.

— Ce qui s'est passé est bien simple, reprit Gaston qui avait déjà commencé son récit, pour le commissaire, mademoiselle Julia nous avait invités moi et cette jeune dame à prendre le thé chez elle : nous pensions la trouver. A peine dans la chambre, un fou furieux que je ne connais pas est arrivé, qui s'est imaginé je ne sais quoi, et qui, sans doute, en voulant me donner un coup de poignard, a frappé la femme qui est lu. Je me suis jeté sur cet homme et l'ai conduit

droit à l'escalier sans lui donner le temps de prendre la rampe.

Le commissaire avait ramassé le poignard tout ensanglanté.

Il le présenta à Julia.

— A qui ce poignard ?

Elle fut sur le point de le reconnaître comme étant à elle.

— Pardieu, dit Gaston, ce poignard est à celui qui en a frappé cette jeune dame.

— Mais cette jeune dame, qui est-elle?

Gaston ne pouvait pas dire : Je ne la connais

pas.

Il s'approcha du commissaire et demanda à lui parler à lui seul.

— M. le commissaire, lui dit-il, à la porte du petit salon, je vais vous ouvrir mon cœur comme à mon meilleur ami. — De grâce, n'allez pas faire un scandale pour l'amour de la justice.

Et l'entraînant jusque dans le grand salon, il lui conta en quelques mots toute l'aventure.

Il y a des commissaires de police qui veulent faire du zèle. Il y en a d'autres qui comprennent que le silence vaut mieux que le scandale.

Celui qui représentait la loi boulevard Ma-

de Bal masqué i25

lesherbes ne se laissa pas prendre aux premières paroles de Gaston, mais bientôt la vraie lumière se fit dans son jugement.

Il commença par appeler le portier pour lui lire de s'en aller ; mais le portier se le fit dire p^us d'une fois.

— Mais, monsieur le commissaire, il faut que la justice ait son cours.

— C'est précisément pour cela que je vous dis de vous en aller. La justice a des secrets, même pour les portiers.

Et quand cet homme fut parti :

— Cette jeune femme, dit le commissaire ù Gaston, il faut la secourir. Si on appelait un médecin ?

— Non, non, dit Gaston. Et puisque je vous ai tout dit, je ne dois pas vous cacher que sous son air de femme évanouie, elle ne va pas trop mal.

— Je m'en doutais bien un peu.

— Ce mari insensé ne l'a frappée qu'au bras. Le poignard est entré profondément, mais ce ne sera rien, à part la cicatrice, un véritable acte d'accusation perpétuel contre la brutalité conjugale. J'ai pansé le bras. Elle doit souffrir beau-

coup , mais elle est brave et elle croit à Dieu.

— Elle aurait bien dû, dit le commissaire, commencer par là ; mais je n'ai pas le droit de l'accuser.

On était rentré dans la chambre à coucher.

Julia, penchée sur madame de Marcigny, lui pansait le bras à son tour. Gaston avait fait cela à la diable, avec sa cravate blanche et le mouchoir de la vicomtesse.

Julia déchira sa plus belle chemise pour entourer le bras de Blanche, qui semblait toujours, étrangère à ce qui se passait autour d'elle.

Elle abandonnait son bras, sans se plaindre, comme un enfant qui ne comprend pas. Mais au fond, comme l'avaitdit Gaston, elle avait toute sa raison. Ainsi, elle jouait en effet le seul rôle digne d'elle.

Elle était là, sur le lit de la courtisane, sans vouloir y être; il semblait qu'elle eût obéi inconsciemment à sa jalousie.

Elle ne connaissait rien de ce monde impossible ou elle était venue échouera force d'amour pour cet homme, qui devait porter toutes les responsabilités.

de Bal masqué 127

Le commissaire de police la regardait avec un sentiment de charité chrétienne.

La figure de Blanche, tout en exprimant la souffrance, exprimait aussi la vertu. Il y a des masques qui ne trompent pas.

Si le commissaire avait eu de la sympathie de reste, il se fût laissé prendre aussi à la sollicitude et aux larmes de Julia. Quoiqu'elle eût sa part dans l'aventure, on ne pouvait pas lui en vouloir en voyant sa grâce exquise à secourir la vicomtesse.

— Eh bien, dit le commissaire, je ne ferai pas de procès verbal. Je vais, en descendant, ordonner le silence au portier. Après tout, je laissecette jeune femme en bonnes mains. Je viendrai dans la journée savoir de ses nouvelles.

— J'irai vous en donner, se hâta de dire Gaston.

Le commissaire de police salua et se retira.

— Il est tout juste poli, murmura Julia.

— Pardieu, dit Gaston, ne fallait-il pas qu'il fit le signe de la croix devant toi comme devant une sœur de charité ?

— Pourquoi pas ? Il va une sœur de charité dans toute lemme qui a aimé.

128 Tragique aventure de Bal m.i'jié

Julia avait tout un répertoire de phrases plus ou moins apprises.

Gaston avait repris la main de Blanche. A ce mot de « toute femme qui a ai)né, » la vicomtesse tressaillit.

Était-ce parce que Julia avait trop aimé Gaston ou parce qu'elle-même avait peur d'aimer l'amant de Julia?

^x^^^ UAND elle lut bien sûre que le commissaire de police s'était éloigné, madame •^ de Marcigny ouvrit les yeux. Gaston y noya les siens.

— C'est étrange, pensa-t-il, je croyais jusqu'ici que j'avais été amoureux, mais c'est la première fois que mon âme rencontre une âme.

Cependant, Julia était là.

Ce qui fait la force de l'amour, c'est que l'amour c'est l'infini. Il revêt toutes les formes, il prend tous les caractères ; c'est l'éternelle ascension et l'éternelle chute. Il n'y a pas de ciel assez bleu pour lui, il n'y a pas d'abîme assez noir. Il

i3o Tragique aventure

s'enivre dans les rayons, il se saoule dans les ténèbres; il se fait Dieu, il se fait homme, il se fait démon, il se fait monstre. Ce qui le ravive, ce sont les contrastes. Pour lui, de la figure de la Vierge à celle de la Madeleine, il n'y a qu'un trait d'union.

Comme M. de Voltaire, qui se reposait de la tragédie dans le conte railleur, l'infatigable amour se croise les bras sur une blonde après s'être crucifié sur une brune.

C'est le va-et-vient perpétuel.

C'est le panthéisme qui reconnaît Dieu en toutes choses et s'y confond.

Blanche subissait le charme de Gaston. Elle avait beau se dire : « Il est amoureux de toutes les femmes, il ne m'aimera qu'un jour; » elle s'abandonnait à cette douce et terrible pensée : — être aimée! —

Et être aimée par un homme aimé de toutes les femmes.

On a nié la force, le charme, l'esprit de don Juan. On a cité le philosophe : « Qui se contient, s'accroît. » On a répété le proverbe : « Qui trop embrasse, mal étreint. »

Mais on a perdu de vue que tout homme et

de Bal masqué 1 3 1

toute femme ont pour un même amour — je parle des amours à i'emporte-piéce — une part d'électricité, de magnétisme et d'ivresse qui s'évanouit dès que le masque est tombé.

On commence par toutes les divines coq uetteries qui font l'homme plus beau et la femme plus belle.

Tant qu'on ne se connaît pas tout à fait, on croit à quelque chose de divin chez l'un comme chez l'autre.

Voilà pourquoi l'homme qui aime vingt femmes a été vingt fois plus amoureux que celui qui n'en aime qu'une seule. Voilà pourquoi il ne faut pas mal dire de don Juan, qui est mille fois plus homme que le premier venu , non par le corps, mais par l'âme.

Quiconque Joue le jeu de don Juan est doué d'une force surhumaine.

— Il faut que je m'en aille, dit tout à coup la vicomtesse.

Ni Gaston ni Julia ne répondirent.

Ils se regardèrent tous les deux comme pour se demanderoù elle irait.

— Voulc;c-vous que je vous conduise chez vous ? dit Julia à Blanche.

i32 Tragique aventure

La courtisane jeta un regard jaloux sur Gaston comme pour lui dire :

— Tu vas me faire le plaisir de ne plus t'occuper de la vicomtesse.

Mais madame de Marcigny, qui ne voulait pas rester plus longtemps sous la sollicitude de Julia, répondit que ce n'était pas chez elle qu'elle voulait aller.

Elle parla d'une de ses amies, veuve depuis quelques jours, qui dans son chagrin s'était réfugiée à l'Abbaye, ne voulant pas d'autres consolations que celles de Dieu.

— Je ferai comme mon amie, dit Blanche, j'ai trop vécu d'un jour; je n'ai peut-être pas à prier pour moi, mais je prierai pour celui qui m'a frappé.

Et s'adressant à Julia :

— Je vous remercie, mademoiselle, vous avez fait ce que j'ai voulu, vous avez été bonne pour moi, je ne l'oublierai pas.

Elle se tourna ensuite vers Gaston.

— Je vous prierai,, monsieur, de me mettre dans une voiture.

La vicomtesse s'était soulevée pour descendre du lit.

de Bal masqué i33

-- O mon Dieu ! dit-elle, voilà le jour qui vient, comment vaii -je faire avec ce costume de bal masqué et le bras en écharpe.

Julia s'empressa d'offrir une grande pelisse en fourrure qui pouvait envelopper Blanche tout entière.

Dès que Blanche fut dans la cour, elle respira une bouffée d'air vif.

— Oh ! comme c'est bon, dit-elle, j'étouffais chez cette femme.

— Oui, — dit Gaston, qui comprenait bien, mais qui ne voulait pas comprendre — trop de parfums.

— Les bouquets de mon mari , murmura Blanche.

Et d'une voix plus éteinte :

— Avec les vôtres.

— Les fleurs ont leur destinée comme les femmes.

— La destinée ! vous croyez à la destinée?

— Oui certes, madame, nous n'agissons que comme des comédiensqui jouent une pièce qu ils n'ont pas écrite.

— Alors, c'est écrit là-haut.

— Oui, c'est écrit là-haut.

i34 Tragique aventure -

— Donc, monsieur, toutes nos folies de cette nuit nous les avons jouées, mais nous ne les avons pas faites ?

— Comme vous le dites, madame.

— C'est de ladémence. Ainsi, quand une femme tombe du haut de sa vertu, c'était écrit là-haut.

— Elle obéit fatalement à sa destinée.

— Avouez que ceux qui sont là-haut ne sont pas sérieux.

— Qui sait, le mal naît du bien et le bien naît du mal. On ne connaît la vertu...

— Que si on la perd ; Je vous vois venir avec votre morale d'occasion. Pour moi, je vais aux sources de la morale éternelle. Voici une voiture, adieu, monsieur.

— Adieu ! je ne veux pas vous quitter ainsi à moitié route. Dites-moi où vous voulez que je vous conduise ?

— Je vous l'ai dit : chez une de mes amies, la comtesse d'Aubusson, qui pleure son mari à l'Abbaye de la rue de Sèvres. Je pourrai faire comme elle.

On était monté en fiacre. ^

— Combien de temps, madame, porterez-vous le deuil de votre mari vivant?

de Bal masqué i35

— Je porterai le deuil de mon bonheur et je le porterai toujours.

— Qui sait ? la vie est faite de pièces et de morceaux. On ébauche ici un bonheur qui ne réussit pas, on se retourne d'un autre côté et on trouve le vrai chemin.

— Mon vrai chemin, c'est le ciel. Je ne crois plus à la terre.

— Je vous forcerai de croire à rhon cœur.

— J'y crois, mais...

Blanche se tut.

— Parlez, lui dit Gaston avec un regard passionné.

— Je crois à votre cœur, mais qui sait si je ne vous aime pas trop... pour vous airper...

— Et moi, madame, je vous aime trop pour ne pas vous aimer !

ouT à coup Blanche dit à Gaston :

^^^ — Eh bien, non, je n'irai pas au couvent ; vous allez me conduire chez moi. Gaston se récria :

— Chez vous ? Oh! pour le coup, j'aimerais mieux vous conduire chez moi.

— Vous savez bien que rien au monde ne me donnerait la force de monter votre escalier.

— Je vous porterai.

— Je serais morte en arrivant en haut,

— Et pourtant, dit Gaston en soupirant et en raillant, c'est peut-être là qu'est le bonheur.

Tragique aventure de Bal masqué iSj

— Peut-être, murmura Blanche; mais il y a des bonheurs qui ne sont pas à la portée de tout le monde.

Il y eut un silence.

Tous les deux sans doute se mirent à penser à ce qui arriverait, si la vicomtesse se décidait à se réfugier chez Gaston.

— C'est chez moi que je vais, reprit Blanche ; je n'ai pas encore le droit d'aller ailleurs.

Gaston lui représenta que c'était une folie, que rien au monde ne pourrait réconcilier le mari et la femme; la femme aurait bien pardonné; mais le mari serait indigne du pardon, et, d'ailleurs, qui sait s'il pardonnerait lui-mèrie.

Gaston connaissait bien cet esprit biscornu, tout hérissé de préjugés plus soumis aux lois de la mode qu'aux lois de son cœur. Il y a des hommes qui sont façonnés par la nature; il y en a d'autres qui sont façonnés par la société ; ceuxci n'obéissent jamais à leurs sentiments; ils n'ont ni la force d'âme ni le caractère qui sont la marque des premiers, aussi ne faut-il attendre d'eux ni l'abnégation, ni le dévouement, ni le pardon ; ils sont plus près des grands crimes que des grandes actions.

i38 Tragique aventure

Mais Gaston eut beau représenter à Blanche qu'elle avait tort de rentrer sous le toit conjugal, il eut beau la comparer à l'agneau sans tache qui s'enferme de gaieté de cœur dans la bergerie quand il y a un loup, elle tint bon dans son dessein.

— Je vous en prie, lai uit-elle, ordonnez à votre cocher de nous conduire rue de Lisbonne.

— J'obéis, madame, répondit tristement Gaston.

En effet, il dit au cocher d'aller à l'hôtel de la vicomtesse.

— Quand je pense, murmura-t-il, que mon rêve est déjà fini...

Blanche mterrompit Gaston.

