‹ Tragiques amoursChapitre 3 sur 4 · BÉATRIX · texte numérisé non relu

BÉATRIX

D'une main hésitante, et avec de grandes lettres tremblées, Blanche écrivait en post-scriptum :

« Je suis toujours bien faible ; mais vous savez, n'est-ce pas, que mon cœur est à vous ? J'ai cru longtemps que je ne pourrais plus vous l'écrire, et ma peine était plus grande que mon mal. — Toujours et pour toujours, votre

« Blanche. »

Quand il reçut cette lettre, M. de Caussade subissait depuis trois semaines la rude épreuve du silence de celle qu'il aimait. Il ne savait plus que croire ni que penser. Mais Blanche était pour lui l'idéal de la créature aimante, et il ne l'offensa point par l'injure du doute et du soupçon. Il était de ceux dont rien ne saurait ébranler la foi, et, avant de la croire coupable, il aurait accusé le genre humain tout entier. Mais les suppositions effrayantes n'en allaient

pas moins leur train, sans qu-il sût à laquelle s'arrêter.

« Si elle était morte 1 se dit-il tout à coup, en sentant ses cheveux se dresser d'horreur sur son front pâle, tandis que ses yeux hagards jetaient autour de lui des regards vagues. On a vu de ces choses-là, poursuivait-il, en se parlant à lui-même. Oui, des femmes que Ton adorait, et qui s'en allaient tout à coup, en pleine vie, en pleine jeunesse, en pleine force... Une mort soudaine les avait prises, et on ne les revoyait plus jamais.... On n'entendait plus leur voix si douce.... On ne touchait plus leur main frémissante Est-ce qu'un tel malheur me serait réservé !

Blanche, ma chère Blanche! »

Il tournait et retournait cette affreuse pensée dans tous les sens, songeant à toutes les raisons qu'il avait de craindre, et ne trouvant plus aucun motif d'espérer. Vingt fois il fut sur le point de partir pour le Jura. A tout prix il voulait savoir... Il voulait sortir de ce doute qui le tuait.

La lettre de Béatrix vint le surprendre au milieu de ses angoisses. Elle lui apportait sans doute une grande consolation. Blanche vivait!... Mais si elle avait eu déjà une première rechute, ne pourrait-elle point en avoir une seconde? Sa vie était toujours en danger. Sur ce point, le doute n'était pas possible, et savoir malade, à deux cents lieues de lui, une créature qu'il adorait, c'était quelque chose de véritablement au-dessus de ses forces. Aussi, sans tenir compte du danger qu'une aussi folle entreprise pouvait entraîner avec elle, il prit, le soir même, le chemin de fer qui remontait vers le nord.

La rapidité si vantée de la locomotive moderne laisse beaucoup à désirer, dès que l'on quitte les grandes lignes qui rayonnent de Paris à la frontière.

Jacques trouva les chemins de traverse et de petite communication d'une lenteur désespérante. Cependant, après cinq ou six changements de voie, il finit par arriver à Besançon le surlendemain de son départ de Francastel. Il descendit dans un hôtel de troisième ordre pour éviter la rencontre de personnes appartenant au même monde que le marquis, et s'arrangea avec un loueur de voitures qui lui promit qu'en partant le soir il arriverait aux Aiglons le lendemain matin à la première heure.

« C'est sans doute chez le marquis que vous allez ? lui demanda le conducteur.

— Non, répondit M. de Caussade, assez contrarié de voir que le premier nom que l'on prononçait devant lui fût précisément celui de l'homme auquel il souhaitait le plus vivement d'échapper : je vais chez M. le baron de Feuardent.

— Je le connais bien aussi. C'est un voisin et un ami du marquis des Aiglons. Mais il demeure un peu plus haut dans la montagne. Le chemin est raide: des côtes et des côtes! J'aurai besoin d'un cheval de renfort.

— Prenez-en quatre, et arrivez I »

Le voyage fut long et triste. La route était mauvaise, la nuit obscure, sans lune et sans étoiles. On n'avançait qu'en surplombant des précipices, en franchissant des ravins sur des ponts qui tremblaient ; en s'enfonçant sous le couvert des grands bois sombres, ou bien encore en traversant de hauts plateaux, arides et nus, qui paraissaient immenses aux lueurs incertaines des deux lanternes falottes de la misérable voiture. Jacques de Caussade, nature nerveuse, vibrante à l'excès, subissant l'influence du monde extérieur, se défendait mal contre les impressions lugu-

bres des choses tristes qui l'entouraient, et qui redoublaient encore les tristesses de son âme. A mesure qu'il approchait du but, il comprenait mieux, d'ailleurs, l'imprudence et l'audace de ses tentatives, et, bien qu'il eût un cœur ferme et vaillant dans la poitrine, et qu'il se sentît capable de faire et d'oser tout ce qu'un homme peut oser et faire, ce n'était point sans une certaine inquiétude qu'il se demandait comment sa démarche serait accueillie par cet ami inconnu des demoiselles de Quincy, qui voulait bien recevoir des lettres, mais qui ne serait peut-être pas disposé à le recevoir personnellement aussi bien.

Vers les cinq heures du matin, alors que les premières lueurs de l'aube glaçaient d'argent les bords du ciel à l'horizon, il aperçut, non loin de la route, une masse énorme de bâtiments, à peine distincts, dans cette demi-obscurité de la nuit finissante.

« Allez doucement 1 » dit-il à son conducteur.

Avec une émotion étrange, dont il ne pouvait se rendre maître, il regardait ces hautes tours inégales, aux toits en poivrières; aux longues cheminées, cpmme les aimait la Renaissance, d'un aspect si monumental ; ces grandes murailles crénelées, avec des mâchicoulis et des meurtrières, entourées de fossés dans lesquels dormait une eau noire ; cette poterne ' dressant dans lair, comme de longs bras, des leviers, laissant pendre les chaînes, par lesquelles, jadis, on levait ou l'on abaissait le pont qui faisait pénétrer dans le manoir du seigneur.

Les yeux du voyageur ne pouvaient se détacher de cette façade noire, où ils ne rencontraient qu'un seul point lumineux — la lampe qui éclairait une chambre, dans laquelle veillait sans doute le travail ou la souffrance.

« Ça, dit le voiturier, avec la plus parfaite indifférence, c'est les Grands Aiglons, le domaine et la résidence de la famille de Quincy; nous en avons encore pour vingt minutes avant d'arriver à la Maison-Rouge, où demeure le baron de Feuardent.

— C'est bien I Marchez I »

M. de Caussade se pencha longtemps à la portière, pour revoir encore la demeure de Blanche — on eût dit que ses yeux ne pouvaient se détacher de la fenêtre de cette chambre — seule éveillée dans le château endormi.

Quelques instants plus tard, il arrivait au pied de la tour aux briques vermeilles qui avait donné son nom à la Maison-Rouge. Elle étincelait en ce moment de tous les feux de Taurore.

Seule portion restée intacte d'un ensemble de constructions écroulées, dont on n'avait pas songé à relever les ruines, la tour où demeurait M. de Feuardent avait toujours un aspect grandiose. Au rezde-chaussée, une porte lourde et massive, hérissée de gros clous à pointes de diamant, était encore hermétiquement close. Un énorme chien de garde, aux poils roux et aux crocs blancs, allait et venait devant cette porte, avec des mouvements rageurs de loup en cage, qui n'avaient rien de rassurant. Au pied de celte tour, et sur une vaste étendue, un amoncellement de ruines. Il se dégageait de cet ensemble une impression étrange, et vraiment saisissante de grandeur et d'abandon, d austérité et de mélancolie. Un chasseur, à cause des bois qui l'entouraient ; un rêveur, pour sa solitude ; un poète, pour sa beauté, devaient s'y plaire également.

L'heure matinale ne permettait point à M. de Caussade de se présenter encore dans une maison où

il était inconnu, et il ne savait à quel parti s'arrêter, quand la porte d'un petit logement rustique, caché sous un bouquet d'arbres verts, s'ouvrit pour donner passage à un homme aux cheveux grisonnants, qui pouvait être aussi bien un garde-chasse qu'un concierge ou un jardinier.

Il fit quelques pas vers le nouveau venu, et lui demanda, non sans une certaine méfiance, ce qu'il pouvait bien y avoir pour son service.

« J'ai besoin de voir M. le baron de Feuardent, répondit le comte deCaussade; mais il est encore un peu tôt pour faire des visites, et je vais attendre...

— Vous n'attendrez pas longtemps I M. le baron est matinal comme son coq, et il n'a pas besoin de réveille matin. Comme il couche seuMans sa tour, c'est luimême qui ouvre sa porte, et je ne pense point qu'il tarde beaucoup maintenant. »

M. de Caussade suivit le serviteur du baron, qui le fit entrer chez lui.

La pièce dans laquelle le comte venait de pénétrer n'offrait aucune trace de luxe. Elle était, au contraire, d'une simplicité excessive. Un fusil suspendu à un massacre de cerf; une gibecière accrochée à une défense de sanglier ; une bêche et un arrosoir remisés dans un coin ; une bride bien astiquée, près d'une cravache et d'un long fouet, permettaient à l'observateur de se demander s'il était chez le jardinier, chez le cocher ou chez le garde-chasse de la Maison-Rouge. Chacune de ces suppositions, également admissible, se trouvait également vraie, car l'honnête Jean Durieu, véritable maître Jacques du baron Norbert, remplissait à lui seul toutes les fonctions d'une domesticité universelle. Attaché depuis son enfance au service de

la maison de Feuardent, dans laquelle il était né, et dont il avait suivi les diverses vicissitudes, sans que son zèle eût diminué avec la fortune de ses maîtres, il avait su s'imposer, et M. de Feuardent se serait trouvé fort dépourvu, s'il eût été privé tout à coup des bons offices de cette main habile, de cet esprit délié, malgré sa grosse enveloppe, et de ce cœur vraiment dévoué.

« Il va bientôt faire jour chez M. le baron! dit ce modèle des bons serviteurs, en regardant l'heure au coucou de la Forêt-Noire, dont les deux chasseurs tyroliens venaient de sonner la diane de six heures. — Qu'est-ce que je disais? ajouta-t-il presque aussitôt ; le voilà qui ouvre sa porte 1 »

Le baron Norbert, en habit de chasse, chaussé de gros souliers de cuir jaune, aux guêtres montant jusqu'au genou, coiffé d'un chapeau en feutre vert, orné d'une plume d'aigle, la tête rejetée en arrière, le torse bombé, les épaules effacées, parut sur le seuil de la tour, emplissant de sa forte stature la large baie dans laquelle il venait s'encadrer. Longuement, bruyamment, il aspira deux ou trois bouffées d'air pur, prit le vent, en regardant courir dans le ciel bleu de petits nuages d'argent, bordés du côté du levant d'une légère frange couleur d'aurore. Tout en lui respirait la bonne humeur, la force et la santé. — Il se baissa, pour caresser son chien, qui se roulait à ses pieds, puis il rentra chez lui sans avoir aperçu M. de Caussade, dissimulé dans la pénombre que projetait la maison du garde.

« C'est M. le baron 1 dit Jean Durieu, avec une inflexion de voix respectueuse ; si Monsieur veut bien me suivre, je vais l'introduire. »

Les deux hommes traversèrent une vaste cour aux

belles proportions, qui avait été jadis la cour d'honneur de la Maison- Rouge.

A droite et à gauche deux superbes bouquets de grands chênes opposaient aux ruines des œuvres humaines le frappant contraste de Téternelle durée de la nature. Les pierres d'un perron écroulé étaient éparses, çà et là, au milieu des herbes folles d'un boulingrin qui ne connaissait plus ni la faux ni le rouleau. Tout ici annonçait le délabrement et l'abandon. Mais Jacques était en ce moment sous l'empire de préoccupations trop graves pour prendre garde à ces détails. Il ne remarqua point davantage le dénuement de l'antichambre à travers laquelle on le fit passer pour l'introduire dans la vaste pièce, qui occupait à elle seule tout le rez-de-chaussée de la tour.

Le baron ne s'y trouvait point, et, pendant que Jean Durieu était allé le prévenir, M. de Caussade y demeura seul un instant. 11 jeta un regard autour de lui, pour prendre, comme on dit vulgairement, connaissance des êtres.

Cette sorte de hall offrait les plus heureuses proportions dans son ensemble et les plus fâcheuses disparates dans ses détails. Sa cheminée monumentale, dans le plus beau style de la Renaissance, accostée de deux colonnes corinthiennes en marbre vert, était déshonorée par un poêle moderne, dont le tuyau de tôle coupait en deux la magnifique salamandre en fer forgé qui décorait la plaque du fond. Une table en plaqué d'acajou battant neuf, et des chaises achetées en fabrique au faubourg Saint- Antoine, détonnaient singulièrement à côté d'une crédence aux sculptures merveilleuses, et d'une panoplie dont les épées, avec leurs gardes finement ciselées, leurs poignées d'acier

et leurs lames damasquinées, auraient fait Torgueil des plus belles collections du monde.

Une porte, qui s'ouvrit dans la muraille, interrompit le jeune homme au milieu de son inspection silencieuse. C'était le baron de Feuardent, qui, prévenu par son garde, venait le rejoindre.

A ce moment de sa vie, et malgré ses cinquante-six ans bien sonnés, le baron Norbert portait haut. Le teint ardemment coloré, comme il arrive chez ceux qui vivent au grand air; les cheveux grisonnants, mais plantés drus ; l'or de la barbe à peine mélangé de quelques fils d'argent; le front haut, large et sans rides ; de grands yeux bleus bien ouverts, pleins de franchise, et rayonnant du feu d'une persistante jeunesse; la bouche épanouie dans un bon sourire, tout annonçait chez lui les dons les plus précieux d'une heureuse et puissante nature.

Il regarda un instant sans rien dire, mais avec une attention profonde, qui se mêlait peut-être d'un peu d'étonnement, celui qui venait frapper à sa porte à une heure aussi matinale. Mais remarquant chez l'étranger un peu de timidité, ou tout au moins d'embarras, il crut devoir prendre les devants, et, d'une voix richement timbrée, avec un accent marqué de bienveillance :

« Monsieur, dit-il à son hôte inconnu, voulez-vous bien m'apprendre à quelle circonstance heureuse je dois l'honneur d'une visite...

— Aussi matinale, n'est-ce pas? fît M.deCaussade, en achevant la phrase.

— L'heure ne fait rien à la chose I reprit le baron avec une courtoisie parfaite. Si vous étiez venu plus tard vous ne m'auriez pas trouvé : dans quelques instants je vais découpler mes griffons, et donner la

chasse à quelque lièvre... mais veuillez donc prendre la peine de vous asseoir. »

Cet accueil très franc rendit quelque confiance au jeune homme, qui, s'armant de résolution, entra tout de suite en matière.

« Monsieur, dit-il au baron, bien que j'aie Thonneur de vous voir aujourd'hui pour la première fois, je ne vous suis peut-être pas tout à fait inconnu. »

Le geste de M. de Feuardent aurait pu se traduire assez fidèlement par ces mots :

« Cela se peut, Monsieur; mais je n'en sais vraiment rien !

— Je suis le comte de Caussade, reprit Jacques, et il ne serait pas impossible que mon nom eût été prononcé devant vous par Mlle Béatrix de Quincy. »

En entendant ces mots le baron fit un haut-le-corps qui le souleva presque de son siège :

« Ah I fit-il, avec une exclamation joyeuse, c'est vous qui êtes le comte de Caussade, eh bien I j'en suis charmé pour quelqu'un que j'aime beaucoup ; car, ou je me trompe fort, ou vous êtes tout à fait digne de l'affection que l'on a pour vous. »

Ces paroles causèrent à Jacques une réelle impression de bonheur. Il comprit tout de suite qu'il aurait un ami dans M. de Feuardent — et il avait, en ce moment, un tel besoin d'amis 1 Mais, au milieu de tant de mortelles inquiétudes, il ne pouvait pas perdre un seul instant le sentiment de la situation :

« Elle est bien malade, n'est-ce pas ? dit-il, en relevant sur Norbert des yeux dans lesquels celui-ci put lire toutes les angoisses d'une âme désespérée.

— Elle l'a été, surtout, dit le baron, en essayant de le rassurer. Ces abominables fièvres de marais sont rarement dangereuses; mais elles vous font beaucoup

souflFpir, et sont parfois d'une ténacité bien effrayante. Aujourd'hui, grâce à Dieu, Mlle de Quincy est en pleine convalescence.

— Je suis bien heureux de rapprendre, car les lettres de sa tante m'avaient donné tout à craindre...

— Et elles vous ont inspiré une résolution bien dangereuse...

— Mais qu'il m'était impossible de ne pas prendre I J'ai cru un instant que je ne la reverrais jamais... C'est une^idée que je ne pouvais pas supporter... et je suis venu...

— Permettez-moi de vous dire que vous ne pouviez rien faire de plus imprudent.

— Mlle Béatrix m'avait assuré que je pouvais compter sur votre parfaite bienveillance en toute chose. J'ai quitté mes Pyrénées pour votre Jura ; je me suis caché à Besançon tout un jour. J'en suis parti le soir. J'ai marché la nuit, et je suis arrivé ici avant le soleil, bien certain que personne ne m'a vu, à l'exception de votre garde et de vos chiens, qui me paraissent également discrets. — Ce que je vous demanderai maintenant ce sera de me cacher pour quelques jours, où vous voudrez... Je ne suis pas difficile sur la question du logement... dans vos ruines ou bien au fond de vos oubliettes... seulement vous ne m'y oublierez pas... et vous lui direz que j'y suis I

— Pour qu'elle vienne vous y chercher! Ohl ces amoureux ! Enfin, je vais vous installer tant bien que mal dans une de mes chambres délabrées. Vous coucherez sur la dure ; mais c'est à quoi l'on ne regarde pas à votre âge, et cela ne vous empêchera pas de faire des rêves d'or. L'important c'est que l'on ne vous voie pas à vos fenêtres. Les gardes du marquis ont un œil partout, et vont souvent au rapport. Pour

moi, je vais commencer par Vous fausser compagnie ; car je suis obligé de sortir ce matin. Mais après cela je ne vous quitterai plus. On va vous servir du café qui ne sera pas mauvais, et du lait qui sera bon. Tâchez de faire un somme. Vous devez en avoir besoin, après votre long voyage. Pendant que vous dormirez je vais pousser jusqu'aux Aiglons, et comme j'y ai à toute heure mes grandes et mes petites entrées, je m'engage à vous apporter bientôt des nouvelles de notre chère malade. Quoique je ne sois pas grand liseur, vous pourrez peut-être trouver dans mon hall quelques journaux et quelques revues. Voire même une demi-douzaine de volumes dépareillés. Cela fait toujours passer une heure ou deux, comme la torture autrefois. Durieu va vous conduire à votre chambre. Mais pas d'imprudence,^ et ne sortez sous aucun prétexte. Il ne faut pas mettre sur vos traces quelqu'un dont les dispositions ne sont rien moins que bienveillantes à votre endroit.

— Hélas I c'est cela qui fait le malheur de ma vie.

— Il y a toujours quelque chose qui fait le malheur d'une vie! » répliqua M. de Feuardent.

Il s'en alla, et on l'entendit bientôt dans la cour, faisant claquer son fouet de chasse et sifflant ses chiens.

M. de Caussade, resté seul, se perdit dans un tourbillon de pensées qui pouvaient toutes se résumer en une seule. Il était maintenant tout près de .la créature adorée à laquelle il avait donné sa vie. Une demi-heure de marche à travers les bois, et il pouvait être à ses pieds. Mais s'il était découvert, il attirerait sur sa tête toutes les foudres paternelles. C'était un danger auquel il ne voulait point l'exposer.

Aussi, malgré la fièvre de passion qui le dévorait, malgré son brûlant désir de revoir celle qu'il aimait, il dut se résigner à toutes les angoisses de l'attente. Il savait que tout péril était passé : c'était là le grand point. Vouloir plus, c'était vouloir trop. Il prit un livre et ne put pas lire ; il essaya de dormir, et resta les yeux grands ouverts. Avec quelle lenteur se traînaient pour lui ces heures mortelles.

Enfin, sur le coup de midi, le grand chasseur devant Dieu, exact comme un chronomètre, entra dans le hall, l'œil émerillonné, avec des touffes de roses rouges épanouies sur ses pommettes, pendant cette course au grand air.

« Tout va bien! dit-il, en tirant de son carnier un lièvre bien râblé, et de ce ton fauve, tirant sur le rouge, ordinaire aux lièvres de montagnes. Voici un morceau de roi, et qui rehaussera notre ordinaire

assez maigre I Mais Je vois bien que mes menus n'ont pas le privilège de vous intéresser en ce moment. Vous avez autre chose en tête. Ces amoureux sont de mauvais convives ! Parlons d'Elle, puisque c'est le seul moyen de me faire écouter. »

Instinctivement, Jacques se rapprocha comme pour mieux entendre.

« Elle va beaucoup mieux, dit le baron; elle va même très bien. Elle a seulement besoin de reprendre des forces; rien n'affaiblit comme ces terribles fièvres. Mais ce n'est plus qu'une affaire de temps. En ce moment elle est un peu amaigrie... et pâle à vous faire peur I

— Vous l'avez vue?

— Oui, tout à l'heure... J'ai eu la bonne fortune de trouver seules la tante et la nièce... le marquis est à Besançon.

— Et vous leur avez dit... »

Norbert ne lui laissa pas achever sa phrase.

« Vous n'avez donc pas lu, dit-il en l'interrompant, une délicieuse comédie qui s'appelle : La joie fait peur? Eh bien! je l'avais présente à l'esprit quand je causais, il n'y a qu'un instant, avec cette adorable Blanche. Je ne sais pas si, en me voyant, elle a deviné quelque chose; mais j'ai bientôt remarqué chez elle une surexcitation nerveuse qui me commandait les plus grands ménagements. La tante Béatrix, en me voyant les mains vides, s'est étonné tout haut que vous n'eussiez pas répondu à sa dernière lettre. J'ai regardé Blanche. Une légère rougeur lui est montée aux joues.

« 11 a dû être bien inquiet de rester sans nouvelles de nous, a dit votre amie très doucement, et comme pour vous défendre.

— 11 en a maintenant I a répliqué Béatrix.

— C'est vrail a murmuré la pauvre enfant; tu lui as écrit, et il ne t'a pas répondu. Cela fait aujourd'hui trois semaines. »

Et, tout en parlant ainsi, elle tournait vers moi ses grands yeux qui me priaient.

J'aurais voulu la rassurer et la consoler d'un mot, mais j'ai hésité encore, dans la crainte de lui donner des émotions qu'elle n'aurait pu éprouver sans danger.

« Sois bien certaine, lui ai-je dit, que quand il arrivera un mot de lui à la Maison-Rouge, ce qui ne peut tarder bien longtemps, je te l'apporterai sans perdre une minute.

— Je vous remercie, m'a-t-elle répondu ; mais tâchez que ce soit bientôt I »

Tout en parlant, elle me tendit sa main fluette, que je trouvai moite et brûlante.

Je m'en allai, sans lui permettre de quitter la chaise longue pour m'accompagner, comme elle fait quelquefois. Mais M"® Béatrix voulut me reconduire jusqu'à la grille. Quand nous fûmes en plein parc, et bien seuls :

« Est-ce que vous comprenez quelque chose à la conduite de M. de Caussade? me demanda-t-elle brusquement, en se campant devant moi, et en redressant sa chétive petite taille, comme si elle eut voulu mettre ses yeux dans mes yeux.

— Les hommes sont quelquefois aussi difficiles à comprendre que les femmes ! répondis-je, sans chercher à fuir son regard clair.

— C'est vrai! mais celui-ci est si jeune I il paraissait si sincère, et il avait l'air de tant l'aimer 1

— Eh ! qui vous fait croire qu'il ne l'aime pas toujours?

— Gomment! il la sait gravement malade, et il ne se donne pas même la peine de m'écrire pour avoir de ses nouvelles !

— Ah ! mademoiselle Béatrix ! lui ai-je répondu, gardez-vous d'accuser témérairement une âme loyale et fidèle. Ces nouvelles que vous lui reprochez de ne pas souhaiter assez vivement, M. de Gaussade est venu les chercher lui-même 1

— Comment? quoi? que voulez-vous dire? fit-elle toute haletante. Expliquez-vous! car, en vérité, je ne vous comprends pas !

— Eh! bien, au moment même où je vous parle, M. de Gaussade est chez moi! »

Ces simples paroles eurent le pouvoir de la bouleverser. Elle saisit mon bras, et s'y cramponnant avec une- force irrésistible :

« Comment! dit-elle, il est ici, tout près de nous... Ahl celte pauvre Blanche, que dira-t-elle quand elle apprendra...?

— Vous seul êtes juge du moment...

— Elle voudra le voir tout de suite ! —^ Pensez donc, depuis si longtemps qu'ils sont séparés !...

— Pensez aussi, vous, aux conséquences d'une démarche imprudente!...

— Mon frère est à Besançon, et il ne reviendra que demain. Nous avons donc à nous toute la journée d'aujourd'hui... Mais nous n'avons qu'elle ! il faut donc en profiter.

— Je ne demande pas mieux. Mais ne trouvez-vous point que, dans l'état de santé où elle se trouve, de si grandes émotions sont peut-être dangereuses pour votre chère malade ?

— Le bonheurne fait jamais de mal ce n'est pas

comme le chagrin ! Mais si elle apprenait qu'il est

venu ici pour la voir, et que, par notre faute à nous deux, elle ne Ta pas vu..;., je crois qu'elle aurait vraiment grand'peine à nous le pardonner...

— Faites ce que vous voudrez I M. de Caussade est chez moi — et, si vous y venez vous-même, je ne prendrai pas un bâton pour vous chasser I Vous êtes la maîtresse de tout... mais soyez prudente !

— Je crois que je vais commencer par tout lui dire! »

Elle me quitta sur cette parole, pour vous de bon augure, car je sais qu'elle fait tout ce que veut cette nièce adorable et adorée, et il me semble impossible que Blanche se résigne à vous laisser repartir sans vous avoir vu.

« Viendra- t-elle? ne viendra-elle pas? Toute ma vie est dans cette alternative! murmura M. de Caussade, en arpentant le hall à grands pas.

— Déjeunons en l'attendant! dit le baron, la course dans les bois m'a creusé, et, d'ailleurs, on a également besoin de forces dans la bonne et dans la mauvaise fortune. »

Béatrix s'était sentie si profondément troublée par les nouvelles inattendues que lui apportait son vieil ami qu'elle n'osa pas retourner de suite près de Blanche. Elle craignait qu'avec sa finesse naturelle, et cette perspicacité d'amoureuse qu'il est souvent impossible de mettre en défaut, elle ne lût sur son visage le secret qu'elle ne voulait point lui révéler encore. Elle alla donc s'asseoir dans un coin reculé du parc, pour réfléchir en paix aux difficultés et aux dangers de la situation, et adopter . le plan de conduite qu'elle devrait suivre résolument.

Mais elle avait compté sans les impatiences juvéniles de sa nièce, qui, ne la voyant pas revenir, ne tarda

pas à se demaDder pourquoi sa tante restait dehors si longtemps.

« Sans aucun doute, se dit-elle bientôt, le baron avait des confidences à lui faire, et je ne devais pas les entendre. Le bon Norbert n'avait pas son air de tous les jours. J'ai remarqué deux ou trois fois les regards étranges qu'il lui jetait... A coup sûr, on me cache quelque chose ; mais on ne me le cachera pas longtemps! je défie ma bonne petite tante d'avoir un secret pour moil... Mais où donc peut-elle bien être h présent? »

Blanche interrompit son monologue pour s'approcher de la fenêtre, et elle aperçut Béatrix s'enfonçant dans les massifs, où elle espérait trouver quelques instants de paix et de solitude.

« Allons la rejoindre, se dit-elle, et ne lui laissons pas le temps d'inventer l'histoire avec laquelle elle essayera de me tromper.

— Pourquoi ne viens-tu pas, petite tante ? lui ditelle en se faisant mignonne et câline, au moment où elle l'aborda. Tu oubliais donc que j'étais là-bas toute seule à t'attendre? »

Et comme Béatrix cherchait une bonne réponse qu'elle ne trouvait pas, Blanche s'empara de ses deux mains, et l'attirant à elle, et la tenant, en quelque sorte, sous le magnétisme de son regard :

« Que t'a-t-il dit? lui demanda-t-elle ; ne cherche pas à me tromper, surtout! ce serait inutile... Tu veux me cacher quelque chose... c'est très mal à toi! ce que tu sais, il faut que je le sache aussi I Allons! dis tout, et tout de suite 1 »

Et comme Béatrix hésitait encore :

« A ton fiCise ! fit Blanche. Je ne veux pas te contraindre à parler malgré toi... mais ce que tu ne veux

pas me dire, un autre me le dira. Je vais faire atteler et m'en aller à la Maison-Rouge. Nous allons voir si M. de Feuardent me refusera, comme tu as le courage de le faire I

— Non I non I il ne faut pas que tu ailles là maintenant... Je ne le veux pas... tu m'entends, Blanche, je te le défends I

— Écoute, ma bonne tante, dit la jeune fille, qui se redressa tout à coup et posa sa main sur le bras de sa tante, avec un geste d'autorité dont Béatrix fut frappée, pour que tu me parles ainsi, il faut qu'il se passe autour de nous quelque chose de grave... il faut que M. de Gaussade soit chez M. de Feuardent... je n'en sais rien... mais j'en suis sûrel

— Allons ! c'est vrai I dit Béatrix, qui crut inutile de feindre davantage, vaincue par cette assurance et cette pénétration d'une créature surexcitée, et qui semblait maintenant une voyante à laquelle il était impossible de rien cacher. M. de Gaussade est, en effet, depuis ce matin chez M. de Feuardent qui lui offre une hospitalité dévouée. Ton ami n'a pu résister à l'inquiétude que lui causa d'abord notre silence, et, plus tard, la nouvelle de ta maladie. Il a voulu juger par luimême de l'état où tu te trouvais, et il est venu ici... Mais tu comprends à quel danger nous expose cette démarche un peu folle, et de quelle prudence nous avons tous besoin dans des circonstances aussi délicates. »

Rien n'était plus vrai que ces réflexions ; rieu n'était plus raisonnable que ces conseils. Mais, en ce moment, ce n'était ni la vérité, ni la raison que Blanche voulait écouter. Elle était tout entière à la joie que lui causait l'arrivée de M. de Gaussade.

c< Que c'est donc bien, ce qu'il a fait làl se disait-

elle, en frappant Tune contre l'autre ses deux petites mains. Il ne lui a pas été possible de rester plus longtemps sans nouvelles de moi... et il est venu en chercher lui-même... malgré toutes les fatigues et tous les dangers d'un pareil voyage. Et ce brave Norbert, comme il a été dévoué... comme je le remercierai... que c'est donc bon, les bonnes gens I

— Tu as raison, ma chérie, la bonté, il n'y a que cela de vrai sur la terre ! » répondit Béatrix, qui regardait avec une sorte d'attendrissement l'expansion de cette jeunesse, heureuse dans le radieux épanouissement de sa pure et chaste tendresse.

Mais, si grande qu'elle fût, cette sympathie ne faisait point oublier à Béatrix la responsabilité qui pesait sur elle, et elle tremblait à la pensée des catastrophes qui pouvaient résulter de ces imprudences, de ces témérités et de ces folies I...

« Maintenant que le voilà rassuré, il devrait repartir... se dit-elle; mais Blanche ne consentira jamais à ce qu'il s'éloigne sansl'avoir-vue, et lui, pour la revoir, il est capable de s'éterniser dans nos environs... jusqu'à ce que mon frère le fasse traquer comme un fauve I... Oh! jeunesse! jeunesse! »

« A quoi penses- tu, bonne tante? demanda Blanche inquiète d'un trop long silence.

— Je pense que nous sommes ici quatre fous que l'on devrait mettre aux Petites-Maisons... moi la première !

— Laisse donc les Petites-Maisons où elles sont, fit Blanche avec un léger mouvement d'épaules, et viens passer une heure avec moi à la Maison-Rouge.

— Oh ! pour cela, jamais ! fit Béatrix, oublieuse de ce qu'elle-même avait dit quelques minutes auparavant à son ami Norbert, et, prise d'un soudain effroi, au souvenir des scènes terribles dont la villa des Jasmins

avait été le théâtre. Une première imprudence nous a coûté trop cher pour que j'en risque une seconde.

