‹ Tragique aventure de bal masquéChapitre 8 sur 11 · DOMINO · texte numérisé non relu

DOMINO

Eh bien ! que prouve cette lettre? C'est que cette Dame — en domino — prend le chemin de madame dcCampagnac, de madamed'Entraygues, de madame Neers et des autres. Voilà la moralité.

Celle qui écrit une lettre à un romancier est sur le point d'en écrire une à son amant. La marquise de Sévigné n'écrivait qu'à sa fille.

Cette lettre un peu longue est suivie de ces dix pages de M. Arsène Houssayc, qui y répond ,

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tout en répondant à certaines critiques un peu puritaines. Ecoutons bien :

Quand l'auteur des Grandes Damks a commencé cette étude sur la vie parisienne, il a voulu inscrire cette épigraphe inspirée par ,Iean-Jacques Rousseau, première page de la Nouvelle Hélo'ise :

Toute femme qui lira ce livre est une femme sauvée.

Ce n'était pas là, pour celui qui écrit ces lignes, un jeu d'imagination : il voyait de plus haut, en moraliste et en philosophe. Il ne voulait pas s'indigner comme Juvénal : il voulait que les femmes d'à présent fussent effravées par le tableau des mœurs qu'elles ont faites ou plutôt des mœurs qu'on leur a faites.

■( Quand le Père Félix montait en chaire, il ne craignait pas les hardiesses de la parole; il montrait l'adultère marchant le front haut dans le cortège des gaietés trompeuses. Comme son divin maître Jésus-Christ, il ne jetait pourtant pas la première pierre,' — parce qu'il lui aurait fallu jeter trop de pierres; — parce que le péché d'amour e.st à moue pardonné; — parce que c'est l'homme qui fait le chemin de la femme.

On a paru ne pas toujours comprendre que ce livre portait sa moralité, puisque chacune des héro'i'nes

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était mortellement frappée dans sa passion, puisque ce n'était pas le cortège des joies qui la suivait, mais le cortège des peines. Qu'est-ce autre chose que leur amour, sinon le martyre? Et quelle femme, en lisant cette épopée des pécheresses et des repenties du monde parisien, où l'éclat de rire est noyé de tant de larmes, ne se rejettera toute paie de frayeurdans les joies bénies de la famille et du mariage: Quelle .est celle qui, pour une heure d'ivresse troublée, sacrifierait le berceau des enfants, cette arche sainte de toutes les vertus du f)ver.''

Quelques puritains , ceu.\-là qui détournent les yeux devant la Leçon d'anatomie de Rembrandt, ci qui dans le monde prennent un lorgnon pour mieux voir les femmes en déshabillé de bal, ont reproché au romancier d'avoir conté trop amoureusement les victoires et conquêtes des Don Juan de Parisis. Il fallait bien conter les hauts faits pour montrer les victimes, les tentations pour faire comprendre les chutes.

J'aime mieux la franchise de cette vraie grande dame qui commence par s'écrier: « Un pareil livre, quel scandale! calomnier ainsi des femmes comme nous! » Et qui après ce dernier cri dit doucement à .sa voisine : " C'est égal, si l'auteur m'avait consultée il en aurait conté de plus fortes. »

E'auteur a conté ce t.]u'il a vu. il n'accuse pas

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les femmes.il les défend. Plus d'une, comnie madame de Montmartel, est calomniée parce qu'elle dit ou parce qu'elle écrit des lettres. Celle qui a péché presque sans le savoir, comme madame d'Entraygues. rachète par une mort admirable les égarements de son cœur. Celle qui boit le doux poison de l'amour, comme madame de Revilly et la duchesse de Montefalcone. boit la mort dans la même coupe. Aucune des héroïnes des Grandes Dames ne fait école de perversité, presque toutes sont fatalement entraînées par la passion, très peu par la volupté, sinon l'ivresse qui monte du cœur aux lèvres. Quelle est donc celle qui marche triomphante dans son péché ?

Vous les retrouverez toutes au dernier volume des Courtisanes du monde et vous verrez comment finissent les passions.

