‹ Tragiques amoursChapitre 2 sur 4 · LIBRAIRIE HACHETTE ET G · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE HACHETTE ET G

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( FlB 11 1892 )

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TRAGIQUES "MOURS

On dansait ce malin-là dans les trois salons de Valrose, la plus jolie des villas semées dans les environs de Nice, et toutes les élégances éparpillées sur la côte, depuis Cannes jusqu'à San-Remo, s'étaient donné rendez-vous dans ce séjour vraiment enchanteur.

Entre toutes ces reines de par le droit divin du charme et de la grâce, une des plus remarquées était une très jeune fille : on lui eût donné dix-huit ans à peine; l'intensité de la vie rayonnait dans la fleur éclatante de sa beauté ; sa bouche, savoureuse et fraîche, était empourprée comme la fleur du grenadier; sa joue, d'une blancheur mate et vigoureuse, pouvait lutter avec les pétales du jasmin ; un œil lumineux, souriant, largement ouvert, donnait à son visage sympathique un grand caractère de franchise : le front intelligent, toujours pensif, même au milieu d'une fête, faisait un contraste trop frappant avec les physionomies enjouées et légères des femmes qui l'entouraient pour qu un observateur, même superfi-

ciel, n'en fût point involontairement frappé. En dépit de la douceur exquise des autres traits de ce joli visage, il annonçait une fermeté de résolution peu commune ; sa pâleur chaude se fondait très harmonieusement avec les tons ambrés d'une chevelure soyeuse, qui mettait autour de ses tempes des reflets d'or pâle, lumineux comme une auréole. L'œil, d'une forme un peu étrange, extrêmement allongé, comme on en voit dans les portraitures naïves et sincères des princesses des races orientales, illustrées par le pinceau des peintres persans, se cachait souvent sous les larges paupières, frangées de cils très bpuns,très longs, entre-croisés à leur extrémité — ce qui donne au regard une profondeur singulière — et projetant leur ombre sur l'ivoire des joues. Raphaël seul a su donner une aussi adorable expression aux yeux à demi clos de ses vierges divines. Mais, quand cette paupière se relevait, la prunelle, d'un bleu sombre, avait comme un velouté de fleur, et ce rayonnement humide et moelleux que l'on trouve seulement dans les feux du saphir indien. Cet œil vous attirait et vous captivait, et votre âme s'y perdait comme dans un abîme. L'exaltation contenue mais réelle de tous les sentiments nobles et généreux, qui se révélait dans l'expression de cette physionomie ouverte et franche, laissait deviner en elle la femme née pour la tendresse, mettant sa vie dans ses affections, et capable de mourir d'un amour trahi.

Il est vrai que personne ne redoutait pour elle cette destinée lamentable, car elle avait reçu du ciel un don précieux, qui remplace tout, et que rien ne remplace. Partout où elle était, elle attirait à elle l'universelle sympathie, et la douce bienvenue lui riait dans tous les yeux.

Le jeune homme qui venait de la reconduire à sa place, après une valse entraînante, dont ni elle ni lui n'avaient voulu perdre une mesure, paraissait complètement sous son charme, et ses yeux bruns, pleins de feu, singulièrement expressifs, ne cherchaient point à cacher l'admiration très vive que lui inspirait cette jolie créature.

Ils faisaient à eux deux ce que Ton appelle un beau couple, tout en présentant à l'observateur les contrastes d'où naissent l'accord et l'harmonie. Elle avait toutes les grâces blondes de nos races du Nord ; lui, au contraire, ojffrait tous les caractères auxquels se reconnaissent les rejetons de l'aristocratie de nos belles provinces du Midi : il était grand, souple et mince ; la pâleur chaude de son teint se colorait à la moindre émotion; sa bouche bien formée, un peu sensuelle, avec ses lèvres arquées, que teignait la pourpre d'un sang jeune et généreux, semblait faite pour la parole sonore et passionnée; des cheveux bruns coupés court, naturellement ondulés, se relevaient en boucles serrées autour d'un front qui accusait une énergie peu commune. Dans son œil bien ouvert, plein de douceur et de feu, brillait parfois cet éclair d'enthousiasme, sans lequel on n'est ni un poète, ni un héros, ni un amoureux. Tout révélait en lui un de ces hommes dont le regard immuablement fixé sur leur but ne s'en détourne jamais, et qui, sans se laisser arrêter par aucun obstacle, marchent jusqu'à ce qu'ils l'atteignent.

Le comte Jacques de Caussade rencontrait pour la première fois, à cette matinée de Valrose, Mlle Blanche de Quincy, à laquelle il allait faire une si large place dans sa vie qu'elle allait devenir sa vie même. Entraîné vers elle par une attraction qui se mêlait

d'une tendresse naissante, mais déjà vive, il profita de la liberté grande dont on jouit dans ces réunions cosmopolites, souvent sans lendemain, pour entourer la jeune fille de ses soins constants.

Mlle de Quincy n'avait du reste à compter qu'avec son père, très absorbé en ce moment par une étrangère de haute' marque, une Roumaine taillée dans le marbre des déesses. La princesse Molda Rosalis, de race presque royale, très belle, avec ses yeux noirs pleins de soleil, sa chevelure brune à reflets d'or, et ses grâces orientales d'odalisque voluptueuse, tour à tour vive et languissante, la princesse Rosalis, qui faisait en ce moment tourner plus d'une tète sous les palmiers de la promenade des Anglais, et dans les villas de Montboron et de Carabaul, paraissait agréer un servage qui s'affichait quelque peu.

M. de Quincy, marquis des Aiglons, avait peutêtre passé l'âge des folles aventures, et il lui fallait une dose robuste de confiance et d'amour-propre pour se flatter de pouvoir encore être aimé pour luimême. Il est vrai qu'il portait beau, malgré les années.

D'une taille au-dessus de la moyenne, sentant d'une lieue son gentilhomme, ayant conservé jusqu'au seuil de la troisième jeunesse sa sveltesse et son élégance, le teint clair, l'œil vif, sans chaleur mais non sans éclat, le nez fin, avec sa courbure aquiline, le profil correct et la moustache effilée, et les manières faciles que donne un long usage du monde, il se rattachait, avec le courage des désespérés, à ces fuyantes années qu'il eût voulu pouvoir arrêter dans leur vol.

Très peu de temps après son mariage, il avait perdu la mère de Blanche, une femme accomplie. Il l'avait pleurée avec modération, et s'était résigné aisément

à son veuvage. Mais les méchantes langues assuraient que, s'il ne Tavait point remplacée dans sa maison, il Tavait remplacée dans son cœur..., et même plusieurs fois. Les dix-huit ans de sa fille, qui allaient bientôt sonner, n'avaient point apporté jusque-là un obstacle très sérieux à ses galanteries. Quand ils se trouvaient tous deux dans le monde, comme au moment où commence cette histoire, Mlle de Quincy était un peu abandonnée à elle-même. Son père l'amenait dans les salons, et la ramenait chez lui, en se persuadant avec cette indulgence que nous avons si aisément envers nous-mêmes, qu'il avait accompli tous les devoirs de la plus scrupuleuse paternité. Il est vrai que la réserve et la tenue correcte de Mlle de Quincy lui avaient rendu jusqu'ici l'accomplissement de ses devoirs bien facile. Jamais encore un homme, jeune ou vieux, n'avait pu se vanter d'avoir fixé un seul instant son attention. Le monde, pour elle, n'était peuplé que de danseurs, vite oubliés, la valse finie ou le quadrille terminé.

Mais en raison, sans doute, de ces indéfinissables attractions d'une sympathie que l'on subit sans trop se l'expliquer à soi-même, le comte de Caussade fut traité par Mlle de Quincy avec une faveur qu'elle n'avait montrée à personne jusqu'ici. Non seulement elle lui permit, la valse finie, de prendre la place restée libre à ses côtés, mais elle dansa encore une ou deux fois avec lui, et ne craignit point de faire à son bras le tour des salons de Valrose, et même de s'aventurer un moment jusque dans la serre embaumée dont les végétations tropicales offraient çà et là des abris discrets à la causerie des couples isolés.

Ils causèrent, et ce fut une oreille complaisante

qu'elle prêta aux doux propos de celui qui raccompagnait dans ce voyage à travers les fleurs. Il y avait, du reste, dans les hommages dont il l'entourait, autant de discrétion que de délicatesse, et il la remerciait de sa confiance, en jetant comme un voile léger sur sa tendresse naissante. Mais, alors même que Ton n'ose point encore se permettre d'aimer une femme, on peut du moins lui laisser croire que l'on est tout prêt à l'adorer...

C'est bien là ce que fit M. de Gaussade ; mais il le fit avec une réserve de manières et un choix de parole qui devaient étouffer les craintes etendormir les soupçons de la plus timide et de la plus chaste des jeunes filles. Jamais Mlle de Quincy n'avait savauré la caresse d'une plus suave musique ; il lui semblait entendre comme une langue nouvelle, qu'on lui parlait pour la première fois, et que pourtant elle comprenait. Avec lui, la main dans la main, elle pénétrait dans l'atmosphère capiteuse d'un monde inconnu, dont les effluves la jetaient dans une sorte d'ivresse, pleine de délices et de troubles. Sortie de chez elle presque une enfant encore, elle allait y rentrer jeune fille, après avoir reçu, par une sorte de révélation inattendue, Tinitiation mystérieuse à cette vie du cœur, qui devient tout de suite la véritable vie de la femme, dès qu'elle Ta connue. Sa retenue naturelle et sa modestie native l'empêchaient de s'y livrer encore tout entière ; mais elle en sentait déjà tout le charme. Au sein de cette nature enchanteresse, où tout est poésie et séduction, au milieu de ces œuvres d'art exquises, si bien faites pour élever la pensée, et l'emporter dans un monde meilleur ; aux sons de cette musique délicieuse, qui semblait l'accompagnement voulu des doux propos qu'elle écoutait, la jeune

compagne de M. de Caussade, sans se rendre bien compte de ce qui se passait en elle, voyait bien pourtant qu'il s'y passait d'étranges choses, mais si bonnes qu'elle ne les comparait à rien de ce qu'elle avait connu jusque-là.

Aussi quand s'acheva la dernière figure d'un cotillon qu'elle avait dansé avec M. de Caussade, il lui sembla qu'elle venait de faire un beau rêve, mais qu'on la réveillait brusquement et que le rêve s'envolait, pour toujours peut-être.

A ce moment, et déjà prête à le quitter, Blanche de Quincy jeta au jeune homme, dans un dernier regard, un adieu à son insu plein de regrets, et auquel celuici répondit par un sourire plein d'espérances.

Une jeune femme fort élégante, très connue dans les salons de Nice, où l'on appréciait fort son esprit, tout en redoutant sa malice, Mme de Pierrefitte, qui venait de surprendre ce silencieux échange de sentiments sincères, ne put s'empêcher de murmurer à demi-voix :

« En voilà deux qui paraissent bien s'entendre ! Blanche est un bijou ; mais M. de Caussade m'a tout l'air d'en connaître le prix. S'il ne leur manque que ma bénédiction pour être heureux, je la leur donne de bon cœur. »

Le père de Mlle de Quincy sortait des salons ayant à son bras la princesse Rosalis, et il s'épanouissait dans l'orgueil de sa belle conquête.

<c Marquis, lui dit Mme de Pierrefitte, du haut de sa petite voix de tête, sèche, pointue, mais singulièrement incisive, vous savez que j'enlève votre fille.

— Vous faites bien de m'en prévenir ! et où l'emmenez-vous comme cela ?

— A Nice tout simplement! Je vous la rendrai.

— J'y compte bien I Je vous la prête, et je ne vous la donne pas I »

Et se retournant vers la princesse, il ajouta, mais d'une voix plus basse :

« Il ne faut pas que je perde tout à la fois; puisque je ne suis plus le chaperon de ma fille, permettez-moi d'être votre cavalier, et de vous remettre à votre porte.

— Soit I « dit la princesse en montant lestement dans sa voiture.

Mlle deQuincy ne semblait pas avoir l'envie de faire la moindre objection à ces arrangements, qui disposaient de sa personne sans la consulter.

Elle se tenait à côté de Mme de Pierre fi tte, silencieuse et visiblement émue, tandis que M. de Caussade demeurait à une distance respectueuse, comme s'il eût attendu des ordres.

Mme de Pierrefîtte lui fit un signe; il accourut.

« Comment êtes- vous venu? lui demanda- t-elle.

— Avec des amis.

— Qui vous ramèneront?

— Je ne sais pas I fit-il en relevant timidement les yeux vers Blanche.

— Voulez-vous une place dans mon breack?

— Pouvez-vous me le demander I »

On partit.

Un de ces heureux hasards, complaisants pour les amoureux, plaça M. de Caussade et Mlle de Quincy l'un près de l'autre, dans la grande voiture, au milieu de cinq ou six couples gais, bien assortis, s'occupant trop d'eux-mêmes pour s'occuper des autres, et qui les laissaient complètement livrés à eux-mêmes. Ils ne demandaient pas davantage. Comme il arrive souvent à ceux qui auraient trop de choses à se dire, ils se par-

iaient peu. Mais ils étaient ensemble et, pour eux, cela seul était déjà du bonheur.

La soirée était un peu froide, comme il arrive assez souvent sur la rive méditerranéenne, au moment où le soleil se couche et qu'une brise fraîche souffle du large. Instinctivement, comme deux passereaux frileux, ils se serraient Tun contre l'autre avec un frisson de bonheur, oubliés des autres et les oubliant, jeunes et beaux, comme les héros d'une idylle antique, innocente Chloé, Daphnis amoureux, transportés de la Grèce sur la côte d'azur, avec leur tendresse et leur grâce. Sans avoir échangé le moindre aveu, quand ils se quittèrent, tous deux savaient déjà que leurs âmes s'étaient données l'une à l'autre.

Quelques minutes plus tard, le comte Jacques de Caussade rentrait chez lui, et trouvait sur le seuil de sa porte son valet de chambre qui l'attendait, une dépêche à la main.

« Nice, de Naples, 23-1, 10 heures matin.

« Comte de Franclieu atteint choléra — danger — « crainte sérieuse. — Prière venir.

« Jean Loubère. »

Le comte de Franclieu, oncle maternel de M. de Caussade, qui avait pour lui une affection toute filiale, était récemment parti pour Naples, où il devait passer l'hiver. Riche, indépendant et vieux garçon, il n'était accompagné que d'un seul serviteur, Jean Loubère, son valet de chambre, signataire de la dépêche que M. de Caussade venait de recevoir, et qu'il lut et relut à plusieurs reprises, avec une anxiété véritable.

Quitter Nice en ce moment, quand tout souriait à ses plus chers désirs, n'était-ce point couper dans sa

iO TRAGIQUES AMOURS.

fleur tout une moisson déjeunes espérances! Mais le devoir parlait aussi bien que Taffection. Le jeune homme ne pouvait que leur obéir. Par quelques lignes émues et rapides adressées à Mme de Pierrefitte, il informait cette aimable amie de ce départ, aussi triste qu'imprévu, et, le soir même, il prenait l'express qui file sur ritalie.

L'absence ne dura guère plus de trois semaines; mais les jours sont longs, au début d'une tendresse qui n'a pas encore donné de gages, et qui n'a pas d'assez profondes racines dans le passé pour assurer la sécurité de l'avenir. La séparation, en de telles conditions, devient aisément le plus cruel des maux, parce que rien ne la console et que, dans ce grand silence de l'être aimé, on ne sait même pas comment on retrouvera celui ou celle à qui l'on a déjà donné une si grande part de sa vie.

Cependant, comme il arrive souvent quand deux créatures sincères et vraiment faites l'une pour l'autre se sont rencontrées au moment voulu, et que le germe d'une mutuelle tendresse a été semé dans deux âmes, l'affection naissante ne cessa de se développer et de grandir ni chez M. de Caussade ni chez Mlle de Quincy. Lorsque Jacques rentra dans la bonne ville de Nice, rassuré sur la santé de son oncle, auquel il avait prodigué tous les soins d'un infatigable dévouement, le goût très vif que lui avait inspiré la fille du marquis des Aiglons était déjà devenu une passion véritable.

Chez Blanche, beaucoup plus jeune, et par conséquent beaucoup plus ignorante de la vie, élevée sans mère, n'ayant en ce moment près d'elle personne à

qui demander, dans cette épreuve inattendue et soudaine, la direction et le conseil, fille d'un père dont le plus grand souci était de prolonger indéfiniment sa folle jeunesse si mal employée, l'inclination, spontanée comme Tépanouissement d'une fleur au printemps, qui l'entraînait vers Jacques de Caussade, remplissait et charmait sa vie... Si l'absent avait beaucoup pensé à elle, elle aussi avait beaucoup pensé à cet absent déjà si cher, se demandant tout bas si elle le reverrait jamais, ou s'il avait passé dans sa vie comme une de ces apparitions fugitives que l'on entrevoit un instant, puis qui s'en vont pour ne plus jamais revenir.

Le doute lui était bien permis, car, malgré la très vive sympathie qu'il éprouvait pour elle, Jacques de Caussade, depuis cette adorable matinée de Valrose, qui avait peut-être enchaîné à jamais deux existences, n'avait rien fait, ni rien pu faire, pour se rappeler à son souvenir. Lui écrire eût été tout à la fois une inconvenance dont il était incapable, et un danger auquel il ne voulait exposer ni elle ni lui.

Il avait bien songé un moment à s'ouvrir à Mme de Pierrefîtte,qui lui avait témoigné autant d'intérêt que de sympathie... Mais il lui semblait qu'il n'avait pas le droit de le faire sans avoir obtenu l'agrément de Mlle de Quincy. Puis, s'il faut tout dire, il avait reculé devant l'inconstance d'humeur et l'étourderie naturelle d'une femme à coup sûr plus aimable que sérieuse; il avait eu peur de cette légèreté de tête de linotte, jetant sa chanson à tous les vents, et qu'il croyait, à tort peut-être, aussi incapable de garder les secrets des autres que les siens mêmes.

Le résultat de cette prudence, excessive peut-être, et, en tout cas, assez rare chez un homme aussi jeune, fut que, pendant ces longs jours d'une première

absence, Mlle de Quincy n'entendit même pas parler de M. de Caussade, et ce silence inattendu, succédant ainsi tout à coup à cette intimité, passagère sans doute, mais charmante, d'une matinée qui lui avait paru si douce, ce silence, inexplicable et inattendu, la jeta dans. un doute qui lui parut singulièrement amer. Les hommes étaient-ils donc tous ainsi, nés pour Tindififérence et faits pour l'oubli? Sa première expérience de la vie aurait été cruelle. Ehl pourtant, comme il paraissait sincère, celui-là! quelle douceur dans ses yeux quand il la regardait, et, quand il lui parlait, quelle grâce et quel charme dans sa parole I... Est-ce que tout cela n'était qu'illusion et mensonge? Il n'avait donc pas compris, cet ingrat, qu'il avait eu la primeur de ses impressions? Il n'avait donc pas deviné, cet aveugle, qu'il était le premier visage d'homme sur lequel ses yeux de vierge se fussent arrêtés!

Le comte de Caussade, à son retour, après la longue absence, trouva la ville au point culminant de ce carnaval endiablé qui fait de Nice un autre Nice, que ne reconnaîtraient point ceux qui croient le mieux le connaître. La cité tout entière est en fête ; le plaisir est partout : dans les rues et dans les maisons, $ur les places et dans les jardins publics, sur les promenades et dans les hôtels. C'est une expansion soudaine, inattendue, exubérante de vie folle, dont rien ne peut donner l'idée à ceux qui n'ont pas vu les ardentes populations du Midi, se ruant à ces joies dont elles sont plus affamées que de pain. Les cavalcades défilent en interminables cortèges, le long des grandes voies, tendues de draperies voyantes, et pavoisées de flammes et de drapeaux ; on s'assomme avec des violettes, on se bombarde avec des œillets, on s'étouffe sous des

roses. Le soir venu, on n'entend plus partout qu'un bruit de grelots. Toutes les salles de spectacle sont changées en salles de bal. On danse partout. C'est une ivresse de gaieté, de vie exubérante et ardente, qui éprouve un irrésistible besoin de se répandre au dehors.

Mme de Pierrefitte, qui, depuis longtemps déjà, a choisi Nice pour sa seconde patrie, une sorte de Paris d'hiver dont elle fait son séjour de prédilection, avait loué, pour cette nuit-là, la plus grande loge du théâtre municipal, à laquelle un architecte prévoyant a donné pour annexe un salon que l'on transforme en salle à manger, et où l'on peut mettre aisément vingt couverts. A tout hasard, et sans savoir s'il était de retour, elle envoya à M. de Caussade une invitation qu'il trouva en rentrant chez lui,

Jacques connaissait bien cette loge, aussi célèbre à Nice dans les fastes du plaisir que peut l'être à Paris le Grand-Seize du café Anglais, pour les viveurs de haute marque.

Aussi accepta-t-il avec empressement. Il arriva de bonne heure, attiré par un de ces pressentiments qui ne trompent pas toujours et auxquels on aime à croire. La loge était déjà pleine, en communication constante avec la salle, par uil perpétuel va-et-vient d'hommes, de femmes, de masques, de dominos, de costumes et d'habits noirs. Il va sans dire que les hommes n'étaient l'objet de la part de M. de Caussade que de la plus dédaigneuse indifférence, tandis qu'il examinait tous les dominos féminins avec une attention si perspicace qu'il lui eût été vraiment difficile de ne pas reconnaître celui qu'il attendait... s'il était venu. Il avait déjà une ou deux fois aperçu le marquis des Aiglons donnant le bras à une jeune

femme d'une plus grande taille que sa fille, et qui devait être la princesse Rosalis; mais rien encore n'était venu lui révéler la présence de celle qu'il cherchait partout et qu'il ne trouvait nulle part.

Enfin, à bout de patience, et croyant qu'il avait poussé la discrétion assez loin :

« Elle n'est donc pas ici? » demanda- t-il à Mme de Pierrefitte, en rentrant dans sa loge, après avoir tenté dans le bal une dernière excursion dont il revenait bredouille.

— Qui cela, elle ? demanda la malicieuse jeune femme.

— Eh ! vous le savez bien I

— Mlle de Quincy?

— Sans doute I

— Mais vous êtes fou I la place d'une jeune fille comme Blanche n'est vraiment pas icil est-ce que, par hasard, il vous plairait de l'y voir ? »

Et comme M. de Caussade hésitait à répondre : « Vous devez pourtant bien comprendre, mon pauvre ami, qu'une redoute comme celle-ci ne serait pas l'endroit qu'il faudrait choisir pour une entrevue matrimoniale. Et avec une fille comme Mlle de Quîncy et un homme comme vous, il ne peut s'agir d'autre chose que de mariage, n'est-il pas vrai? Je préférerais, je vous l'avoue, une loge à l'Opéra-Comique, un soir où l'on donnerait la Dame-Blanche.

— Mais alors, qu'est-ce que je vais devenir, moi? murmura M. de Caussade avec l'égoïsme naïvement féroce d'un amoureux qui ne voit au monde que l'être aimé.

— Si vous étiez plus galant, je vous dirais de me faire la couri répliqua Mme de Pierrefitte avec un mouvement d'épaules; mais, de l'humeur dont je

i6 TRAGIQUES AMOURS.

VOUS vois, Taventure ne me paraît guère vous tenter.... Je m'en console, car ce que j'ai voulu, ingrat, c'était tout simplement vous faire rencontrer avec le père de votre idole, et vous présenter au moment propice.

— Trop bonne, en vérité !

— C'est ce que je me dis souvent I mais vous, en attendant, tâchez de plaire un peu à la princesse : je vous préviens qu'elle est bien en cour, et qu'il est bon d'être de ses amis. »

Mme de Pierrefitte parlait encore lorsque le marquis des Aiglons entra dans la loge, donnant le bras à la princesse Rosalis.

Molda, qui s'assit, loin des regards de la foule, sur un fauteuil du fond, enleva son loup et jeta sur le jeune homme un coup d'œil connaisseur et curieux. Elle était fort en beauté ce soir-là, éclatante dans sa blancheur de brune, que rehaussaient encore les reflets sombres du domino largement ouvert, et laissant voir le marbre des bras nus et des épaules découvertes. Le marquis semblait fort épris, et le feu de ses yeux aurait pu gêner une femme moins habituée que la princesse aux adorations et aux hommages.

« Le moment ne me semble pas favorable pour une présentation que tout le monde n'a pas l'air de désirer maintenant, dit M"'® de Pierrefitte au comte de Caussade. Savoir choisir son heure, c'est souvent le secret du succès. Donnez-moi le bras et faites-moi faire un tour au foyer. »

Une heure plus tard, une douzaine de convives, triés sur le volet, hommes du monde, cités pour leur esprit, leur verve et leur entrain au plaisir, femmes méritant une mention à part dans les chroniques du high-life, pour leur élégance et leur beauté, assis dans le salon ménagé derrière la grande loge, autour d une table couverte de fleurs, étincelante de cristaux et de lumières, faisaient honneur au menu d'une table, servie par le London-house, ce rival niçois des premiers restaurants de Paris.

Il eût été vraiment difficile d'imaginer rien de plus gai que ce souper au Champagne, d'une chère exquise, où le rire et la causerie d'un écot d'amis, qui reuvoyaient au lendemain les soucis de la vie, avaient pour accompagnement la musique au rythme endiablé des valses de Strauss et des quadrilles de Fahrbach : « J'out à la joie I »

Quand on soulevait le rideau qui servait de toile de fond à la loge, on apercevait tout le décor du bal, et la foule des danseurs, se démenant comme des pantins, dont l'archet du chef d'orchestre semblait faire mouvoir à son gré les fils invisibles.

La gaieté de ces heureux du monde atteignit bientôt un certain diapason, qu'il eût été difficile de dépasser. La corde rompt à force de se tendre.

Involontairement ses yeux cherchaient le père de Blanche, en ce moment si complètement absorbé par sa princesse qu'on Veut fort étonné en lui rappelant qu'il avait une fille quelque part en ce monde.

« Qu'il me la donne, puisqu'il s'en occupe si peu ! » se disait M. de Caussade, qui jouait ce soir-là le rôle • d'un beau ténébreux.

Le marquis faisait honneur au souper, et buvait sec ; mais ce n'était pas seulement dans sa coupe, couronnée d'une mousse d'argent, qu'il puisait l'ivresse. Il la trouvait bien plus sûrement encore dans les yeux noirs et profonds de la belle Molda Rosalis.

Tout à coup la prmcesse poussa un cri strident — cri d'horreur et de terreur tout à la fois — qui se mêla d'une façon aussi étrange qu'inattendue au cliquetis des verres, aux exclamations de la foule, et à la grande voix d'un formidable orchestre.

Tous les convives se tournèrent en même temps vers elle, et demeurèrent frappés de stupeur à la vue du spectacle qui s'offrait à eux.

Au milieu d'un galant madrigal qui faisait sourire sa jolie voisine, le marquis avait laissé tomber, de sa main inerte et sans force, la coupe de Champagne qu'il portait à ses lèvres.

Son visage, tout à l'heure encore si expressif et si animé, ne laissait plus voir qu'une sorte d'hébétement et d'atonie, oCi l'on ne pouvait plus surprendre la trace d'une pensée. L'œil arrondi, effaré, vague, convulsé, découvrant le blanc des prunelles, semblait vouloir sortir de l'orbite. Le bras droit pendait le long du corps, sans résistance et sans vie, tandis que le gauche s'agitait avec de petits mouvements convulsifs. Des gouttes de sueur froide perlaient à la racine de ses cheveux, roulaient sur son front, et

coulaient jusque sur ses joues, tandis que la bouche, tordue et déviée, voulait parler, et ne produisait qu'une sorte de balbutiement rauque. Puis, dernier symptôme, plus effrayant que tous les autres, le visage tout entier, couvert, quelques instants auparavant, d'une pâleur livide, s'injectait violemment d'un sang bleuâtre, qui lui fît comme un masque sombre.

« C'est une attaque I » s'écria M. de Pierrefitte, arrivé le premier près de la victime de cette catastrophe soudaine.

Tout le monde s'empressait, ou, pour mieux dire, s'entassait autour du malade, qui râlait et ne reprenait point sa connaissance. Mais personne ne songeait, faute de savoir, aux mesures que réclamait une situation aussi grave.

« Je vais chercher un médecin », dit M. deCaussade^ qui sortit aussitôt de la loge.

Il n*avait pas fait vingt pas, dans la cohue qui remplissait la salle, quand il eut la bonne fortune de rencontrer l'homme qu'il eût choisi entre tous pour l'amener auprès du père de Mlle de Quincy.

Très jeune encore, le docteur Dieudonné est déjà une des lumières de la science moderne. Homme du monde autant que praticien distingué, il ne juge pas nécessaire d'entourer son art d'un appareil pédantesque et rébarbatif. Avec lui, on peut se croire dans un salon, même à l'hôpital. Aussi correct dans sa tenue que dans son langage, il a su faire reconnaître et accepter par tous une supériorité qui désarme la jalousie à force de bonne grâce. La justesse de son coup d'œil lui fait reconnaître à première vue les symptômes du mal qu'il va guérir; ses confrères déclarent son diagnostic infaillible, et l'écoutent

comme un oracle. Ajoutez les façons les plus aimables, la parole la plus caressante, la phrase la plus persuasive, en un mot, cette espèce de fascination magnétique qui traite le malade moins par le remède que par le charme.

Le comte de Caussade Tavait connu au chevet de sa mère mourante, que le docteur avait soignée avec un dévouement tout filial. Jacques lui en avait toujours gardé une reconnaissance profonde, et, quand ils s'étaient retrouvés plus tard dans le monde, leurs souvenirs s'étaient vite changés en une véritable amitié. Le jeune homme, dont la vive intelligence ne voulait rester étrangère à rien de ce qui peut intéresser ses semblables^ avait suivi pendant quelque temps la clinique du docteur, et Ton peut dire que, sans avoir de prétention au diplôme, il n'était point déplacé au chevet d'un malade.

Quand le médecin le vit venir à lui en plein bal, sans se douter le moins du monde qu'il allait réclamer ses bons offices, il l'accueillit la main tendue, en lui disant, avec un sourire aimable :

« Bonsoir, confrère I comment va?

— Très mal ! et j'ai grand besoin de vous.

— Cela ne se voit pasi Qu'est-ce donc qui vous arrive ?

— A moi? rien... mais à quelqu'un avec qui je me trouve à souper dans la grande loge.

— Et ce monsieur s'appelle ?

— Le marquis des Aiglons... »

En entendant ce nom, le docteur Dieudonné, qui avait déjà pris le bras du comte de Caussade, s'arrêta brusquement, et, regardant Jacques avec un étonnement qu'il n prit pas même le soin de dissimuler :

« C'est au marquis des Aiglons, dit-il, que vous portez tant d'intérêt?

— Non ! c'est au père de sa fille.

— La distinction est subtile I mais allons vite! nous n'avons peut-être pas de temps à perdre. »

Deux minutes plus tard, le docteur Dieudonné était auprès du marquis, dont il commença par éloigner tout le monde, à l'exception de Jacques de Caussade, dont l'aide pouvait, d'un moment à l'autre, lui devenir extrêmement précieuse.

« Vous avez raison, dit il au jeune homme, après un examen attentif, auquel rien ne devait échapper : c'est une hémiplégie très caractérisée. Tous les centres nerveux du côté gauche sont frappés ; ce qui produit une paralysie complète du côté droit qui leur correspond. Vous savez cela aussi bien que moi, n'est-ce pas ?

— J'ai vu tout de suite que le cas était grave.

— Très grave, en efifet ! Le malade peut être emporté dans une heure ; il peut traîner une année. Il peut être sur pied dans quinze jours. Avec ces maladies-là on doit s'attendre à tout, parce que l'on n'est sûr de rien. Il est déjà trop tard pour pratiquer une saignée, ajouta-t-il en tàtant le pouls du marquis. Nous n'avons qu'une chose à faire en ce moment, c'est de le faire transporter chez lui. Où demeuret-il?

— Dans un hôtel de la promenade des Anglais, répondit M. de Pierrefitte, qui venait de s'approcher du petit groupe formé par les trois hommes.

— C'est à deux pas, et nous y serons bien vite. Occupons-nous sans retard des voies et moyens de l'enlever d'ici. Cette atmosphère embrasée lui serait mortelle. »

Dans la salle de danse, on ne savait rien de positif sur l'accident dont le salon de la grande loge venait d'être le théâtre. Mais on se doutait déjà de quelque chose. Il y a des moments où il semble qu'un certain courant électrique parcourt les foules et les avertit. Des groupes stationnaient au pied de cette loge, où l'on ne voyait plus personne, et dans laquelle toute animation s'était subitement éteinte. Devant la porte, et dans tout le couloir du premier étage, des curieux et des indiscrets passaient et repassaient, voulant voir, voulant savoir.

Dans le salon qui, de salle à manger, s'était transformé tout à coup en chambre mortuaire, les hommes regardaient le marquis avec une sorte de stupeur, et, se sentant incapables de lui porter secours, se tenaient immobiles à quelques pas de lui. Quant aux femmes, tremblantes, effarées, elles regardaient de loin, comme terrifiées par ce spectacle de la mort prochaine. Seule Mme de Pierrefîtte, qui se regardait un peu comme la maîtresse de la maison, et la princesse Rosalis, plus amie du marquis que les autres personnes présentes, vinrent se mettre à la disposition du docteur, et s'offrirent pour accompagner le malade, que l'on allait ramener près de sa fille.

Cependant un garçon de salle vint avertir que la voiture commandée par M. de Caussade était avancée. On roula le marquis dans une couverture empruntée au magasin des accessoires, et on l'emporta, avec toutes sortes de précautions, à travers la foule étonnée des dominos, des débardeurs, des turcs, des pierrots, des chicards et des titis, qui se croisaient avec ce cortège lugubre, en lie saluant d'une rumeur vague.

Le casino municipal n'a pas de cour intérieure dans

laquelle on puisse faire entrer la voiture. Il fallut donc porter à bras le marquis des Aiglons, toujours sans connaissance, jusqu'à la calèche qui l'attendait sur la place, où se pressait une foule grouillante et gouailleuse, rassemblée aux abords du palais, pour voir passer les masques.

En apercevant cet homme, que Ton emportait comme une masse inerte, ces héros du carrefour et de la rue, à qui les gens riches n'inspirent que des sentiments d une bienveillance douteuse, s'imaginèrent qu'ils avaient devant eux un viveur ayant trop soupe, et, comme il arrive toujours en pareil cas, ils l'accueillirent avec des huées.

« Heureusement qu'il ne les entend pas! » murmura M. de Caussade, tout en aidant le docteur à disposer les coussins de façon à former une espèce de lit, capable de rendre moins pénible au malade le trajet, d'ailleurs assez court, qui sépare le Casino municipal de la Promenade des Anglais.

La princesse Rosalis et Mme de Pierrefitte, nous l'avons déjà dit, s'étaient oflFertes avec autant d'empressement que de bonne grâce pour accompagner leur ami.

Mais le docteur, à qui M. de Caussade venait de faire sentir une pression de main énergique, répondit que le malade avait surtout besoin de repos et de silence, et qu'il les priait de garder leur bonne volonté pour un peu plus tard. L'assistance de M. de Caussade lui suffirait pour la nuit.

Quelques minutes plus tard la calèche s'arrêtait avec son sinistre fardeau devant la porte de l'hôtel où le marquis était descendu avec sa fiJle.

Le garçon de garde, qui bâillait dans le vestibule, accourut pour ouvrir la portière; mais en apercevant

ce corps inanimé, étendu sur les coussins, et ne donnant déjà plus signe de vie, il crut qu'on lui ramenait un cadavre et recula d'un pas.

« Ce n'est rien, dit le docteur, un simple évanouissement. Ne faites pas de façons I Nous allons transporter M. le marquis dans sa chambre, où il ne tardera pas à reprendre ses sens.

— Faites appeler la femme de chambre de Mlle de Quincy, dit à son tour le comte de Caussade, qui venait de mettre pied à terre. »

Et comme le garçon, encore ahuri, semblait hésiter :

« Vous ne m'avez donc pas entendu ? fît l'impétueux jeune homme, en lui mettant une main sur l'épaule, avec un geste d'autorité. Tâchez de faire ce que je vous dis, et faites-le vite I »

Il n'y avait rien à objecter à un ordre donné avec tant de netteté et de précision : il fallait tout simplement l'exécuter. C'est ce que fit le garçon si énergiquement mis au pas.

Le marquis occupait un grand appartement au rezde-chaussée de l'hôtel, et la femme de chambre de Mlle de Quincy logeait dans un cabinet, tout près de la chambre de sa jeune maîtresse.

Comme elle avait le sommeil assez léger, elle entendit le premier coup de sonnette, et, pensant que le marquis, revenu du bal, avait besoin de ses services, elle fit une toilette sommaire, et accourut à l'antichambre.

« Ouvrez, mademoiselle Victoire, dit le valet de pied, qui reconnut son pas à travers la porte.

— Qu'y a-t-il donc? demanda celle-ci, vaguement inquiète, tout en tirant le verrou.

— C'est M. le marquis que l'on rapporte. 11 n'a pas

l'air d'en mener large. 11 est avec deux messieurs, qui m'ont chargé de vous appeler. »

La femme de chambre, la porte une fois ouverte, ne laissa point que d'éprouver un assez vif étonnement en apercevant, à pareille heure, M. de Caussade, qu'elle ne connaissait point, debout sur le seuil de l'antichambre, et paraissant attendre.

« M. le marquis s'est trouvé mal il y a quelques instants, dit le comte ; nous avons dû le faire sortir du bal, pour le ramener ici. Mais il n'est pas encore revenu à lui. Nous allons le mettre sur son lit, et lui donner les soins que réclame son état. Où est sa chambre?