— Quelle imprudence vois-tu là? M. de Feuardent n'est-il pas un ami de la famille? est-ce que nous n allons pas souvent chez lui sans que personne y trouve à redire? Cela me semble si naturel que j'irais bien toute seule !

— Aujourd'hui surtout, n'est-ce pas?

— Eh! mon Dieu! aujourd'hui comme hier, comme demain... comme toujours! ce nest pas un homme pour moi, ce bon Norbert! c'est un oncle... c'est un tuteur... c'est un grand-père... c'est tout ce que tu voudras !

— Mais celui que tu vas rencontrer chez cet oncle, chez ce tuteur, chez ce grand-père !

— Oh! celui-là, dit Blanche en cachant son front qui rougissait sur Tépaule de Béatrix, celui-là c'est Tami de mon cœur; c'est mon iSancé... c'est celui à qui j'ai donné mon âme et ma vie ; c'est celui à qui j'appartiendrai un jour... à qui j'appartiens déjà devant Dieu... Tu sais s'il mérite d'être aimé... et si je l'aime ! Ne me fais donc pas tant de chagrin, quand tu peux me faire tant de plaisir!... Songe que nous pouvons, lui et moi, être bien longtemps sans nous revoir... Ne nous envie donc pas l'âpre bonheur d'échanger nos adieux. Va ! dans cette entrevue de deux infortunés, il y aura plus de larmes que de sourires I Eh ! qui peut nous les envier, nos larmes?

— Celui qui les fait couler ! mais que tu es peu raisonnable, ma pauvre enfant!

— J'aurai si longtemps à l'être... quand il ne sera plus là.

— Tu es encore bien faible pour sortir.

— Un peu d'air me fera grand bien.

— Ce qui te fait du bien, à toi, c'est ce qui te fait plaisir!

— C'est bien vrai I répondit Blanche, avec le beau sourire franc de la jeunesse. Tu sais, nous allons prendre le petit-duc. C'est moi qui te conduirai. Nous partirons de très bonne heure — aussitôt après le déjeuner. Dieu! va-t-il être surpris, M. de Caussade ! »

Béatrix fit bien encore quelques objections pour la forme; mais elle dut finir par céder sur tous les points.

Blanche, avec cet instinct de coquetterie naturel à la femme qui sort pour un rendez-vous, avait fait une toilette charmante. Sa fine taille, serrée dans une veste de drap anglais très ajustée, s ouvrant sur un plastron de piqué blanc; ses mains mignonnes, emprisonnées dans des gants de peau mordorée, avec de grands parements plus clairs protégeant le poignet; sa jolie tête coiffée d'une petite toque écossaise, portant pour aigrette les deux grandes plumes d'un aigle abattu par M. de Feuardent, et qui lui donnaient un air crâne et résolu, tout cela formait un ensemble exquis, que rehaussait encore la fleur de son teint, avivée par un peu de fièvre, et l'éclat de ses yeux rayonnant de bonheur.

« Tu sais, toi, que l'amour te va bien I lui dit Béatrix, avec le soupir des résignées, qui connaissent le prix de ce qu'elles n'ont pas.

— Je suis bien heureuse I murmura Blanche, mais je n'oublie pas à qui je dois mon bonheur! »

Et, tout en prononçant ces mots, elle jeta à sa tante un regard ému, et tout plein d'une reconnaissance sincère.

A mesure que l'on approchait de la Maison-Rouge un changement visible s'opérait chez la jeune fille.

Son animation factice s'apaisait peu à peu ; sa gaieté s'éteignait comme le feu d'une paille légère, et, sous l'impression croissante de ces émotions, elle tomba dans un silence dont Béatrix avait peine à la faire sortir.

« Je crois que j'ai peur! lui dit-elle avec sa naïveté d'enfant, qui ne veut rien cacher de ce qu'elle éprouve.

— Veux-tu rentrer aux Aiglons?

— Il est trop tard : nous sommes arrivées ! »

Un détour du chemin leur montrait déjà la tour superbe habitée parle baron. Quelques minutes plus tard les deux femmes s'arrêtaient devant la clôture rustique, remplaçant la grille en fer forgé qui séparait jadis le grand chemin de la cour d'honneur de la Maison-Rouge.

Jean Durieu accourut pour les aider à descendre et prendre les chevaux.

« Ne dételez pas, mon bon Jean, dit Blanche à rhumble serviteur. Faites entrer dans la remise, et refermez la porte. Débridez les poneys, et jetez les couvertures sur leurs reins ; nous repartons bientôt. M. le baron est chez lui?

— Oui, mademoiselle; mais M. le baron n'est pas seul. Je vais le prévenir.

— C'est inutile 1 Dans le hall, n'est-ce pas? »

Et, sans même attendre une réponse, Blanche marcha résolument vers la grande pièce du rez-dechaussée, dont elle poussa la porte.

Les deux hommes achevaient de déjeuner. Le baron de Feuardent, qui voulait sans doute entraîner son hôte, avait fait honneur aux meilleures bouteilles de sa cave, car il avait l'œil allumé et les pommettes incendiées. Les longues bouffées qu'il aspirait d'une grosse pipe en écume de mer se transformaient, au

sortir de ses lèvres, en nuages de fumée, au fond desquels apparaissait sa tête grisonnante et sereine.

Le comte de Caussade était assis en face de lui, de l'autre côté de la table. Jamais deux hommes n'avaient formé un plus frappant contraste. Autant l'un annonçait l'exubérance de la vie et le sans-souci d'un homme qui, après les délices d'un bon repas, se livre aux joies béates de; la digestion, autant l'autre semblait indifférent aux séductions matérielles du festin, car ses deux verres étaient restés pleins devant lui. Aussi, les rubis que le vin sème quelquefois sur la face des buveurs n'avaient point coloré son teint, dont la pâleur méridionale, vigoureuse et saine, ne se nuançait d'aucun incarnat. Il prêtait une oreille polie, mais peut-être distraite, aux récits de son amphitryon, tandis que son œil un peu vague, qui semblait contempler les visions d'un autre monde, permettait de croire que sa pensée était ailleurs, et que la conversation ne l'absorbait pas tout entier.

Blanche, qui ne Tavaitpas vu depuis de longs mois, était avide déjuger par elle-même de ce que le temps, l'absence et le chagrin pouvaient bien avoir fait de lui. Elle fut frappée, tout d'abord, de l'expression de mélancolie profonde qu'elle remarqua sur ses traits :

« Je ne puis pas douter qu'il m'aime! se dit-elle avec une émotion profonde ; mais mon amour lui a déjà coûté bien cher. Cette grande ride sur son front, c'est moi qui l'ai creusée ; il a maigri, il a pâli, comme il arrive à tous ceux qui souffrent... Pourrai-je jamais lui faire oublier tout cela? »

Blanche n'aurait pas demandé mieux que de se perdre dans cette contemplation qui l'attirait: mais elle se rappela que ses minutes étaient comptées, et elle pénétra dans le hall.

Au bruit léger de ses pas Jacques releva la tête, la reconnut, bondît vers elle, s'empara de ses mains qu'il couvrit de baisers, et ployant le genou devant elle, comme il eut fait devant une reine :

« Ah ! dit-il, c'est vous! c'est bien vous! Que vous êtes donc bonne d'être venue, et que je vous remercie 1

— Je vous devais bien celai dit-elle sans lui retirer ses mains. Je vous sentais si malheureux 1

— Oui, j'ai beaucoup souffert! Mais la joie de vous revoir est si grande qu'il me semble, en ce moment, que tout est oublié. »

M. de Feuardent, qui voulait se montrer bon prince, prit le bras de Béatrix, qui se laissa faire de bonne grâce, et l'emmena dans un petit boudoir situé à l'extrémité du hall, dont il n'était séparé que par une simple portière en tapisserie, laissant ainsi les deux amoureux dans une demi-solitude, qui devait leur permettre de se dire bien des choses. Il est vrai qu'ils n'avaient pas besoin de parler pour s'entendre. C'était assez de leurs regards, noyés dans l'extase des plus grandes félicités qu'il soit donné à deux cœurs de goûter.

Ils étaient* assis l'un près de l'autre, la main dans la main, leurs paumes se touchant, et les mettant en quelque sorte dans cette communication magnétique où. il semble que les âmes s'unissent, se pénètrent, se confondent, au point que les -deux n'en fassent plus qu'une.

« Ah I ma chère Blanche, dit enfin M. de Caussade, pardonnez-moi d'être venu ici sans votre permission; mais je ne pouvais plus supporter les tristesses, les incertitudes et les angoisses de ces dernières semaines... Les séparations sont toujours cruelles... mais ne plus entendre parler de vous... être privé de

VOS nouvelles complètement, absolument, ne rien savoir quand on voudrait ne rien ignorer, c'était vraiment un supplice au<dessus de mes forces... Mon Dieu l pourquoi faut-il que Ton se quitte I

— Pour avoir la joie de se retrouver! répondit Blanche, cherchant et rencontrant toujours les mots qui pouvaient le consoler.

— Vous avez raison, dit Jacques, et ces joies sont bien profondes, en efifet. Mais comme elles sont parfois de courte durée! J'arrive à peine, et Ton me parle déjà de repartir. C'est cruel! Est-ce que je ne pourrais point rester encore quelque temps chez le meilleur des hôtes, qui serait bientôt pour moi le meilleur des amis ? Je me cacherais au fond de sa tour, mais j'aurais, du moins, la chance de vous apercevoir quelquefois.

-^ Je ne le souhaiterais pas moins que vous ! Mais il paraît qu'en ce moment c'est impossible, répondit Mlle de Quincy avec une fermeté qui lui coûtait cher, car elle la payait de l'immolation de ses plus chers désirs. Vous auriez beau vous cacher, vous seriez bien vite découvert, et votre présence dans le pays amènerait pour nous tous de nouvelles complications et de nouveaux dangers.

— Est-ce que votre père?...

— Mon père est toujours le même ! Il ne prononce jamais votre nom. Mais il y a des signes auxquels je reconnais que ses rancunes sont toujours implacables. Son regard sombre et dur, souvent fixé sur moi, ne me fait que trop bien comprendre qu'il n'oublie pas, et qu'il pardonne encore moins !

— On ne trouvera donc pas le moyen de le. fléchir!

— On attendrirait plus aisément le granit de nos montagnes.

— Quel malheur d'avoir à se heurter à un pareil homme I

— Ne vous en plaignez pas trop I Je ne vous aurais peut-être pas tant aimé, et surtout je n'aurais pas osé vous le dire avec tant de franchise, si je Tavais vu moins injuste et moins cruel envers vous.

— Ahl que vous savez bien trouver les mots qu'il faut direl murmura M. de Caussade avec un geste d'adoration passionnée ; vous changeriez pour moi l'enfer en paradis, si je pouvais toujours vous voir et vous entendre! Mais, en vous faisant si chèrement aimer, que vous rendez les séparations cruelles ! Elles sont pour moi de véritables déchirements... Quand je vous quitte, il me semble que l'on m'arrache de vous!

— C'est peut-être pour cela que mon cœur saigne quand vous partez ! répondit-elle avec un regard qui lui donnait son âme.

— Ah ! murmura Jacques en étreignant ses deux mains, comme vous me faites bien comprendre la grande parole de celui qui a dit que l'absence était amère comme la mort! Je sens trop bien, maintenant, que je ne pourrais plus supporter ses rigueurs, si je n'avais, pour me consoler, la pensée et l'espérance de l'avenir.

— Que cette pensée et cette espérance ne vous abandonnent jamais, car cet avenir est à vous! ^ dit Blanche avec une exaltation qui la transfigura, en faisant rayonner, sur son beau visage, tous les sentiments purs, généreux et nobles qui remplissaient son cœur.

Et comme il la remerciait avec les expressions du plus ardent enthousiasme :

« Oui, reprit-elle avec une fermeté qui ne permettait pas de douter de sa franchise et de sa droiture.

oui, je vous le répète encore, Tavenir est à vous.

— A nous 1

— C'est la même chose, reprit-elle avec un adorable sourire ; et, comme nous l'aurons bien mérité, j'espère que Dieu, qui est juste, nous en laissera jouir longtemps. Ce que je vous demande à présent, et je vous le demande avec instance, au nom de l'affection si grande, si complète et si loyale que nous avons l'un pour l'autre, c'est de l'attendre sans trouble et sans impatience.

— Sans trouble, je vous le jurel Sans impatience, c'est là ce que j'aurais bien de la peine à vous promettre.

— Il le faut, pourtant ! de même qu'il faut, quoi qu'il arrive, ne jamais douter de moi!

— Oh! vous savez bien que j'ai confiance en vous comme en Dieu même !

— Et vous avez raison! car rien ne parviendra jamais à nous désunir. »

Pendant qu'ils échangeaient ensemble ces douces paroles qui les consolaient et les rassuraient, la tante Béatrix disait à M. de Feuardent :

« Je crois que ces chers tourtereaux ont assez roucoulé comme cela, et qu'il est temps de les remettre chacun dans sa cage.

— Chargez-vous-en, barbare ! dit Norbert avec un hochement de tète; car, pour moi, je la vois si heureuse que je n'aurai jamais le courage de lui prendre son bonheur.

— Il le faut, pourtant! » répliqua Béatrix en rentrant dans le hall, dont on avait abandonné pendant quelques instants la jouissance aux deux amoureux.

En la voyant venir à eux de son pas lent et grave, ils comprirent que l'heure cruelle entre toutes, l'heure

2ie TRAGIQUES AMOURS.

de la séparation était arrivée, et qu'il faudrait bientôt se dire adieu.

Blanche se leva, triste mais résignée, et tendit silencieusement sa main à son ami. Quant au comte de Caussade, dont une angoisse profonde torturait le cœur, une expression singulièrement douloureuse se peignit sur son visage. Mais il n'essaya point de prolonger un entretien qui allait devenir pénible pour tous.

« Vous allez me détester parce que je vous Tenlève ! lui dit Béatrix.

— Au contraire, mademoiselle ; je vous adore parce que vous me l'avez amenée !

— Eh bien! puisque vous êtes si raisonnable, je vous permets de l'embrasser pour vos adieux. »

Blanche lui tendit son front : il prit ses lèvres, qu'elle ne lui refusa point.

« Allons chercher le maire et le curé ! dit gaiement Norbert, qui commençait peut-être à s'ennuyer de jouer les personnages muets. — La voiture de ces dames est avancée ! » continua- t-il, en voyant le petitduc sortir de la remise, et s'arrêter devant la barrière.

— Mademoiselle, dit le comte de Caussade, en s'inclinant devant Béatrix dont il baisa la main avec une courtoisie de grand seigneur, je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi depuis quelque temps, et je vous supplie de nous continuer vos bontés. Vous savez bien que nous ne pourrions pas vivre sans elles.

— En voiture ! dit Norbert, sentant bien la nécessité de mettre un terme à ces adieux qui menaçaient de devenir bientôt déchirants. Le temps fraîchit : Blanchette n'est pas encore bien vaillante, et je craindrais pour elle l'humidité des grands bois. »

Deux regards s'échangèrent; deux mots se croisèrent :

« Adieu ! Adieu I »

Ce fut tout M. de Feuardent calma l'impatience des poneys, énervés par une trop longue attente, et battant de leur sabot les pierres du chemin, dont ils faisaient jaillir des gerbes d'étincelles ; puis il aida les deux femmes à monter, et les installa soigneusement dans la voiture légère, tandis que M. de Caussade, à qui l'on avait interdit de se montrer, cherchait une dernière fois, de son œil collé aux vitres, à surprendre le regard de Blanche tourné vers lui.

Debout sur le seuil de sa maison, dominant Thorizon au loin, pour s'assurer que rien ne menaçait la sécurité des chères voyageuses, M. de Feuardent ne rentra que lorsqu'il eut perdu de vue la voiture qui emportait Béatrix et Blanche de Quincy, et qu'il n'entendit plus le bruit de ses roues, perdu dans la distance.

« A Fautre maintenant! se dit-il en marchant vers le hall, où le comte de Caussade l'attendait. La Maison-Rouge est aujourd'hui la maison des affligés! »

Affaissé sur les coussins d'un divan, la tète cachée dans ses deux mains, Jacques semblait pour le moment vouloir rester étranger au reste du genre humain.

Le baron le regarda avec une sorte de pitié mêlée d'étonnement; sa force ne comprenait pas cette faiblesse. Lui aussi il avait aimé ; lui aussi il avait souffert, — puisque aimer c'est souffrir ! — Mais il avait porté avec plus de virilité et de courage les épreuves de la vie, et il en était sorti vainqueur. Il demeura un instant immobile, à quelque distance du jeune homme, les bras croisés sur sa large poitrine — le regardant et attendant ; mais enfin, le voyant toujours immobile, il se baissa vers lui, et, légèrement, du bout du doigt, il lui toucha l'épaule...

Jacques, qui ne l'avait pas entendu rentrer, eut

comme un sursaut. Il se mit sur ses pieds, et regarda Norbert, mais sans lui parler encore.

L'expression de sa physionomie n'indiquait que trop la tempête d'émotions à travers laquelle il venait de passer.

« Je sais ! dit le baron, avec une sorte de compatissance pleine de bonté: ces choses-là vous remuent quelque chose au fond des entrailles... et puis, après, on est tout drôle ! Les plus forts et les plus courageux ont passé par là... moi-même je n'en ai pas été plus exempt que les autres! mais il faut se secouer... il faut réagir, et ne pas se laisser abattre par le mal. Après tout, vous n'êtes pas trop à plaindre, et j'en sais de plus malheureux que vous. Il ne s'agit pas de l'éternel adieu... mais d'une simple absence — qui n'aura qu'un temps, et que tout le monde s'efforcera d'adoucir pour vous deux I Je suis plus que personne au courant de la situation. Elle est triste dans le présent ; mais elle est belle dans l'avenir. Vous êtes aimé autant qu'on puisse l'être, c'est là le grand point. Le reste vient de soi. Blanche est un cœur d'or. Sa parole est sacrée ; avec elle le plus léger doute serait un impardonnable crime.

— Je ne doute pas d'elle.

— Vous avez raison. Ne doutez non plus ni de Mlle Béatrix ni de moi. Nous avons pris votre parti, et nous sommes décidés à tout faire pour assurer votre bonheur à Blanche et à vous. J'ai quelque influence sur le marquis. C'est le résultat d'une amitié de plus de quarante ans. Je suis décidé à la mettre en œuvre pour l'amener à des résolutions plus clémentes. Ce qui pourrait vous arriver de pis, au cas où je ne réussirais point, ce serait d'être condamné à une attente trop longue, hélas! Oh! je vous comprends! à

220 TBAGIQUES AMOURS.

votre âge, quand on est amoureux, trois ans, c'est trois siècles I... Mais je puis vous assurer que l'on en voit pourtant la fin! Si je vous parle ainsi, ce n'est pas que je veuille battre en brèche l'autorité paternelle. Je veux au contraire que vous sachiez bien que personne ne la respecte plus que moi, quand elle est fidèle à sa mission sacrée ; mais dans le cas présent, je crois qu'elle s'égare... C'est pourquoi je lui résiste. J'ai d'ailleurs, à l'égard de celle que vous aimez, des devoirs tout particuliers. La mère de Blanche me rendait en confiance ce que je lui donnais en tendresse, et ses dernières paroles, à son lit de mort, m'ont investi de la tutelle morale de sa fille. Elle l'a recommandée à mes soins, à ma sollicitude et à ma protection. J'ai promis de ne jamais l'abandonner, et, moi aussi, je sais tenir mes promesses. Quelque chose qui ne me trompe pas me dit que cette adorable mère vous aurait choisi pour gendre. C'est pour cela que je m'efforce de faire de vous le mari de sa fille I »

Et comme Jacques, visiblement ému, voulait témoigner sa gratitude au baron de Feuardent.

tt Oh ! ne me remerciez pas encore I lui dit Norbert ; ce serait trop vous presser. Nous n'avons point cause gagnée, et je prévois pour vous deux de longues et dures épreuves dans l'avenir. Mais si l'intérêt et Taffection que je vous porte me donnent le droit d'être écouté de vous, je vous recommande de la façon la plus expresse de ne jamais rien faire qui puisse vous mettre dans votre tort. 11 ne faut pas qu'on puisse vous atteindre. Le coup qui vous frapperait blesserait notre amie, puisque vous n'avez à vous deux qu'un seul cœur pour aimer... et pour souffrir! Sachez-le bien, d'ailleurs, ne pouvant rien contre vous c'est à sa fille que ce père impitoyable

ferait sentir ses rigueurs... et vous en seriez d'autant plus malheureux qu'il vous serait impossible de rien faire pour l'en empêcher. Il faut donc que vous preniez pour règle de conduite une prudence extrême.

— Je vous promets de ne rien faire sans votre assentiment.

— Merci ! je voudrais bien vous garder longtemps près de moi; eh! cependant je vais être forcé de me priver de votre compagnie. Le marquis ne fait qu'une fugue à Besançon, où vous auriez pu avoir la mauvaise chance de le rencontrer. Il doit rentrer demain matin. Il ne faut pas qu'il vous trouve ici, où votre présence lui serait bientôt signalée. Il vient souvent à la Maison-Rouge, et, quand même je réussirais à vous cacher, les pierres de ma vieille tour lui crieraient :

« Il est ici I »

— Quand voulez- vous que je parte? demanda M. de Caussade, très malheureux sans doute, à la pensée de s'éloigner sans avoir revu Blanche une fois encore, mais comprenant bien qu'il y a des cas où les conseils sont des ordres.

— Nous finirons la journée ensemble, et nous nous quitterons ce soir, dit le baron. Vous avez renvoyé votre voiture, et vous avez bien fait. Je n'ai à mon service qu'une mauvaise carriole; mais j'y attelle un petit bidet de montagne, qui a le pied sûr comme un chamois, et qui vous fera descendre toutes les pentes du Jura sans faire un faux pas. Vous partirez sur les dix heures. Quand on est obligé de se cacher, il vaut mieux voyager la nuit que le jour. La nuit vous préserve des rencontres fâcheuses. Vous serez rendu en gare assez à temps pour prendre le premier train, et rejoindre à Dijon la grande ligne de

Paris-Lyon-Méditerranée, qui vous remettra chez vous, au moyen de deux ou trois crochets.

— Très bieni fit le comte; je serai prêt à Theure dite. Ma malle est aussi vite faite que le sac du soldat. Je n'aurai pas même eu le bonheur de rêver sous votre toit. »

Pendant que les deux hommes échangeaient entre eux ces paroles, empreintes tout à la fois de tristesse et de raison, la tante et la nièce regagnaient les Aiglons, emportées aux rapides allures par les deux poneys, qui sentaient déjà Tavoine du retour.

A mesure qu'elle s'éloignait de la Maison-Rouge — et de rhomme aimé — Blanche sentait tomber peu à peu Texaltation qui l'avait soutenue pendant sa douce causerie avec Jacques de Caussade, et, livrée maintenant tout entière aux renaissantes angoisses de la séparation, elle était impuissante à retenir les larmes qui coulaient lentement sur ses joues.

« Ne te désole pas ainsi, mon pauvre ange, lui dit Béatrix. Tu vois que l'on revient de bien loin!

— Oui, une fois 1

— Il est vrai que vous ne pouvez pas espérer vous revoir tous les huit jours, et que l'absence a des amertumes 1 Ne te plains pas, cependant 1 Tu es, crois-le bien, plus digne d'envie que de pitié, et j'en sais qui donneraient beaucoup pour être à ta place I Tu as dans le cœur un grand amour, et l'amour, quand il est pur comme le tien, quand il se propose pour but l'union sainte de deux êtres, qui veulent être l'un à l'autre, sans partage et pour toujours, nous promet tant de félicités que l'on ne saurait les payer trop cher. Qu'importent les épreuves quand on est certain de les vaincre 1 et que, pour les vaincre, il suffit d'un peu de courage I est-ce que l'on n'en trouve pas

toujours chez les filles de noire sang? Oui, tu marcheras peut-être longtemps encore parles routes mauvaises; tu meurtriras tes pieds et tu ensanglanteras tes genoux aux pierres et aux épines... Mais il ne faut pas t'efifrayer de ces misères. Elles n'ont pas été épargnées à des créatures qui te valaient bien. Porte tes yeux et ton esprit toujours plus hauti Ne pense qu'au but, et non pas aux obstacles I »

Ces bonnes et généreuses paroles relevèrent quelque peu le moral abattu de la jeune fille. Elle redressa la tête, et regardant Béatrix avec des yeux qui l'imploraient :

« Tu ne m'abandonneras jamais? lui dit-elle.

— Non, jamais!

— Tu seras toujours de mon parti contre les autres?

— Oui, toujours 1

— Et tu me parleras souvent de lui ?

— Tant que tu voudras, petite folle ! »

Les douze coups de minuit venaient de sonner à Thorloge d'une église de village, perdue dans les bois, quand deux voitures se croisèrent sur la route de montagne qui conduit des Aiglons à Besançon. L'une d'elles était un simple cabriolet quelque peu démodé, faisant triste figure si on la comparait auphaéton qui venait à sa rencontre, attelé de deux chevaux noirs de pur sang, pleins de feu et d'ardeur.

« C'est la voiture du marquis des Aiglons I dit Jean Durieu à M. de Caussade, qui, par un mouvement instinctif, se rencogna vivement dans l'angle de son véhicule rustique.

— C'est l'équipage de M. le baron de Feuardent, disait en même temps le valet de pied assis à côté du marquis, lequel, suivant sa coutume, conduisait luimême son brillant attelage.

— Est-ce que c'est M. le baron, qui est dans sa voiture ?

— Non, monsieur le marquis; c'est un homme beaucoup plus mince, assez pâle, autant que j'ai pu voir, et qui paraît beaucoup plus jeune... Ce doit être le voyageur que Conradin, le loueur de voitures que M. le marquis connaît bien, a chargé hier soir à Besançon, pour le conduire à la Maison-Rouge...

— Hier soir? à la Maison-Rouge? Vous êtes sûr?

TRAGIQUES AMOiJRS. 225

— Tout ce qu'il y a de plus* sûr! c'est Victor, le. garçon d'écurie de Conradin, qui me Ta dit. Mêmement que Conradin a cru que c'était chez M. le .marquis que son voyageur voulait se faire conduire... mais c'était bien chez M. le baron!... Il n'y est pas resté longtemps! Arrivé le matin et reparti le soir!... Il faut qu'il ait des affaires bien pressantes. » •

Ces derniers mots éveillèrent l'attention du père de Blanche... Un jeune homme qui allait ainsi passer une journée chez son plus proche voisin... Il connaissait tous les amis, toutes les relations de M. de Feuardent, et il avait beau chercher, il ne voyait pas qui cela pouvait bien être... Tout à coup un soupçon effleura son esprit... légèrement d'abord, et sans qu'il y voulût prendre garde, tant la chose lui paraissait impossible... Il y revint pourtant... et à plusieurs reprises... Ce Caussade était tellement audacieux qu'avec lui on pouvait vraiment s'attendre à tout. Peu à peu, cette idée s'enracina dans son esprit, et à tel point que le doute, cliez lui, finit par se changer en certitude.

Il n'en éprouva qu'une plus vive impatience de rentrer au château. On ne l'attendait pas, et tout le monde était couché. Mais son valet de chambre fut bientôt sur pied, et vint lui offrir ses services.

« Rien de nouveau? lui demaoda-t-il négligemment.

— Rien, monsieur le marquis.

— Il n'est venu aucune visite ?

— Aucune.

— Comment va mademoiselle?

— Très bien ! mademoiselle a même pu sortir aujourd'hui, après le déjeuner, avec Mlle Béatrix.

— Où sont-elles allées ? A la Maison-Rouge, sans doute.

— Oui, monsieur le marquis, à la Maison-Rouge I M. le baron était venu voir ces dames dans la matinée. Elles ont voulu lui rendre sa visite dans Taprès-midi. »

Ce dernier détail fut pour le marquis comme un nouveau trait de lumière. Blanche, jusqu'ici mal remise d'une maladie longue et grave, très faible encore, toujours délicate, ayant besoin des plus grands ménagements, avait cependant voulu sortir... elle avait dû, en agissant ainsi, obéir à des motifs bien sérieux... elle avait voulu revoir M. de Caussade. La chose n'était que trop certaine... et cette Béatrix, qui l'avait accompagnée... Cette Béatrix... sa sœur, sa propre sœur... son nom et son sang... qui favorisait l'intrigue aux Aiglons comme aux Jasmins... et il verrait tout cela... il supporterait tout cela!... et il n'y aurait point de châtiment pour de tels crimes 1 c'était impossible.

On comprend qu'avec de pareilles préoccupations et de telles colères le marquis dut passer une assez mauvaise nuit. Mais le temps, dont le sommeil ne voulut pas, ne fut point perdu pour cela. Il l'employa à réûéchir longuement sur la situation, qu'il trouva mauvaise. 11 se leva le lendemain d'assez bonne heure, et, prenant à travers bois, se rendit à la Maison-Rouge, où il trouva le baron prêt à sortir.

« Il sait tout, se dit Norbert en l'apercevant ; mais peu importe! voyons venir et attendons! »

M. de Feuardent pensait bien qu'un jour ou l'autre la visite du comte de Caussade à la Maison-Rouge serait connue du maître des Aiglons. Mais il ne s'imaginait point que la vérité dût éclater sitôt, et cela ne laissait point que de le déconcerter quelque peu. Son embarras était d'autant plus grand que, ne sachant pas si Béatrix avait parlé, il comprenait trop bien qu'il

pouvait la compromettre également en disant la vérité, et en ne la disant pas. En pareil cas, la franchise est encore le meilleur parti à prendre — mais il n'est pas défendu d'y mettre un peu de prudence.

« Matinal comme la jeune Aurore I dit-il à son ami, en lui tendant la main.

— Merci de la comparaison I elle est galante 1 Je suis rentré cette nuit de Besançon, et, bien que je me sois couché tard, je ne pouvais tenir au lit.

— Pas malade?

— Non. Mais inquiet.

— Toil eh ! de quoi donc? mon Dieu î

— On peut parler net, avec toi ?

— Avec cela que je fais des phrases !

— Tu sais, mon cher, que j'ai l'habitude de jouer cartes sur table.

— Tu le peux; car je ne fais pas sauter la coupe.

— Nous sommes seuls?

— Avec mes chiens! Jean est en course.

— Depuis hier soir, n'est-ce pas ? Je l'ai rencontré cette nuit sur la route de Besançon.

— C'est très possible I

— Tu as reçu une visite, hier?

— En effet.

— Le comte de Caussade.

— Lui-même.

— Tu sais de qui ce monsieur est le fils...

— Pardieul d'un homme que je t'ai aidé à tuer, il y a quelque vingt ans.

— Tu dois savoir aussi que ce garçon m'ennuie!

— Qu'est-ce qu'il t'a fait?

— Il veut me prendre ma fille !

• ÏTOT'^'FV

— C'est-à-dire qu'il l'adore et qu'il souhaite ardemment de l'épouser.

— Malgré moil et comme il sait que la chose lui est impossible, il jette le trouble dans ma maison, en mettant toutes sortes d'idées qui ne me conviennent pas dans la tête de Blanche.

— Dis plutôt dans son cœur I

— Tète ou cœur, peu m'importe ! J'ai déjà fait connaître mes volontés à ce drôle ; mais il parait ne pas vouloir en tenir compte. Avec lui, c'est toujours à recommencer! Nous recommencerons! Mais, dis-moi un peu, qu'est-ce qu'il venait faire chez toi?

— Tu dois bien t'en douter !

— Tu vois bien que non, puisque je te le demande!

— Eh bien ! sachant l'amitié qui nous unit toi et moi, il est venu me demander mes bons offices pour amener entre vous deux une réconciliation qui est l'objet de ses plus chers désirs.

— Pour cela, jamais ! répliqua le marquis. Il faut qu'il me connaisse bien peu pour me croire capable de revenir sur une résolution aussi fortement arrêtée.

— C'est ce que je lui ai dit. Mais, que veux- tu? il n'y a point que les pères d'obstinés. Les amoureux le sont aussi !

— Est-ce que ma fille l'a vu? demanda le marquis assez brusquement.

— Ces dames ont bien voulu me faire une visite pendant l'unique journée que le comte de Caussade a passée chez moi; elles ont donc échangé avec lui quelques paroles... ce à quoi, d'ailleurs, je ne pouvais voir aucun inconvénient... »

Tout cela avait été dit avec un naturel si parfait et une telle apparence de bonne foi, que le marquis éprouva un moment d'incertitude.