— Pourquoi? Le mien est à peine commencé. Le jeune homme reprit la main de la vicomtesse.

— A la bonne heure, ne tuez pas l'espérance ; mais parlez-moi sans détour. Qu'allez- vous faire avec votre mari ?

— J'ai mon idée, une grande idée.

— Dites-la-moi.

— Non, vous penseriez que je suis folle.

— Mais quand vous verrai-je ?

de Bal masqué iSg

— Demain, peut-être.

— Où?

— Au parc Monceau, vers la colonnade.

— A quelle heure?

— A deux heures, si je n'ai pas trop de fièvre. Je serai avec ma femme de chambre, mais vous pourrez me saluer. Nous causerons.

— Comme il vous plaira ; je suis soumis à toutes vos fantaisies, parce que je vous aime.

— Ne dites pas cela trop haut, murmura Blanche d'une voix émue.

Et elle pencha doucement son front vers les lèvres de Gaston.

Mais il ne se contenta pas de baiser le front de Blanche ; il lui prit la tête dans ses mains et promena ses lèvres sur toute la chevelure, en respirant l'adorable parfum des blondes — ou des brunes qui ont été blondes.

— Chut! dit la vicomtesse en dégageant sa tète, vous allez me donner le droit de vous demander si vous passerez le reste de la nuit chez mademoiselle ***.

— Blanche, repondit Gaston, je vous jure que je ne retournerai jamais chez elle.

C'était le cri de la vérité; aussi la vicomtesse.

sans trop s'étonner d'être appelée Blanche par Gaston , lui serra la main involontairement.

Une seconde fois, il voulut la questionner sur sa grande idée , mais elle refusa de parler.

Il était devenu jaloux.

— Je suis sûr, lui dit-il, que vous allez redevenir la femme de votre mari.

— Non, lui dit-elle résolument. Et, d'ailleurs, je le voudrais, qu'il ne le voudrait pas.

— Vous lui direz donc que vous ne l'aimez plus.

— Je lui dirai bien mieux que cela ; mais encore une fois ceci ne vous regarde pas, du moins cette nuit.

On arriva devant l'hôtel.

— Adieu, reprit Blanche; je sens aux palpitations de mon cœur que je ne suis pas au bout de cette aventure tragique.

Gaston sourit.

— Si vous avez peur, je vais monter avec vous.

— Oh ! je ne crains rien. Je suis un roseau eton ne me brisera pas.

Blanche avait ouvert la portière, et s'était élancée devant sa porte sans s'inquiéter de son

de Bal masqué 141

bras. Gaston descendit aussitôt qu'elle. Mais déjà elle avait sonné.

— Adieu, adieu, lui dit-elle.

— A demain, murmura Gaston.

La vicomtesse regarda la pelisse de fourrure.

— A propos, que vais-je faire de cette pelisse?

Et souriant :

— Je ne vous charge pas de la reporter, car vous y resteriez.

— Je vous ai dit, madame, que c'était fini là-bas — si vous ne m'oubliez pas.

Blanche fit un signe de tête et passa parla porte qui venait de s'ouvrir. Quand Gaston fut seul, il se dit qu'il n'était pas curieux, mais qu'il donnerait bien un jour de sa vie pour savoir ce qui allait se passer entre la femme et le mari.

LANCHE ne savait pas si elle trouverait son mari ; peut-être était-il allé au cercle, peut-être n'avait-il osé rentrer chez lui, de peur d'être poursuivi pour son coup de poignard. Mais, dès qu'elle tut au premier étage, elle vit le vicomte à la porte de Tantichambre.

— Ah ! c'est vous, madame?

Blanche se donna du courage.

— Oui, monsieur, trouvez-vous donc que je rentre trop tard ?

Le vicomte le prit sur le ton de mari offensé.

— Je trouve, madame, que c'est un scandale de vous voir dans cet habit de carnaval.

Blanche joua la raillerie.

— Quoi de plus naturel, monsieur. N'avezvous pas mis cette nuit un manteau vénitien ?

— Madame, un homme ne compromet pas sa maison quand il va au bal masqué , tandis qu'une femme...

— Je ne vouscomprends, monsieur. Une femme compromet l'honneur de son mari ; et si cela m'amuse de compromettre l'honneur de mon mari ?

Blanche, disant ces mots, avait passé en avant avec une désinvolture que le vicomte ne lui connaissait pas.

Il la suivit jusqu'à la porte de sa chambre à coucher.

— En vérité, madame, vous êtes devenue folle.

— Oui, monsieur, la sagesse ne m'avait pas. réussi.

Le mari voulut franchir le seuil.

— Halte làl monsieur, c'est ma chambre et non la vôtre !

— Vous ne m'empêcherez pas, madame, de dire ce que je pense de cette équipée.

— Dites-moi tout ce que vous voudrez, mais parlez vite.

Le vicomte était quelque peu désarçonné par cette jeune femme qui venait d'inaugurer une seconde manière; elle avait commencé par la Belle jardinière de Raphaël, elle en était déjà à la Fornarina, du moins par les dehors.

— Mais enfin, madame, si vous m'aviez dit que vous vous vouliez aller au bal masqué, j'aurais peut-être consenti à vous y conduire.

— Vous êtes trop bon, monsieur; j'ai eu pitié de vous : je savais que vous y conduisiez votre maîtresse.

— Ma maîtresse? voilà des billevesées! parce qu'on salue une danseuse, une fille galante, une comédienne, ouestaccusé d'avoir une maîtresse.

— Vous me prenez décidément pour une pensionnaire. Arrachons les masques. Sachez, monsieur, que je viens du bal où vous étiez, que j'ai soupe en face de vous et que j'étais à côté de votre maîtresse.

— Je vous dis, madame...

— Je vous dis, monsieur, que les masques sont tombés; si le vin dechampagne papillonne devant vos yeux, allez vous coucher, nous con-

de Bal masqué i45

tinuei'ons un peu plus tard ce galant entretien. Le mari s'indigna.

— Tout beau! madame, avez-vous donc la prétention de me donner des leçons?

— Desavoir-vivre, mais non desavoir-boire! vous buvez comme un sonneur. Je vous ai vu à l'œuvre, Dieu merci ! Je croyais que c était assez d'être ivre d'amour, mais il paraît qu'il vous faut toutes les ivresses.

Le vicomte était furieux^ il frappa du pied, il menaça du r?gard.

— Madame, avez-vous juré de m'exaspérer?

— Non, monsieur, j'ai juré de vous dire la vérité; mais calmez-vous, car je n'ai pas encore commencé.

— Madame, je ne vous ai pas donné le droit...

— Monsieur, vousm'avezdonnétouslcs droits, aussi j'en ai abusé, j'en abuse et j'en abuserai.

Le vicomte, qui était appuyé à la cheminée, s'avança vers Blanche comme pour la maîtriser, mais elle leva la tête avec une haute impertinence où se révélait la femme de race et la femme trahie.

Elle en avait fini avec le rôle de victime, l'heure de la vengeance avait sonné.

— Si vous ne voulez pas m'écouter en galant homme, allez-vous-en.

— Ah I par Dieu, madame, je suis curieux de savoir jusqu'où vous irez dans votre démence!

— Vous m'avez montré le chemin, je le suivrai jusqu'au bout.

— Je crois comprendre, madame. Vous vous dites : il a une maîtresse, je prendrai un amant.

— Oui, m.onsieur, il y a déjà quelques heures que je me suis dit cela.

Le vicomte leva la tête à son tour.

— Vous ne savez pas à qui vous parlez, madame? Vous parlez au vicomte de Marcigny.

— Ah ! vous allez me jouer la comédie des ancêtres, vous allez évoquer tous ceux qui reviennent des Croisades, vous allez faire descendre de leur cadre tous ces braves seigneurs de Marcigny qui ont joué un rôle à la guerre ou dans leur manoir. Eh bien, monsieur, savez- vous ce que je leur dirai quand il seront tous là avec leur bannière ou leur blason?

— Je suppose, madame, que vous ne leur direz rien qui les puisse offenser.

La vicomtesse se mit à sourire.

— Les offenser! Je ne leur en veux pas, moi,

de Bal masqué 147

à ces braves gens. Je me contenterai de les taire rire. Je leur dirai : Messeigneurs, vous voyez bien le vicomte de Marcigny, un des derniers du nom? il a fait la guerre dans les coulisses des petits théâtres où il aurait pu prendre le titre de capitaine ou de caporal des crevés.

— Mais, madame, vous m'insultez !

— Vous voyez bien que vous ne voulez pas m'écouter jusqu'au bout.

— Je vous écoute, dit le vicomte en serrant les poings.

— Je leur dirai : Ce beau fils qui a touché à tout, qui n'a rien oublié parce qu'il n'a rien appris, qui ne manquait d'ailleurs ni de figure ni d'esprit, qui aurait pu se faire pardonner toutes ses forfaitures amoureuses à force de bonne grâce pour sa femme, une pauvre fille qui s'est jetée dans ses bras en toute confiance et qu'il n'a épousée que pour mieux jeter l'argent par les fenêtres de ces dames, eh bien, ce vicomte de Marcigny...

Blanche toute résolue qu'elle fût s'interrompit au dernier mot. Mais son mari lui redonna du courage en lui criant :

— Mais parlez donc !

— Je leur dirai : Messeigneurs, ce vicomte deMarcigny,.. il est cocu.

Le vicomte se précipita vers sa femme.

— Monsieur, lui dit-elle, vous me tuerez tout à l'heure, mais laissez-moi parler.

Elle le regarda d'un œil terrible qui le cloua à sa place.

— Après quoi, reprit-elle, je dirai à vos ancêtres : Messeigneurs, remontez dans vos cadres et retournez aux Croisades,

Disant ces mots, Blanche avait fait un geste théâtral de la main ; le vicomte saisit cette main et la tenailla dans la sienne.

— Oui, madame, si ce n'est pas une gageure. je vais vous tuer.

— Vous avez déjà commencé^ monsieur.

iS^^5>

i: vicomte rejeta la main de Blanche.

^^., — Oh ! ce n'est pas de ma main que -/.! )c veux parler.

— Vous voilà bien toutes, mesdames. A vous entendre, vous subissez des tortures morales; mais vous ne ressentez rien parce qu'au fond vous n'avez ni cœur ni tête.

— Oh! vous avez bien raison, monsieur, ni cœur ni tête, voilà pourquoi nous nous vengeons si gaiement de vos félonies; ce vieux mot doit vous aller au crjeur, vous qui en avez tant.

Le vicomte s'était replié sur lui-même, il

i5o Traf^ique aventure

semblait se dire : Tout ce qu'elle me conte là est une simple fiction, elle m'a vu avec ma maîtresse et elle veut me faire peur.

Mais Blanche dissipa bien vite ses douces illusions.

— Je vois avec plaisir, reprit-elle, que vous ne vous offensez pas trop de la peine du talion. C'est encore un mot de votre répertoire gothique.

— Je ne m'offense pas, madame, parce que je juge que c'est une gageure.

— Vous avez bien tort, monsieur, ce n'est pas du tout une gageure. Et, puisqu'il le faut, je vais mettre les points sur les i. Vous m'avez dit : « Je vais au Cercle, peut être irai-je un instant chez madame Thiers. » Je savais bien que vous n'iriez ni d'un côté ni de l'autre, parce que votre maîtresse vous attendait à ce bal masqué où elle avait eu l'art de se faire inviter en sa qualité de grande dame, je veux dire de grande cocotte. Votre manteau vénitien, mal caché par votre pardessus, vous a trahi; puisque vous avez un manteau vénitien, j'ai bien le droit d'avoir un domino, un domino du plus beau rose, couleur de fleur dépêche. Eh bien! moi aussi je suis allée à ce bal masqué. J'étais

de Bal masqué i5i

curieuse de voir enfin, d'un peu près, si vous étiez plus galant avec votre maîtresse qu'avec votre femme. Ce qui est étrange, c'est qu'à peine entrée dans la fête, j'ai reconnu voire maîtresse ; c'est que vous la regardiez avec des yeux incendiaires ; c'est que vous lui parliez sous la barbe de son masque; c'est qu'elle vous menait en laisse comme un chien couchant. Ah! le joli spectacle, j'ai voulu me payer cela une fois dans ma vie. Malheureusement pour vous, heureusement pour moi, je devais jouer un rôle à mon tour. Je me demande encore comment vous ne m'avez pas reconnue, car, je vous l'ai dit, au souper j'étais en face de vous, à côté de cette fille. Figurez-vous que je n'ai pas été plus fière que vous: j'ai parlé à votre maîtresse. Eh bien! c'est une bonne fille; pourvu qu'elle s'amuse, elle donne sa gaieté à tout le monde. Il est vrai que cette nuit elle s'amusait surtout parce que vous n'étiez pas seul avec elle; il paraît qu'elle a un autre amant^ M. Gaston de je ne sais quoi. Ah! prenez garde, celui-là pourrait vous rendre des points pour la figure. Nous sommes devenues si bonnes amies avec mademoiselle Julia, que j'ai failli l'enibraiser.

i32 Trafique aventure

— Madame, dit le vicomte dont la fureur montait toujours. Je ne veux plus entendre un mot de toutes vos folies.

— Fort bien, monsieur, je ne dirai plus un mot.

— Vous ferez mieux que de ne plus dire un mot: vous retirerez celui dont vous avez voulu m'offenser tout à l'heure.

La vicomtesse se mit à rire.

— Ah! oui, ce mot si familier à Molière, ce pauvre Molière qui aurait bien voulu n'être qu'un cocu imaginaire comme vous.

Le vicomte se jeta sur sa femme et la prit aux cheveux.

— Je vous attendais là, lui dit-elle froidement, achevez-moi.

Et par un mouvement rapide elle arracha l'appareil qui couvrait sa blessure.

— Reconnaissez-vous votre ouvrage, monsieur, vous vovez bien que vous avez commencé.

Le vicomte pâlit et laissa retomber ses bras.

— Ah ! c'était vous, madame.

— Oui, monsieur.

— Pourquoi étiez-vous là ?-'

de Bal masqué i53

— Apparemment pour recevoir un coup de poignard. Et vous, monsieur, pourquoi étesvous venu là r

— Sans doute pour vous punir de m'avoir outragé.