— La voici ! répondit la jeune femme, en ouvrant la porte d'une vaste pièce, haute de plafond, et prenant jour sur la promenade par deux larges fenêtres.

— Très bien, allumez partout. »

Pendant qu'elle exécutait ces ordres, M. de Caussade, le docteur et le valet de pied transportaient le marquis, le déshabillaient en un tour de main, et l'installaient dans son lit.

« Vous m'avez dit que Mlle de Quincy était à l'hôtel? fit le docteur en s'adressant à M. de Caussade.

— Oui, elle accompagne son père.

— Il est indispensable qu'elle soit prévenue I fit le médecin.

— Immédiatement?

— Oui. L'état du malade est trop grave pour que je puisse accepter la responsabilité du moindre retard.

— Vous entendez? dit le comte à la femme de chambre; allez réveiller mademoiselle; prévenez-la, avec toutes sortes de précautions, que son père s'est trouvé souffrant, et qu'il désire lui parler. Mais

SOUS aucun prétexte ne Tamenez ici I Avez-vous un salon ?

— La salle à manger est à deux fins.

— C'est bieni vous y conduirez mademoiselle et vous viendrez me prévenir quand elle s'y trouvera. »

M. de Caussade revint au docteur.

« Eh bien! lui demanda4-il, comment le trouvezvous ?

— Toujours dans le même état. Ni sensibilité ni connaissance. Quel parti allez-vous prendre?

— Je veux me dévouer à lui... à cause d'elle I

— C'est d'un grand cœur 1

— Après tout, dans la position où il est, je vaux bien pour lui un infirmier d'hôpital !

— Vous valez cent fois mieux.

— Vous savez bien que je suivrai vos instructions avec une exactitude que vous ne trouveriez chez personne.

— Pour cela, j'en suis sûri

— Vous aurez donc une certaine confiance en moi comme garde-malade?

— Une confiance absolue.

— C'est tout ce que je voulais savoir ! — Maintenant, je ne vous demande plus qu'une chose. Livrez ce malheureux à mes soins. J'adore sa fille! et j'ai quelque raison de croire que je ne lui suis point indifférent. — Vous connaissez ma situation dans le monde. J'ai une belle fortune, et je porte bien un nom honorable. Mon plus ardent désir est d'épouser MUedeQuincy, et je regarde comme un bonheur de pouvoir, dans le malheur qui la frappe, lui donner une preuve de mon profond attachement.

— Je vais arranger la chose comme vous le souhaitez.

Je suis trop heureux de pouvoir rendre service à trois personnes à la fois. »

Le docteur parlait encore lorsque la femme de chambre vint frapper à la porte. Le comte de Caussade alla lui ouvrir.

« Mademoiselle attend monsieur, » fit-elle en s'inclinant devant lui.

Jacques la suivit jusqu'au seuil de la salle à manger.

« Mademoiselle est ici ! » dit-elle en se retirant.

M. de Caussade entra dans une pièce assez grande, et il aperçut en face de lui, debout, appuyée à Tangle de la cheminée, Mlle de Quincy, très pâle, en proie à une émotion qu'il lui eût été difficile de cacher, car elle faisait trembler ses belles mains.

« Qu'arrive- t-il donc ? Qu'est-ce qui se passe? Mon père! où est-il? Monsieur I monsieur, je vous en prie ! ne pouvez-vous me conduire près de lui ? »

Toutes ces questions se pressèrent sur ses lèvres, et elle les adressa toutes à la fois, pour ainsi dire, à celui qui entrait, et avant même de l'avoir reconnu sous la lumière avare de cette grande pièce insuffisamment éclairée par une seule bougie.

« J'espère que ce ne sera rien, mademoiselle ; un simple étourdissement, » répondit M. de Caussade, en faisant quelques pas vers elle.

Au son de cette voix, qui remuait tant de souvenirs en elle, Mlle de Quincy releva la tête, et se rapprochant vivement du jeune homme :

« Vousl dit-elle, vous ici, à pareille heure 1...

— Seriez-vous donc fâchée de m'y voir?

— Ne dites rien qui soit indigne de vous et de moi I fâchée de vous voir ? Oh ! vous savez bien que non ! — Mais en vérité, je suis bouleversée ; je ne comprends

rien atout ce qui arrive... Expliquez-moi un peu..., et, d'abord, où est mon père ?

— Votre père est tout près d*ici — dans sa chambre à coucher...

— Oh ! je veux le voir I s'écria Mlle de Quincy, en s'élançant vers la porte...

— Vous le verrez tout à l'heure, et moi-même je vais vous conduire près de lui, dit M. de Caussade, qui lui barra résolument le chemin.

— Pourquoi voulez-vous m'empècher ? reprit la jeune fille, d'une voix dans laquelle il y avait des larmes, et aussi des prières.

— Je ne vous empêcherai jamais de rien faire de ce qui vous conviendra, mademoiselle. Je désire seulement que vous me permettiez de vous prévenir...

— Ehl de quoi donc, grand Dieu I... mais vous ne dites rien ; vous voyez donc bien que vous me trompez ! Il est mort I il est mort I

— Non ! rassurez- vous ! il n'est pas mort... mais il a eu une attaque, qui, pour un moment... la chose sera certainement sans durée... l'a défiguré quelque peu... c'est pourquoi, je voulais vous prévenir... vous éviter un saisissement.

— Vous êtes bon et je vous remercie... Mais je suis moins faible que vous ne le croyez. C'est mon père ! et il soufifre 1 Ma place est près de lui. Je ne me préoccupe pas du reste.

— Venez I » fit le comte de Caussade, qui s'effaça pour la laisser passer.

Elle courut vers la chambre, poussa vivement la porte, et s'élança vers le lit, sans même regarder le docteur, qui se tenait au chevet du malade.

« Pardon, mademoiselle, lui dit celui-ci, avec beaucoup de douceur, et en même temps beaucoup de fer-

meté ; monsieur votre père, dans l'état où il se trouve, a un extrême besoin de ménagements ; il ne lui faut ni émotion ni commotion. Donc, soyez calme, je vous en supplie... c'est en son nom que je vous le demande.

— Oh ! je serai calme, docteur ; très calme, je vous le jure ! mais rassurez-moi ! et, si vous ne le pouvez pas, au moins instruisez-moi I Vous comprenez bien qu'il faut que je sache tout, moi sa fille I... et je ne sais rien I

— Je ne dois pas vous cacher, mademoiselle, que monsieur votre père vient d'être frappé d'une attaque assez grave... sans qu'il y ait, cependant, de péril immédiat. Avec le temps, vous pouvez espérer un rétablissement complet. Mais votre cher malade aura besoin de beaucoup de ménagements et de soins.

— Parlez ! docteur, je vous écoute ! commandez, je vous obéirai I

— Je sais, répondit le médecin, en enveloppant le jeune et beau couple du même regard, sympathique et bienveillant, que vous êtes deux ici qui ne demandez qu'à bien faire, et je m'en rapporterai à vous pour l'exécution minutieuse de tout ce que j'aurai prescrit. »

Il parlait encore, lorsque le maître de l'hôtel se présenta à son tour dans la chambre.

Il avait pour le marquis des Aiglons une considération en rapport avec le montant de son addition, et prévenu de la position critique dans laquelle celui-ci se trouvait, il accourait, malgré Theure avancée, pour se mettre à la disposition de la jeune fille.

« Nous acceptons pour l'avenir, dit le docteur, avec son grand air d'autorité. Pour le présent nous ne pouvons que vous remercier de votre bonne volonté. A nous quatre, nous suffirons bien à la besogne pressante. »)

Sans plus tarder, il encama une médication énergique, qui ne parut, du reste, donner aucun résultat immédiatement appréciable. Les applications de glace sur la tête et les sinapismes aux jambes furent également inutiles : rien ne put ramener la plus légère manifestation de la vie dans ce corps que Ton aurait déjà pu prendre pour un cadavre s'il n'avait conservé la chaleur du sang et les battements du pouls.

« Je ne vois plus rien à tenter pour le moment, dit le docteur en consultant sa montre. Je vais rentrer, car j'ai une consultation demain à huit heures, et j'ai besoin de prendre quelque repos. Il faut continuer le traitement sans y rien changer. Vous m'avez bien compris, n'est-il pas vrai, mon chermonsieur de Caussade ? Vous renouvellerez la glace quand elle sera fondue, et vous changerez les sinapismes toutes les deux heures. La situation présente n'ofifre aucun danger ; mais je ne prévois pas de changement possible d'ici quelque temps. »

Et comme Mlle de Quincy fit un geste, dans lequel il y avait tout à la fois de la terreur et du découragement :

« Ahl mademoiselle, lui dit-il, avec autant de douceur que de bonté, je sais bien que je suis un barbare, ou, du moins, que je dois en avoir l'air à vos yeux. Mais, voyez-vous I je suis, avant tout, un homme loyal et sincère, et, pour rien au monde, je ne voudrais vous donner une espérance qui pourrait se changer en déception. Dans des cas comme celui-ci le grand guérisseur, c'est le temps I II pourraitbeaucoup sans nous; nous ne pourrions rien sans lui. Je crains que quelques jours ne s'écoulent sans amener une amélioration notable dans l'état de monsieur votre père. Mais c'est déjà beaucoup que le mal n'empire point.

Du reste Tadmirable constitution de votre cher malade nous permet d'espérer beaucoup. Il est de taille à résister à plus d'un assaut comme celui-ci, et à revenir de plus loin. Vous me reverrez tantôt, entre dix et onze heures. S'il survenait quelque complication, que je ne prévois point d'ailleurs, M. de Gaussade me ferait avertir aussitôt. Je laisse M. le marquis entre ses mains; je n'en connais point de plus dévouées, et vous pouvez lui accorder toute votre confiance. »

Le docteur se leva sur ces mots, comme un homme qui n'avait plus rien à dire, prit son chapeau, et se prépara à quitter la chambre.

Mais la pensée de rester ainsi en télé à tête avec l'homme dont elle se sentait aimée, et qu'elle-même, à son tour, elle aimait déjà, ne laissa point gue de jeter l'honnête et pure jeune fille dans un trouble profond.

« Je n'oserai jamais, balbutia-t-elle, condamner M. de Gaussade à une aussi pénible corvée.

— Vous ne le condamnez à rien du tout ! reprit le docteur avec une certaine brusquerie... G'est moi qui vous l'impose, parce que j'ai besoin d'avoir près de votre père quelqu'un dont je sois sûr comme de moimême... Mais, ajouta-t-il, avec un peu de malice, et en baissant la voix, pour prendre le ton des confidences, si vous avez une répugnance par trop invincible contre l'aide que j'aurais choisi entre mille, dites-le-moi franchement I Une nuit est bientôt passée, surtout quand on la commence aussi tard que nous avons fait, et, dès demain, je donnerai un remplaçant à l'auxiliaire qui aura été assez malheureux pour ne pas mériter vos bonnes grâces. »

Le docteur, qui semblait fort pressé^ sortit sans même attendre la réponse de Mlle de Quincy.

Les deux jeunes gens se trouvèrent bientôt en tête à tête, à faire la veillée suprême auprès de cette couche presque funèbre ; mais il y a longtemps qu'on Ta dit : « L'amour est plus fort que la mort ! » Quand ils se virent seuls ainsi tous deux, obéissant à un mouvemeiy, instinctif, auquel leur volonté n'eut aucune part, ils échangèrent un long regard, profond, silencieux, plein de choses très douces, que peut-être ils n'auraient pas osé se dire tout haut, et que tous deux entendaient. Mais la situation vraiment étrange dans laquelle le hasard les mettait en ce moment ne laissait point que de les embarrasser quelque peu l'un et l'autre. Heureux de revoir Mlle de Quincy et de se sentir près d'elle, Jacques ne pensait point qu'il fût à propos de gâter par des mots, qui resteraient audessous de la réalité, la joie sans borne qui remplissait en ce moment son âme.

Non moins émue, mais plus troublée encore. Blanche eut peur de ce silence, et, persuadée qu'il fallait dire quelque chose, elle lui exprima toute sa reconnaissance, et le remercia de ce qu'il faisait pour elle.

« Pourquoi, répondit-il, en lui prenant la main, savoir gré de quelques heures qu'il vous donne à celui dont la vie entière vous appartient?

— Vous avez raison, dit Mlle de Quincy, et je comprends que je devrais accepter tout simplement ce que vous m*offrez avec tant de bonne grâce ; mais je ne puis m'empécher de songer à ce qu'il y a parfois d'étrange dans la destinée. Il y a quelques jours à peine nous étions complètement étrangers l'un à l'autre... et voilà que, tout à coup, nos vies se sont si intimement, si étroitement mêlées, que dans cette nuit, si terrible et si douloureuse, c'est vous — et vous seul — que je trouve auprès de moi, comme mon soutien, ma consolation et mon appui I

— Vous en plaignez-vous, mademoiselle? lui demanda le jeune homme, qui avait pris sa main, et qui la contraignit doucement à relever la lète et à le regarder.

— Non I répondit-elle ; Dieu ne m'a pas fait une âme d'ingrate, et je sais apprécier tout ce qu'il y a en vous de dévouement et de bonté : je suis très reconnaissante des marques que vous voulez bien m'en donner, et mon seul regret est de les recevoir avant de les avoir méritées.

— Ne parlez pas ainsi! dit M. de Caussade; de tels sentiments ne seraient dignes ni de vous, ni de moi... S'ils ont pu se glisser un seul instant dans votre cœur, je vous conjure de les en chasser. Nous voici réunis — plus tôt, je l'avoue, que je n'aurais osé l'espérer, — dans le but de soulager d'abord, et, plus tard, de sauver un père pour lequel je vous ai vue trembler. Cette communauté dans la même pensée, et cet effort vers le même but, vont, pour quelque temps, nous isoler du reste du monde, et créer entre nous un lien doux et fort. Je sens que la vie ne pourrait pas me donner davantage. Laissons donc faire les événements : ils ont trop bien commencé pour ne pas bien finir 1 »

n TRAGIQUES AMOURS.

Blanche trouva sans doute que M. de Caussade avait raison, car elle ne fît aucune objection à ce qu'il venait de lui dire. Plus d'une fois déjà elle avait remarqué que, lorsqu'il semblait ne parler que pour lui, c'étaient ses propres pensées à elle qu'il exprimait, et elle voyait là comme une nouvelle preuve de l'entente secrète qui existait déjà entre leurs âmes à tout instant. Aussi, cette veillée suprême, près d'un malade si gravement atteint que l'on pouvait tout craindre, fut-elle pour tous deux pleine, tout à la fois, d'angoisses et de délices.

A plusieurs reprises, M. de Caussade, qui se sentait capable de suffire seul à la tâche, avait invité Mlle de Quincy à se retirer; mais sans pouvoir obtenir qu'elle y consentît.

« Non, lui disait-elle, c'est mon père, et je ne puis céder à personne, même à vous, la place qui m'appartient auprès de lui. »

A l'aube, cependant, la voyant toute pâle, et prête à défaillir, il la supplia avec tant d'instances qu'elle consentit enfin à prendre un peu de repos.

Quant à lui, resté seuLen tète à tête avec le malade, dont l'état ne subissait aucun changement, toujours inerte, sans mouvement, sans connaissance et sans vie apparente, il réfléchissait profondément à tous ces événements, étranges, inattendus, qui pouvaient avoir une telle influence sur sa destinée.

« Et dire, pensait-il, que cet homme dont je tiens maintenant le sort entre mes mains; que je soigne; que j'aiderai peut-être à sauver, pourra, dans quelques jours, faire d'un mot le bonheur ou le malheur de ma vie I »

Il s'approcha du lit sur lequel le marquis reposait, toujours inanimé, et le regarda avec plus d'attention

qu'il n'avait encore pu le faire jusque-là. Le masque était vraiment beau, et le visage du père et celui de la fille étaient également remarquables par la même pureté classique. C'étaient, chez tous deux, le même front noblement coupé; la même ligne du profil, correcte, élégante et fine; la même bouche, d'un dessin très ferme et très nettement arrêté; le même menton, annonçant une volonté énergique et des résolutions inflexibles. — Mais la ressemblance s'arrêtait aux traits, et l'expression était complètement différente. Chez rhomme, usé, surmené par la vie, un je ne sais quoi de hautain, de dur, d'amer et de sarcastique, remplaçait l'adorable tendresse qui faisait le charme du visage de Mlle de Quincy, vraiment adorable dans sa grâce virginale.

Le garde-malade improvisé tombait de fatigue; mais il était toujours ferme et fidèle à son poste, qu'il n'avait pas quitté un seul instant, quand le docteur revint le lendemain.

Il examina le patient avec cette attention perspicace, à laquelle rien n'échappait, et qui lui avait valu son grand renom d'oracle infaillible.

« Ni bien ni mal ! dit-il avec un hochement de tête d'assez mauvais augure, à Jacques de Caussade, dont le regard l'interrogeait encore plus que la parole. Je ne vois chez lui aucun changement ni dans un sens, ni dans l'autre. C'est toujours la même insensibilité et la même atonie. Il ne vit plus de la vie extérieure, de la vie de relation, comme nous disons dans notre charabia. Et cela peut durer ainsi deux jours ou deux ans. Cela vous donne à penser, n'est-il pas vrai? Quel parti allez-vous prendre ?

— A cause d'elle, je resterai près de lui 1

— C'est une vraie passion, alors?

— Je n'ose vraiment pas me servir d'une pareille, expression. On l'a trop souvent profanée I Mais je vous avoué que cette aimable créature me rendrait capable de tous les dévouements.

— C'est de l'amour, ou je ne m'y connais pas ! » dit le grand praticien, qui passa une main sur son front

avec le geste rêveur de Thomme de science, qui se demande parfois si la science est vraiment tout dans la vie, et s'il n'y a point au-dessus d'elle quelque chose de plus grand et qui vaut mieux.

Ace moment, Mlle de Quincy, après avoir, plus d'une fois déjà, envoyé prendre des nouvelles de son père, vint en chercher elle-même. Les inquiétudes, la fatigue et l'angoisse de cette nuit cruelle avaient laissé des traces visibles sur son beau visage : un cercle de bistre cernait ses yeux, battus par l'insomnie, et la pâleur de ses joues n'accusait que trop éloquemment l'angoisse qui bouleversait son âme.

En la voyant entrer les deux hommes se levèrent, également frappés l'un et l'autre de ce qu'il y avait de saisissant dans son aspect. Elle avait pour eux je ne sais quel caractère d'apparition. Il eût été difficile de se figurer une plus noble image de la douleur.

Après avoir salué le médecin et serré la main de M. de Caussade, elle courut à son père, et demeura glacée d'effroi, en apercevant au grand jour son visage ravagé.

« Il est bien mal, n'est-ce pas? dit-elle au docteur, en lui jetant un regard timide.

— Son état n'a pas empiré depuis hier; mais le mieux n'est pas non plus très sensible. Le rétablissement exigera beaucoup de temps et de soins.

— Les soins ne lui manqueront pas, et je ne regarderai ni à mes jours ni à mes nuits! s'écria Blanche, avec une exaltation généreuse, qui la transfigura, en quelque sorte, en faisant passer sur ses traits le rayonnement de son âme.

— Mademoiselle, poursuivit le docteur, rien de ce qui est beau et bien ne peut me surprendre de votre

part. Votre dévouement me rassure. C'est surtout par Taffection que Ton sauve les malades, et vous aimez assez votre père pour le guérir. Vous aurez, du reste, un auxiliaire précieux, pour lui donner tous les soins que réclame son état. J'ai placé près de vous un autre moi-même, que vous trouverez toujours, chaque fois que vous aurez besoin de lui ; je le connais trop bien pour n'être pas certain que son plus grand désir est de vous être utile.

— J'en suis bien convaincue, répondit Mlle de Quincy, qui sentit une légère rougeur monter à ses joues ; mais ce n'est point sans quelque scrupule que je dérobe à M. de Caussade un temps dont il lui serait si facile de faire un plus agréable emploi.

— Chacun est juge de son bonheur, répliqua le jeune homme; mais si vous me croyez digne de partager la tâche qui s'impose à votre piété filiale, vous me le prouverez, mademoiselle, en acceptant comme j'offre — avec toute la confiance et toute la sincérité d'un cœur loyal, qui croit aux autres, parce qu'il sent que les autres doivent croire en lui. »

Ceci avait été dit avec une telle ardeur, et un tel élan de jeunesse et de chevaleresque enthousiasme que, malgré sa chaste réserve et sa discrétion de fille bien élevée, Blanche se sentit emportée tout à coup par un courant d'irrésistible sympathie.

« Je vous remercie et j'accepte 1 répondit-elle, en mettant dans la main du comte de Caussade une main fluette et mince, un peu fiévreuse en ce moment, et sur laquelle il imprima un baiser sincère.

— Le traité est signé! dit le médecin, avec une bonhomie qui n'allait peut-être pas sans un peu de malice; nous verrons maintenant laquelle des deux

hautes parties contractantes se montrera la première infidèle à ses engagements.

— Ni Tune ni l'autre, j'en suis sûre 1 fit Mlle de Quincy, avec une confiance qui mit au cœur de M. de Caussade autant de joie que d'orgueil.

— Votre bon accord me rassure complètement sur Tefficacité des soins que vous allez donner à notre malade, fit le docteur en se levant; mais je voudrais le voir dans une retraite un peu plus paisible que cet hôtel.

— Voilà, dit Mlle de Quincy, une ordonnance bien facile à suivre ! Nous avons à Fréjus une villa où nous passons nos hivers, et dont l'installation est parfaite. Nous irons nous y établir dès que vous nous en aurez donné la permission.

— Nous déciderons tout cela demain, » ditle docteur. Mlle de Quincy reçut ce jour-là beaucoup de monde.

Les uns venaient par intérêt pour le marquis et pour sa fille, tous deux si cruellement éprouvés. Les autres n'obéissaient qu'à un vulgaire sentiment de curiosité, et, sachant que, la veille au soir, M. de Caussade avait reconduit le marquis à son hôtel, ils voulaient savoir aussi ce que l'on avait fait de lui au milieu de ces préoccupations si terribles.

Mais le comte veillait déjà avec un soin jaloux sur la réputation de celle qui s'était fiée à sa discrétion et à son honneur. Il fit fermer pour tout le monde la chambre de son malade, qu'il ne quitta point d'une minute, et qu'il ne laissa voir à personne.

Quant à Mlle de Quincy elle reçut dans un des salons de l'hôtel, dont elle s'était assuré la possession exclusive pour la journée.

La princesse Rosalis se présenta une des premières, et insista pour être admise auprès du marquis. Mais

Blanche allégua la défense absolue du médecin, et fit respecter la consigne.

Cependant, elle ne crut point devoir user de la même réserve envers Mme de Pierrefitte, qu'elle regardait comme une amie, et dans laquelle peut-être elle voyait déjà une confidente pour Tavenir. Aussi, profitant d'un instant où elle se trouvait seule avec cette personne aimable et sûre :

« Voulez-vous le voir? lui demanda- t-elle...

— Si ce n'est pas une indiscrétion...

— Venez ! »

Quoiqu'elle fût trop femme du monde pour laisser deviner ses impressions, quand elle devait les cacher, Mme de Pierrefitte ne parvint point cependant à dissimuler complètement sa surprise en apercevant M. de Caussade installé au chevet du marquis.

Blanche comprit qu'une explication était nécessaire, et, bien qu'on ne la lui demandât point, avec cette droiture et cette loyauté qu'elle apportait dans tous les actes de sa vie, elle alla d'elle-même au-devant, et relevant sur Mme de Pierrefitte ses beaux yeux sincères :

« M. de Caussade, en qui le docteur Dieudonné a toute confiance, s'est mis à ma disposition, lui ditelle, avec un tel dévouement et une telle bonté que, dans les circonstances si pénibles et si difficiles où je me trouve, j'ai accepté s^es bons offices comme il me les offrait, sans hésitation.

— Vous avez eu raison, dit Mme de Pierrefitte. Personne ne se trompera sur les bonnes intentions de M. de Caussade. Je lui donnerais ma signature s'il en avait besoin.

— On le croit sur parole ! » dit Blanche, non sans rougir un peu.

Mme de Pîerrefitte faisait grand cas du comte de Gaussade, qu'elle tenait pour un fort galant homme, et dont la situation dans le monde devait offrir à une femme toutes les garanties désirables de bonheur.

Cependant, quand elle se trouva seule avec Mlle de Quincy, elle ne put résister au désir de la taquiner quelque peu.

« Dites-moi, ma mignonne, lui demanda- t-elle, est-ce que vous avez l'intention de garder bien longtemps ce jeune infirmier à votre service ?

— Croyez-vous, chère madame, qu'il me serait facile d'en trouver un meilleur?

— Je ne le crois pas ; mais une chose m'inquiète.

— Eh! laquelle doûc ?

— La question des honoraires I

— On ne la traite, en général, qu'après la guérison.

— Vous avez raison ; mais il faut toujours finir par payer !

— Et vous me croyez insolvable?

— Non ! mais s'il est trop exigent.

— Je vous choisirai pour arbitre !

— Allons! je vois que vous avez réponse à tout, et que l'on ne vous prendra pas sans vert. Adieu, ma chérie ! »

La journée fut meilleure pour le malade, et le lendemain, à l'heure de la visite, le docteur se montra plus satisfait. Sans que le retour de la connaissance fût complet encore, il y avait dans l'œil du marquis une lueur d'intelligence renaissante, faible encore sans doute, mais donnant déjà une étincelle d'espoir. Le corps lui-même, engourdi depuis quarante-huit heures dans les liens de la paralysie, semblait éprouver maintenant une sorte de détente rassurante.

« Le transport est désormais possible, dit le mé-

decin à Mlle de Quincy, et vous pouvez vous préparer à partir demain. Je reviendrai vous donner mes dernières instructions et présiderai moi-même à l'installation, dans le wagon des malades, que vous aurez soin de faire retenir aujourd'hui même. Je préviens mon confrère de Fréjus, qui se trouvera à l'arrivée du train. C'est un homme habile et prudent, en qui vous pouvez avoir toute confiance. Si M. de Caussade, qui vous a été déjà si utile, peut vous donner encore un peu de son temps, gardez-le I II est toujours bon d'avoir un homme sûr près de soi.

— Je suis trop heureux que mademoiselle consente à m'employer un peu, dit le comte d'un air bon enfant, car je ne sais que faire de ma vie, et je suis vraiment très reconnaissant aux bonnes âmes qui veulent bien en prendre un morceau de temps en temps. »

Sur tout le littoral méditerranéen, depuis Fréjus jusqu'à San Remo, la voie ferrée ressemble à l'allée d'un parc; le train circule entre une double haie parfumée. Partout des fleurs. C'est un mois de mai perpétuel. La campagne n'existe plus, tantelle estbâtie. Devant vous, derrière vous, sur la colline et dans le vallon, partout, se succèdent des habitations de plaisance de toutes les formes, de tous les styles et de tous les pays, comme de toutes les époques. L'isba russe s'élève à côté du donjon féodal ; le castel de la Renaissance fait vis-à-vis au pavillon Louis XVI, et le cottage anglais flirte avec la villa italienne. La rivière de Gènes rivalisera bientôt avec nos grands boulevards, et le jour n'est pas loin où la plus belle rue du monde réunira, par une suite ininterrompue de palais et d'hôtels, Marseille et la Spezia.

Toutes ces constructions, qui nous offrent les plus curieux spécimens de l'art de bâtir, s'orientent vers le midi, avides de capter ses rayons dont elles aspirent la bienfaisante chaleur. Tout à l'entour, la terre se couvre d'une abondante et souriante végétation, et pour peu qu'il ait de la voix, l'amoureux, sans être roi d'Espagne, peut chantera sa favorite :

« Ici tu marches sur des fleurs 1 »

La villa des Jasmins, qui appartient au marquis des Aiglons, est située à mi-côte, à quelques centaines de

mètres au-dessus de Fréjus. Sans prétentions architecturales et sans visées artistiques, elle réunit toutes les conditions de confortabilité et de bien-être que peuvent souhaiter des gens habitués aux recherches de la grande existence. Ses appartements, vastes et bien aérés, dominent toutes les expositions, suivent le soleil dans son cours, et embrassent tous les points de Thorizon. Le jardin, grand comme un parc, réunit dans un merveilleux ensemble les productions de tous les climats. Deux jasmins gigantesques tapissent toute la grande façade, s'enlacent comme de souples lianes aux colonnes du péristyle, montent à Tassaut des balcons, étendent jusqu'au toit leur tapis de verdure étoile d'argent, et enveloppent de fleurs et de parfums la maison à laqueUe ils ont donné leur nom.

C'était là que Blanche passait tous ses hivers, et, d'année enannée, elle s'y plaisait davantage. C'est là qu'elle avait fait ses premiers rêves de jeune fille, — ces rêves incertains et vagues, qui ne se précisent point dans la pensée timide encore. Maintenant, une fois calmées les inquiétudes de sa tendresse filiale, que d'heures charmantes n'y passerait-elle point, dans la compagnie de celui qui venait de lui donner tant de preuves d'affection discrète.

Plus d'une fois ces souriantes idées effleurèrent l'esprit de Mlle de Quincy, dans le trajet, d'ailleurs assez court, qui sépare Nice de Fréjus, tandis qu'elle surveillait attentivement son père placé sur un lit suspendu au milieu du wagon, entre elle et M. de Caussade.

Les deux jeunes gens se parlaient peu, mais ils se regardaient davantage.

Blanche trouva le moyen de prévenir son compagnon qu'ils ne seraient pas seuls à la villa, comme à l'hôtel de Nice.

« J'ai, lui dit-elle, une sœur de mon père, qui ne s'est pas mariée, pour me servir de mère ; elle est bonne comme les anges; elle m'adore et elle vous aimera bien. Elle serait déjà venue nous rejoindre à Nice, bien qu'elle n'aime guère le séjour de cette ville bruyante, où elle ne m'accompagne jamais, si elle n'avait été à deux cents lieues de nous, retenue près d'une vieille parente, très souffrante en ce moment ; mais je lui ai envoyé une dépêche; elle quittera tout pour mon père, et je ne doute point qu'elle ne nous attende à la station. »

Quand on arriva en gare, un personnage grave, tout de noir habillé, et qui n'était autre que le premier médecin de la ville, vint se présenter à la portière du wagon, et, saluant avec toutes les marques du plus affectueux intérêt Mlle de Quincy, à laquelle, plus d'une fois déjà, il avait donné ses soins :

« J'ai reçu, lui dit-il, la lettre de mon éminent confrère et ami, M. le docteur Dieudonné, et, d'après la demande qu'il m'en a faite, je suis venu, mademoiselle, me mettre à vos ordres.

Permettez-moi, ajouta-t-il, de monter près de vous, et d'examiner M. le marquis pendant la manœuvre. On va détacher votre wagon, qui occupe la queue du convoi, et c'est seulement après le départ du train que Ton procédera au transbordement du malade. »

Et, se mettant tout de suite en besogne, le médecin tâta le pouls, inspecta le visage et palpa les membres du patient.

« Monsieur votre père n'est pas aussi mal que je l'aurais cru, dit-il à Blanche, qui attendait avec une anxiété visible le résultat de cette première entrevue. La fatigue du voyage a nécessairement amené une certaine

surexcitation nerveuse : mais Tétat général me permet d'espérer beaucoup. »

Le docteur parlait encore quand Mlle de Quincy s'écria tout à coup :

« Ma tante 1 »

Une femme de très petite taille, et légèrement contrefaite, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir grand air, et de porter haut, sortait de la salle d'attente, et s'avançait sur le quai.

Blanche sauta légèrement de wagon, courut à elle, et l'étreignit dans ses bras.

« Ne t'effraie pas, bonne petite tante, lui dit-elle, dès qu'elle put parler. Il va mieux et j'ai bon espoir. Mais si tu savais par quelles transes j'ai passé 1

— Et je n'étais pas là I enfin, maintenant, nous allons être deux à le soigner.

— Trois 1 pensa Blanche. Mais elle garda cette réflexion pour elle seule. »

Mlle Béatrix de Quiucy, la tante de Blanche, était une nature délicate et faible, qui avait des nerfs, qui le savait, et qui les craignait. Elle eut peur sans doute du spectacle qui l'attendait, car elle n'osa pas s'approcher du wagon, où son frère se trouvait encore, et elle se tenait à quelque distance avec une sorte de réserve timide ; elle laissa aux gens de la gare et à ses domestiques le soin d'installer le malade dans une grande calèche de louage, destinée aux excursions des familles nombreuses, et dont les dimensions vastes permettaient d'établir, avec des coussins habilement disposés, une sorte de lit, grâce auquel on pouvait transporter le malade, sans aucun inconvénient, de la station à sa villa.

Quand il fut placé entre le médecin de Fréjus et M. de Gaussade, qui paraissait déjà fort bien s*enten-

dre avec le confrère du docteur Dieudonné, grâce aux insinuations délicates du post-scriptum par lequel le parisien avait terminé sa lettre au médecin de province, elle vint timidement regarder son frère, lui serra la main sans rien dire, salua le docteur, jeta à M. de Gaussade un coup d'œil dans lequel il y avait tout à la fois beaucoup de curiosité et un peu d'inquiétude, et, s'adressant au cocher:

« Partez, lui dit-elle, et prenez garde de n'aller qu'au pas.

— Je n'ai pas besoin de vous le recommander 1 » dit Blanche à M. de Gaussade, avec une expression de physionomie qui révélait assez la profonde entente des deux âmes.

Elle alla ensuite s'asseoir près de sa tante dans une Victoria légère, qui servait à leurs promenades, et toutes deux filèrent aux rapides allures vers la villa des Jasmins.

vu

Mlle Béatrix de Quincy était la sœur cadette du marquis des Aiglons. Agée maintenant de quelque cinquante ans, souffreteuse pendant toute sa jeunesse, elle n'avait pas vu, comme il arrive quelquefois, sa santé se raffermir, aux approches de la maturité. Douée d'une sensibilité profonde, portant sur un corps sans force et sans grâce une tête qui avait été tout simplement adorable, pour la pureté de ses traits, et qui avait gardé le charme céleste d'une expression vraiment angélique, elle avait compris de bonne heure que le monde des idéales tendresses et des radieuses amours était fermé pour elle, et elle s'était contentée de le regarder de loin, avec un sourire mélancolique et une résignation touchante.

Chez beaucoup de celles à qui sont imposées ces cruelles épreuves, la nature humiliée se venge de ses malheurs sur le bonheur des autres. Souffrant ellesmêmes, elles éprouvent un irrésistible besoin de faire souffrir les autres. C'est là, et non point ailleurs, qu'il faut chercher la cause de ces humeurs noires, de ces amertumes secrètes, de cet esprit de dénigrement, toujours à l'affût du mal, et toujours prêt à passer la réputation du prochain au crible de la médisance ou de la calomnie, qui rendent les vieilles filles généralement peu sympathiques.

Mlle Béatrix de Quincy n'appartenait point k cette catégorie malfaisante. Le scalpel du plus fin analyste n'aurait pu trouver dans toute sa personne un atome de méchanceté. Le mal, chez elle, s'était changé en bien, et le malheur était devenu de la bonté. C'était une de ces exquises créatures dont l'unique souci est de faire le bonheur de ce qui les entoure.

Privée des joies de la maternité, de même qu'elle avait été sevrée des ivresses de l'amour, elle avait reporté sur sa nièce orpheline tous les trésors d'affection dont son âme était pleine.

Trop clairvoyante pour ne pas s'apercevoir que Blanche ne trouverait point chez son père, occupé ailleurs, la direction et l'appui dont une fille a besoin, elle s'était chargée de son éducation, comme d'une tâche précieuse, en mettant tous ses soins à développer les rares qualités du plus heureux naturel, elle avait fait de son élève bien-aimée, non une pédante ou un bas-bleu, mais une femme du monde accomplie; le type idéal de la créature parfaite, que tout homme doit souhaiter d'avoir pour femme, pour fille ou pour amie.

De son côté, Mlle de Quincy n'avait pu recevoir tant de preuves d'affection et de dévouement sans ressentir pour celle qui les lui donnait une tendresse et une reconnaissance profondes. La nièce et la tante s'adoraient, et l'on peut dire que jamais deux créatures humaines n'avaient vécu dans un plus parfait accord.

Quand elles furent à quelque distance en avant de la calèche, seules toutes deux dans leur Victoria, roulant sur des allées de sable fin, entre deux haies parfumées d'arbustes en fleurs, la tante Béatrix se tourna

vers Blanche, prit une de ses mains, qu'elle serra tendrement dans les siennes, et fixant sur elle un regard qui semblait Tinviter aux confidences :

« Dis-moi donc, ma chérie, lui demanda-t-elle, quel est ce jeune homme que je vois aujourd'hui pour la première fois, dont tu ne m'as jamais parlé, et que tu as tout à fait l'air de ramener dans tes malles. Il s'est installé auprès de ton père comme s'il était de la famille. Explique-moi un peu ce que cela signifie, car je t'avoue que je ne comprends pas. »

Blanche prévoyait trop bien la question.pourn'avoir pas une réponse toute préparée.

« Ce jeune homme, dit-elle, d'une voix très calme et très ferme, est un ami du docteur Dieudonné. J'ai été bien heureuse de l'avoir à Nice, et je suis certaine qu'il ne nous sera pas moins utile ici.

— Mais, alors, tu le trouveras toujours entre ton père et toi.

— Oh ! il ne me gênera pas ! répondit Blanche, avec une naïveté que sa tante trouva charmante, et qui amena sur ses lèvres fines un sourire légèrement ironique.

— Il est très bien... pour un infirmier I dit M"° Béatrix, d'un ton qu'elle essaya de rendre indifférent, et il doit avoir très bon air dans son hôpital.