« Peut-être dit-il la vérité! peut-être est-il d'accord avec elle pour me tromper, pensa-t-il ; c'est vraiment ce qu'il est difficile de savoir!... et, dans tous les cas, ce n'est pas ici que je le saurai. »

Il garda quelques instants le silence, pesant le pour et le contre des choses. Il comprit qu'une rupture avec le baron serait une chose tout à la fois inutile et regrettable, et qu'il serait peut-être fort heureux pour lui de pouvoir un jour, dans telle circonstance donnée, recourir à ses bons offices.

« Tout ceci est bien fâcheux! reprit-il, et me contrarie à un point que je ne saurais dire. Mais ce n'est ni ma faute, ni la tienne, je veux le croire! Il n'y a dans tout cela qu'une seule coupable... ma sœur! Béalrix est une folle dangereuse, que l'on devrait enfermer. Elle mène, dans ma propre maison, une misérable intrigue... Mais... dussé-je la briser... je saurai mettre un terme à son audacieuse révolte. J'entends que chez moi tout le monde respecte mes volontés. Livrée à elle-même. Blanche redeviendrait ce qu'elle a toujours été, une jeune fille obéissante et soumise. C'est sa tante qui la perd. Mais je vais lui prouver, à celle-là, qu'elle n'est pas de force à lutter contre moi. Il faut que tout rentre dans l'ordre ! »

Norbert connaissait la nature emportée de son ami. Il aima mieux le laisser livré à lui-même que de l'irriter encore en le combattant. L'événement sembla lui donner raison, car, au bout de quelques minutes, quand il se disposa à partir, le marquis des Aiglons semblait presque calme.

« Adieu, dit-il, quand tu viendras au château, pas un mot de tout ceci. Tu ne m'as pas vu ! »

Aussi diplomate l'un que l'autre, les deux amis se quittèrent sans avoir échangé une seule parole dont

Taigreur pût troubler le moins du monde la bonne intelligence de la Maison-Rouge et du château des Aiglons. Mais le marquis emportait avec lui un sentiment de défiance qui ne devait plus le quitter. Il y avait dans la conduite de Norbert quelque chose qui lui semblait un peu louche, et qui s'expliquait difficilement. Qui donc avait pu apprendre au comte de Caussade que M . de Feuardent était Tami de Blanche et de Béatrix? Par quel hasard, vraiment inexplicable... si ce n'était qu'un hasard... sa fille et sa sœur étaient-elles venues à la Maison-Rouge le jour même où celui-ci venait d'y arriver? Il voulait éclaircir tous ces points obscurs.

« Où est mademoiselle? demanda-t-il au premier serviteur qu'il rencontra sur son chemin en rentrant chez lui.

— Mademoiselle est au salon avec Mlle Béatrix. Ces dames travaillent. Mademoiselle a déjà demandé deux fois si monsieur le marquis était chez lui. »

il alla tout droit au salon. Il croyait s'être fait un visage impassible, et il fixa sur sa fille un regard perçant, singulièrement interrogateur. Mais ce beau visage calme ne lui laissa voir aucune émotion.

« Elle est forte pour son âge I- pensa le père de famille. L'éducation des jeunes demoiselles a fait décidément de grands progrès depuis un quart de siècle. »

Se doutant bien qu'elle avait préparé ses réponses il n'eut garde de l'interroger. Les trois personnages se tenaient donc vis-à-vis les uns des autres, sur un pied de défensive, très armés. Le déjeuner fut sans intimité, comme il arrive entre gens que rapproche la vie commune, mais qui n'en ont pas moins des secrets les uns pour les autres. En sortant de table le marquis dit à sa fille :

« Tu es sortie en voiture, hier?

— Oui, répondit Blanche, qui sentit une légère rougeur monter à ses pommettes et à son front; nous sommes allées jusque chez M. de Feuardent.

— Et comment t'es-tu trouvée de cette petite promenade ?

— Très bien I

— Tant mieux! Tu as besoin d'air à présent : il faut sortir tous les jours. C'est encore là ce qui te remettra le plus vite. »

Blanche regarda son père, comme si elle eût cherché à deviner sa pensée intime. Était-il ironique ou sérieux?

Il était tout simplement impénétrable.

« Moi, reprit-il, j'ai beaucoup à écrire; aussi tu m'obligeras si tu veux bien aller avec ta tante jusqu'aux Moulins, pour prendre des nouvelles du plus petit de mes bidets des Ardennes, qui jette des gourmes un peu trop fortes. Le piqueur te dira s'il faut que je leur envoie le médecin des bêtes. »

« Il ne sait rien! » pensa Blanche, qui se sentit tout à coup rassurée.

Béatrix, accablée par le sentiment de son imprudence, et qui, depuis le retour de son frère, se sentait comme un poids sur la poitrine, commença à respirer plus librement. Les deux femmes furent prêtes en quelques instants, et prirent la volée. Quand elles se virent enfin seules dans la montagne :

« Quittes pour la peur! fit Blanche, naturellement portée à l'illusion, comme est toujours la jeunesse. S'il avait eu vent de quelque chose, la tempête aurait déjà éclaté.

— Il y a des moments où je le crois, dit Béatrix; mais pas toujours! Je connais ton père depuis plus

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232 • TRAGIQUES AMQURS.

longtemps que toi. Je sais qu'il est violent; mais je sais aus3i qu'il est le maître de ses violences, et qu'il les ajourne au besoin. Il faut attendre les événements, avant de nous affliger ou de nous réjouir. Après tout, il ne nous mangera pas toutes vives ! Maintenant que ce pauvre M. de Caussade est parti ,'que veux-tu qu'il fasse? Le pis qui puisse nous arriver, c'est de rece- . voir uiie forte semonce. 'On n'en meurt pas. »

Pendant que les deux femmes devisaient ainsi, un peu préoccupées encore, mais déjà plus calmes, le marquis mettait à profit leur absence. Pour rem,placer ses doutes par une certitude, il était décidé à ne reculer devant rien. Jugeant, non point sans quelque apparence de raison, que la visite de sa fille chez M. de Feuardent, le jour même où le comte de Caussade était arrivé à la Maison-Rouge, ne pouvait être que le résultat d*un accord entre eux, il en arriva bien aisément à conclure que les lieux amoureux devaient s'écrire. Ce qu'il fallait maintenant c'était trouver les lettres de M. de Caussade.

Il alla tout droit à la chambre de Blanche, dont il referma la porte sur lui.

C'était bien une chambre de jeune fille, toute virginale, élégante en sa simplicité, avec ses meubles de bois blanc, encadrés dans des bordures de bambou; ses tentures en cretonne crème, semée de fleurs roses; sa petite, table de travail, et sa bibliothèque, toute pleine de livres innocents.

Le père jeta sur toutes ces choses un regard Turtif et troublé. 11 éprouvait comme un involontaire sentiment de respect devant cette" chasteté des choses, ainsi qu'il arrive parfois même aux incrédules, quand ils pénètrent dans un sanctuaire. Mais, quand la pas-

sion parlait chez lui, les scrupules se taisaient bientôt.

« Allons I murmura- t-il, pas de faiblesse! Je suis venu ici pour savoir... Il faut que je sache... Je saurai ! »

Il commença tout aussitôt, dans la chambre profanée, une véritable visite domiciliaire. Un juge d'instruction et un commissaire de police n'auraient pas mieux opéré. Pas un meuble qui ne fût ouvert; pas un tiroir qui ne fût fouillé. Les recherches étaient, du reste, rendues bien faciles par la confiance de la jeune fille qui, ne croyant avoir rien à cacher, laissait audacieusement leurs clefs sur toutes les serrures. Le marquis regarda partout, et ne vit rien de suspect nulle part.

Il allait se retirer, en proie à un sentiment complexe et contradictoire, tout à la fois irrité de l'inutilité de ses perquisitions, et satisfait de voir que sa fille était moins coupable qu'il ne l'avait craint, lorsque, sur les rayons d'une petite étagère, parmi des boîtes à ouvrage, et des livres classiques d'un usage quotidien, il aperçut un volume, à reliure de chagrin, dont l'aspect élégant tranchait vivement sur tous les objets familiers qui l'environnaient.

Il s'en saisit avec une hâte fiévreuse et voulut l'ouvrir. Mais il fut arrêté tout d'abord par un obstacle qui ne laissa point que de lui causer autant de surprise que de dépit. C'était un de ces livres à serrure, comme en ont aujourd'hui beaucoup de femmes, sorte de reliquaires d'amour, auxquels, sans se ranger dans la catégorie des bas-bleus, elles confient volontiers leurs pensées et même celles des autres.

« Qu'est-ce que cela veut dire? murmura le père de Blanche, en fronçant le sourcil; un livre à secret! Je ne m'étonne pas maintenant si l'on ne ferme pas ses tiroirs... du moment où les livres sont fermés!... »

Il emporta le volume dans son cabinet, et, s'armant d'un trousseau de petites clefs, qu'il était bien résolu à essayer toutes, les unes après les autres, il tenta l'effraction du coffret sacré. Elle ne lui coûta pas grand effort, car ces mignonnes serrures ne sont guère que des serrures pour rire, et il fit aisément jouer le pêne minuscule dans Touverture microscopique.

Il était maintenant le maître absolu des secrets de sa fille.

Ce qu'il vit tout d'abord il ne le comprit pas très bien. Ce n'étaient point des pensées détachées, comme on en écrit d'ordinaire sur les albums. C'étaient des lettres — des lettres d'amour, tour à tour tendres et passionnées, véritable histoire d'une âme, qui se racontait à une autre âme. Tout était de la même écriture — l'écriture de Blanche. — La première idée du marquis fut qu'il avait sous les yeux une œuvre littéraire, un de ces romans du genre intime, comme toutes les jeunes filles en rêvent, et comme quelquesunes en écrivent...

« Ma fille auteur I c'est complet 1 murmura- t-il en haussant les épaules. Il ne me manquait plus que cela ! »

Malgré lui, peut-être, et obéissant à une force plus grande que sa volonté, il continua sa lecture.

« Tout cela est exalté, exagéré, un peu fou, et par conséquent un peu faux I se dit-il en tournant les feuillets l'un après l'autre; mais pas mal écrit pourtant ...bien qu'avec une tournure d'esprit romanesque que j'aimerais mieux ne pas trouver chez ma fille. »

Il n'en était pas moins captivé, à un point dont il s'étonnait lui-même, par cette fièvre ardente de passion sincère et débordante.

« C'est un roman par lettres, se dit-il au bout de

quelques instants,., une forme littéraire très naïve, qui a un peu vieilli, mais qui est toujours chère aux femmes et aux débuiants.... Mais, chose bizarre! les réponses manquent, et toutes les lettres sont du même personnage... Pourquoi Tautre ne prend-il pas la parole à son tour? Est-ce qu'il n'aurait rien à dire?... » Mais bientôt, à de certains détails qui le frappèrent, à de certaines allusions qu'il ne put s'empêcher de comprendre, à des plaintes voilées et discrètes, mais dont pourtant il saisissait la portée, un grand jour se fit en lui tout à coup...

« MaiSj s'écria- t-ii en se frappant le front, comme on fait quand une lueur soudaine vous arrive, mais c'est Jacques de Caussade qui parle 1 c'est lui qui écrit

ces lettres-là et celle à qui ce misérable répond...

c'est Blanche... C!est ma fille I Ah! les malheureux, se sont-ils assez joués de moi, et quel châtiment suffisant pourrai-je donc jamais leur infliger, à tous deux! »

Le hasard, ce hasard cruel, qui fait parfois si méchamment les choses, le mettait donc sur la piste d'une intrigue en règle, dont les héros étaient sa propre fille et son plus cruel ennemi.

Quand cette idée, malheureusement trop juste, eut germé dans sa tête, elle s'y développa; elle y prit corps, s'empara de sa pensée et lui rendit bientôt plus facile à saisir, dans ces lettres mêmes, des choses qui lui avaient tout d'abord échappé. Les voiles se déchiraient, pour lui laisser voir la vérité tout entière. La partie encore obscure de cette correspondance ne tarda point à devenir d'une clarté lumineuse, et il fut bien forcé de s'avouer qu'il était dupé, trompé, berné, bafoué, conime ces personnages de comédie dont le nom seul avait le privilège d'exciter

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sa fureur. Il se dit que ceux-là mêmes qu'il avait cru séparer pour toujours, s'entendaient, s'écrivaient, se voyaient, malgré sa défense... Oui, tout le monde s'était ligué contre lui... sa fille, sa sœur, son ami... Un ami de plus de quarante ansi A qui donc se fier désormais! Ce Norbert... C'était vraiment abominable ce qu'il avait fait là... Il l'avait trahi, parce que la fille blonde lui avait dit de trahir !... il l'avait trahi pour un regard de ses yeux bleus, pour un sourire de ses lèvres roses.... Ah I qu'il a donc raison, le Livre, quand il dit que la femme mène l'homme où elle veut, rien qu'avec un cheveu de son cou I

« A présent, pensa le marquis, je sais tout ce que je voulais savoir... Je crois même que j'en sais davantage! poursuivit-il avec un sourire amer... Maintenant, c'est le moment d'agir, si je veux prévenir une catastrophe inévitable... Mettons d'abord ce livre en sûreté! — continua-t-il, en enfermant le volume dans un des tiroirs de son BecVé taire... Plus tard, j'en ferai passer quelques pages sous les yeux de Béatrix, cette digne gardienne de l'honneur de ma maison... Comme elle a aussi abusé de ma confiance', elle, ma sœur I N'est-ce pas à croire que le monde n'est rempli que d'êtres indignes ! C'est â moi maintenant à me défendre contre eux. »

Blanche, en rentrant chez elle, au retour de sa promenade, n'eut pas besoin d'un long examen pour s'apercevoir que des mains indiscrètes avaient causé, certains désordres dans le petit royaume dont elle était l'absolue souveraine. Les mille objets familiers dont elle se servait chaque jour n'étaient plus à leur place habituelle et l'on avait dérangé cette symétrie intelligente et bien ordonnée qui est comme la coquetterie des intérieurs soignés. Instinctivement elle

jeta un coup d'oeil à son étagère, et s'aperçut tout de suite que le précieux volume avait disparu. Elle en éprouva un grand trouble et une terreur véritable. Une angoisse lui étreignit le cœur.

Elle le chercha partout, et, ne le trouvant nulle part, elle sonna sa femme de chambre et s'informa.

« Je ne suis même pas entrée dans l'appartement de mademoiselle, » répondit l'honnête créature, avec un accent de vérité qui ne permettait pas de douter de sa parole.

Blanche n'en douta pas. Une seule supposition lui semblait admissible, et elle l'admit. C'était son père qui avait pris ce livre. Mais pourquoi Tavait-il pris? sans aucun doute parce qu'il avait des soupçons, et qu'il tenait à les éclaircir... Mais alors, quelle lumière terrible allait se faire sur elle et sur lui... Est-ce que l'affreuse logique des faits ne les condamnait pas d'avance l'un et l'autre?

Elle alla tout de suite chez sa tante, et, sans phrases et sans préambules :

« Tu sais, lui dit-elle, que mon père a le livre bleu entre les mains. .

— Ah ! folle ! folle I pourquoi ne m'as-tu pas écoutée? s'écria Béatrix, littéralement atterrée. Est-ce que l'on garde des lettres comme celles-là? C'est déjà trop que de les lire, et c'est bien le moins qu'on les brûle après les avoir lues. Tu nous perdras tous trois!

— Que faire! mon Dieu! que faire! murmura la pauvre créature, en levant les. yeux au ciel, et en tordant ses mains désespérées.

— Attendre les événements et souffrir ce que nous ne pourrons empêcher. »

La cloche sonnait le second coup du dîner. Les deux femmes comprirent qu'elles ne devaient pas se faire

attendre, et elles descendirent aussitôt. Le marquis était déjà au salon, très calme, avec son air de tous les jours, et ne laissant rien deviner des tempêtes qui grondaient sous son crâne. Deux ou trois fois, comme malgré elle, Blanche se surprit à chercher son regard, qu'elle ne trouva point.

Après le dîner, qui fut court, — on mangeait vite aux Aiglons le marquis, prétextant un peu de fatigue, se retira, non sans avoir souhaité aux deux femmes le bonsoir accoutumé.

Une fois rentré chez lui, il fit appeler la femme de chambre de sa fille :

« Victoire, lui dit-il, vous ne vous coucherez pas cette nuit avant que je ne vous Taie permis : vous entrerez chez mademoiselle quand elle vous sonnera; puis, quand elle n'aura plus besoin de vos services, vous reviendrez ici prendre mes ordres... Allez I et pas un mot à qui que ce soit de ce que je viens de vous dire. »

Victoire, très correcte, ne répondit que par un mot :

« Très bien, monsieur le marquis. »

Et elle s'en alla, assez intriguée par des instructions tellement inattendues, et tout à la fois, si positives et si brèves.

Un peu après dix heures elle revenait chez le marquis.

« Mademoiselle est couchée ? lui demanda le père de Blanche en la voyant reparaître.

— J'ai quitté mademoiselle comme elle venait de se mettre au lit.

— Elle vous a paru inquiète ?

— Seulement fatiguée.

— Très bien, vous avez les clefs de tout, ici. Atteignez le sac de nuit de mademoiselle, et son nécessaire

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de voyage. Mettez dans une malle tout ce qu'il faut de linge de corps et d'effets pour un voyage de quinze jours àlacampagne. Quand cela sera fait, vous porterez chez mademoiselle une toilette noire très simple : robe montante; bottines ^fortes et chapeau sans plumes. Vous la réveillerez avec précaution, et vous la prierez de ma part de se lever et de m'attendre ; vous ne la quitterez pas d'une seconde avant mon arrivée, et, sous aucun prétexte, vous ne lui permettrez d'aller chez sa tante. Ma sœur est très nerveuse, et un peu surexcitée depuis quelques jours. Je veux lui éviter des impressions trop vives. Faites vite. Vous n'avez pas une minute à perdre, et souvenez- vous que les ordres que je vous donne doivent être exécutés à la lettre.

— Dois-je me préparer à suivre mademoiselle?

— Non. Mademoiselle part seule avec moi."»

Blanche, réveillée en sursaut,, dans la tranquillité

profonde du premier sommeil, éprouva tout d'abord une sorte de saisissement et de vague effroi.

« Qu'est-ce ? Que me voulez-vous ? Pourquoi êtes- ^ vous chez moi à pareille heure^ quand je ne vous ai pas appelée ?»

Et, toute pâle, échevelée, l'œil égaré, étreignant les deux poignets de Victoire, qu'elle maintenait à distance avec une énergie farouche :

« Mais parlez donc, s'écria-t-elle ; est-il arrivé un malheur dans la maison ? Mon père ? Ma tante ? Ah I vous me rendez folle 1

— Il n'y a pas de quoi, mademoiselle I de grâce, calmez-vous I S'il est permis- de se faire du mal comme cela I

— Vous avez raison I mais c'est fini : je suis calme à présent ; vous pouvez parler. Que me voulez-vous ? ou, plutôt, que me veut-on ?

— M. le marquis prie mademoiselle de bien vouloir se lever et de revêtir le costume que je lui apporte. Voilà tout. »

Lorsque Blanche entendit ces dernières paroles son saisissement se changea en terreur.

« Pourquoi une robe de deuil? demanda- t-elle, en tournant et en retournant le vêtement entre ses doigts... Est-ce que Ton me conduit à un enterrement... ou à une exécution ?... Va-t-on me faire passer en jugement au milieu de la nuit? où est le tribunal? où sont les bourreaux? Mais je ne veux pas, moi... je ne veux pas!... >»

Et comme si, dans toute circonstance périlleuse, un seul être au monde pouvait venir à son aide :

« Jacques I Jacques ! Au secours ! s'écria- t-elle, d'une voix que l'angoisse étranglait dans sa gorge.

— Allons I mademoiselle ! soyez raisonnable I revenez à vousl calmez-vous I II ne s'agit ni de juge, ni d'enterrement, ni de malheurs I Avec votre père, qui vous aime, vous n'avez rien à craindre, n'est-ce pas? Obéissez! c'est encore le parti le plus sage, je vous assure ! c'est si vite fait de passer une robe !

— Avez- vous aussi réveillé ma tante ? demanda Mlle de Quincy, qui, peu à peu, redevenait enfin maîtresse d'elle-même.

— Non, mademoiselle! bien au contraire! M. le marquis a défendu que l'on entrât chez Mlle Béatrix. M. le marquis entend que mademoiselle ne voie en ce moment que lui seul. Il sera ici dans un instant! »

Cette promesse — ou, pour mieux dire, cette menace — n'avait en elle rien qui pût rassurer la jeune fille, car s'il y avait quelqu'un au monde qu'elle dût redouter, à coup sûr c'était bien son père. Elle s'habilla pourtant — moins par obéissance que par

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curiosité, et pour savoir enfin le mot de cette énigme qu'elle se sentait incapable de deviner. Elle revêtit le costume de voyage, d'une main tremblante, le frisson dans les veines, aidée par sa femme de chambre, presque aussi émue qu'elle-même.

Elle achevait à peine quand elle entendit frapper deux coups secs à sa porte. C'était son père.

« Tu es prête ? alors, viens ! » dit-il d'une voix impérieuse, le regard froid, le geste dur.

Elle le suivit sans rien dire, ne voulant même pas lui demander où il l'emmenait, comme si elle eût résolu de se montrer indifférente à tout. Mais, quand elle fut au pied de l'escalier, déjà prête à quitter la maison, son courage faiblit, et, timidement :

« Est-ce que ma tante ne vient pas avec nous? demanda- t-elle.

— NonI

— Alors, je vous en prie, permettez-moi de lui dire adieu.

— C'est inutile. Elle dort, et tu sais qu'elle n'aime pas qu'on la réveille. J'ai laissé pour elle un mot qui l'informe de notre départ. Monte I »

Tout en parlant, il lui montrait de la main la portière, tout ouverte, de la voiture, avancée déjà depuis un instant.

Blanche comprit enfin que toute résistance était inutile : elle jeta autour d'elle un coup d'œil désolé à toutes ces choses qui avaient fait si longtemps partie de sa vie familière, regarda plus longtemps encore la façade du château éteinte et morne comme une demeure inhabitée — chercha les fenêtres de sa tante, où ne brillait aucune lumière, et comprimant le sanglot prêt à jaillir de sa poitrine, elle alla s'asseoir au fond du petit omnibus attelé de deux

postiers vigoureux, qui attendait au pied du perron.

Le cocher avait sans doute reçu ses ordres, car aussitôt qu'il eut entendu le bruit de la portière qui se refermait, il rendit la main et enleva son attelage.

Dans la nuit noire, la voiture roula, à travers tous les accidents d'une route de montagne, tandis que les lanternes fulgurantes versaient des flots de lumière sur les troncs lisses des grands sapins, sur les rochers surplombant les abîmes, et jusqu'au fond des précipices béants, dont les roues déjà brûlantes effleuraient les bords. C'était une course folle, à donner le vertige, et je sais plus d'une femme à qui elle eût arraché des cris de terreur.

Mais, en ce moment, Mlle de Quincy semblait étrangère à toutes les impressions qui pouvaient lui venir du monde extérieur. Elle vivait en elle-même avec ses pensées, ses tristesses et ses préoccupations devant l'inconnu qui l'attendait.

Cet enlèvement nocturne, mystérieux, presque violent, ne lui faisait que trop bien comprendre que son père savait beaucoup de choses, et qu'il devinait le reste. Elle le connaissait trop pour ne pas savoir que, dans ces conditions-là, elle avait tout à redouter de lui ; sa conscience lui disait d'ailleurs — et bien haut ! — qu'il avait le droit de prendre contre elle les résolutions les plus sévères.

Qu'allait-il advenir d'elle? elle ne voulait pas le demander; mais quelque chose l'avertissait que le temps des rudes épreuves était arrivé. Feignant de continuer le sommeil si mal à propos interrompu par sa femme de chambre, elle s'enferma dans un mutisme farouche. Quant au marquis, il regardait distraitement par la portière le paysage un moment éclairé par les lanternes de la voiture, et qui s'en-

fuyait bientôt de chaque côté dans la nuit noire.

On arriva au petit jour dans la banlieue de Besançon. Le cocher contourna la ville par un chemin de ronde, et arrêta ses chevaux fumants devant les grilles de la gare, quelques minutes avant le départ du premier train, desservant la ligne de Bourg-en- Bresse et de Lons-le-Saulnier.

Blanche, qui avait fmi par s'endormir dans ses larmes, ouvrit ses yeux humides, comme pour saluer Taube naissante. Elle rencontra le regard de son père.

« Tu ne me demandes pas où nous allons ? dit tout à coup celui-ci, qui désirait voir la situation se détendre quelque peu.

— A quoi bon ? répondit la jeune fille ; j'ai tout lieu de croire que vous ne me faites pas voyager pour mon agrément ; où que ce soit que vous me meniez, je suis bien certaine que je ne m'y plairai point, et que je regretterai toujours les Aiglons. Peu m'importe où je serai, du moment où je ne serai pas là où je voudrais être. »

Cette réponse ne surprit point le marquis. Elle n'eut d'autre eflfet que de le confirmer dans l'idée où il était déjà que sa fille se trouvait en ce moment sous l'empire d'une passion absolue, absorbante et dominatrice, qui la laissait indifférente à tout ce qui n'était pas elle.

Cette indifférence, qui lui promettait chez Blanche cette résignation passive, dont s'accommodent si bien les tyrans, n'avait rien qui pût lui déplaire ; aussi feignit-il de se tromper sur ses motifs :

« Tu as raison, lui dit-il, de t'en rapporter à moi pour le choix de ta résidence future. J'aurai soin qu'elle te convienne sous tous les rapports. Il eût été heureux pour toi — et pour moi — que tu m'eusses

toujours accordé la même confiance. Tu aurais évité par là de te mettre dans le cas de voir ta conduite mal appréciée et mal jugée. Je ne crois pas facilement au mal, surtout chez une jeune fille de bonne race, élevée comme tu Tas été. Mais tu as eu le tort de mettre les apparences contre toi, et de te faire prendre par quelques-uns pour ce que tu n'es pas — c'est-à-dire pour une fille légère et désobéissante. »

Et, comme Mlle de Quincy fit un geste de protestation :

« N'essaie pas de nier 1 fit le marquis ; ce ne serait digne ni de toi ni de moi. De plus, ce serait inutile. Je sais tout I Mais je reconnais que tu n'es pas la seule coupable. — Il y a près de toi une personne qui l'est davantage. C'est ta tante. J'en avais fait ta gardienne : elle s'est faite ta complice. Je t'avais défendu de revoir un homme que j'avais chassé de ma maison : tu l'as revul — Oui, tu l'as revu, cet homme qui a failli me tuer — tu l'as revu, il y a deux jours — chez le baron de Feuardent, à qui j'irai demain demander raison de sa conduite peu loyale. En trois mois, tu m'auras fait risquer deux fois ma vie pour défendre ton honneur... Mais tu as fait pis encore I Tu as écrit à cet homme... ce que ne devrait jamais faire une fille qui a le respect d'elle-même. Ce que peuvent bien être tes lettres, je ne le sais que trop par les réponses que l'on y faisait... réponses que tu n'as pas rougi de copier de ta propre main, afin sans doute de pouvoir les relire à ton aise... Mais son orgueil ne fera pas longtemps trophée de ta faiblesse... car j'irai les lui redemander... et il me les rendra... ou j'aurai sa vie I

— Ne faites pas cela! Ohl ne faites pas cela, je vous en conjure I... je vous en prie à genoux, et au

nom de ma mère ! fit Blanche, en relevant vers lui ses beaux yeux noyés de larmes.

— Je le ferai, » dit le marquis, avec la dureté d'un juge inexorable.

Le sang orgueilleux des Aiglons se révolta dans les veines ^e Blanche de Quincy, et, cessant de prier, puisque ses prières étaient inutiles:

« On ne prend pas comme on veut la vie du comte de Caussade I » fit-elle en relevant fièrement la tête.

Cette réponse, où il voyait comme un défi, exaspéra encore la colère du marquis.

« Je sais, dit-il, qu'il y a des gens avec lesquels on peut s'attendre à tout. C'est pour cela que j'ai pris mes mesures, afin de te soustraire aux entreprises et aux poursuites d'un audacieux qui, je le jure, ne sera jamais rien pour toi... »

Le train arrivait en gare. Le marquis n'eut que le temps de prendre ses billets et de s'installer. Il choisit un wagon où se trouvaient déjà trois ou quatre personnes. C'était le plus sûr moyen de se dispenser d'une conversation que ni lui ni sa fille n'avaient envie de continuer. Ils avaient autant besoin d'isolement l'un que l'autre.

Blanche faisait appel à tout son courage pour ne pas laisser percer sa douleur, mais le désespoir de cette nouvelle séparation l'accablait, parce qu'elle ne pouvait en prévoir la durée, et qu'elle savait bien que, cette fois, rien ne viendrait en adoucir l'amertume. Son père ne se faisait aucune illusion sur ses dispositions intimes : il savait bien que la persuasion n'aurait plus d'empire sur elle, et qu'il ne lui restait plus qu'un seul parti à prendre : la mettre dans l'impossibilité d'agir contre ses volontés.

« C'est ici que nous descendons, lui dit-il quand le

train s'arrêta à la station de Senans, située à quelques lieues de Besançon.

Il prit une voiture dans la cour de la gare, et donna Tordre au cocher de le conduire, à une heure de là, dans la montagne, au couvent de Notre-Dame des Ai)îmes.

Une vaste enceinte de murailles blanches, bientôt visible dans la distance, et renfermant un parc, une chapelle, des jardins et de nombreux bâtiments d'habitation, indiquaient au passant Timportance d'un des établissements religieux les plus considérables de nos régions de TEst.

Le cocher s'arrêta devant une porte aussi solide que celle d'une forteresse, mais surmontée d'une croix de fer qui ne parlait aux hommes que de paix et de miséricorde.

« Voici la porte du couvent, » dit le cocher en se retournant vers ses voyageurs.

Le marquis sauta lestement à terre, et, après avoir aidé sa fille à descendre, tira la chaîne d'une grosse cloche.

Une sœur tourière parut à son appel, et s'informa de ce que souhaitaient les deux étrangers.

« Parler à Mme la supérieure, dit le marquis. Veuillez lui remettre ma carte. »

Et, se retournant vers le cocher :

« Vous, attendez-moi I » lui dit-il.

La religieuse fit entrer ces deux inconnus dans le parloir, et se retira. Le père et la fille, restés seuls, échangèrent un regard ; mais pas une parole. Chacun des deux sentait bien qu'il n'avait plus rieti à dire à l'autre. Le marquis, un peu agité, quoiqu'il ne voulût point le laisser trop paraître, arpentait le parloir à grands pas, tandis que Blanche, assise dans un

vaste fauteuil, où elle semblait se perdre, mettait son mouchoir sur ses yeux pour cacher les larmes, qui brillaient doucement, comme des perles, entre ses longs cils.

Ce tête-à-tête assez pénible eut du moins le mérite de ne pas se prolonger. La supérieure, en effet, fit appeler presque aussitôt le marquis. Celui-ci fut avec elle ce qu'il était avec tout le monde : très bref, très net, et très précis.

« Madame, lui dit- il, je vais, avec votre permission, faire entrer ma fille au couvent à l'âge où, d'ordinaire, on en sort.

— La vocation vient quand Dieu l'envoie, répliqua la religieuse avec onction; elle ne nous demande ni notre heure ni notre jour. Mademoiselle votre fille se présente comme novice?

— Non, madame ; elle n'a jamais parlé de prendre l'habit, et je n'entends pas l'y coiitraindre.

— Vous ne le pourriez point, d'ailleurs! On n'est religieuse que par le fait de sa propre volonté. Les lois sont formelles. Alors, mademoiselle vient pour terminer son éducation.

— Ce n'est pas cela non plus. Ma fille ne vise point aux diplômes, dont elle n'a que faire, et elle sait vraiment tout ce que l'on peut demander à une personne de sa condition.

— Mais, alors?

— Tout ce que je vais réclamer de vous c'est de bien vouloir me la garder ici pendant quelque temps. »

La supérieure eut l'air de ne pas trop comprendre. « Mademoiselle votre fille, dit- elle, sort d'un autre établissement, sans doute? laïque ou religieux?