— Eh bien, me trouvez-vous assez punie r

— Non, madame.

— Continuez, monsieur.

Blanche était magnifi.]ue dans son audace et dans son dédain. Jamais son mari ne lavait vue si souverainement belle; il subit, tout en se révoltant, cet air de domination exprimé par ses veux et par ses lèvres.

Il voulait l'accabler d'injures, il ne trouva plus un mol à dire, sinon que tout était fini.

'^^^Sl

PRÈS avoir dit que tout était fini, M. de

?^^^ Marcigny fit un pas pour s'en aller, çfc"*S%j^' mais une force invisible le clouait dans la chambre de sa femme.

— Eh bien, monsieur, lui dit-elle, puisque tout est fini, pourquoi restez-vous là ? Vous devez comprendre qu'après de telles émotions je n'ai plus la force de rester debout.

La jeune femme, qui s'était montrée vaillante jusque-là, tomba sur un fauteuil et faillit s'évanouir.

Le vicomte la regarda froidement comme si elle lui fût étrangère.

Tragique aventure de Bal masqué i55

— De grâce, monsieur, laissez-moi.

Elle retrouva assez de force pour se relever et pour sonner sa femme de chambre.

— Madame, pendant que je suis encore seul avec vous, vous me direz au moins le nom de celui qui vous a vengée.

— Oui, vengée, selon votre expression, monsieur. C'est un homme qui n'a pas peur de vous ; mais d'ailleurs je suis tranquille pour lui comme pour vous. Pourquoi prendriez-vous le mors aux dents de la jalousie à propos de votre femme, puisque vous ne le preniez pas à propos de votre maîtresse que vous aimez mieux que votre femme ?

— Oui, oui, je l'avaisdeviné, c'est ce M.Gaston Davray.

— C'est lui-même , monsieur. Maintenant que vous avez dit son nom, je vous défends de le provoquer.

— Vous me défendez? Je crois pardieu que vous allez me dicter les lois du savoir-vivre ! Voilà qui est plaisant. Apprenez donc que je provoquerai cet homme, que je lui jetterai mon ganta la figure et ''c je le tuerai comme un chien.

}bh Tragique aventure

— Non, monsieur, vous ne ferez pas cela, pour deux raisons : la première, c'est qu'il vous vaut bien à l'épée ; la seconde, c'est que Je vous défends de vous battre avec lui.

— Vous avez peur que je vous tue votre amant ?

— Peut-être, mais je vous avertis que si vous faites un seul mouvement pour amener ce duel, j'amènerai, moi, le plus beau scandd'le qui ait jamais éclaté sur Paris ; je dirai tout haut^que vous m'avez frappée d'un coup de poignard chez votre maîtresse, parce que vous m'avez surprise avec l'amant de votre maîtresse.

— Vous ne direz pas cela, parce qu'on ne dit jamais ces choses-là quand on appartient au monde.

— Je dirai cela parce que c'est la vérité et que j'aime la vérité; je dirai cela parce que ce sera ma première plaidoirie pour arrivera une séparation de corps. Une séparation de corps, voila ce que vous ne voulez pas.

— Moi, je suis prêt à tout pour sauvegarder l'honneur de mon nom.

— Je vous dis que vous ne voulez pas d'une séparation de corps.

de Bal masqué ibj

— Pourquoi donc, madame, s'il vous plaît?

— Parce que la séparation de corps entraîne la séparation de biens, parce que vous êtes ruiné et que vous vivez de moi.

— En vérité, madame, )"admire avec quel art vous vous vengez i vous ne frappez pas avec le poignard, mais vos paroles sont empoisonnées.

— N'est-ce pas, monsieur? Ce que c'est pourtant que d'avoir raison!

La femme de chambre entra sur ces paroles.

— Caroline, lai dit madame deMarcigny, j'ai été blessée dans la rue, pansez mon bras et aidezmoi à me coucher, je me sens mourir.

Le vicomte était profondément ému, il avait passé parla surprise, parla colère^ par le dédain, par la fureur, par l'humiliation, par tous les sentiments, jusque par li pitié; si ce n'était pas un méchant homme, c'était un pauvre caractère; il obéissait à ses passions comme d'autres obéissent à leur devoir.

Quand il vit Blanche tomber de sa surexcitation, pâle comme la mort, ne trouvant plus d'air à respirer, il n'alla pas jusqu'à la secourir, mais il ouvrit la fenêtre.

i58 Tragique aventure de Bal masqué

— Je vous remercie, lui dit-elle, ayez encore un bon mouvement, allez-vous-en.

Le vicomte obéit, la volonté de cette jeune femme avait brisé la sienne; il se sentait vaincu par cette énergie et cette vaillance; le mouvement de colère avait passé, il ne voyait plus que le désastre.

Toutefois, à la pensée de Gaston, un éclair de fureur traversa son âme.

— C'est égal, dit-il, je lui enverrai deux témoins.

Il se rappela alors que sa maîtresse, longtemps avant sa femme, lui avait défendu de provoquer Gaston ; cette fois, ce n'était pas la séparation de biens qu'il craignait , mais la séparation de corps.

— J'aurai le courage d'attendre, murmura-til en mordant son frein.

^=î£;?«^) Kux heures sonnaient à la chapelle de W l^r l'avenue de Messinequand Gaston entra ig^^© dans le parc Monceau par la rue Murillo, sous une des plus belles giboulées que mars ait jamnis versées sur les arbres. Gaston allait au rendez-vous par acquit de conscience, car il lui paraissait impossible que, par un temps pareil, Blanche se hasardât, d'autant plus qu'elle devait être retenue par la fièvre.

Comment pourrait-elle se tenir debout après une pareille nuit, après un coup de poignard, après les secousses d'une passion imprévue.

i6o Tragique aventure

après les émotions qu'elle avait dû subir en retrouvant son mari?

Mais quelle ne fut pas la surprise de l'amoureux, quand il reconnut Blanche appuyée au bras de sa femme de chambre.

Du plus loin qu'elle l'aperçut, elle lui fit un signe de main, sa figure toute pâle s'anima d'un sourire.

11 alla droit à elle et la salua du regard le plus passionné.

La femme de chambre demeura en arrière et cueillit une marguerite dans la rosée. Une vraie femme de chambre, sentimentale et discrète.

Gaston demanda à Blanche ce qui lui était advenu depuis cinq heures et demie du matin,

Elle lui conta tout avec abondance de cœur.

Quand elle lui confia qu'elle s'était accusée d'un crime qu'elle n'avait pas commis, il la regarda plus doucement et lui dit avec une expression de joie ineffable:

— Maintenantj'ai le droitde vous aimer.

— Oh ! non, répondit-e le, moins encore que cette nuit. Vous comprenez que je me suis accusée d'être à vous, parce que je ne faillirai à mon devoir.

de Bal masqué i6i

— Je ne comprends pas bien, dit Gaston changeant de figure; vous faites le contraire des autres femmes.

— Oui, parce que je ne suis pas la première femme venue, parce que dans ma colère contre mon mari j'ai voulu lui infliger outrage pour outrage. Il m'a trahie, eh bien ! je lui ai dit que je l'avais trahi.

— En vérité, madame, il en serait quitte à trop bon compte.

— Je vous jure qu'il est désespéré et urieux à ce point que j'ai cru un instant qu'il allait prendre un autre poignard pour m'achever,

— Et s'il vous eut tuée ?

— Ce serait fini, autant ce dénoûment qu'un a'.;tre.

— Quand on est belle comme vous, quand on est douée d'une ame comme la vôtre, il faut vivre longtemps. Et puis, que deviendrais-je, moi qui vous aime?

— Vous retournerez chez mademoiselle Julia. Je suis bien sûre que vous y êtes allé ce matin.

— Non. Et je vous jure encore que je ne remonterai jamais son escalier.

La vie jmtesse ne put s'empêcher d'exprimer

un air de contentement : elle ne voulait pas se l'avouer, elle aimait Gaston. Dans le naufrage de son premier amour, elle avait pris cette branche de salut qui allait peut-être la rejeter dans l'abîme. Quelques heures auparavant, elle s'imaginait n'aimer Gaston qu'avec toutes les douceurs de l'amitié, mais elle s'aperçut alors que c'était une amitié dorée aux illusions de l'amour. En descendant dans son âme, elle découvrit même que son amour pour son mari ne lui avait jamais donné ce rayonnement qui couronnait son front comme une auréole, même par la giboulée et sous le parapluie. Elle s'abandonnait à demi à cet enivrement de l'inconnu qui promet tant de surprises ; elle se familiarisait au péché, comme font toutes les femmes, avec une émotion d'effroi et d'entraînement.

— A propos, dit-elle tout à coup, j'oubliais de vous dire que mon mari sait que c'est vous qui l'avez trompé.

En disant ces derniers mots. Blanche avait la moquerie sur les lèvres.

— Je vous remercie, répondit Gaston en souriant, de l'honneur que vous me faites. II y a plus d'un fat à Paris qui se contenterait de cette

de Bal masqué i63

illusion et qui s'enorgueillirait tout haut ; pour moi, j'aimerais bien mieux cacher mon bonheur si j'étais votre amant.

— Chut! vous ne le serez jamais

— Pourquoi? puisque je vous aime.

— Parce que c'est impossible. Je me suis juré de n'être pas votre maîtresse, quoi qu'il advienne.

— Je vous relève de votre serment.

— Vous ne le pouvez pas, je ne le puis pas moi-même, que penseriez-vous de moi ?

— Je penserais que vous êtes la plus adorable des femmes, que vous avez divorcé avec un homme indigne de vous, que vous vous êtes réfugiée dans un amour qui ne finira-pas, j'en prends à témoin le sentiment qui m'a saisi lùbas chez Julia, quand je vous ai appuyée sur mon cfL'ur. Je courais à une aventure, j'ai trouvé la femme espérée et inespérée, une révolution s'est faite en moi, j'ai senti que je vous aimais depuis toujours.

Gaston prononça ces mots avec l'accent le plus pénétré : c'était la vraie passion qui parlait.

La vicomtesse soupira.

— C'est doux. d'entendre dire de pareilles choses ; mais j'aurai beau m'y laisser prendre, je ne vous suivrai pas jusqu'à oublier ce que je dois à mon nom et à moi-même; la vertu a aussi ses voluptés, surtout quand elle échappe aux périls de l'amour.

— J'avoue que je ne vous comprends pas bien.

— Je me comprends, moi. J'ai voulu me venger; ma vengeance a cela de beau, que mon mari souffre toutes les tortures d'un homme outragé, sans que j'aie à me repentir d'une déchéance dont les femmes ne se consolent jamais.

Gaston se sentait forcé d'admirer cette éloquence de la vertu qui se venge.

— Les femmes ne se consolent pas quand elles n'aiment pas.

— Les femmes ne se consolent pas même quand elles aiment. Et qui vous dit que je ne vous aime pas?

— C'est mon cœur.

— Eh bien, votre cœur vous trompe. Vous serez bien avancé quand vous aurez fait de moi une maîtresse de plus. Vous êtes comme les amateurs de tableaux ; c'est un nouveau portrait dans votre galerie ; on Tadore pendant

de Bal masqué i65

huit Jours, après quoi on se passionne pour un autre. Je n'ai pas beaucoup vécu, mais j'ai beaucoup pensé.

Gaston fit remarquer à Blanche qu'elle n'avait sans doute pas pensé que son mari ne voudrait pas vivre avec une femme qui se vantait uc l'avoir trompé.

— Mon mari continuera de vivre avec moi; bien mieux, jusqu'ici il ne m'aimait pas ; depuis qu'il se croit trahi, je suis sûre qu'il commence à m'aimer.

— Rien n'est impossible sous le toit conjugal ; mais ce qui est impossible, c'est que nous njus rencontrions avec votre mari, ou plutôt c'est que nous ne nous rencontrions pas.

— Il n'y aura pas de rencontre, parce que cette rencontre dévoilerait le plus grand scandale de l'hiver. Et puis, je veux bien que mon mari me croie coupable ; mais je ne veux pas que tout Paris m'accuse.

Gaston était devenu pensif.

— Si je ne vous aimais pas, madame, je vous avoue que je trouverais mon rôle au moins étrange, car je ne suis votre amant que pour votre mari.

i66 Tragique aventure

— Oui, mais vous m'aimez et je vous aime. Gaston avait connu beaucoup de femmes,

mais celle-ci était pour lui une femme toute nouvelle, abandonnant son cœur, mais armée de sa vertu ; il ne désespérait pas d'ailleurs de la tourner, comme on dit en style de bataille ; il était impossible de l'attaquer de front, mais il pouvait la surprendre un jour que la sentinelle serait endormie.

— Vous voyez, reprit Blanche, que je suis une femme de parole; je vous avais promis de venir, je suis venue. Je vais retourner chez moi, où sans doute je ne trouverai pas mon mari, car il doit être chez sa maîtresse.

Gaston voulut retenir la vicomtesse, mais elle serra la main de Gaston et reprit le chemin de la rue de Lisbonne.

— A demain, à la même heure, dit-elle avec son adorable sourire.

Et elle laissa Gaston tout étonné sous les arbres. Il fut très heureux de voir qu'elle se retournait pour lui dire encore adieu,

— J'ai peur de trop l'aimer, dit-il.

Il rentra chez lui et s'y ennuya ; il courut au bois et s'y ennuya.

de Bal masqué 167

Comme il revenait par l'avenue des Champs- Elysées, il rencontra un de ses amis qui était son confident.

— Qu'as-tu donc? lui demanda son ami. Je ne t'ai jamais vu si préoccupé.

— Mon cher, je suis, tel que tu me vois, le plus heureux et le plus malheureux des hommes

Et il confia toute cette aventure à son confident.

— Tant pis, dit le confident, comme s'il se fût trouvé dans une tragédie. Tout cela finira mal.

N se souvient que Julia était restée seule chez elle après avoir va partir Gaston et Blanche.