Roqueplan m'écrivait au premier volume des Grandes Dames : « Tu vas faire revenir au coin de leur feu toutes les femmes en odeur de péché. »

Comment finissent les passions? On verra qu'elles hnissent mal. Mais La Rochefoucauld oserait dire que tout finit mal ici-bas, même l'homme de bien, même la femme de vertu. La vie est une épreuve terrible. Dieu y a mis les roses, les chansons et les sourires: mais il a imposé à l'homme et à la femme l'esprit du mal, condamnant l'humanité à n'arriver à Lui qu'après avoir toujours combattu.

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Les passions finissent mal , mais elles finissent aussi par le repentir: le repentir visible ou caché. Elles finissent toutes par les larmes et la désespérance. Quand vous reconnaissez une pauvre âme en peine, qui s'est détachée de tout pour l'amour, ne vous indignez pas si elle porte à jamais la vengeance humaine ou divine. L'amour est toujours le fruit défendu qui déchire les lè\ res.

Voyez passer une à une toutes les figures amoureuses de l'antiquité, du moyen âge, de la renaissance et d'aujourd'hui. Ne trainent-elles pas avec elles le cortège des misères humaines : le crime, la honte, la ruine, le désespoir, la mort?

On m'a accusé de prêcher l'expansion et de peindre les pécheresses avec un sentiment trop sympathique. J'ai montré la médaille et le revers. Plus la médaille est belle, plus le revers est horrible. Les passions commencent dans le rayonnement et finissent dans les ténèbres. Pas une des héroïnes de ce livre qui ne soit frappée en plein cœur. Je ne parle ni de Geneviève ni de Colombe, la vertu dans l'amour. Quelques-unes gardent plus longtemps le sourire des fêtes et font encore bonne figure , mais elles ne perdront rien p.)ur attendre. Le Jugement Dernier viendra pour elles, non pas au jour de la mort, mais au dernier jour de la jeunesse.

Je te remercie, i'mi lecteur — lectrice ennemie—

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de m'avoir suivi dans mes pérégrinations à travers les mœurs contemporaines. Douze volumes ! douze stations ! douze tnea culpa * /

La critique m'a reproché d'avoir peint trop de Hgurcs. Si je n'avais conté que les passions de Parisis et des vraies femmes qui l'ont aimé, le lecteui ne se fût pas si souvent impatienté de voir l'action primitive coupée à chaque page par des chapitres cpisodiqucs. Mais j'avais l'ambition de représenter tout un monde dans cette (comédie parisienne à cent et un personnages, sans compter les comparses.

Mon livre n'est pas un roman. C'est l'histoire de tout un monde qui a trop couru les aventures périlleuses de la passion et du luxe.

Qui donc a créé ce monde nouveau :' C'est l'argent, ce dominateur terrible; c'est le drame et le roman de Dumas, de Musset, de Balzac, de Sue et de Sand. On a lâché la bride à toutes les imaginations, on a joué les airs variés du scepticisme de-

* Je remercie aussi la critique française et étrangère , Roqueplan tt Théophile Gautier que la mort nous a pris dans leur jeunesse remontante, Jules Janin, cette plume enchantée, Paul de Saint-Victor, cette voix d'or, Henry de Pêne qui, à Paris, à Londres, à Pétersbourg, a présenté mes héroïnes dans le meilleur monde. Et tant d'excellents esprits — et tant d'amis inconnus qui ont enrichi mes autographes, — et tant d'ennemis opiniâtres qui ont travaille à ce succès qui m'a surpris, tout le premier.

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vant Dieu, devant le mariage, devant ia vertu. Et toutes les âmes romanesques se sont précipitées dans les aventures les plus inouïes. Ça été lesauvequi-peut du Devoir. Il n'est resté à la maison, dans les régions mondaines, parmi les grandes dames à la mode, que la mère de famille qui veillait sur un berceau. On eût dit une épidémie. Mais cette crise sociale a passé vite; aujourd'hui déjà la femme relève son front parce que l'esprit divin de la vertu l'a reconquise.

C'est donc cette période d'affolées que j'ai voulu peindre, sans m'indigner comme Juvénal. sans vouloir amuser les libertins comme Crébillon le Gai. C'est encore être historien que d'étudier les mœurs intimes d'une nation. Le philosophe et le moraliste retrouvent l'esprit humain dans la vie privée auss' bien que dans la vie publique. Peindre la femme en ses métamorphoses, en ses aspirations, en ses chutes, en ses repentirs, c'est un tableau qui a tenté toois les maîtres. Comme le théâtre, le roman est l'école des mœurs.