— Non ! elle ne quitte mon foyer que pour venir s'asseoir au vôtre. »

En entendant ces derniers mots, la supérieure releva vivement la tête, et jeta au père de Blanche un regard étrange, profond, interrogateur, plein de choses inexprimées — mais que, pourtant, un homme devrait comprendre, et que celui-ci comprit en effet.

« Non I dit-il, avec une vivacité extrême, ce n'est pas cela I pas cela du tout I il n'y a jamais eu de faute dans ma famille, et c'est une brebis sans tache que j'amène à votre troupeau. Mais je vais être obligé de faire un long voyage; ma fille n'a plus de mère, et je n'ai personne autour de moi qui m'inspire assez de confiance pour que je puisse, en partant, lui laisser sans crainte un aussi précieux dépôt. Ma fille est belle, — vous allez la voir tout à l'heure — et Ton sait qu'elle sera riche. Je ne vous étonnerai donc pas si je vous dis que, dans un pays où l'on pourchasse assez volontiers les dots, elle a déjà beaucoup de prétendants. J'ajouterai que, parmi eux, il n'en est pas un seul qui me convienne. J'ai donc besoin que l'on veille, en mon absence, sur cette jeune personne trop intéressante... en un mol, j ai besoin qu'on me la garde I

— Nous vous la garderons I répondit la supérieure avec une fermeté rassurante. Et vous avez l'intention de nous la laisser longtemps ?

— Mais, jusqu'à sa majorité, sans aucun doute... Voyez-vous, madame, je ne me fais aucune illusion sur l'autorité paternelle de nos jours - elle était tout, autrefois; à présent, elle n'est plus rien! Mais je ne souffrirai point que ma fille mineure contracte un mariage, qui n'aurait pas mon agrément ; c'est pourquoi je veux la mettre hors de la portée des poursuivants... Vous voyez, madame, que la situation est nette.

— Et non moins tendue I poursuivit la religieuse, qui, avec son tact et sa finesse de femme, comprenait à demi-mot, et devinait ce qu'on ne lui disait pas.

— Quand ma fille sera majeure, s'il n'est pas intervenu un accord entre elle et moi, elle sera libre de choisir son malheur. Mais j'entends que, jusqu'à cette époque, elle soit à l'abri de toute influence mauvaise. Je suis bien persuadé qu'ici personne ne pourra pénétrer jusqu'à elle.

— Faites-moi l'honneur de n'en pas douter, monsieur; nos murailles sont hautes, nos portes solides, et notre surveillance active.

— Pour tout le reste, appliquez-lui la règle de la maison d'une main légère, en vous disant que mes rigueurs restent paternelles, et que je ne veux que le bien de ma fille.

— Comme tous les pères I Nous ne l'oublierons pas. Mademoiselle est sans doute au parloir?

— Oui, dit le marquis en se levant. Je vais prendre congé de vous, et d'elle. Vous pourrez la faire appeler dans un instant. »

Le marquis, en redescendant près de Blanche, la retrouva à la même place, toujours immobile dans le même fauteuil, muette, froide, impénétrable.

« Blanche, lui dit-il, nous allons nous séparer. Je le regrette; mais il le faut. C'est toi, d'ailleurs, qui l'as voulu. Je ne reviendrai point sur le passé. Ce serait tout à la fois inutile et pénible. Tu m'as désobéi : ce qui était facile ; tu as voulu me tromper : ce qui Tétait moins. En agissant ainsi tu m'as contraint à prendre des mesures sévères. Je les. ai prises, parce que j'entends qu'en toute chose ma volonté soit faite. Tu resteras ici jusqu'à ce que je sois bien certain que tu as renoncé à l'espérance d'être jamais la

femme de M. de Caussade. Au point où nous en sommes, je n'ai rien à te cacher. C'est uniquement pour empêcher ce mariage que je t'ai amenée ici, où personne — excepté moi — ne saura ta présence. Le monde a perdu ta trace. C'est un oublieux, et bientôt, tu seras pour lui comme si tu n'avais jamais été. Mais tout peut se réparer encore. Tu n'as qu'un mot à dire pour cela. »

Blanche, qui avait écouté ce long discours sans l'interrompre, releva les yeux vers son père, comme pour le prier de s'expliquer plus clairement.

Le marquis reprit :

« M. de Milly que tu as rencontré deux hivers de suite à Besançon, et que tu as retrouvé à Nice cette année, m'a demandé ta main. Ce mariage me convient sous tous les rapports, et si tu étais une fille sensée, il devrait te convenir aussi. M. de Milly est bien de sa personne; il est jeune ; il est riche, et sa famille a déjà eu plus d'une fois des alliances avec la nôtre. Si, loin des influences malsaines, qui, depuis quelque temps, ont troublé ton cerveau, tu veux enfin écouter les conseils de la raison, je serai heureux, crois-le bien, de te rendre, dans mon cœur, comme dans ma maison, la place que tu n'as perdue que par ta faute.

— Mon père, répondit Blanche, très belle dans sa pâleur de marbre, les yeux baissés, et les lèvres tremblantes, je suis votre fille, et je sais vouloir aussi. Je ne serai pas moins franche que vous, et, sans oublier le respect que je vous dois, j'oserai vous dire que j'aime M. de Caussade, et qu'il le sait... que je lui -ai promis de l'épouser, et que, s'il n'est pas mon mari, je mourrai fille! »

Tout cela fut dit avec un grand calme, sans em-

portement et sans bravade ; mais aussi avec celte fermeté d accent qui annonce les résolutions implacables .

« Je vois, répondit le marquis, que tout ce que je pourrais ajouter serait inutile, et comme je n aime à perdre ni mon temps ni mes paroles, je te laisse. Quand tu auras changé d'idées, je changerai de conduite. Adieu I

— Cette fois, c'est bien fînil et, pour longtemps peut-être, me voilà seule au monde I dit Blanche en entendant le bruit des roues de la voiture qui emportait son père... Et, maintenant, que vais-je devenir? Que va penser mon ami, à qui je ne pourrai même pas faire savoir où je suis? Et cette chère et bonne petite tante Béatrix, à laquelle on ne m'a pas même permis de dire adieu 1 II y a vraiment des choses terribles dans la vie... et mon père est bien cruel I »

Mlle de Quincy n'eut pas le loisir — et ce fut un bonheur pour elle — de s'abandonner bien longtemps à ses tristes réflexions, car une surveillante vint la chercher de la part de Mme la supérieure.

Celle-ci attendait la nouvelle dans une vaste pièce -^ son cabinet — meublée avec une simplicité qui n'excluait ni la grandeur ni l'élégance.

« Prenez un siège, mon enfant, » dit-elle à la jeune fille en lui indiquant, en face d'elle, une chaise placée de façon à ce qu'elle reçût en plein visage le jour vif et clair tombant d'une grande fenêtre sans rideaux.

La voix était douce et caressante, avec des inflexions maternelles propres à prendre un jeune cœur. Tout en rangeant d'une main blanche et potelée des papiers épars sur sa table, elle jeta sur celle qui devenait sa pensionnaire un regard assez scrutateur et très fin.

Blanche, dont la maturité précoce avait été singulièrement développée par les événements auxquels sa vie avait été mêlée, l'examinait elle-même, sans trop en avoir Tair, avec l'attention que nous accordons volontiers aux personnes avec qui nous allons vivre. C'était une petite femme rondelette et grassouillette, ayant quelque peu dépassé les limites de la seconde jeunesse, très accorte, avec les mouvements vifs et menus d'une souris trottant dans une office, très maîtresse de ses impressions, et cherchant à deviner les autres sans se livrer elle-même. Blanche, avec sa heauté fine, sa grâce exquise et la sensibilité profonde empreinte sur tous ses traits, lui fut sympathique dès le premier abord ; aussi ce fut avec autant de douceur que de bonté qu'elle lui dit :

« Je viens, mon enfant, d'avoir avec M. votre père une conversation qui me permet d'espérer que nous vous garderons quelque temps ici. Je ferai en sorte que le séjour de la maison ne vous soit pas trop pénible. Vous me semblez une jeune personne raisonnable et avisée. Nous nous entendrons bien ensemble, j'en suis sûre. Je prêche, naturellement, l'obéissance aux parents; mais je ne m'occuperai point de vos petites affaires, que je crois connaître assez pour savoir qu'elles sont d'une nature particulièrement délicate. On m'assure que votre éducation est terminée ; vous ne serez donc pas astreinte à suivre les classes, et l'on ne vous fera pas réciter de leçons. Mais à votre âge, et même au mien, on a toujours quelque chose à apprendre. Vous pourrez donc, si la chose vous plaît, assister quelquefois à nos cours supérieurs, qui sont très bien faits. Les beaux-arts sont également cultivés chez nous avec zèle et succès, et il ne tiendra qu'à vous de vous perfectionner avec

des maîtresses qui sont de véritables artistes. Notre bibliothèque est nombreuse et choisie. Je la mets tout entière à votre disposition. Nous dînons à midi; il faut vous dire qu'ici nous sommes très province. Gomme il n'est que dix heures, et que le voyage a dû vous creuser, je vais vous faire servir un goûter dans votre chambre.

— Vous êtes bonne, madame, dit Mlle de Quincy en se levant, et si je n'étais pas condamnée à être malheureuse partout, je sens que j'aurais du bonheur à vivre près de vous.

— Il n'est point de chagrin que le temps n'adoucisse et que l'espérance ne console! » dit la religieuse en lui faisant de la main un signe d'adieu affectueux et bienveillant.

A son coup de sonnette, une sœur converse arriva : « Conduisez mademoiselle à la chambre n® 7 du pavillon Saint-Joseph, et prévenez à l'office que Ton serve un en-cas. »

Puis s'adressant à Blanche pour la dernière fois : « Nos dames vous mettront vite au courant des habitudes de la maison, lui dit-elle; mais, quand vous aurez envie de me parler, il vous suffira de me le faire savoir : je vous recevrai toujours. Maintenant, allez en paixl »

Pendant que Blanche s'installait dans sa chambre, qui n'était qu'une simple cellule — mais où, du moins, elle était seule — son père reprenait le chemin des Aiglons, où il arrivait pendant la nuit.

Il ne descendit que pour le déjeuner, et trouva au salon Béatrix qui l'attendait, anxieuse et désolée, depuis qu'elle savait qu'il était rentré sans sa fille.

« Qu'as-tu fait de Blanche? »

Tel fut le cri qui s'échappa de ses lèvres et de son cœur, en apercevant le marquis.

« Me l'avais-tu donnée à garder? » demanda celuici avec la logique de Caïn à qui Dieu reprochait le meurtre d'Abel.

Mais bientôt, changeant de ton :

« Je crois, reprit-il assez froidement, que toi et moi, en ce moment, nous intervertissons singulièrement les rôles. Tu parles comme si j'étais l'oncle et toi la mère. Tu n'es que la tante et je suis le père! Voilà la vérité, ma chère, et tu l'oublies !

— C'est possible I mais je défie la plus vraie des mères d'aimer sa fille plus que je n'aime la tienne ! Je Tadore... et tu le sais bieni Cela me donne, je pense, le droit de te demander où elle est, et ce que tu en as fait! Pourquoi me l'as-tu prisé?

— Je te l'ai prise, parce que tu avais commencé par

en faire une fille mal gardée, et que tu aurais fini par en faire une fille perdue.

— Ahl malheureux! Est-ce toi, toi, son père, qui oses me parler ainsi? Mais tu ne comprends donc pas que tu blasphèmes I Voyons! Reviens à toi! Tu n'es pas toujours méchant! Un bon mouvement pour nous tous... Ne me torture pas comme à plaisir... Dis-moi où tu Tas cachée. »

Pour toute réponse, le père de Blanche eut un dédaigneux mouvement d'épaules.

« Que t'ai-je donc fait pour que tu me traites ainsi? s'écria Béatrix dans un mouvement d'indignation douloureuse.

— Ce que tu m'as fait? Tu le demandes! Eh bien, tu m'as fait tout le mal possible! Tu as favorisé une intrigue odieuse, pour jeter celle dont je t'avais confié la garde, ma fille, dans les bras d'un homme que je hais... A des imprudences sans excuse chez une femme de ton âge, tu as ajouté un acte de rébellion contre mon autorité paternelle... Tu as facilité une correspondance clandestine dont tu connaissais le but ; tu as conduit une mineure irresponsable à des rendez-vous dangereux... Où serait Blanche aujourd'hui, si je n'étais arrivé à temps pour briser vos trames et déjouer vos complots?* Ce que j'ai fait, c'est toi qui m'as obligé à le faire, c'est toi qui m'as contraint à séparer ma fille de moi, de toi,... et du reste du monde, dont les bruits n'arriveront même plus jusqu'à elle.

— Elle doit être bien malheureuse ! fit Béatrix, en joignant ses mains comme dans un élan de pitié douloureuse.

— Moins que tu ne le crois! Une fois seule et livrée à elle-même, elle va retrouver sa raison. Elle finira

par comprendre que je n'ai agi que dans son intérêt. J'ai voulu, du reste, remettre son sort dans ses propres mains. Elle sait qu'elle sortira de sa retraite le jour où ses résistances ploiront devant ma volonté.

— Je suis bien certaine, alors, de ne la revoir jamais I murmura Béatrix en étouffant un soupir.

— Ce sera sa faute et non la mienne I Mais comme il est plus que probable que nous ne parviendrions pas à nous entendre sur ce sujet-là, ce que nous avons de mieux à faire c'est de n'en jamais parler.

— Mais, alors, de quoi parlerons-nous? » fit Béatrix avec une franchise et une naïveté qui mettaient son cœur à nu.

Après le déjeuner, qui fut d'une mortelle tristesse entre ces deux êtres si profondément irrités l'un contre l'autre, le marquis, sans plus tarder, se rendit à la Maison-Rouge. Quand il arriva, le baron de Feuardent était dans son jardin, fumant sa grosse pipe, et coupant les pousses gourmandes de ses rosiers remontants. La seule vue du marquis lui fît comprendre qu'il y avait de l'orage dans l'air. Il remit son sécateur dans la poche profonde de la veste de chasse qu'il endossait le matin pour ne la quitter que le soir, et il reprit le chemin du logis.

« Je t'attendais, dit-il au marquis, après l'avoir fait entrer dans le hall.

— Cela prouve que tu sentais bien que nous nous devions une explication l'un à l'autre.

— Veux- tu un cigare?

— Merci ! Je ne tiens pas à ce que mes paroles s'en aillent en fumée. »

Et, d'un ton plus sérieux, il ajouta :

« Voici tantôt cinquante ans que nous sommes amt^, toi et moi... Un demi-siècle, c'est long dans une

vie d'homme!... Et, cependant, jamais notre amitié ne s'est démentie, et jamais un nuage ne s'est glissé entre nous... Est-ce vrai cela?

— Sans doute I Mais je ne vois pas bien...

— Tu verras tout à Theure I Dis-moi, en regardant au fond de ta conscience, ne trouves-tu rien à te reprocher à mon égard?

— Les apparences peuvent te le faire croire.

— Ah! tu appelles cela des apparences, toi!

répliqua le marquis avec une amertume qu'il ne chercha point à cacher.

— J'ai subi des entraînements... Je ne le nie pas...

— L'âge des entraînements est passé pour nous, et celui de la raison est arrivé.

— On est jeune à tout âge! répliqua Norbert avec un mouvement d'épaules. Maintenant, écoute-moi à ton tour,... et tu jugeras après! Quelque temps après ton retour de Nice, Mlle Béatrix me pria de recevoir pour elle une correspondance qui lui serait adressée chez moi. Si ta sœur avait eu vingt ans,... ou même trente... mon devoir eut été de refuser, d'une façon absolue, la marque de confiance dont elle voulait bien m'honorer. Mais, comme elle a doublé le cap de la cinquantaine, je ne soupçonnai point que son commerce épistolaire fût de nature dangereuse, et je consentis. Plus tard, quand je pus soupçonner qu'il ne s'agissait pas seulement d'elle, le mal était déjà fait, et il était trop tard pour revenir sur le passé.

— Soit! j'admets cela, puisque tu me le dis... Mais comment ton sens moral ne s'est-il pas révolté à la seule pensée de permettre que ma fille se rencontrât chez toi avec le fils de mon plus cruel ennemi !

— Toujours l'engrenage ! Ceci d'ailleurs a été une véritable surprise, et je te jure sur notre honneifr à

tous deux, qu'il n'y a pas eu de préméditation. Rien ne pouvait me faire soupçonner la visite du jeune monsieur. Il m'est tombé du ciel comme un aérolithe, sans avoir seulement crié gare. Il avait d'ailleurs toutes les apparences d'un galant homme, et il ne me demandait que la chose la plus simple et la plus naturelle du monde, faire prévenir Mlle Béatrix qu'il était à la Maison-Rouge. Je ne crus point pouvoir lui refuser une chose aussi simple. — Quant à l'entrevue des deux jeunes gens, j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer, quand elle était autorisée par la présence de ta sœur... La possibilité d'un mariage entre deux êtres qui s'aiment... et qui se valent... était bien de nature d'ailleurs à faire taire mes scrupules... si j'en avais eu. On ne peut pas ranger le comte de Gaussade parmi les éhontés coureurs de dot... Il a un nom... un titre... une fortune.

— Tu oublies qu'il a aussi un père !

— Eh ! morbleu ! il ne l'a plus... puisque tu l'as tué ! Ne rappelle plus toutes ces vieilles histoires. Tu sais bien qu'il n'y a rien d'éternel en ce monde...

— Si ! la haine I

— Ne joue donc pas les hommes de bronze dans un temps où ils ne sont plus de mise I

— Je ne suis pas de ce siècle... et je m'en vante. Je rougirais d'appartenir à une génération d'énervés comme celle que je vois grandir autour de moi, incapable de sentiments virils... Tu me connais assez, toi, pour ne pas te faire d'illusion sur mon compte, et pour savoir que je suis tout d'une pièce. Je n'accorde à personne le droit de me faire revenir sur ma volonté.*

— Tant pis pour toi, si ta volonté est mauvaise I II n'est pas un homme, ayant un peu de cœur et de

raison, qui ne te dise qu'il est mal, quand celui qui était le seul coupable a payé sa dette, de vouloir encore faire le malheur de deux innocents ! »

Le père de Blanche laissa son ami poursuivre cette thèse humanitaire, sans songer à l'interrompre. Il était trop certain d'avoir raison de lui avec un seul mot, quand il le Voudrait.

« Le jugement des autres m'importe peu, dit-il ; je laisse parler, et j'agis ! Je viens de faire une absence de deux jours.

— Avec Blanche ? Je le sais.

— Oui I mais te doutes-tu d'où je viens?

— Non!

— Eh bien! Je viens d'un couvent où j'ai enfermé ma fille!

— Quoil tu aurais fait cela toi! c'est impossible! Non I tu n'as pas eu ce courage, ou plutôt celte cruauté... l'enfermer ! la traiter comme une coupable ou comme une indigne, elle, elle ! cette pauvre enfant, si nerveuse, si sensible, si délicate I mais tu veux donc la tuer I

— On ne tue pas les femmes comme cela ! Avec les chats, ce sont les êtres les plus résistants de la création : chacune d'elles a au moins une douzaine de vies à son service, et il faut les tuer bien des fois avant qu'elles soient tout à fait mortes. Tu n'as donc rien à craindre pour mademoiselle ma fille. Elle est enfermée, voilà tout. Mais la prison est douce, et elle y restera jusqu'à ce qu'elle soit revenue à un sentiment plus juste de la situation.

— Ou qu'elle ait atteint sa majorité !

— Oh I sa constance n'ira pas jusque-là. Quelle est donc la passion qui résisterait à trois ans de silence I

— 11 en est d'éternelles comme Tâme qui les a conçues.

— Tu n'en as guère rencontré de cette espèce-là, et j'espère que ma fille ne nous en donnera pas l'exemple. En tout cas, voici ce que tu vas faire. Il faut que tu écrives à ce monsieur, avec lequel j'entends ne plus avoir aucune espèce de rapports. Tu lui diras que je sais tout : les nouvelles équipées comme les anciennes. — Tu ajouteras que, ne pouvant pas l'atteindre, j'ai voulu du moins frapper sa complice ; qu'elle est enfermée dans un couvent, et qu'il n'entendra plus jamais parler d'elle.

— Et après?

— Comment, après! mais ne comprends-tu pas qu'un homme de vingt-huit ans n'est pas fait pour languir dans une attente sans issue. Quand celui-ci se verra forcé de renoncer à ses espérances, il renoncera en même temps à son amour ; il l'oubliera, et il se mariera. Nous le saurons et nous le ferons savoir à Blanche. Après quelques jours, quelques semaines si tu veux, quelques mois si tu l'exiges, d'un chagrin que nous saurons bien consoler, elle finira par prendre son parti d'une chose qui devait fatalement arriver, et je serai, moi, délivré d'un cauchemar qui m'obsède, et que je ne puis véritablement supporter davantage.

— J'écrirai cette lettre, puisque tu le désires, répondit M. de Feuardent, mais sans me flatter d'obtenir le résultat que tu espères. M. de Caussade est aussi l'homme des volontés inébranlables, et je crois sa persévérance capable de lutter avec ton obstination.

— Nous verrons bien ! mais, en tout cas, prépare-le, de loin, à la désillusion qui l'attend... Maintenant, il

faut nous occuper aussi de Béatrix : je ne suis pas content d'elle.

— Qu'y puis-je faire ?

— Beaucoup ! Use de la réelle influence que tu as su conquérir sur son faible esprit pour changer du tout au tout le cours de ses idées. Fais-lui comprendre que je suis le maître, étant le père, et qu'à vouloir continuer la lutte avec moi, elle se briserait. La situation entre nous est aujourd'hui si tendue qu'elle ne peut se prolonger. Jusqu'ici j'ai eu pour ma sœur tous les égards que je devais à une femme de mon sang et de mon nom. Elle en a abusé, de façon à justifier toutes mes sévérités. Si elle veut continuer la vie commune avec moi, ce sera à la condition qu'elle ne se mêlera plus des affaires de ma fille — dont le nom ne sera jamais prononcé entre nous. M'as-tu compris ?

— Oui... tu parles clairement!

— Eh bien ! c'est là ce qu'il faudra, de gré ou de force, lui mettre dans la tête. Viens déjeuner demain aux Aiglons, je vous laisserai en tête à tète au dessert.

— Soit! à demain ! » fit Norbert avec plus de résignation que d'enthousiasme.

Il y avait, en ce moment, séparés Tun de l'autre par la longue distance, deux grands cœurs, faits pour le bonheur, puisqu'ils étaient faits pour Tamour, et qui souffraient beaucoup Tun pour l'autre .

La vie du couvent était singulièrement pénible pour une jeune fille de dix-huit ans, élevée jusque-là dans laisance et la douceur de la grande existence, n'ayant que la peine de désirer pour voir ses souhaits accomplis, et qui, du jour au lendemain, se trouvait assujettie à la règle monotone, ne pouvant faire un pas hors du sentier battu sans se heurter à quelque obstacle ; réduite aux joies calmes d une amitié difficile avec des pensionnaires dont la conversation, faite de riens, souvent enfantine, n'avait aucun attrait pour une âme qui avait déjà goûté les jeunes délices des premières amours. Trop réservée, trop chaste et trop pure pour se permettre avec ses compagnes aucune de ces confidences qui auraient peut-être troublé leur innocence, Mlle de Quincy se voyait condamnée à une solitude morale qui lui paraissait parfois singulièrement cruelle.

Mais, trop aimante pour être égoïste, elle ne souffrait pas seulement de ses douleurs, elle était plus attristée encore du chagrin d'un autre, et, bien souvent, sa pensée, s'envolant des cimes du Jura vers les hauteurs

des Pyrénées, cherchait sur ces fiers sommets le pic altier où s'élevait le manoir de son ami. Elle se demandait parfois, non sans une secrète terreur, ce qu'il pouvait bien devenir dans son château désert — et surtout ce qu'il pensait d'elle. Elle jugeait de ses inquiétudes par celles qu'elle-même éprouvait. Entre eux tout échange de lettres était désormais impossible, et le marquis était vraiment bien arrivé à ses fins. Sa fille était désormais complètement séquestrée du monde.

Jacques de Caussade, sous les voûtes de son château moyen âge, n'était pas plus heureux qu'elle. Béatrix etM.deFeuardentluiavaientécrit, chacun de son côté, pour lui faire connaître l'enlèvement et la séquestration de Mlle de Quincy. Il fut bien obligé de s'avouer qu'il en était la cause involontaire, mais réelle, et son chagrin était d'autant plus grand qu'il se sentait plus incapable de réparer le mal qu'il avait fait. — Il savait bien que la rancune de son père serait d'autant plus implacable que la pauvre créature serait plus fidèle à ses souvenirs et à ses affections. La pensée qu'il ne pouvait même pas lui faire savoir par un mot qu'il souffrait avec elle le jetait dans un véritable désespoir. Jamais la vie ne lui avait semblé plus amère, et il ne lui était pas même possible de prévoir la fin d'un tel supplice.

Ces tristes événements avaient créé entre le père et la fille des rapports trop difficiles et trop pénibles pour que la correspondance entre eux fût chose fort agréable. Aussi Blanche, de plus en plus concentrée dans son chagrin, n'eut même pas la tentation d'écrire à son père.

La supérieure, qui se regardait un peu comme la directrice des âmes confiées à ses soins, le lui reprocha avec une douceur triste.

« Je sais, Madame, répondit Blanche, avec la dignité un peu froide qu'elle apportait dans toutes ses relations avec les dames du couvent, que mon père est en communication directe et fréquente avec vous, et il a plus de confiance en ce que vous lui dites qu'il n'en aurait en ce que je lui dirais.

— Ceci, ma chère enfant, indique chez vous peu d'affection pour monsieur votre père.

— Mon père, madame, tient surtout à mon obéissance, et je crois que sous ce rapport personne n'a de reproches à m'adresser.

— Pas même votre conscience ?

— Ceci, madame, est affaire entre elle et moi 1

— Voici, pensa la religieuse, une àme bien intraitable sous une si frêle enveloppe... »

La religieuse ne se trompait point et Blanche, que la nature avait faite si aimable et si douce, devenait de jour en jour plus austère et plus sombre. Elle s'enfermait dans sa douleur, comme dans une tour inaccessible, où elle n'accordait à personne le droit de venir la troubler. — Elle n'avait aucune camaraderie avec ses jeunes compagnes, vivant dans une sorte d'isolement qui la livrait tout entière aux pensées désolantes qui s'abattaient sur elle comme sur une proie.

La bibliothèque, mise fort obligeamment à sa disposition par la supérieure, ne lui offrit que d'insuffisantes ressources : la vie des saints, des traités de morale à l'usage de la jeunesse et des livres d'histoire, soigneusement expurgés par une compagnie célèbre, lui offraient sans doute un ensemble de lectures fort édifiantes, mais qui, dans la disposition particulière où elle se trouvait, n'avaient pour elle aucune espèce d'attraction. Une seule lecture eût pu, en ce moment, l'intéresser, c'eût été l'histoire de son âme, ou d'une

âme pareille à la sienne, jetée comme elle dans une de ces situations romanesques dont la trame eût été peut-être une œuvre d'imagination, mais dont les sentiments, puisés dans la nature, auraient été l'expression choisie, épurée par TArt, de ce qu'ellemême éprouvait. Mais, ne trouvant point au couvent les seuls livres qu'elle aurait voulu lire, Blanche ne lut rien.

La musique était l'unique ressource qui lui restât : elle fit de la musique.

Pour certaines âmes, la musique est une consolation et un apaisement. Pour d'autres, elle n'est qu'une excitation dangereuse et perfide. Dans la disposition d'esprit où elle se trouvait pour le moment, elle ne convenait peut-être pas absolument à Mlle deQuincy: ce fut peut-être une raison pour qu'elle s'y adonnât plus fréquemment encore. La religieuse chargée de l'enseignement musical au couvent de Notre-Dame des Abîmes était une véritable nature d'artiste, ardente et vibrante. Elle reconnut une jeune sœur dans cette créature si bien douée, animant tout ce qu'elle touchait du feu de sa passion, et elle s'attacha sincèrement à elle. Les aimables oisillons à qui elle serinait le solfège, ou qui taquinaient le piano sous sa direction, ne l'avaient point accoutumée à ces envolées vers un art supérieur, qui font de la musique le langage naturel de l'amour, dans ce qu'il a de plus noble, de plus élevé et de plus brûlant aussi...

Avant d'entrer en religion, la sœur Philomèle avait vécu de la vie mondaine. Une catastrophe, d'où son cœur était sorti meurtri et sanglant, l'avait jetée au cloître, où elle n'était pas entrée tout entière; car elle avait laissé quelque chose d'elle-même aux mains d'un être cruel et cher. Son âme, qu'elle croyait à

jamais éteinte, se ralluma au contact de Mlle de Quincy. Elle soupçonna les orages secrets qui grondaient dans la poitrine de cette charmeuse sans le savoir, pure comme Tencens que Ton brûle devant Tautel, mais comme lui, capiteuse et troublante.

'< Voilà, se disait parfois la sœur Philomèle, une victime choisie par le malheur et de beaux yeux auxquels je promets des larmes. »

Elle ne l'en aima que davantage, et c'étaient vraiment des heures délicieuses qu'elles consacraient ensemble à l'interprétation des maîtres.

« Vous jouez très bien I dit un jour Philomèle à Mlle de Quincy ; mais vous ne joueriez peut-être pas ainsi, ma chère enfant, si vous n'aviez eu d'autre professeur que moi! Quelle a donc été votre vraie maîtresse?

— La vie ! le peu de talent que j'ai, c'est la douleur qui me l'a donné ; les accents qui vous touchent, je les ai trouvés dans mes souffrances, et ce jeu qui vous plaît est tout trempé de mes pleurs. »

Ce ressouvenir trop vif des événements qui venaient de bouleverser son existence causèrent à Blanche une telle émotion qu'elle fut obligée de se détourner pour ne pas laisser voir ses paupières humides.

« Vous avez donc été bien malheureuse, pauvre chère! dit Philomèle, avec cette onctueuse douceur que distillent d'eux-mêmes les arceaux des cloîtres.

— Bien malheureuse, en effet I répondit Blanche, qui releva sur la religieuse ses grands yeux profonds.

— Je n'ai pas été épargnée davantage, reprit celleci; mais j'ai crié vers Dieu ; j'ai pleuré à ses pieds ; je l'ai appelé à mon aide. . et il est venul Faites comme moi, qui ai souffert comme vous, et qui ne souffre plus !

— Jamais I »

Au lieu de répondre, la religieuse, qui éprouva comme une hésitation passagère, fixa ses prunelles brûlantes sur le divin Crucifié, dont la pâleur d'ivoire, se détachant sur le velours du cadre, donnait en ce moment à Celui que TÉvangile appelle Thomme de douleur le rayonnement d'une immortelle beauté.

« Voilà, dit-elle, avec cette exaltation mystique, dont la fleur ne s'épanouit que dans l'atmosphère des couvents, voilà le grand, l'unique consolateur, celui qui fait tout oublier !

— Mais je ne veux pas oublier, moi I s'écria Blanche ; je veux me souvenir, au contraire ! me souvenir toujours! »

Mlle de Quincy avait prononcé ces mots avec un transport de tendresse et de passion, qui fit passer un frisson dans les nerfs de Philomèle.

« Ceci veut dire, ma pauvre enfant, que vous aimez votre malheur I

— Oui, ma sœur, je Taime, plus que toutes les joies que le monde pourrait m'ofl'rir; car j'ai trouvé un cœur fidèle qui s'est donné à moi, et qui ne se reprendra jamais, de même que je me suis, moi aussi, donnée à lui pour toujours! Mais, je vous le demande, n'est-ce point en pareil cas, ma sœur, que les séparations sont le plus cruelles?