Quoiqu'elle adorât Gaston , elle ne s'était pa . d'abord sentie jalouse; mais quand elle les \\: s'éloigner ensemble, un coup discordant résonn:". dans son cœur. Elle avait passé cette nuit-l;'i par toutes les émotions, elle en subit une plus violente que les autres, il lui sembla qu'on l'ii renait quelque chose d'elle-même: c'était Ij vague pressentiment de la perte de Gaston.

— 11 va aimer cette femme, dit-elle en regardant Blanche descendre Tescalier.

En effet, il aimait cette femme.

Julia se coucha.

Avant de monter sur son lit, elle se regarda encore une fois dans la psyché comme pour s assurer qu'elle n'avait rien perdu de ses séductions. Elle n'était plus couverte que de sa chemise de nuit. Une de ces chemises de batiste inventée par les fées pour passer par le trou d'une aiguille, chemises diaphanes qui ne font qu'accentuer la nudité. Une femme toute nue est une œuvre d'art quand elle est belle, excitant bien plus le sentiment du beau que les sensations de la volupté; mais une femme vêtue d'une chemise de batiste n'est qu'une courtisane, même si elle n'en fait pas le métier.

Quand Julia se vit ainsi dans toute la luxuriance de la chair, elle ne douta pas que Gaston ne lui revînt. Elle se compara à la vicomtesse qui était un peu maigre, et décida qu'entre les deux il n'y avait pas à balancer. Julia aimait par les yeux sans s'imaginer que l'àme ait voix au chapitre.

Elle s'endormit dans cette douce pensée.

Ce ne fut pas Gaston qui la réveilla, ce fut le vicomte de Marcigny.

— Quoi ! c'est vous, lui dit-elle avec désappointement. Pourquoi me réveillez-vous si matin? Allez donc soigner votre femme, puisque vous l'avez blessée.

Le vicomte prit un air fâcheux, quoiqu'il tût désarmé par la seule vue de Julia.

— Je suis furieux.

— Comment! vous êtes furieux? vous nétes pas content de ce que vous avez fait ?

— C'est toi qui es cause de toute cette aventure.

— Eh bien, je vous remercie .

— C'est irréparable.

— Quoi de plus innocent que ma comédie, si elle avait réussi. Cette pauvre femme avait un si violent désir de passer cette nuit avec vous, que Je me suis laissée attendrir jusqu'à lui donner ma clef.

— Vous êtes archi-foUe, ma chère, on ne fai pas de ces choses-là.

— Que voulez-vous, une nuit de bal masque ! Mais si c'est pour me dire des injures que tu m'as réveillée, tu aurais mieux fait de rester chez toi.

On vint avertir que le déjeuner était servi.

de Bal masqué 171

Julia se traîna à la table en beau déshabillé du matin, les pieds nus dans des mules de satin.

M. de Marcigny, qui n'avait pas déjeuné chez lui, ne voulut pas déjeuner avec Julia.

— Tu as tort, lui dit-elle, ces œufs brouillés aux truffes et ce pâté de foie d'oie m'éveillent l'appétit avant que je ne sois réveillée.

— Je n'ai pas faim.

— Ecoute, Julia, je te pardonne parce que je t'aime, parce que tu ne sais pas ce que tu fais, parce que tu t'imagines que la vie est un éclat de rire; mais tu as ruiné ma vie...

— J'ai ruiné ta vie?

— Il me sera impossible d'être heureux désormais.

— Allons donc, ta femme te pardonnera cette égratignure.

— Oui, mais moi je ne lui pardonnerai pas son équipée.

— Conte-moi cela. Est-ce parce qu'elle est venue ici? Si j'en crois Gaston, elle n'a pas fait grand mal.

Le vicomte se promenait sans répondre.

— Voyons, parle, parle.

— Que te dirai -Je? II faut que Je tue ce M. Gaston.

— Tu deviens fou. Tuer Gaston ! Je te défends de te battre avec lui.

— Tu es comme ma femme, toi ; tu t'intéresses plus à Gaston qu'à moi-même.

— Tu ne sais donc pas que Gaston est, avec Antonio, la meilleure lame de ce temps-ci; va donc te mesurer avec lui à la salle d'armes.

— Oh ! ces coryphées de la salle d'armes ne sont pas plus malins que les autres, quand ils sont sur le terrain. Et d'ailleurs Je suis l'offensé, je me battrai au pistolet.

— Au pistolet, il tuerait une mouche sur ta tète.

— Nous le verrons bien.

— Pourquoi lui en veux-tu ?

— Pourquoi? Tu le sais bien.

— Est-ce parce qu'il ne t'a pas pris ta femme? -- Trêve de railleries, car J'éclaterais encore

dans ma colère. Ecoute, Julia, il n'y a que toi seule à qui Je puisse parler le cœur ouvert.

— Il y a une heure que Je te dis de parler.

— Tu me Jures le secret le plus absolu ?

— Je le Jure sur ta tête.

de Bal masqué ly'i

— Encore une fois, ne rions pas. D'ailleurs, quoique tu n'aies que des caprices, tu ne prendras peut-être pas si gaiement la nouvelle : Ma femme s'est vengée avec ce M. Gaston.

Julia pâlit.

— Que me dis-tu là ?

— Je ne dis que ce que ma femme m'a dit. Oui, elle s'est vengée et elle m'a jeté l'injure à la face.

Julia prit le mors aux dents.

— Ah ! elle s'est vengée ! Ah ! il m'a trahie ! Ce dernier mot était parti comme un trait des

lèvres de cette Julia.

— Que dis-tu ?

— Je ne sais plus ce que je dis... ou plutôt je dis... qu'il faut nous venger,

M. de Marcigny saisit la main de Julia avec fureur.

— Tu vois bien que tu n'aimais que lui ! Julia s'emporta de plus belle.

— Est-ce que je suis maîtresse de mon cœur ! Tantôt c'est lui que j'aime, tantôt c'est toi. Quand tu m'aimais, n'aimais -tu pas ta femme? Le moment est venu de n'aimer plus que la femme,

Et après un silence :

— Pour moi, je n'aimerai plus ni l'un ni l'au-

tre.

Julia aimait Gaston jusqu'à en mourir.

usQUR-LA, M. de Marcigny n'avait pas t^ aimé sa femme. La plus vive sympa- ^) thie pour sa beauté et poijr sa vertu n'avait pu l'entraîner jusqu'à la passion. Il s'était trouvé bien dans cette amitié conjugale comme on se trouve bien dans sa famille, mais à la condition d'aller s'amuser ailleurs. Une révolution se passa soudainement en lui. Il aima sa femme à force de la haïr. Ce bien qu'il avait perdu, il le regretta ou plutôt il ne put se résigner à le perdre. Blanche lui apparut plus belle encore. Ce caractère qu'elle révélait avec tant de fierté le subjuguait. L'amour se prend là

où il s'abrite, le lierre s'attache aux grands arbres, le cœur veut obéir Jusqu'à la lâcheté. C'est toujours celui qui est dominé qui aime le mieux.

Le vicomte ne revenait pas de sa surprise. Etait-il possible qu'une femme si bien façonnée à la vie familiale , qu'une créature, jusque-là absorbée par le devoir de la fille et par le devoir de réponse, se fût révoltée si ouvertement et eût pris le pas sur lui, qui l'avait toujours dominée. Les choses étaient pourtant amsi : le maître était devenu le très humble serviteur, l'esclave avait pris le sceptre d'une main ferme et résolue.

La première fois que M. de Marcigny revit sa femme, ce fut le soir qui suivit le bal masqué. Il avait dîné seul. Blanche ayant refusé de venir s'asseoir à table en disant qu'elle avait la fièvre. Il ne dîna qu'à moitié; il se leva avec impatience pour aller frapper à la porte de la chambre de Blan:he ; elle ne répondit pas ; il entra comme chez lui, sinon comme chez elle.

— Madame, ce n'est pas vous qui avez la fièvre, c'est moi; vous m'avez fait la vie impossible ; nous ne pouvons vivre ensemble comme deux ennemis.

Blanche, couchée sur sa chaise longue, ne daigna pas tourner la tête.

— Monsieur, répondit-elle d'une voix brève, je vous assure que je ne vous fais pas l'honneur de vous regarder comme mon- ennemi ; un ennemi irrite le cœur et préoccupe Tesprit ; vous n'êtes ni dans mon cœur, ni dans mon esprit.

— C'est fort bien, madame, mais je suis dans votre maison qui est la mienne.

— Monsieur, vous êtes libre de vous en aller chez vous, soit dans votre chambre, soit dans votre manoir à ancêtres.

M. de Marcigny s'approcha de sa femme.

— Voyons, Blanche, je suis sûr que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites ; vous vous faites méchante et vous êtes bonne.

— Moi, vous ne me connaissez pas.

Le vicomte s'approcha encore pour regarder sa femme de plus près.

— Je ne vous connais pas?

— Eh bien, non, monsieur, vous ne me connaissez pas, vous ne m'avez jamais regardée jusqu'au fond de l'âme, vous ne savez pas si je suis belle et si j'ai de l'esprit. Vous avez voulu faire une fin a\ec moi pour pouvoir recommencer avec

d'autres. Je n'étais pour vous qu'une poupée bien sage, qui ne sait dire qu'un mot et qui le dit trop souvent. Je vous ai obsédé par mon amour.

— Votre amour, Blanche.

M. de Marcigny voulut prendre la main de sa temme.

— Il est trop tard, monsieur; hier encore, il me semblait qu'il y avait un volcan entre nous ; aujourd'hui, il y a une mer de glace.

— Ce sont là des phrases et non des raisons; vous êtes romanesque. Blanche.

— Romanesque, en vérité, parce qu'il m'a fallu traverser votre roman , parce que vous m'avez forcée à me venger.

Le vicomte contint sa colère jalouse pour ne montrer que sa passion naissante.

— Blanche, je vous en supplie, oublions tous les deux.

La jeune femme se souleva et regarda son mari avec un inexprimable sentiment de dédain.

— Ah! monsieur, lui dit-elle, je vous croyais plus fier; il y a des injures qu'on ne pardonne pas ainsi, même avec le plus beau sentiment chrétien. Et, d'ailleurs, comment voulez-vous

de Bal masqué 179

que je vous écoute, quand vous avez passé, auourd'hui, trois heures chez mademoiselle Julia. M. de Marcigny, qui avait bien voulu s'humilier jusque-là, reprit un air de dignité.

— Et vous, madame, où avez-vous passé ces trois heures-là ?

— Monsieur^ je ne vous fais pas de questions ; ce n'est pas à vous que je demanderai de vos nouvelles si je daigne en vouloir,

— C'est bien, madame, dit le vicomte en saluant froidement ; je croyais frapper à la porte d'une femme de cœur, je n'ai trouvé personne et je m'en vais.

Blanche ne rappela pas son mai"i.

Il s'en alla dans sa chambre et alluma un cigare comme pour ne pas se trouver seul. Un cigare qui brûle, c'est un ami, c'est un causeur, c'est un confident; mais M. de Marcigny ne se contenta pas de son cigare, il prit son chapeau et sortit.

On pourrait s'imaginer qu'il alla chez sa ma; tresse, on se tromperait; il ne voulut pas marcher vers le boulevard Malesherbes; sa maîtresse, ce soir-là, c'était sa temmc.

Mais sa femme ne voulait pas être sa mailressc.

i8o Tragique aventure de Bal masqué

Tous ceux qui connaissent le cœur humain diront qu'une femme qui aime son mari doit l'aimer bien plus après un coup de poignard. Mais n'oublions pas que le coup de poignard de M. de Marcigny n'était pas destiné à Blanche. N'oublions pas non plus que Gaston avait troublé ce pauvre cœur malade et qu'elle s'était retournée vers lui, entraînée par les premières douceurs du péché. Et puis Blanche, qui était une femme hors ligne, voulait se relever même par le crime de toutes les humiliations conju gales.

— C'est étrange, disait M. de Marcigny en portant la main à son cœur, je ne savais pas tant aimer Blanche.

Il ne se rendait pas compte que la veille il ne l'aimait pas encore, parce que la veille c'était le fruit permis, maintenant c'était le fruit défendu. Et le fruit mordu par un autre !

ss^e^

LAN'CHE était effrayée et heureuse d'aimer Gaston; elle avait beau se dire que Mi\in^^ ce n'était qu'un jeu d'imagination, elle finissait par s'avouer qu'elle était prise par le cœur. Et ce n'était plus le même amour que pour le vicomte; elle avait, pour ainsi dire, passé du rêve à la réalité.

En effet, combien de fois le premier amour d'une femme n'est-il qu'un rêve, et combien de fois la femme n'est pas descendue de son rêve; mais le second amour est plus humain, la bête y marque son empreinte, c'est la passion et

i82 Tragique aventure

ses affolements, on n'y résiste qu'à force de vertu.

Blanche, comme toutes les Jeunes filles, s'était fait un idéal de l'amour. Quoi que fit son mari pour la désenchanter, elle avait persisté à répandre les couleurs du prisme sur ses premiers jours de mariage. Elle s'était acharnée à ce bonheur plein de larmes. Mais enfin sa dignité prenait le dessus. Elle en avait assez des trahisons quotidiennes, elle ne voulait plus être victime.

Le lendemain elle revit Gaston dans le parc Monceau. Elle avait toujours la fièvre, elle lui avoua qu'il y avait bien un peu d'amour dans cette fièvre.

Elle le trouva plus pâle et plus triste que la veille.

— Voyez, lui dit-elle, il y en a qui portent bonheur; moi, je porte malheur. Depuis deux jours que vous me connaissez, vous avez passé de la vie joyeuse à la rêverie mélancolique.

— Eh bien, oui, lui dit-il, c'est parce que je vous aime; or, l'amour est triste. Et pourtant si vous vouliez ?

— Oui, mais )e ne veux pus. le vais vous

de Bal masqué i83

donner un conseil, quoi qu'il m'en coûte : reprenez vos bonnes habitudes, je veux dire vos mauvaises habitudes. Amusez-vous.

La figure de Blanche s'était profondément attristée.

— Amusez-vous ! murmura Gaston, vous dites cela comme le musicien donne le signal d'un quadrille ; mais il y a des jours où on ne sait plus danser.