— Mais il me semble qu'il aurait bon air partout, répliqua Blanche avec une certaine vivacité. C'est un homme du monde, tout à fait I

— Alors, un médecin amateur ?

— Pas médecin du tout... un grand cœur généreux... et bon... comme toi!

— Tu l'appelles?

— M. Jacques de Caussade.

— Joli nom; famille du Midi; très bonne noblesse; je crois même qu'il est comte.

— On le dit; mais il n'en tire pas vanité. Je ne Tai jamais entendu parler de ses titres.

— C'est le fait d'un homme d'esprit. Mais ne trouvestu pas que la présence dans notre maison d'un monsieur comme celui-là ne laissera point que de nous causer quelque embarras ?

— Je ne vois pas trop comment.

— Est-ce qu'il mangera à notre table ?

— Te fait-il l'etFet de quelqu'un que l'on peut envoyer à l'office ?

— On pourrait le servir chez lui.

— Ce ne serait guère hospitalier I

— Tu vas donc l'introduire dans notre intimité ?

— Il est déjà dans la mienne.

— Que dirait ton père, s'il savait tout cela, lui qui est si sévère pour toutes nos relations?

— S'il disait quelque chose, nous pourrions lui répondre que c'est à cause de lui — et de lui seul — que M. de Caussade est ici I

— Arrange les choses à ta guise ; je vois bien qu'il ne me reste plus qu'à dire amen !

— Sois sans crainte, nous les arrangerons bien ! » répliqua Blanche, en embrassant tendrement sa tante.

Les deux femmes, fort en avance sur la calèche, qui marchait au pas, arrivaient en ce moment au pied de la villa, sur le perron de laquelle tous les domestiques de la maison accouraient pour recevoir leur maître.

On pouvait organiser dans cette vaste demeure tous les services ordinaires et extraordinaires que réclament les exigences multiples de la grande existence. La tante Béatrix et Mlle de Quincy firent dresser

un lit dans le grand salon du rez-de-chaussée, prenant jour par trois larges baies, ouvertes sur les trois points cardinaux favorisés par le soleil. 11 eût été difficile de rien voir de plus gai. De quelque côté que Ton se tournât, le regard s'arrêtait sur des spectacles enchanteurs, tandis qu'un air tiède, balsamique et fortifiant remplissait les poumons de ses effluves généreux. Le lit, placé la tête au mur, permettait une circulation facile tout autour du malade. On y déposa le marquis avec toutes sortes de précautions.

Le médecin de Fréjus, à qui, tout naturellement, on laissait le soin de diriger le traitement, abandonna, par contre, à M. de Caussade la responsabilité de toutes les dispositions matérielles. Le comte prit donc tout de suite dans la maison une autorité contre laquelle chacun comprit bientôt qu'il serait inutile d'essayer la moindre résistance. Il ordonnait, commandait, tranchait toutes les questions avec la fermeté et la décision d'un pouvoir absolu et irresponsable. Grâce à cet empire qu'il savait si aisément prendre sur les autres, il devint promptement le vrai maître de la situation. On lui obéissait mieux peutêtre qu'on ne l'eût fait au marquis lui-même. Il méritait, du reste, cette confiance de tous par le dévouement dont il donnait à chaque instant des preuves. Le médecin de Fréjus ne cessait de répéter qu'il lui eût été difficile de rencontrer un auxiliaire aussi actif et aussi intelligent. Le marquis, quand une fois il se reverrait sur pied, devrait aller faire brûler un cierge en son honneur devant l'autel de Notre-Damedes-Miracles.

Ce zèle, dont elle savait bien qu'elle était la cause, ce dévouement, qui naissait du désir de lui plaire, touchait singulièrement le cœur aimant et tendre de

Mlle de Quiney, et elle éprouvait pour M. de Caussade une sincère et vive reconnaissance.

Elle en était bien vite arrivée à vivre avec lui dans une intimité pleine de bonheur. Quand, à la suite d'une longue veille, il éprouvait un impérieux besoin de prendre Tair, elle ne craignait point de raccompagner dans ses promenades à travers les jardins de la villa, qui s'étendaient assez loin pour que Ion y pût jouir en paix de cette chose si adorable quand on s'aime, et qui s'appelle la solitude k deux.

Et ces deux- là s'aimaient!

Oui, ils s'aimaient bien, et l'amour était venu chez eux tout naturellement, comme les violettes poussent au mois de mars, et comme les roses fleurissent au mois de mai. Il avait été une éclosion spontanée dans leur âme, à tous deux, et il avait cette fortune si rare que, chez l'un comme chez l'autre, ce grand amour était aussi un premier amour.

Blanche était pure comme le premier rayon de l'aurore. Elle n'avait jamais quitté la maison paternelle, vivant dans la tendresse de Béatrix, âme angélique qui avait éloigné d'elle jusqu'à l'idée du mal. Très instruite, ayant beaucoup étudié, lu davantage encore ; ayant surtout perfectionné les dons d'une heureuse nature dans la solitude où s'était consumée sa pâle jeunesse sans amour, Mlle de Quiney s'était consacrée tout entière à l'éducation de sa nièce, qui n'avait subi d'autres influences que la sienne. Le jour où Jacques de Gaussade l'avait rencontrée à la matinée de Valrose , elle en était encore à la période des débuts, et il avait été le premier homme qui se fût occupé d'elle. Il s'était senti bien vite sous l'impression de ce charme divin, qui s'ignorait, et qui n'en était que plus puissant.

Blanche lui avait paru d'une autre essence que les femmes qu'il avait rencontrées jusque-là. Ravi du sentiment si profond et si doux qu'elle lui inspirait, il se livrait tout entier à cette jeune enchanteresse. Obligé de quitter Nice le lendemain de leur première rencontre, sans l'avoir revu il avait emporté d'elle une ineffaçable image.

Lui aussi était prêt pour l'amour. Sa jeunesse avait été préservée des corruptions de la vingtième année par un respect profond de la femme, pour laquelle il avait un culte idéal. Il la plaçait sur une sorte de piédestal, dont il eût rougi de la faire descendre. Il ne se serait pas contenté d'aimer. Il eût voulu en même temps pouvoir adorer.

L'enthousiasme du comte de Caussade ne s'en était exalté que davantage encore quand il avait retrouvé, bien que dans des circonstances singulièrement douloureuses, Mlle Blanche de Quincy. Il avait compris qu'il était inutile de chercher ailleurs ce qu'il rencontrait chez elle, et il s'était dit, comme le héros du plus amoureux des drames :

« Ou j'épouserai celle-ci, ou la mort sera ma fiancée I »

L'absence est la pierre de touche de nos sentiments : elle tue les faibles, ceux qui seraient morts tout seuls; elle grandit et fortifie les autres. Quand Jacques revint à Nice, il était en proie à une véritable fièvre d'amour pour la trop ravissante fille du marquis des Aiglons. Il ne savait rien d'elle, si ce n'est qu'elle était adorable et qu'il l'adorait. Il ne pouvait aller la chercher chez son père qu'il ne connaissait pas. Il était donc obligé d'attendre tout du hasard. Nous savons déjà comment le hasard l'avait servi.

Maintenant, au sein de cette solitude profonde et

douce, dans ce tête-à-tête continuel, auprès d'un malade inconscient, qui ne pouvait ni rien voir ni rien empêcher, au milieu des enchantements d'une nature délicieuse, leur mutuelle affection ne pouvait que s'accroître et grandir de jour en jour. Elle en arriva bientôt à ce point où la tendresse se change en passion ; où le cœur éclate.

Mlle Béatrix de Quincy était trop fine pour ne pas s'apercevoir de ce qui se passait en eux, et, avec cet intérêt qui, chez les femmes, s'attache fatalement aux choses d'amour, elle suivait toutes les péripéties de ce petit drame, sans le moins du monde s'inquiéter du cinquième acte. Elle suivait d'un œil ami le développement de cette mutuelle tendresse, qui lui semblait charmante. M. de Caussade était, à ses yeux, un héros de roman vraiment irrésistible, beau, jeune, élégant, avec un je ne sais quoi d'aventureux et de chevaleresque, dans les idées comme dans les façons, et qui lui plaisait fort. Il n'était pas jusqu'à la manière dont il s'était introduit dans la maison de sa nièce qui n'eût le privilège d'agir fortement sur son imagination toujours en travail. Cette excellente Béatrix, qui ne pouvait aimer pour son propre compte, croyait toujours se dédommager un peu, quand elle aimait pour le compte d'une autre. Elle prenait donc le plus sincère et le plus pur intérêt à la naïve passion de ces deux jeunes êtres si poétiques et si beaux, si bien faits pour le bonheur. En eux et par eux il lui semblait qu'elle était aimée et qu'elle aimait : douce illusion d'une belle âme! Tout paraissait donc sourire à cette fleur d'amour, qui avait grandi dans l'atmosphère d'une chambre de malade, mais qui s'épanouissait maintenant à l'air libre, toute radieuse sous le soleil.

La marche lente, capricieuse en ses évolutions, d'un

mal dont il est impossible de calculer la durée parce qu'il prend plaisir à tromper toutes les prévisions de la science, amenait tour à tour chez le marquis des améliorations et des rechutes qui ne permettaient pas de fixer la date d'un rétablissement définitif.

Cependant, le père de Blanche retrouvait parfois une lueur d'intelligence passagère mais réelle. Il était aisé de s'apercevoir que, dans ces moments-là, il fixait un œil chercheur et inquiet sur cet inconnu qu'il voyait sans cesse autour de lui, dont il ne savait pas le nom, et dont il ignorait la position sociale. Incapable de formuler une question, car il n'avait pas encore retrouvé l'usage de la parole, il ne lui restait que les yeux pour interroger et, en pareil cas, les questions ne sont jamais assez précises pour imposer l'obligation d'une réponse à ceux qui n'en veulent pas faire. Il demeura donc dans une complète ignorance au sujet d'une chose qu'il eût voulu, au contraire, connaître jusque dans ses moindres détails.

Le marquis des Aiglons, dans les conditions ordinaires de la vie, était un maître de maison très autoritaire, jaloux de toutes ses prérogatives, et à qui Ton eût difficilement imposé la présence de quelqu'un qui n'aurait pas eu l'honneur de lui plaire. On le savait, et c'est pourquoi on avait pris le sage parti de ne rien lui dire du tout.

Un jour pourtant, M. de Caussade se trouvait seul dans la chambre de son malade avec Mlle Béatrix. Il dut sortir pour présider à la préparation d'une prescription du docteur. Le frère et la sœur se trouvèrent en téte-à-tête. A ce moment, le marquis regarda tour à tour, et avec une telle insistance, et Béatrix et la porte par laquelle le jeune homme venait de passer que, malgré sa prudence voulue, la bonne

demoiselle fut bien forcée de comprendre et de répondre.

« Tu me demandes quel est ce jeune homme? » fitelle, non sans quelque embarras, et en essayant encore de gagner du temps.

Un clignement d'oeil très expressif lui fit voir qu'elle avait compris.

« C'est, dit-elle en essayant de se compromettre le moins possible, le jeune homme qui t'a ramené de Nice à Fréjus. Il a été très recommandé à notre médecin par son illustre confrère, le docteur Dieudonné, de Paris, et plus d'une fois, nous avons été, ta fille et moi, heureux de trouver en lui un aide aussi dévoué qu'intelligent. »

Cette réponse était sans doute de nature à donner au marquis une première satisfaction, car son visage qui, depuis un moment, exprimait le trouble de ses esprits, parut enfin retrouver quelque calme. Le retour de Jacques mit naturellement fin à cet interrogatoire plein de dangers.

VllJ

Cependant le mieux qui, depuis quelques jours, s'était déclaré chez le malade, se confirmait et s'accentuait davantage encore. Sa constitution très saine, très vigoureuse et très robuste, prenait peu à peu le dessus du mal, et il était aisé de voir qu'il marchait vers ce rétablissement complet que l'on n'obtient que bien rarement après des crises aussi terribles que celleci. Il n'avait pas encore retrouvé sans doute la plénitude de ses facultés, ni le libre exercice de ses membres. Mais s'il marchait toujours péniblement, déjà, cependant, il pouvait se transporter d'une pièce dans une autre en s'appuyant légèrement sur le bras qu'on lui prétait. La parole seule restait embarrassée, ce qui ne laissait point que d'exciter d'assez vives impatiences chez cette nature altière et violente, incapable de pardonner au mal, plus qu'elle n'eût fait à un ennemi.

Le docteur Dieudonné, rappelé à Paris par sa nombreuse clientèle, s'arrêta en passant à la villa des Jasmins, où il eut avec son confrère de Fréjus une consultation à laquelle M. de Caussade assistait.

Les deux médecins constatèrent, avec autant de plaisir que de surprise, que le rétablissement complet du marquis n'était plus qu'une affaire de jours, et qu'il ne faisait point pour eux l'objet du plus léger doute.

« Si nous étions encore au temps des miracles, dit le docteur parisien, légèrement teinté de scepticisme, je dirais que votre guérison en est un. Maintenant que tout est fini, ou peu s'en faut, nous ne craignons pas de vous Tavouer, vous avez eu une bonne attaque de paralysie, et mon honorable confrère vous dira comme moi que, sur mille cas semblables au vôtre, nous n'obtenons pas une guérison complète. Vous pouyez vous vanter d'avoir tiré le gros numéro à une loterie où tout le monde ne gagne pas. A présent vous pouvez vous donner le plaisir, que je comprends, de nous mettre à la porte, car vous n'avez plus besoin de nous. Notre jeune ami à qui, mon confrère et moi, nous accordons toute notre confiance, représentera la Faculté près de vous pendant une semaine ou deux; après quoi, lui aussi vous tirera sa révérence.

— Ce ne sera pas, du moins, sans que je l'aie remercié de son zèle et de son dévouement, » fit le marquis avec beaucoup de courtoisie.

Puis, tout bas, et s'adressant plus particulièrement au docteur Dieudonné :

« Aidez-moi, lui dit-il, à régler avec ce jeune homme. Je tiens à faire les choses convenablement avec lui comme avec tout le monde. Fixez vous-même rindemnité que je lui dois pour le temps que je lui ai fait perdre.

— Ce serait difficile avec quelqu'un qui n'est pas dans le besoin et qui ne pratique notre art qu'en amateur. Mais si vous voulez bien vous en rapporter à ma discrétion, je ferai en sorte qu'il soit satisfait sans que vous ayez à intervenir personnellement. Vous venez d'avoir la main si large avec moi que je puis bien lui offrir un souvenir en votre nom. »

Les pronostics de la science se trouvèrent d'accord

avec révénement. Le marquis revenait si rapidement à son état normal qu'il était évident pour tout le monde que l'auxiliaire de ses deux médecins en titre n'aurait plus aucun prétexte pour prolonger son séjour à la villa des Jasmins. Aussi Jacques voyait-il, avec une angoisse que Blanche partageait, approcher le moment de cette séparation, toujours si cruelle pour ceux qui aiment.

Le poète Ta bien dit : « L'absence est le plus grand des maux! » Mais elle était d'autant plus terrible pour eux qu'il y avait derrière elle cette chose non moins effrayante qui s'appelle l'inconnu. Ils en avaient peur l'un et l'autre ; ce qui faisait que tous deux y pensaient toujours.

Ce n'était point là, du reste, leur seul malheur; car ils ne pouvaient même pas jouir en paix de leurs derniers instants. Comme s'il eût été averti par un secret instinct, et qu'il eût senti le besoin de les entourer d'une incessante surveillance, le père de famille, toujours sur ses gardes, s'arrangeait de manière à ce qu'ils ne fussent jamais seuls ensemble. Il faut pourtant reconnaître que les façons de M. de Caussade à l'égard de Mlle de Quincy ne justifiaient point ce luxe de précautions. Sa tenue était d'une correction irréprochable. S'il montrait en toute chose l'aisance parfaite de l'homme du monde, qui se sent à sa place partout, il ne se départait jamais vis-à-vis d'elle d'une réserve qui pouvait défier l'hostilité la plus prévenue. 11 ne lui adressait que fort rarement la parole, et bien qu'il eut, plus que personne, le trait et la flamme de ces esprits légers, primesautiers et vifs, qui mènent la causerie dans une soirée comme dans un dîner, il cherchait plutôt à s'effacer qu'à briller, comme si son seul but eût été de passer inaper-

çu. Mais il paraît que l'on n'est point aussi maître de ses yeux que de sa langue, et, une fois ou deux, le marquis surprit entre les jeunes gens un échange de regards qui lui donna singulièrement à penser. Mais comme celui que Ton appelait « Monsieur Jacques » devait quitter la villa des Jasmins à la fin de la semaine, il ne jugea point à propos de faire part à personne de ses observations. Il se dit qu'après tout quelques jours étaient bientôt passés ; que Blanche était incapable d'oublier la distance qui séparait la fille du marquis des Aiglons d'un « Monsieur Jacques » et que, d'ailleurs, il était là pour surveiller ses menées s'il se permettait jamais de devenir trop audacieux.

Le père de Blanche comptait peut-être un peu trop sur lui-même. Dans la liberté de cette vie de famille que Ton menait alors à la villa, il devait être difficile d'empêcher de se rencontrer jamais deux êtres jeunes, bien aimants, qui se cherchaient toujours.

11 y avait dans le vaste jardin, un berceau de mimosas et de genévriers, sous lequel ils s'étaient assis plus d'une fois, causant doucement, pendant que les rameaux odorants laissaient tomber sur leurs têtes une pluie de fleurs et de parfums. La veille du jour où le comte de Caussade devait partir, ils s'y trouvèrent seuls un moment. L'après-midi était vraiment délicieuse, tiède, illuminée des splendeurs d'un soleil couchant, qui descendait lentement à l'horizon, en laissant, comme trace de son passage, une longue traînée de pourpre et d'or sur les flots étincelants.

Ils s'assirent, et gardèrent quelques instants le silence, en proie tous deux à cette mélancolie profonde que donne à ceux qui s'aiment l'approche de la

séparation. Ployant Tun et Tautre sous le poids de leur douleur, ils se taisaient, comme il arrive souvent à ceux qui ont trop de choses à se dire, et qui ne savent par où commencer.

« C'est donc bien vrai, dit enfin Mlle de Quincy, très bas, et sans relever les yeux : vous allez partir ?

— Hélas I il le faut bien ! Je n'ai pas de prétexte pour rester plus longtemps. Votre père s'est rétabli avec une rapidité... effrayante. Je lui suis devenu complètement inutile, et quelque chose me dit qu'il n'a pas une folle envie de me garder plus longtemps.

Vous le sentez aussi bien que moi. Si je ne m'en allais pas de moi-même on me renverrait — ce qui rendrait mon retour plus difficile.

— Adieu donc ! murmura la jeune fille, qui fit un pénible effort pour retenir ses larmes. Vous aurez sans doute bien vite oublié des jours si rapides, et dont les courtes joies auront été mêlées pour vous de beaucoup d'ennuis. Il n'y a que celles qui restent pour se souvenir I

-7- Blanche, ma chère Blanche, dit M. de Gaussade, d'un ton de reproche pénétrant, est-ce bien vous qui me parlez ainsi, après tant d'heures si douces passées ensemble, la main dans la main, et l'âme dans l'âme ; quand vous connaissez mes plus intimes pensées ; quand vous lisez dans mon cœur comme dans le vôtre ! Vous ne comprenez donc pas à quel point vous êtes aimée, et combien je vous appartiens ? Quand une femme est adorée comme vous l'êtes, elle n'a rien à redouter de l'avenir... Nos épreuves ne sont pas encore finies sans doute ; mais vous pouvez être certaine que nous en sortirons victorieux !

TRA.6IQUES AMOURS. 63

— Vous avez raison, mon ami, dit Blanche en relevant la tête. Je suis injuste parce que je suis malheureuse. Mais j'ai beau faire, je suis sans force contre l'absence, qui me semble redoutable comme Tinconnu.

— Ce serait peut-être Tinconnu avec un autre que moi, répliqua M. de Caussade ; mais vous êtes vraiment trop sûre de ma tendresse pour avoir rien à redouter. Cette absence, d'ailleurs, ne sera, je vous le jure, que de courte durée. Je vais chez moi pour met- Ire ordre à quelques affaires, et prendre quelques papiers dont je pourrai avoir besoin... A mon retour j'aurai un entretien sérieux avec votre père, à qui je n'aurai plus rien à cacher.

— Mon père ! j'ai peut-être été bien coupable envers lui, murmura Blanche, à demi-voix. Il y a longtemps que j'aurais dû lui dire ce qui se passait dans sa maison. J'ai eu un secret pour lui... Je sens aujourd'hui que c'est mail pourvu que je n'en sois pas trop punie !

— Comment pouvez- vous vous accuser, vous, la pureté et l'honneur mêmes! reprit M. de Caussade avec feu. Eh! de quoi donc seriez-vous coupable ?

— Il y a des moments, répondit JiiUe de Quincy, non sans rougir un peu, où quelque chose me dit que je n'aurais pas dû vous écouter, quand vous m'avez parlé d'amour. Le devoir d'une fille comme moi c'était de vous renvoyer à mon père.

— Vous ne le pouviez pas, puisqu'il était également incapable de vous entendre et de vous répondre. J'estime d'ailleurs que, du moment où les intentions d'un homme sont aussi pures et aussi loyales que les miennes, celle qui en est l'objet doit en être aussi la première instruite !

— Ceci pourrait être sujet à discussion, répliqua Blanche, dont un demi -sourire effleura les lèvres charmantes ; mais j'aime mieux être toiit à fait franche avec vous, en vous avouant que votre amour m'a tellement surprise que je n'ai même pas eu le temps d'organiser la résistance. J'ai senti que je vous aimais avant même de savoir ce que c'était que d'aimer. Mais ne vais-je pas être cruellement punie de mon imprudence !

— Vous punie ! de quoi ? comment ? par qui ?

— Par vous-même !

— Par moi ?

— Est-ce que votre absence ne va pas commencer pour votre pauvre amie la série des longues expiations I

— Ma chère Blanche !

— Que vais-je devenir, quand vous ne serez plus là? Vous voyez que je ne vous cache pas ma faiblesse I

— Vous m'attendrez en vous disant que je reviendrai bientôt, et que je tiendrai à votre père le seul langage qui soit digne de vous, de lui et de moi.

— Pourquoi ne le faites-vous pas maintenant ?

— J'en ai eu souvent envie, et le courage m'a manqué. Mon Dieu I je sais bien qu'un homme vaut un homme; mais celui-ci m'intimide... Sans doute parce qu'il est votre père, et qu'il tient mon sort entre ses mains. Il me semblait qu'à mesure qu'il revenait à la vie son œil prenait plus de froideur et de dureté. Plus d'une fois, au moment où j'allais m ouvrir à lui, je voyais dans le pli de sa lèvre quelque chose de sarcastique et d'amer qui me glaçait. J'étais aussi quelque peu gêné par la position que j'avais acceptée vis-à-vis de lui, à cause de vous.

Cela me retirait de mes moyens. Dans quelques jours, au contraire, les choses auront changé complètement d'aspect; il se sera fait, pendant mon absence, un peu de calme dans son esprit; M. Jacques aura tout naturellement, sans secousse et sans brusquerie, cédé la place au comte de Caussade, et ce que le marquis des Aiglons aurait sans aucun doute refusé au premier, votre père n'hésitera point, j'ose le croire, à l'accorder au second.

— Être seule et ne pas savoir I » fît Blanche, avec la tristesse d'un amour sincère, qui voit s'ouvrir une perspective de solitude, c'est-à-dire de découragement et d'inquiétude. Ce sont là des impressions pénibles, et que supportent mal les jeunes âmes, que la vie n'a pas encore domptées, pétries, et assouplies sous ses mains puissantes et cruelles.

M. de Caussade vit bien ce qui se passait dans celle de sa chère aimée, et, plein de compatissance pour des chagrins dont il était la cause :

« Ayez confiance et courage I lui dit-il, et surtout ne doutez jamais de moi I en dépit de tous les obstacles nous serons un jour réunis pour ne plus nous séparer. Je vous appartiens à jamais, et je suis à vous dans la vie et dans la mort.

— J'ai besoin de le croire, répondit Blanche, en relevant sur lui ses beaux yeux candides et sincères, qui semblaient l'inviter à lire jusqu'au fond de son être.

— Croyez ! croyez ! mon cher amour, » répliqua le jeune homme, avec une exaltation de sentiments et de paroles dont il n'était déjà plus le maître.

Avec cette force irrésistible que l'on appelle si bien une douce violence, il l'attira contre sa poitrine, et doucement, longuement, la baisant sur ses paupières humides :

« Je VOUS donne monâme 1 lui dit-il.

— Vous emportez la mienne 1 » répondit-elle, en laissant tomber sa tête sur l'épaule du jeune homme.

Le lendemain, le train du soir emmenait le comte de Caussade vers la région pyrénéenne, où s'élevait, sur le versant français, le château de Francastel, berceau de sa race. Les adieux furent empreints d'une cordialité que ne laissait peut-être point pressentir la situation quelque peu tendue des derniers jours. Désarmé par le départ, le marquis, dont la présence près de sa fille d'un homme jeune et charmant avait éveillé les craintes, se montra dans les derniers instants plus affable et plus ouvert, et ce fut en termes aimables qu'il remercia M. Jacques de ses bons soins. Il daigna même parler du plaisir qu'il aurait à le revoir.

Quinze jours se sont écoulés depuis que M. de Caussade a quitté la villa des Jasmins. A. Blanche, qui compte les heures de Tabsence, le temps a paru tt)ng. Le soleil d'une belle matinée de février éclaire en l'égayant le jardin fleuri. La tante et la nièce travaillent, les fenêtres ouvertes, dans un des petits salons de la villa. C'est l'heure du premier courrier. Le facteur sonne à la grille, et quelques secondes plus tard le valet de pied apporte une enveloppe sur un plateau d'argent.

« Pour mademoiselle I » dit-il en s'inclinant devant Béatrix.

« Voilà, dit celle-ci, une lettre qui me fait l'efl'et de s'être trompée d'adresse, et elle passe à sa nièce le pli qu'elle n'a même pas ouvert.

— Ahl chère petite tante, que tu es bonne I fait Blanche qui lui jette ses deux bras frais autour du cou, pour mieux l'embrasser.

— Ce baiser-là est comme la lettre, fait Béatrix avec une pointe de malice. J'ai peur qu'il ne soit pas pour celle à qui on le donne. Tu ne m'avais jamais embrassée si fort.

— Ahl petite tante, toi qui es si bonne, est-ce que tu deviendrais méchante? fait Blanche sur un ton de doux reproche.

— Lis doncl répond Béatrix. C'est bien le moins que je sache ce que Ton m'écrit I »

Blanche obéit, et lut, en effet; mais très doucement, très lentement, en s'arrêtant presque sur chaque mot, comme pour le mieux graver dans son souvenir.

« Mademoiselle,

« Vous avez été si parfaitement bonne pour moi que je n'ai pu quitter la villa des Jasmins sans esprit de retour; ma pensée en prend si souvent le chemin qu'il y a des moments où je crois y être encore. C'est un rêve dont je ferai bientôt une réalité. Je compte quitter mes montagnes deux jours après ma lettre. Je ne descendrai point à Fréjus, où ma présence pourrait paraître indiscrète. Mais je pousserai jusqu'à une station voisine où j'ai des amis, et, le lendemain — c'est-à-dire samedi, — j'irai vous présenter mes hommages.

«A bientôt, mademoiselle; soyez-moi douce et clémente. J'aurai peut-être besoin de votre appui. Ne me le refusez pas. Je n'ai pas le cœur ingrat. La reconnaissance ne me semble pas lourde à porter, et je voudrais vous en devoir beaucoup.

« A vos pieds.

« Caussade.

« P.-S. J'arriverai à Fréjus à onze heures. Si vous aviez quelques instructions à me faire parvenir, veuillez me les adresser au bureau du chef de gare où j'irai les prendre. »

Blanche, en lisant cette lettre, ne put se défendre d'une vive émotion. Elle avait souhaité ardemment

le retour de M. de Caussade, et, maintenant qu'il allait revenir, maintenant qu'elle allait connaître le secret de leur destinée à tous deux, elle tremblait I « Ah! chère tante, dit-elle à Mlle Béatrix, ne vas-tu rien faire pour nous?

— Je ferai, au contraire, tout ce que tu voudras, et tout ce que je pourrai I mais tu sais aussi bien que moi que ton père n'est pas commode tous les jours.

— Ce méchant père que l'on aimerait tant s'il le voulait ! » fit Blanche avec un gros soupir.

M. de Caussade, en arrivant à Fréjus, le samedi suivant, trouva un mot de Béatrix, qui lui disait tout simplement :

« Vous savez que nous déjeunons à midi. Venez I Le marquis est prévenu. Nous vous attendons.

Comptez toujours sur

Béatrix. »

Tout bref qu'il fût, ce billet ne laissa point que d'être fort agréable au jeune homme, parce qu'il lui permettait d'espérer de la part de tout le monde un cordial accueil.

Il prit une voiture, et se fit conduire à la villa.

Sa tenue de voyage était tout à la fois d'une correction parfaite et d'une rare élégance, et elle faisait oublier par sa recherche voulue les toilettes sommaires du garde-malade. Le marquis n'était pas homme à laisser passer inaperçu un changement si complet, et, avec son tact et son flair, il devina tout de suite que le nouveau venu appartenait à une classe sociale plus élevée que celle où l'on recrute d'ordinaire la compagnie humble mais modeste des infirmiers et des servants d'hôpital. Cette découverte eut pour premier effet de le mettre sur ses gardes, en éveillant ses soupçons. Mais, avec sa réserve

d'homme du monde, il ne laissa même pas soupçonner ses impressions. Béatrix se montra fort empressée auprès de cet aimable revenant. Quant à Blanche, elle était si pâle quand elle entra au salon que M. de Caussade se demanda, non sans eflFroi, si elle n'allait point se trouver mal.

Le déjeuner remit tout cela. Il fut plein d'entrain et de gaieté. La marquis était beau convive, et M. de Caussade, qui voulait lui plaire, prouva plus d'une fois qu'un rouge-bord ne lui faisait pas peur. Il donna aussi libre carrière à sa verve et à son brillant esprit. C'était un autre homme qui se révélait tout à coup à la villa des Jasmins.

Un peu nerveuse, inquiète peut-être, au fond de l'âme, Mlle Béatrix, pour se tenir à la hauteur des deux hommes, faisait des frais dont il fallait lui tenir compte. Blanche, trop jeune pour dominer ses émotions, laissait voir assez clairement ce qui se passait en elle, pour que le marquis sût déjà tout avant qu'on ne lui eût rien dit. Mais il se demandait, dans son orgueil d'aristocrate, ce qu'il pouvait bien y avoir de commun entre sa fille et cet apprenti médecin, si bien d'ailleurs qu'il pût être de sa personne.

« Pourvu, se dit-il, que cette folle de Béatrix ne m'ait pas joué quelque tour de sa façon. Je ne crains rien de Blanche. Elle sait trop ce qu'elle doit à son nom et à mon sang, pour l'oublier jamais. Quant à ma sœur, c'est une autre affaire ! Toutes ces vieilles filles n'ont pas un grain de raison dans leur cervelle éventée. Celle-ci est un esprit romanesque, et ses mauvaises lectures ont achevé de lui mettre la tête à l'envers. Elle doit pourtant bien savoir que je ne fais que ce que je veux, surtout quand il s'agit de ma fille. Je lé prouverai sans doute tout à l'heure I car je

me trompe fort ou ce joli garçon n'est pas revenu à Fréjus uniquement pour avoir des nouvelles de ma santé. »

Quand on apporta les cigares, Blanche dit en riant qu'elle ne fumait pas, et qu'elle attendrait ces messieurs au salon.

D'ordinaire Béatrix, qui ne faisait pas monter les actions de la régie, se retirait en même temps qu'elle. Mais ce jour-là, elle demeura dans la salle à manger, comme pour entendre la suite d'une conversation qui rintéressait. Ce détail ne put échapper à la perspicacité du marquis.

« Elle est du complot, se dit-il, en mordant légèrement sa moustache. Me voilà donc seul contre trois I . . . C'est le moment de jouer serré. »

Il offrit un cigare à M. de Caussade, en alluma un autre et attendit.

Mlle de Quincy comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre, parce que tout retard rendait la position plus difficile. Aussi, après avoir toussé légèrement, à la façon des orateurs embarrassés pour leur début :

« Mon cher César, dit-elle à son frère, je reste à table aujourd'hui un peu plus longtemps que d'habitude pour obéir au désir de monsieur, qui a une communication importante à te faire, et qui, plus timide que moi, parce qu'il te connaît moins, m'a priée de parler pour lui.

— M. Jacques a pris là un souci bien inutile, répliqua le marquis assez froidement. Nous sommes, lui et moi, d'assez bonnes connaissances pour n'avoir pas besoin d'intermédiaire entre nous. Tu peux donc, ma chère, nous laisser nous expliquer tous deux à notre aise. »

Ceci était un congé en règle. Béatrix le comprit.

Aussi, après avoir jeté au jeune homme un regard d'encouragement, elle sortit.

Les deux hommes restés face à face se regardèrent quelques instants en silence.

« Monsieur, dit enfin Jacques de Caussade, s'armant de résolution, j'ai tout à la fois un aveu et une demande à vous faire, et je ne sais par où commencer.

— Si l'aveu doit avoir quelque influence sur le sort de la demande, commencez par l'aveu; l'un rendra peut-être l'autre inutile, » dit le père de Blanche, dont le visage prit à ce moment une expression rigide, qui n'était vraiment pas faite pour encourager les confidences. Il sembla au jeune homme qu'on venait de lui jeter un seau d'eau glacée sur les épaules : un frisson courut dans ses moelles et la parole s'arrêta dans sa gorge. Il se remit pourtant, et sentant bien qu'il fallait aller jusqu'au bout, maintenant qu'il avait commencé :

« Monsieur, dit-il, j'ai eu envers vous l'apparence d'un tort, et il faut avant tout que je m'en confesse. »

Un silence de mort accueillit cette communication singulière.

« Bien que je ne sois entré dans votre maison que sur la demande expresse de votre médecin, j'avoue qu'en y restant j'ai bientôt obéi à un sentiment d'égoïsme. Après y être venu pour vous, j'y suis resté pour moi.

— Je ne comprends pas, dit le marquis, de plus en plus glacial, quel intérêt vous pouviez avoir k prolonger votre séjour dans une maison où rien ne devait vous retenir, en dehors de vos devoirs professionnels.

— C'est ici, dit Jacques, que les aveux commencent. Je n'ai pu rester dans un tête à tête presque conti-

huel avec mademoiselle votre fille sans m'apercevoir qu'elle était charmante. Mais ce qui n'était tout d'abord qu'une respectueuse admiration est devenu peu à peu une sympathie aussi exclusive qu'elle est ardente. C'est aujourd'hui un sentiment si absorbant qu'il se confond avec ma vie même. Mlle de Quincy est nécessaire à mon bonheur, et, si téméraires que puissent vous paraître mes vœux, j'ose vous demander sa main. »

En entendant ces derniers mots, qu'il prévoyait, du reste, depuis le commencement de l'entretien, le marquis releva lentement la tête, et jeta sur le jeune homme, qui attendait sa réponse avec une anxiété profonde, un regard où l'ironie se mêlait au dédain.

« Monsieur, lui dit-il, je comprends votre calcul; il était fort habile, je le reconnais. Mais il sera déjoué par la raison de ma fille, non moins que par ma volonté. Lui avez-vous fait part de vos sentiments?

— La chose m'a paru inutile. Les femmes devinent l'amour qu'elles inspirent sans qu'il soit besoin de leur en faire l'aveu.

— Si ce que vous dites est vrai, je me charge de faire comprendre à Mlle de Quincy qu'elle s'est trompée. Quant à vous, monsieur, vous me ferez le plaisir de sortir d'ici sans la revoir. Je ne l'ai pas élevée pour en faire la proie d'un aventurier. »

M. de Caussade se redressa sous l'outrage, et regardant le marquis bien en face, et comme il convient d'égal à égal :

« Prenez garde, monsieur, lui dit-il. Ne prononcez point témérairement des paroles que rien ne saurait eflFacer. Ne mettons point l'irréparable entre nous. Sachez que je ne suis pas un aventurier. Mes intentions n'ont rien que d'honorable, et ce n'est point l'intérêt

74 TKAGIQUES AMOURS.

qui me guide dans la demande que j'ai Thonneur de vous adresser.

— On pourrait s'y tromper! Ma fille aura un jour cent mille francs de rente.

' — Et moi, monsieur, j'en ai deux cent mille aujourd'hui!

— Vous, monsieur Jacques!

— Je ne suis plus M. Jacques!

— Alors, monsieur, si vous avez un nom et une situation dans le monde, pourquoi avez-vous employé, pour vous introduire chez moi, des moyens détournés, qui vous exposent à la désapprobation des honnêtes gens?

— Et si j'ai cédé au noble orgueil de vouloir être aimé pour moi-même ?

— Ce sont là des fantaisies romanesques, qui ne sont plus de mode à notre époque sérieuse et positive. Quant à moi, je n'admettrai jamais que l'on cache son nom, si ce n'est pas un nom déshonoré. »

Caussade, en entendant ces derniers mots, sentit qu'une vive rougeur envahissait son front et ses joues ; il se leva de sa chaise, jeta brusquement dans la cheminée son cigare qu'il ne fumait plus depuis le commencement de l'entretien, et, ses yeux ardents fixés sur le visage du marquis des Aiglons :

« Monsieur, lui dit-il, mon nom est digne du respect de tous.