— Eh! qu'importent les séparations, si vous avez l'espérancedu long, de réternelrevoir?...maisles séparations qui sont des déchirements ; les séparations pour toujours... voilà les douleurs qui ouvriraient en nous la source des larmes sans fin... si Dieu n'était pas là pour les tarir. »

Ici la religieuse s'arrêta et une palpitation plus vive souleva le corsage de sa robe de bure. Mais bientôt, d'une voix plus douce et très calme :

« Nous nous égarons un peu, dit-elle; reprenons Vandante de ce Lamento de Chopin. Vous l'avez fort bien dit; mais je veux l'entendre encore : l'Art aussi est un consolateur. •

L'arrivée au couvent de Notre-Dame des Abîmes d'une jeune fille comme Blanche de Quincy n'avait pas laissé que de causer un certain émoi dans ce petit monde du pensionnat, curieux, avide de toute nouveauté, quand elle était capable d'apporter une distraction à son ennui. Dans ce milieu de jeunes filles, où la beauté tient déjà une si grande place, celle de Blanche avait frappé tout le monde. On admirait sa taille svelle et fine, l'opulence de son diadème de cheveux d'or, et son port de nymphe. Les élégances de sa tenue aristocratique, et les recherches d'une toilette qui venait de chez la bonne faiseuse, avaient produit leur effet chez ces aimables créatures, coquettes par instinct, comme toutes les filles d'Eve ; mais chez qui la coquetterie restait à l'état de désir rarement satisfait. La supériorité de la nouvelle venue avait été acceptée tout de suite et fort aisément. Pour peu qu'elle l'eût voulu, Blanche eût été la reine du couvent. Elle ne voulut point l'être. Admirée de toutes, objet d'une préférence qui ne la grisait point, elle se montrait avec chacune d'une amabilité inaltérable, au fond de laquelle des yeux clairvoyants auraient fini par découvrir une certaine indifférence. Heureuse de faire plaisir à tout le monde, elle ne demandait rien à personne. 11 était aisé de voir que l'intérêt de sa

vie était ailleurs. Elle n'eut donc aucune intimité avec ses nouvelles compagnes, et l'intimité seule de quelque jeune âme, affectueuse et dévouée, aurait pu lui donner la consolation et l'adoucissement dont elle avait besoin; mais cette âme sœur, elle ne la trouva point. Elle resta donc dans son isolement triste, quelque peu hautain, plus retirée, plus concentrée en elle-même à mesure que le temps marchait.

Elle resta ainsi un an tout entier dans cette austère maison de Notre-Dame des Abîmes, sans recevoir de nouvelles de personne. Aveuglément obstiné dans ses rancunes, son père s'imaginait toujours qu'il pourrait la réduire par la sévérité, en la laissant languir dans cette solitude de cœur, loin du monde, dont les bruits n'arrivaient plus jusqu'à elle, complètement séparée de tout ce qui aurait pu la rattacher à la vie. Il lui eût été difficile de se tromper plus lourdement dans l'égoïsme de ses calculs. Mlle de Quincy, fière et silencieuse, cacha sous la douceur d'une résignation passive une résolution immuable. Trop certaine, hélas I que ses prières et ses supplications resteraient inutiles, elle n'avait ni prié ni supplié. Trop sincère pour dissimuler, trop loyale pour exprimer des sentiments qu'elle n'éprouvait pas, elle s'était contentée de cette protestation du silence que l'on ne peut interdire, même aux plus humbles et aux plus petits.

Mais, par malheur pour elle, les forces physiques ne répondaient pas chez Mlle de Quincy à sa rare énergie morale.

La vie recluse, le manque d'exercice et de grand air, les longues tristesses, qui finissent par venir à bout des organisations les plus résistantes, comme la goutte d'eau, par sa chute incessante, creuse, effrite et détruit le plus dur rocher, toutes ces causes réu-

nies amenèrent chez elle une sorte de dépérissement, qui eût frappé les yeux les moins observateurs et les plus indifférents. La supérieure, pleine de sollicitude et de maternelle tendresse pour toutes les jeunes filles confiées à ses soins, ne pouvait laisser passer inaperçue une crise d'âme trop caractérisée pour ne pas tenter sa charité et provoquer son zèle. Elle eût beaucoup donné pour opérer cette cure morale, dont elle ne prévoyait que trop bien les difficultés. A force de noter jour par jour les changements survenus chez Mlle de Quincy, elle finit par s*en effrayer assez pour demander une consultation au médecin de la maison, praticien habile, plein d'expérience et de tact.

Un jour qu'il se trouvait chez elle, après sa visite faite à l'infirmerie :

« J'ai ici, lui dit-elle, une jeune fille dont l'état m'inquiète.

— Il faut voir ça I pourquoi ne me la montrez-vous pas?

— ^ Parce qu'elle ne se croit pas malade, et que je me reprocherais de l'avoir inutilement effrayée. Je voudrais vous la faire voir sans qu'elle s'en doutât. Tenez I la voilà précisément qui traverse la cour avec sœur Philomèle. Elle va prendre sa leçon de musique. »

Le praticien souleva le rideau, et, après avoir regardé :

« Jolie tournure, dit-il, en se retournant vers la supérieure; mais cette pâleur de cire vierge et ces yeux de sainte Cécile cherchant l'inspiration au ciel avec une ardeur fébrile indiquent en effet un état maladif caractérisé. Elle est mince comme un roseau, et l'on doit avoir peur de la casser, rien qu'en la touchant du doigt. Mais vous comprenez que je ne

puis pas opérer à distance ; il faut que je voie le sujet d'un peu plus près.

— Eh ! bien, venez la surprendre dans la salle de musique, où elle est seule en ce moment avec la maîtresse. Nous entrerons sous prétexte de Tentendre, ce qui lui semblera très naturel, parce que c'est une véritable artiste. Vous l'examinerez tout à votre aise , et, au besoin, vous pourrez me dire ce que vous en pensez.

— Allons! fit le docteur, » en prenant son chapeau.

Quelques minutes plus tard, la porte de la salle de musique s'ouvrait sans bruit^ et le médecin et la supérieure allaient prendre place sur les sièges du fond, sans que personne n'eût pu ni les voir ni les entendre.

Blanche était au piano, jouant une page enchantée du maître des maîtres, la divine sérénade de don Juan : Mio tesora !

Son jeu exquis, dont la délicatesse égalait la pureté, en faisait comme une romance sans parole, dans laquelle on retrouvait toute la profondeur, toute la tendresse et toute la grâce de celui qui mérita d'être appelé le Raphaël de la musique.

Naturellement très timide, très pudique et très réservée, Mlle de Quincy, quand elle jouait dans le monde, ne se livrait jamais tout entière, et l'on peut dire que ce qu'elle gardait c'était le meilleur d ellemême. Ici, au contraire, ne jouant que pour elle et pour sœur Philomèle, en qui elle avait deviné une grande âme d'artiste, elle prodiguait comme à plaisir tous les trésors d'une virtuosité déjà remarquable, et d'une sensibilité singulièrement communicative.

« Quand on joue comme cela on ne doit pas mourir! murmura le docteur, mélomane passionné.

— Alors, sauvez-la! » répliqua la supérieure. Bien qu'ils eussent parlé fort bas, Toreille subtile

de Philomèle avait perçu le murmure léger de leurs voix. Elle retourna la tête pour voir quel indiscret s'était ainsi introduit subrepticement dans cette salle, réservée à ses leçons, et où personne n'avait le droit d'entrer sans sa permission.

« Madame la supérieure! » s'écria- t-elle en reconnaissant la plus haute dignitaire de la maison.

Et s'avançant vers elle :

« Quel honneur, ma mère, ajouta-t-elle; mais aussi •quelle surprise!

— Rien de plus simple, pourtant! Nous traversions la cour, M. le docteur et moi; nous avons entendu jouer, et nous sommes entrés pour prendre notre part de votre petit concert.

— Et je ne me repens pas de mon indiscrétion, interrompit le médecin, car mademoiselle joue fort bien. Mais peut-être joue-t- elle un peu trop! J'aperçois un peu de fatigue sur ses traits, et cette fatiguelà n'est pas naturelle à son âge. Je ne vois que des roses blanches sur vos joues, ma belle enfant, et ce n'est pas la couleur de vos dix-huit ans. Vous avez une jolie taille, et vous ne vous tenez pas droite 1 Voulez- vous me permettre de regarder vos yeux?»

Tout en parlant, le docteur, par une légère pression du doigt, abaissa la paupière inférieure de la jeune fille, et put remarquer à l'intérieur une décoloration indiquant avec trop de certitude un fâcheux appauvrissement du sang.

Il jeta un regard d'intelligence à la supérieure; puis, d'un ton qu'il sut rendre indifférent et léger :

« Ce n'est rien, dit-îl ; mais à la condition toutefois que mademoiselle voudra bien se laisser soigner. Je vais profiter de l'occasion pour lui faire une petite ordonnance.

— Merci, docteur, dit Mlle de Quincy en rougissant un peu, je n'aime pas beaucoup la pharmacie, et, d'ailleurs, je me porte fort bien.

— Il n'y a que nous qui sachions comment se portent nos clients, répliqua le docteur, et vous ne m'empêcherez pas de griffonner quelque chose sur un bout de papier. Mme la supérieure en fera ce qu'elle voudra, et vous aussi! Mais je m'en vais, pour ne pas me brouiller avec les anges qui vous écoutent de là-haut.

— Qu'en pensez-vous? dit la supérieure au médecin, quand ils se retrouvèrent seuls ensemble.

— Elle est très anémique, comme le sont aujourd'hui beaucoup de filles de son âge. Elle va dépérir de jour en jour, et, si on la laisse ici, elle sera perdue avant six mois. Il ne lui reste plus une goutte de sang rouge dans les veines. Elle est émaciée comme une dévote après un carême de sept ans. Ses yeux, qui vont s'agrandir de jour en jour, finiront par lui manger les joues, et l'on ferait cuire des œufs sur ses pommettes en feu. Il faut la renvoyer tout de suite à sa famille.

— Impossible I Son père me l'a confiée dans des circonstances particulières : elle est ici comme qui dirait en pénitence, quoique la pauvrette n'ait jamais péché, et j'ignore s'il voudra la reprendre.

— Et! comment appelez-vous ce monsieur-là?

— M. de Quincy.

— Autrement dit le marquis des Aiglons I connu I C'est un don Juan sur le retour, égoïste comme

tous les hommes à bonnes fortunes. A son aise! ce sont ses affaires et non les miennes, et je m'en lave les mains comme feu Pilate. Je rends des arrêts; mais je ne me charge pas de les faire exécuter. Enfin, on attendant mieux , nourrissez-la bien ; faites-lui prondro du fer — en pilules — ayez soin qu'elle nuurhe beaucoup, et qu'elle travaille le moins possihh\ w

Los dt^clarations si nettes et si précises du docteur ivndirtMU la supérieure assez perplexe. Elle comprew^Hil loulo la gravité de la situation, et elle tenait à ^iojia^vr sa n^sponsabilité.

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THAGIQUES AMOURS. 277

M. de Feuardent, dont les regards sévères ne semblaient rencontrer les siens que pour lui redemander sa jeune amie. Blanche, revenant au château, y ramènerait avec elle une ère nouvelle de renaissante intimité. 11 eût été vraiment coupable de ne pas profiter de l'ouverture que lui faisait la supérieure.

Trois jours après avoir reçu sa lettre, il sonnait à la porte du couvent de Notre-Dame des Abîmes.

« Ah! monsieur, s'écria la religieuse en l'apercevant, que je suis aise de vous voir, et que j'avais besoin de votre présence. Je ne suis pas absolument satisfaite de la santé de Mlle de Quincy. Elle a besoin de soins tout particuliers...

— Qu'elle ne pourrait trouver chez vous, ma sœur? reprit le marquis^ en fixant sur la religieuse son regard interrogateur.

— Je ne dis pas cela, monsieur I mais je sais, et je suis trop franche pour vous le cacher, que le couvent n'est pas toujours bon pour les filles de l'âge de Mlle de Quincy. Notre médecin, qui est un homme de mérite et de grande expérience, m'a conseillé de vous la rendre.

— Cela signifie sans doute que vous ne voulez pas la garder davantage.

— Je n'ai pas dit cela, monsieur. Mlle de Quincy est une charmante créature à laquelle personne ici n'a jamais adressé un reproche, parce qu'elle n'en a jamais mérité. Elle restera parmi nous tant qu'il vous plaira de nous la laisser. Mais je suis convaincue que son séjour entre' les quatre murs d'un couvent peut, en se prolongeant, devenir pour elle un danger sérieux. Voilà, monsieur, ce qu'il faut que vous sachiez, et ce que je ne devais laisser à personne le soin de vous

tous les hommes à bonnes fortunes. A son aise! ce sont ses affaires et non les miennes, et je m'en lave les mains comme feu Pilate. Je rends des arrêts; mais je ne me charge pas de les faire exécuter. Enfin, en attendant mieux , nourrissez-la bien ; faites-lui prendre du fer — en pilules — ayez soin qu'elle marche beaucoup, et qu'elle travaille le moins possible. »

Les déclarations si nettes et si précises du docteur rendirent la supérieure assez perplexe. Elle comprenait toute la gravité de la situation, et elle tenait à dégager sa responsabilité.

Elle écrivit au père de Blanche une lettre très émue, qui lui disait toute la vérité, et dans laquelle vibrait cette fibre maternelle que Ton retrouve dans tout cœur de femme, qu'il batte sous le velours ou sous la bure.

L'homme n'est pas tout d'une pièce, et ceux-là mêmes qui se croient faits du plus dur métal ont parfois des fissures qui laissent passer un peu de cette sensibilité dont ils se croyaient complètement guéris.

A la lecture de cette lettre le marquis éprouva quelque chose qui pouvait ressembler à un remords. Il se demanda si cette longue captivité n'avait pas expié suffisamment la faute de sa fille. C'était bien le moins, d'ailleurs, qu'il s'assurât si des réflexions plus saines ne l'avaient point amenée à des dispositions conciliantes qui lui permettraient enfin de pardonner. Il le désirait d'autant plus vivement que la vie au château lui devenait de jour en jour plus insupportable. Le spectre de Blanche, qui se dressait entre sa sœur et lui, rendait toute intimité désormais impossible. Les relations n'étaient pas meilleures avec

THAGIQUES AMOURS. 277

M. de Feuardent, dont les regards sévères ne semblaient rencontrer les siens que pour lui redemander sa jeune amie. Blanche, revenant au château, y ramènerait avec elle une ère nouvelle de renaissante intimité. Il eût été vraiment coupable de ne pas profiter de l'ouverture que lui faisait la supérieure.

Trois jours après avoir reçu sa lettre, il sonnait à la porte du couvent de Notre-Dame des Abîmes.

« Ah! monsieur, s'écria la religieuse en l'apercevant, que je suis aise de vous voir, et que j'avais besoin de votre présence. Je ne suis pas absolument satisfaite de la santé de Mlle de Quincy. Elle a besoin de soins tout particuliers...

— Qu'elle ne pourrait trouver chez vous, ma sœur? reprit le marquis^ en fixant sur la religieuse son regard interrogateur.

— Je ne dis pas cela, monsieur! mais je sais, et je suis trop franche pour vous le cacher, que le couvent n'est pas toujours bon pour les filles de l'âge de Mlle de Quincy. Notre médecin, qui est un homme de mérite et de grande expérience, m'a conseillé de vous la rendre.

— Cela signifie sans doute que vous ne voulez pas la garder davantage.

— Je n'ai pas dit cela, monsieur. Mlle de Quincy est une charmante créature à laquelle personne ici n'a jamais adressé un reproche, parce qu'elle n'en a jamais mérité. Elle restera parmi nous tant qu'il vous plaira de nous la laisser. Mais je suis convaincue que son séjour entre' les quatre murs d'un couvent peut, en se prolongeant, devenir pour elle un danger sérieux. Voilà, monsieur, ce qu'il faut que vous sachiez, et ce que je ne devais laisser à personne le soin de vous

apprendre. Si vous voulez bien vous rendre au parloir, où je vais vous faire conduire, Mlle votre fille ne tardera pas à vous y rejoindre. »

Dans cette même pièce, froide et nue, où, quinze mois auparavant, le père et la fille avaient échangé leurs adieux contraints et tristes, le marquis, debout, immobile, sombre, préoccupé, le coude appuyé à Tangle de la cheminée, vit bientôt s'ouvrir la porte qui lui faisait face, et sa fille parut devant lui.

Elle était bien changée, très amaigrie surtout, et flottant en quelque sorte dans sa robe. Il vit aussi les roses de feu écloses sur ses joues, et qui faisaient un si violent, un si effrayant contraste avec la blancheur de neige de son front. Par moments, des éclairs sombres passaient dans les prunelles de ses yeux agrandis. Un je ne sais quoi d'immatériel et d'étrange se dégageait de toute sa personne, et faisait tout de suite songer à un être d'une autre essence que ceux qui vivent avec nous dans ce bas monde.

Elle s'avança vers son père, lentement, à petits pas. Il n'était que trop évident qu'il n'y avait chez elle rien de ces ravissements du revoir, qui jettent l'un vers l'autre deux êtres qui se retrouvent après la longue absence — et qui s'aiment. Sans qu'ils eussent échangé une parole il lui mit au front un baiser froid, et la fît asseoir près de lui.

« Mme la supérieure, lui dit-il enfin, m'a écrit que tu avais été un peu souffrante... il y a quelque temps.

— Je ne sais pas ce que Mme la supérieure veut dire; il n'y a jamais eu de changement dans mon état... et je me suis toujours portée» comme je me porte aujourd'hui, » répondit Blanche, avec un accent d'amertume auquel son père ne put se méprendre.

Il la regarda de nouveau, et il fut frappé de Texpression d'énergie et de volonté que sa physionomie avait prise d-epuis son entrée au couvent, et que maintenant, sans doute, elle garderait toujours.

« Je te trouve, cependant, un peu fiévreuse, reprit-il.

— Oui, je sais, un petit malaise, cela s'appelle la fièvre du couvent... et cela ne me quitte pasl

— Mais, à la longue, cet état peut devenir dangereux I »

Pour toute réponse Blanclie eut un mouvement d'épaules I

Le marquis reprit :

« Si le couvent t'ennuie, en veux- tu sortir?

— Ahl si je le veuxl fit-elle avec une explosion de jeunesse éclatant tout à coup, les yeux étincelants, et ses belles mains agitées d'un tremblement soudain... Ah! si je le veux! mais je ne veux que cela! Partons tout de suite, alors! Oh ! cette vie, avec ces éternelles recluses... On ne sait pas ce que c'est quand on ne l'a pas menée comme moi... Mais vous allez m'emmener... dites! c'est bien vrai! Oh! ma bonne tante Béatrix ! va-t-elle être heureuse de me revoir! vous ne m'en avez pas encore parlé! elle va bien, j'espère! et ce cher Feuardent, encore un vrai ami, celui-là I Mais que c'est donc bon de s'en aller d'ici! je ne voulais pas vous le dire... mais j'y serais morte... oui, j'y mourais ! Je vais aller faire mes malles... vous verrez que ce ne sera pas long... nous allons partir tout de suite, n'est-ce pas ?

— Dès que tu le voudras. Cela ne dépend que de toi seule ! »

En entendant ces derniers mots, Mlle de Quincy eut froid dans les os.

« Ah! murmura-t-elle, en appuyant une de ses

mains sur sa poitrine, qui battait fort, des conditions alors ! encore et toujours! que va-t-il me demander? l'impossible sans doute 1 »

Entre cette fille et ce père, qui se connaissaient si bien, il y eut un instant de silence et d'anxieuse attente, qui, pour tous les deux, avait quelque chose de redoutable et de solennel.

« Eh bieni ma chère Blanche, dit enfin le marquis, en laissant tomber ses mots lentement et l'un après l'autre, pendant les longs mois que nous sommes restés sans nous voir, as-tu réfléchi à ce que je t'ai dit quand nous nous quittâmes?

— Non, mon père, répondit Blanche avec beaucoup de calme et de sang-froid.

— Voudrai s- tu bien me dire pourquoi?

— Parce que c'était inutile. Mes résolutions étaient prises, et rien ne pouvait m'en faire changer.

— C'est ce que tu m'as déjà dit.

— C'est ce que je vous dirai toujours.

— Je comprenais cela il y a un an, quand, par suite d'une surprise, — bien pardonnable — tu étais sous l'empire de ta folle passion. Mais, à présent que tu es plus calme, ne vas-tu point écouter les conseils de la raison?

— La raison? je l'ai toujours écoutée, mon père, et c'est elle qui m'a dicté ma conduite. »

La froideur et la fermeté avec lesquelles Blanche prononça ces dernières paroles ne pouvaient laisser aucune illusion au marquis des Aiglons, et il fut tout de suite convaincu qu'il serait impuissant à contraindre cette fille, vraiment née de son sang.

Il resta quelques minutes sans rien dire, maudissant en lui-même ces êtres fantasques, étourdis et légers qui s'appellent des femmes, et sur lesquels

rien ne peut prévaloir quand leurs passions sont en jeu.

Mais comme il était venu au couvent dans le seul but de reprendre sa fille, dont on lui disait la santé menacée, il voulut y mettre plus de douceur et de condescendance que Ton n'en trouvait chez lui d'ordinaire.

« Veux-tu, lui dit il, me promettre une chose? »

Elle le regarda, mais ne dit rien.

« Ce que je te demande, reprit-il, c'est d'accueillir avec ta bonne grâce accoutumée un jeune homme que j'ai l'intention de te présenter. Ceci ne t'engage à rien 1 Tu t'imagines bien que je ne vais pas te traîner de force à la mairie et à l'église. Je te laisserai le temps d'apprécier, de réfléchir, d'étudier... Je ne te demande que cela pour aujourd'hui. Est-ce trop?

— Pour aujourd'hui, mon père? mais cela veut dire que demain vous demanderez davantage ! N'entrons pas dans cette voie I la droiture et la loyauté dont j'ai fait la règle de ma vie ne me le permettent pas. On aurait le droit de me reprocher un jour d'avoir encouragé des espérances dont la réalisation est impossible.

— Eh 1 qui peut t'assurer que tu ne finiras point par aimer celui qui t'aime déjà?

— Mon cœur... puisqu'il en aime un autre, et que, celui-là, je suis certaine de l'aimer toujours. »

Cette déclaration si franche, si nette, si absolue, ne laissa point que de contrarier vivement le marquis. Mais l'expérience de ces derniers temps ne lui donnait point le droit d'espérer qu'il obtiendrait de sa fille la promesse qu'il exigeait d'elle. Il ne lui restait plus maintenant qu'une ambition, c'était de sauver en sa personne le prestige de l'autorité paternelle, si malheureusement tenu en échec par une petite pensionnaire.

« Tu as encore des illusions! lui dit-il; je n'ose pas

trop t'en plaindre. Les illusions nous donnent parfois des moments agréables — mais elles nous les font payer souvent par des déceptions cruelles. Malheureusement les tiennes sont si profondément enracinées chez toi qu'il me serait peut-être difficile de te les arracher. J'aime mieux jeter un voile épais sur un passé qui me déplaît singulièrement. Pour te faire sortir d'ici, où je comprends bien que tu ne te plais pas, je ne te demanderai qu'une parole I

— Eh ! laquelle, mon père.

— Écoute-moi bien 1 Je n'ai plus confiance en personne. Ta tante m'a trahi — ce que je ne pourrai jamais lui pardonner; Norbert, que je regardais comme un ami, n'a pas craint de combattre mon autorité. — Toi-même, toi, ma fille, tu n'as pas reculé devant une désobéissance formelle... Mais, du moins tu ne m'as jamais menti, ce qui fait que je crois encore en toi... quand je ne crois plus en personne I... Eh bien I tu vas me donner ta parole qu'une fois rendue à la liberté, et maîtresse de tes actes, tu ne chercheras par aucun moyen à renouer des relations que je ne saurais tolérer, avec un homme qui n'entrera jamais dans ma famille. Ton silence lui fera sans doute comprendre qu'il doit mettre un terme à des poursuites qui me sont odieuses.

— Ahl mon père, n'exigez pas ce que je ne puis accorder I s'écria Blanche, avec des larmes dans les yeux et dans la voix... Je suis bien malheureuse! mais vous êtes témoin que je supporte mon malheur sans me plaindre... parce que ma conscience est exempte de remords, et que je ne me reproche rien î... Il n'en serait plus ainsi du moment où j'aurais essayé de briser des liens sacrés pour moi, et que je regarde comme des liens éternels... J'ai aimé M. de Caussade

sans votre permission : c'est vrai ! — si c'est une faute, je vous en demande pardon I Mon excuse, c'est que je l'ai aimé sans le savoir ; — ma défaite a été surtout une surprise; je ne l'ai connue que trop tard, et quand déjà il s'était emparé d'une âme... que je ne lui reprendrai plus. »

Ces derniers mots furent prononcés avec une exaltation qui transfigura pour un instant le joli visage de Mlle de Quincy, en mettant une auréole à son front, un éclair dans ses yeux, et sur ses lèvres comme un sourire d'extase. On eût dit qu'elle voyait passer devant elle des visions d'un autre monde. Jamais peut-être elle n'avait été plus belle.

Mais cette animation extrême, je dirais volontiers surnaturelle, n'eut qu'une durée passagère, et la jeune fille éprouva bientôt comme un sentiment d'insupportable et invincible lassitude. Elle cacha son front dans ses deux mains, et se tut. Quand elle les retira, elle était d'une pâleur mortelle ; un cercle de bistre cernait ses yeux agrandis, et ses lèvres trop rouges paraissaient brûlantes, comme si un charbon ardent les eût touchées.

Ce changement à vue, plein d'effrayants symptômes, ne laissa point que de troubler le marquis, et, une fois encore, malgré le peu de succès de ses tentatives, il essaya de ramener la jeune obstinée sur le terrain trop facilement abandonné de la conciliation.

« Voyons 1 reprit-il, je ne te demande qu'une bonne parole... pourquoi ne veux-tu pas me la dire ?

— Parce qu'elle ne serait pas vraie si elle était bonne... pour vous! »

Il y avait dans cette réponse une logique, une raison, et, en même temps, une sincérité qui s'imposaient. Le père de Blanche comprit enfin que sa fille

était une de ces créatures que rien ne pouvait détourner deleur but.. Elles le voient devant elles, et ellesy marchent résolument, ne s'arrêtant qu'après ravoir atteint.

« Et tout cela, se dit-il, avec un mouvement de colère terrible, parce qu'elle a eu le malheur de rencontrer cet homme, qui s'est jeté au travers de sa vie et de mes projets I... c'est insensé I »

Cette seule pensée le livra tout entier à ses instincts emportés de haine et de colère : il se leva brusquement, arpenta le parloir, à grands pas pressés et rapides, les bras croisés sur sa poitrine, les lèvres frémissantes et les sourcils froncés. Tout à coup, il suspendit sa marche, et, s'arrêtant devant sa fille, il lui mit un doigt sur le front pour la contraindre à relever la tête et à le regarder.

« Écoute, Blanche, lui dit-il, j'ai été avec toi tout à l'heure aussi conciliant qu'il soit possible de l'être. J'ai atteint les dernières limites des concessions permises; je t'ai rendue la maîtresse de la situation — tu l'es encore 1 Tu n'as qu'un mot à dire pour retrouver en même temps ta famille, tes amis... et la liberté. Mais, ce mot, il faut le dire I

— Je ne puis pas! Je ne puis pas! répondit la jeune fille avec un sanglot.

— Étrange créature I » murmura le marquis en la contemplant avec cette curiosité mêlée d'étonnement, que nous inspire toujours un être qui dépasse — n'importe sous quel rapport — les proportions ordinaires auxquelles nous sommes accoutumés.

Blanche, comme si son rôle eut été maintenant terminé, et qu'elle n'eut plus eu rien à dire ni rien à faire, restait immobile et silencieuse sur le divan.

« Puisque tu n'écoutes ni mes conseils, ni mes prières, reprit le marquis; puisque tous mes efforts

sont inutiles, je te laisse et je m'en vais. Dieu sait, pourtant, que j'étais venu ici, bien résolu à oublier le passé, et à ne plus m'occuper que de l'avenir, que je rêvais pour toi heureux et tranquille. Mais il paraît que tu préfères les chimères aux réalités, et il faut que je te trouve jusqu'au bout désobéissante et rebelle. Je n'ai donc plus qu'un mot à te dire : Adieu!

— Adieu! » fit Blanche comme un écho.

Son visage était devenu immobile, dans sa pâleur effrayante, comme les traits de marbre des statues, et sa résolution immuable s'était en quelque sorte figée sur son masque froid.

Le marquis s'en alla sans retourner la tète, la laissant seule, toujours assise sur le divan, cachant ses yeux dans ses mains, comme si elle n'eût plus voulu rien voir, comme si elle eût refusé d'assister à cet effondrement de toute sa vie, — de tout son être!

Mais en dépit de ses apparences frêles et délicates, Mlle de Quincy trouvait toujours dans son énergie morale des ressources pour réagir et résister aux crises les plus terribles. Après un accablement de quelques minutes, trop justifié par les émotions auxquelles la malheureuse créature venait d'être en proie, elle se leva du divan, et jeta un coup d'œil au miroir pour s'assurer qu'elle n'avait pas les yeux trop rouges. Ses traits bouleversés lui firent peur.

« 11 me tuera! se dit-elle. Ah! si ce n'était pas pour ce pauvre ami, comme je le laisserais faire! Mais il m'aime tant, lui ! Il me semble que je l'entends m'ordonner de vivre, pour le revoir... pour être à lui! »

La chère pensée de celui qu'elle adorait lui rendit quelque courage, et elle essuya ses yeux en se disant :

« Grâce à Dieu, je sens que j'ai la force de souffrir encore! »

On vint l'avertir que la supérieure la demandait.

« Encore une bataille! sedit-elleavecun profond ennui. Est-ceque Tonne me laissera jamais en repos? »

Elle était un peu surexcitée quand elle entra dans le cabinet de la supérieure, dont elle se préparait à subir les sévérités. Les premières paroles de celle-ci l'eurent promptement détrompée. La religieuse, indulgente comme une mère, ne lui parla qu'avec une extrême bonté.

« Eh bien! ma pauvre enfant, lui demanda-t-elle, la réconciliation entre votre père et vous n'a donc pas été possible, comme je l'avais espéré 1 II est parti assez irrité, et je suis, moi, véritablement affligée de ce malentendu, qui menace de se prolonger indéfiniment. Il vous a fait, pourtant, de grandes concessions, dont il paraît que vous n'avez pas été satisfaite. Que voulez- vous donc?

— J'ai trop appris, ma mère, que je n'avais le droit de rien vouloir, pour me permettre de parler de mes volontés. Mon père a sur moi — au moins dans le présent — une autorité à laquelle je dois me soumettre. Vous voyez l'usage qu'il en fait. Mais l'avenir est à moi... et je le défends.

— L'avenir est à Dieu seul, mon enfant.

— C'est vrai, ma mère, mais il nous permet de croire qu'il est aussi un peu à nous, puisqu'il a fait une vertu de l'espérance.

— Vous êtes bien forte en théologie, mademoiselle! mais qui donc pourra, mieux qu'un père, s'occuper de l'avenir de ses enfants?

— Les enfants eux-mêmes !

— Mais, petite révoltée, est-ce que vous auriez la prétention de juger les gens et les choses aussi bien que vos parents ?

— Cela dépend du point de vue où Ton -se place, ma mère I

— J'ai peur que le vôtre ne soit pas le bon I On m'a mise au courant d'une certaine aventure, que je n'ai pu apprendre sans tristesse... Vous vous êtes compromise avec une légèreté fà-cheuse, et votre persistance dans une voie regrettable est une faute contre cette obéissance à nos parents, dont le ciel même nous fait une loi I

— Est-ce que l'Écriture n'a pas dit, madame, que la femme quitterait son père et sa mère pour suivre son mari?

— Vous connaissez bien vos textes! répliqua la religieuse, avec un léger mouvement d'épaules; reste à savoir, et c'est là le grand point, si vous les appliquez à propos. Ce sont choses trop délicates pour que je prenne sur moi d'en décider. Je n'interviendrai point entre votre père et vous, si ce n'est pour recommander à l'un la déférence, et l'indulgence à l'autre. Mais j'ai bien peur de n'être écoutée ni par lui, ni par vous. Je vais vous garder encore. C'est pour vous la prolongation de vos épreuves. Je m'efforcerai de vous les rendre douces et légères. Travaillez le moins possible, et surtout ne faites pas trop de musique I

— Mais si je ne faisais pas de musique, ma mère, je ne ferais rien ! répliqua Mlle de Quincy avec une mé^ lancolie qui n'était pas sans amertume.