— S'il le faut, retournez chez madem.oiseile Julia, car je vois bien qu'elle vous manque.

— Celle qui me manque, c'est vous.

— J'en suis fâchée; mais celle-là vous manquera toujours.

— Ce mot — toujours — n'est pas dans mon dictionnaire.

— Oh ! je connais votre dictionnaire : pour vous, toujours, c'est jusqu'à demain ; mais pour moi, toujours, c'est toujours.

Gaston et Blanche s'étaient assis sous un marronnier non loin de l'hôtel de Mouchy, au milieu des enfants joueurs et des bonnes d'enfants cherchant aventure.

— Avouez, reprit Gaston en se penchant pour baiser la main de Blanche sous prétexte de cueil-

lir une fleurette, avouez que la vertu n'est pas récompensée.

— Ce n'est pas sur la terre que la vertu est récompensée.

— Car, enfin , poursuivit Gaston , si j'avais brusqué l'aventure chez Julia, si je vous avais prouvé que j'étais votre mari...

— Vous seriez bien avancé. Je ne vous aimerais pas; que dis-je? j'aurais horreur de vous. Et vous ne vous pardonneriez pas ce guet-apens.

— O mon Dieu ! je me pardonnerais, parce que vous m'auriez déjà pardonné.

— Sérieusement, je n'aurais pas survécu; au lieu de recevoir un coup de poignard de mon mari, je me serais moi-même servie du poignard.

— Pour avoir votre page dans l'histoire, comme Lucrèce.

— Pourquoi railler la vertu, quand la vertu ne raille pas.

— Oh! je vous assure que je n'ai pas envie de rire.

Gaston regarda Blanche avec une expression de profond amour.

— Donnez-moi une bonne parole, reprit-il. Si vous aimez votre mari, ayez le courage de

de Bal masqué i85

me Tavouer ; si vous ne l'aimez plus , qui vous empêche de venir à moi?

— Oh ! ce n'est pas mon mari, c'est moi-même; et pourtant, si je n'écoutais que mon cœur...

— Mais le cœur, c'est la raison.

Toute une demi-heure la causerie s'égara sur ce chapitre ; Gaston voulait convaincre Blanche que l'amour étant le sentiment le plus divin, il ne fallait pas lutter contre l'amour ; qu'il y avait beaucoup de préjugés dans la vertu , qu'on était autorisé à chercher le bonheur, puisque le bonheur n'était pas une moquerie du ciel ; qu'une femme trahie est dans son droit de se réfugier dans un autre amour. Et autres paradoxes du même style. Mais, à tous ces paradox.es, Blanche répondait avec la belle simplicité d'une femme honnête qui croit, qu'avant tout, il faut sauvegarder devant Dieu la dignité de son âme.

— Je vous aime, dit-elle à Gaston, c'est déjà trop, mais ce n'est pas ma faute; je vous aime et peut-être mourrai-je de cet amour. Je vais partir pour la Bretagne; j'essaierai d'oublier; si je ne le puis, je vous écrirai.

Gaston voulut détourner Blanche de cette solitudc; il lui parla il'un voyage en Italie. Elle

i86 Tragique aventure

partirait seule; il la retrouverait à Florence ou à Rome; ils vivraient d'une vie nouvelle. Qui les empêcherait de trouver en Italie une autre patrie? il n'était pas riche, mais il était sûr d'obtenir un consulat sur la Méditerranée. Et comme ils seraient heureux sous ce beau ciel!

Quelque attrayant que fût le tableau de cette autre existence, Blanche dit à Gaston qu'elle voulait retourner en Bretagne toute seule avec sa mère, sans son mari, mais sans Gaston, car il parla lui-même d'aller en Bretagne.

Que ferait-elle là-bas? Elle s'y recueillerait: Paris ne porte pas conseil ; dans la solitude, c'est Dieu qui porte conseil.

Deux fois encore la vicomtesse de Marcigny revit Gaston dans le parc Monceau; mais ce fut tout ce qu'elle fit pour lui. Il eut beau supplier, elle fut inexorable,

— Adieu! lui dit-elle la dernière fois. Je pars demain matin pour Vannes, je vous promets de vous écrire puisque mon mari ne m'a frappée qu'au bras gauche.

A cette rencontre, Gaston, devenu sentimental comme un amoureux à ses premières armes. lui demanda un souvenir.

de Bal masqué 187

— Un souvenir, dit-elle en s'efforçant de sourire, vous ne vous imaginez pas que je vais vous donner une mèche de mes cheveux comme font les femmes de chambre. Que voulez-vous que je vous donne.

— Cherchez.

Blanche prit à son sein une petite médaille de la Vierge qu'elle portait depuis sa naissance :

— Tenez, voilà qui m'a toujours consolée. Gaston baisa cette médaille avec religion.

— Il faut que je vous aime bien pour vous la donner.

Gaston avait déjà passé la médaille à son cou.

— Eh bien, quand vous voudrez que je vous rende cette médaille, vous n'aurex qu'à me faire un signe.

— Je ne vous demande qu'une grâce, Gaston, c'est de ne plus porter cette médaille le jour où vous aimerez une autre femme.

Et Blanche ajouta avec une douce ironie :

— .le crois que vous ne la porterez pas longtemps.

— Toujours!

— Ah! oui, je sais ce que veut dire — toujours, — quand c'est vous qui le dites.

i88 Tragique aventure de Bal masqué

Les deux amoureux furent séparés brusquement par !a rencontre d'une dame que connaissait Blanche.

La vicomtesse salua Gaston et sortit du parc avec cette dame qui ne pensa pas, un instant, avoir troublé un rendez-vous. On savait trop dans le monde que madame de Marcigny était une vertu d'or sans alliage.

L'aventure nocturne chez Julia n'avait fait aucun bruit hors de la maison : tout le monde s'était tu, parce que tout le monde voulait cacher ses fautes. Le portier lui-même, qui ne voulait pas se brouiller avec le commissaire de police, s'était bien gardé de dire un mot. La chronique parisienne a tant d'aventures galantes à chroniquer qu'il lui faut bien en laisser en chemin, et d'ailleurs il n'y a vraiment que la Ga\ette des Tribunaux qui soit tout à fait indiscrète : combien d'histoires racontées dans les journaux, sous le pseudonyme de monsieur X. et de madame Trois Etoiles, qui ne sontcomprises de personne — pas même du chroniqueur.

VANT de partir pour Vannes, la vicomtesse avait écrit ce mot ù. son mari :

Je pars avec ma mère pnur la Bretagne ; j'ai une grâce à vous demander, la dernière sans doute, c^est de ne pas venir au château de Hoëven .

Hlanchk.

Pendant le voyage, la jeune femme se demandait si tout ce qui venait de se passer n'était pas un rêve. La sérénité de la nature la rappelait à ses

igo Tragique aventure

jeunes années, qu'elle avait vécues dans un calme profond. Etait-il bien possible que ce fût elle qui eût traversé de tels orages en si peu de jours ? A peine si en d'autres temps elle eût osé y égarer son imagination.

Le château de Hoëven surtout lui reparla de ses vingt ans, tout couronnés de violettes et de marguerites. Ce passé d'hier, déjà si lointain, lui apparut dans toute sa mélancolie. Elle salua avec une joie enfantine, dans son petit atelier, sa palette, ses pinceaux, ses pastels, ses paysages et ses portraits, ébauches aimées qui lui souriaient tristement. Elle se promit de se remettre à peindre pour tuer sa fièvre.

Un philosophe a dit : Il n'y a que deux choses qui consolent de l'amour. Dieu et le travail. L'art est à la fois Dieu et le travail, c'est la suprême consolation, puisqu'il occupe l'âme et les bras.

Mais Blanche n'était pas assez profondément artiste pour rejeter sur l'art le feu de son cœur. Dès qu'elle fut devant son chevalet, elle se sentit trop agitée pour peindre. D'ailleurs, elle souffrait de sa blessure comme de son cœur. Elle courut' se cacher dans les profondeurs du parc, emportant avec elle l'image de Gaston. Le lendemain de

de Bal masqué 191

son retour au château, par un de ces pâles soleils d'avril qui parlent déjà du printemps, mais qui rappellent encore l'hiver. Blanche cueillit des primevères, des violettes, des pervenches comme au temps où elle jouait à la raquette avec les filles du jardinier et où les volants étaient des fleurs en boule de neige. Elle respira ce bouquet qui lui alla au cœur; elle y mêla un brin de muguet des bois à peine ouvert depuis le matin. Elle essaya de se prouver par de beaux raisonnements que l'amour le plus vif n'est qu'un bouquet de sentiments variés que l'esprit cueille pour s'enivrer, un bouquet qui ne dure qu'un jour, qui se fane le soir pour tomber dans l'oubli, cet abîme de toutes choses,

Mais elle sentit qu'elle mentait à son cœur, que son amour ne se fanerait pas si vite à l'arbre de sa vie, qu'il serait comme le rosier aux roses remontantes et ne mourrait qu'avec l'arbre lui-même. « Et pourtant, se disait-elle, j'ai aimé aussi Hector. » Mais elle fit la comparaison, mais elle reconnut que le premier amour n'avait été que la préface du second. Elle venait d'ouvrir le vrai livre de son cœ-ur.

Quand Blanche rentra dans sa chambre, clic

prit une plume et écrivit à Gaston, tout en se disantqu'elle n'enverrait pas lalettre. C'était comme une confession qu'elle se faisait à elle-même. Sa mère la surprit aux premières lignes.

— Tu écris à ton mari? lui dit-elle en la voyant penchée la plume à la main.

— Non, dit Blanche qui ne savait pas mentir.

— A qui écris-tu donc ?

— A moi-même... Il y a beaucoup de choses que je n'ose me dire, je me les écris...

— Je comprends, dit la mère qui ne savait rien, mais qui devinait tout.

Elle embrassa sa fille.

— Ma chère Blanche, ne me cache pas ton cœur. Je suis désespérée de te voir si pâle et si triste.

— Cela se passera.

— C'est la faute de ton mari.

— C'est peut-être aussi ma faute; quand un mari n'aime pas sa femme, n'est-ce pas la faute de la femme?

— Quand un mari n'aime pas sa femme, c'est quil aime sa maîtresse. Je ne voulais pas te dire les torts de ton mari, parce que je croyais à tes illusions ; mais je vois bien que le voile est tombé de tes yeux. '

de Bal masqué 193

— Mes illusions? Il y a longtemps que je les ai perdues.

— Explique-moi cette séparation imprévue, car je n'ai pas voulu interroger ton mari.

Blanche, à son tour, embrassa sa mère.

— Maman, ne me questionne pas. Je suis trop troublée pour te parler avec raison ; laisse-moi à ma douleur, bientôt je te confierai tout. Jusquelà, n'accuse personne.

La mère sortit, Blanche continua sa lettre à Gaston :

Mon cher inconnu,

Save\-vous que je vous aime plus encore loin des yeux; c'est qu'il n'y a pas de distance pour le cœur. Je suis allée tout à l'heure me promener dans le parc, je vous ai rencontre partout, avec toutes les expressions de votre figure, tour à tour souriante et pensive., fière et douce., railleuse et romanesque. C'est égal, je suis loin de vmis, voilà pourquoi je puis m' abandonner à mon cœur. A Paris, ma vertu criait au feu.

Pourquoi ne vous ai-je pas rencontre il y a deux ans? Comme il m'eût été doux de

194 Tragique avenue

m embarquer avec vous dans la vie toutes voiles dehors, même pour traverser la tempête, même pour y mourir les bras dans vos bras, cachant mes yeux sur votre cœur y Dieu ne l'a pas voulu.

Ah! cette vie est une épreuve. Quand Je peignais et que je voulais représenter une figure, je n'y arrivais jamais du premier coup; quand on veut faire le bonheur ., on commence par une ébauche : cette vie n'est peut-être que l'ébauche d'une autre vie; l'idéal ^ c'est déjà la vision d'une seconde existence.

Mais là-haut m' aimer e:{- vous, Gaston? Vous en rencontrere:{ tant d'autres que vous aure:^ aimées sur la terre; il est vrai que celles-là ne se précipiteront pas au-devant de vous comme je ferai moi-même.

Que devene:{-vous depuis que je suis partie? Votre cœur est-il tourné vers la Bretagne pour savoir le temps qu'il fait dans vos sentiments? Si Julia vous a repris âme et corps, envoye:{moi Pépitaphe de votre amour forcé, car votre amour, pour moi, est un amour forcé ; c'est mademoiselle Julia qui vous a présenté la carte. Quoi qu'il arrive, je ne vous ferai pas de re-

de Bal masqué 195

proches, vous ave:{ ouvert dans mon âme un hori\o'n d'or et d''a:^ur, je sentais le ciel de plus en plus gris, de plus en plus noir. Comme un magicien, vous ave^ fait ce coup de théâtre qui a jeté Vaurore sur la nuit. Le soleil se lèvera-t-il? Vous voye^ que je ne sais pas mal déraisonner, ce n'est pas mon esprit qui conduit ma plume, c'est mon cœur... le cœur tue l'esprit...

Qui me donnera maintenant de F esprit pour tuer mon cœur, car je sens que c'est un ennemi qui me tuera moi-même. Et quand je pense que c'est vous qui m'ave:^mis là cette bête féroce.

J'essaie de me distraire en tourmentant des mots qui hurlent ensemble ; mais la vérité, c'est que je souffre ; l'amour est bien décidément une douleur, sur t( ait quand l'amour est coupé en deux comme nous sommes ; vous dire\ que ce n'est pas de votre faute, mais qui sait si je serais plus heureuse en franchissant V abîme pour faire une chute dans vos bras. Nous ne serions plus qu'un alors, mais je sentirais bientôt vos bras se dégager, parce que vous n'êtes pas né pour les amours éternelles.

Fa je serais toute seule au ftmd de l'abîme.

ig6 Tragique aventure

sans pouvoir jamais me relever, ni aux yeux du monde ni à mes yeux.

Vous voye:{ bien quefai raison de me barri" cader dans le devoir.