— Je n'en aurais pas douté, probablement, si vous me l'aviez fait connaître tout d'abord, poursuivit le marquis sans sortir de la froideur quelque peu hautaine, que, depuis un instant, il montrait au jeune homme. Comment vous appelez-vous, à la fin ?

— Jacques de Nompar, baron de Francastel, comte de Caussade. »

Ce nom qui, dans la pensée de Jacques, devait être un talisman pour celui qui le portait, produisit un effet tout contraire.

« Ah! vous êtes le comte de Caussade? fît le marquis des Aiglons, dont le sourcil se fronça, tandis que sa lèvre se relevait par un rictus amer. Est-ce bien vrai, cette fois?

— Oui, monsieur, je vous le jure sur l'honneur.

— Ehl bien, monsieur, vous savez comment votre père est mort... C'est moi qui l'ai tué! »

Un silence plus effrayant que les plus terribles paroles suivit cette déclaration inattendue. Jacques chancela, comme s'il eût reçu un coup de poignard en pleine poitrine : il porta la main à son cœur, prêt à défaillir ; ses yeux s'agrandirent dans son visage livide, et ce fut un regard effaré, le regard d'un homme qui ne sait pas, qui ne comprend pas, mais qui devine de mystérieuses horreurs, qu'il jeta au père de Blanche, meurtrier de son père à lui, et sur les mains duquel il lui semblait voir encore du sang.

Après avoir prononcé cette parole cruelle, le marquis se tut, et regarda le jeune homme, comme s'il eût voulu se rendre compte de l'effet qu'elle avait produit. Il avait en ce moment sa figure des mauvais jours : une expression dure sur tous les traits ; le front hautain ; l'œil sombre ; la bouche amère.

M. de Caussade ne sentit que trop bien que l'ennemi de son père était devenu le sien, et que de nouveaux obstacles allaient s'élever entre lui et celle qu'il adorait.

Il ne se trompait point, car, en ce moment, le marquis des Aiglons ne songeait qu'à une chose, à rendre la rupture entre lui et M. de Caussade tellement violente que toute réconciliation deviendrait impossible entre eux, et que celui qui avait osé, sans sa

permission, lever les yeux sur sa fille, serait obligé de renoncer de lui-même à ses projets.

Après quelques instants de silence, qui parurent à Jacques longs comme des siècles, le marquis coniprit qu'il devait au moins quelques explications à celui dont il brisait la vie, et il reprit, d'une voix sèche et cassante :

« 11 est inutile de revenir sur des détails qui ne changeront rien à la situation. Une seule chose doit fli'étonner, et m'étonne, en effet, c'est que vous soyez si complètement étranger à des faits qui vous touchent si directement.

— Je sais seulement que mon père a été tué en duel ; mais c'est là tout ce que je sais. Je n'étais alors qu'un enfant, et depuis, quand j'ai interrogé ma mère, à qui ces souvenirs étaient singulièrement cruels, elle s'efforçait toujours d'en détourner ma pensée. Je puis dire que l'on ne parlait jamais devant moi de cet événement fatal.

— On avait tort. Un fils doit tout savoir et ne rien oublier. Mais puisque vous semblez l'ignorer, il faut bien que je vous apprenne que votre père était mon plus cruel ennemi. Un jour vint où le monde fut trop petit pour nous deux. Il fallait que l'un de nous cédât la place à l'autre. Si j'avais eu un fils j'aurais voulu lui transmettre la haine qui doit animer à jamais l'une contre l'autre votre race et la mienne.

— Je crois, monsieur, répliqua le jeune homme avec une dignité triste, que nous ne sommes plus à l'époque de ces rancunes éternelles qui divisent à jamais des familles dans lesquelles revivent des traditions de loyauté et d'honneur. Pour ce qui me regarde, je puis vous jurer devant Dieu qui m'entend, que rien n'aurait pu, que rien ne pourra jamais faire que j'é-

prouve pour Mlle de Quincy rien qui ressemble à de la haine.

— C'est affaire à vous I Mais je vous fais l'honneur de croire que vous ne souhaitez plus maintenant d'entrer dans une maison où vous seriez exposé à vous heurter chaque jour à de tels souvenirs. Quant à moi, qui suis pour longtemps encore le maître des destinées de ma fille, je vous jure, sur l'honneur de mon nom, que je ne vous accorderai jamais sa main. »

Jacques comprit que les choses en étaient arrivées à un tel degré d'irritation que tout entretien était devenu impossible entre lui et le père de Blanche. Il salua, et sortit sans prononcer une parole.

On peut dire que jamais homme ne s'était vu dans un trouble d'esprit plus grand que celui où se trouvait maintenant M. de Caussade. 11 était dans une de ces heures fatales où notre énergie nous abandonne ; où nos forces nous trahissent ; où notre volonté même semble paralysée ; où nous sommes le jouet misérable des, événements, que nous ne dirigeons plus, mais qui nous mènent. Les terribles révélations du marquis ne changeaient rien à ses sentiments ; mais il n'en comprenait pas moins qu'il devait quitter cette maison où, pourtant, il laissait son cœur. Il l'avait trop bien donné pour jamais le reprendre. Mais il ne pouvait songer à revoir maintenant Mlle de Quincy.

Un pareil acte de sa part aurait passé pour une sorte de bravade et de provocation, qui pouvait amener, entre deux hommes de leur caractère et de leur tempérament, les complications les plus graves. 11 ne lui restait donc plus qu'à se retirer. C'est ce qu'il fît, — mais l'âme pleine d'angoisse, et la poitrine gonflée de sanglots. Sans même relever la tête pour essayer de revoir une dernière fois ce qu'il laissait derrière lui, il s'en alla.

Connaissant parfaitement le petit parc de la villa des Jasmins, qu'il avait parcouru tant de fois, au lieu de suivre l'avenue droite qui conduisait à la grille

d'honneur, il se jeta dans une allée de traverse, coupant à travers des massifs de rhododendrons, de myrtes et de rosiers, pour arriver à une petite porte qui s'ouvrait sur une route presque toujours déserte.

A.U moment où il allait la franchir, la tante Béatrix sortit d'une touffe de mimosas, qui suffisait à cacher sa petite personne tout entière, et, se plaçant devant le jeune homme, à qui elle barra le chemin :

« Halte-là I s'écria-t-elle ; on ne s'en va pas comme cela sans dire adieu aux gens ; sans seulement essayer de revoir ses amies.

— Vous avez raison et j'ai tort, mademoiselle! Mon excuse, c'est que le courage m'a manqué ; j'ai senti le besoin de fuir; de me dérober à tous les yeux. Je n'ai plus le droit de me montrer ici ! »

Ces paroles avaient été prononcées avec un accent de si profonde tristesse que Béatrix releva vivement les yeux sur le jeune homme. Elle vit un tel abattement sur son visage et un tel désespoir dans son regard qu'elle ne put se faire la moindre illusion sur le résultat de sa démarche.

« Mauvaises nouvelles, alors? fit-elle en lui prenant la main.

— Les plus mauvaises que vous puissiez imaginer !

— Il a refusé?

— De la façon la plus cruelle 1

— Que me dites-vous là?

— Hélas I mademoiselle, la vérité I

— Et cette pauvre Blanche qui vous attend à deux pas d'ici, en proie à une anxiété voisine de l'angoisse î »

Béatrix, suivie de Jacques, qui marchait en silence derrière elle, traversa un petit bouquet de tamaris et de genévriers, et arriva à l'entrée d'un kiosque, situé à rextrémité même du parc, qui prenait en cet en-

TV

droit un caractère assez sauvage pour que Ton pût se croire à cent lieues de toute région habitée. Très abrité du côté de la terre par des roches surplombantes, ce kiosque, dominant au loin la mer, avait été plus d'une fois choisi comme rendez-vous par les deux jeunes gens. Il avait entendu leurs douces causeries. H allait être aujourd'hui le témoin de leur profond désespoir.

En apercevant M. de Caussade, qui venait à elle avec sa tante, Blanche se leva du banc rustique sur lequel elle était assise, s'avança jusqu'au seuil du kiosque, et jeta au jeune homme un de ces regards de femme aimante qui veulent voir jusqu'au fond de rame de celui qu'elles aiment, et, lui serrant les deux mains avec tout l'abandon d'une profonde tendresse :

« Ah! dit-elle, je n'ai pas besoin de vous entendre pour tout savoir... »

Elle courba la tête, comme accablée par le poids d'une douleur trop grande pour qu'elle pût la supporter, et garda quelques instants le silence, ne trouvant point de paroles pour exprimer son désespoir.

Jacques n'en comprit pas moins ce qui se passait en elle. Ne lisait-il pas, comme on lit, dans un livre, sur ce beau visage sincère, qui n'avait pas de secrets pour lui?

« Vous ne m'interrogez pas? lui dit-il doucement, et vous avez raison... Ce que j'aurais à vous dire est si triste ! Ah ! ma pauvre âme! si je n'avais confiance en votre droiture et en votre affection, dont, je le sens, rien n'ébranlera la constance ; si je ne croyais pas en vous comme en Dieu même, je serais livré en ce moment à un malheur sans consolation...

— Vous avez raison de croire en moi, dit Blanche, avec une fermeté qui dut convaincre le jeune homme ; je suis de celles qui ne changent pas, et vous pouvez être certain que je ne reprendrai jamais ce que je vous ai donné.

— Oh! merci! merci! murmura M. de Gaussade.

Pour cette parole-là, je vous donnerais ma vie... Mais adieu, ma Blanche adorée ! Adieu ! vous qui m'êtes plus chère que tout! Il faut... oui, il faut que je vous quitte ! »

Mlle de Quincy ne répondit rien, mais elle releva sur lui un regard si tendre et si doux, tout plein d'une si ardente prière, qu'il se sentit remué jusqu'au plus profond dé son être.

« Mon enfant chérie ! murmura-t-il en prenant ses mains qu'il couvrit de baisers et de larmes, plaignezmoi, car je suis vraiment malheureux; aimez-moi, car je vous adore, et pardonnez-moi le mal que je vous fais, car, en vérité, je ne suis pas coupable... je vous le jure par votre mère et par la mienne ! Mais Texplication que je viens d'avoir avec votre père a pris tout à coup un caractère d'âpreté si cruel que je ne puis rester un instant de plus dans sa maison.

— Partez donc, puisqu'il le faut! dit Blanche, la gorge pleine de sanglots qui l'étouffaient. Je ne sais rien, mais vous savez, vous! et vous êtes un bon juge de ce que vous commande votre honneur. J'aurais cru pourtant qu'à ce point de confiance où nous sommes arrivés vous et moi, nous ne pouvions plus avoir de secrets l'un pour l'autre.

— Vous avez raison, répondit M. de Gaussade en baissant la tête ; mais il y a quelque chose de si pénible dans une ancienne querelle de nos deux familles... car il paraît, ma Juliette, que nous sommes les Capu-

lets et les Montaigus d'aujourd'hui!... que vous me permettrez d'en garder la tristesse pour moi seul ! Un jour... plus tard... quand je me sentirai moins accablé, quand la fortune se lassera enfin de nous persécuter, je vous dirai tout! Qu'il vous suffise aujourd'hui de savoir que, si votre père me frappe, ce n'est pas pour mes fautes.

— Vous n'en êtes pas moins frappé I reprit Blanche, dont l'œil brillait en ce moment de l'exaltation des sentiments les plus généreux, et moi-même je ne suis pas moins malheureuse parce que vous êtes victime d'une injustice.

— Ce qui me console, c'est la certitude que vous ne serez jamais du parti des oppresseurs I

— Oh 1 vous le savez bien I

— Ayez donc bon courage I Si nous avons les hommes contre nous, nous avons Dieu pour nous 1 Nous nous reverrons 1 nous nous retrouverons! et, ajouta-t-il en ployant un genou devant elle, et en baisant ses mains, écoutez mon serment : Je jure, quoi qu'il arrive, de n'avoir jamais d'autre femme que vous! »

Puis, se tournant vers Béatrix, non moins émue qu'eux-mêmes :

« Vous m'avez entendu, lui dit-il, je vous prends à témoin de mes promesses, vous, l'honneur vivant et la loyauté même! Vous devant qui personne n'oserait mentir I vous êtes bien certaine de la profondeur de mon amour pour cette chère créature...

— Je mourrais plutôt que d'en douter 1

— Eh ! bien, je vous la confie ! Protégez-la contre celui dont il faut tout craindre, et surtout gardez-lamoi, car je viendrai vous la redemander un jour. Hélas ! dans la triste situation que l'on nous fait, je

8i TRAGIQUES AMOURS.

n'espère qu'en vous... c'est à vous que nous devrons noire bonheur! Au milieu de tant et de si redoutables obstacles^ si vous nous abandonniez, que deviendrionsnous? '

— La rendrez- vous heureuse? demanda Béatrix d'une voix grave, presque solennelle, en lui prenant les main s ^ tandis qu'elle fixait sur lui ses yeux noirs pleins de flammes.

— Si Ig bnnlieur d'une femme se mesure à l'amour qu'elle inspire, vous pouvez être certaine qu'il n'y aura pas au monde une créature plus heureuse que celle que j'adore! répondit M. de Caussade avec une fermeté qui dut porter la conviction dans l'âme de celles qui récoutaient.

— Je vous crois ! je vous crois ! dit Béatrix ravie, au milieu mt^me de ses réelles inquiétudes, de se trouver si étroitement mêlée à ce joli roman d'amour.' Je vous crois ! car vous seriez indigne du nom d'homme si votre cœur n'était pas rempli des sentiments que vous exprimez si bien. Je ne vous fais pas l'injure dedouter de vous.,. Mais, . de votre côté, ne doutez jamnis de cette enfant qui vous a peut-être" aimé trop vite, mais qui est pure comme les anges de Dieu. Maintenant, partez! Je ne comprends que trop bien ce que vous disiez tout à l'heure. Vous ne pouvez pas rester un instant de plus dans cette maison; votre présence y devient un danger. Si vous ne redoutez rien pour voua, pour elle vous devez tout craindre. Mon frère est terrible dans lesemportements de sa , colère. On ne peut en avoir raison que par la patience et avec le temps. Mais ne tentons point le sort par une imprudence volontaire. Dites-nous adieu, et partez I »

Jacques prit les mains de Mlle de Quiho^, et l'attirant à lui, Télreignit sur sa poitrine... Mais Béatrix,.

TRAGIQUES AMOURS. aS

qui voulait représenter la raison au milieu de ces débordements de tendresse, les arracha aux délices de cette caresse suprême, et entraîna M. de Caussade vers la porte de sortie qu'elle referma sur lui.

Quand il se vit hors de la villa, quand il se dit que chacun des pas qu'il allait faire maintenant Téloignerait de celle à qui sa vie appartenait désormais, Jacques de Caussade se sentit en proie à un profond désespoir. Il se demanda ce qu'il allait faire, ce qu'il allait devenir, et il ne trouva aucune réponse possible à cette question qui, pourtant, s'imposait. Sans trop savoir où ses pieds le portaient, il descendit vers la ville et, comme il ne pouvait y faire un plus long séjour, il se dirigea vers la station et, revenant enfin au sentiment de ces réalités que l'on n'a pas le droit d'oublier trop longtemps, il se rappela qu'il avait laissé à Cannes son modeste bagage, et il prit le premier train qui montait vers cette jolie ville.

Il se jeta dans un wagon où il n'y avait personne. 11 tira les rideaux des glaces, comme pour mettre une séparation complète entre lui et le reste de l'univers, et il se plongea dans sespensées. En ce moment, elles n'étaient vraiment pas couleur de rose. Il jetait sur la situation qui lui était faite ce regard clair et froid qui ne trompe pas, et, malgré la sincérité de Blanche et la surveillance de Béatrix, il la voyait presque désespérée. Les révélations du marquis des Aiglons, portant sur un fait resté pour lui enveloppé d'un mystère qu'il n'avait pas osé sonder jusqu'ici, ne laissaient

point que de le troubler profondément. Malgré lui, toujours, avec cette obstination de Tidée fixe, plus forte que notre volonté, qui, en certaines circonstances, s'empare de nous, malgré nous, il y revenait sans cesse. Il n'avait gardé qu*un souvenir vague de la catastrophe qui lui avait enlevé son père, quand il n'était pas encore d'âge à comprendre l'étendue de sa perte. Tout le monde autour de lui s'était entendu pour laisser l'aventure dans une ombre discrète, et il n'en connaissait ni les causes ni les détails. Et voilà que, tout à coup, cet événement, si ancien qu'il était presque oublié, se représentait à lui avec un caractère d'actualité vraiment terrible et se dressait, pour ainsi parler, comme un obstacle infranchissable entre lui et son bonheur.

Bien qu'il n'eût guère connu un père enlevé si jeune à sa tendresse, la pensée que son meurtrier était celui-là même dont il adorait la fille le jetait dans un trouble contre lequel il avait quelque peine à se défendre. Peu h peu, cependant, il en vint à se dire que le duel n'était pas un assassinat, que les choses avaient dû se passer régulièrement, suivant les lois de l'honneur... qu'il y avait là un malheur... un grand malheur, sans doute... mais non pas un crime... et que le malheur n'avait jamais eu le pouvoir de séparer ceux qui s'aiment.

S'il pardonnait, lui, le fils de la victime, le meurtrier n'aurait-il pas mauvaise grâce à se montrer inexorable?

Cependant, quand il s'était bien dit tout cela, Jacques se rappelait, non sans une douloureuse surprise, l'attitude irritée et menaçante du marquis des Aiglons, lorsqu'il avait appris que le prétendant à la main de sa fille était le fils de son adversaire mal-

heureux. Il était apparu au jeune homme comme un sombre et implacable justicier, dont l'œuvre expip.toire n'était pas encore accomplie, et qui poursuivait sa vengeance.

Toutes ces réflexions, qui n'étaientque trop justifiées par les faits, jetaient le comte de Caussade dans un désarroi si profond qu'il n'en pouvait sortir. Il cherchait le parti qui aurait pu sauver la situation... et il ne le trouvait pas.

On n'était pas plus heureux à la villa des Jasmins. Le marquis se tenait, vis-à-vis de sa fille, sur une défensive silencieuse, qui la laissait dans la plus complète incertitude. 11 n'ouvrait même pas la bouche sur ce qu'il appelait une sotte aventure. Il voulait que Blanche fût bien certaine qu'il considérait comme nulle et non avenue la démarche du comte de Caussade. Elle ne méritait même pas qu'il y fit, devant elle, la plus légère allusion.

Mais toute autre fut sa conduite avec sa sœur. Le lendemain de son orageuse explication avec le prétendant évincé, il la fit venir dans son cabinet, et, quand ils furent seuls en tête-à-tête :

« M'expliqueras-tu bien, lui demanda-t-il, tout ce que cela signifie? Quelle est donc cette mauvaise plaisanterie d'un garçon d'hôpital qui se prétend aujourd'hui un homme de notre monde, et qui n'aspire à rien moins qu'à devenir mon gendre? »

Béatrix qui, depuis la veille, était préparée à l'attaque, ne se laissa pas démonter par sa brusquerie. « Je serais plus disposée, répliqua-t-elle, à te demander des renseignements à toi-même que je ne suis capable de t'en fournir. Ce jeune homme, que je trouve fort bien d'ailleurs, m'est tombé du ciel comme un aérolithe, sans que personne m'ait crié

gare I Au fait, c'est avec toi qu'il est venu ici, et, vraiment, j'aurais eu mauvaise grâce à le renvoyer. C'eût été mal reconnaître les soins qu'il te donnait si généreusement.

— Généreusement I le mot est heureux 1 c'est-àdire qu'il voulait se faire payer ses honoraires par ma fille I »

Au lieu de relever ces derniers mots, Béatrix garda un silence prudent. Mais cette réserve ne faisait point l'affaire du marquis des Aiglons, qui voulait une réponse.

« Savais-tu cela, toi ? poursuivit-il.

— Ta fille m'en a touché quelques mots tout à l'heure.

— Et tu connais le nom du monsieur ?

— Oui I c'est le comte de Caussade.

— Ce nom ne t'a rien rappelé ?

— Rien I

— Tu ne te souviens pas d'une affaire que j'ai eue avec un autre comte de Caussade ?

— Tu as eu tant d'affaires dans ta vie 1

— Celle-ci a été la plus grave de toutes... Il y a eu mort d'homme.

— Oui, maintenant je me rappelle, en effet... un duel... malheureux... à l'étranger... mais je n'avais jamais su le nom de ton adversaire ... d'ailleurs, il y a si longtemps I

— Le temps ne fait rien à l'affaire 1 II y a des injures toujours fraîches, et dont la mémoire se ravive à chaque instant. L'homme dont je te parle était le père de celui-là même qui s'est introduit subrepticement dans ma maison... Il n'y a que des larrons d'honneur dans cette famille-là. Marié à une femme charmante, déjà père de famille, l'autre a foulé aux

pieds les devoirs les plus sacrés ; il a courtisé une adorable créature que j'aimais, que je voulais épouser, et, parvenu à se faire écouter d'elle, il a rendu mon mariage impossible.

— Aussi tu Tas tué I

— Comme c'était mon droit 1

— La chose peut se discuter ; cependant je veux bien l'admettre. Mais à présent qu'il a payé sa dette, tu n'as vraiment plus rien à demander à son fils,..

— C'est ce qui te trompe I La mort du père a pu S9.tisfaire ma vengeance... mais non mon amour, dont la bliBssure saigne encore. Elle ne m'a pas rendu celle dont la tendresse aurait été ma vie... et dont je porte toujours le deuil. »

« Tu l'as porté en rose, comme les deuils de cour ! » pensa Béatrix ; mais elle garda pour elle seule cette réflexion qui n'aurait eu pour effet que d'envenimer les choses davantage encore, et elle se contenta de répliquer :

« Ta douleur, que je respecte, devrait du moins t' apprendre le pardon I Parce que tu as souffert, est-ce une raison pour faire souffrir ta fille ?

— Ah ! tu es bien une femme comme les autres I absolument étrangère à toutes les choses où se trouve en jeu l'honneur des hommes I Tu ne comprends donc pas que la présence d'un Caussade auprès de moi aggrave, irrite, exaspère mes griefs... Est-ce donc là le supplice auquel tu veux me condamner ?

— Dieu qui me connaît sait bien que je ne voudrais te condamner à rien... ni toi, ni personne! Je ferais, au contraire, et bien volontiers, le sacrifice de mon bonheur pour que vous fussiez tous heureux !... surtout ma pauvre Blanche, que j'aime — tu le sais I

— comme si elle était une fille de mes entrailles, née de mon âme et de mon sang... et dont tes implacables rancunes vont faire le malheur !

— Ah I tu avoues donc qu'elle Taime I s'écria le marquis, avec une explosion de colère qui donna tout à coup à son visage une expression terrible.

— Elle Tadore I répliqua Béatrix, trouvant tout à coup dans l'exaltation généreuse de ses sentiments un courage et une audace que l'on ne se. serait point attendu à rencontrer chez elle.

— Eh bien I elle l'oubliera ! dit le marquis, en laissant voir sur ses traits rigides une dureté que rien ne devait fléchir.

— Non I elle ne n'oubliera pas I Je la connais mieux que toi, peut-être 1 moi qui, depuis la mort de sa mère, lui ai donné toutes les heures, toutes les minutes de ma vie I C'est un cœur tendre — un vrai cœur de femme, immortellement fidèle, capable de beaucoup souffrir, parce qu'il est fait pour beaucoup aimer, et, j'en ai peur, pour n'aimer qu'une fois I

— Et où donc est né ce grand amour ? fit le marquis avec une âpre ironie.

— A ton chevet, pendant que tous deux unissaient leurs efforts pour te sauver I »

En proie à une irritation qui, chez lui, grandissait de minute en minute, le père de Blanche fît, de long en large, quelques pas saccadés dans son cabinet :

« Le diable soit des filles I » murmura-t- il à demivoix, et sans regarder sa sœur.

Puis, revenant à elle, et s'arrêtant tout à coup :

« Pourquoi ne m'as-tu pas averti? C'était ton devoir I

— Je n'en aurais pas eu le temps I Est-ce que la foudre prévient avant de frapper? Elle a dû l'aimer tout de suite.

— Eh bien I elle saura ce qu'il en coûte d'aimer sans ma permission... car je te jure qu'elle ne sera jamais à lui !»

Béatrix connaissait trop bien la nature de son frère pour ne pas savoir qu'avec lui il fallait renoncer à l'espérance de l'emporter de haute lutte. Sous peine d'exaspérer sa violence, il fallait céder à la bourrasque, et plier tout d'abord, quitte à se relever plus tard. Le temps n'est-il pas le plus sûr auxiliaire des femmes, à la seule condition qu'elles soient patientes et douces? Si le marquis était obstiné, Béatrix était tenace. La sœur était digne du frère, et capable de soutenir contre lui cette guerre intestine qui commençait maintenant, et dont il était difficile de prévoir la fin. Une chose, du moins, devait exciter et ranimer son courage. C'était son affection et son dévouement pour l'aimable créature qu'elle était bien décidée à ne jamais abandonner.

Elle comprenait trop bien que la pauvre fille, livrée en ce moment à toutes les angoisses de l'incertitude, devait éprouver un impérieux besoin de savoir ce que l'on voulait faire d'elle. Aussi, sans prolonger davantage une discussion qui ne pouvait aboutir à une résolution sérieuse, elle alla rejoindre sa nièce.

Blanche l'attendait dans sa chambre, en proie à une véritable tempête d'émotion. Très jeune encore, et sans aucune expérience de la vie, elle n'en jetait pas moins sur les choses un coup d'oeil très perspicace et très juste. Il était déjà difficile de la tromper. Elle ne se faisait donc point d'illusion sur les sentiments de son père à son égard. Elle voyait bien qu'ils se développaient en surface plus qu'en profondeur. Il se montrait avec elle aimable, poli, gracieux, courtois, galant même k l'occasion, comme il eût été avec

TRAGIQUES AJUOURS. ^ 93

une étrangère jeûne et jolie, capable de flatter sa vanité. Il y avait, du temps de Louis XV, beaucoup de pères taillés sur ce modèle-là, et, en cherchant bien, on en trouvetait encore de nos jours quelques types achevés, bien qu'ils soient devenus plus rares.

Mais cette apparente amabilité ne tardait point à s efifacer dès que Tégoïsme de Thomme entrait en jeu. Blanche le savait déjà : elle devait rapprendre mieux encore.

Lorsque sa tante arriva près d'elle, la jeune fille était assise à sa fenêtre, perdue dans une méditation silencieuse, les yeux fixés sur la route par laquelle M. de Caussade avait regagné la ville — comme si elle eût voulu suivre au loin, par la pensée, celui qui s'en allait — pour longtemps peut-être. Ses paupières gonflées laissaient voir qu'elle avait pleuré. De grandes plaques rouges marbraient ses joues, comme il arrive quand les mouvements désordonnés du cœur ne donnent plus au sang qu'une circulation irrégulière et fiévreuse.

Ces symptômes significatifs frappèrent Béatrix d'une véritable terreur, tant lui parut grave l'état de sa nièce. Celle-ci, du reste, était tellement absorbée dans ses pensées qu'elle n'entendit même pas sa tante qui venait d'entrer, et qui s'approchait d'elle. Béatrix, pour attirer son attention, fut obligée de lui toucher l'épaule légèrement.

La jeune fille se retourna, avec une sorte de brusquerie, comme on fait dans un sursaut, et jeta à sa tante un regard si effaré que sa tante en eut peur.

« Qu'as-tu, ma chérie? lui demanda-t-elle en l'embrassant tendrement.

— Je le saurai quand tu m'auras dit quelles nouvelles lu m'apportes.

— Hélas I les nouvelles ne sont pas très bonnes, répondit Béatrix, en étreignant deux mains brûlantes dans les siennes. J'ai trouvé ton père irrité, dans une disposition peu favorable, que toutes mes raisons n'ont pu modifier. Je n'ai pas voulu trop insister. Tu sais comme moi que les plus grandes violences sont aussi les plus courtes. Je me réserve de revenir plus tard à la charge. »

Blanche ne dit rien; mais elle laissa tomber sa tète dans ses mains avec un geste accablé.

« Voyons! voyons! reprit Béatrix, qui lui passa un bras autour du cou, et lui mit au front un baiser maternel, est-ce qu'il faut se laisser abattre comme cela ? Je sais bien que c'est un mauvais moment à passer. Mais nous sommes deux pour soutenir le choc. Avec un peu d'énergie, on finit par renverser tous les obstacles.

— Tu ne crois pas toi-même ce que tu dis ! répliqua Blanche avec un mouvement d'épaules. Je sens qu'il y a des choses que l'on me cache ; que je ne puis pas deviner... que peut-être je ne comprendrais pas... mais qui doivent être graves, puisqu'elles donnent à mon père le droit de faire le malheur de ma vie. »

Béatrix fut embarrassée, comme on l'est toujours quand on ne peut pas faire une réponse franche à une question directe.

« Ce n'est peut-être pas si grave que cela! murmura-t-elle ; il m'a parlé d'une querelle de famille, dont il garde, m'a-t-il semblé, un fâcheux souvenir. Mais je ne puis croire qu'il persiste longtemps dans la mauvaise pensée de faire de toi la victime de ses rancunes. Résigne-toi, pour un moment, au présent qui est mauvais, et prends confiance dans l'avenir qui sera meilleur. »

Cette conclusion, si optimiste qu'elle fût, ne rassura point Mlle de Quincy, cruellement frappée au milieu des illusions et des espérances de sa jeunesse en fleur.

« Tu es bonne, et je te remercie, dit-elle à sa tante ; mais n'essaye pas de me tromper. Ce serait inutile I Je te connais bien I Tu ne sais même pas mentir, pauvre chère I Mon père me dira ou ne me dira pas ses raisons ; ceci le regarde ! mais je sens bien que si tu n'as pu rien obtenir de lui, Je n'obtiendrai pas davantage. »

Très désolée de voir sa nièce dans une disposition d'esprit si malheureuse, Béatrix pensa qu'elle serait incapable de la combattre avec succès, et que ce qu'elle avait de mieux à faire pour le moment, c'était de l'abandonner un peu à elle-même. 11 faut que le chagrin, quand on n'en peut supprimer la cause, s'émousse par le frottement contre lui-même, comme le diamant seul peut user le diamant. Mais, dans ces âmes jeunes et vibrantes, le paroxysme de la douleur dure parfois assez longtemps, et l'assoupissement moral n'arrive qu'après des crises multipliées. Mlle Blanche de Quincy devait en faire la cruelle expérience.

Privée de nouvelles de M. de Caussade, qui n'osait pas lui écrire, tremblante à la pensée d'interroger son père qui, lui-même, gardait vis-à-vis d'elle un silence impénétrable, elle vivait dans une sorte de surexcitation maladive, qui devait amener de véritables désordres chez une jeune fille aussi impressionnable que délicate, et dont l'amour s'était emparé avec la soudaineté et la violence du vautour qui fond sur sa proie, et qui l'emporte.

Le marquis des Aiglons se rendait-il exactement compte de ce qui se passait chez sa fille? Il était permis d'en douter. En tout cas, on peut dire qu'il ne s'en préoccupait guère. Jamais il navait fait la moindre allusion à ce qui s'était passé entre lui et M. de Caussade, et, sans les confidences de Béatrix, Blanche n'aurait pas eu le plus léger soupçon.

Cependant, si cuirassé d'égoïsme qu'il pût être, il n'en éprouvait pas moins une sorte d'embarras et de malaise, quand les yeux tristes de sa fille cherchaient les siens, pleins d'angoisse et de douloureuses questions. Mais cette attitude de belle suppliante n'ébranlait en rien sa résolution, et l'infortunée créature n'apercevait chez lui aucun symptôme qui pût ranimer ses espérances. Il lui fallait donc vivre dans une attente pleine de trouble et d'ennui, et dont rien ne lui permettait de prévoir la fin.

Jacques était retourné à Cannes. Il n'avait pas voulu rester à Fréjus, où sa présence, bientôtconnue du marquis, car tout se sait dans ces petites villes sonores, indiscrètes et bavardes, n'aurait eu d'autre résultat que d'accroître encore le mauvais vouloir du marquis. Il était résolu à tout oser pour arriver à son but ; mais il ne se faisait point d'illusion sur les obstacles qui l'en séparaient. Mlle de Quincy touchait à peine à sa

dix-huitième année ; elle était donc bien loin encore de l'époque où il lui serait permis de disposer d'ellemême. Le comte de Caussade, dans la fougue et Tardeur de sa passion, n'aurait pas reculé devant un enlèvement. Mais, sans s arrêter aux pénalités que peut entraîner un détournement de mineure, avec de bons juges qui ont passé le temps d'aimer, un enlèvement est toujours une chose grave, difficile à proposer à une fille bien élevée, qui éprouve comme un instinctif besoin de considération et d'honneur, qui n'a jamais quitté le foyer de la famille, et qui tremble à la seule pensée des compromettantes aventures dans lesquelles on veut la jeter. Jacques se rendait bien compte de tout cela, et il repoussait loin de lui cette tentation dangereuse, comme il eût fait de la pensée d'un crime. La situation était donc pour lui singulièrement pénible ; il se voyait enfermé dans une impasse, dont il ne pouvait plus sortir.

Son chagrin lui devint bientôt tellement insupportable qu'il ne put résister au désir de revoir — ne fût-ce qu'un instant — celle dont il était si follement épris. Il lui fallait avoir avec elle une entrevue suprême, qui leur permettrait d'échanger leurs plus intimes pensées; et peut-être d'arrêter un plan de conduite pour l'avenir. Mais obtenir cette entrevue, quand même Mlle de Quincy la désirerait autant que lui, ce ne serait pas chose aisée. Après ce qui s'était passé entre lui et le marquis des Aiglons ; après cette dernière scène, si terriblement orageuse ; après ce congé formel, hautain, presque brutal, il sentait bien qu'il ne pouvait pas reparaître devant le père de Blanche. C'eût été courir au-devant du danger. S'ils voulaient se revoir, ils ne pouvaient le faire qu'en s'entourant des précautions les plus nàinutieuses.

Une imprudence, si légère qu'elle fût, pouvait perdre leur avenir, déjà si compromis.

Dans cette perplexité cruelle, une seule personne était capable de lui prêter son appui et de faire réussir ses démarches. C'était la tante de Blanche, Mlle Béatrix de Quincy. Mais il lui était assez difficile de se mettre en rapport avec elle. Pendant son séjour à la villa des Jasmins, il avait pu voir que le courrier était presque toujours remis au chef de famille, qui faisait lui-même la distribution des paquets à tous, et à chacun. Sa sœur elle-même était, de ce chef, soumise à la loi commune. Il avait jusqu'ici respecté le secret des lettres par cette seule raison peut-être qu'il n'avait aucun motif d'agir autrement. Mais aujourd'hui, en proie comme il l'était au soupçon farouche, n'ayant plus confiance en personne, il pourrait bien se faire qu'il voulût connaître le secret d'une lettre dont il ne reconnaîtrait pas l'écriture. L'affaire si mal entamée pourrait avoir les conséquences les plus graves. Le marquis, apprenant les sympathies de sa sœur pour des amours traversées par lui, était capable de séparer la tante et la nièce. Que deviendrait alors la pauvre Blanche, privée de son seul appui dans la vie ? Il ne fallait point l'exposer à un tel danger.

Quand on cherche bien on trouve toujours. Il y avait dans la domesticité de la villa une femme de chambre autrichienne, romanesque et sentimentale, très attachée à Blanche, et qui, par cela même, avait pris en gré le comte de Caussade. Il comprit tout de suite qu'il pourrait, grâce à elle, se ménager des intelligences dans la place.

Mais sentant bien que ces affaires délicates ne pouvaient se traitera distance, il quitta Cannes, dont la vie mondaine, élégante et bruyante ne lui convenait

guère dans la disposition d'esprit où il se trouvait, et il vint s'établir dans un faubourg de Fréjus, chez un maraîcher, qui louait des chambres aux étrangers obligés de compter avec leur bourse. La maison, de très modeste apparence, avait pour notre héros cet avantage d'être située dans le voisinage de la villa des Jasmins, dominant tout à la fois et le petit parc et l'habitation, de telle sorte que la chambre occupée par lui était un véritable observatoire, d'où il pouvait surveiller les allées et venues des maîtres et des serviteurs. La vie de M. de Caussade se passait derrière sa persienne. Il épiait les promenades de celle qu'il eût voulu voir toujours, et qu'il voyait si peu. Blanche, en eflfet, ne sortait guère de son appartement. Il était situé au second étage de la villa, et les fenêtres ne prenaient point jour sur la portion du parc surveillée parle comte. Ce qui lui faisait perdre beaucoup d'occasions de l'apercevoir, et peut-être d'établir avec elle un de ces échanges de communications télégraphiques si précieux à ceux qui ne peuvent ni se parler ni s'écrire. Blanche, cependant, faisait chaque jour une ou deux apparitions dans le parc, tantôt seule, et tantôt en compagnie de sa tante. Sa démarche languissante prouvait assez que le chagrin remplissait son âme, et qu'elle était en proie à une mélancolie profonde. Quand Jacques la voyait ainsi, il éprouvait quelque chose comme un remords; il se reprochait le mal dont il était la cause, et il se demandait s'il n'avait pas été bien coupable en se faisant aimer d'elle avant d'être certain de pouvoir lui offrir cette sécurité du mariage sans laquelle il n'y a point de bonheur vrai pour la femme. Mais il l'aimait; il l'aimait ardemment, et, s'il avait besoin d'une excuse, il la trouvait dans son ainour même.