Après la Grande Dame, j'ai peint la Parisienne après la Parisienne la Courtisane du Monde.

La courtisane du monde! c'est une coquette qui a découpé à jour son éventail et mal noué sa ceinture. Kllc voit comment on travaille dans le demimonde et au-dessous. Kllc se donne, elle se vend.

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elle se multiplie. Elle est dans toutes les avenues du pouvoir. C'est elle qui a dit ce beau mot : » L'amour , c'est l'argent des autres. »

Elle reste dans le monde ; il lui arrive bien, çà et là, de faire une excursion sur le sable mouvant du demi-monde, soit par le train express d'un enlèvement, soit par le train mixte de la séparation de corps. Mais elle revient bientôt dans son pays natal, avec la nostalgie de la considération.

La courtisane du monde veut tout avoir : la considération et le plaisir. Elle veut faire la part de Dieu et la part du diable. Elle veut courir les bonnes œuvres et jeter son bonnet par-dessus les moulins.

On la voit partout : à la messe, à la cour, à l'ambassade, au bal de l'Opéra , aux amusements de Bade, aux chassé-croisés lie Trouville, aux cabinets très particuliers du Café Anglais et du Moulin- Rouge.

Mais quoi qu'elle fasse, elle porte toujours l'armure de la vertu, croyant tromper son monde. mais sachant bien que l'armure est en carton.

La société étrangère a jeté dans le monde beaucoup de femmes qui n'étaient pas du monde ; mais une fois qu'elles y ont pris pied, elles s'y tiennent. A qui n'est-il pas arrivé de rencontrer une de ces femmes que l'œil parisien, qui vaut bien l'œil amé-

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ricain, juge du premier regard? — Pourquoi sontelles là? — On regarde les voisines et on se dit : — Pourquoi n'y seraient-elles pas?

Et quand on voit dans un salon cette galerie de belles femmes,'toutes ennuagées de gaze, comme si elles tombaient ailes déployées du pays des anges, on s'imagine volontiers qu'elles n'ont pas traversé le péché originel. On leur donnerait le bon Dieu sans confession. (Mais si quelques-unes se confessaient ! ) Combien qui cachent dans les plis de leur robe l'histoire de leur roman. Il en est bien peu, dans l'escadron volant, qui n'aient eu le quart d'heure de folie, sans parler de celles qui vivent ouvertement dans le péché et du péché. Certes , la ■vertu est encore de ce monde, elle berce ses enfants et joue du piano : elle va faire un tour à la cuisine après avoir fait un tour au bois; elle répand un parfum familial dans toute la maison. Mais plus d'une avoue qu'elle s'ennuie, parce que la femme est née pour être chassée du Paradis et pour reconquérirle ciel, parce que Dieu seul tient le pardon dans ses mains, parce que sa miséricorde est une .source vive. I>a miséricorde des hommes n'a qu'une larme; il n'y a pas de quoi laver un péché mortel.

Toutes les pécheresses passent peu à peu des joies violentes de l'amour aux joies mélancoliques du repentir. Pas une fille perdue qui ne s'attache à l'homme qui . par un pieux mensonge, lui prouve qu'il croit en elle et qu'elle se retrouvera tians la

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vertu. La pécheresse commence à se repentir dans l'amour des hommes, même quand elle finit ne point par l'amour de Dieu.

Voyez-vous venir devant la justice divine ces âmes en peine dans la pâleur du repentir, avec le doux reflet de l'amour évanoui, « comme des colombes appelées par le désir, avec des ailes ouvertes et immobiles, volent dans leurs doux nids à travers l'azur. »

Toutes elles diront comme Francesca de Rimini : « L'amour qui se prend si vite aux nobles cœurs . l'amour qui ne fait grâce d'aimer à nul être aimé, m'enivra si doucement du bonheur de mon amant qu'il nous a conduits dans le même abîme. »

Et toutes les ombres des pécheresses seront pardonnées parce qu'un rayon d'amour passe sur elles, parce qu'une larme de Madeleine, une de ces larmes sanctifiées qui ont baigné les blessures du Christ, tombe sur la main de Dieu.

Et voilà pourquoi j'inscrirai décidément comme épigraphe, en tête de ces trois études : les Grandes Dames, — les Parisiennes, — les Courtisanes du Monde.

Toute temmequi lira ce livre est une femme sauvée.

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