Adieu! mon cher inconnu; ne désespérons pas de Vimprévu. Tai cueilli des /leurs d'avril en pensant à vous, y en répands une petite poignée dans ma lettre. Ah! ma lettre serait bien plus éloquente si je n'y avais mis que ces fleurs rustiques. Tai voulu cueillir pour vous les fleurs du sentiment.^ mais je nai pas la main à ces choses-là.

Ecrivez-moi, si vous ave\ quelque chose à me dire et même si vous nave\ rien à me dire.

Blanche s'était bien promis de ne pas mettre cette lettre à la poste; mais dès qu'elle fut écrite elle la cacheta et sonna.

— Elisabeth, faites seller mon cheval et venez m'apporter mon amazone et mon chapeau.

Et, cinq minutes après, Blanche allait ellemême porter cette lettre à la poste au village de Saint-Nolf.

de Bal masqué 197

Il lui sembla qu'elle envoyait son âme à Gaston.

Gaston baisa deux fois et lut quatre fois la lettre de Blanche.

— Il y a là une vraie femme, dit-il avec regret.

Il écrivit à son tour :

Ma chère inconmie.

Car plus je vous aiv e et moins je vous connais ; j'ai dévoré vos pattes de mouches, mais que j'aimerais bien mieux vous entendre que de vous lire. Moi, je ne suis pas comme vous : loin des yeux, loin du cœur! Et pourtant, vous seule vous m'ave:; révélé l'amour, puisque je voudrais vivre et mourir pour vous. Dites-moi d'aller vous voir au château de Hoëven, sinon je ne jure pas de vous aimer longtemps.

Je m'explique, je vous garderai dans mon cœur comme la plus adorable vision de ma jeunesse, mais tout bien considéré, 7nes aspirations ne m' empêcher (mt pas de me jeter dans les bras de la première venue si vos bras ne me retiennent pas. Que voule:{-vous ? je suis

igS Tragique aventure

un gourmand des fruits de la vie : si je ne puis atteindre à la pêche savoureuse, il me faudra bien me contenter d'une pomme tombée dans le chemin.

Je baise vos beaux cheveux odorants.

Gaston.

P. S. Comment va votre bras} Quand pourre\-vous V abandonner au mien ?

Gaston avait écrit en toute abondance de cœur, mais en toute vérité de cœur : il ne voulait pas se faire meilleur qu'il n'était. Il était incapable de s'éterniser dans un amour platonique, quoiqu'il reconnût la divinité de l'âme. Il ne pouvait se contenter d'un mariage de sentiments, il ne pouvait détacher ses pieds ds la terre pour vivre dans les nuages. Il aimait mieux s'avouer un hommv; prosaïque que de bercer Blanche dans les vagues illusions d'une passion chimérique. Et puis, il espérait, en n'y allant pas par quatre chemins, la décider à prendre avec lui la grande route des amoureux.

Blanche baisa cette lettre tout en pleurant. Au lieu de se cogner aux nues comme la veille, elle

de Bal masqué 199

venait de se cognera une porte close. Adieu les beaux voyages dans le bleu, dans les horizons d'or, dans l'infini !

Il lui fallut ce jour -là aller jusqu'à la mer comme pour confier son chagrin aux vagues plaintives.

— Pourquoi reviens-tu si tard ? lui demanda sa mère avec douceur.

— Parce que l'Océan m'a fait oublier l'heure.

— Tu as pleuré, reprit madame Arvon.

— Non, c'est que le flot a jailli jusque sur ma figure.

La mère se détourna -pour cacher ses larmes.

— Pauvre Blanche, dit-elle, que se passe-t-il en son cœur ?

i.ANCHEaimuit le château d'Hoëven avec ses aspects étranges et imprévus : on pouvait le regarder des quatre côtés sans pouvoir dire où était la façade, mais chacun des quatre côtés avait son air, son accent, sa physionomie. L'intérieur était triste, avec son ameublement en bois de chêne sculpté. Je ne sais rien de plus mortuaire que cet ameublement: il semble que ce soit le tombeau d'une époque passée. Blanche eût mieux aimé, certes, les jolies merveilles du temps de Louis XVI qui sont le dernier mot du style français. De toutes les périodes

historiques, c'était celle qu'elle aimait le plus. Aussi, s'habillait- elle et se coiffait-elle dans le goût romanesque de la reine Marie-Antoinette, de madame Elisabeth et de la duchesse de Lamballe, regrettant de n'avoir pas vécu sa vie avec ces adorables ciéatures sanctifiées par le martyre.

Le château de Hoëven fut rebâti sous Henri II par l'amiral de Foucault.

C'était l'époque par excellence des peintures murales, des architectures sculptées, dés orfèvreries féeriques. Le comte de Foucault ne parvint pas à faire de son château une œuvre d'art, il y marqua toutefois le sentiment de l'art. 11 ava't fait venir des bords de la Loire un de ces merveilleux ouvriersqui, selon la légende du temps, faisait parler les pierres, un de ces artistes rans le savoir, qui ont provoqué la Renaissance par la hardiesse de leur génie à marier tous les styles connus.

Ce château n'eût pas résisté sans doute à une critique sévère, l'artiste s'était trop abandonné â sa fantaisie par le jeu des tourelles, les encorbellements, les fcnèlres surchargées, les cheminées gigantesques. Mais en architecture ce n'est pas toujours l'harmonie cherchée par les lignes qui

fait l'harmonie. C'est en architecture que souvent un beau désordre est un effet de l'art.

Blanche ne s'avouait pas que l'intérieur [du château était pour beaucoup dans ses heures de mélancolie. Aussi, dès que le soleil rayonnait, elle courait le parc suivie de ses chiens, deux magnifiques lévriers, arrière petits-fils des lévriers de Lamartine.

Il lui arrivait souvent de franchir la grille du parc et de s'en aller rêver sur la falaise de Saint- Avé, à moins d'une demi-lieue delà; l'Océan étai un ami, un ami qui ne la consolait pas. car après la tristesse d'un intérieur gothique, ce qu'il y a de plus triste c'est la mer.

La vicomtesse de Marcigny confiait son cœur à l'Océan, elle pensait tout haut sur la falaise, elle disait de sa belle voix ses désespérances amoureuses, elle se plaignait de n'avoir pas sa part de bonheur. Pourquoi Dieu la condamnait-il à souffrir, elle qui avait eu toutes les vertus de la jeunesse ? La destinée, encore une déesse aveugle, lui faisait-elle payer par ses larmes les joies d'une femme heureuse qui ne méritait pas de l'être ? Mystère insondable comme l'Océan. Et l'Océan venait s'abattre contre la falaise, lui parlant

de Bal masqué 2ol->

cette langue de Tintini que ne comprennent pas les âmes les mieux douées.

Blanche aurait pu ouvrir son cœur à sa mère, mais elle croyait que madame Arvon avait encore des illusions sur le vicomte de Marcigny. « Si elle me croit à demi heureuse, pourquoi faire une malheureuse de plus? » Blanche s'ertbrçait de sourire devant sa mère.

Mais comme il lui tallait toujours cacher la vérité, elle voyait moins sa mère que de coutume. La solitude était son seul refuge aimé.

Le chagrin de ceux qui aiment n'est pas sans amertume, mais n'est pas non plus sans douceur; de toutes les voluptés, la volupté des larmes n'est point la moindre ; le poète a dit : Toute épine a des fleurs, toute ronce a du miel. Les larmes ont leur poésie. Le bonheur ne rit pas, parce que le bonheur n'est qu'un rayon qui passe dans la nuée — l'arc-en-ciel après l'orage.

Blanche adorait Gaston, mais elle voulait se le cacher ii elle-même, comme Tavarc qui ne s'avoue pas son trésor. Elle avaitécritsurson C(cur le mot du Dante sur la porte de l'enfer, mais par la même raison que " on désespère alors i|u'on espère toujours, » l'espérance finit par renaître

sous les larmes de désespoir. Qui sait si la fatalité ne jetterait pas, de vive force, Blanche dans les bras de Gaston ? Elle voulait lutter toujours contre les entraînements de sa passion, mais serait-elle toujours maîtressed'elle-même ? N 'auraitelle pas, quoi qu'elle fît, ses heures de défaite ? Elle avait résisté, héroïque dans son devoir, à un des hommes les plus redoutables de Paris ; elle avait appelé à elle non-seulement sa vertu, mais son caractère ; elle avavt armé son cœur par son àme ; mais aurait-elle toujours cette force de vertu et de caractère ? Chez la femme, à côté de l'amour de la résistance qui la sauvegarde, il y a l'amour du sacrifice qui la précipite.

«^î^^CT OMBiEN de (ois, quand Blanche -était ? f/, 'A;; seuledevant l'Océan, oubliant que Dieu <^«s«i%i -était là, ne s'avouait-elle pas qu'il eût été bien doux de se confier à Gaston coûte que coûte, fermant les yeux sur le lendemain, buvant jusqu'à l'ivresse la Joie du moment : n'était-ce pas vivre, cela? vivre à plein cœur, à pleine âme? L'amour, c'est l'expansion; pourquoi comprimer l'amour? La nature, l'image de Dieu n'est-clle pas toute expansion? Là, sur la falaise où se couchait Blanche, les fleurettes riaient au soleil, à la brise, aux papillons. Et chaque fleurette n'était-

!o6 Tragique aventure

elle pas un nid d'amoureux, pour les intiniment petits ? Dieu pouvait-il donc se» tâcher là-haut, parce qu'une pauvre femme abandonnée de son mari donnait ses larmes aux lèvres de son amant?

— Oui, disait Blanche toute rougissante de s être abandonnée à ce rêve. Dieu se fâcherait li-haut, parce qu'il m'a donné une parcelle de son âme, et que le jour de ma mort je n'irai au ciel que par cette parcelle divine.

Une nuit que la jeune femme ne pouvait sedécider à se coucher, elle avait écrit jusqu'à trois lettres à Gaston. Elle brûla les deux premières. Voici la troisième:

Gfston, Gaston, pourquoi m^envojrer la douleurdans une lettre.

Je vous croyais une âme, vous nêtes qu'un homme comme tous les autres. Vous ne voule\ pas aimer pour rien., il faut que l amour vous paie de sa petite monnaie. Vous ne comprenez pas cette suprême volupté d être deux dans un même esprit, deux sous le ciel et devant Dieu, s enivrant d'un même enthousiasme pour les belles choses visibles et invisibles. Je sais bien que vous me trouver, folle de ne pas

de Bal masqué 207

être tout simplement une femme terre à terre.

Vous save\ bien que je ne m'appartiens pas. Je n'' appartiens plus à un autre... Je suis, toute à Dieu pendant la trêve... Mdis pour Dieu, respecte^ la trêve. Ce qui adviendra demain,Je ne le sais : demain est à Dieu. Loin de vous, f ai mes quarts d'heure de de'chéance. Je me dis : S'il était là, je fermerais les yeux et j'oublierais tout pour'qu'il soit heureux. Mais qu'est-ce que ce bonheur-là ? Un rêve qui à son réveil. Qui sait si vous m' aimerie'{ une fois réveillé et qui sait si je ne vous haïrais pas ?

Tous les jours je vais respirer Vair de la mer, sur la falaise Saint-Avé. D'autres voient dans les nuages des dieuv, des diables, des monstres, moi je vois dans les vagues avec un peu de bonne volonté les images de mes rêves; tantôt test un flot qui poursuit un flot et qui s'i' brise : vous dire\ que le flot qui se brise c'est vmis. Je dirai que c'est moi, puisque je n'arriverai pas à réaliser mon rêve. Tantôt je crois entendre toutes les chansons que je n'ai pas chantées sur la terre et que je chanterai dans un autre monde. Je dis les chansons, je pourrais dire les De profundis et les Miserere.

2o8 Tragique aventure

Vous voye:{ que j'ai mes heures de folie. Je commence à croire que la solitude est mauvaise et que la mer donne de mauvais conseils. Je sens que je serais heureuse si je vous rencontrais quelquefois' dans ma promenade.^ mais je ne veux pas vous voir ici.

Blanche.

P. S. Mon bras va mieux. La blessure ncst plus là.

Cependant que devenait Gaston Davray ?

Deux fois déjà il avait brisé avec Julia; mais la béte était plus forte que l'esprit. Comme ils se rencontraient souvent, Gaston se laissa encore reprendre à ce charme fatal, quoique la pensée de Blanche fût toujours dans son ame. « Tant pis, disait-il, c'est une rêveuse, je perdrais mon tempi. Pourquoi sacrifierais-je Julia, puisque aussi bien il me faut une maîtresse. »

Mais un matin, Julia découvrit la petite médaille de Blanche au cou de Gaston. Double profanation ! Sans doute Gaston avait dénoué sa cravate.

— Je sais d'où te vient cette médaille? lui dit Julia, qui ne le savait pas.

de Bal masqué 209

— Qui te l'a dit?

Gaston parut trés-ému. Il ressaisit la médaille aux mains de sa maîtresse.

Ce qu'elle ne savait pas, elle le devina.

— Mon cher, lui dit-elle, il ne faut pas être bien malicieuse pour douter un instant que cette médaille ne vienne de madame de Marcigny, puisque c'est elle seule que tu aimes, et puisque tu ne la portes que depuis que tu la connais,

Gaston eut beau s'en défendre ; il y a des moments où les amants n'ont pas de secrets : il aroua à Julia que madame de Marcigny lui avait donné cette médaille pour qu'il se tournât vers Dieu et qu'il se détournât d'elle.

— Ce qu'il y a d'étrange, dit Julia qui avait bien regardé la médaille, c'est que j'en ai une toute pareille, que j'ai portée presque toujours, que je ne porte plus depuis que je me sens trop loin de l'état de grâce.

Julia alla à sa chiftbnnière, ouvrit le tiroir des bijoux et y prit une petite médaille, toute pareille en effet ù celle que portait Gaston.

— N'est-ce pas que c'est singulier ? dit-elle û Gaston.

iS.

— Oh ! mon Dieu, j'ai vu souvent cette médaille-là. Théophile Gautier en portait une toute pareille, surtout quand il allait au Dîner des Athées.

— Tu vas me faire le plaisir de me donner ta médaille.