Un matin, il aperçut Mlle de Quincy assise sur un banc, au soleil dans le jardin. Elle avait la pâleur d'un de ces beaux lis, dont le fer a touché la racine, et qui s'étiole et languit. Au bout d'un instant elle se leva et marcha d'un massif à l'autre, lentement. On voyait peintes sur son visage une si profonde désespérance et une si grande lassitude de toute chose qu'il se sentit remué jusqu'au plus intime de son être.

« Ils me la tueront, se dit-il, si je ne viens à son secours!... heureusement que je suis là! »

A partir de ce moment il comprit qu'il ne pouvait plus hésiter : il fallait agir.

Après trois jours d'inutile attente, il eut la bonne fortune de rencontrer la femme de chambre dont les bons offices devaient lui être si précieux.

« Je vous cherchais, lui dit-il, en l'entraînant sous le couvert des grands sapins. Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de vos maîtresses.

— Elles vont bien, monsieur le comte.

— Mlle Blanche?

— Mademoiselle est bien triste, et tout le monde le remarque : il y a longtemps qu'on ne l'a vue sourire.

— M. le marquis?

— M. le marquis ne dit rien ; mais il est très sombre. Il n'adresse jamais la parole à sa fille, qui ne lui parle pas davantage. Oh! la vie n'est pas gaie aujourd'hui à la villa des Jasmins. Mlle Béatrix qui voit tout ce qui se passe, et qui adore sa nièce, a aussi beaucoup de chagrin. Hier, après dîner, en se levant de table, M. le marquis a dit à sa sœur de se préparer au départ, parce que Ton quitterait Fréjus dans quelques jours.

— C'est sûr, cela? fit M. de Caussade, avec une inquiétude visible.

— Tout ce qu'il y a de plus sûr !

— Et où va-t-on?

— Mais, comme toujours, dans le Jura, au château des Aiglons, de l'autre côté de Besançon. Ce châteaulà, voyez-vous, on ne peut rien s'imaginer de pareil. C'est grand, c'est beau : je ne dis pas le contraire! mais c'est triste comme une prison ! Les murailles ont trois mètres d'épaisseur ; la cour d'honneur est entourée de fossés toujours pleins d'eau, et l'on n'y pénètre qu'en passant surunpont-levis. Oh ! M. le marquis peut être tranquille 1 Ses trésors sont bien gardés. »

De tout ce que Lisbeth lui disait là, avec une certaine prolixité, en femme qui n'avait pas l'habitude de parler son content, et qui se dédommageait avec un auditeur bénévole, M. de Caussade n'avait retenu qu'une chose, c'est que Blanche allait quitter Fréjus, et que les communications avec elle, si difficiles déjà, ne manqueraient pas de devenir plus difficiles encore ; impossibles peut être ! c'était là, pour lui, une pensée insupportable. Aussi, s'armant d'une résolution soudaine :

« Écoutez, Lisbeth, dit-il à la femme de chambre, un peu étonnée de l'animation singulière avec laquelle le jeune homme lui parlait, je sais que vous êtes attachée à votre maîtresse.

— C'est vrai! J'ai toujours aimé mademoiselle; et je crois que je l'aime davantage encore depuis qu'elle est malheureuse.

— Ceci est d'un grand cœur ! Mais voulez-vous faire cesser ses chagrins ?

— Le moyen?

— Écoutez! Je l'ai demandée en mariage... et, si elle était ma femme, je crois qu'elle ne pleurerait plus.

— C'est bien vrai, ce que vous me dites là?

i02 TRAGIQUES AMOURS.

— Tout ce qu'il y a de plus vrai, Lisbeth ! Je vous le jure, sur mon honneur. Je l'ai demandée, et on me Ta refusée...

— C'est donc pour cela qu'elle est si triste 1 reprit l'Autrichienne avec une certaine naïveté.

— Je le crois 1

— Mais, alors, que prétendez-vous faire ?

— La consoler I

— Comment?

— En lui donnant l'assurance que je l'aime toujours 1 que je l'attendrai jusqu'à ce qu'on me la donne, et que je n'aurai jamais d'autre femme qu'elle. »

Lisbeth était une brave fille, et une nature profondément honnête, incapable de prêter la main à une intrigue vulgaire. Mais l'idée du mariage, couronnant Tamour, sanctifiait à ses yeux la poursuite du jeune homme. Jacques vit bien qu'elle était gagnée à sa cause, et qu'il trouverait chez elle un dévouement absolu.

« Mlle Béatrix connaît mes intentions et les approuve, continua-t-il, et comme j'ai besoin de m'entendre avec elle, et que je ne puis la voir, je lui ai écrit. Le service que je vous demande, c'est de lui remettre ces quelques lignes.

— Donnez! dit Lisbeth, complètement rassurée par l'intervention dans l'affaire d'une personne aussi honorable et aussi sensée que Mlle de Quincy. Mademoiselle Béatrix aura votre billet dans une heure 1

— Merci, Lisbeth! je vous dois plus que la vie! dit Caussade, avec l'exagération naturelle aux amoureux, et je ne l'oublierai jamais.

— S'il y a une réponse, où faudra-t-il vous la porter?

— Là-haut ! chez Antide, le maraîcher, qui me loue une petite chambre, dont je ne sors guère que la nuit. Je vous attendrai toute la journée. »

C'était à Blanche que M. de Caussade écrivait la lettre dont l'adresse portait le nom de Béatrix.

« Ma chère Blanche, lui disait-il, permettez-moi de vous écrire, puisque je n'ai plus le bonheur de vous voir. L'autre jour, en vous quittant, j'étais si ému, si troublé, si malheureux, que je n'ai pu rien vous dire de ce qu'il faut pourtant que vous sachiez. Je vous aime, ma chère Blanche, plus qu'un homme n'aima jamais une créature de Dieu. Je vous aime ! faire de vous ma femme est désormais le but unique de ma vie. La façon hautaine et dure dont votre père a repoussé ma demande aurait découragé tout autre que celui qui vous adore. Elle n'a rendu que plus ardent le désir passionné que j'éprouve d'être à vous pour toujours. Je ne suis pas de ceux que les obstacles découragent. Mais je n'ai plus d'espoir qu'en vous, ma chère aimée ; car, en présence des menaces de votre père, qui veut vous emmener loin d'ici, et vous séparer du reste de l'univers, je n'ose plus tenter une nouvelle démarche, qui n'aurait peut-être d'autre résultat que de précipiter la catastrophe. Mais, sachez-le bien, toutes ces tristesses, toutes ces persécutions, toutes ces injustices ne pourront jamais altérer ma foi en vous. C'est elle qui me soutient : c'est elle qui me donne la force de vivre. Mais vous

devez comprendre, vous qui êtes la vie de ma vie et l'âme de mon âme, que j'ai un invincible besoin de vous revoir. Quelque chose me dit qu'en dépit de tous les obstacles nous serons un jour Tun à l'autre; mais les séparations sont quelquefois bien longues, et elles sont toujours bien amères. Ayez donc pitié des douleurs qui m'attendent, et, pour me donner la force de les supporter, accordez-moi, ne fût-ce qu'un instant, le bonheur si cher de votre présence, et les suprêmes délices de nos adieux trempés de larmes. Pardonnez-moi ce désir, égoïste peut-être ; mais il me semble que je serai moins malheureux quand je saurai que vous souffrez comme moi, et que vous aimez comme j'aime !

« A partir du jour où j'aurai pu vous faire tenir ce billet, je viendrai chaque soir vers les neuf heures à la petite porte du parc où nous nous sommes quittés après notre dernière rencontre. L'affection ne va pas sans la confiance, et vous savez bien que vaus n'avez rien à craindre ni de moi ni avec moi !

« MUeBéatrix, que je supplie de vous accompagner, sait bien qu'un amour profond ne va jamais sans un profond respect, et vous savez, vous, à quel point vous êtes aimée par celui qui voudrait déjà se dire

« Tout à vous,

« Caussade. »

Jacques, lorsque sa lettre fut partie, se sentit un peu plus calme. N'est-ce point d'ailleurs ce qui arrive toujours, quand, après de longues et pénibles hésitations, on vient enfin de prendre une grande résolution? Il rentra chez lui, et remonta dans son observatoire. Le parc de la villa des Jasmins offrait en ce moment l'image d'une solitude absolue. Cepen-

dant, vers les quatre heures, il vit Blanche descendre lentement les larges volées de marches du grand perron de marbre blanc, et se diriger vers Tallée centrale, où elle se promena quelques instants au soleil. Elle paraissait moins abattue que les jours précédents. Sa démarche était plus ferme ; sa tête s'était redressée, comme, sur sa tige, une fleur renaissante, et, à deux reprises, elle dirigea ses regards vers la maison habitée par M. de Gaussade, comme si elle eût voulu lui dire : « J'ai reçu votre lettre ; je ferai ce que vous souhaitez : ne soyez plus malheureux . »

Béatrix, à qui Lisbeth avait remis la lettre du comte, n'avait pas hésité à la faire lire à sa nièce. Un peu faible avec cette charmante créature, dont le bonheur était son désir le plus cher, elle ne pouvait supporter Tidée de la voir souffrir. Elle ne se trompait point sur Tefifet que produirait la lettre de M. de Gaussade. Ges lignes, si aimantes et si émues, lui firent du bien. Gefut sa première joie depuis le déchirement des adieux.

Bien que la jeunesse soit, en général, assez prompte à Fespérance, et qu'elle croie aisément ce qu'elle désire. Blanche, cependant, ne se faisait point illusion sur la gravité des obstacles qui s'élevaient entre elle et l'homme qu elle aimait. Mais, s'étant déjà trop donnée pour qu'il lui fût possible de se reprendre, c'était pour elle une consolation suprême de savoir que rien ne pourrait le séparer d'elle. Ges quelques lignes, écrites, pour ainsi parler, par le comte de Gaussade avec le sang le plus pur et le plus chaud de son cœur, avaient suffi pour rendre à Mlle de Quincy le courage dont elle avait tant besoin. G'est que l'amour tient une si grande place dans l'âme de certaines femmes que, se sentant aimées, elles pardonnent tout

i06 TRAGIQUES AMOURS.

à la vie, et, au milieu des plus dures épreuves, trouvent encore le moyen de sourire à travers leurs larmes. « Nous le recevrons, n'est-ce pas, petite tante? dit Blanche, en prenant la main de Béatrix, au moment où celle-ci achevait de lire la lettre de M. de Gaussade.

— Ce sera encore une imprudence 1 dit Béatrix avec un mouvement d'épaules.

— Nous en avons tant commis déjà qu'une de plus ne compte pas 1 » répondit la jeune fille, dont le geste câlin enveloppa sa tante de la douceur d'une caresse.

Et, comme Béatrix semblait hésiter encore :

« Tu connais mon père, poursuivit Mlle de Quincy ; du moment où il a résolu de quitter Fréjus, il peut nous emmener tout de suite, et je serai vraiment bien malheureuse — et lui aussi — s'il faut que je parte sans l'avoir revu. »

« Comme elle l'aime ! pensa Béatrix ; après tout, c'est peut-être comme cela qu'il faut aimer 1 mais qu'un tel amour doit être dangereux, si l'homme qui l'inspire n'en est pas digne ! »

« Tu peux compter sur moi I dit-elle à sa nièce, avec une vaillance qui donna à la jeune fille comme un tressaillement de joie. Je ne veux pas vous priver du triste bonheur de vos adieux. Ce soir, quand ton père sera sorti — est-ce qu'il ne sort pas maintenant tous les jours? — nous irons au kiosque ; je lui ouvrirai la porte du parc, et tu entendras ce qu'il peut avoir à te dire. Il faut bien que nous arrangions votre avenir ensemble, puisque nous sommes seules à nous en occuper I

— Oh 1 maman^ que tu es bonne, et que je t'aime ! » fit Blanche, en mettant deux gros baisers sur les joues pâles de Béatrix.

Ce soir-là, après son dîner, le marquis des Aiglons,

qui avait ses habitudes en ville, alluma un cigare et sortit.

« Allons! dit Béatrix à sa nièce, brûlée de toutes les fièvres de Tattente. Si je ne me trompe, il est déjà à son poste. »

Elles prirent les allées tournantes, qui circulent à travers les massifs, ou s'enfoncent sous bois, en usant de toutes sortes de précautions, comme si, chez elles, et à pareille heure, elles avaient eu à redouter quelque rencontre fâcheuse. Elles n'en firent aucune.

Elles n'étaient point depuis cinq minutes dans le kiosque, n'osant point se parler et retenant leur souffle, afin d'être à même de mieux saisir les moindres indices qui pourraient venir jusqu'à elles dans le silence de la nuit, quand elles entendirent sonner neuf heures à l'horloge de la grande église de Fréjus. La vibration du dernier coup ne s'était pas encore éteinte dans l'air sonore et frais, lorsque Blanche perçut distinctement trois coups égaux, un peu faibles, frappés à la petite porte du parc, cachée sous un rideau flottant de clématites et de jasmins, et qui s'ouvrait un peu en contre-bas du kiosque.

— C'est lui I j'en suis sûre I murmura Mlle deQuincy à l'oreille de sa tante.

— Très bieni je vais le chercher et je te l'amène; répliqua celle-ci sur le même ton ; sois calme ! c'est tout ce que je te demande. »

Béatrix alla ouvrir, et Blanche resta seule. Certes, elle désirait bien vivement revoir M. de Caussade ; mais son émotion était si grande qu'elle en devenait douloureuse ; elle avait peur de sa joie. Elle alla s'asseoir à l'extrémité du kiosque, sur un petit divan très bas, qui en occupait l'extrémité la plus éloignée. Là, les deux mains appuyées sur sa poitrine, comme

i08 TRAGIQUES AMOURS.

si elle eût voulu en contenir les battements désordonnés, elle attendit.

« C'est étrange, murmura-t-elle, à demi-voix, que les gens que Ton aime tant puissent vous faire aussi peur que cela ! »

Un froissement de rameaux écartés, et des pas qui s'approchaient, la firent se lever brusquement. M. de Caussade était déjà sur le seuil du kiosque. Blanche recula jusqu'au mur, comme si elle eût voulu le fuir encore, alors qu'elle sentait qu'un mouvement profond de son être la jetait à lui tout entière, éperdue et frémissante.

A la lueur confuse d'une petite lampe, suspendue au plafond, il l'aperçut, toute pâle, dans une blancheur de marbre. 11 s'élança vers elle, et prit ses deux mains qu'il couvrit de baisers, tout en lui prodiguant les appellations des plus folles tendresses.

« Voyons! voyons! Asseyez-vous et tâchez d'être calme! lui dit Béatrix, craignant pour sa nièce un excès d'émotion qui pouvait devenir dangereux. Vous m'avez demandé cinq minutes pour nous faire vos adieux. Je vous les ai accordées — ce qui a été peutêtre une imprudence de ma part... N'abusez de rien, et dites-Vous bien vite ce que vous pouvez avoir à vous dire. Chaque seconde qui s'écoule est grosse d'un danger... et je tremble!

— Vous m'avez déjà tant accordé que je n'ose pas vous demander davantage, dit Jacques, d'une voix qui priait plus encore que ses paroles. Mais ne nous mesurez pas le temps d'une main trop sévère. Notre avenir dépend peut-être des résolutions que nous allons prendre ici devant vous I »

Et se tournant vers Blanche, qui Técoutait dans une sorte de ravissement :

« PardoHnez-moi si je dis notre! ajouta-t-il avec une grâce courtoise. Mais vous m'avez permis, mademoiselle, de confondre votre vie avec la mienne, et je Tai si bien fait que je ne puis plus les séparer aujourd'hui. »

Blanche ne répondit rien ; mais la douceur de son regard et de son sourire parlaient pour elle, et permettaient à M. de Caussade de croire qu'elle pensait là-dessus absolument comme lui-même.

Il s'était assis auprès de la jeune fille, et il tenait une de ses mains dans les siennes.

« Il y a des moments, dit-il à Béatrix, où il me semble que je suis au fond de l'abîme, et que, sans votre secours et votre aide, je serais un homme perdu. Mais j'attache un tel prix à la possession de celle que vous avez bien voulu me permettre d'aimer, que, pour la conquérir, je suis disposé à lutter jusqu'à l'épuisement de mes forces. »

Une légère pression de la petite main qu'il tenait dans les siennes dut lui prouver qu'ils seraient deux à soutenir cette lutte, et à combattre le bon combat.

« Vous pouvez compter sur moi jusqu'au bout, dit Béatrix. Je n'abandonne point mes alliés. Mais, ditesmoi donc, est-ce que quelque fait nouveau est venu vous jeter dans l'accès de ;^ésespoir qui se trahit à chaque ligne du billet que vous avez écrit à ma nièce?

— Oui. Après avoir laissé le temps de se calmer à l'irritation aussi injuste que violente de votre frère contre moi, j'ai pensé qu'il ne me garderait point éternellement rancune pour des faits auxquels je suis complètement étranger. J'ai donc tenté une nouvelle démarche. J'ai prié un ami de ma famille, un homme considérable, et qui sait se faire écouter partout, de se rendre près du marquis et de plaider ma cause. Il

Ta fait, et avec plus d'éloquence que je n'aurais pu en déployer pour moi-même. Il a dit tout ce qu'il fallait dire ; il a prêché la concorde et Toubli, et il a fini par demander la main de Juliette pour Roméo... Il n'a pu rien obtenir que des récriminations et des menaces... qui ne s'adressaient pas à moi seul.

— Et à qui donc encore?

— A vous deux... car il ne parle de rien moins que de vous séparer.

— Oh 1 pour cela, jamais ! fit Béatrix avec une singulière énergie. Depuis que Blanche a eu le malheur de perdre sa mère, je lui ai donné ma vie... Oui, je lui ai consacré mon existence tout entière... est-ce vrai, chérie ? »

Pour toute réponse, Mlle de Quincy se jeta au cou de sa tante, et l'embrassa avec une tendresse qui dut payer à Texcellente créature toutes les dettes de cœur de sa nièce.

<( Bien que je le croie capable de beaucoup oser, reprit Béatrix, je crois pourtant qu'il me connaît trop pour oser celai

— Tant mieux! Vous resterez ensemble, et je m'en réjouis pour toutes deux. Il n'y a que moi, qui vais me trouver seul, comme un pauvre abandonné.

— On pensera bien à voUs, allez ! fit Blanche avec une douceur timide.

— Pourrai-je seulement avoir de vos nouvelles?

— Ce sera bien difficile, répondit Béatrix. Nous serons tellement surveillées !

— Vous voyez donc bien, fît M. de Caussade, avec une tristesse si profonde qu'il ne lui était pas possible en ce moment de réagir contre elle, vous voyez bien que la situation est terrible pour moi... et que je n'ai plus à prendre conseil que de mon désespoir.

— Celui que Ton aime n'a pas le droit de désespérer! ditBéatrix, avec une fermeté qui devait servir d'exemple à ceux qui Técoutaient. Laissez faire le temps, et attendez tout de lui, de votre résignation et de votre patience. Oh ! je n'ignore pas qu'à votre âge l'attente est cruelïe, et que rien ne console de l'absence. Mais il faut savoir tenir compte des implacables nécessités de la vie, qui s'imposent aux plus fiers. Souvenez-vous que Blanche n'a pas encore dix-huit ans, et que, même dans le cas où elle serait disposée à tout braver pour être à vous, pendant trois longues années encore, vous ne pouvez rien ni l'un ni l'autre !

— Et il faudra que je passe ces trois années loin d'elle!

-— Je ne vois guère le moyen qu'il en soit autrement! »

Et, comme le jeune homme fit un geste de négation désespérée :

« Il n'est que trop certain, reprit Béatrix, que mon frère ne va pas vous offrir une chambre au château des Aiglons. Mais si vos sentiments ont autant de constance que je vois de loyauté dans vos intentions, espérez tout de l'avenir. Blanche de Quincy est d'une race où le cœur des femmes ne change pas. Je ne dis pas cela pour jeter de l'eau bénite de cour sur vos blessures qui sont cuisantes. Je connais les cruautés de l'absence. Mais les voyages ont leurs hasards. Nous passons l'été et l'automne dans nos montagnes inaccessibles ; mais nous revenons à Fréjus avec les premiers froids. Vous nous rencontrerez à Nice ou à Cannes. Le marquis a aussi ses petites affaires privées, et il n'est pas toujours avec nous. Nous trouverons bien de temps en temps le moyen de voler

Ii2 TRAGIQUES AMOURS.

quelques heures comme celles-ci, qui vous aideront à prendre patience. Ce que je vous oflFre là n'est pas, je le sais bien, l'idéal de la vie; acceptez-le pourtant, faute de mieux. Dites-vous bien, pendant les langueurs de Tattente, que vous avez une joie qui a été refusée à bien d'autres. Vous vous connaissez assez pour avoir Tun dans l'autre une confiance absolue. Vous avez échangé vos paroles, qui valent des serments. Que la foi vous soutienne, et que Tespérance vous console. Sachez-le bien, d'ailleurs! s'il survenait quelque chose de grave, quelque complication inattendue, pouvant menacer votre bonheur, je serais là!

— Et moi aussi! » dit une voix cassante, hautaine, ironique et dure, qui vint tout à coup mêler sa note discordante à cette causerie pleine de tendresse.

Jacques et les deux femmes retournèrent la tète en même temps, et, sur le seuil du kiosque, ils aperçurent, grande, froide et méprisante, dans l'orgueil du triomphe que venait de lui ménager l'imprudence de ses adversaires, la fîère silhouette du marquis des Aiglons.

Le père de Blanche resta un moment immobile et silencieux à la même place. Sa fille et sa sœur, en le reconnaissant, étaient devenues pâles comme des mortes, et, dans le regard qu'elles échangèrent, on pouvait lire une véritable terreur. Quant au comte de Caussade, si, à force d'empire sur lui-même, il parvint à garder son sang-froid, il n'en éprouva pas moins une émotion profonde et une contrariété vive. C'est qu'il comprenait bien que, par sa folle et téméraire audace, il venait de donner barre sur lui à un ennemi qu'il savait sans pitié.

Ce fut seulement au bout de quelques instants que

le marquis jugea à propos de rentrer en scène. Il s'adressa tout d'abord à sa sœur et à sa fille.

« Retirez- vous 1 leur dit-il, avec une âpreté singulière, et qui n'admettait ni discussion ni réplique. Votre place n'est pas ici. Je regrette d'être obligé de vous l'apprendre. Plus tard, je vous ferai savoir ce que j'aurai décidé de vous. J'ai maintenant à dire à monsieur des choses qui ne regardent que lui et moi. »

Les deux femmes firent quelques pas vers la porte ; mais le marquis se ravisant ne les laissa pas encore sortir.

« Blanche, dit-il à sa fille, vous avez agi sans discernement, comme une enfant que vous êtes. De plus âgés, et qui connaissent la vie mieux que vous, ont perfidement abusé de votre inexpérience. Ce sont eux les vrais coupables. Je saurai les punir. Je saurai aussi vous mettre à l'abri, vous, de leur funeste influence, et les empêcher de vous compromettre de nouveau. C'est tout ce que j'ai à vous dire pour le moment.

Quant à vous, continua-t-il en s'adressant à sa sœur, vous vous êtes rendue tout à fait indigne de la confiance que je vous avais accordée. Je vous la retire. Je vous avais choisie pour veiller sur ma fille... et voilà ce que vous en avez voulu faire : la proie d'un homme que j'ai chassé de ma maison ! »

En entendant ces mots, le comte de Caussade releva la tête, croisa les bras sur sa poitrine, et regardant le marquis bien en face :

« Monsieur, lui dit-il, je ne vous permettrai pas...

— Taisez-vous, monsieur 1 fit le marquis, dont la voix vibrante et irritée couvrit celle du jeune homme ; je ne vous parle pas encore. Mais rassurez-vous, votre

il4 TRAGIQUES AMOURS.

tour viendra, et vous ne perdrez pas pour avoir attendu! »

Puis, se retournant vers sa sœur, comme s'il ne l'eût pas suffisamment accablée, il continua :

<' Sans vous, sans vos mauvais conseils, sans votre criminelle faiblesse, ma fille ne serait jamais venue ici, au mépris de l'obéissance qu'elle me doit, et du respect qu'elle se doit à elle-même.. Je n'entends pas que de pareils scandales se renouvellent sous mon toit déshonoré. — J'ai tout dit. Maintenant, vous pouvez vous retirer. »

Atterrées par cette violence, dont le marquis ne leur avait pas encore donné l'effrayant spectacle, la tante et la nièce s'en allèrent, Blanche, plus pâle qu'un lis, chancelant sous le lourd fardeau de colère et de malédiction qui faisait ployer sa tète charmante, se demandant si ses jambes, qui ployaient sous elle, seraient encore capables de la porter. Mais l'amour, qui est plus fort que la mort, ne tarda point à lui rendre quelque énergie. Aussi, au moment où elle passa devant M. de Caussade, elle lui jeta son âme dans un regard.

Le comte s'inclina profondément, comme il eût fait devant une jeune et belle reine. En ce moment, il semblait oublier tout ce qui n'était pas elle.

« Soyez calme, soyez patient, soyez miséricordieux ! semblait dire le doux regard, empreint de cette tendresse de femme à laquelle l'homme qui aime n'a rien à refuser ; n'oubliez pas que je suis sa fille, et ne faites rien pour rendre plus infranchissable encore l'abîme qui nous sépare... Il est déjà si large et si profond I »

Cette prière, que sa bouche ne formulait point, mais qui s'exhalait en quelque sorte de tout, son être.

Jacques la comprit; nous dirions volontiers qu'il l'entendit. Mais il était sur une pente fatale, où les événements, plus forts que sa volonté, n'allaient pas lui permettre de se rendre au désir de celle qui ne devait plus voir en lui qu'un esclave obéissant.

Restés seuls, les deux hommes se regardèrent un instant sans rien dire, comme pour se mieux préparer, Tun à l'attaque et l'autre à la riposte.

Mais le marquis était chez lui ; il avait l'avantage du terrain. Il le fit bien voir. Avec une expression de visage où la haine la plus farouche se mêlait au dédain le plus insolent :

« Je vous avais déjà défendu de rentrer dans cette maison, dit-il à M. de Gaussade; vous allez maintenant me contraindre à vous en chasser.

— Sachez, monsieur, que l'on ne m'a jamais chassé de nulle part, et que ce n'est pas vous qui commencerez! 11 peut y avoir une apparente incorrection dans ma conduite ; mais la faute n'est pas mienne, et je n'accepte ni leçons ni reproches ; au moment de quitter ce pays pour longtemps, pour toujours peutêtre, je n'ai pas voulu m'en éloigner comme un bandit, comme un malfaiteur, comme un homme condamné à fuir et à se cacher. Ce ne sont point façons de gentilhomme, et je n'accorde à personne le droit de me les imposer. Je n'ai pas voulu davantage quitter sans prendre congé d'elles deux femmes pour lesquelles j'ai autant de respect que d'affection.

— Une de ces femmes était ma sœur, répliqua le marquis, et vous avez pu voir comment je viens de me séparer d'elle. Quant à l'autre — qui est ma fille — qui me doit une obéissance absolue, et dont moi seul peux disposer — il me semble que je m'étais exprimé devant vous assez clairement sur son compte

lie TRAGIQUES AMOURS.

et sur le vôtre, pour vous faire comprendre que vous deviez vous considérer désormais comme étrangers l'un à l'autre ; mais puisque vous avez l'entendement si dur, puisque vous me contraignez à des violences qui ne sont ni dans mon caractère ni dans mes habitudes, écoutez-moi bien ! — Je vous défends de vous occuper de ma fille... Je vous défends de franchir le seuil de ma maison, et, si vous essayez encore d'y pénétrer, comme un larron d'honneur que vous êtes, je vous traiterai comme vous le méritez. »

Et, ajoutant l'insulte du geste à l'insulte de la parole, le marquis esquissa la menace d'un soufflet.

Cette fois, c'en était plus qu'un homme ne pouvait supporter... même un homme amoureux.

« Assez, monsieur I dit le comte de Gaussade, en se redressant devant celui qui voulait prendre un rôle d'agresseur à outrance. Vous abusez de la modération que, depuis une heure, j'ai cru devoir montrer au père de Mlle de Quincy. Mais il est des limites que je ne saurais permettre à personne de dépasser... pas même à vous !

— Vous avez donc du sang dans les veines I fit, avec un mouvement d'épaules insolent, le marquis que sa fureur aveuglait. J'avais fini par en douter. Je suis aise de l'apprendre, car cela me permet d'espérer que vous me rendrez raison de l'injure que vous m'avez faite en vous introduisant dans ma maison avec des intentions inavouables. Je serais dans mon droit en vous tuant ici comme un simple malfaiteur... Au lieu de cela je vous fais l'honneur de me battre avec vous — en vérité, vous me devez des remerciements !

— Je vous les ferai sur le terrain, répondit M. de

Caussade, avec autant de hauteur que son adversaire avait montré d'insolence.

— Où vous trouve-t-on, continua celui-ci ?

— Partout, dès que Ton me cherche.

— Vous avez donc un autre domicile que l'embuscade où vous vous cachez pour espionner les gens ?

— Trêve d'insultes, monsieur ! fit Caussade, avec une dignité de parole et d'attitude qui ne laissa point que de produire une certaine impression sur le marquis. Vous devez savoir que l'on ne parle point sous les armes, et que l'on ne s'injurie pas quand on va jouer sa vie contre la vie d'un autre. Je demeure à Cannes, villa des Roses, route d'Antibes. J'y attendrai vos témoins toute la journée de demain. Ils s'entendront avec les miens pour trouver à notre rencontre un prétexte qui ne portera nulle atteinte à la considération d'une personne dont l'honneur m'est aussi cher qu'à vous-même. »

Ces derniers mots, qui prouvaient chez le comte de Caussade l'arrière-pensée persistante et l'inébranlable résolution de ne point séparer sa destinée de celle de Mlle de Quincy, et de considérer leurs vies à tous deux comme indissolublement liées, devaient rendre plus violente encore l'irritation du marquis. Mais, comme le duel allait régler tous leurs comptes, il ne les releva point.

« C'est bien, dit-il ; mes témoins seront chez vous demain à deux heures. »

11 s'effaça pour laisser le passage libre au jeune homme, en lui disant, avec une mordante ironie :

« Je ne vous montre pas le chemin ; vous savez trop bien comment on entre chez moi pour ne pas savoir aussi comment on en sort. »

Jacques, par la nuit noire, regagna son logis, en proie à une mortelle douleur. N'était-ce point une chose vraiment terrible qu'un duel entre lui et le père de celle qu'il adorait. Ce duel, quel qu'en fût le résultat, n'aurait-il point pour conséquence fatale de mettre un nouvel obstacle entre elle et lui? La haine du marquis, aussi implacable qu'elle était injuste, ne lui permettait pas d'espérer pour leur querelle une issue pacifique. Elle ne pouvait avoir qu'un dénouement sanglant, c'était à lui à s'y préparer.

Après une nuit d'insomnie cruelle, il prit le train du matin, arriva de bonne heure à Cannes, et se mit tout de suite en peine de trouver les témoins auxquels il confierait la mission délicate de régler les conditions d'un combat que lui-même, à présent, regardait comme inévitable.

Il eut la bonne fortune de trouver deux seconds fermes et solides, au courant des affaires d'honneur, et dignes de la confiance qu'il leur accordait. Les pourparlers furent menés lestement avec les représentants du marquis, et le duel fixé au lendemain matin, dans les bois de la Boulie, situés à peu près à mi-chemin entre les deux stations de Cannes et de Fréjus.

11 dîna le soir au cercle Nautique, et rentra chez lui, un peu ému, comme le sont toujours, même les hommes les plus braves, à la veille d'une première affaire. Il ferma sa porte, pour être sûr de la solitude de ses dernières heures. Puis il se mit à sa table, rangea des papiers, brûla quelques lettres, retira de son portefeuille une petite photographie qu'il plaça devant lui, et parut s'absorber dans une contemplation profonde.

C'était une tête très jeune, charmante de traits ; d'expression plus charmante encore, avec de grands yeux rêveurs et profonds, dans lesquels on croyait voir le reflet d'une âme pleine de douceur et de tendresse. Le regard qui s'était arrêté — ne fût-ce qu'un instant — sur ce visage exquis, ne pouvait plus s'en détacher. Cette physionomie, d'une distinction rare, qui vous retenait et vous captivait, laissait pourtant deviner une mélancolie secrète. Ce profil si fin, cet ovale si pur, ce front d'un modelé si délicat, auquel donnait je ne sais quel air de noblesse son diadème de cheveux d'or, soulevés en ondulations molles, où Ton sentait le souffle et le frémissement de la vie, remplirent l'âme du jeune homme d'une émotion contre laquelle il lui eût été difficile de se défendre. Il n'essaya pas. Il aimait mieux vraiment s'y livrer tout entier.

C'était bien sa Blanche adorée — dans la fleur de sa jeune beauté — c'était elle, dans son charme et dans sa grâce.

« Avoir été aimé par elle, murmura- t-il à demivoix, ne fût-ce qu'une minute — c'est un bonheur que la mort même ne saurait payer trop cher... et dire que je puis la perdre sans l'avoir possédée ! continua-t-il avec un geste désespéré... ce serait vraiment

affreux l Mais je ne veux point penser à cela 1 Je ne veux penser qu'au moyen de la conquérir, et de la faire mienne à jamais !»

Il en était là de ses réflexions quand on sonna brusquement à sa porte. Il alla ouvrir. C'étaient des épées de combat que lui envoyait un ami.

La vue de ces armes reporta immédiatement sa pensée vers ce duel, ce duel horrible, dont le résultat

— quel qu'il fût — ne pouvait amener qu'une séparation plus profonde encore entre lui et celle qu'il aimait. Si la rencontre était fatale au marquis, oserait-il bien tendre à sa fille une main sur laquelle elle verrait toujours le sang de son père ? Si le marquis, au contraire, avait l'avantage, son premier soin ne serait-il pas de mettre dans l'impossibilité de jamais revoir sa fille celui qui avait osé croiser le fer contre lui. Certes, il connaissait bien celle qu'il aimait d'un tel amour que cet amour était sa vie même. Il était certain de sa tendresse ; mais il se demandait comment cette créature si aimante supporterait l'absence — l'absence silencieuse... qu'aucune lettre ne viendrait jamais consoler.

Tout à coup, des pensées violentes l'assaillirent

— des pensées de sang et de mort.

« Si je le tuais, cet homme, se dit-il je sens

que je le pourrais... je sens qu'à un moment donné, pendant ce duel, sa vie sera entre mes mains... Avec lui, je supprimerais l'obstacle qui me sépare d'elle... le seul obstacle !... Le premier moment serait dur... Il y aurait comme une révolte de cette âme craintive... Mais, plus tard, quand elle saurait tout... quand elle apprendrait que j'avais pardonné la mort de mon père... que j'avais consenti à tout oublier pour l'amour d'elle... elle aussi, pour l'amour de moi,

elle pardonnerait et elle oublierait... Mais si elle ne pardonnait pas... si le monde venait se placer entre elle et moi!.. Doute affreux I Je ne veux pas la condamner à me maudire un jour... J'aime mieux qu'elle me pleure! Je l'épargnerai, lui... S'il doit y avoir une victime, eh bien! ce sera moi!... Mais je vais du moins lui envoyer mon dernier adieu, et le testament de mon cœur... »

Il prit une feuille de papier, et, d'une plume fiévreuse, sans s'arrêter, il écrivit :

« Ma chère aimée,

« Quelques heures seulement me séparent de la plus redoutable des épreuves. J'ai tout fait pour l'éviter; une fatalité plus forte que ma volonté me l'impose. Demain matin je me trouverai, l'épée nue, en face de votre père, de votre père qui a tué le mien, de votre père qui me poursuit d'une haine aussi implacable qu'elle est injuste... Plaignez-moi, ma chère Blanche, car jamais homme ne fut plus malheureux que moi, et j'ose dire que jamais homme ne fut moins coupable..., car mon seul crime est de vous adorer... et ce crime-là vous me l'avez pardonné !

« Ne craignez rien pour lui dans cette lutte où je vais défendre ma vie, parce qu'elle vous appartient; je jure de respecter la sienne, parce qu'elle vous est sacrée. Ce n'est point par mes mains que le deuil entrera jamais dans votre maison. Ma seule consolation, au milieu de tant d'épreuves, c'est de ne pas douter de vous... c'est de pouvoir me dire que, quoi qu'il arrive, l'avenir est à nous, si nous savons l'attendre avec patience et fermeté. Vous êtes bien jeune ; mais votre raison est plus vieille que vous, et votre

caractère n'a pas eu besoin d'attendre la trempe que donnent les années. Je ne sais quand nous nous reverrons ; mais vous me retrouverez tel que vous m'aurez laissé, vous adorant toujours, et vous appartenant comme jamais créature de Dieu n'appartint à une autre. »

Cette lettre, mise sous enveloppe à l'adresse de Mlle Béatrix de Quincy, fut envoyée à Mme de Pierrefîtte, amie de la maison, et qui avait ses entrées à toute heure à la villa des Jasmins.

En termes très voilés, mais laissant deviner plus de choses qu'il n'en disait, M. de Caussade, sans songer à faire mystère d'un duel dont tous les journaux du littoral s'empresseraient d'offrir la primeur à leurs abonnés, laissait entendre à sa gracieuse amie que la situation délicate dans laquelle il allait se trouver visà-vis de Mlles de Quincy ne lui permettant pas de prendre congé d'elles, il lui demandait, comme un signalé service, de bien vouloir remettre son billet à Mlle Béatrix.

Connaissant trop le tact et l'obligeance de cette excellente personne, pour n'être pas certain que son message serait rempli avec autant de promptitude que de discrétion, Jacques se sentit allégé d'un lourd souci, et, la fatigue aidant, il dormit mieux qu'il n'eût osé l'espérer.