— C'est précisément ce que je voudrais. Une heure de travail aujourd'hui vous coûtera un jour de vie plus tard. Je voudrais vous voir jouer, courir, faire de la gymnastique, comme la plupart de ces demoiselles. Si ces exercices un peu violents ne vous conviennent pas, eh! bien, promenez-vous avec celles dont la société vous plaira davantage. Je vous ai déjà

livré toutes nos cours. Je vous ouvre aujourd'hui tous nos jardins; restez-y du matin au soir! N'entrez jamais ni dans nos études, ni dans nos classes. Profitez du beau temps. On ne Ta pas toujours dans nos montagnes. Vivez en plein air ; aspirez les effluves vigoureux et sains de nos arbres verts. Montrez au soleil votre peau trop blanche, et dites-lui de la dorer, de la brûler s'il le faut Je voudrais voir sur vos joues, au lieu de ces roses pâles, trop chantées par les poètes, qui ne s'y connaissaient pas, le hâle vigoureux des paysannes qui passent chaque matin sous nos fenêtres. — Enfin, tâchez d'oublier que vous avez un esprit, pour ne songer qu'à donner à votre pauvre corps tous les soins dont il a tant besoin. Les philosophes prétendent que ce n'est qu'une guenille ; mais c'est avec cette guenille-là que nous habillons notre âme, tout le temps qu'il plaîl à Dieu de la laisser dans ce bas monde. A bientôt, n'est-ce pas? Venez me voir souvent. Je ne vous verrai jamais assez !

— Ce n'est pas vous, madame, qui devriez être bonne comme cela! mais je ne vous en remercie pas moins, » murmura Blanche en prenant congé de la supérieure.

C'était l'heure des classes. Elle s'en alla par les jardins, qui faisaient maintenant partie de son domaine privé; heureuse d'être seule, car elle éprouvait un immense besoin de recueillement et de silence, pour songer aux nouvelles épreuves qui l'attendaient. Tout en pensant à autre chose, elle cueillit des roses pour se faire un bouquet, car elle aimait toujours les fleurs. Il eût mieux valu pour elle rencontrer sous ses mains distraites ce népenthès des bords du Nil, dont le calice offrait aux malheureux, dans une goutte d'eau, rivresse avec l'oubli.

Le marquis rentra aux Aiglons, dans une disposition d'esprit fâcheuôe; mécontent des autres, et, chose à coup sûr beaucoup plus rare chez lui, non moins mécontent de lui-même.

La première fois qu'il avait laissé sa fille au couvent, il se trouvait sous l'influence d'une violente colère. Blanche venait de l'offenser cruellement : il l'avait surprise en pleine rébellion contre son autorité paternelle, et il pouvait vraiment croire qu'elle méritait un châtiment. Ce châtiment, il l'avait infligé à la coupable, sans regret et sans remords, espérant d'ailleurs que ses justes sévérités allaient la faire rentrer dans le devoir. Il voyait bien maintenant qu'il s'était trompé, et que rien n'aurait de prise sur cette âme trempée comme le plus fin acier. Faudrait-il donc, pour s'assurer de son obéissance, la tenir en charte privée jusqu'à sa majorité? Mais alors, quels trésors de rancune et de colère il amasserait chez cette créature si fière et si sensible, et le jour où, de par la loi, elle se sentirait enfin maîtresse d'elle-même, quelle revanche elle saurait prendre de cette trop longue servitude I

Mais nous devons reconnaître qu'en ce moment la colère du marquis des Aiglons se tempérait d'un peu de pitié. Il voyait bien que la supérieure ne lavait pas

trompé. Sa fille était vraiment frappée, et, si elle mourait à la peine, quel remords pour lui 1

Le temps pressait donc, et il fallait agir. Le mal contre lequel Blanche n'avait ni la force, ni peut-être l'envie de lutter, pouvait faire de rapides progrès, et l'emporter d'un coup soudain.

Dans des conjonctures si graves, sa sœur ne pouvait vraiment lui rendre aucun service. Après les explications violentes qu'ils avaient échangées la première fois qu'il était rentré au château des Aiglons sans sa fille, le nom de Blanche n'avait jamais été prononcé entre eux, et Béatrix, ce cœur si passionné et si tendre, était restée dans une complète ignorance de tgut ce qui regardait l'être qu'elle aimait le plus au monde.

Mais, avec cette sorte de divination que la nature donne à quelques-uns, elle avait bien compris, au retour de ce dernier voyage, que le marquis venait de revoir la triste exilée, et l'expression orageuse et troublée qu'elle remarquait sur son visage lui laissait soupçonner que les nouvelles devaient être mauvaises. Aussi, tout entière sous l'empire de ses émotions, de ses craintes et de son angoisse, elle oublia ses résolutions de discrétion et de silence.

« Tu as vu Blanche I lui dit-elle en l'abordant.

— Oui.

— Eh I comment l'as-tu trouvée ?

— Souffrante.

— Pourquoi ne l'as-tu pas ramenée?

— Je crois que tu m'interroges? répliqua-t-il avec assez de hauteur.

— Sans doute !

— Ehl de quel droit?

— Du droit de Taffection sans bornes, que j'éprouve pour cette pauvre enfant.

— Eh ! bien, je ne l'ai pas ramenée, parce qu'elle n'a pas accepté les conditions que je lui imposais.

— Ahl ta fille est malade... elle va mourir peutêtre... et tu lui imposes des conditions, quand tu ne devrais songer qu'à la sauver. Tiens ! tu n'es pas un père !

— C'est ce qui te trompe! Je suis un père... mais un père qui a le sentiment de ses droits comme de ses devoirs, et qui entend qu'on lui obéisse et qu'on le respecte ! Je ne retirerai ta nièce du couvent, qu'une fois certain que rien de sa part, ni de la part des autres, ne viendra contrarier mes projets d'avenir. »

Tout ceci avait été dit d'un ton impérieux, autoritaire, et qui n'admettait point de réplique. Béatrix ne répliqua point. Le sentiment de la faute qu'elle avait commise en allant à rencontre des volontés du père de famille la plaçait vis-à-vis de lui dans une sorte d'infériorité morale qui l'humiliait cruellement, mais qu'elle était pourtant forcée d'accepter. Il lui fallut donc courber la tête devant des volontés exprimées d'une façon si tranchante et si absolue.

Mais, en ce moment, le marquis était un peu comme ces faux braves qui font beaucoup de bruit en face du danger, pour sepersuader à eux-mêmes qu'ils n'ont pas peur, et il eût beaucoup donné pour qu'il lui fût possible de retirer sa fille du couvent sans abdiquer toutefois les droits de cette puissance paternelle dont il était si jaloux, et sans avoir à redouter qu'elle renouât de dangereuses relations avec ce comte de Caussade, qui était plus que jamais l'objet de son implacable haine.

Un seul homme pouvait l'aider dans ses projets.

d'une exécution si difficile, et cet homme était le baron de Feuardent, dont la longue amitié n'avait connu qu'un instant de défaillance, et qui n'en aurait peutêtre que plus d'envie de réparer sa faute. Le marquis se rendit chez lui le jour même de son arrivée.

Le baron, informé de l'absence que son ami venait de faire, ne douta pas un instant qu'il ne fût allé voir Blanche ; aussi, dès qu'il fut entré :

« M 'apportes- tu, lui demanda-t-il, des nouvelles de la charmante fille que tu ne veux pas nous rendre?

— Justement.

— Elles sont bonnes, au moins?

— Non I plutôt mauvaises !

— Eh! qu'y a-t-il? parle donc!

— Sans être précisément malade, ou, du moins, sans avoir une maladie bien caractérisée. Blanche est toujours languissante.

— A son âge ! Mais c'est une crise qu'elle traverse, et, dans les conditions où elle se trouve, cette crise peut être terrible. Ne le comprends-tu pas ?

— Je le comprends, au contraire, et je m'en effraie ! mais son obstination me place dans une impasse dont je ne puis plus sortir à moi tout seul. . . 11 faut que tu m'aides !

— Je ne demande pas mieux! mais comment?

— C'est bien simple! écoute-moi, et sois bien certain que e te parle sans détour. Cette folle de Blanche s'entête tellement dans sa passion insensée qu'elle mourrait plutôt que d'y renoncer. Ni la douceur, ni la sévérité n'ont de prise sur elle, et, malgré mes efforts, je n'ai pu lui arracher une parole qui m'autorise à lui pardonner. Mais c'est ma fille, après tout... et je ne puis vouloir qu'elle meure ! Je sais bien qu'à sa majorité rien ne pourra l'empêcher de contracter ce ma-

riage, dont la seule pensée me met hors de moimême.... Mais comme, à ce moment, rien ne pourra Ten empêcher, je m'en désintéresserai complètement. Ce sera son affaire et non la mienne. Mais tant que j'aurai l'autorité sur elle, j'entends ne faire aucune concession humiliante. Je veux, au contraire, que mon opposition formelle s'afflrme jusqu'à la dernière minute. Je le veux pour moi d'abord; mais je le veux aussi pour le monde. Si je ne puis réduire ma fille rebelle, j'entends au moins recevoir de la part de l'autre une preuve de soumission.

— Et c'est moi que tu charges de la lui demander?

— Sans doute I il n'a rien à te refuser I N'as-tu pas été son complice^ Il y a un lien entre vous deux. Après mûre réflexion, voici à quoi je me suis arrêté : Tu vas prendre tes bottes de sept lieues, car la route est longue de ta tour à son perchoir ; tu le trouveras certainement chez lui, car le hobereau aime sa terre, et ce n'est pas encore la saison des déplacements d'été. Tu lui expliqueras nettement la situation; tu lui diras dans quel état se trouve aujourd'hui la femme qu'il aime, — ou qu'il prétend aimer, — et tu ajouteras que son salut dépend de lui seul.

— Comment cela?

— S'il consent à quitter la France, et à me donner sa parole d'honneur qu'il ne cherchera plus à renouer de nouvelles relations avec ma fille, j'ouvrirai aussitôt à cette malheureuse les portes de sa prison, et elle retrouvera ainsi en même temps la santé et la liberté. S'il ne consent pas à ce que je demande, je laisse Blanche dans ses oubliettes.... et c'est lui qui l'aura voulu!...

— Mais tu ne réfléchis pas que c'est à un véritable exil que tu le condamnes?

— J'aimerais mieux la déportation I répliqua froidement le marquis ; mais elle n'est pas applicable à des délits de cette catégorie. Il reviendra quand je ne pourrai plus rien empêcher, c'est-à-dire quand ma fille sera majeure. Ils feront alors ce qui leur plaira; mais j'aurai du moins reçu de lui cette marque d'obéissance.

— Dans ces conditions-là, il n'est pas impossible que les choses s'arrangent, répliqua M. de Feuardent. il aime trop pour rien refuser. Mais j'avoue que je te trouve bien impitoyable pour ces pauvres jeunes gens, dont le seul crime est de s'adorer...

— Malgré moi !

— Enfin, j'essaierai de convaincre M. de Caussade. Je dois bien cela à la chère créature que j'aime comme si elle était ma fille.

— Et peut-être même davantage! » murmura le marquis.

Et tout haut, il ajouta:

« Tout dépend de toi maintenant! L'affaire est entre tes mains. »

Quatre jours plus tard, par une belle matinée d*avril, deux hommes gravissaient à cheval les pentes d'un des contreforts des Pyrénées centrales, en se dirigeant vers un manoir de belle apparence, qui couronnait sa cime la plus altière. L'un de ces hommes portait le béret blanc et la ceinture rouge de ces guides de Luchon qui connaissent leur montagne comme le curé de mon village connaît les allées de son jardin. Son compagnon, remarquable par sa haute taille, sa tournure martiale et la carrure de ses épaules, aussi bien que par la barbe rutilante largement étalée sur sa poitrine, n'était autre que notre ami, le baron Norbert de Feuardent.

Sans aucune hésitation, obéissant à la seule pensée d'être utile à sa chère Blanchette, Norbert avait accepté la difficile mission que lui avait confiée le marquis des Aiglons. 11 l'avait acceptée sans hésitation, ne souhaitant qu'une chose au monde, travailler au bonheur de la chère créature qu'il adorait. Mais, à mesure qu'il voyait approcher le moment où il lui faudrait aborder, avec un homme qu'il n'avait vu qu'une fois dans sa vie, une question si délicate, il en comprenait, plus encore qu'il ne' l'avait fait jusque-là, les réelles difficultéi^. Les inquiétudes de son esprit se peignaient sur son visage. Le guide s'y trompa, et persuadé que

ses soucis n'avaient d'autres causes que la longueur du chemin :

« Encore dix minutes de marche, lui dit-il, et nous y serons I Regardez plutôt I »

Norbert releva la tête, et, à une hauteur d'environ mille pieds au-dessus de lui, il aperçut le manoir de Francastel, pareil à Taire de Taigle, isolé dans sa grandeur solitaire et sauvage, posé sur un pic dont il occupait seul le sommet, entouré d'abîmes et de précipices. A mesure qu'il avançait vers elle, la grande construction, avec ses mille détails, se détachait plus nettement, dans la splendeur de sa pierre dorée, sur le bleu vif de ce ciel du midi, dont l'azur est tout à la fois si profond et si doux.

Le baron mit pied à terre, et jeta les rênes à son compagnon, en arrivant à une sorte de terre-plein, qui s'étendait tout le long de la grande façade du château. Le château lui-même s'élevait sur l'emplacement d'un ancien couvent, dont on avait fort habilement utilisé les constructions encore solides, tout en respectant ses ruines, auxquelles on avait laissé leur grand cachet pittoresque. La chapelle était devenue un hall; le réfectoire une salle à manger superbe; la tour abbatiale faisait bonne figure à côté des tourelles féodales, et les mâchicoulis de l'architecture militaire couronnaient bien les ogives de l'édifice religieux. Cet ensemble vraiment saisissant impressionna vivement le baron ; la grandeur et la majesté de cette construction, vraiment digne des siècles d'enthousiasme et de foi qui rélevèrent, lui firent comprendre que le maître d'un tel domaine avait droit à plus de déférence que le marquis des Aiglons ne lui en montrait. Sa mission ne lui en semblait que plus difficile à remplir, quand il songeait qu'il allait offrir si peu et tant demander.

Mais il n'était pas venu de si loin pour hésiter. Il s'avança donc vers une porte lourde et massive, abritée par un superbe porche gothique, et tira la chaîne d'une lourde cloche d'appel.

Un valet de pied ne tarda point à ouvrir, et jugeant, à l'aspect du voyageur, qu'il avait devant lui un de ces nombreux touristes qui viennent chaque année, pendant les beaux jours, visiter un château assez célèbre pour être indiqué dans tous les guides de la région pyrénéenne:

« Désolé, monsieur, dit-il au baron ; mais personne n'est admis au château quand M. le comte y réside.

— Faites passer ma carte I » répliqua Norbert, sans juger à propos de parlementer davantage avec ce cerbère en livrée.

Et comme le valet, de souche parisienne sans doute, ne se pressait pas et lisait les noms et titres du visiteur :

« Allez donc plus vite que celai dit le baron, en lui posant une lourde main sur l'épaule. Votre maître, quand il saura qui je suis, me fera moins attendre que vous.

— Veuillez entrer, Monsieur, je vais prévenir M. le comte ! » dit le valet, que l'assurance et le grand air de M. de Feuardent ramenèrent bien vite au sentiment réel de la situation, et qui ouvrit toute grande la porte qu'il n'avait fait jusque-là qu'entrebâiller.

Norbert pénétra dans un cloître dont le bon goût et l'instinct décoratif de M. de Caussade avaient su faire la cour intérieure la plus délicieuse qui se pût rêver. La végétation la plus opulente s y mariait harmonieusement à l'architecture la plus recherchée : des lauriers roses dans les coins, des mimosas au milieu des parterres, et des fleurs partout : des

glycines, des lierres, des jasmins, -des rosiers grimpants, s'enlaçaient aux colonnades des arceaux, et retombaient des ogives en grappes brillantes et parfumées. A tous les points de l'horizon, au milieu de ces fleurs et de ces verdures, des échappées de vue, admirablement ménagées, ouvraient aux yeux des perspectives enchantées, sur de merveilleux paysages^ dont les belles lignes pures étaient encore rehaussées par l'éclat d'une incomparable lumière. Cette lumière semblait ruisseler de Tastre qui l'épanchait, étîncelante et pure, sur les arbres, sur les rochers, et sur les neiges éternelles; des cascades, jaillissant de tous les sommets, épandaient sur toutes les pentes des torrents d'écumes argentées ; les verdures des jeunes pousses, gonflées par la sève printanière, sortaient de leurs chatons rougissants, comme d'un écrin qui s'entr'ouvre, avec des teintes d'émeraudes, chatoyantes et douces, tandis que là-haut, près du ciel, au-dessus de tout, comme pour couronner cette fête universelle de la nature, rayonnait sur les dernières cimes le diadème des neiges éternelles.

Norbert était poète à ses heures : cette poésie des choses remplit son âme d'une émotion profonde et attendrie :

« Que notre pauvre Blanche serait donc bien ici I Avec elle, cette admirable demeure ne serait-elle pas le paradis sur la terre, » se dit-il à lui-même, en s'abandonnant à Tespèce de ravissement qui s'emparait de tout son être, au milieu de ces merveilles unies de l'Art et de la Nature.

Un bruit de pas qui s'approchaient lui fit retourner la tète. Le comte de Caussade était devant lui, les deux mains tendues.

« Ahl s'écria-t-il, quelle bonne fortune vous amène...

et quelles nouvelles allez-vous me donner, après un si long silence ?

— Des nouvelles ? je vous en apporte beaucoup I dit le baron.

— Alors, venez ! je veux vous avoir tout à moi. Ici j'aurais à craindre trop d'yeux et trop d'oreilles. »

Tout en parlant, il l'entraîna, pour ainsi parler, dans la plus belle pièce du château, l'ancienne chapelle du couvent, qu'il avait disposée avec un art parfait, et meublée avec une extrême magnificence : c'était là que s'écoulait sa vie tout entière.

« Ici, dit-il, nous sommes chez moi, et nous sommes seuls. Vite I parlez moi d'elle!... Hélas I personne ne m'en parle plus jamais I pas même vous I Je ne reçois plus de lettres de Mlle Béatrix, et mon amie est pour moi comme si elle était déjà morte. N'est-ce pas affreux?

— Aflfreux 1 répliqua Norbert, comme l'écho qui répète la parole entendue.

— Enfin, quelles nouvelles m'apportez-vous aujourd'hui ?

— Je les voudrais meilleures I

— Grand Dieu 1 elle est malade I dangereusement, peut-être ?

— Non ! mais il y a chez elle comme une désorganisation lente des forces vitales, qui pourrait avoir un jour des conséquences funestes.

— Et vous en attribuez, vous aussi, la cause à cette épouvantable réclusion...

— Sans aucun doute î Ce couvent est une véritable prison.

— Ahl le misérable I fit M. de Caussade, dont les yeux étincelèrent... Il n'y a donc pas de lois en ce monde I

— Au contraire, il y en a I les codes en sont pleins... Seulement, elles sont faites pour les pères, et contre les amoureux. Le lendemain du jour où vous avez commis l'imprudence de venir chercher Mlle de Quincy jusque dans son château, et où j*ai eu, moi, la faiblesse de vous permettre de lui donner un rendezvous dans ma maison, le marquis, instruit de tout, par une série de fâcheux hasards, a enlevé sa fille, et l'a cachée dans un couvent, dont il n'a fait connaître le nom ni à sa sœur ni à moi... Depuis lors, nous n'avons su de la pauvre enfant que ce qu'il lui a plu de nous en dire. Quand il rentra aux Aiglons, deux jours plus tard, il avait la mine sombre et fatale, et le remords peint sur le visage, comme s'il eût commis un crime. Il vint chez moi. Nous eûmes ensemble une longue explication, toujours pénible, souvent orageuse, dans laquelle il me parla de l'honneur de son nom, qui se trouvait compromis, et de son autorité paternelle, que vous vouliez fouler aux pieds. Il s'exalta dans ses sévérités, et me fit craindre la rigueur des mesures qu'il allait prendre. L'événement, depuis lors, ne m'a que trop donné raison.

— Mon Dieu ! qu'allez-vous m'apprendre ? murmura M. de Caussade, avec un visible effroi.

— Des choses tristes, en vérité. Aussi, avant de vous les dire, j'ai besoin de faire appel à tout votre courage !

— Parlez ! mais parlez vite I s'écria le jeune homme, en saisissant les deux mains de M. de Feuardent qu'il étreignit dans les siennes, avec une force convulsive. Ah I c'est vraiment terrible de ne rien savoir et de tout craindre I

— N'ayant pu parvenir à la voir, je ne connais rien d'elle que par quelques lambeaux de phrases

arrachées à son père. Il s'agit, je crois, d'une sorte de maladie noire, d'une mélancolie vague, contre laquelle la science se reconnaît impuissante à lutter ; ajoutez l'énervement qui naît de la captivité prolongée, chez une jeune fille accoutumée au libre mouvement de la vie en plein air, et l'ennui profond qui s'empare d'une créature jeune et bien aimante, qui se voit privée tout à coup des douceurs, de la tendresse et de l'intimité, dans lesquelles elle a toujours vécu. Toutes ces causes réunies ont eu sur notre pauvre Blanche une influence déplorable. Elle s'est vue attaquée par une langueur secrète si profonde que le courage lui a manqué pour lutter contre elle, et qu'elle s'est abandonnée au mal au lieu de le combattre... Ohl je la connais bien ! c'est affreux à penser pour sa tante Béatrix et pour moi 1 Mais vous avez tout emporté d'elle avec vous, et elle se regarde maintenant comme absolument seule au monde, dans un milieu où elle ne trouve ni l'appui ni la consolation.

— Mais savez-vous bien que tout cela est profondément triste ! s'écria M. de Gaussade, pâle d'émotion, et retenant à peine les larmes qui lui montaient aux yeux... Comment ne peut-on pas empêcher de telles horreurs ?

— Eh I comment voulez-vous qu'on les empêche I Le marquis, pour deux ans et deux mois encore, a le plein exercice de la puissance paternelle. Personne ne peut la lui ravir. Il l'exerce comme il l'entend, parce qu'il a pour lui la loi dont il use et dont il abuse. Je ne dis pas que je ne trouve point cela abominable ; mais ni vous ni moi n'y pouvons rien I

— Je crois vraiment que j'aurais mieux fait de le tuer ! murmura M. de Gaussade en manière de réflexion.

— C'était un moyen extrême I répliqua M . de Feuardent ; quoi qu41 en soit, il n*y a eu, depuis la séparation, qu'une seule entrevue entre le père et la fille. Elle a été très orageuse, paraît-il, et ils n'ont cédé ni l'un ni l'autre. Votre jeune amie a été admirable de constance et de fermeté. Elle ne lui a point caché qu'elle était prête à tout souffrir pour vous. Vous pouvez bien vous dire que Ton ne rencontre pas souvent dans sa vie un dévouement aussi absolu, aussi complet et aussi généreux.

— Pauvre chère créature 1 je l'adore, et il me semble que je ne l'aime pas encore assez I s'écria M. de Caussade, comme emporté dans un irrésistible élan de tendresse et de passion.

— Elle a fait plus et elle a fait mieux! poursuivit M. de Feuardent.

— Eh ! qu'a-t-elle donc pu faire, la pauvre martyre?

— Martyre est mieux dit que vous ne croyez ; de guerre lasse, et voyant bien qu'il ne pourrait jamais obtenir qu'elle renonçât à vous, son père lui a déclaré qu'elle resterait enfermée jusqu'à sa majorité.

« C'est bien, mon père, je retourne dans ma cellule, a répondu la noble fille, car le premier usage que je ferais de ma liberté, ce serait d'écrire à celui qui a tant souffert pour moi, et de l'assurer que je serai toujours digne de lui ! » C'est sur ce-mot là qu'ils se sont quittés... et la voilà plus surveillée, plus captive que jamais I...

— Un pareil abus de la force a vraiment quelque chose de révoltant... Si nous l'enlevions?

— On n'enlève plus beaucoup dans ce siècle de platitude et d'abandon de soi-même. Et puis, les murs des couvents sont bien hauts pour nos échelles de soie, sans compter qu'un détournement de mineure

mettrait tout de suite à nos trousses tout ce que la France compte de procureurs, de gendarmes, de commissaires et d'agents de police. Il faut donc chercher autre chose.

— Oui! cherchons! cherchons! reprit M. de Gaussade en étreignant son front dans ses deux mains, comme s'il eut espéré pouvoir en faire jaillir une idée.

— Vous comprenez bien que le père de Blanche ne m'a pas fait de telles communications sans que je ne me sois quelque peu indigné contre lui. L'affection que j'ai toujours eue pour sa fille me permettait bien de lui faire des remontrances. Je ne m'en suis pas privé... Après de longues et pénibles discussions, je suis parvenu à lui faire dire que s'il obtenait de vous des garanties qu'il ne pouvait pas obtenir d'elle... s'il vous savait hors de France, par exemple, et, par conséquent, dans l'impossibilité de la rencontrer et de correspondre avec elle, il consentirait à se relâcher de ses sévérités .

« Je te comprends, lui ai-je dit, tu veux que la liberté de l'une soit payée par l'exil de l'autre I '

« — Ce sont là de bien grands mots pour une bien petite chose! a-t-il répondu, et je ne vois pas trop qu'un homme soit si à plaindre parce qu'il va faire une promenade un peu prolongée sur des paquebots confortables, ou dans des wagons de première classe. »

— Je le laissai dire, ne prenant garde qu'aux perspectives nouvelles que je voyais s'ouvrir pour vous et pour ma pauvre Blanche. Il reprit bientôt :

« Tu me connais... tu sais que je ne lui donnerai jamais ma fille. Mais il viendra bien un moment où, si elle le veut toujours, je ne pourrai pas l'empêcher de la prendre. »

— Je VOUS avoue que c'est à quoi j'ai pensé plus d'une fois, répondit M. de Caussade avec une résolution froide.

— Et ce jour-là, dit à son tour M. de Feuardent, avec son grand air de franchise, je n'hésiterai pas à vous donner un coup de main I J'avoue pourtant que si, au moyen d'un sacrifice par lequel lui-même assure d'avance qu'il sera désarmé, nous pouvons éviter tout ce qui nous mettrait, comme on dit, dans les langues du monde, j'aimerais mieux cela pour nous tous, et surtout pour elle I... heureuse la femme dont on n'a jamais parlé I

— Alors, il faudra que je parte I murmura.

M. de Caussade ; il faudra que je quitte ce pays où je suis né, et que j'aime... ce château, si beau déjà, mais que je m'efiForcerai d'embellir encore pour elle... c'est dur, tout celai car, voyez-vous, lorsque je serai hors de France, lorsque nous ne respirerons plus ensemble l'air de la patrie, il me semblera que nous serons encore plus séparés... Mais je ne veux pas penser à tout cela! J'y perdrais le peu de courage qui me reste. Puisqu'il veut que je paie sa rançon, je la paierai î... et le plus tôt possible; puisque, pour l'arracher à ces langueurs du cloître, qui la minent, il faut que je parte, eh bien! je partirai! Je ne vous demande que le temps nécessaire, à la veille d'une longue absence. .. car je ne reviendrai que le jour où je pourrai faire valoir les droits de Blanche... et les miens... pour mettre un peu d'ordre dans mes affaires. J'abandonne Francastel en plein travail de restauration, et dans un moment où il aurait tant besoin de l'œil du maître. Mais ceci ne m'arrêtera que le temps de donner les instructions indispensables à mon homme d'affaires et à mon architecte... Après. cela, rien n'aura le pouvoir

de me retenir... je vous en donne ma parole ; je partirai... non sans regret; mais, du moins, sans hésitation. Vous le ferez savoir à celle qui est déjà, et qui sera toujours la maîtresse de ma vie. Dites-lui bien que rien ne me coûtera jamais quand il s'agira de lui donner une joie ou de lui épargner une douleur. Soyez aussi ma caution près de son père ; portez-vous garant de ma parole ; donnez-lui l'assurance que je ne chercherai ni à la revoir, ni à lui écrire ; mais, comme je ne veux pas que mon départ ressemble à une fuite, ni mon silence à un abandon, vous me permettrez bien de prendre congé d'elle par un billet de trois lignes, que je vous remettrai tout ouvert. Je ne veux pas faire plus; mais vous conviendrez bien que je ne puis pas faire moins.

— Je suis plus beau joueur que cela, dit M. de Feuardent, et la délicatesse de vos procédés me touche trop pour que je n'essaie point de vous en remercier de mon mieux. Il ne faut pas que tout soit d'un côté et rien de l'autre. Écrivez à Mlle de Quincy, non pas un simple billet, mais une lettre — qu elle seule verra, car je me charge de la remettre moi-même entre ses mains, et je lui donnerai toutes les facilités possibles pour vous répondre... une fois! Maintenant que tous ces points sont réglés, et que je me flatte d'avoir travaillé à votre bonheur à tous deux, je vais regagner ma station pour reprendre ce soir le train qui remonte vers le nord.

— Quoi I sans m'avoir permis de vous rendre, pendant un jour ou deux, l'hospitalité que vous m'avez donnée à la Maison- Rouge?

— Je viendrai moi-même la réclamer... un peu plus tard... quand vous serez deux à me l'offrir. Mais, aujourd'hui, tant de choses, et des choses si impor-

306 THAGÎQUES AMOURS.

tantes dépendent de mon retour aux Aiglons que le moindre retard volontaire me causerait un véritable remords.

— Je n'ose pas vous retenir quand je pense que vous allez porter un peu de bonheur, là-bas, où l'on n'en a guère. Faites le tour de mes jardins suspendus ; ils ne valent pas ceux de Sémiramis ; mais ils ont assez d'agrément pous vous distraire quelques instants, pendant que j'écrirai à ma chère idole. Vous pouvez renvoyer votre guide ; je vous conduirai moimême au chemin de fer. »

Le baron s'éloigna, et Caussade resté seul écrivit :

« Ma chère aimée,

« Pour la première fois depuis plus d'un an, je reçois aujourd'hui de vos nouvelles. Les paroles me manquent pour vous exprimer l'angoisse avec laquelle je les attendais. La pensée que vous avez été souffrante, que vous l'êtes encore, et que je ne puis rien pour vous, me jette dans un véritable désespoir. On dit que, pour vous sauver, il faut que je m'éloigne — je pars donc... pour longtemps... et je pars sans vous avoir revue... Ma vie, courte encore, a déjà subi bien des épreuves. Jamais d'aussi cruelles. Je sais maintenant ce qu'un homme peut supporter de douleur sans mourir. Je ne puis pas encore vous dire où je vais : je sais seulement qu'il faut que je m'en aille, puisque votre liberté doit être le prix de mon exil. Je vais vivre de votre souvenir et de l'espérance de vous revoir. Votre pensée remplit mon âme. Je l'emporterai partout avec moi. Je ne rentrerai en France que le jour où vous serez libre d'être à moi. On le veut ainsi, et je dois obéir à la loi du plus fort. Si la constance de mon affection vous a prouvé sa profondeur; si

VOUS avez assez de confiance en moi pour me donner votre vie, Thomme qui vous adore mettra sa gloire à ne vous obtenir que de vous-même. J'appelle cet heureux jour de tous mes vœux; car, depuis que je vous ai perdue, je n'ai que trop bien compris que la vie sans vous n'était plus la vie ! Je ne sais ce que les hasards du voyage feront de moi pendant cette longue absence... mais mon âme est avec vous, et ma pensée ne quittera pas la vôtre.

« Caussade. »

Le baron de Feuardent rentrait de sa promenade au moment où M. de Caussade écrivait ces dernières lignes.

« Vous pouvez être certain, dit-il, en prenant des mains du jeune homme son enveloppe, qu'il scella devant lui avec le cachet du comte, que je ^remettrai moi-même cette lettre entre les mains de votre amie. Aussitôt que la chose lui sera possible, et je ferai en sorte qu'elle le soit bientôt, elle vous enverra quelques lignes qui, dans le cruel exil, seront pour vous comme le viatique du voyageur. Savez-vous déjà où vous allez?

— Non ! mais peu importe 1 que ce soit au nord ou au midi, je ne sais qu'une chose, c'est que je m'éloigne d'elle ! Hélas I je jette la plume au vent et je la suis. Voilà tout I »

Ce furent leurs dernières paroles. Ils se séparèrent remplis l'un pour l'autre de la plus loyale et de la plus complète affection. Leur tendresse pour Blanche formait entre eux un lien que, désormais, rien ne pourrait plus rompre.