— Jamais! dit Gaston révolté de cette demande. Cette médaille n'est pas à moi. Ce serait un sacrilège.

— Un sacrilège!

Julia s'emporta.

Gaston cria plus fort. Un peu plus, ils se prenaient aux cheveux.

— Eh bien, dit Gaston, c'en est fait, il fallait que tout cela finît, je m'en vais, je ne reviendrai plus.

— Va t'en! et ne reviens plus.

Quand il fut dans la rue, elle souleva le rideau pour voir s'il retournait la tête.

Gaston ne retourna pas la tête. La colère de Tulia tomba dans une pluie de larmes.

Si quelqu'un fut content ce jour-là, c'est le vicomte de Marcigny, que dans l'aveuglement de sa douleur Julia prit pour confident.

— Gaston pourra frapper à ma porte, dit Julia,

de Bal masqué 2 1 1

il y a trop longtemps que je suis malheureuse avec ses caprices. Je ne veux plus le voir jamais. Si je le rencontre dans un souper, je passerai devant lui comme devant un étranger. »

M. de Marcigny se hasarda à dire que dans cette tempête il serait le rivage.

— Non, lui dit-elle, tu n'as plus d'argent. Julia savait bien que le vicomte était à peu

près séparé de sa femme, et que toute la fortune était à Blanche.

— Tu as donc soif de mon mépris? dit M. de Marcigny avec fureur.

— J'ai soif de solitude, dit-elle. Ton mépris ou ton respect, je m'en moque.

— Donc il me faut de l'argent pour acheter mon bonheur?

— Point d'argent, point de Julia,

La courtisane dit un mot plus cynique.

— Eh bien, dit le vicomte sur le même ton, j'aurai de l'argent pour me payer Julia — ou une autre.

g^ F. fut ce jour-là que Gaston reçut la sejy conde lettre de Blanche.

A cette lettre il répondit par celle-ci ;

Puisque Vamour vit de sacrifice^ je respecterai la trêve ; demain est à Dieu, après-demain sera peut-être à moi. V Ecriture dit « malheur à l'homme seul^ » deux J'ois malheur à la femme seule. Mon âme vous suivra tous les jours sur la falaise Saint-Avé, oii je serais si heureux d'aller moi-même; cette falaise je la connais bien, je suis un peu Vannetais par ma mère, ^vrière-petite-flle de Nominoê qui fut roi de

Bretagne, il y a tout juste dix siècles. J'ai été d'un baptême dans l'église Notre- Damé~du~ Ménéoîi je me rappelle avoir vu de jolies peintures de Marie Dumas. Que n''ai-je pas vu làbas? J^ai rêvé toute une heure dans la grotte de Jean II, j'ai prié Dieu à Notre-Dame-d' Auray., j'ai bu de Veau à la fontaine miraculeuse. Prene^ garde de vous trop hasarder sur la falaise Saint-Avé, la mer a des colères sournoises, rappelez-vous l'histoire de la sœur d'Arsène Houssaye, qui était jeune et belle comme vous.

Cette nuit j'ai fait un rêve qui m'a réveillé dans l'effroi ; vous étie:; sur la falaise debout, par un vent d'équinoxe, un homme est survenu qui s'est approché pour vous embrasser; vous ave:^ fait un pas vers l'abime, dans la peur de cet homme; il s'est approché encore, vous l'ave^ défié de votre regard hautain, il s'est précipité sur vous et vous a entraînée; c'enétait fait, j'ai vu flotter votre robe en pleine mer.

Songes ne sont que mensonges, mais si M. de Marcigny vous accompagne un jour sur la falaise, abrite:^ vous contre toutes surprises.

Je vous envoie des fleurettes cueillies en pen-

sant à vous au parc Monceau : si vous aile:; demain sur la falaise Saint-Avé, jete^^-ies à la mer.

Gaston.

Blanche aurait voulu recevoir tous les matins une lettre de Gaston, mais que lui écrire pour qu'il répondît encore. La jeune femme cueillitdes fleurettes et les mit dans un petit billet qui ne contenait que ces mots :

Gaston, je serais si heureuse de vous voir, ne fût-ce qu'une heure ! mais cette heurelà me coûterait une année de repentir. Oh! Gaston^ ne vene^ pas, ne vene\ pas ! ne vene^ pas !

Blanchf,.

On n'avait jamais si bien écrit à un homme : accourez! Mais par malheur — par bonheur si vous voulez — ce ne fut pas Gaston qui lut d'abord cette lettre, ce fut le vicomte de Marcigny.

îs^e^

^n^^^gr PRÈS avoir cacheté cette lettre, après avoir m^^^ rêvé longtemps devant les étincelles de ïtê^w^ Tàtre, Blanche se coucha et s'endormit profondément.

M. de Marcigny, qui avait fini par braver sa défense de venir la voir, arriva le matin à la première aurore, pour ne pas trouver Blanche avec sa mère.

Il voulait, une lois encore, tenter une réconciliation, car l'absence avait avivé sa passion renaissante.

Blanche n'avait pas pousse le verrou de sa

2i6 • Tragique aventure

porte, si bien qu'il entra sans se faire annoncer.

Sa femme dormait, la tête ensevelie dans ses cheveux. Comme il allait la réveiller, il vit, dans le demi-jour, la lettre destinée à Gaston; l'enveloppe était cachetée, mais elle ne portait pas de nom.

Le vicomte avait été élevé chez les jésuites, aussi prit-il la lettre en disant qu'elle devait être pour lui, quoiqu'il fût bien sûr que Blanche ne lui avait pas écrit.

— Je tiens son secret, pensa-t-il avec joie.

Et il s'éloigna sur la pointe des pieds pour aller lire la lettre en toute liberté.

M. de Marcigny faillit déchirer la lettre; il eut toutes les peines du monde à se contenir.

— Je comprends, dit-il en se promenant à grands pas, pourquoi on ne voulait pas de moi. ici, c'est qu'on attendait l'autre. Eh bien, il ne viendra pas, ou, s'il vient, je le tuerai comme un chien.

Le vicomte se ctilma peu à peu pour redevenir plus maître de sa vengeance, car il était venu aussi pour se venger, à moins qu'il ne parvînt à se réconcilier avec sa femme.

Depuis que Blanche avait quitté Paris il avait

de Bal masqué 217

eu beau se rejeter, la tête la première, dans les bras de sa maîtresse, Julia n'avait pu lui faire oublier sa temme; plus il s'efforçait de n'y plus penser, plus il y pensait; on le sait déjà, l'outrage qu'elle lui avait jeté à la tigure, loin de le détacher d'elle, l'avait ramené. Et ce n'était pas un retour éphémère, car chaque jour qui passait rallumait sa passion. Il s'acharnait à l'impossible. C'est l'histcire des enfants, c'est l'histoire des hommes sans force d'âme.

— C'est la destinée qui m'a fait lire cette lettre, dit-il ; cette fois c'est bien fini, mais ma vengeance commence.

Il remit la lettre dans l'enveloppe et retourna dans la chambre de sa femme. La première fois elle dormait du plus protond sommeil; mais à la rentrée de son mari, elle ne dormait plus.

Elle sentait qu'un mauvais génie planait sur elle, quoiqu'elle fût mal réveillée encore.

Mais quand M. de Marcigny rentra à pas de loup, elle le reconnut et ferma les yeux pour faire semblani de dormir encore.

il replaij-a la lettre sur la petite table où il l'avait prise, tout en y posant son chapeau pour ne pas donner l'éveil.

2i8 Tragique aventure

Il vint se pencher au-dessus de Blanche. Quoiqu'il eût la haine sur les lèvres, il l'embrassa.

Blanche se jeta au fond du lit comme si c'eût été le baiser du serpent.

— Pourquoi ctes-vous venu? lui demanda-telle d'un air indigné.

— Ah! je sais bien que ce n'est pas moi que vous attendiez, dit le vicomte en prenant un masque souriant. Mais que voulez -vous, madame ma femme, je ne puis pas vivre sans vous.

— Il faut pourtant bien vous résigner à en prendre l'habitude.

— Non pas; vous êtes ma femme et vous serez ma femme.

— Par la force des baïonnettes.

— Par la force de votre devoir et par la force de mon amour.

M. de Marcigny mit un genou sur le lit et saisit sa femme par les deux bras.

Blanche poussa un cri tout en essayant de se dégager par un effort surhumain ; mais le vicomte avait des bras de fer.

— Madame, vous serez à moi et non à lui ; je ne veux pas jouer le rôle d'un mari débonnaire;

de Bal masqué 219

puisque j'ai eu le désagrément de vous épouser, je veux avoir l'agrément de vous adorer.

Et le vicomte ricanait diaboliquement.

La pauvre femme finissait par avoir peur, nul n'avait répondu à son premier cri : sa mère couchait à quelque distance et sa femme de chambre, qui couchait dans la chambre voisine, était sans doute descendue. Mais elle ne se laissa pas vaincre; elle se sentit forte dans son indignation; elle alla même jusqu'à défier le vicomte en l'outrageant encore par le nom de Gaston.

— Vous avez toutes les lâchetés, dit-elle à son mari : vous lisez mes lettres; croyez-vous que je ne vous ai pas vu tout à l'heure rapporter celle qui était là? Fh bien, oui, je lui dis de Venir et il viendra.

— Eh bien, madame, si vous me bravez plus longtemps, je vous ferai murer dans ce château avec votre amant.

— Jevous reconnais bien là avec vos idées gothiques; vous êtes en retard de trois siècles, monsieur.

M. de Marcigrty tenait toujours la vicomtesse dans ses mains, mais il n'était plus armé de cette virile colère qui lui avait donné tant de force au début

Un homme et une femme qui se tiennent de près, sans colère et sans amour, jouent un jeu ridicule.

Aussi, pour en finir, le mari lâcha la femme d'un air de mépris.

— Je ne sais pas, madame, lui dit-il, pourquoi je vous louche encore.

— Ni moi non plus, monsieur.

M. de Marcigny sortit et partit pour Vannes.

Il n'était pas hors du château, que Blanche avait demandé son amazone et ordonné de seller son cheval.

Elle voulait porter elle-même la lettre à la poste.

— M. de Marcigny l'a lue, dit-elle, voilà pourquoi je veux la mettre à la poste ; s'il ne Favait pas lue, je Teusse déchirée sans doute, mais le sort en est jeté : que ma destinée s'accomplisse.

Et pourtant, quand Blanche fut devant la petite boîte aux lettres de Saint-Nolf, elle sembla réfléchir ; un peu plus, elle s'en allait comme elle était venue, gardant la lettre dans son sein ; mais tout à coup elle se décida à la jeter dans la boîte, ce qu'elle fit avec un mouvement rapide.

— Quoi qu'il advienne, tant pis, dit-elle en

de Bal masqué

montant sur un banc de pierre pour se remettre à cheval.

C'était un joli spectacle delr. voir ce matin-là, si belle sous ses cheveux blonds quelque peu en révolte, dans sa robe noire qui dessinait fièrement sa taille svelte, sur ce cheval blanc, une jolie bête d'Afrique, légère comme une flèche, qui balayait les grandes herbes avec sa longue queue. Mais en regardant Blanche de plus près, on aurait remarqué avec surprise les pâleurs des pressentiments dans les pâleurs de la passion.

— S'il m'aime encore, se disait Blanche, il viendra, à moins qu'il ne vienne par curiosité.

Quand elle fut rentrée, elle alla embrasser sa mère qui partait pour la messe.

— .le vais avec toi, lui dit-elle.

Mais à peine en route , elle rebroussa chemin.

— Non, se dit-elle à elle-même, j'offenserais Dieu.

Après le déjeuner, elle alla rêver sur la talaisc Saint-Avé. Sa mère ivait voulu laccompagiier :

— Non ! tu marches trop mal; moi, je mar.he comme un Basque, )e ferai trois ou quatre lieues aujourd'hui.

L'Océan était calme, ce qui impatienta Blan-

che : elle regrettait que la mer ne fût pas en révolte comme son cœur. Les barques de pêcheurs s'éloignaient du rivage; Blanche aurait voulu prendre mer aussi, il lui eût semblé qu'elle se fût détachée de ses angoisses.

— Se perdre là-bas, plus loin, encore plus loin, ne jamais se retrouver, marcher toujours vers l'inconnu !

Elle pensa sérieusement à s'embarquer pour les Indes, pour les pays perdus, pour les forêts vierges.

— A quoi bon ! reprit-elle, le pays de l^^ mort n'est pas si loin... et il est bien plus imprévu...

La mort, comme l'amour, lui donnait le vertige. Aussi, ce jour-là, elle n'osa trop s'avancer au bord de la falaise, elle eut peur d'être emportée malgré elle.

— Non ! dit-elle. Non I il n'est pas temps encore.

Vannes, M. de Marcigny trouva un ^^^ ami, son commandant à l'armée de la Loire, C'était un dimanche. L'ami allait à vespres et il l'y entraîna.

— A vespres! pourquoi faire? disait M. de Marcigny.

— Pour redevenir un brave homme. L'Eglise est encore le meilleur chemin. Ah ! tu aurais dû rester plus longt.mps sous les armes, car je sus tes faits et gestes à Paris. Pourquoi viens-tu ici en pleines giboulées.

— Pour des réparations à mes deux châteaux.

— Tu devrais commencer par te réparer toimême, car tu as cent ans.

M. de Marcigny n'attendit pas la fin des vespres pour envoyer cette dépêche à Julia :

Gaston est ici, vene\ tout de suite.

Le vicomte savait que Julia ne viendrait pas pour lui; mais la jalousie la mettrait en route,

Julia arriva le lendemain matin.

Elle n'avait pas dormi. Elle était fripée , chiffonnée^ flétrie; elle avait perdu dans le wagon sa pomme à poudre et son crayon à expression ; elle avait vieilli de dix ans depuis dix jours.

— Tu as cent ans, lui dit à son tour le vicomte.

— Les passions, mon cher! Pourquoi m'as-lu appelée ?

— Parce que tu aimes Gaston et que j'aime ma femme.

— Tu aimes ta femme! eh bien, vas-v.