Il ne s'en leva pas moins le lendemain avec Taube, alla cueillir ses deux témoins chez eux, et les installa dans un coupé du chemin de fer dont il avait retenu les quatre places pour eux et pour lui.

A la station de la Boulie, ils trouvèrent le marquis et ses seconds qui les attendaient. Deux voitures, retenues à l'avance, eurent vite fait de transporter les deux groupes, qui n'avaient échangé qu'un simple salut, comme marque de reconnaissance, sur la lisière d'un petit bois de cyprès et de sapins, qui couvrait comme d'un manteau sombre un des derniers contreforts de l'Estérel.

Après avoir parcouru environ 200 mètres dans l'épaisseur du bois, en suivant des sentiers qui serpentaient à travers les fourrés, ils arrivèrent à l'entrée d'un étroit vallon en pente douce, dont le fond, tapissé d'un tuf élastique et souple, formait une sorte de cirque, entouré d'une ceinture de rochers sauvages. Il eût été difficile de rencontrer un champ clos plus à souhait pour une rencontre.

Les seconds, d'un commun accord, choisirent un emplacement convenable, mesurèrent 4es épées, et trouvèrent que tout était bien .

Quand le premier témoin du marquis vint lui an-

noncer que l'on était d'accord surtout, et qu'il pouvait venir :

« Dites-moi, lui demanda-t-il, cet homme à la moustache grise, un peu fort, le plus grand des deux, est-ce que ce n'est pas le colonel de Puymaurin?

— Lui-même. »

Et comme le marquis, en entendant cette réponse, ne put retenir une légère contraction du visage.

« Auriez-vous, lui demanda l'autre, quelque objection à faire à sa présence ici? — Cela me surprendrait, car il est fort bien posé dans le monde, où il a une réputation de galant homme parfaitement établie.

— Je ne prétends pas le contraire ; j'ai été frappé d'une coïncidence : voilà tout. Dans un duel que j'ai eu,... il y a de longues années déjà,... il fut le témoin de mon adversaire... que je tuai d'ailleurs.

— Eh bien ! fit le témoin avec une légèreté que son âge seul excusait, il me semble que ceci doit être d'un bon augure à vos yeux... Mais assez causé! On nous attend, venez! Ils seraient capables de croire que je vous explique une botte secrète. »

Quelques secondes plus tard, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre. Un observateur perspicace les eût trouvés curieux à étudier. Le marquis éprouvait une sorte de rage froide et concentrée, qui se traduisait par certains éclairs de son regard fauve, pleins de bile et de haine. — Caussade, au contraire, laissait deviner, à travers sa résolution calme, et une possession de lui-même assez rare chez un homme aussi jeune, une mélancolie profonde. Tout en assurant son épée dans sa main, il lui semblait voir passer devant lui l'image attristée de Blanche qui lui disait :

« Est-ce que vous allez tuer mon père? »

Puis, bientôt, revenant à la tendresse de sa nature, et le regardant avec ses grands yeux si doux, elle ajoutait tout bas :

« Défendez-vous! Défendez-nous I.. »

« Quelle situation atroce est la mienne I » murmura le malheureux jeune homme, qui sentit des gouttes de sueur froide perler à la racine de ses cheveux.

Mais déjà le sentiment de Thonneur humain s'était emparé de lui, et, sous les yeux de ces quatre hommes, il se disait qu'il ne devait plus penser qu'à une chose — à bien faire I — pour nous servir de l'expression pittoresque en usage chez nos bons aïeux.

Le colonel de Puymaurin, auquel son âge et sa position avaient valu le privilège, plein de responsabilités, de diriger le combat, croisa le bout des épées, et, reculant de trois pas, prononça la phrase sacramentelle :

« Allez, messieurs! »

A ce moment, son regard rencontra celui du marquis, et sembla lui dire :

« Je me souviens, moi! toi, te souviens- tu? »

Les fers s'étaient à peine touchés que, déjà, les combattants s'engageaient à fond. L'attaque était menée par le marquis des Aiglons, qui, soit pour obéir aux instincts violents de sa nature, soit pour surprendre et démonter M. de Caussade, apporta dans son jeu une ardeur, une énergie, une impétuosité que beaucoup, parmi de plus jeunes, n'auraient pu soutenir bien longtemps.

Quant au comte, il était évident pour les quatre témoins, qui suivaient avec une attention extrême les péripéties du combat, qu'il n'était point, jusqu'ici, sorti des bornes d'une défensive sévère. Mais cette défensive ne se relâchait pas d'une seconde. Pas un

noncerque l'on était d'accord surtout, et qu'il pouvait venir :

« Dites-moi, lui demanda-t-il, cet homme à la moustache grise, un peu fort, le plus grand des deux, est-ce que ce n'est pas le colonel de Puymaurin?

— Lui-même. »

Et comme le marquis, en entendant cette réponse, ne put retenir une légère contraction du visage.

« Auriez-vous, lui demanda l'autre, quelque objection à faire à sa présence ici? — Cela me surprendrait, car il est fort bien posé dans le monde, où il a une réputation de galant homme parfaitement établie.

— Je ne prétends pas le contraire ; j'ai été frappé d'une coïncidence : voilà tout. Dans un duel que j'ai eu,... il y a de longues années déjà,... il fut le témoin de mon adversaire... que je tuai d'ailleurs.

— Eh bien ! fit le témoin avec une légèreté que son âge seul excusait, il me semble que ceci doit être d'un bon augure à vos yeux... Mais assez causé! On nous attend, venez! Ils seraient capables de croire que je vous explique une botte secrète. »

Quelques secondes plus tard, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre. Un observateur perspicace les eût trouvés curieux à étudier. Le marquis éprouvait une sorte de rage froide et concentrée, qui se traduisait par certains éclairs de son regard fauve, pleins de bile et de haine. — Caussade, au contraire, laissait deviner, à travers sa résolution calme, et une possession de lui-même assez rare chez un homme aussi jeune, une mélancolie profonde. Tout en assurant son épée dans sa main, il lui semblait voir passer devant lui l'image attristée de Blanche qui lui disait :

« Est-ce que vous allez tuer mon père? »

Puis, bientôt, revenant à la tendresse de sa nature, et le regardant avec ses grands yeux si doux, elle ajoutait tout bas :

« Défendez-vous! Défendez-nous !.. »

« Quelle situation atroce est la mienne 1 » murmura le malheureux jeune homme, qui sentit des gouttes de sueur froide perler à la racine de ses cheveux.

Mais déjà le sentiment de Thonneur humain s'était emparé de lui, et, sous les yeux de ces quatre hommes, il se disait qu'il ne devait plus penser qu'à une chose — à bien faire I — pour nous servir de Texpression pittoresque en usage chez nos bons aïeux.

Le colonel de Puymaurin, auquel son âge et sa position avaient valu le privilège, plein de responsabilités, de diriger le combat, croisa le bout des épées, et, reculant de trois pas, prononça la phrase sacramentelle :

« Allez, messieurs! »

A ce moment, son regard rencontra celui du marquis, et sembla lui dire :

« Je me souviens, moi! toi, te souviens- tu? »

Les fers s'étaient à peine touchés que, déjà, les combattants s'engageaient à fond. L'attaque était menée par le marquis des Aiglons, qui, soit pour obéir aux instincts violents de sa nature, soit pour surprendre et démonter M. de Caussade, apporta dans son jeu une ardeur, une énergie, une impétuosité que beaucoup, parmi de plus jeunes, n'auraient pu soutenir bien longtemps.

Quant au comte, il était évident pour les quatre témoins, qui suivaient avec une attention extrême les péripéties du combat, qu'il n'était point, jusqu'ici, sorti des bornes d'une défensive sévère. Mais cette défensive ne se relâchait pas d'une seconde. Pas un

i24 TRAGIQUES AMOURS.

noncer que Ton était d'accord sur tout, et qu'il pouvait venir :

« Dites-moi, lui demanda- t-il, cet homme à la moustache grise, un peu fort, le plus grand des deux, est-ce que ce n'est pas le colonel de Puymaurin?

— Lui-même. »

Et comme le marquis, en entendant cette réponse, ne put retenir une légère contraction du visage.

« Auriez-vous, lui demanda l'autre, quelque objection à faire à sa présence ici? — Cela me surprendrait, car il est fort bien posé dans le monde, où il a une réputation de galant homme parfaitement établie.

— Je ne prétends pas le contraire ; j'ai été frappé d'une coïncidence : voilà tout. Dans un duel que j'ai eu,... il y a de longues années déjà,... il fut le témoin de mon adversaire... que je tuai d'ailleurs.

— Eh bien ! fit le témoin avec une légèreté que son âge seul excusait, il me semble que ceci doit être d'un bon augure à vos yeux... Mais assez causé! On nous attend, venez! Ils seraient capables de croire que je vous explique une botte secrète. »

Quelques secondes plus tard, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre. Un observateur perspicace les eût trouvés curieux à étudier. Le marquis éprouvait une sorte de rage froide et concentrée, qui se traduisait par certains éclairs de son regard fauve, pleins de bile et de haine. — Caussade, au contraire, laissait deviner, à travers sa résolution calme, et une possession de lui-même assez rare chez un homme aussi jeune, une mélancolie profonde. Tout en assurant son épée dans sa main, il lui semblait voir passer devant lui l'image attristée de Blanche qui lui disait :

« Est-ce que vous allez tuer mon père? »

Puis, bientôt, revenant à la tendresse de sa nature, et le regardant avec ses grands yeux si doux, elle ajoutait tout bas :

« Défendez-vous! Défendez-nous !.. »

« Quelle situation atroce est la mienne I » murmura le malheureux jeune homme, qui sentit des gouttes de sueur froide perler à la racine de ses cheveux.

Mais déjà le sentiment de Thonneur humain s'était emparé de lui, et, sous les yeux de ces quatre hommes, il se disait qu'il ne devait plus penser qu'à une chose — à bien faire 1 — pour nous servir de l'expression pittoresque en usage chez nos bons aïeux.

Le colonel de Puymaurin, auquel son âge et sa position avaient valu le privilège, plein de responsabilités, de diriger le combat, croisa le bout des épées, et, reculant de trois pas, prononça la phrase sacramentelle :

« Allez, messieurs! »

A ce moment, son regard rencontra celui du marquis, et sembla lui dire :

« Je me souviens, moi! toi, te souviens- tu? »

Les fers s'étaient à peine touchés que, déjà, les combattants s'engageaient à fond. L'attaque était menée par le marquis des Aiglons, qui, soit pour obéir aux instincts violents de sa nature, soit pour surprendre et démonter M. de Gaussade, apporta dans son jeu une ardeur, une énergie, une impétuosité que beaucoup, parmi de plus jeunes, n'auraient pu soutenir bien longtemps.

Quant au comte, il était évident pour les quatre témoins, qui suivaient avec une attention extrême les péripéties du combat, qu'il n'était point, jusqu'ici, sorti des bornes d'une défensive sévère. Mais cette défensive ne se relâchait pas d'une seconde. Pas un

noncer que l'on était d'accord sur tout, et qu'il pouvait venir :

« Dites-moi, lui demanda-t-il, cet homme à la moustache grise, un peu fort, le plus grand des deux, est-ce que ce n'est pas le colonel de Puymaurin?

— Lui-même. »

Et comme le marquis, en entendant cette réponse, ne put retenir une légère contraction du visage.

« Auriez-vous, lui demanda l'autre, quelque objection à faire à sa présence ici? — Cela me surprendrait, car il est fort bien posé dans le monde, où il a une réputation de galant homme parfaitement établie.

— Je ne prétends pas le contraire ; j'ai été frappé d'une coïncidence : voilà tout. Dans un duel que j'ai eu,... il y a de longues années déjà,... il fut le témoin de mon adversaire... que je tuai d'ailleurs.

— Eh bien ! fit le témoin avec une légèreté que son âge seul excusait, il me semble que ceci doit être d'un bon augure à vos yeux... Mais assez causé I On nous attend, venez I Ils seraient capables de croire que je vous explique une botte secrète. »

Quelques secondes plus tard, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre. Un observateur perspicace les eût trouvés curieux à étudier. Le marquis éprouvait une sorte de rage froide et concentrée, qui se traduisait par certains éclairs de son regard fauve, pleins de bile et de haine. — Caussade, au contraire, laissait deviner, à travers sa résolution calme, et une possession de lui-même assez rare chez un homme aussi jeune, une mélancolie profonde. Tout en assurant son épée dans sa main, il lui semblait voir passer devant lui l'image attristée de Blanche qui lui disait :

« Est-ce que vous allez tuer mon père? »

Puis, bientôt, revenant à la tendresse de sa nature, et le regardant avec ses grands yeux si doux, elle ajoutait tout bas :

« Défendez-vous ! Défendez-nous I . . »

« Quelle situation atroce est la mienne! » murmura le malheureux jeune homme, qui sentit des gouttes de sueur froide perler à la racine de ses cheveux.

Mais déjà le sentiment de Thonneur humain s'était emparé de lui, et, sous les yeux de ces quatre hommes, il se disait qu'il ne devait plus penser qu'à une chose — à bien faire î — pour nous servir de l'expression pittoresque en usage chez nos bons aïeux.

Le colonel de Puymaurin, auquel son âge et sa position avaient valu le privilège, plein de responsabilités, de diriger le combat, croisa le bout des épées, et, reculant de trois pas, prononça la phrase sacramentelle :

« Allez, messieurs! »

A ce moment, son regard rencontra celui du marquis, et sembla lui dire :

« Je me souviens, moi! toi, te souviens- tu? »

Les fers s*étaîent à peine touchés que, déjà, les combattants s'engageaient à fond. L'attaque était menée par le marquis des Aiglons, qui, soit pour obéir aux instincts violents de sa nature, soit pour surprendre et démonter M. de Gaussade, apporta dans son jeu une ardeur, une énergie, une impétuosité que beaucoup, parmi de plus jeunes, n'auraient pu soutenir bien longtemps.

Quant au comte, il était évident pour les quatre témoins, qui suivaient avec une attention extrême les péripéties du combat, qu'il n'était point, jusqu'ici, sorti des bornes d'une défensive sévère. Mais cette défensive ne se relâchait pas d'une seconde. Pas un

i24 TRAGIQUES AMOURS.

noncer que l'on était d'accord sur tout, et qu'il pouvait venir :

« Dites-moi, lui demanda-t-il, cet homme à la moustache grise, un peu fort, le plus grand des deux, est-ce que ce n'est pas le colonel de Puymaurin?

— Lui-même. »

Et comme le marquis, en entendant cette réponse, ne put retenir une légère contraction du visage.

« Auriez-vous, lui demanda l'autre, quelque objection à faire à sa présence ici? — Cela me surprendrait, car il est fort bien posé dans le monde, où il a une réputation de galant homme parfaitement établie.

— Je ne prétends pas le contraire ; j'ai été frappé d'une coïncidence : voilà tout. Dans un duel que j'ai eu,... il y a de longues années déjà,... il fut le témoin de mon adversaire... que je tuai d'ailleurs.

— Eh bien ! fit le témoin avec une légèreté que son âge seul excusait, il me semble que ceci doit être d'un bon augure à vos yeux... Mais assez causé I On nous attend, venez! Ils seraient capables de croire que je vous explique une botte secrète. »

Quelques secondes plus tard, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre. Un observateur perspicace les eût trouvés curieux à étudier. Le marquis éprouvait une sorte de rage froide et concentrée, qui se traduisait par certains éclairs de son regard fauve, pleins de bile et de haine. — Gaussade, au contraire, laissait deviner, à travers sa résolution calme, et une possession de lui-même assez rare chez un homme aussi jeune, une mélancolie profonde. Tout en assurant son épée dans sa main, il lui semblait voir passer devant lui l'image attristée de Blanche qui lui disait :

« Est-ce que vous allez tuer mon père? »

Puis, bientôt, revenant à la tendresse de sa nature, et le regardant avec ses grands yeux si doux, elle ajoutait tout bas :

« Défendez-vous! Défendez-nous !.. »

<( Quelle situation atroce est la mienne! » murmura le malheureux jeune homme, qui sentit des gouttes de sueur froide perler à la racine de ses cheveux.

Mais déjà le sentiment de Thonneur humain s'était emparé de lui, et, sous les yeux de ces quatre hommes, il se disait qu'il ne devait plus penser qu'à une chose — à bien faire ! — pour nous servir de l'expression pittoresque en usage chez nos bons aïeux.

Le colonel de Puymaurin, auquel son âge et sa position avaient valu le privilège, plein de responsabilités, de diriger le combat, croisa le bout des épées, et, reculant de trois pas, prononça la phrase sacramentelle :

« Allez, messieurs! »

A ce moment, son regard rencontra celui du marquis, et sembla lui dire :

« Je me souviens, moi! toi, te souviens- tu? »

Les fers s'étaient à peine touchés que, déjà, les combattants s'engageaient à fond. L'attaque était menée par le marquis des Aiglons, qui, soit pour obéir aux instincts violents de sa nature, soit pour surprendre et démonter M. de Caussade, apporta dans son jeu une ardeur, une énergie, une impétuosité que beaucoup, parmi de plus jeunes, n'auraient pu soutenir bien longtemps.

Quant au comte, il était évident pour les quatre témoins, qui suivaient avec une attention extrême les péripéties du combat, qu'il n'était point, jusqu'ici, sorti des bornes d'une défensive sévère. Mais cette défensive ne se relâchait pas d'une seconde. Pas un

mouvement de l'adversaire ne lui échappait. L'épée de celui-ci rencontrait toujours une épée non moins prompte, qui lui barrait la route, et rendait sa fureur impuissante. Une cuirasse d'acier n'eut pas mieux protégé son maître que cette lame flamboyante qui se trouvait partout en même temps. Une ou deux fois déjà les témérités folles du marquis, que le calme dédaigneux du jeune homme exaspérait davantage encore, l'avaient amené à se découvrir assez complètement pour que la parade de l'autre, qui arrivait toujours à temps, énergique et vigoureuse, pût être suivie d'une riposte triomphante, mettant fin tout de suite au combat.

Jacques, cependant, ne profita point de l'avantage si visible qu'on lui offrait. Il parait et ne ripostait point.

« Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire? se demandait M. de Puymaurin, qui ne parvenait point à comprendre une pareille faute chez un homme aussi correct et aussi attentif que M. de Gaussade. Est-ce qu'il s'imagine, par hasard, que nous sommes venus ici pour le voir tirer au mur et saluer sous les armes ! »

Un regard jeté au commandant Langlois, le second témoin du comte, traduisit fidèlement sa pensée, et un mouvement d'épaules de celui-ci eût été fidèlement traduit par ces mots :

« Colonel, vous avez raison I »

Le comte de Caussade, à qui rien n'échappait, surprit cet échange de signaux, où il pouvait deviner, chez ses parrains, un étonnement voisin du blâme 11 les rassura par un demi-sourire, témoignant d'une confiance suprême, qui eut pour résultat immédiat de redoubler encore la fureur du marquis. Il attaquait maintenant avec une sorte de folie, en homme qui

s'est juré d'en finir, d'une façon ou d'une autre.

C'était là, sans aucun doute, le moment psychologique attendu par le comte de Gaussade, car, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il changea complètement de tactique, et, prenant à son tour l'offensive, d'une façon d'autant plus terrible, qu'il s'était jusque-là plus complètement réservé, il attaqua tout à coup avec une fougue et une vigueur qu'il n'avait pas laissé soupçonner chez lui. La pointe de son épée se portait partout à la fois.

Le marquis fut surpris, presque ébranlé, par cette violence inattendue, qui intervertissait complètement les rôles. C'était lui qui était, maintenant, obligé de se défendre, et la défensive lui devenait d'autant plus difficile que M. de Caussade le pressait avec une ardeur sans pareille. Après avoir rompu deux fois pour lui rendre quelque confiance, craignant que ses témoins, frappés de sa respiration courte, presque angoissée, ne réclamassent une suspension et un repos, Jacques s'élança sur son adversaire avec la rapidité foudroyante de l'aigle quand il fond sur sa proie, chercha son fer, le trouva, le froissa par un frôlement sec, Técarta par un battement dur, le lia par une torsion du poignet à la fois vigoureuse et souple, et, quand il le sentit vaciller entre ses doigts fatigués, agissant à la façon d'un levier par le gros de sa lame, car ils se trouvaient en ce moment rapprochés comme dans un corps à corps, il lui fit sauter son épée des mains.

Mais, trop chevaleresque pour abuser de ses avantages en frappant un ennemi désarmé, il fit une retraite rapide, abaissa sa5)ointe vers le sol, et avec une courtoisie qui sentait d'une lieue son gentilhomme :

« Monsieur, dit-il au père de Blanche, veuillez reprendre votre épée, et me croire tout à fait à vos ordres. »

Le marquis lit un salut froid, se baissa pour reprendre le fer qu'un, de ses témoins, plus prompt, releva et lui présenta, mais ne desserra pas les lèvres.

On convint d'une suspension de cinq minutes. Le colonel en profita pour s'approcher du comte de Caussade :

« J'avoue, lui dit-il, que je ne comprends rien à votre façon d'agir. Après les choses si graves que vous m'avez racontées, je ne puis m'imaginer que vous vouliez un duel pour rire, et que vous ne nous ayez amenés ici que pour nous faire faire une promenade hygiénique dans les sapins, après laquelle on plumera les canards. Et, cependant, la chose en a tout l'air. Vous m'accorderez bien que je connais le jeu des épées, et que l'on ne me trompe pas comme un novice. Eh bien I vous n'y allez pas, comme on dit, bon jeu, bon argent I Vous avez eu raison de ne pas frapper tout à l'heure votre adversaire désarmé, ces choses- là prêtent toujours à discussion, et peuvent gêner quand on rédige les procès-verbaux. Mais, auparavant, vous avez eu dix occasions pour une d'en finir,... pourquoi n'en avez-vous pas profité ?

— Parce que j'espérais le mettre hors d'état de nuire, sans être obligé...

— Cela peut être fort beau de votre part... Mais je vous préviens que vous jouez là un jeu dangereux. Vous êtes plus fort que lui. Pour moi la chose ne fait pas un doute. Mais un mauvais coup est vite arrivé, et ce n'est pas votre générosité qui l'arrêtera.

— J'aime trop Mlle de Quincy pour ne pas épargner son père.

TRAGIQUES AMOURS. i29

— Vous oubliez bien aisément qu'il a tué le vôtre I » Ce souvenir, si brusquement évoqué, remua le

jeune homme jusque dans ses plus intimes profondeurs; il pâlit, mit une main sur ses yeux, et, tout bas :

« Ahl monsieur, par grâce, n'oubliez pas que j'ai besoin de tout mon sang-froid ! murmura-t-il.

— Vous êtes un grand enfant, répliqua le colonel ; mais puisque vous persistez dans vos résolutions folles, ce n'est pas à vous que je veux parler. Remettez votre vêtement. Un coup d'épée n'a pas besoin de se compliquer d'un rhume. »

11 fit signe au commandant Langlois, et tous deux s'approchèrent des témoins du marquis.

« Messieurs, leur dit-il, vous avez pu apprécier la générosité de M. de Gaussade. Pour peu que vous ayez l'expérience du genre d'affaire auquel vous êtes mêlé aujourd'hui, vous avez pu voir qu'il a été, dix fois pour une, le maître absolu de la vie de son adversaire. — Tout à l'heure encore il lui suffisait d'allonger le bras pour le percer d'outre en outre... Et il a courtoisement abaissé son épée. Ces procédés chevaleresques mériteraient peut-être de la part de celui que vous représentez quelques paroles de regret, dont, nous en sommes sûrs, M. de Caussade se contenterait. »

Ces paroles étaient trop sages pour que l'on y pût faire la moindre objection. On n'en fit point. Les deux jeunes gens demandèrent seulement, comme c'était leur devoir, la permission d'en référer à qui de droit. La conférence ne fut pas longue, et ils revinrent bientôt près des témoins du comte de Caussade.

« M. le marquis des Aiglons déclare qu'il n'a rien à retirer, dit Tun d'eux, et que, du moment où il en a

appelé aux armes, c'est aux armes à prononcer.

— En garde, messieurs! » fit le colonel, qui reprit immédiatement la direction du combat.

Cependant, avant de croiser de nouveau les épées, se retournant vers le marquis, il lui dit à voix basse, mais non point peut-être sans quelque solennité :

« Ce n'est pas la première fois, monsieur, que je vous vois sur le terrain. Vous avez pu, jadis, y venir pour de justes causes. Mais je me rendrai cette justice que j'ai tout fait aujourd'hui pour éviter cette nouvelle rencontre. Vous voulez poursuivre votre œuvre de vengeance jusqu'au bout. Vous avez tort. M. de Caussade, jusqu'ici, s'est uniquement souvenu que vous avez une fille... prenez garde qu'il ne se souvienne à présent qu'il avait un père.

— Il n'aurait jamais dû l'oublier 1 » fit le marquis, en reprenant sa pose sous les armes.

De nouveau les pointes furent engagées et les adversaires livrés à eux-mêmes.

Trop certain maintenant que la rencontre ne pouvait plus avoir qu'une issue sanglante, M. de Caussade se sentit gagné peu à peu par cette fièvre de l'opée, contre laquelle les plus calmes et les plus maîtres d'eux-mêmes ne peuvent pas toujours se préserver. Il se dit qu'après tout sa vie en valait bien une autre, et que, du moment où l'on voulait la prendre, il avait le droit de la défendre. La lutte devint bientôt aussi âpre et aussi ardente d'un côté que de l'autre.

« Il l'aura voulu ! se dit Jacques avec un froncement de sourcils... ce n'est pas ma faute. »

Il se campa résolument sur ses jarrets, raffermit son épée dans sa main, rompit deux fois pour faire sortir le marquis de sa garde basse, et quand il le

vit marcher sur lui, prêt à bondir, il l'arrêta net par une parade de quarte, et sur un temps bien pris, filant par un coup droit, lui logea six pouces de fer dans l'épaule. La douleur fut si vive que le marquis eut peine à retenir un cri, et que Tépée lui tomba de la main.

Les quatre témoins s'élancèrent pour le soutenir, tandis que Jacques faisait quelques pas en arrière. Le coup avait été porté avec une telle violence que l'arme, au moment où elle avait rencontré l'os, avait dévié, en opérant un mouvement de torsion, qui avait eu pour conséquence une déchirure large et profonde. Le sang coulait à flots, ce qui évitait tout danger d'épanchement interne, et le trajet du fer, très aisé à déterminer, indiquait clairement que la blessure n'intéressait aucune partie vitale.

Grâce à son expérience très pratique des armes, le colonel se rendit tout de suite un compte très exact de la situation, et, après les premiers soins donnés au blessé, se hâta d'aller rejoindre le triste vainqueur, immobile à quelque distance, et assez inquiet des suites de l'affaire.

« Rassurez-vous, lui dit-il, vous ne l'avez pas tué. La blessure est large ; mais il suffira d'un bon pansement pour la fermer. Allez lui adresser quelques paroles de condoléance — plus ou moins sincères — comme c'est l'usage entre gens bien élevés.

— Alors, venez avec moi I »

M. de Caussade ne s'approcha point du marquis sans une certaine appréhension, se demandant s'il n'allait point recevoir quelque rebuffade de la part d'un homme si étrangement irritable, et qui, en ce moment, devait l'être davantage encore.

Le père de Blanche, assis sur un quartier de roche,

i32 TRAGIQUES AMOURS.

la tête renversée en arrière, la lèvre dédaigneuse et amère, Tœil à demi clos, comme un oiseau nocturne que le grand jour effraye, regardait le jeune homme venir à lui, avec cette froideur hautaine qui lui était particulière vis-à-vis des gens qu'il n'aimait pas. Jacques ne se fît point la plus légère illusion sur l'accueil qui l'attendait : mais il s'était trop avancé pour reculer maintenant. Il ne tendit point à son adversaire une main que celui-ci aurait peut-être refusée ; mais il s'inclina courtoisement devant lui, et, avec une bonne grâce parfaite :

« J'espère, monsieur, lui dit-il, que votre blessure n'aura aucune suite fâcheuse, et je vous prie de croire que la nouvelle de votre guérison pourra seule adoucir le regret que j'éprouve.

— Dans des affaires comme celle-ci, répliqua le blessé, avec une certaine sécheresse, chacun pour soi... et l'épée pour tous! On prend le fer pour s'en servir, et, quand il fait bien sa besogne, il ne doit nous laisser ni regrets ni remords. Les coups sont toujours rangés parmi les chances de la guerre — qu'on se la fasse d'homme à homme, ou de peuple à peuple. »

Jacques ne comprit que trop bien, hélas I que rien ne pourrait prévaloir contre l'obstination d'une pareille haine, et qu'en essayant de la vaincre il ne ferait que rendre la situation plus intolérable encore. 11 salua et se retira avec ses deux témoins.

Un télégramme sec et froid, ne donnant aucun détail, fut expédié de la station de la Boulerie à la villa des Jasmins. Il était adressé à Mlle Béatrix de Quincy, et demandait que Ton envoyât à la gare de Fréjus une très grande voiture, pour le passage du train montant vers Marseille, à onze heures quarante-cinq minutes.

Depuis le moment de la rencontre du marquis et de M. de Caussade dans le kiosque du parc, les deux femmes, toujours sous Timpression d'une scène si violente, n'avaient pas douté un seul instant de l'imminence d'un duel dont la seule pensée les glaçait d'eflFroi. On pouvait dire qu'elles ne vivaient plus maintenant que dans l'attente de quelque chose de terrible. Le départ matinal du maître de la villa des Jasmins, qui n'avait voulu être accompagné de personne, et qui n'avait point dit où il allait, n'avait fait qu'augmenter encore leurs appréhensions.

« C'est pour aujourd'hui, avait dit Béatrix à sa nièce. Et penser que nous ignorons tout, et le lieu et les conditions du combat, n'est-ce pas véritablement affreux?

— Affreux I » répondit Blanche comme un écho.

Les heures de cette interminable matinée se traînèrent pour les deux femmes avec une lenteur dé-

sespérante : l'incertitude est parfois plus cruelle que la réalité même du malheur. Ce télégramme, si menaçant dans sa concision voulue, n'était pas de nature à calmer leurs inquiétudes. Blanche n'avait donné à personne le droit de la considérer comme une fille dénaturée, et, si dur que son père se fût montré pour elle en ces derniers temps, il était toujours son père. Elle éprouva donc une impression douloureuse en se disant qu'il devait être blessé.

« Et M . de Caussade ? » se demanda-t-elle tout aussitôt.

Elle réfléchit que, dans un duel à l'épée, il était rare que les deux adversaires fussent atteints, et, au milieu de tant de préoccupations, ce lui fut du moins un véritable soulagement de penser que celui qui tenait une si grande place dans sa vie était maintenant à l'abri du danger.

Les deux femmes se rendirent à la gare pour l'arrivée du train, en proie à une émotion profonde. A la vue de son père, le bras en écharpe, pâle de tout le sang qu'il avait perdu, Mlle de Quincy, n'écoutant que sa piété filiale, voulut se jeter à son cou pour l'embrasser.

« Prends garde ! tu me fais mal ! » dit celui-ci en détournant la tète, et, de la main qui lui restait libre, il fît un geste pour l'éloigner.

Béatrix ne reçut point un meilleur accueil, car lorsqu'elle lui demanda, avec toutes les marques du plus aflTectueux intérêt, comment il se trouvait :

« Très mal I » répondit-il sèchement. Cependant il put monter seul dans la voiture, qui prit au pas la route de la villa.

Blanche et Béatrix suivaient à pied, accompagnées par les deux témoins qui ne voulaient pas quitter

celui dont ils venaient d'être les seconds, avant de savoir comment il aurait supporté cette dernière partie du trajet.

Avec une curiosité bien naturelle de leur part, les deux femmes se firent raconter tous les détails de la rencontre. Les témoins eurent le bon goût de rendre pleine justice à l'adversaire, et de faire connaître à celles qui l'interrogeaient les procédés tout à fait chevaleresques par lesquels il avait su mériter leur estime.

Blanche écoutait leurs récits avec une si profonde attention, qu'il était aisé de voir qu'elle ne voulait point perdre une seule de leurs paroles. Très fier du succès que son éloquence obtenait devant cette assistance, peu nombreuse, mais bien choisie, l'un d'eux, un jeune avocat, fit autant de frais que s'il eût plaidé en audience solennelle. L'épisode de l'épée sautant des mains du marquis, et le laissant désarmé devant un homme, en ce moment maître absolu de sa vie, prit dans sa bouche des proportions épiques comme un chant de VIliade ou de la Jérusalem délivrée. Il esquissa en grand acteur le geste noble du comte de Caussade, invitant le marquis à reprendre son arme. Il parla aussi de la modération dont il avait fait preuve après cet acte d'héroïsme, en autorisant ses témoins à faire une nouvelle démarche pour éviter l'effusiou du sang. Si, à la seconde reprise, il avait blessé son adversaire, ce n'avait été qu'à son corps défendant, et, loin de triompher de sa victoire, il en avait paru plus malheureux que le vaincu lui-même.

Blanche gravait tous ces détails dans son cœur : ils la remplissaient de joie. Les femmes sont toujours charmées de pouvoir se dire qu'elles aiment un héros.

Quand la tante et la nièce se virent seules :

« Je suis bien heureuse, dit Blanche à Béalrix, qu'un événement qui pouvait avoir des suites si funestes se termine par une simple blessure, que ces messieurs déclarent sans gravité.

— C'est de quoi je remercierai le ciel jusqu'à la fin de mes jours, dit Béatrix avec conviction ; car je ne saurais songer sans effroi que nous aurions pu nous heurter à un cadavre.

— Ohl tais-toi I fit Mlle de Quincy en mettant une main sur ses yeux. Quel que fût celui qui aurait succombé, il n'est que trop certain qu'il aurait emporté une part de moi dans sa tombe. »

Entre les deux femmes il y eut quelques instants de silence; mais Blanche revenant bientôt à la seule pensée qui lui remphssait l'âme :

« Tu vois, dit-elle à sa tante, comme il s'est admirablement conduit, s'exposant aux coups de mon père sans les lui rendre, pour ne pas revenir à moi avec du sang sur les mains...

— Ce qui n'a pas empêché...

— C'est la fatalité des choses... mais, vraiment, ne lui tiendra-t-on point compte d'une aussi noble conduite?

— Toi, oui I mais ton père? Je crains à présent que les rancunes de l'amour-propre ne s'ajoutent à toutes les autres, pour rendre notre position à tous plus difficile encore, et faire de nos rapports avec M. de Caussade un perpétuel danger.

— Que de viendrai -je alors?

— Tu auras de la patience, et tu tâcheras d'avoir du calme. Tu te diras que je suis là, près de toi, et qu'avec le temps on arrive à tout I »

La voiture venait de s'arrêter au pied du perron. — Blanche accourut pour aider son père à descendre.

Le voyage avait fatigué le marquis, et le mouvement avait enfiévré son épaule, qui, sur le terrain, n'avait reçu qu'un pansement très sommaire, et, comme il arrive toujours chez ceux qui ne savent pas souffrir, son humeur se ressentait de son état physique, et Ton peut dire qu'en ce moment il était à peu près aussi aimable que le sanglier que Ton vient taquiner dans sa bauge, quand il veut jouer au solitaire.

L'arrivée du docteur apporta à tous ces contretemps la diversion heureuse dont ils avaient besoin. 11 fit déshabiller et coucher le blessé, après quoi il procéda sur-le-champ à une exploration minutieuse de la blessure.

La plaie avait des apparences plus terribles que la réalité. La déchirure était large, mais les os avaient été épargnés et les tendons étaient indemnes.

« Voilà, dit-il, une épée qui s'est conduite très galamment avec vous. — Labbé et Péan, mes savants confrères, la menant par la main sur son dangereux parcours, n'auraient pas pu vous traiter plus doucement. Je crois, par exemple, que l'affaire aura un certain retentissement. Elle était connue ici à dix heures. On nous en avait envoyé la nouvelle par le télégraphe, et elle a déjà fait le tour de la ville. »

Un coup d'oeil irrité, que le marquis jeta du côté de sa fille, dut prouver au docteur que la discrétion est la première vertu du corps médical. Mais, quand il se iitcette réflexion à lui-même, il était déjà trop tard pour la faire.

Blanche, qui avait surpris le regard de son père, et qui ne voulait point s'exposer à ses boutades devant un tiers, fit un signe à sa tante, qui sortit avec elle.

Quand les deux hommes se trouvèrent seuls :

« On parle donc beaucoup de ce duel? demanda le marquis. Qu'est-ce que Ton en dit?

— Mille choses contradictoires, comme il arrive dans toutes les affaires humaines.

— Mais encore?

— On se livre à toutes sortes de suppositions plus ou moins favorables à votre ancien garde-malade !

— Un joli confrère que vous avez làl fit le marquis avec un froncement de ses sourcils bruns, plein d'orages et de menaces.

— Les uns l'appellent le médecin pour rire, et les autres l'Amour-Médecin comme dans la comédie de Molière.

— L'Amour-Médecin n'est pas mal trouvé, répliqua le marquis, assez sèchement, et c'est parce qu'il a voulu jouer ce rôle dans ma maison que j'ai dû lui montrer le chemin de la porte.

— La leçon suffisait peut-être, sans aller jusqu'à vous faire trouer la peau. L'excès est toujours un défaut.

— Il a gagné la première manche. Je gagnerai la seconde. La fortune est femme : c'est une raison pour qu'elle soit infidèle.