Six semaines se sont écoulées depuis les événements que nous venons de raconter. Voici bientôt un mois que Mlle de Quincy a réintégré le domicile paternel. Il est une heure de Taprès-midi. Les maîtres du château des Aiglons sortent de la salle à manger, après un déjeuner qui s'est prolongé un peu plus que de coutume. M. de Feuardent est venu partager leur repas de famille, et comme le cher baron prétend que la table est le seul endroit où Ton ne vieillisse pas, on lui fait la grâce, quand on est là, d'y rester le plus longtemps possible.

Le courrier vient d'arriver. C'est le moment psychologique dans cette vie de château par trop paisible, où les distractions sont d'autant plus recherchées que les événements y sont plus rares. Selon les usages de la maison, on a remis le paquet au marquis. C'est lui qui fait la distribution générale, et qui donne à chacun ce qui lui appartient. Voyant qu'il n'y a aujourd'hui de lettres pour personne, il a rejeté dédaigneusement les journaux sur un guéridon, et, entraînant Norbert vers le billard :

« Hier, tu m'as battu, lui dit-il; viens que je te batte aujourd'hui. Chacun son tour. »

Blanche qui appartient tout entière au cher absent, et qui, depuis son départ, ne vit plus que dans le

monde intérieur de sa pensée et de ses rêves» complètement indifférente à ce qui se passe dans le reste de Tunivers, n'accorde pas la plus légère attention à ces pauvres feuilles qui se donnent tant de peine pour intéresser leurs lecteurs.

Suivie d'un valet de pied qui porte sur un plateau les liqueurs et la boîte à cigares, elle a servi le café à son père et à son ami. Svelte, légère, élancée, avec un reste de maigreur et de pâleur, attestant combien elle a souffert, peu à peu, cependant, loin du couvent maudit, au grand air, au soleil, dans Taisance large qu'elle a tout à coup retrouvée, elle se reprend à la santé et à la vie. Son œil, si longtemps voilé par les larmes, a déjà retrouvé son éclat el sa vivacité. C'est une résurrection.

Il est bien vrai que son père croit de sa dignité de protester par la réserve et la froideur de ses façons avec elle, contre ce qu'il appelle l'esprit de révolte et de désobéissance de la jeunesse d'aujourd'hui. Mais Blanche n'y prend pas garde. Sa pensée se projette vers l'avenir, qui appartient à celui qu'elle aime, et dédaigne le présent où il n'est pas.

Quant au brave Norbert, profitant de la très profonde reconnaissance que son dévouement avait inspirée à sa chère aimée, il cueillait chez elle tout un regain de fraîche tendresse, dont il jouissait avec le bonheur égoïste d'un vieux garçon.

« Ton printemps parfume mon automne! » lui disait-il parfois, en arrêtant sur elle un regard que Blanche aurait voulu trouver dans l'œil de son père.

Ce matin-là, elle lui parut plus charmante encore que de coutume.

« Val dit-il, en lui prenant la tasse des mains, je n'aurais pas été, moi, aussi bête que Jupiter, et si

j'avais eu une Hébé comme toi à mon service, je ne l'aurais jamais échangée contre ce Ganymède qui n'était qu'un gamin.

— Quand donc fmiras-tu de gâter les femmes avec tes flatteries? lui cria le marquis; en vérité, lu te crois toujours jeune I Laisse Hébé et Ganymède où ils sont, et viens jouer!

— Bonne chance, mon amil » lui dit en manière d'adieu Mlle de Quincy, qui alla rejoindre sa tante.

L'aimable Béatrix, qui apportait jusque dans la solitude des Aiglons sa curiosité passionnée des choses de la vie mondaine, ne lisait guère dans les gazettes que les échos du high-life, les taits divers relatifs à l'aristocratie, le compte rendu des grands bals des deux faubourgs, et la chronique des. fêtes où figuraient la fleur des pois des cracks, et la crème et le gratin dessalons. M. de Feuardent prétendait qu'elle avait mis un ruban noir à son bonnet le jour de la mort de la Gazette -Rose,

Au moment où sa nièce revint près d'elle, Béatrix était complètement absorbée par l'article intitulé La vie en plein air^ d'une feuille très répandue et non moins bien informée. Tout à coup, elle changea de couleur, étouffa un petit cri, que lui arrachait sans doute une émotion soudaine, et, appelant sa nièce :

« Lis cela, mais tout bas ! » lui dit-elle en mettant le doigt sur le passage qu'elle lui signalait :

« Un des membres les plus brillants de notre aristocratie méridionale, propriétaire du magnifique domaine de Francastel, une des plus belles et des plus pittoresques résidences de la région pyrénéenne, possesseur d'un grand nom et d'une grande fortune, après avoir mené jusqu'ici l'existence agréable et facile des gens du monde, qui n'ont eu que la peine de naître

pour avoir le plaisir de vivre, M. le comte Jacques de Caussade entend désormais donner un utile emploi à sa fortune, et un noble but à son activité. Nous apprenons, en effet, qu'il vient de se rendre acquéreur d'un yacht de premier ordre, la Mahola^ commandé tout récemment au plus habile constructeur de la Ciotat par don Ramon-Hernandez, un Chilien vingt fois millionnaire, mort avant d'en avoir pris livraison. La Mahola^ en changeant de maître, va aussi changer de nom. C'est sur la Blanche-Nef que le comte de Caussade va hisser son pavillon, hdi. Blanche-Nef^ pour son début, va faire le tour du monde. Son premier voyage doit durer de deux à trois ans. Notre correspondant de Marseille nous écrit qu'elle a pris la mer hier matin, par un temps splendide. Nos vœux l'accompagnent. M. de Caussade, qui a le bonheur de ne pas se préoccuper de la question d'argent, a recruté son équipage parmi les marins les plus habiles et les plus intrépides de nos ports du Midi. Il a mis tout d'abord le cap sur Suez dont il va traverser le canal. Puis, après avoir visité la vieille Egypte, l'Inde, la Chine et le Japon, et les deux Amériques, il rentrera à son port d'attache par le détroit de Gibraltar, riche d'observations et peut-être de découvertes. 11 est permis de tout attendre et de tout espérer d'un homme comme M. de Caussade. Nous saluons son départ avec sympathie. Nous saluerons son retour avec enthousiasme. »

Blanche lut cet article deux fois, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, puis rendant le journal à sa tante :

« Garde-le précieusement, lui dit-elle ; ce sera ma lecture des jours tristes... et je sens que j'en aurai beaucoup. Pauvre ami! continua-t-elle, plus de deux

ans d'absence, d'exil, de fuite à travers le monde... et tout cela pour moi!... Je sens que je ne pourrai jamais l'aimer assez. — Vois-tu, petite tante, il me rendra insolvable, et, malgré ma bonae volonté, je ne pourrai jamais lui payer tout ce que je lui dois.

— Tête folle I regarde ton miroir, et s'il n'est pas menteur, il te dira qu'une fille comme toi ne fait jamais faillite... que lorsqu'elle le veut.

— C'est gentil, n'est-ce pas, d'avoir donné mon nom à son bateau?.. Seulement cela me fait peur! Est-ce qu'il n'y a pas eu dans l'histoire une Blanche- Nef qui a sombré dans un naufrage?

— Il y a si longtemps !

— Le temps ne fait rien! si j'allais lui porter malheur.

— Rassure-toi, ma chérie ! nous ne portons malheur à ceux qui nous aiment qu'en ne les aimant pas I

— Qu'est-ce que Blanchette lit donc là avec tant d'attention? fît M. de Feuardent en se rapprochant des deux femmes. Est-ce que, par hasard, mademoiselle va devenir une femme politique?

— Non ! dit Béatrix, en mettant un doigt sur ses lèvres, et en baissant la voix. En ce moment, nous nous occupons exclusivement de navigation.

— Ce devait être I répliqua Norbert avec un bon sourire : où est le cœur, là aussi est la pensée!

— Est-ce que vous avez une mappemonde, mon ami ? demanda Blanche en lui mettant une main sur l'épaule, avec un geste d'une douceur caressante.

— Ma foi, non ! qu'est-ce que j'en pourrais bien faire? pour moi le monde commence à la Maison- Rouge et finit au château des Aiglons; et je n'ai pas besoin de cartes pour trouver le chemin qui va de chez moi chez toi...

— Ni moi non plus ! mais cela n'empêche pas que je voudrais bien avoir une mappemonde; donnezm'en une pour ma fêtel oh! toute petite si vous voulez... et je vous aimerai bien!

— Eh! non, petit masque, ce n est pas moi que tu aimeras... ce sera lui! »

Et, en manière de réflexion, qu'il garda pour son compte, M. de Feuardent ajouta :

« Sont-ils assez heureux, ces jeunes! Il n'y en a que pour eux ! »

Pour Mlle de Quincy, la vie aux Aiglons reprit bientôt une grande apparence de calme. L'âme de la jeune fille était remplie de brôlants souvenirs, et aussi de souriantes espérances. Sa rentrée au château avait été pour elle une source de profonde émotion. Le marquis, en autorisant son retour, après le départ de M. de Caussade, crut avoir atteint les dernières limites de l'indulgence, et ne pensa point que sa dignité lui permît d'aller la chercher au couvent. Il prétexta des affaires urgentes l'appelant à Paris, et il confia à son ami M. de Feuardent, et à sa sœur Béatrix, le soin d'aller délivrer la prisonnière.

Quand ces deux braves cœurs, qui ne savaient qu'aimer, mais qui aimaient bien — se présentèrent au couvent de Notre-Dame des Abîmes, avec une lettre du marquis, les autorisant à reprendre la prisonnière, ils la firent appeler au parloir, pour lui annoncer la bonne nouvelle. Blanche, qui ne recevait jamais d'autres visites que celles de son père, et pour qui ces visites étaient toujours fécondes en émotions pénibles, se dirigea vers ce parloir comme un accusé se rendrait à la chambre de torture, l'œil sombre, la tête basse, languissante et accablée.

Norbert et Béatrix qui, pour la revoir plus tôt.

s'étaient approchés de la fenêtre et en avaient soulevé le rideau, pendant qu'elle traversait la cour, ne purent se défendre d'un sentiment de pitié pour elle et d'indignation contre son père.

« Comme elle est amaigrie et pâlie ! dit Béatrix; si ce n'est pas une pitié de la voir ainsi !

— Vous avez raison ! murmura Norbert ; il y a des hommes qui sont bien cruels, et, pourtant, il faut vivre avec eux ! »

Blanche entra, reconnut sa tante et son ami, et l'émotion qu'elle en ressentit fut si vive qu'elle faillit se trouver mal. Elle s'arrêta, comme si ses jambes fléchissant sous elle lui eussent refusé leurs services. Mais Béatrix s'élança vers elle, la saisit dans ses bras, et l'appuya sur son cœur, où elle la retint longtemps pressée.

Incapable de trouver des paroles pour exprimer ce qu'elle ressentait. Blanche laissait couler ses larmes, qui tombaient toutes chaudes sur le cou et dans la poitrine de la bonne et compatissante créature.

« Et moi, je n'aurai donc rienlfit M. de Feuardent, qui ne voulait point qu'on l'oubliât.

— Prenez, gourmand, fit Blanche, qui lui tendit son front tout en lui souriant à travers ses larmes.

— N'est-ce pas que c'est bon de se revoir? dit-il, en la faisant asseoir entre Béatrix et lui.

— Il n'y a que cela de bon I répondit-elle en leur tendant la main à tous deux. Je suis donc libre, ajouta- t-elle, puisque vous voici près de moi... mais comment cela s'est-il fait? Mon père est donc bien changé ? » continua-t-elle en s'adressant plus directement à sa tante.

Au lieu de répondre, Béatrix regarda Norbert.

« Ce n'est pas à lui que tu dois ta liberté ! reprit celui-ci.

— A qui donc ?

— A celui à qui tu devras plus tard ton bonheur!

— A M. de Caussade ?

— A lui-même !

— Eh I comment cela? en vérité je ne comprends pas!

— Eh bien I il a payé ta liberté de son exil I

— De son exil, à lui... que voulez-vous dire?

— Écoute-moi ! sachant que tu n'avais pas voulu promettre à ton père de renoncer à lui, et que celui-ci te retenait au couvent pour éviter une nouvelle rencontre entre vous deux, il a eu le courage de quitter la France, en faisant le serment de n'y rentrer qu'à ta majorité. Tu ne pouvais être libre qu'à cette condition : il l'a acceptée sans hésitation.

— Oh 1 le noble ami, oh I le cher grand cœur I fit Blanche, incapable de retenir ses larmes... Pourquoi faut-il que l'on coûte parfois si cher à ceux dont on est aimé I

— Parce que ce sont les seuls qui consentent à payer pour nous! » dit M. de Feuardent, avec un mouvement d'épaules expressif.

Les adieux de Mlle de Quincy au couvent de Notre- Dame des Abîmes ne furent ni longs ni émus, et, une heure plus tard, les trois amis se trouvaient seuls dans un coupé de chemin de fer que Norbert avait retenu d'avance.

Blanche, avide de détails, se fit raconter par le menu, en femme qui veut tout savoir, le voyage de M. de Feuardent à Francastel. Celui-ci, qui ne demandait qu'à mettre en lumière le mérite des autres, et certain d'ailleurs que louer un homme devant la

femme qui l'aime c'est encore le meilleur moyen de lui plaire, fit ressortir, avec cette irrésistible éloquence qui vient du cœur, tout ce qu'il y avait de grand et de généreux dans les procédés de M. de Gaussade, qui avait renoncé à toutes les joies de l'existence, à sa terre, à son foyer, à sa patrie, pour mieux prouver à la femme qu'il adorait qu'il n'y avait point de sacrifice dont son amour ne fût capable.

« Je suis reconnaissante et touchée cent fois plus que je ne saurais le dire, répliqua Mlle de Quincy, et je sens bien que je n'aurai pas trop de toute ma vie pour le remercier.

— Mets-y le temps, dit le baron ; il n'est pas pressé, et si grands que soient en ce moment ses ennuis, je te jure que je n'ai pas envie de le plaindre I

— Vous avez peut-être tort! mais dites-moi, mon ami, est-ce que je resterai tout ce temps-là sans avoir de ses nouvelles?

— Des nouvelles directes? oui sans doute. Mon Dieu ! je comprends bien que tout cela t'attriste fort I Mais que veux-tu, ma pauvre enfant, si M. de Gaussade consent à quitter la France pour que ton père soit bien assuré de l'impossibilité où vous serez de communiquer ensemble, vous n'avez plus le droit de vous écrire, et je sais ton ami trop honnête homme pour chercher à éluder par un subterfuge la parole loyalement donnée.

— Mais il pourrait bien vous écrire à vous, mon ami 1...

— Il le pourrait d'autant plus, n'est-il pas vrai, qu'il saurait bien que tu lirais ses lettres par-dessas mon épaule I

— Et où serait le mal ?

— G'est là un cas de conscience que sa délicatesse

seule peut trancher. Mais laisse-moi te dire que ses scrupules Thoiiorent, et que tu dois avoir pour lui d'autant plus d'estime et d'affection qu'il se montre plus galant homme. Lui seul, en pareil cas, peut être juge de ce qu'il doit faire, et je puis Rassurer que son plus grand désir est de concilier son honneur et son amour. »

Et comme Blanche, en entendant ces mots, eut le hochement de tête d'une femme qui ne se sent pas convaincue :

« Si tu ne reçois pas beaucoup de lettres de lui, tu pourras, du moins en lire une ! » lui dit le baron, en lui présentant celle que M. de Caussade lui avait remise à Francastel, après l'avoir écrite devant lui.

Blanche la dévora ; puis, après l'avoir relue une seconde fois plus lentement, instruite par les sévérités d'une première expérience :

« J'aurais bien envie de la garder, dit-elle, en la rendant à Norbert; mais cela pourrait me coûter trop cher. Gardez-la, et quand vous me verrez bien malheureuse, vous me permettrez de la relire. »

Le retour de Blanche au château, où son père ne se trouvait point en ce moment, fut pour tout le monde une véritable fête. Mlle de Quincy était de celles que l'on adore — et on l'adorait. Personne n'avait connu la cause vraie de son départ. On l'avait seulement soupçonnée, et le côté vague et mystérieux de son aventure lui avait donné je ne sais quelle apparence d'héroïne de roman, malheureuse et persécutée, qui la rendait plus touchante aux yeux de tous. Elle aurait pu se dire avec la jeune captive du poète :

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux.

Gomme toutes les natures innocentes et jeunes,

3i8 TRAGIQUES AMOURS.

malgré la mélancolie qui était maintenant le fond même de son âme, elle pensait à mille choses avec un plaisir d'enfant. Elle était heureuse de revoir ses chiens, qui la reconnaissaient, ses chevaux, qui hennissaient de joie à son approche, et ses oiseaux qui l'avaient oubliée.

Cette bonne disposition morale avait sur sa santé une influence heureuse. Elle se reprenait à la vie avec une sorte d'ardeur, et se remettait à vue d'oeil. Nature délicate et sensible, pour laquelle la bienveillance des autres était un besoin, elle ne pouvait s'épanouir que dans une atmosphère sympathique et amie. Ses gracieux contours perdaient peu à peu leurs maigreurs adolescentes; le sang plus généreux revenait à son visage, et Ton eût pu, comme autrefois, cueillir des roses sur ses joues. La belle chevelure de la jeunesse intacte étalait fièrement sur sa tète son luxe et son opulence, et le peigne d'écaillé rouge, qui la mordait à belles dents, ne parvenait pas toujours à retenir tout entière sa masse lourde d'or soyeux. Il en échappait toujours quelques mèches folles, qui se tordaient en frisons légers ou sur sa nuque mignonne ou sur son front charmant.

« Elle est jolie à faire damner un saint I disait parfois le baron à l'aimable tante Béatrix, en la voyant marcher devant lui, dans son élégance et dans sa grâce.

— Et vous n'êtes pas un saint, convenez-en, mon pauvre ami I

— Oh I j'en conviens très volontiers, chère et bien excellente amie. Aussi... mais, par malheur I la place est prise... »

La présence du marquis, quand il rentra a château, ne fut un bonheur pour personne. Il ramenait avec lui la contrainte et la gêne. Le nom de M. de Gaussade n'était jamais prononcé, et Ton ne fit point la plus légère allusion au passé. Mais ces réticences et ces réserves étaient de mauvaises conditions de vie intime. If intimité veut la confiance et l'abandon. La gaîté de Blanche s'éteignit, la spontanéité de sa vive nature se trouva paralysée tout à coup, et cette expansion de tout son être, si bien faite pour réjouir ceux qui l'aimaient, fut bientôt remplacée par une contrainte de tous les instants. La seule présence de Feuardent était capable de lui apporter quelque distraction; avec lui, du moins, elle pouvait parler du cher absent, et elle se flattait toujours du secret espoir qu'un jour ou l'autre elle aurait, par lui, Je ses nouvelles. Un matin qu'il la trouva seule :

« Sèche tes larmes, lui dit-il. Il se porte bien et il pense à toi.

— Ah! s'écria-t-elle, toute pâle et le cœur lui battant haut dans la gorge, vous avez une lettre? donnezla bien vite.

— Non ! je n'ai pas de lettre ; seulement une dépêche, elle est datée d'Aden, à l'autre extrémité du canal de Suez. Il part aujourd'hui même pour Ceylan,

OÙ il va passer quelque temps, et qu'il ne voudrait point quitter sans emporter les lignes de toi, que je lui ai promises. Si c'est une faute, qu'elle retombe sur ma têtel j'en aurai le remords et j'en porterai le châtiment.

— Ah! j'en prends la moitié pour moil dit Blanche avec un éclair dans les yeux. Mais je vous quitte, n'estce pas, pour écrire ma lettre que je vous apporterai tout à l'heure.

— Non! calme-toi tout d'abord, et tu l'écriras ce soir, à tête reposée. Il suffira que tu me la donnes demain. J'irai la porter moi-même au bureau de poste. Il ne faut pas que le facteur voie ce nom et cette adresse, qui pourraient exciter maintenant des curiosités malsaines!

— Que c'est donc bon un ami qui pense à tout! » répondit Blanche, avec un regard et un sourire qui remerciaient mieux que des paroles.

Le bonheur qu'elle éprouvait à la seule pensée de pouvoir envoyer quelques lignes à son ami, et de se retrouver ainsi, ne fût-ce qu'un moment, en communication directe avec lui, ramenèrent bientôt chez elle une animation joyeuse, qui se traduisit aussitôt par un besoin d'action et une vivacité de parole, qui ne devaient pas laisser à un observateur intelligent le moindre doute sur ce qui se passait en elle.

« Prends donc garde, ma chérie, lui ditM.de Feuardent d'un ton de reproche amical, tu mets ton âme dans tes yeux, et il suffit de te regarder pour la voir. »

L'avertissement était bon. 11 n'avait que le tort d'arriver trop tard. Le marquis avait déjà noté le changement survenu chez sa fille, et il en avait tiré la conclusion naturelle.

« Je ne sais pas, se dit-il à part lui, ce qui se passe dans la folle tête de cette créature ensorcelée, mais Norbert a dû lui apporter quelque nouvelle. Quand on a trahi une fois, il n'y a plus de raison pour qu'on ne trahisse pas toujours. Enfin, il est parti, lui, et je surveille les autres. »

Mais la finesse d'une femme finit toujours par déjouer la police la mieux faite, et le marquis ne s'aperçut point, le lendemain, à l'heure du déjeuner, que sa fille faisait passer de ses mains dans celles de M. de Feuardent une lettre qu'elle avait écrite pendant la nuit, à M. de Caussade.

Cette lettre ne renfermait d'ailleurs que quelques lignes :

(( Mon ami,

« Je sais ce que je vous coûte; je sais ce que je vous dois ; je sais aussi ce que vous valez! Le présent est cruel pour nous deux; j'espère que l'avenir sera meilleur. Je voudrais vous le faire assez beau pour qu'il vous permît d'oublier le passé. Je ne puis pas même vous écrire, et je sens que mon silence rend plus affreux encore le supplice d'une absence que rien ne vient consoler. Mais croyez-le, ma pensée est toujours avec vous. Vous savez que je vous aime. Sachez aussi que je n'aimerai jamais que vous. Que rien n'ébranle donc votre foi I II n'y a de place que pour vous dans mon cœur. Si je ne puis être à vous dans ce monde, je vous attendrai dans l'autre. C'est vous dire, n'estce pas, que je suis pour toujours

« Votre Blanche I »

L'animation que cet incident avait donnée à la vie de Mlle de Quincy ne dura que quelques jours, et

elle tomba bientôt dans Ténervement et la langueur qui naissent presque toujours des trop grands loisirs d'une vie inoccupée. Elle était bien la femme d'une seule pensée, comme d'un seul amour, et cette pensée finissait par prendre chez elle un caractère d'obsession véritable. Elle Tétudiait sous tous ses aspects, l'examinait sous toutes ses faces, et reprenait le lendemain, avec des variations nouvelles, le thème déjà brodé la veille. Il est peu d'organisations qui puissent supporter longtemps de pareilles conditions d'existence. Blanche passait avec une mobilité dangereuse, de l'espérance à la crainte, de la tristesse à la joie, s'usant, en quelque sorte, à tourner ainsi sur ellemême. Fidèle à la parole donnée, M. de Gaussade n'écrivait point. C'était un martyr de l'honneur, pour qui toute promesse était sacrée, fût-elle faite à un ennemi. Mlle de Quincy ne le jugeait point : elle se contentait de souifrir; mais elle souffrait sans se plaindre. Béatrix voyait tout cela; mais, ne pouvant rien faire, elle ne parlait pas davantage. Quant à M. de Feuardent, qui se révoltait à la seule idée que sa chère idole pût être malheureuse, il avait parfois des accès de colère naïve contre M. de Gaussade. Il le trouvait par trop honnête pour un amoureux. Il se disait que lorsque l'on veut la fin, il faut aussi vouloir . les moyens, et que, du moment où l'on a le mariage en perspective, comme dernier chapitre d'une histoire ou d'un roman d'amour, on a le droit de se montrer un peu moins scrupuleux.

« Gomme je lui dirais bien tout cela si je le tenais ! » ajoutait Norbert en manière de conclusion.

Jacques, cependant, poursuivait son voyage à travers les mers de FExtrême-Orient, s'efforçant de tuer le temps qui le lui rendait bien ; insensible aux beautés nouvelles qu'un panorama incessamment divers faisait passer continuellement sous ses yeux, et prouvant, une fois de plus, qu'il est plus facile de changer de ciel que de changer d'âme. Les merveilleux spectacles qu'il lui était donné de contempler chaque jour n'avaient point le pouvoir de détourner sa pensée du seul bien qui eût maintenant quelque prix pour lui, et qu'il avait laissé là-bas, dans cette France maintenant si lointaine. Comme, à tous ces monuments superbes, qui dressaient devant lui leurs coupoles et leurs minarets, il eût préféré les ruines de cette Maison-Rouge^ au seuil de laquelle lui était un jour apparue, vision céleste d'un monde meilleur, la charmante silhouette d'une adorable jeune fille.

S'il eût été dans une autre disposition d'esprit, le comte de Caussade aurait trouvé dans ce voyage une source de plaisirs véritablement inépuisable. Savez- vous rien de plus charmant que cette vie .à bord, dans un yacht à soi, dont on est le seul maître après Dieu, comme dit si bien le peuple croyant des matelots, avec le ciel blçu là-haut pour plafond. Quelle jouissance, dans cet épanouissement de sa

force, et dans ce rayonnement de sa liberté I On part quand on veut, on s'arrête où Ton veut ! On est le rival de ces anciens rois de la mer, qui avaient Timmensité pour domaine . On ouvre sa poitrine aux vents du large, et l'on s'endort sous le regard ami des étoiles. Mais que pouvait donc bien faire toute cette poésie des choses, à celui dont la pensée fidèle retournait toujours en arrière, vers Taimée^ vers la seule, vers la même toujours.

Il n'en continuait pas moins, sans en dévier jamais, la route que, du bout de son compas, il avait tracée à la Blanche-Nef, et qui, après des escales réglées d'avance, devait le ramener en France, à l'époque même où la majorité de Mlle de Quincy donnerait à son retour un intérêt tout particulier.

Blanche, cependant, trop exclusive dans les sentiments qui l'absorbaient, ne voyait plus au monde que deux choses, et deux choses qui la navraient et la désolaient également : l'absence et le silence de son ami. L'ignorance absolue où elle était de tout ce qui le concernait devenait pour elle, avec le temps, un supplice intolérable qui finissait par avoir sur sa santé même l'influence la plus fâcheuse. Elle retomba bientôt dans cet état de langueur et de dépérissement, qui avait si fort effrayé Béatrix et Norbert, lorsqu'ils l'avaient retrouvée au couvent de Notre-Dame des Abîmes. Quant au marquis, ne voyant là qu'une sorte de punition de la désobéissance de sa fille, il ne s'affligeait point outre mesure de ce qu'il appelait une mélancolie d'un jour.

« Tu n'es vraiment pas raisonnable de te tourmenter ainsi, lui disait parfois Béatrix en l'embrassant. Tout passe dans cette vie. Les plus longues absences ont un terme ; ceux qui s'en vont le plus loin finis-

sent toujours par revenir. M. de Caussade est maintenant aux trois quarts de son voyage. — Tu comptais autrefois par années ; tu compteras bientôt par mois ; puis par semaines... et tu n'es pas encore contente! Ahl ma pauvre chérie, console-toi, en pensant qu'il y en a beaucoup qui voudraient bien être à ta place I »

Le bon cœur de Norbert ne prenait pas moins de souci du chagrin de Taimable créature.

« Que ne puis-je aller le chercher! lui disait-il parfois; mais je ne sais pas même où il est I La mer est grande et la barque est petite!

— Vous avez raison, mon ami, et je ne demande rien! » répondait Blanche en baissant la tête.

Sa tristesse n'en allait pas moins croissant toujours! elle en arrivait à compromettre sa santé.

« On ne meurt pas de chagrin ! a dit un sceptique avec plus de malice que de vérité, à moins qu'il ne se complique d'une fluxion de poitrine ou d'une maladie de foie. »

Il n'en est pas moins exact qu'il existe un si parfait accord entre notre âme et les organes qui la desservent, que l'une ne saurait souffrir sans que les autres ne souffrent avec elle. Ce qui se passait en ce moment chez Mlle de Quincy ne le prouvait que trop clairement. Consumée par un mal secret, elle semblait dépérir de jour en jour.

« Je crois que je m'en vais, disait-elle parfois à sa tante, et ce qui m'arrive est vraiment bien étrange. Je ne souffre guère, et je m'affaiblis d'heure en heure. Je ne m'apercevrai pas que je meurs, et il pourra bien se faire qu'un de ces matins j'aie cessé de vivre.

— Est-ce bien à moi que tu oses parler ainsi? répliquait Béatrix. Mais que veux-tu que je devienne si tu t'en vas? Si tu n'as pas le courage de te défendre

contre le désespoir qui te mine, tu nous auras tuées toutes deux du même coup... est-ce là ce que tu veux?

— Oh non 1 tante chérie, cent fois non I Tu sais bien que je ferais tout au monde pour t'éviter un chagrin. Si je n'y réussis pas mieux, il faudra me pardonner, car ce ne sera pas ma faute. On ne fait pas tout ce que l'on veut dans cette vie !

— Qui le sait mieux que moi? répondit Béatrix, en attachant sur sa nièce un regard doux et profond.

M. de Feuardent, toujours à la recherche de ce qui pouvait mettre un intérêt, une distraction, une animation dans la vie trop monotone et trop inoccupée de sa jeune amie, l'avait abonnée à un journal qui eut tout de suite un véritable attrait pour elle.

Le Yacht est, en quelque sorte, le moniteur officiel de la navigation de plaisance dans tous les pays du monde. Grâce à un système de correspondance universelle, très savamment organisé, il tient ses lecteurs au courant des mouvements de tous les pavillons qui ne relèvent d'aucun gouvernement, et qui n'attendent, pour flotter au vent, la permission d'aucun ministre.

C'était avec une fiévreuse impatience que Blanche guettait chaque semaine l'arrivée de son journal; c'était avec un intérêt passionné qu'elle en parcourait les colonnes. Elle y avait trouvé plus d'une fois de précieux renseignements. Ce n'était plus que par lui qu'elle avait, de temps en temps, des nouvelles du cher absent. A diverses reprises il avait signalé les départs et les arrivées de la Blanche-Nef sur divers points de son parcours.

« Je sais qu'il vit, se disait-elle alors ; cela seul est déjà une consolation ; mais pourtant, ne savoir que cela, ce n'est vraiment pas assez 1 »

Il arriva qu'une semaine le Yacht fut en retard d'un jour. C'était la première fois qu'il se rendait coupable d'une aussi flagrante inexactitude. Malgré elle, Blanche en fut troublée, et un pressentiment secret Tagita. Aussi, quand le facteur l'apporta le lendemain, elle s'en empara avec une sorte d'impatience nerveuse et l'emporta au fond du parc, pour le lire à son aise, dans une grotte de rocaille qui était pour elle une retraite favorite, où personne n'était jamais venu troubler sa solitude et son recueillement.

Quand^ une heure plus tard, Béatrix, inquiète de ne la point voir revenir, après l'avoir demandée en vain aux domestiques de la maison et aux échos d'alentour, eut l'idée de venir la chercher jusque-là, elle la trouva évanouie, renversée au pied du banc qui occupait le fond de la grotte, le front ouvert par une légère fente qu'indiquait un mince filet de sang rouge, allant se perdre à la racine des cheveux dolît la soie blonde se teignait çà et là de quelques gouttes vermeilles. Le journal gisait à ses pieds, tout ouvert.

« Ah ! la malheureuse ! que lui est-il arrivé ! »

Telle fut l'exclamation qui s'échappa de la gorge serrée par l'angoisse de la pauvre tante Béatrix. Elle s'était jetée sur sa nièce, l'avait relevée avec des précautions infinies, et lui prodiguait, avec les noms les plus tendres et les caresses les plus douces, les soins les plus empressés. Mais tout avait été inutile jusquelà, et rien ne semblait devoir rappeler à elle-même Blanche insensible et muette.

Béatrix commençait à craindre la plus terrible des catastrophes, quand la jeune fille donna enfin les premiers signes d'une sensibilité renaissante. Ce fut tout d'abord un léger battement des cils palpitant sur la joue ; puis deux lèvres pâles qui s'entr'ouvrirent, lais-

sant passer un souffle court, oppressa, inégal, mais qui indiquait du moins le retour à la vie. Enfin, la paupière soulevée laissa voir Thumide éclat du regard, cherchant de nouveau la lumière.