— Oui, mais ma femme aime Gaston.

— Je comprends ; tu veux que j'enlève Gaston :

— Oui, je paierai les frais de voyage.

— Dis-moi où est Gaston que je l'enlève tout de suite?

de Bal masqué 225

— Api es déjeuné.

— Je veux déjeuner avec lui.

— Tu sais que tu m'ennuies avec ton amour pour ce monsieur.

— Puisque tu aimes ta femme, n'ai-je pas le droit d'aimer qui j'aime?

— Demain.

— Oui, je te reconnais ! A demain les arfaires sérieuses. Aujourd'hui, tu veux t'amuser —avec moi, — mais, moi, Je ne m'amuse plus. Jouons cartes sur table : je ne suis pas venue pour toi.

M. de Marcigny embrassa doucement Julia.

— Ecoute! Je suis très malheureux. Puisque tu ne m'aimes plus, donne-moi un conseil? Ma Temmt ne veut plus me voir. C'est' ta faute. Je ne puis me résignera vivre plus longtemps entre deux amours trahis.

Le vicomte prit dans sa poche un revolver.

— Un bijou, dit Julia. Donne-le-moi ?

— Non, il te porterait malheur.

— Que veux-tu en faire?

— Me venger... sur moi ou sur les autres...

— Je ne suis donc venue que pour voir le cin- |uiéme acte d'une tragédie r

E jour-là, madame de Marcii^nv fit la même promenade sur la falaise.

Elle se sentait encore plus triste que la veille; elle avait attendu au château jusqu'à deux heures de laprès-midi, non pas Gaston qui ne pouvait arriver si tôt, mais une dépêche de Gaston,

Elle avait l'habitude de sortir avec sa cravache, même quand elle sortait à pied. Ce jour-là elle faisait siffler sa cravache pour apaiser ses nerfs, quand elle entendit un bruit de pas. Elle tressaillit.

— Je suis folle, pensa-t-elle comme en se réveillant d'un rêve, il est impossible que ce soit Gaston.

Elle se retourna et reconnut M. de Marcigny.

— Ah ! pardieu ! lui cria-t-il, je ne m'attendais pas à cette rencontre.

La vicomtesse ne répondit pas.

— C'est fini ! pensa-t-elle, je suis condamnée à le voir partout et toujours.

Elle eut beau vouloir garder le silence, il lui fallut répondre au moins par monosyllabes. Il connaissait bien la falaise ; il y était venu avec elle la première année de leur mariage, il lui rappela leurs poétiques promenades sur la mer.

— Oui, lui dit-elle, nous étions trois dans la barque, vous, moi et l'image de mademoiselle Julia.

— Vous voyez, lui dit-il, que j'ai bien fait de compter sur l'armée de réserve puisque vous ne m'aimez plus.

— Qu'est-ce que cela vous fait, puisque vous êtes adoré ailleurs.

— Vous voulez me railler, mais je ne suis pas en peine de placer mon C(x;ur.

— Oui, en plaçant mon argent.

Le vicomte éclata dans sa colère.

— Est-ce que vous vous figurez que je vous ai épousée pour rien ?

— Oh non ! vous n'étiez pas assez riche pour cela.

— - Vous n'aviez ni nom ni lamilie.

— Ni nom ni famille ?

— Vous me comprenez : en vous épousant je me mésalliais. Nous avons l'habitude, nous autres, de nous fortifier par les alliances : à quoi votre mère peut-elle servira mon ambition ?

— Oui, je comprends, l'argent tient lieu de tout. Eh bien, voilà ce qui vous exaspère, c'est que, pour garder mon argent, vous êtes forcé de me garder.

— Ne dirait-on pas que vous avez des millions.

— Non, mais j'en ai un, et cela vaut mieux que rien. Et à ce propos, saches bieii que je suis toute prête, car je suis généreuse, à consentir à une séparation de corps qui n'entraînera pas une séparation de biens.

— Qui parle de séparation de corps r

— C'est moi, je suis devenue fanatique de solitude. |fik

de Bal masqué 229

— De solitude à deux ?

— Non, de solitude. Et si vous revenez une seconde fois violer ma solitude, je me réfugie au couvent et je donne mon bien aux pauvres. Vous avez beau faire, j'ai la force en main, vous serez forcé de m'obéir.

— Obéir, je ne connais pas ce mot-là.

— Eh bien, vous le connaîtrez.

Blanche n'était qu'à quelques pas du précipice.

— Vous savez, madame, dit le vicomte d'un air impérieux, que vous avez tort de me braver ainsi.

— Parce que vous pourriez me jeter à la mer.

— Non, mais je pourrais vous y jeter avec moi.

— Avec vous ? vous aimez trop les joies de la terre, mon cher, pour vouloir mourir.

— O mon Dieu, madame, vous avez mis tant d'eau trouble dans mon vin que j'ai horreur du calice.

Blanche fit semblant de ne plus écouter : elle se leva et s'approcha encore de la mer comme pour montrer à son mari qu'elle n'avait pas peur ni de lui, ni de la mer.

2 3o Tragique aventure de Bal masqué

Elle était si près du bord qu'un éblouissement ou un coup de vent pouvait la jeter dans le gouffre.

Le vicomte s'approcha d'elle,

Cette fois elle eut peur, elle pensa qu'il était capable de tout, même d'une pareille vengeance.

Elle se retourna soudainement et lui dit d'un air impérieux :

— Je vous défends de faire un pas de plus.

Il obéit, car au lieu de venir droit à elle il se détourna et s'approcha aussi du bord comme s'il voulût prendre son élan.

— Eh bien, vous ne commencez pas, lui ditelle avec un sourire à peine dessiné sur ses lèvres.

— Après vous, madame, dit le vicomte en souriant plus ouvertement.

— Non, vous ne me suivriez pas. Et d'ailleurs je n'ai aucune raison de vouloir vous entraîner non plus que de vous suivre. Nous devons être séparés dans la mort comme dans la vie.

Et le vicomte répéta :

— Séparés dans la vie, séparés dans la mort.

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xxxni

ouRQuoi M. de Marcigny était-il venu faire une visite à sa femme au bord de la mer, le jour même de l'arrivée de mademoiselle Julia.

Comme on ne lisait pas dans son cœur à livre ouvert, on ne pourrait répondre qu'en étudiant ses marches et ses contre-marches. Julia n'était pas venue pour lui. Peut-être , une fois encore, voulait-il tenter de se rapprocher de sa femme. Ce cœur lâche ne pouvait vivre sans amour : il allait de sa femme à sa maîtresse comme un homme égaré qui cherche son chemin. A Paris, il avait tenté une nouvelle aven-

ture avec une aventurière de l'amour, mais il n'avait trouvé ni le charme, ni la saveur, ni la volupté de Blanche et de Julia. Il lui fallait donc à tout prix reconquérir sa femme ou sa maîtresse, sinon l'une et l'autre.

Je ne répondrais pas que déjà une mauvaise pensée n'eût obsédé son esprit.

En effet, en arrivant à Hoëven, il s'était en fermé dans son cabinet pour relire son contrat de mariage, et jusqu'à trois fois, il avait murmuré — très bien — à la clause de la donation :

« Articleonze. En considération duditmariage, les futurs époux, mademoiselle Arvcn, de madame Arvon autorisée, se font par ces présentes donation entrevifs mutuelle et irrévocable au profit du survivant d'eux, ce qui est accepté par chacun d'eux pour ledit survivant.

<( Savoir, le futur à la future de la totalité de son apport en mariage, par la dot à lui consti- . tuée par son père, par ce qui lui revient de la succession de sa mère, enfin, de la part dans les bénéfices de la communauté.

« Et la future épouse au futur époux de la totalité de sa par: dans les bénéfices de la communauté.

de Bal masqué 2 33

« Et la future épouse au futur époux, de la totalité de sa part dans les bénéfices de la communauté, et de la moitié de son apport en mariage, soit de la succession de son père, soit de la dot à elle constituée par madame Arvon.

« Pour le dit survivant jouir des dits biens moitié en propriété, moitié en usufruit, seulement à compter du jour du décès de son conjoint prédécédé. »

Le vicomte ne s'arrêta pas à respirer les fleurs de rhétorique de ce beau style, mais il respira avec ivresse le quatrième alinéa.

— Ma femme est devenue folle, murmurat-il ; elle ne survivra pas à sa folie.

M. de Marcigny n'ajouta pas « Dieu aidant. " Mais qui sait s'il n'aurait pas pu dire « moi aidant ? )'

Donc, Blanche une fois morte, il entrait en possession du quart de sa dot en toute propriété et du quart en usufruit. Il pourrait vendre l'usufruit à la mère pour qu'elle fut débarrassée de lui.

Total un iemi-million comptant.

C'est moir s qu'unedemi-fortune aujourd'hui. Mais pour quiconque est réduit à zéro comme

l'était le vicomte, c'est bien encore quelque chose.

Blanche avait pressenti que son mari était obsédé d'un mauvais dessein. La pauvre femme ne pensait pas que ce fût pour sa fortune, elle croyait qu'il était égaré par la vengeance.

Ils revinrent ensemble de la falaise, mais non pas précisément bras dessus bras dessous. Ils continuaient à causer avec une pointe d'ironie sur les lèvres, se frappant Tun l'autre par toutes les flèches plus ou moins empoisonnées d'une h in e sourde.

Quoique Blanche fût bonne chrétienne, quoiqu'elle eût longtemps pardonné à son mari, elle avait gardé en elle tout un fonds d'amertume. Pour lui, il voulait l'aimer encore, mais l'aimer avec rage : il l'eût tuée au premier embrassement comme son cousin Rodolphe de Villeroy avait tué sa femme *.

Ils se quittèrent à la porte du parc. Le vicomte retourna à Vannes, la vicomtesse alla droit à sa mère.

* J'ai conté cette histoire, au mot à mot de la vérité, dans les Courtisants dit A(Qn(fe.

de Bal masqué 335

— Maman, lui dit-elle sans pouvoir lui dérober ses larmes, jusqu'ici j'ai voulu te cacher mon cœur, mais depuis ce matin, je crois que je deviens folle, j'ai peur de mourir, je veux te faire ma confession.

Et Blanche conta tout à madame Arvon.

— J'avais presque tout deviné, lui dit sa mère. J'ai failli vingt fois te faire à toi-même ta confession. Je savais que ton mari te trompait. Un jour que je t'avais suivie au parc Monceau^ j'ai vu ta rencontre avec ce jeune homme dont tu me parles. Je me suis bien aperçue que tu l'aimais, j'ai voulu te mettre en garde, mais j'ai pensé qu'il était trop tard et j'ai prié Dieu pour toi.

— Tu vois, maman, dit Blanche avec fierté, que je suis restée digne de toi. Cet amour, je ne l'ai pas cherché, il m'est venu malgré moi, mais il ne fera pas de moi une femme déchue.

La mère et la fille causèrent de Julia. La mère aussi la connaissait, on la lui avait plus d'une fois montrée au théâtre et même à l'église, — car elles étaient de la même paroisse, — et mademoiselle Julia se piquait d'être bonne paroissienne à ses moments perdus.

— C'est étrange, dit Blanche, je n'ai pas eu de haine contre cette fille.

— Eh bien, ni moi non plus, dit madame Arvon. Cette fille ne te connaissait pas, elle faisait son métier de courtisane. Je n'ai jamais eu de haine que contre ton mari, d'autant plus que mademoiselle Julia a sur la figure je ne sais quoi de gai et d'épanoui qui n'indique pas une méchante créature.

— Je te jure, continua Blanche, qu'elle a pansé ma blessure avec toute la douceur d'une sœur de charité. C'est elle qui n'était pas jalouse de moi ! je lisais dans son regard sympathique qu'elle me plaignait beaucoup d'être condamnée à mon mari à perpétuité.

Blanche s'interrompit :

— Mais chut ! reprit-elle, un .peu plus nous ferions l'éloge de ma rivale.

Cette nuit-là, la vicomtesse ne dormit pas, elle croyait toujours que Gaston frappait à la porte, mais elle voyait en même temps venir son mari.

— Ils ne se battront pas, disait-elle, je ne veux pas qu'ils se battent, mais je sens que la crise approche.

Comment tout cela finirait-il si pourtant il y avait une rencontre entre le mari et Tamoureux ? Si Tamoureux tuait le mari, Blanche pouvait arriver au bonheur rêvé, mais elle repoussait cette idée comme un crime. Si au contraire c'était le mari qui tuait Tamoureux, Blanche ne se consolerait jamais, elle mourrait lentement du même coup.

Et si elle mourait toute seule, que leraient le mari et Tamoureux ? se disputeraient-ils, i'épée à la main, mademoiselle Julia ?

Le matin surprit Blanche dans toutes ces rêveries. Quand l'heure fut venue d'avoir les lettres de Paris, elle descendit à la cuisine pour voir elle-même le facteur, craignant que sa femme de chambre ne se hâtât pas selon son désir. Mais le facteur n'avait pas de lettres de Paris, — C'est fini! dit Blanche, il ne m'a aimée qu'un seul jour! Et moi qui voulais mourir en lui !

Il était huit heures, madame de Marcigny alla à l'église pour entendre la messe, ou plutôt pour offrir à Dieu dans une larme le sacrifice de son amour.

Il lui semblait vaguement qu'elle était con-

damnce à mourir et qu'elle venait s'humilier une dernière fois devant l'autel.

Elle fit son examen de conscience. Elle avait été si malheureuse depuis deux ans, elle avait tant de fois pleuré et sangloté que si Dieu la voyait arriver à lui les yeux encore pleins de larmes, il lui donnerait le paradis dans sa miséricorde sans l'interroger sur ses péchés.

Elle ne pria pas, elle pleura.

Elle se pleurait elle-même ou plutôt elle pleurait sa vie sans amour.

La mort lui souriait.

— Ceux qui ont aimé la vie, disait-elle, doivent aimer la mort, puisque Dieu donne la vie et la mort.

Elle traduisait ainsi sans le savoir, cette pensée de Michel-Ange :

« Si la vie nous plaît, la mort, qui est du même '( maître, doit nous plaire aussi. »

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