— Viens, dit Béatrix à sa nièce, quand le médecin fut parti. Nous allons rejoindre ton père. Il y aura, j'en ai peur, un mauvais moment à passer; mais puisqu'on ne peut l'éviter, autant plus tôt que plus tard! »

Et comme la pauvre créature semblait hésiter, toute timide, et se sentant déjà mal à l'aise, à la pensée de se trouver devant l'homme qui poursuivait d'une si injuste haine celui qu'elle adorait :

« Ne te souviens maintenant que d'une chose, lui dit sa tante, c'est que celui qui souffre est ton père. »

Ehl oui, c'était son père! elle ne le savait que trop I

Longtemps elle lavait bien aimé, et elle n'aurait pas demandé mieux que de Taimer encore... Mais le pouvait-elle, quand elle le voyait poursuivre d'une haine aussi implacable qu'elle était injuste celui qui devait être Tunique amour de sa vie... Et pourtant, Béatrix avait raison, c'était son père ! Son père, c'est-à-dire rhomme à qui elle devait l'obéissance et le respect, alors même que l'affection devenait difficile.

Elle passa une main sur son front, avec un geste brusque et nerveux, et, se retournant vers sa tante :

« Tuas raison, lui-dit-elle; allons! puisqu'il le faut. »

Très pâle, à la suite du sang versé, et se défendant mal contre une irritation secrète, quand il songeait que dans cette sotte affaire d'un duel, qu'il fallait éviter à tout prix, le beau rôle n'avait pas été pour lui, que sa fille le saurait, si elle ne le savait déjà, et que son fol aniour pour ce bellâtre ne ferait que s'en accroître encore. Ahl sans doute, il y avait un moyen de reconquérir ce jeune cœur et de regagner sa tendresse filiale. Mais il fallait pour cela oublier, pardonner, et lui donner l'homme qu'elle aimait. Vraiment, c'était trop lui demander, et jamais il ne se serait senti capable d'une telle immolation de ses rancunes et de ses colères. Une céderait pas et les choses suivraient leur cours fatal.

On devine aisément ce qu'allait être dans de telles dispositions d'esprit l'entrevue de la fille et du père, et l'on ne trouvera que trop justifiées les appréhensions de Mlle de Quincy.

« Qu'a dit le médecin, et comment vous trouvezvous? demanda Blanche, en s approchant du lit.

— Mais aussi bieh que je puisse aller en sortant des mains d'un monsieur qui n'aurait pas demandé mieux que de me tuer. »

Le sentiment de justice qui se trouvait au fond de l'âme de la jeune fille se révolta contre une accusation aussi peu méritée.

« Je ne voudrais pas vous contredire, mon père, répondit-elle avec beaucoup de respect, mais en même temps avec beaucoup de fermeté; il me semble, cependant, que si ce duel, dont personne ne déplore l'issue plus que moi, a été voulu par quelqu'un, ce n'est point par celui que vos paroles en rendraient maintenant responsable.

— Il ne te manquait plus que de le défendre contre moi! J'aurais dû sans doute pour lui plaire... et à toi aussi, le laisser libre de revenir dans ma maison, et cela malgré ma défense expresse et formelle. Eh bien! non; jamais! Que tu te mettes en rébellion contre moi, toi, ma fille, la chose doit paraître naturelle à beaucoup de gens. Tu ne fais que suivre la tradition moderne ; tu es dans le mouvement î tu es une fin de siècle ! Ne sommes-nous pas à l'époque de la désobéissance universelle? Mais ce que je suis obligé de souffrir de toi, je ne le supporterai pas chez un autre. Je ne l'ai point caché à M. de Caussade; il connaît maintenant mes volontés, et il sait bien qu'il me trouvera toujours sur son chemin, lui, et tous les autres larrons de ton honneur!

— Permettez-moi de vous dire, mon père, que mon honneur n'a rien à voir dans vos querelles! répliqua la jeune fille, en redressant fièrement sa charmante petite tête, pleine d'énergie et de résolution. Je crois que si on l'attaquait jamais, je saurais bien le défendre à moi toute seule et sans qu'il fût nécessaire de mettre en péril votre vie, qui m'est à coup sûr beaucoup plus précieuse que la mienne. Mais je ne crois pas que les juges les plus sévères de la conduite

TRAGIODES AMOURS. 141

des femmes puissent prendre en mauvaise part, et regarder comme une offense la recherche d'un galant homme, notre égal, et qui m'aime.

— C'est déjà une offense contre mon autorité paternelle que de t avoir fait connaître de tels sentiments, avant d'avoir obtenu mon agrément.

— Il n'a peut-être pas trouvé que vous l'ayez suffisamment encouragé, et puisqu'il a l'intention de m'épouser...

— 11 ne t'épousera jamais, parce que, entre toi et lui, il me rencontrera toujours 1

— Ahl mon père, je vous en conjure I ne vous prononcez pas avec tant de rigueur ! Ne me jetez pas, de gaieté de cœur, dans des extrémités si cruelles, s'écria Mlle de Quincy, sans pouvoir retenir ses larmes ; Dieu sait pourtant que je ne demande qu'une chose, vivre auprès de vous, comme une fille affectueuse et obéissante.

— Si tu étais une fille obéissante, tu n'irais pas, comme tu le fais, à rencontre de mes volontés, et tu ne songerais pas, dans tes entretiens avec lui, à escompter déjà l'avenir, créature dénaturée!.. »

La tournure violente que l'entretien venait de prendre avait pour la pauvre enfant quelque chose de si pénible qu'elle sentit le besoin d'y mettre un terme. Aussi, faisant un louable effort jsur elle-même :

« Croyez bien, mon père, dit-elle avec beaucoup de douceur, et plus de tristesse encore, que je ne suis pas venue près de vous pour vous contraindre à me dire des choses qui doivent vous être aussi pénibles qu'à moi. Je n'avais d'autre intention que de vous offrir mes soins, mon dévouement et ma tendresse. Acceptez-les, je vous en prie, sans songer davantage à un passé douloureux.

— Mais ne comprends-tu pas, malheureuse, que je verrai toujours le fantôme de ce passé se dresser entre toi et moi ? »

Et comme Blanche, persuadée qu'elle avait fait toutes les concessions possibles, laissait tomber ses bras, avec le geste découragé de quelqu'un qui sent la partie perdue, et qui n'entend pas continuer la lutte, le marquis se tourna brusquement vers sa sœur, qui n'avait pas encore prononcé une parole, et, la prenant violemment à partie :

« Toi, lui dit-il, d une voix âpre et irritée, je te regarde comme plus coupable qu'elle ; car tu n'as pour excuse ni sa jeunesse, ni son inexpérience. Mais, ne pouvant avoir d'intrigue pour ton propre compte, il faut que tu en aies pour le compte des autres I Si tu n'avais pas, malgré ma défense, consenti à recevoir ce monsieur dans ma maison, tout ceci ne serait pas arrivé, ma fille ne serait pas compromise, et deux hommes n'auraient pas déjà risqué leur vie... sans parler des épreuves nouvelles qui les attendent. »

Béatrix, qui avait peut-être le sentiment de ses imprudences, et qui connaissait trop bien son frère pour ne pas voir qu'il était arrivé à ce paroxysme de colère où l'homme, qui ne se connaît plus lui-même, est incapable d'écouler les raisons des autres, si bonnes qu'elles puissent être, comprit que ce n'était pas le moment d'entamer la lutte avec lui.

« J'ai pu me tromper, dit-elle avec un grand calme. Il se rencontre parfois dans la vie des circonstances où l'on ne sait vraiment pas ce que l'on doit faire ; mais on n'a rien à se reprocher quand on a la conscience d'avoir tout fait pour le bien. Tu ne devrais pas oublier que vous êtes, ta fille et toi, les seules affections que j'aie en ce monde, et que mon unique désir

est de voir heureuse cette chère créature, si cruellement éprouvée.

— Personne ne sait mieux que moi ce qui doit faire son bonheur I »

Blanche et Béatrix baissèrent la tète, en femmes qui savent trop bien qu'il ne faut pas tenter la résistance quand on la sait impossible.

Dans les cas de blessure comme celle que le marquis venait de recevoir, lorsque les chairs sont seijles intéressées, et que le sujet est sain, la guérison ne se fait pas longtemps attendre. Au bout de cinq ou six jours, le marquis était debout, allant et venant, et portant assez allègrement son bras en écharpe. Il y eut alors un véritable défilé de visiteurs, et surtout de visiteuses dans la villa des Jasmins.

Les deux premières personnes qui se présentèrent furent Mme de Pierrefitte, très sincère amie de la tante et de la nièce, et la princesse Molda Rosalis, qui, à coup sûr, aimait mieux le père que la fille. Objet des soins assidus et des attentions zélées du marquis des Aiglons, c'était bien le moins qu'elle lui donnât cette marque d'intérêt.

Les deux femmes arrivèrent ensemble.

Le père de Blanche avait encore certaines fibres très jeunes. Il fut touché d'une preuve de sympathie dont il s'exagéra peut-être l'importance ; l'arrivée de la princesse ne lui en causa pas moins un réel plaisir. On avait reçu les deux visiteuses dans le parc, où la famille se trouvait réunie au moment de leur arrivée. Le marquis manœuvra de manière à se ménager un instant de tête à tête avec la princesse, dans le dédale de ses bosquets d'arbres verts.

« Très bien ! faisons nos affaires pendant qu'il fait les siennes I dit Mme de Pierrefitte en riant, aux deux femmes, avec qui elle était restée seule.

Puis, se retournant vers Blanche :

« Vous savez, ma mignonne, que vous avez, dans la personne de votre tante, une pupille fort aimable, mais bien difficile à garder. Je vous engage à la surveiller de très près, car je vous préviens qu'elle a un amoureux I

— Elle en est bien capable I N'est-ce pas, petite tante ? Eh ! qui est-ce donc ?

— Un jeune homme fort bien, naturellement ; un peu romanesque, mais très passionné, et capable de faire tourner plus d'une tète I II m'a tellement enjôlée moi-même que, malgré ma réputation de femme à cheval sur les principes, il a fait de moi sa complice, et que j'ai consenti à me charger d'une lettre.

— Pour ma tante ?

— Pour votre tante !

— C'est très grave, en effet I dit Blanche fort émue, car elle comprit tout de suite où Mme de Pierrefitte voulait en venir.

— Voici la lettre I dit celle-ci en remettant à Blanche l'enveloppe sur laquelle on lisait l'adresse de Béatrix. Vous en ferez ce que vous voudrez! pour moi, je m'en lave les mains. »

Maintenant qu'elle tenait entre ses doigts frémissants ces lignes qui renfermaient peut-être le secret de leur vie à elle et à lui. Blanche se sentit dévorée d'une fiévreuse envie de les lire tout de suite. Elle se résista cependant à elle-même, pour ne pas rougir devant son amie d'une impatience qui serait peut-être punie d'un malin sourire.

Mais. Mme de Pierrefitte, très bonne âme au fond,

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et qui connaissait trop bien les sentiments de la jeune fille, pour ne pas deviner ce qui se passait en elle en ce moment, voulut, du moins, lui donner la joie d'entendre parler de celui qu'elle aimait — et elle en parla bien. Elle fit quelques allusions discrètes au duel, dont il eût été difficile de ne point parler, puisqu'elle était venue aux Jasmins sous Tunique prétexte de prendre des nouvelles du blessé. — Mais elle eut soin de dire que personne ne rejetait sur M. de Caussade la responsabilité de cette sotte aventure, et que tout le monde rendait justice à sa délicatesse aussi bien qu'à sa générosité chevaleresque. « Je l'ai vu, ajouta-t-elle tout à coup, en regardant sa jeune amie, avec un tendre intérêt.

— Il doit être bien malheureux I murmura Blanche, en baissant la voix, et en se rapprochant de Mme de Pierrefitte, par un mouvement tout instinctif, auquel sa volonté n'eut aucune part.

— Malheureux autant qu'on peut l'être I sa seule consolation est de se dire qu'il n'est pas coupable... et que vous le savez !

— Oh 1 oui, je le sais I dit Mlle de Quincy, avec une exaltation contenue : il ne s'est battu que parce qu'il y a été contraint et forcé ; on lui a mis à la main l'épée dont il a refusé longtemps de se servir, et il a risqué dix fois sa vie, pour ne pas me coûter une larme, oubliant ainsi, le cher fou, que sa mort m'eût condamnée à un deuil éternel.

— Je ne vous plains ni l'un ni l'autre, ma chérie, puisqu'on lui a donné l'occasion de vous prouver que vous aimiez un héros ! Je vous jure que toutes les femmes n'en sont pas là I

— Héros ou non, je suis bien certaine qu'il passe de tristes heures! où est-il maintenant?

— A Nice.

— Pour longtemps ?

— Je rignore, et je crois que lui-même ne le sait pas. Il a dû quitter Cannes, parce que ces derniers événements avaient trop attiré l'attention sur lui. Il est maintenant caché dans une maison amie et discrète, ne sortant guère que le soir. On lui a fait croire que la justice, qui s'occupe parfois de ce qui ne la regarde pas, pourrait lui causer quelque ennui. Dans ce cas, il franchirait la frontière et ne reviendrait en France que pour le jugement.

— Et tout cela à cause de moi I et tout cela parce qu'il m'aime 1

— Beaucoup l'envieraient... s'il était payé de retour. »

Un gros soupir fut toute la réponse de Mlle de Quincy.

« Il ne vous a point parlé de ses projets d'avenir? fit Béatrix à son tour.

— Est-ce qu'il en peut faire, le pauvre? Il n'a plus la direction de sa vie. Sa vie est tout entière entre les mains d'une autre I »

A ce moment, Mme de Pierrefîtte aperçut, au détour d'une allée, la princesse Rosalis qui revenait de leur côté avec le marquis. Elle comprit que l'entretien devait nécessairement changer de sujet, aussi ajouta-t-elle rapidement :

« Je crois qu'il raconte tout cela à Mlle Béatrix, dans la lettre que je viens de vous remettre pour elle; si, comme la politesse l'exige, mademoiselle veut bien lui répondre, je la prie de ne pas oublier qu'il y a une boîte aux lettres dans ma maison, et un facteur très sûr... Mais prenez garde au marquis! Voyez comme il a l'air animé I Et surtout défiez-vous

i48 TRAGIQUES AMOURS.

de Molda î Son œil, en ce moment, ne me dit rien qui vaille. »

La princesse Rosalis, esprit souple, artificieux, usant de tous les moyens pour se créer les ressources que réclamaient d'incessants besoins d'argent; pire que belle, attirante et charmeuse, parée de ces grâces félines qui sont Tattribut de certaines races de femmes, et douée de ces irrésistibles séductions que la nature a prodiguées aux sirènes qui boivent les eaux douces du beau Danube bleu, joignait la science de la vie mondaine, qui s'acquiert dans un milieu social très cultivé, à cette langueur apparente et à cette simplicité voulue, qu'elle devait au voisinage de l'Orient, où il semble que la femme est plus près que chez nous de la nature. Telle qu'elle était, elle avait en elle tout ce qu'il faut pour faire la conquête d'un homme. Elle avait fait celle du marquis, et, l'ayant pris, elle voulait le garder.

Avec son intelligence native, et sa finesse exercée de femme qui connaît bien les hommes, pour avoir eu souvent besoin d'eux, la princesse avait admirablement saisi toutes les nuances du caractère de celui dont elle avait voulu faire son esclave, et elle tirait merveilleusement parti des avantages qu'elle avait sur lui. En dépit des avertissements que ne cessent de lui donner ces cruelles conseillères qui s'appellent les années, l'homme n'a pas le courage de faire longtemps la sourde oreille aux douces paroles de ces enchanteresses qui flattent tout à la fois ses désirs et sa vanité. Comme tous ceux qui ont trop aimé, le marquis des Aiglons était condamné à aimer trop longtemps, et il subissait maintenant l'âpre tyrannie de la dernière passion, celle, hélas l après laquelle on sent qu'il ny en aura plus d'autre I La princesse

exerça sur lui une domination à laquelle il n'essaya même pas de se soustraire. L'esclave adorait son servage. C'est là le dernier degré de la servitude.

Cet empire d'une étrangère sur celui dont elle dépendait ne fut pas heureux pour Mlle de Quincy. Malgré son extrême jeunesse, le regard clair et lucide de la fille dépossédée de l'amour de son père pénétra promptement le mystère de cette intrigue. Elle en fut révoltée dans son orgueil comme dans sa tendresse ; sa fierté virginale ne pouvait pardonner ni à l'un ni à l'autre. Ne voulant pas avoir à rougir de son père, elle ne s'ouvrit point à sa tante, qui aurait du moins essayé de la consoler. Elle aima mieux renfermer ce douloureux secret dans son cœur que de souiller ses lèvres par une confidence qu'elle regardait comme indigne d'elle. Il y a des choses qu'il faut paraître ignorer.

Béatrix, de son côté, ne voulant point troubler la paix et l'innocence de sa nièce, qu'elle ne croyait pas si bien instruite des choses, évita de l'entretenir d'un sujet qui devait être si pénible pour elle. Il y eut donc entre les deux femmes comme un secret accord pour laisser dans l'ombre la conduite du marquis. Mais Blanche ne s'en éloigna pas moins de lui peu à peu, et, sentant bien qu'elle n'était plus dans sa vie, elle comprit qu'il lui fallait se créer à elle-même une existence en dehors de lui. Ce désarroi de sa jeunesse, à l'heure où déjà elle était mûre pour l'amour, la livra, pour ainsi dire, tout entière et désarmée, au premier homme qui lui parla dé tendresse avec l'entraînement d'une passion véritable, et la jeta toute palpitante sur son cœur.

Blanche et Molda se comprirent tout de suite et ne s'aimèrent pas. Mais il y eut entre elles cette diffé-

rence que Mlle de Quincy ne parlait jamais de la princesse, tandis que celle-ci ne laissait guère échapper Tôccasion de glisser dans Tesprit du marquis les insinuations les plus malveillantes au sujet de sa fille.

Le duel retentissant, dont on avait parlé sur toute la côte, lui donnait beau jeu pour se livrer à son travail favori de démolition contre celle qui en était la cause, ou connue ou soupçonnée. Après avoir tout d'abord fait vibrer la note de la tendresse émue; après avoir parlé de ses inquiétudes, quand les journaux lui avaient appris que la vie de Thomme qu'elle aimait avait été à la merci d'un spadassin, elle fit ouvertement le procès du comte de Caussade, dont le nom seul suffisait pour attirer tout de suite une attention fâcheuse sur celle dont il s'occupait. On admirait le marquis de n'avoir pas hésité devant les chances d'une rencontre avec un homme dans toute la vigueur de la jeunesse; mais on n'en regardait pas moins comme une chose très fâcheuse que la tranquillité des familles honnêtes et l'honneur des jeunes filles — cette chose si délicate qu'un soupçon suffisait à la tuer — pussent être mis en péril par le premier venu de ces coureurs d'aventures, qui ne sont le plus souvent que des coureurs de dot.

L'âme du marquis n'était que trop bien préparée pour écouter ces dangereuses suggestions, si peu conformes qu'elles fussent à la vérité des faits; elles n'avaient d'autre résultat que de flatter, en les confirmant, des idées qui étaient déjà les siennes; elles donnaient un aliment nouveau à ses haines vigoureuses. Le sentiment qu'il éprouvait maintenant contre le comte de Caussade était une sorte de rage concentrée, qui le faisait rêver à des raffinements de vengeance.

Molda, qui suivait avec une attention trop perspi-

cace les ravages causés par sa parole envenimée, prenait un plaisir méchant à retourner le fer dans la blessure saignante, et, comme toutes les natures mauvaises, à se repaître du mal qu'elle avait fait.

Quand elle vit le marquis arrivé au point où elle avait voulu le conduire, elle démasqua quelque peu ses batteries, et, trop certaine d'avoir des intelligences dans la place, elle prononça l'attaque contre Blanche avec plus d'audace qu'elle ne l'avait encore fait jusque-là. Après avoir commencé par faire entendre au vaincu du comte de Caussade que l'histoire du médecin pour rire était maintenant le secret de la comédie, elle ajouta que l'on ne doutait point, dans les cercles bien informés, que la joyeuse aventure ne se terminât par un mariage en règle, malgré la volonté formelle et déclarée du père de famille, dont on aurait si habilement forcé la main.

« Je leur ferai voir que je ne suis pas encore d'âge à jouer les Gérontes et les Cassandres I » murmura le père de Blanche, avec un froncement de sourcils qui annonçait des tempêtes sous son crâne.

Quand il revint près de Mme de Pierre fitte, qu'il ne voulait point paraître abandonner trop longtemps, sa sœur et sa fille, qui le connaissaient trop bien pour se tromper à l'expression de son visage, devinèrent tout de suite qu'il y avait de l'orage dans l'air, et que la foudre éclaterait sans doute après le départ des visiteuses. Mais, depuis quelque temps, elles vivaient dans une atmosphère tellement chargée d'électricité qu'elles avaient fini par s'habituer au tonnerre. Mais rien n'est plus rare de voir arriver les choses comme on les a espérées ou comme on les a craintes. Le marquis, après le départ de la princesse et de Mme de Pierrefitte, gagna les allées désertes et solitaires de son

parc, pour rester un moment seul avec ses pensées, et réfléchir en paix au parti qu'il allait prendre.

Quand la tante et la nièce se virent seules enfin :

« Tu as une lettre qui te brûle les doigts I dit Béatrix.

— Et le cœur! » répondit Blanche.

Elles montèrent dans leur appartement pour être sûres d'avoir au moins quelques minutes de tranquillité. Blanche, alors, déchira l'enveloppe d'une main frémissante, et put lire enfin ces lignes si impatiemment attendues.

Elle les dévora tout d'un trait; puis elle les reprit, lentement, en s'arrétant à chaque phrase, en pesant chaque mot, en essayant de se pénétrer de la pensée intime de celui qui les avait tracées sur le papier. — Elle sen tait bien que c'était vraiment toute son âme que Jacques répandait ainsi en paroles brûlantes. Datée seulement de quelques heures avant l'épreuve suprême dans laquelle il allait jouer sa vie, cette lettre était sincère. On ne ment pas quand on se dit que peut-être on va bientôt mourir; on ne ment pas quand on pense que les lignes que l'on va écrire seront peut-être les dernières que l'on écrira pour les yeux d'une créature adorée.

Un post-scriptum, daté d'une heure après le duel, en racontait les détails avec une grande modestie. M. de Caussade ne cherchait point à se tailler un succès dans une narration amplifiée. Il disait les choses avec une simplicité parfaite, en ne dissimulant point la crainte qu'il éprouvait de voir ces derniers événements créer entre eux de nouveaux obstacles. Mais il ajoutait que toutes les résistances seraient inutiles parce qu'elles étaient injustes ; que l'on pouvait bien les séparer pour un temps, mais qu'on ne

les désunirait point. 11 la suppliait de croire en lui comme il croyait en elle, et de se dire qu'il n'avait pas d'autre but dans la vie que de la retrouver, et de la faire sienne à jamais.

« N'est-ce pas qu'il sait bien aimer? dit Blanche, comme sortant d'un rêve.

— Je crois qu'il sait bien aussi se faire aimer! » répliqua Béatrix.

Ce soir-là le dîner manqua d'entrain à la villa des Jasmins ; chacun avait ses pensées à lui, qu'il ne cherchait point à communiquer aux autres... Ce sont là de mauvaises conditions pour la vie de famille, où tout devrait être union, confîsi'nce et intimité.

Des visites reçues le matin même il ne fut pas dit un seul mot. Mais ceux-là même qui n'en parlaient pas ne pensaient point à autre chose. Blanche et Béatrixse recueillaient en elles-mêmes pour gémir sur ces belles amours, si cruellement traversées, et pour rêver aux moyens de déjouer le mauvais vouloir de leur persécuteur; tandis que le marquis se demandait s'il ne pourrait point, une fois pour toutes, couper court aux entreprises téméraires d'un audacieux dont on avait tout à craindre.

Le lendemain matin, il fit appeler sa sœur. Béatrix se rendit aussitôt près de lui, en proie à une véritable inquiétude. Leurs entretiens ne pouvaient être maintenant que pénibles pour l'un et pour l'autre.

Dès les premiers mots qu'ils échangèrent Béatrix comprit la gravité extrême de la situation.

« Je n'ai point à revenir, dit le marquis, sur les trop justes reproches que je t'ai adressés déjà au sujet de tes complaisances coupables pour les fantaisies de ta nièce. Tu en vois aujourd'hui les consé-

quences. Je ne parle pas du coup d'épée que cela m'a valu. Un coup d'épée ne compte pas dans la vie d'un homme comme moi. Mais cette affaire, que j'aurais voulu pouvoir étouffer, a eu, tu le vois, un retentissement déplorable. Mon sang a rejailli sur la robe de ma fille I Nous sommes aujourd'hui dans la bouche du monde, qui ne nous épargne pas. Le nom de Mlle de Quincy est prononcé par trop de gens, et cela avec des commentaires fâcheux. Je ne connais rien de plus regrettable, car, à présent que la malice des hommes est déchaînée contre nous, il ne sera plus au pouvoir de personne de l'arrêter. Ces choses-là sont odieuses; mais il faut qu'elles aient leur cours. Il y en aura pour des mois... pour des années peut-être, avant que nous ne parvenions à nous faire oublier. Je n'entends point qu'un pareil scandale se reproduise. C'est trop d'un. Et, comme je suis l'homme des grands moyens, j'emmène Blanche aux Aiglons dès demain. Tu peux nous accompagner si cela te convient. Tu auras toujours ta place à mon foyer. Quant à la garde de Blanche, c'est une fonction dont je te relève. Je m'en donne la charge à moi-même, et j'ai la conscience que j'y suffirai.

— C'est bien, dit Béatrix, en cachant sa douleur sous une dignité froide. Tu fais des sommations à bref délai. On s'y conformera. Bien que tu me frappes dans mes affections les plus chères, si tu crains que ma présence auprès de ta fille ne soit un danger pour elle, dis-le-moi, et j'aviserai. En attendant, je ne retournerai point aux Aiglons avant de savoir s'ils m'appartiennent. Je n'ai jamais demandé de partage entre nous. N'ayant pas d'enfants, je regardais toutes ces formalités comme inutiles; ta fille devait être mon unique héritière, et tu administrais pour nous deux.

Du moment où il n*en sera plus ainsi, tu voudras bien f entendre avec le notaire de la famille qui liquidera la situation. Je ne comprends rien aux affaires. Quoi qu'il arrive, les intérêts de Blanche n'auront pas à souffrir des dispositions que je pourrai prendre pour l'avenir. Je l'aimerai autant de loin que de près...

— Eh I morbleu I Je ne t'oblige point à te séparer d'elle 1 fit le marquis avec une certaine vivacité; je n'en ai jamais eu la pensée. Mais tu dois savoir à quel point ces derniers événements m'ont exaspéré. Je ne veux pas qu'ils se renouvellent. Voilà tout, et je n'ai jamais dit autre chose. »

En parlant d'une liquidation à laquelle il n'aurait pas eu le droit de se soustraire, Béatrix avait attaqué, comme on dit, la corde sensible chez son frère. Le magnifique domaine des Aiglons était resté jusqu'ici leur propriété commune et indivise. Mais comme il n'y a plus de droit d'aînesse aujourd'hui, même dans les familles aristocratiques, les hasards d'un tirage au sort pouvaient le faire tomber aux mains de Béatrix, et la seule pensée d'une dépossession mettait hors de lui un homme qui, depuis un demi-siècle, regardait cette terre comme à lui. La crainte de quitter le château où il était né, où il avait toujours vécu, où il comptait mourir, l'engageait à faire des concessions — et l'on voit qu'il en faisait.

Béatrix, de son côté, ne se serait point séparée sans un vif regret de celle qui était maintenant la seule affection de sa vie. Aussi accepta- t-elle comme une réparation suffisante des premiers emportements de son frère les paroles conciliantes qu'il venait de lui adresser.

Blanche se résigna au départ comme on se résigne, quand on a quelque raison, au mal que l'on ne peut

TRAGIQUES AMOURS. i^l

empêcher. Mais elle n'en frémissait pas moins de terreur à la pensée du grand inconnu dans lequel elle allait entrer, et où ne serait plus celui à qui son âme s'était donnée.

Pendant de longs mois, de longues années peut-être, ils allaient rester complètement étrangers Tun à l'autre, sans se voir, sans s'écrire, sans rien savoir de ce qui leur arriverait à tous deux : n'était-ce point là vraiment une perspective effrayante?

Les quelques lignes qu'elle écrivit à M. de Caussade, sous le couvert de Mme de Pierrefîtte, ne reflétaient que trop fidèlement les angoisses de son âme.

« Mon ami, lui disait-elle, le temps des rudes épreuves est arrivé pour nous. Je savais qu'il devait venir. Je ne croyais pas qu'il viendrait si tôt. Ma tante m'apprend à l'instant que nous partons ce soir. Je ne m'en doutais pas. C'est un enlèvement. Mon père l'a voulu, et je ne puis rien, hélas 1 contre sa volonté... Je ne puis que souffrir, et vous plaindre I Mais je vous plains bien, car je vous juge d'après moi, et jC sens que vous allez être bien malheureux. Que ne puis-je être près de vousl Quand on s'aime, les douleurs que Ion partage sont encore du bonheur 1 Je sais maintenant à quel point vous êtes bon et généreux. Je sais que, dans ce triste duel, vous avez tout fait pour éviter une catastrophe, et que vous avez exposé votre vie pour épargner celle d'un autre! Croyez, mon ami, que j'ai été profondément touchée de cette preuve de votre délicatesse. Au milieu des incertitudes qui m'entourent, l'avenir reste impénétrable pour moi ; mais je ne le comprends pas sans vous. Ma vie vous appartient. Je vous la donne, et je ne vous la reprendrai jamais.

« Quoi qu'il arrrive, nous serons un jour réunis I Que

cette pensée nous donne à tous deux le courage dont nous avons également besoin vous et moi. Toutes les occasions me seront bonnes pour vous prouver la constance et la fidélité de mon souvenir. Je vous laisse mon âme et j'emporte la vôtre.

« Blanche. »

Le soir même on remettait les clefs de la villa au jardinier chargé de la surveillance de la maison et de l'entretien du parc, et toute la famille, remontant vers le nord, partait pour le château des Aiglons.

Blanche aimait les Aiglons, où elle était née, où elle avait vécu, où elle revoyait dans ses souvenirs la pâle silhouette de sa mère, passant devant elle comme une ombre aimable, impalpable et légère. Elle avait pour ces paysages alpestres une sorte de culte mélancolique, qui s'alliait bien avec son profond sentiment des beautés de cette nature un peu sévère, mais d'une incontestable grandeur.

Le château des Aiglons était vraiment un nid d'aigles, perché sur un des contre-forts du Jura français, au milieu d'un amphithéâtre de montagnes, presque toujours couronnées d'un diadème déneiges étincelantes, en face d'un étang grand comme un lac, coupe profonde, ciselée dans le granit, où viennent boire les grands fauves ; sur les pentes environnantes, des bois de sapins gigantesques, d'épicéas noirs et de laryx argentés, se marient à des bouquets de hêtres qui montent droit vers le ciel, et qui semblent, avec leur fût lisse et blanc, et leur mince chapiteau de feuillages, les colonnes vivantes d'un temple superbe élevé par la Nature au dieu de la Solitude. Tout cet ensemble était beau dans sa sévérité même, et, pendant longtemps, Mlle de Quincy n'en vit que la beauté. Mais, en revenant du Midi, les yeux remplis du spectacle enchanteur de ce petit coin de terre, privi-

légié entre tous, encore éblouie de sa végétation opulente jusqu'à la prodigalité, profondément éprise de ces riants paysages ensoleillés, où l'azur du ciel répond à Tazur de la mer ; encore sous le charme de cette atmosphère tiède, pleine de senteurs exquises et d'effluves capiteux flottant dans l'air, la comparaison avec cette nature séduisante, dont les merveilles se rehaussaient pour elle des grâces que répandent sur toutes choses les jeunes et naissantes amours, lui faisait paraître singulièrement lugubre le site austère des Aiglons. Sans qu'elle pût s'en défendre, sa pensée, emportée sur les ailes des souvenirs et des regrets, retournait vers la côte bleue où elle avait laissé son cœur. Souvent, pendant qu'elle se promenait à l'ombre des bois, où ses petits pieds foulaient le tapis des mousses, diaprées de violettes pâles, de renoncules glaciales, et de cyclamens aux pétales rosés, ses yeux bleus se voilaient d'un nuage, au fond duquel il y avait une larme.

« Prends garde ! lui disait alors la tante Béatrix, son unique confidente; ne laisse pas voir ainsi ta tristesse, si tu ne veux pas que Ton devine tes secrets. Un amour comme le tien à besoin de discrétion et de mystère.

— Ne crains rien I répondait-elle; mon cœur est un livre fermé., et personne que toi ne lira le nom qui se trouve écrit à toutes les pages. »

Le père de Blanche ne tarda point à s'apercevoir du changement qui s'opérait chez sa fille ; mais comme une observation de sa part aurait provoqué une explication dangereuse, il jugea plus habile de ne point paraître avoir rien remarqué, et il se tut. C'est le procédé habituel des égoïstes, et ils s'en trouvent généralement fort bien. Très certain maintenant de

tenir Blanche en son pouvoir, sûr de ses gens, et bien convaincu qu'elle ne trouverait point de complices parmi eux, il laissait au temps le soin d'accomplir une fois encore son œuvre d'apaisement et d'oubli. Où donc en serait-on s'il fallait prendre tant de souci de ces amourettes de jeunes filles, maladies d'une saison, que chacune éprouve à son tour — mais dont aucune ne meurt. Il comparait encore cette folle tendresse à ces fleurs capiteuses, qui donnent une rapide et passagère ivresse, mais qui ne tardent point à s'étioler et à mourir, dès que l'on a coupé leurs racines. Blanche connaissait maintenant la volonté paternelle ; il ne lui restait plus qu'une chose à faire : se soumettre. Tout le monde avait jusque-là plié devant lui : ce n'était point avec une petite fille qu'il entamerait le chapitre des concessions.

Si la triste amoureuse de M. de Caussade eût pu se rendre compte de ce qui se passait en ce moment dans l'âme implacable de son père, elle aurait bien vite compris que, de ce côté-là, il ne lui était permis de rien espérer. Sans la présence, et, surtout, sans l'affection de Béatrix, elle serait bientôt tombée dans un marasme effrayant. Mais cette belle âme de femme, vraiment pleine de compatissance , avait pour la pauvre enfant des tendresses de mère, et la chère désolée trouvait toujours chez elle le secours et la consolation dont elle avait tant besoin. Avec Béatrix, qui ne se lassait jamais de l'entendre, elle ne parlait guère que de l'absent. Les confidences font le bonheur des amoureux, dont le cœur trop plein a toujours besoin de s'épancher dans un autre. Mais ces confidences étaient nécessairement très monotones. Le passé de ces belles amours sans histoire se réduisait à bien peu de choses ; le présent n'était qu'une

attente pleine d'incertitude, et Tavenir se dérobait sous un voile si épais qu'aucun regard n'en pouvait percer l'obscurité mystérieuse. La tante et la nièce avaient si bien conscience de la situation précaire à laquelle on les avait réduites, qu'elles ne formaient plus ni projets ni résolutions, et que, se permettant à peine l'espérance, elles se laissaient porter par le flot des événements, sans essayer de réagir contre eux.

« N'est-ce point terrible, disait parfois Blanche à Béatrix, ces séparations dont on ne connaît pas le terme, et que l'on ne peut ni adoucir ni consoler par des lettres? Combien de temps crois- tu qu'un homme puisse rester fidèle à une femme dont il n'entend même pas parler?

— Toujours, s'il l'aime véritablement! répondait Béatrix, avec l'exaltation passionnée qui faisait le fond même de son âme. Les grands cœurs n'aiment qu'une fois, et, quand ils aiment, c'est pour toujours.

— Je te remercie de me dire cela, fit Blanche en se jetant à son cou. Quand tu me parles, je te crois et je suis heureuse. Mais quand je suis seule et livrée à moi-même, le doute me reprend, et je souffre I

— Voilà ce que je te défends! Le doute est une offense envers lui et une injure envers toi-même. Tu vaux bien l'amour d'un homme, et je plaindrais celui qui serait capable de l'oublier.

— Nous ne pourrons donc jamais lui écrire? demanda un jour Mlle de Quincy, en prenant la main de sa tante, qu'elle étreignit fortement dans les siennes, tandis que ses yeux lui prodiguaient toute la tendresse de leurs plus doux regards. Ce serait si bon de lui dire que nous pensons à lui, et de savoir que lui-même ne nous oublie pas !

— Oui, ce serait bon; mais c'est impossible! Tu

sais bien qu'ici personne ne peut recevoir une lettre sans qu'elle ne passe par les mains de ton père, qui s'est constitué notre maître des postes général. C'est absurde; mais c'est comme celai

— Alors il ne nous reste plus qu'à courber la tête et à désespérer.

— C'est par là que l'on finit quelquefois, mais ce n'est jamais par là qu'il faut commencer I » répliqua Béatrix,dont l'énergie ne se laissait point si aisément abattre, et qui voulait, à tout prix, relever le courage de sa nièce.

A une lieue environ du château s'élevait une sorte de tour, massive et carrée, seul débris resté à peu près intact d'une construction assez importante jadis, et connue dans le pays sous le nom de la Maison- Rouge. Le site environnant était plus sauvage encore que les alentours du château des Aiglons.

La Maison-Rouge avait connu de plus beaux jours, au temps du premier empire, quand elle avait pour maître et pour seigneur le général baron de Feuardent, qui, après avoir pris sa retraite, était venu l'habiter. Le général avait mené grand train dans cette belle demeure; mais il était mort pauvre, après avoir compromis, dans des spéculations malheureuses, sa fortune et celle de sa femme, morte elle-même jeune et désespérée.

Il ne laissait qu'un fils, le baron Norbert de Feuardent, propriétaire aujourd'hui de ce qui restait du domaine paternel. Compatriote et contemporain du marquis des Aiglons, Norbert avait été élevé dans le même collège que lui. Les deux jeunes gens s'étaient liés d'une amitié sincère, à laquelle n'avait fait aucun tort la différence de leurs fortunes. Le marquis était riche et le baron était pauvre; mais jamais pauvreté n'avait été portée plus gaiement. Ses classes faites, tant bien que mal — mais plutôt mal que bien

— et sa majorité atteinte, le baron Norbert reçut ses comptes de tutelle, et se résigna à vivre modestement, des quelques mille livres de rente qu'il possédait encore, dans la seule partie de son château qu'eût laissée debout un violent incendie. N'ayant point, pour le moment, le moyen de relever ses ruines, il réussit à s'en accommoder. Sa liberté de mouvement et son indépendance, assurés à peu de frais, l'air sain des montagnes, la vue des grands horizons, ses chiens, deux griffons magnifiques, les mieux créances du pays, son fusil, qui portait le coup comme la carabine de Freyschûtz, et les bois du marquis, dans lesquels il avait le droit de chasser toute l'année, suffisaient amplement à son bonheur. Jamais homme n'avait moins fatigué le ciel de ses vœux. Taillé en athlète moderne, c'est-à-dire joignant l'élégance à la force^ haut en couleur, avec le teint éclatant des roux, étalant fièrement sa barbe d or en éventail, l'œil d'un bleu si vif qu'il était parfois difficile d'en supporter l'éclair, le rire franc des dents blanches, la mine ouverte et la gaieté sympathique, ce fils de bonne race, dernier représentant d'une famille justement honorée, n'aurait eu qu'à vouloir pour obtenir la main de quelque jeune fille bien née et bien élevée, dont la présence eût charmé sa solitude, et dont la dot lui aurait rendu l'aisance qu'il n'avait plus.

Il ne se donna point la peine de la chercher, et il resta garçon.

Ceci ne veut pas dire qu'il n'y avait point un cœur dans cette large poitrine — ni que ce cœur n'eût jamais battu. Il avait battu au moins une fois — et pour la mère de Blanche.

La marquise des Aiglons, avec sa grâce enchanteresse, son charme souverain, et cette puissance de

séduction qui était en elle, produisit sur cette nature si jeune, si enthousiaste, et que n'avaient pas même effleurée les corruptions de la vie moderne, une impression dont celui-là même qui l'éprouvait ne comprit tout d'abord ni la vivacité ni la profondeur. Il aima avant même de savoir qu'il aimait. Quand il le sut, il ne s'effraya point de sa découverte, parce qu'il était bien certain qUe cet amour resterait enfermé dans son cœur, et que celle qui l'inspirait ne le connaîtrait jamais.

Dans ces conditions rassurantes, n'ayant à craindre ni pour l'autre qu'il respecterait toujours, ni pour luimême, parce qu'il avait imposé des bornes à ses désirs, il se livra tout entier à la chas te ivresse de cette passion silencieuse. Ce futun sentimentexquis dans sa réserve même ; une adoration muette, mais pleine de délices,etqui lui donna tant de joies qu'il lui semblait qu'après celles-là la vie n'en aurait plus pour lui.

L'honnêteté de sa nature franche et loyale le préservait de tout sentiment de jalousie à l'endroit de celui qui était le maître et le légitime possesseur de cette trop chère idole. Loin de làl il eût volontiers reproché au marquis de ne la point aimer assez, et de ne pas comprendre le prix de son trésor. C'est qu'en effet celui-ci, après les premières joies de la possession, ne tarda point à chercher ailleurs qu'à son foyer des distractions et des plaisirs.

Béatrix, qui vivait au château près de son frère et de sa belle-sœur, cachait, sous les disgrâces d'un être physique mal venu, les trésors de l'esprit le plus fin et du cœur le plus aimant. Elle adorait cette charmante femme, et, trouvant peut-être que le marquis était arrivé trop vite avec elle à cet état particulier que l'on appelle la tiédeur conjugale, elle l'entourait

TRAGIQUES AMOUKS. 167

de la sollicitude la plus constante et des soins les plus tendres. Trop perspicace pour ne s'être point aperçue de ce qui se passait dans le cœur de Norbert, mais, discrète comme le sont presque toujours les êtres délicats, que la nature a traités en marâtre, elle n'avait pas même laissé soupçonner à M. de Feuardent qu elle avait surpris son secret. Elle eût craint d'efiFaroucher cette nature un peu sauvage, qui donnait du bonheur, comme les fleurs donnent des parfums... sans le savoir I Du bonheur, l'aimable et charmante jeune femme n'en trouvait pas beaucoup chez elle, et Béatrix n'eût pas voulu lui prendre celui qu'elle avait peutêtre rencontré dans cette pure et chaste tendresse.

Plus tard, quand une mort prématurée, presque foudroyante, eut enlevé la chère créature, et que Mlle de Quincy fut témoin des efforts surhumains que faisait M. de Feuardent pour cacher l'excès d'une douleur voisine du désespoir :

« Venez la pleurer avec moi! lui dit-elle; je sais à quel point vous l'aimiez! »

A partir de ce moment, un lien puissant se forma entre ces deux êtres, affectueux et bons, dont Dieu avait formé l'âme de la plus pure essence.

Emporté vers d'autres femmes par un courant de passions vives, le mari oublia. L'ami se souvint. Il vint souvent près de Béatrix, pour parler à eux deux de celle qui n'était plus. Mais bientôt cette tendresse désormais sans objet, le baron la reporta sur la fille de celle qu'il avait adorée. Enfant encore. Blanche offrait déjà comme une image du charme et de la grâce de sa mère. Son affection pour elle, de jour en jour grandissante, devint bientôt de l'adoration. Blanche avait commencé par être sa favorite ; elle finit par être son unique pensée. — Pour elle, il se faisait enfant: il

partageait ses jeux; au besoin il en eut inventé de nouveaux pour Tamuser, se créant ainsi comme une nouvelle vie avec cette jeune vie qui commençait.

Le marquis ne se montrait pas le moins du monde jaloux de cette paternité par adoption, qui ne laissait point que d'empiéter quelque peu sur la sienne.

Il était en ce moment distrait des choses de sa maison par de fréquents voyages à Paris, dont il ne disait jamais le motif à sa sœur.

Cependant Blanche avait grandi ; Tenfant était devenue la jeune fille accomplie que nous avons connue au début de cette histoire. L'affection de M. de Feuardent avait grandi avec elle, mais sans changer de caractère. Elle n'était faite que de tendresse et de dévouement. Il aurait tout donné pour la voir heureuse ; mais, la sachant sensible et délicate, il tremblait à la pensée des dangers qui la menaçaient, et s'effrayait des écueils contre lesquels pouvait se briser la barque qui portait son bonheur. Il est bien certain qu'il n'aurait pas voulu confier ce bonheur à toutes les mains.

Pendant les dix-sept premières années de sa vie, Mlle de Quincy ne quitta guère les Aiglons que pour aller passer les mois d'hiver, vraiment rudes sur les hauts plateaux du Jura, dans cette bonne ville de Besançon, où M. de Feuardent, bien qu'il n'aimât point beaucoup les déplacements, allait cependant la voir de temps en temps. Mais quand le marquis eut acheté près de Fréjus la belle villa des Jasmins, où Norbert ne suivit point ses amis, il y eut entre lui et Blanche une séparation qui lui parut cruelle. Quand les hommes qui arrivent à la seconde ou à la troisième jeunesse permettent à l'habitude de jeter ses racines dans leur vie, elle s'en empare et les soumet

à sa tyrannie. Le retour de Blanche apporta au baron une joie sans égale. On eût dit que sa vie, un moment suspendue, allait reprendre son cours.

Cette joie, cependant, fut quelque peu troublée par le changement qu'il remarqua tout d'abord chez sa jeune amie. Il la trouva amaigrie et pâlie, ce qui ne laissa point que de l'inquiéter pour une santé si chère. Mais il fut plus attristé encore du changement moral qu'il nota bientôt chez elle.

Insouiîiante comme une jeune fille dont le présent est heureux et l'avenir assuré, Blanche, adorable image du bonheur dans l'innocence, ne s'était jusquelà montrée à son ami que l'auréole au front et le sourire aux lèvres. Quand elle revint aux Aiglons, auréole et sourire semblaient s'être éteints à la fois. Elle paraissait sous l'empire d'une mélancolie profonde, que personne n'avait encore observée chez elle. Au moment de la première entrevue, à laquelle assistait le marquis, M. de Feuardent garda sa découverte pour lui Toutes les confidences ne sont pas bonnes à faire à tout le monde.

Mais, le lendemain, quand il se trouva seul avec Béatrix :

« Qu'avez-vous fait de Blanche? lui demanda- t-il avec une vivacité qui trahissait son émotion. Vous avez donc oublié que je vous l'avais donnée à garder? Comme elle est changée I Je ne la reconnais plus. Je l'aime trop pour ne pas être inquiet, et je crois que vous m'aimez assez pour être franche avec moi. Voyons! ne me cachez rien! dites-moi bien tout! que lui est-il arrivé ?

— L'amour !

— L'amour? répéta Norbert comme un écho; l'amour tout de suite, l'amour sans phrase?

— Oui, Tamour coup de foudre, à l'instar de nos grand'mères... Je n'étais pas là quand elle a été frappée... C'est à Nice que le malheur est arrivé, dans une fête où je ne l'avais pas accompagnée... Quand je l'ai revue, il était trop tard... le mal était fait.. . Je n'y pouvais rien,... ni moi, ni personne! Avec une fille comme elle il ne s'agissait pas d'une simple amourette : je me voyais en face d'une de ces passions profondes qui veulent toute une vie... et qui la prennent !

— Toute une viel murmura Norbert; c'est effrayant; mais cela doit être vrail II n'y avait pas de place, dans une âme comme la sienne, pour une de ces fantaisies d'un jour, qui suffisent à tant de folles créatures... Plus j'y réfléchis et plus je vois que ce qui arrive aujourd'hui devait arriver... Mais je ne croyais pas que ce fût sitôt! Pensez donc! pas encore dix-huit ans!... Il est digne d'elle, au moins?

— Oui!

— C'est un grand point ! C'est même le seul dont nous devions nous occuper... et elle l'aime... beaucoup?

— Elle l'adore!

— La petite misérable ! fit-il avec un mouvement de colère et de jalousie naïves dont il ne fut pas le maître tout d'abord. Mais il en rougit bientôt, et, reprenant son empire sur lui-même, il se jura de tout faire pour assurer le bonheur d'une enfant qui lui était si chère, et, d'une voix très calme :

— C'est un jeune homme? demanda-t-il à Béalrix.

— Naturellement, mon pauvre ami !

— Convenable sous tous les rapports?

— J'en suis convaincue.

— Et vous l'appelez?

— Le comte de Caussade. »

Ce seul nom parut causera M. de Feuardent autant de surprise que d'émotion.

« Le comte de Caussade 1 murmura-t-il, comme en se parlant à lui-même. Étrange... en vérité I »

Puis, revenant à Béatrix :

« Mais, que dit le marquis de ce mariage-là?

— Il s'y oppose de la façon la plus absolue, et voilà pourquoi notre fille est si triste !

— Cela ne m'étonne pas qu'il s'y oppose... Il y a eu entre les deux pères une histoire... fâcheuse.... Ne la connaissez-vous pas ?

— J'ai entendu parler d'un duel... mais mon frère en a eu tant!

— Celui-là a été tout particulièrement terrible...

— Il y avait une femme dans l'afiFaire? demanda Béatrix, avec une curiosité involontaire.

— Cela va sans dire I Nous ne nous battons que pour des femmes, nous autres! Mais, par ma foi! celle-là valait bien le sang que l'on a versé pour elle I Elle était charmante, et je crois que les deux hommes l'aimaient d'un égal amour.... C'est ce qui fait que la haine a survécu chez l'un même à la mort de l'autre. Ah I ma pauvre amie, vous allez assister à de tragiques amours !

— Elles ont déjà coûté du sang et des larmes. Mon frère s'est battu dans le Midi avec Jacques de Caussade.

— Le fils après le père ! C'est complet.

— Je crois que nous aurons beaucoup de peine à ramener mon frère à des sentiments meilleurs.

— C'est aussi mon avis !

— Vous nous y aiderez pourtant, et c'est vous qui gagnerez le plus à l'aventure.

— Sans être extrêmement curieux, je voudrais bien savoir comment 1

— C'est très simple! Blanche vous est déjà sincèrement attachée; eh! bien, si, dans ces difficiles circonstances, vous voulez être de son parti ; si vous Taidez à triompher des obstacles que la séparent du but si ardemment désiré, je crois que vous aurez jeté dans cette âme, qui n'est pas ingrate, le germe d'une reconnaissance éternelle.

— Eh ! que faut-il faire pour obtenir une si haute récompense ?

— Peu de chose pour le moment! Nous prêter votre appui, quand Theure sera venue.... si elle vient jamais, et, en attendant, recevoir pour moi^ à la Maison- Rouge, une lettre qui ne peut m'être adressée au château des Aiglons 1

— Pour vous ! pour vous ! cela veut dire pour Elle! répliqua M. de Feuardent, sans se faire illusion sur la gravité de la responsabilité morale qui allait tout à coup peser sur lui.... Vous me mettez tout simplement en révolte contre Tautorité paternelle.

— Eh ! bien, refusez-moi, et vous verrez si vous ne sentez pas le poids d'une responsabilité autrement grave, quand Blanche mourra de langueur et de chagrin,.,, car elle mourra, mon ami, c'est moi qui vous le dis !

— Taisez-vous, Béatrix, taisez- vous! vous savez biçn que je ne veux pas qu'elle meure ! s'écria M. de Feuardent, sans chercher à cacher ou à vaincre sa profonde émotion.

— C'est pourtant ce qui arrivera! reprit Béatrix avec une singulière énergie. Vous connaissez Blanche ! Vous savez de quelle pâte délicate elle est pétrie... Je ne crois pas qu'il y ait au monde une créature plus

TRAGIQUES AMOURS. i73

sensible qu'elle... Mais un tel don ne nous est pas fait impunément; il peut devenir mortel. L'amour de Blanche pour M. de Gaussade est le premier amour de sa vie ; il en sera aussi le dernier. Si ce doit être chez elle un amour contrarié, la pauvre enfant ne dira rien ; vous n'entendrez pas une plainte, vous ne surprendrez, pas une révolte. Elle s'éteindra doucement, en laissant un éternel remords à ceux qui auraient pu... et qui n'auront pas voulu la sauver. »

Tout cela fut dit sans emportement, d'une façon très calme; mais avec une telle conviction que Norbert se sentit vaincu.

« Vous savez bien que je ne veux pas qu'elle meure ! murmura- t-il pour la seconde fois, d'une voix rauque, qui s'étranglait en passant dans sa gorge. Je ferai tout ce que vous voudrez ! expliquez- vous seulement 1

— Ohl c'est bien simple I De temps en temps une lettre vous sera adressée à la Maison-Rouge. Sur l'enveloppe, au coin de gauche, faisant pendant avec le timbre, une petite croix, rien de plus. Cette lettre, vous me l'apporterez ; Blanche la lira, et ce sera assez pour lui donner la force de vivre... qu'elle n'aurait bientôt plus, si nous l'abandonnions à elle-même. Voyez-vous, mon ami, il ne faut pas livrer au découragement cette jeune àme, faite pour le bonheur, et à laquelle il en a été donné si peu jusqu'ici.

— Qu'elle vive I » dit Norbert, avec une exaltation dont le feu sombre troubla pour un moment l'éclat de ses yeux bleus.

Il parlait encore lorsque Blanche entra dans le salon. Jamais elle ne s'était montrée plus séduisante, dans la langueur de ses grâces maladives. Très pâle dans sa blancheur de cire, sa jolie tête ployant sous le poids de sa chevelure, comme un front de reine sous

un diadème trop lourd ; ses lèvres, d'un dessin si pur, et faites pour le sourire, obstinément fermées, comme si elles eussent craint de laisser échapper leur secret, et, dans ses yeux, dont le regard disait adieu à Tespérance, une tristesse si profonde que rien ne semblait devoir la consoler, elle apparaissait comme Timage de ladouleurenchanteresse...qu'onplaint et qu'on adore!

M, de Feuardent fut frappé de ces symptômes, et il eut quelque peine à contenir son émotion.

« Béatrix a raison, se dit-il, la pauvre créature est gravement atteinte, et, si nous ne venons promptement à son secours, elle est perdue. C'est ce que je ne veux pas! » ajouta-t-il en homme qui prend une résolution ferme, et qui saura la tenir.

Béatrix, avec sa finesse de femme, comprit tout de suite qu'elle avait cause gagnée, et, comme elle savait qu'il faut battre le fer pendant qu'il est chaud :

« Remercie ton ami, dit-elle à sa nièce, qui venait de les rejoindre, car si ta triste vie connaît encore quelques joies, c'est bien à lui que tu les devras. »

Blanche était sous l'empire d'une pensée trop absorbante pour qu'il lui fût possible de se tromper sur le sens de cette petite phrase. Elle comprit tout de suite que c'était de M. de Caussade qu'il s'agissait, et que ces deux êtres, qui l'aimaient uniquement, avaient sans doute trouvé le moyen de correspondre avec lui. Un flot de sang rose monta subitement à ses joues pâles. On eût dit un rayon d'aurore teignant une neige immaculée. Avec un geste d'une càlinerie adorablement caressante, elle posa ses deux mains sur l'épaule de Norbert, et, confiante comme l'innocence, elle mit son front sous les lèvres de cet ami si tendrement dévoué.

<( Merci et merci encore! lui dit-elle en le regardant

bien droit dans les yeux, et de cette voix d'or qui remuait Jusqu'aux dernières fibres d'un cœur toujours jeune.

. — Maintenant, jure-moi que tu n'auras plus de chagrin, dit-il en lui mettant au front un vrai baiser de père.

— Je tâcherai I mais il paraît que cela dépend de vous! répondit- elle avec un sourire tout plein d'enjouement et d'espièglerie malicieuse. »

Ils se trouvaient en ce moment dans une heure de franchise, de confiance et d'expansion dont ils avaient peut-être besoin tous les trois. M. de Feuardent voulut confesser sa jeune amie :

« A présent, fit-il en l'attirant à lui, tu sais bien qu'il faut me dire tout! Oui, tout ce que tu sais, tout ce que tu désires. Laisse parler ton cœur!

— Il n'ose pas! fît-elle avec un charmant regard d'ingénue.

— Il le faut, pourtant! si tu veux que je te serve utilement. »

II lui prit la main, et, doucement, il la fît asseoir près de lui :

« Eh ! bien, voyons, lui dit-il, parle, je t'écoute!

— Père est un peu méchant; il hait quelqu'un que j'aime; alors, vous comprenez, cela me fait beaucoup de peine !

— Que puis-je à cela?

— Il faudrait les réconcilier I

— Réconcilier ton père avec quelqu'un qu'il déteste, ce n'est pas chose aisée ! fit le baron en hochant la tête. Tu l'aimes donc bien ce monsieur?

— Il m'aime tant, lui !

— Ce n'est pas toujours une raison !

— Oh ! c'en est une pour moi! Mais ce que je suis

176 TRAGIQUES AMOUHS.

malheureuse de ne plus entendre parler de lui, d'ignorer ce qu'il devient, ce qu'il fait, s'il pense à moi... s'il vit seulement I... c'est terrible, ces choseslà, n'est-ce pas?

— Je n'en sais rien, n'ayant jamais aimé! répondit Norbert de sa voix grave, et sans la regarder.

— Ahl le grand cœuri murmura Béatrix, et comme il méritait bien d'être heureux aussi, celui-là I »

Et tout haut, s'adressant à sa nièce, elle ajouta : « Maintenant que nous allons te donner de ses nouvelles, j'espère que tu voudras bien reprendre ta gaieté, ton beau sourire et tes jolies couleurs, et que si, à table, je t'offre quelque chose, tu ne me répondras pas, comme tu le fais toujours à présent : « Merci, je n'ai pas faiml »

— Ohl non, petite tante, fit-elle en lui jetant ses deux bras autour du cou, je te promets de manger un mouton tous les matins, et un bœuf tous les soirs, pour peu que la chose puisse te faire plaisir I »

Norbert avait pris rengagement, que Béatrix avait sollicité de sa part, un peu témérairement peut-être. Il avait cédé devant la perspective menaçante de voir sa chère Blanche succomber sous le poids de son chagrin. Mais quand il se retrouva seul, livré à lui-même, et ne subissant plus la fascination de ces doux regards auxquels il ne savait rien refuser, il se fit en lui une sorte de réaction; il comprit qu'il venait d'entrer dans une voie singulièrement dangereuse, et qui le mettrait peut-être un jour dans une position très fausse, vis-à-vis du père de famille dont il bravait ainsi les volontés. Mais ce qui était fait était fait, et il n'y avait plus à revenir sur une promesse solennelle. Et, d'ailleurs, aurait-il jamais le courage de résister à ces deux beaux yeux pleins de larmes, qui, tout à l'heure encore, lui adressaient de si touchantes et de si tendres prières? Tout ce qu'il pourrait faire — et il le ferait — ce serait de contenir, de modérer les deux femmes, et de les empêcher d'aller trop loin sur la route de l'imprudence. Les choses étant ce qu'elles étaient, on ne pouvait pas lui demander davantage.

Béatrix, cependant, ne voulut pas mettre la patience de sa nièce à une trop rude épreuve, et elle fit en sorte de lui donner le plus tôt possible les nouvelles qu'elle attendait si impatiemment.

Elle écrivit à M. de Caussade une lettre très sage, très mesurée, que le curé des Aiglons aurait pu lire au prône le dimanche suivant. Elle disait qu'elles avaient dû quitter le Midi un peu plus tôt qu'elles ne Pavaient cru, et cela par suite de circonstances indépendantes de leur volonté ; mais qu elles retourneraient souvent par le souvenir et le regret vers ces belles contrées où elles avaient passé des heures si charmantes. Elle ajoutait qu'elles étaient deux qui garderaient une mémoire attendrie et reconnaissante de sa conduite généreuse, dans des conjonctures singulièrement difficiles. On pensait à lui ; on en parlait souvent. On serait heureux d'avoir de ses nouvelles, et on lui indiquait discrètement le moyen d'en donner. On pourrait ainsi rétablir des communications auxquelles tout le monde attachait un grand prix; mais à la condition de ne pas abuser d'un moyen de correspondre qui n'était, à coup sûr, ni sans inconvénient ni sans danger. Elles étaient confinées, pour longtemps peut-être, dans leur retraite sauvage. Il ne fallait point se décourager, cependant; le monde appartient aux gens patients, et le bonheur finit toujours par récompenser les cœurs constants et fidèles. Il y aurait, sans doute, encore des heures tristes pour eux; est-ce qu'il n'y en a point dans toute vie humaine? Il penserait alors qu'il y avait quelque part une âme fière et virginale, pure comme un beau lis, faite de charme et de pudeur, de tendresse et de grâce, qui l'attendait, fiancée fidèle et chaste, et qui le paierait un jour au centuple de ce qu'il aurait souffert pour elle.

M. de Caussade, pendant que Béatrix écrivait pour lui cette bonne lettre, se trouvait dans une phase d'existence vraiment désespérée. Depuis trois semaines

déjà, Blanche avait quitté la villa des Jasmins, et, pas une fois, il n'avait entendu parler d'elle.

« Je sais bien que je ne suis pas encore oublié, disait-il parfois à sa confidente, Mme de Pierrefitte, qui Técoutait avec cet intérêt particulier que les femmes accordent toujours aux histoires du cœur; Mlle de Quincy est une nature droite et loyale ; mais aura-t-elle la force qu'il lui faudrait pour lutter contre la volonté obstinée d'un père? Qui sait ce que l'on fera d'elle, là-bas, au fond de ces gorges sauvages du Jura? Si, du moins, j'étais auprès d'elle pour la soutenir, pour l'encourager dans sa résistance! Quand je pense à tout cela, je sens que j'ai pour elle autant de pitié que de tendresse, et c'est avec une véritable angoisse que je me demande ce qu'elle va devenir.

— Peut-être trouverez-vous la réponse à toutes vos questions dans cette petite enveloppe! »

dit Mme de Pierrefitte en lui présentant la lettre de Béatrix, qu'elle avait reçue pour lui le matin même.

Jacques déchira l'enveloppe avec un mouvement si brusque que la jeune femme ne put s'empêcher de sourire ; mais, comme s'il eût craint, en lisant devant elle, de laisser voir des impressions trop vives, il mit la lettre dans sa poche sans l'avoir même dépliée.

« Allez- vous-en ! lui dit Mme de Pierrefitte qui ne put s'empêcher d'avoir quelque pitié de lui; mais revenez bientôt. J'ai besoin, moi aussi, d'avoir de ses nouvelles. »

Bien que cette lettre ne fût point de la main de celle qu'il adorait, M. de Caussade n'en éprouva pas moins une sorte de ravissement en se retrouvant ainsi en communication avec elle, et en songeant qu'il allait pouvoir renouer des relations si cruellement interrompues. Mais, en relisant plus attentivement, et pour

ainsi dire entre les lignes, la lettre de Béatrix, il fut bien forcé de reconnaître que la situation n'était pas bonne. Une tyrannie cruelle pesait toujours sur les deux femmes au château des Aiglons, aussi bien qu'à la villa des Jasmins. La santé de Mlle de Quincy ne laissait point que de lui inspirer aussi de vives inquiétudes. Il craignait pour elle les sévérités d'un climat où elle ne retrouverait plus les brises tièdes du Midi.

Ces préoccupations trop légitimes jetèrent bientôt comme une ombre sur ses joies, et, dans sa réponse à Béatrix, un peu de mélancolie ne laissa point que de se mêler à son bonheur. Tout en la remerciant de cette première lettre, il lui en demandait une autre avec insistance, bien franche, bien longue, pleine de détails, et lui disant bien tout, parce qu'il avait besoin de tout savoir. Par égard pour elle, il sut contenir les éclats de passion dont, en toute autre circonstance, sa lettre eût été pleine. C'est qu'il voulait rassurer complètement celle dont la confiance lui était maintenant si nécessaire. Cette conduite habile obtint bientôt la récompense qu'elle méritait, et la correspondance prit des habitudes régulières dont M. de Feuardent ne laissa point que de s'effrayer quelque peu. Mais ce fut en vain qu'il exhorta à plus de modération une personne naturellement exaltée, et toute de premier mouvement.

« Allez dire tout cela à notre pauvre Blanche ! lui répondait Béatrix, quand le sermon devenait trop pressant. Vous voulez donc lui retirer le seul bonheur qui lui reste en ce monde I Je ne vous croyais pas si méchant 1 »

H se résigna, et continua son métier, tout en maugréant contre les exigences et le peu de raison des femmes.

« Me voilà changé en facteur rural I » dit-il un jour, avec un mouvement d'épaules, en apportant une lettre plus volumineuse que d'habitude.

« Ne criez pas : vous aurez des éttennes I » dit la jeune fille, qui Tembrassa tendrement sur les deux joues.

Ce jour-là même, M. de Caussade avait fait un coup d'audace. Au lieu d'écrire à Béatrix, comme il l'avait fait sagement jusqu'alors, il s'adressait directement à Blanche.

« Tu vois, dit la tante à la nièce, sans lui cacher un peu de mécontentement, comme les hommes abusent de tout I ce M. de Caussade, pour lequel je croyais, cependant, avoir assez fait, me casse tout net aux gages, et ne veut plus de moi pour correspondant. Il lève le masque et ose t'écrire directement. S'il croit que je vais tolérer cela I Pas plus tard que demain il recevra de moi un billet écrit de la bonne encre I A-t-on jamais vu pareille audace?

— Ne lui fais pas tant de peine quand il m'a fait tant plaisir 1 dit Blanche, avec un geste qui priait. Si tu savais comme je suis heureuse d'avoir ma lettre. »

Béatrix voulut au moins avoir l'air de sauver l'honneur des principes :

« Alors, gronde-le à ma place, dit-elle à sa nièce ; mais gronde-le fortl...

— Veux-tu que je le batte? » dit la jeune fille, toute joyeuse.

Il arriva une fois de plus ce qui arrive toujours quand on entre dans la voie des concessions. — On alla jusqu'au bouti

A partir de ce jour, Jacques de Caussade et Blanche de Quincy s'écrivirent directement et librement, et ces lettres devinrent leur vie à tous deux. Après s'être

contentés tout d'abord de quelques billets courts et rapides, ils en arrivèrent bientôt à s'envoyer des volumes. Ils s'entraînèrent et s'exaltèrent tous deux en s'écrivant. Leur douce et mutuelle tendresse des premiers jours prit peu à peu un caractère de passion ardente, dont l'infortunée Béatrix ne laissait point que de s'effrayer quelquefois. Elle essayait bien alors d'adresser à sa nièce quelques observations très sensées; mais les larmes qui montaient aux beaux yeux de Blanche; la flamme d'enthousiasme qui passait sur son front ; le sourire d'extase qui entr'ouvrait ses lèvres muettes, lui servaient de réponse, et cette réponse semblait si éloquente à une femme aussi bonne que Béatrix — bonne jusqu'à la faiblesse — qu'elle se sentait promptement désarmée.

« Enfin, se disait-elle avec un geste indulgent, ces pauvres enfants ne font pas de mal. Ils s'aiment beaucoup sans doute ; mais peut-on s'aimer trop quand on s'aime pour le bon motif! »

Satisfait de voir sa maison rentrée dans l'ordre accoutumé, et n'ayant plus rien à craindre du côté de sa fille, qui ne sortait guère du château que le dimanche, pour aller entendre la messe à l'église de la paroisse, le marquis des Aiglons avait repris son train de vie accoutumé. Égoïste comme un vieux garçon — il s'appelait lui-même un libéré du mariage — en attendant la saison des chasses, qui mettait en relief toutes ses qualités de gentilhomme campagnard, il faisait de fréquents voyages soit à Paris soit à Besançon, quand il sentait le besoin de se décarèmer quelque peu. Il laissait alors sa sœur et sa fille au logis, sans trop se préoccuper de ce qu'elles pourraient bien y faire. L'ami Norbert n'était-il pas là pour les distraire et les chaperonner au besoin ? Il venait, du

reste, presque tous les jours au château. Dès qu'il se trouvait avec les deux femmes, Blanche ne manquait pas de lui regarder aux mains, et, s'il apportait une lettre, avec quelle prestesse elle la lui enlevait des doigts; avec quelle légèreté elle s'envolait jusqu'à sa chambre, afin de la lire en paix.

Cependant, malgré l'animation factice que donnait à sa vie cette intrigue romanesque, dont il eût été bien difficile de prévoir le dénouement, Mlle de Quincy se laissait gagner peu à peu par une invincible mélancolie. Les lettres de M, de Caussade ne lui suffisaient déjà plus, et c'était de sa présence réelle qu'elle avait besoin. L'incertitude de l'avenir lui rendait le présent plus pénible encore. Elle aurait voulu pouvoir fixer un terme à l'absence. Mais c'était chose absolument impossible. Des désirs, des espérances, des conjectures, c'était tout ce qu'elle pouvait se permettre. Aussi, malgré elle, un grand découragement la prenait parfois, et elle subissait une sorte de défaillance morale, passagère mais réelle.

Parfaitement élevée, et préservée jusqu'ici de tout contact mauvais. Blanche, dans sa chasteté fière de fille d'un sang pur, n'avait jamais arrêté sa pensée sur les corruptions du monde. Mais quelques mois passés . dans l'ardente atmosphère de ces villes de plaisir qui s'appellent Nice, Cannes ou Monte-Carlo, avaient suffi pour soulever devant ses yeux un coin du voile qui cache les dangereux dessous de la vie mondaine. — Étrangère jusque-là aux passions qui troublent les âmes, elle avait cependant observé, d'un œil assez clairvoyant, l'action terrible des passions chez les autres, et elle ne pouvait, en de certains moments, s'empêcher d'en redouter les effets sur l'homme qu'elle aimait. Elle se disait bien que si

Jacques eut vécu près d'elle elle aurait su lui donner assez de bonheur pour qu'il n'eût pas même songé à demander du plaisir aux autres. Mais, loin d'elle, dans le tourbillon qui l'emportait, aurait-il la force de lui garder cette tendresse absolue, exclusive de toute autre, qu'il lui avait jurée, et qui lui était devenue si vite nécessaire.

Ces craintes vagues ne laissaient point que de lui jeter dans l'âme une certaine mélancolie, et ces tristesses entrevues désolaient Jacques, qui redoublait d'affectueuses assurances pour les chasser loin d'elle. Il y réussit en lui apprenant qu'il avait quitté ces villes du Midi, trop faciles au plaisir, pour aller s'enfermer, au versant des Pyrénées, dans ce beau château de Francastel, où il vivait, avec ses souvenirs et ses pensées, dans une solitude austère.

« J'aime mieux vous savoir là qu'ailleurs, lui avaitelle dit.

— Eh bien, j'y retournerai ! » avait-il répondu.

Du haut de sa tour, d'où l'œil embrassait un horizon immense, il lui écrivait des lettres sincères, dans lesquelles il se plaisait à lui raconter son âme, et à la répandre à ses pieds, comme il eût fait d'un vase de parfums. 11 lui décrivait parfois cette demeure superbe, dans laquelle il eût été si heureux de la recevoir et de la garder — un cloître très ancien, qui associait les merveilles de l'art à celles de la nature — un vrai coin de paradis, s'il avait pu le partager avec elle; mais un vrai lieu d'exil parce qu'elle n'y était pas. 11 y resterait pourtant, puisque tel était son désir. Il soignerait sa terre ; il embellirait son manoir, pour en faire plus tard une demeure digne d'elle. Mais, en attendant cet heureux jour, le temps se traînait pour lui avec une lenteur mortelle.

De longs mois s'écoulèrent sans que ces deux créatures aimantes eussent d'autre bonheur et d'autre consolation que ces lettres, toutes débordantes de leur mutuelle tendresse.

Malgré les sages et prudentes recommandations de sa tante, Blanche ne pouvait se résoudre à détruire celles qu'elle recevait de son ami. Elle les amoncelait dans les tiroirs de sa commode, où elle les reprenait, tantôt par ordre et tantôt au hasard, pour se donner la joie de les relire.

« C'est ma vie I et tu veux que je m'en prive! disait-elle parfois, avec une douceur obstinée à la bonne tante Béatrix, qui ne cessait de lui reprocher son imprudence.

— Tu as tort de ne pas m'écouter I reprenait celle-ci ; les lettres une fois lues, on devrait toujours les brûler. Tu serais effrayée si tu pouvais savoir le nombre des femmes qui ont été compromises et souvent perdues par les lettres qu'elles ont eu le tort de recevoir, et le tort plus grand encore de garder.

— Mais je ne suis pas à un autre, moil Je n'ai fait de serments à personne, et je ne dois de fidélité qu'à lui. Je me considère comme sa femme, et, devant Dieu, je le suis I Dans ces conditions-là, qui donc peut trouver mauvais qu'il m'écrive ?

— Ton père, malheureuse I Essaie donc de lui donner ces raisons-là, et tu verras comme il les recevra I

— Écoute I dit Blanche avec un élan de joie, et comme si elle eût été tout à coup éclairée par une inspiration soudaine, je viens de trouver le moyen de garder mes lettres sans courir aucun risque.

— Eh ! comment cela ? •

— Je vais les recopier de ma main, et brûler les originaux I Je pourrai ainsi les relire à mon aise et sans avoir rien à craindre.

— Ah I tu sais bien aimer, toi ! » dit Béatrix, en jetant du côté du ciel un regard de reproche.

« Et moi aussi, j'aurais bien aimé I » disait ce grand œil humide.

« Cher Monsieur,

« Vous devez être mortellement inquiet. Voici de longs jours que vous n'avez reçu de nouvelles d'une personne qui vous est chère, et qui, elle aussi, a pour vous une profonde tendresse.

« Blanche a été fort malade. Aujourd'hui encore, elle est clouée sur le lit de douleur, incapable de faire un mouvement, et n ayant pas même la force de vous écrire. Je le fais pour elle.

« Nous avons commis une imprudence, et je suis bien forcée d'avouer que ce qui nous arrive nous arrive par notre faute. Après une mauvaise saison de pluie, nous sommes allées chez une tante du marquis, propriétaire d'un château, aussi bien bâti que mal situé, dans une région malsaine. Ma pauvre nièce y fut prise des fièvres paludéennes avec une telle violence que nous avons eu un moment des craintes sérieuses. Sa bonne constitution, sa jeunesse — et la quinine — ont eu raison du mal, mais, après une lutte cruelle, sa faiblesse a été si grande qu'il nous a été pendant longtemps impossible de songer à la transporter. Impossible également de vous écrire. Dans une maison où tout le monde est à la discrétion de mon frère, je n'aurais vraiment su à qui confier ma lettre. C'était là certainement la plus con-

stan te préoccupation de votre malheureuse amie. Elle pensait à vous au point d'en oublier- son mal. C'est elle qui a voulu, qui a exigé, qu'on la transportât ici, malgré les médecins. Il lui semblait qu'elle serait plus près de vous. Mais le voyage l'a fatiguée, au point de lui donner une rechute quand elle est arrivée aux Aiglons. Elle est restée deux jours entre la vie et la mort. Aujourd'hui elle est sauvée — et, toujours prête à s'oublier pour les autres, c'est à vous qu'elle a pensé tout d'abord. Pardonnez-lui donc un silence dont la cause n'était que trop légitime, et envoyezlui bien vite quelques lignes pour lui faire oublier ses chagrins. On ne compte pas avec les malades... surtout quand on les aime.

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