Silencieuse, haletante, frappant de petits coups dans les mains moites qu'elle tenait entre les siennes, Béatrix demeurait immobile aux pieds de sa nièce, épiant évidemment tous ces symptômes.

Tout à coup Blanche la reconnut, se dressa sur son séant, porta à son front une main égarée, agitée de tremblements convulsifs, puis, se jetant violemment sur la poitrine de Béatrix avec un cri et des torrents de larmes :

« Il est mort I il est mort ! »

Ce fut tout. L'étreinte de ses bras se dénoua, et ils retombèrent inertes le long de son corps. L'œil hagard prit une fixité effrayante, cherchant au loin dans l'espace quelque chose ou quelqu'un que personne ne voyait.

« Allons, mon enfant I Allons, ma chérie ! reviens à toi, je t'en prie... tu me fais peur, tu sais! répétait Béatrix avec une sorte d'inconscience. Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, tout ce que tu me dis là ? Tu as fait un mauvais rêve, voilà toutl Maintenant, réveille-toi et parle-moi avec confiance... comme autrefois, dismoi tout I »

Blanche se redressa, et, rigide et pâle comme une morte, d'une voix qui semblait venir de l'autre côté de la tombe :

« LisI » dit-elle, en montrant du doigt le journal tout ouvert sur le sol à ses pied^.

Béatrix prit la feuille tombée, et, à la place froissée par la main de la jeune fille, au moment où elle s'était évanouie, elle put lire :

« Il nous arrive de la Pointe-à-Pitre une dépêche lamentable. Un cyclone terrible a ravagé lundi et mardi ces reines charmantes de l'Océan qui s'appellent les Antilles. Ce redoutable fléau, dont nos plus belles colonies sont souvent les victimes, n'a pas seulement détruit nos plantations, anéanti nos récoltes, renversé nos maisons, et semé sur son passage la désolation et la mort. Les sinistres en mer, dont il a été la cause, sont plus déplorables encore. On ne connaît pas — peut-être ne connaîtra-t-on jamais — le nombre des navires perdus corps et biens dans cette tourmente. Parmi ceux que Ton ne reverra plus, et dont la liste serait malheureusement trop longue, on cite en première ligne l'équipage tout entier de la, Blanche- Nef ^ ce joli yacht qui avait fait l'admiration de tous les amateurs de notre ville, et dont le maître, M. le comte de Caussade, jeune, riche et plein d'avenir, passait pour le représentant le plus parfait de l'élégance, de la courtoisie et de la bonne grâce françaises.

« Une circonstance particulière est bien faite pour redoubler encore les regrets de tous. La Blanche-Nef se préparait à rentrer en France après le plus magnifique voyage d'exploration qu'ait jamais accompli un simple particulier. Les Antilles devaient être une de ses dernières stations océaniennes. La veille du jour où il allait quitter notre port, M. de Caussade nous disait à nous-même que des motifs puissants et sacrés le rappelaient en France, et qu'il y retournait directement. Et c'est le moment que la destinée cruelle a choisi pour le frapper, en pleine vie, en pleine jeunesse, au milieu de ses plus souriantes espérances. Nous manquons encore, ou, pour mieux dire, tout le monde manque de détails précis. Tout ce que l'on sait

c'est que la trombe marine s'est formée à quatre lieues environ de nos côtes, et par un temps magnifique qui ne permettait pas de la prévoir. Elle a, du même coup, en même temps que la Blanche-Nef^ assailli cinq ou six embarcations de plaisance, qui venaient de quitter notre port : V Albatros^ portant les couleurs d'un gentilhomme breton, M. le comte de Kerven; la Gavio^a, au fils du duc de Sierra-Neveda ; VÉrin^ à lord Killarney; Vera^ au prince Labanoff; Ischl^ au baron d'Avensleben, et YEros^ au baron Arthur de Rothschild.

« Après un magnifique départ, ces yachts, qui naviguaient de conserve avant de prendre chacun sa direction particulière, ont été surpris par la tempête qui a fondu sur eux, en les enveloppant, comme dans un filet. Us ont dû sombrer misérablement. Le cyclone était, paraît-il, d une puissance irrésistible.

« Seul ri?ros a pu rentrer au port grâce à sa construction supérieure, à la vaillance et à l'habileté de son équipage, grâce aussi à cette circonstance qu'étant parti un peu après les autres, il a été moins engagé qu'eux dans l'eiTroyable tourbillon. Les matelots de VÉros assurent que la Blanche-Nef^ au lieu de fuir devant la tempête, comme les autres yachts ses compagnons de danger ont songé à le faire, inutilement d'ailleurs, a piqué droit au monstre avec une témérité folle, et pénétré au milieu du cyclone, comme pour y chercher un héroïque trépas. La mer n'estelle point le plus beau tombeau du marin 1 »

Lorsque Béatrix eut terminé la lecture de ce lugubre fait-divers elle embrassa la jeune fille, longuement, silencieusement.

« Tu vois bien que tout est fini I » dit Blanche avec Un sanglot.

Béatrix était si convaincue que sa nièce avait raison qu'elle n'essaya même pas de lui offrir d'inutiles et vaines consolations. Elle sentait bien que ce qu'elle avait de mieux à faire- c'était de pleurer avec elle. Dans ces grandes douleurs, qui brisent tout une existence, les larmes seules nous apportent quelque soulagement. Elles coulent de nos yeux comnje le sang de nos blessures.

Il y avait', du reste, chez Blanche de Quincy, malgré l'exaltation ordinaire de son âme, une vue des choses si nette, si claire et sr précise que ceux qui la connaissaient un peu savaient bien qu'elle n'était pas femme à se payer de mots. Sortie maintenant du premier paroxysme de son désespoir, elle appréciait froidement la situation et la jugeait désespérée. Elle entra donc bientôt dans cette seconde période de la souffrance où la douleur devient calme à force d'être profonde. Béatrix, qui connaissait les sentiments religieux dont cette belle âme pure était remplie, essaya de faire vibrer en elle cette corde intime qui rend parfois des sons d'une si pénétrante douceur qu'ils endorment nos souffrances, au moins pour un moment.

« liC malheur, lui dit-elle, est le lot de toute créature humaine. Il faut nous résigner à la volonté de Dieu, et bénir sa main, alors même qtfelle nous frappe.

— Je ne la maudis pas, répondit Blanche; mais aujourd'hui c'est tout ce que je puis faire, Ne me demande pas davantage ! Ah I elle me frappe durement, cette main divine I C'est pourquoi, ajouta la fille du marquis avec une âpre ironie, je serais tentée de l'appeler une main paternelle. Le coup a été rude, et j'ai cru qu'il m'avait tuée... Je vois bien mainte-

nant que Ton ne meurt pas de douleur... puisque je visl »

Tout cela fut dit d'une façon étrange, comme si Mlle de Quincy eut parlé d'une autre et non pas d'elle-même. Cette froideur surprit Béatrix et en même temps relBFraya. Elle eut mieux aimé des transports et des cris. Blanche, avec sa finesse de femme, comprit ce qui se passait en elle, et lui serrant la main :

« Je vois bien que je t'étonne, lui dit-elle avec douceur. C'est que tu ne me connais pas encore tout à fait, ma bonne petite tante! Je souffre beaucoup, je le reconnais... mais, quoique je sois encore bien jeune, quelque chose me dit que je n'aurai pas longtemps à souffrir. Vois-tu bien ! celui qui est parti emporte ma vie avec lui. »

Et comme Béatrix lui jeta un regard effaré, plein de questions muettes, mais profondément anxieuses :

« Oh 1 non I ne crains rien I cela, jamais ! Je ne le voudrais pas... à cause de toi... et parce que ce serait un crime I A. quoi bon, d'ailleurs ! Est-ce que l'on ne meurt pas bien toute seule?... Tu me parlais tout à l'heure de la bonté de Dieu ! Sais-tu comment elle se manifeste surtout?

— Non ! je ne sais pas I répondit la vieille fille avec une certaine naïveté.

— Eh bien 1 c'est en abrégeant les épreuves que sa sévérité nous impose... et je crois que c'est une grâce qu'il me fera bientôt.

— Que veux-tu dire? murmura Béatrix, qui lui prit les deux mains, l'attira jusqu'à elle avec une certaine violence, et plongea dans ses yeux, comme si elle voulait aller jusqu'au fond de son âme.

— Je veux dire... Oh I ne t'afflige pas, mais, si tu m'aimes véritablement, réjouis-toi plutôt 1 Je veux dire

que je me sens atteinte aux sources mêmes de la vie, et que j'aurai bientôt terminé mon pèlerinage sur cette terre, où je n'ai fait que pleurer I

— Ah ! cruelle enfant ! peux-tu bien parler ainsi à celle qui te chérit, à celle qui a failli mourir d'une simple séparation, et que ta mort tuerait I

— Il ne faut pas aimer tant que cela ; tu vois bien le mal que cela fait ! » reprit Blanche avec un pâle sourire d'ange malheureux.

Elles restèrent ainsi quelques instants l'une près de l'autre sans parler, la main dans la main. Malgré son énergie et son courage. Blanche se sentait maintenant en proie à une sorte d'abattement moral et de prostration physique, qui devaient, en se prolongeant, arriver à cet anéantissement de sa personnalité, au fond duquel les misérables humains trouvent enfin le repos avec l'oubli.

Cependant les soins de Béatrix, aussi intelligents qu'ils étaient dévoués, luttèrent, non sans succès, contre ce premier accès de désespoir, et lorsqu'il fallut, un peu avant l'heure du dîner, rentrer au château. Blanche était redevenue assez maîtresse d'elle-même ; ses larmes étaient séchées et seule la pâleur de son visage laissait soupçonner les émotions terribles qui venaient de bouleverser son âme.

« Allons-nous montrer ce journal à ton père ? lui demanda Béatrix.

— Non! car je ne pourrais pas lui pardonner sa joie.

— Et à Norbert ?

— Oui, car il pleurera avec nous. »

Le marquis et les deux femmes dînèrent seuls ce jour-là dans cette vaste salle à manger où quarante convives pouvaient tenir à Taise.

Ils sont singulièrement tristes ces repas de famille dont la confiance et la cordialité sont bannies; où chacun a son secret qu'il dérobe aux autres ; où il: faut veillQr sur sa parole, sur ses regai'ds... presque sur sa pensée. Le dîner fut lugubre au château des Aiglons. Au chagrin trop visible de Blanche son père conclut qu'elle a.vait reçu — n'importe par quelle voie — des nouvelles de celui de qui lui venaient maintenant toutes ses joies et toutes ses douleurs, et que ces nouvelles étaient fâcheuses. Mais il n'eut garde de faire la moindre allusion à cette découverte. On peut dire qu'il vivait près de sa fille, mais non pas avec elle ; leurs âmesétaient maintenant complètement séparées.

Cette première nuit de deuil fut véritablement terrible pour Mlle de Quincy. Les ténèbres sont fatales à ceux qui souffrent. Elles nous désarment, elles paralysent toutes nos forces de résistance, et se font les. complices de nos douleurs. Quand Béatrix entra chez sa nièce le lendemain matin, elle la trouva changée comme au sortir d'une longue maladie.

« Tu ne veux donc pas avoir un peu plus de raison? lui dit-elle, en l'embrassant tendrement.

— J'en ai beaucoup, au contraire, répondit-elle, et je n ai jamais jeté sur les choses un regard plus calme ni plus clair. J'ai vécu peu de jours — et ces jours m'ont été souvent bien amers — eh ! cependant^ je ne me suis jamais plainte!

— Parce que tu es une nature vaillante 1 mais croistu donc que je ne sache point dans quelles angoisses tu te débats, et t'imagines-tu que je puisse te voir souffrir sans partager tes tourments? »

Ce jour-là, M. de Feuardent vint déjeuner aux Aiglons. Lui aussi était un de ces perspicaces qui savent deviner Ténigme d'un visage féminin, et voir les âmes à travers les masques. Il n'était pas depuis cinq minutes dans la maison, qu'il savait déjà qu'il y avait de l'orage dans Tair — mais il ne savait pas encore de quel côté soufflait le vent.

« Que se passe-t-il donc ici? demanda- t-il à Béatrix avec une certaine vivacité.

— Nous sommes très inquiètes 1 répondit la pauvre femme.

— Il est mort, dit à son tour Mlle de Quincy, sans pouvoir contenir un sanglot qui brisa sa poitrine.

— Eh I grand Dieu 1 que dis-tu là ? Mort ! lui ? Mais comment? Où?quand?qui te l'adit?... explique-moi donc I

— Prenez et lisez 1 » .

Et, tout en parlant ainsi, Blanche tira dé sa poitrine l'article du Yacht et le lui donna.

A l'instant même le père de Blanche rentrait au salon, et il put saisir tous les détails de cette petite scène. Norbert, qui ne voulut point avoir l'air de se cacher de lui, déplia le journal, lut tranquillement l'article, sans rien laisser voir de ses impressions, et le rendit à la jeune fille. Il resta, pendant tout le déjeuner, assez maître de lui pour ne pas laisser soupçonner

qu'il était le confident d'un aussi terrible secret.

« Ce que j'ignore, il le sait,... Mais si les femmes se taisent l'homme parlera, se dit le marquis avec une certaine assurance. Il suffit que je tienne un moment Norbert en tête-à-tête pour lui faire dire tout ce que je veux apprendre. »

Mlle de Quincy comprenait trop bien qu'elle n'avait pas le droit de pleurer son cher mort devant tout le monde ; elle fit donc un héroïque effort pour refouler ses larmes. Mais son front pâle, ses pommettes ardentes, et ses yeux brûlés par la fièvre ne révélaient que trop le trouble d'une âme bouleversée jusque dans ses plus intimes profondeurs.

« Cela va mal pour les amoureux I » se dit le marquis, que ces infortunes laissaient, d'ailleurs, assez indifférent.

Et, s'adressant à son ami :

« Veux-tu, lui dit-il, venir avec moi tuer des lapins dans la garenne blanche ? Avec un soleil comme celuici, ils ne vont pas rester dans leurs trous.

— Grand merci I J'ai dans l'épaule un rhumatisme qui m'empêcherait de mettre au droit. Ce n'est pas le cas de jouer au Nemrod. Je vais rester à filer aux pieds de ces dames.

— Le parfait amour? soit! fit le marquis avec une certaine ironie. Mais alors, j'entends qu'elles te gardent à dîner. Je veux boire une bouteille de vin d'Arbois, et ce n'est pas dans ma maison que je trouverai quelqu'un pour me tenir tête. Ma fille et ma sœur ont maintenant l'habitude de mettre leur bonnet de nuit dès le matin, et quand nous sommes entre nous nous avons l'air de revenir d'un enterrement.

— Soit ! à ce soir, et bonne chance I »

Quand les chasseurs eurent disparu, au détour de

Tavenue, Norbert revint aux deux femmes, assises en face Tune de Tautre, dans Tembrasure profonde d'une immense fenêtre, leur ouvrage sur leurs genoux, et ne travaillant pas, comme il arrive souvent à celles dont la tête est trop occupée pour que leurs mains ne

restent pas oisives

« Voyons, mes pauvres chéries, leur dit-il avec une compatissante bonté, ne vous mettez donc pas ainsi la tête à Tenvers pour une dépêche qui sera peut-être démentie demain... Un article de journal n'est pas un article de foi I

— Vous nous avez dit vous-même que le Yacht était très sérieux et très bien informé !

— Sans doute 1 mais il y a loin des Antilles en France. Un mot peut s'égarer en route, et changer le sens de toute une dépêche. Personne, d'ailleurs, n'a vu sombrer la Blanche-Nef; personne n'a retrouvé ses débris.

On doit douter, tant que l'on n'a pas de certitudes, et le doute, c'est encore de l'espoir! Le journal prétend que l'on n'a pas revu la Blanche-Nef di.^rès la tourmente... Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? L'océan est plus grand que l'étang des Aiglons I Si, comme la chose est probable, le yacht de Caussade a fui devant cette horrible tempête, il s'en est allé au loin dans l'espace. La mer, c'est l'infini I

— Dieu vous entende ! mais vous conviendrez bien avec moi qu'après avoir échappé à un tel péril, c'est bien le moins qu'il vous envoie une lettre ou même une dépêche.... Cela va vite une dépêche: une étincelle ne met pas une minute à traverser le monde. Son télégramme devrait déjà être ici I

— Il ne se doute pas que nous avons été informés de ce sinistre lointain, et il n'a même pas le soupçon

des inquiétudes qu'il devrait calmer. Mais ce qu'il ne peut pas faire, je le ferai, moi 1

— Vous, mon amil Ehl comment?

— C'est bien simple 1 j'ai des connaissances dans différents ports de mer.... à Marseille, au Havre, à Bordeaux !.. Ce sont des négociants ou des consuls, en mesure d'être informés de tout ce qui se passe sur tous les points du monde maritime. Eh bien î aujourd'hui même, je vais leur écrire que j'ai le plus grand intérêt à recevoir dans le plus bref délai des nouvelles de la Blanche- Nef ^ et les prier d'en demander immédiatement à tous leurs correspondants et de me les transmettre aussitôt reçues. Puis-je faire mieux?

— Non, mon amil Vous êtes vraiment ce qu'il y a de meilleur au monde 1

— Eh bien I à ton tour, accorde-moi une grâce 1

— Laquelle?

— Demande crédit à ton chagrin, et ne t'abandonne à tes larmes que le jour où je t'aurai dit: « C'est maintenant qu'il faut pleurer 1 » Et alors, ma pauvre âme, nous pleurerons ensemble!

— Oh! que c'est bon, la bonté! » dit Blanche, en tendant les deux mains à M. de Feuardent.

A partir de ce moment Mlle de Quincy vécut dans l'attente des nouvelles promises. Les bonnes paroles de Norbert lui avaient rendu quelque courage. C'est un des plus heureux privilèges de la jeunesse que d'être prompte àl'espérance. Mais la lettre attendue, la lettre qui l'aurait sauvée, nevint pas, et cette vierge des fidèles amours tomba dans une langueur qui semblait sans remède, comme elle était sans cause apparente. 11 est des femmes nées pour la tendresse; qui en vivent... et qui meurent quand elles ont perdu l'être cher qui en était l'objet.

Le changement fut tout à la fois si rapide et si visible que tout le monde le remarqua. Le marquis lui même, bien que la sensibilité ne fût pas sa qualité dominante, ne put se défendre d'une certaine inquiétude.

« Je ne suis pas content de ma fille ! dit-il un jour à M. de Feuardent; te doutes-tu de ce qu'elle peut bien avoir? Je ne puis pas le lui demander, moi I elle ne me le dirait pas ! Depuis le jour où ce maudit Caussade est entré dans la maison, nous vivons. Blanche et moi, sur un pied de guerre déclarée — la plus déplorable de toutes les guerres — la guerre sacrilège, la guerre du sang contre le sang... Je ne suis plus son père... elle n'est plus mon enfant... Mais, pourtant, crois-le bieni je ne voudrais pas la voir mourir! Si tu connais un remède à ses maux, dis-le-moi ! toi qui m'as remplacé dans sa confiance... et peut-être dans son alBFection. »

Ces dernières paroles furent prononcées avec quelque tristesse, mais avec plus d'amertume encore.

« Tout cela est peut-être un peu de ta faute! répondit M. de Feuardent, avec beaucoup de gravité. Il y a longtemps que je souffre, pour ma part, en voyant que tu comprenais si peu l'exquise créature que le destin t'avait confiée. Elle est adorable, cette pauvre Blanche, et elle ne demandait qu'à aimer....

— Les autres ! interrompit le marquis avec une soudaine violence.

— Non! toi d'abord.... si tu l'avais voulu! Mais ce n'est plus l'heure des récriminations et des reproches. . . Que veux-tu dire à une enfant qui souffre et qui pleure I Blanche est malade... elle est malade d'inquiétude et de chagrin... Elle a reçu de mauvaises nouvelles...

— Ehl par qui les a-t-elle reçues? demanda le père de famille, dont l'œil flamboya.

— Oh I pas par moi I tu peux en être sûr 1 Je tiens trop à lui épargner jusqu*à Tombre dun chagrin... Mais les journaux sont moins discrets que moi!

— Eh 1 que disent ces bavards?

— S'il faut les en croire, la Blanche-Nef^ qui portait le pavillon de M. de Gaussade, a été assaillie par un cyclone dans la mer des Antilles, et Ion ajoute qu'elle aurait péri, corps et biens. »

Un frémissement de ses lèvres minces indiqua chez le marquis une assez vive émotion.

« Si la nouvelle se confirme, murmura-t-il, comme en se parlant à lui-même, il ne manquera pas de gens pour voir là un châtiment de Dieu.

— Ne mêlons pas Dieu à ces sortes d'affaires ! répliqua le baron de sa voix grave et profonde. Personne ne peut savoir la part de responsabilité qu'il attribuera à chacun de nous.... Mais laissons ces choses, qui sont hors de notre portée, et allons au plus pressé. Malade depuis longtemps et profondément atteinte, ta fille est aujourd'hui en danger; si tune le vois pas, tu m'étonnes ; car tu es le seul à ne pas le voir. Mais je t'avertis qu'il ne te reste pas un jour à perdre pour prendre les mesures exigées par la situation.

— Mais, à ton avis, quelles sont ces mesures? demanda le marquis, un peu troublé par une communication aussi grave.

— La première c'est une consultation de médecins. Elle est urgente : elle s'impose. Tu sais que je suis très lié avec le docteur Lambert, notre ancien copain au lycée, et aujourd'hui le premier médecin de Besançon. Comme diagnostic, il est à la hauteur des maîtres les plus éminents de la science. Il s adjoindra, sur ta demande, deux ou trois confrères. Ils examineront Blanche avec soin, et, quand ils se seront

TRAGIOUES AMOURS. 341

prononcés, nous nous conformerons à leurs prescriptions.

— C'est très bien I répliqua le marquis; il ne sera pas dit que j'aurai rien négligé pour sauver ma fille. Je vais prévenir Béatrix que nous partirons demain pour Besançon. »

La tante au cœur de mère, dévorée de mortelles inquiétudes, approuva cette détermination, qu'elle n'avait pas osé provoquer. Elle n'eut plus, à dater de ce moment, qu'une seule et unique pensée, ce fut de préparer sa nièce au voyage, et de la familiariser avec l'idée de subir, pendant plus ou moins de temps, Texamen de deux ou trois bonshommes ennuyeux.

Elle n'eut pas grand'peine à la persuader. La pauvre créature était toute prête à laisser dire et à laisser faire. Elle était maintenant indifférente à toute chose; à présent, hélas 1 la vie était sans prix pour elle, et la mort sans terreur.

« Tu sais bien, bonne petite tante, dit-elle à Béatrix, que je ferai tout ce que tu voudras — mais je sais bien aussi, moi, que tout ce que vous ferez est inutile... Je me sens perdue I

— Blanche I

— Quand faut-il partir?

— MaîS'le plus tôt possible, ma chérie I demain, par exemple I

— Soit 1 demain 1

— Tu sais que M. de Feuardent nous accompagne.

— Oh! le bon grand cœur! comme je le reconnais bien là! Il comprend qu'il ne m'aura pas bien longtemps, et il ne veut rien perdre de sa petite amie 1

— Tais-toi, méchante ! dit Béatrix, qui se détourna pour cacher une larme ; tu sais bien que ce n'est pas vrai, tout cela ! et tu oublies le mal que tu me fais en

parlant ainsi. Allons! repose-toi toute cette aprèsmidi ; il te faudra des forces pour le voyage de demain, qui sera longl »

La consultation fut très bien donnée — par des gens sachant leur métier, et le faisant bien, sans pédan* tisme ni vain appareil. Le résultat, communiqué à la famille, fut officiellement rassurant. Aucun organe essentiel n'était attaqué, chez la jeune et intéressante malade. Mais on constatait un affaiblissement général de toute la personne, et une sorte de torpeur envahissante, à laquelle il fallait s opposer par une énergie morale de tous les instants, et une hygiène préventive, qui ne devait se relâcher dans aucune circonstance, ni sous aucun prétexte.

Il fut décidé que Ton partirait sur-le-champ pour le Midi.

« Quelles toilettes veux-tu que je t'emporte? demanda Béatrix à sa nièce.

— Un grand drap tout blanc, en fine batiste ! » répondit la jeune fille, qui jeta à sa tante un regard profond.

Huit jours plus tard. Blanche et Béatrix, le marquis des Aiglons et le baron de Feuardent étaient installés à Fréjus dans cette belle villa des Jasmins, où la pauvre enfant allait retrouver de si doux et de si poignants souvenirs.

L'animation du voyage, le changement de ciel, la nouveauté du séjour, tout sembla s'arranger pour rendre à la jeune malade une animation que l'on n'espérait plus revoir jamais chez elle, et qui, pour un moment, ralluma l'espérance chez ceux qui l'entouraient. Excepté elle, tout le monde s'y trompa. Mais, chez personne, l'illusion ne fut de longue durée. Le déclin fatal s'accentua bientôt, de façon à faire

craindre une catastrophe prochaine. Quelques praticiens illustres, qui se trouvaient en villégiature hivernale à Nice, à Cannes ou à Menton, furent appelés auprès d'elle, et se déclarèrent impuissants à vaincre cette maladie insaisissable, et dont la cause leur échappait.

« Il lui faudrait du bonheur I dit au baron Norbert le plus autorisé d'entre eux ; mais c'est une prescription que nous ne formulons jamais sur nos ordonnances, parce que nous ne saurions point par quelle pharmacie la faire exécuter. Ce remède-là ne se vend nulle part I »

Blanche, cependant, suivait avec une docilité indifférente tous les traitements que l'on proposait, et, avec une bonne grâce dont sa tante lui savait un gré infini, elle se soumettait à toutes les expériences que l'on voulait tenter sur sa personne. On pouvait dire d'elle, comme on l'a dit d'une grande princesse, fauchée aussi dans sa fleur, qu'elle était douce envers la mort, comme elle avait été douce envers la vie.

Cependant elle ne parvenait pas toujours à dissimuler un sentiment de lassitude qui s'emparait d'elle peu à peu.

« Est-ce que l'on ne pourrait pas me laisser un peu de repos? disait-elle alors à Béatrix; puisque vous savez bien tous qu'il n'y a pas de remède à mon mal, ce serait bien à vous de me laisser partir en paix.

— Folle 1 est-ce que l'on ne guérit pas de tout à ton âge? reprenait l'aimable femme ; seulement, pour guérir, il faut vouloir... et tu ne veux pas, méchante I »

Blanche pensait toujours à M. de Caussade; mais elle n'en parlait jamais. Cependant elle faisait des calculs ; elle supputait des dates.

« Sans ce terrible accident, se disait-elle parfois, il

serait sur le point de revenir, et moi sur le point d'être libre puisque je vais être majeure î Hélas ! à quoi bon. puisque nous ne sommes plus là ni l'un ni l'autre; moi, pour lui prouver que j'ai été une amie constanle et fidèle, l'attendant et me gardant à lui; lui, peur me dire qu'il m'aime toujours et qu'il n'aime qae moi ? »

La pensée qu'en perdant la vie elle ne le perdait point, mais qu'elle allait le retrouver dans un monde meilleur, au sein de l'immuable éternité, où l'on ne connaît plus ni les séparations ni les adieux ; cekte pensée était pour elle tout arrière goût d'amertume à la mort. Elle étonnait tout le monde autour d'elle par un calme et une sérénité qui donnaient parfois à son beau visage je ne sais quel rayonnement d'auréole.

« Tu n'aurais donc pas de chagrin à nous quitter? lui disait parfois Béatrix, qui, dans l'égoïsme de sa tendresse jalouse, aurait voulu la voir plus malheureuse .

— Pourquoi me dis-tu cela? Ne sais-tu pas que je vous aime beaucoup ? toi, d'abord, chère petite tante, si tendre, si bonne, si dévouée... et, après toi, Norbert, le meilleur des amis...

— Et ton père!

— Oh ! mon père I fit-elle après un moment de réflexion, je prie Dieu de lui pardonner, comme je lui pardonne notre mort à Jacques et à moi, car c'est bien lui qui nous a tués... et tu le sais bien I »

Bien qu'elle la sût forte et courageuse, sa tante n'en faisait pas moins tous ses efforts pour entretenir en elle ces illusions bienfaisantes qui voilent la mort aux mourants.

Cependant, lorsqu'elle crut que l'heure approchait,

un scrupule survint à cette âme religieuse. Elle ne voulut point que ce moment terrible, même pour les plus purs et les meilleurs, vînt surprendre la chère aimée sans qu'elle eût eu le temps de songer à cette réconciliation suprême de la créature avec son Créateur, qui fait la mort bénie, et la vie pardonnée.

Elle s'en ouvrit au baron, car le père de Blanche, bourrelé peut-être par le remords, ne se mêlait de rien, et, vivant à l'écart des siens, semblait abdiquer ses pleins pouvoirs en d'autres mains.

« Je ne suis pas un impie, grommela Norbert entre ses dents ; je fais ma prière matin et soir, et je crois qu'après cette vie, si souvent misérable, il y en a une autre, je ne sais pas où, meilleure pour les bons, et pire pour les méchants! Mais qu'est-ce que cette pauvre àme sans tache peut donc bien avoir à se reprocher, pour que nous ayons rien à craindre pour elle? Les anges l'accueilleront comme une jeune sœur, et le bon Dieu la baisera au front comme sa fille I

— Je le crois I mais pourtant je crois aussi qu'une petite absolution ne lui ferait pas de mal et me ferait du bien ! répliqua la pieuse Béatrix.

— Il ne manque point de prêtre ici pour la lui donner, et j'irai vous en chercher un quand vous voudrez. Avez-vous fait votre choix?

— Le choix est inutile, car ils sont tous bons. Il en est un, pourtant, que je préfère aux autres, par cette seule raison qu'il n'est pas un inconnu pour Blanche. Elle l'a entendu prêcher, et sa parole l'a charmée. Nous l'avons rencontré en ville plusieurs fois, et sa persohne m'a paru sympathique à notre chère enfant. Je suis certaine que si l'heure suprême doit sonner pour elle, celui à qui je pense saura trouver dans son grand cœur et dans sa haute intelligence les paroles.

qui enchantent la douleur et qui enlèvent son amei:tume k la mort même. Vous irez le chercher, mon ami. Ce sera le dernier service que vous aurez rendu à celle que vous aussi, mon pauvre Norbert, vous avez bien aimée. »

Le lendemain, vers midi, Blanche était étendue sur son lit virginal. Béatrix lui avait fait une de ces toilettes qui rendent plus touchantes les grâces des jeunes filles que la mort va prendre, et qui semblent vouloir éclairer d'un dernier rayon leur passage sur une terre, indigne de les garder plus longtemps. Elle avait relevé sur son front la belle chevelure blonde que tant de regards avaient adorée, et fixé la blanche robe de nuit à son cou par un nœud rose, qui rendait à son visage, d'une pâleur d'albâtre, comme un reflet de l'incarnat de la vie. La douceur d'une matinée printanière, tout ensoleillée, avait permis de laisser ouvertes les larges fenêtres, par lesquelles on voyait, tout près, les arbres en fleurs du jardin, et, plus loin, les horizons bleus de la mer, à laquelle parfois la malade jetait un regard de reproche silencieux, parce qu'elle lui avait pris tout ce qu'elle aimait : parce qu'elle mourait, victime de ses inconscientes fureurs.

Un homme entra.

Sous le large manteau noir qui le drapait noblement, il portait avec une suprême aisance la robe blanche des Dominicains. Mlle de Quincy le reconnut tout de suite. C'était bien lui qu'elle avait entendu dans une conférence qu'il avait faite pour les femmes,

rhiver précédent, dans Téglise de Fréjus. Comme il arrive souvent aux prêtres — plus souvent aux moines — quand ils parlent devant les femmes et pour elles, son discours avait glissé naturellement vers les sentiments tendres; l'amour de Dieu, par une pente insensible, Tavait conduit jusqu'à Tamour de l'homme, et, pour peindre le plus doux, et, en même temps, le plus impérieux de nos sentiments, il avait trouvé des mots heureux, intimes, pénétrants, qui lui avaient gagné plus d'un cœur. Celui de Blanche fut, à coup sûr, une de ses plus belles conquêtes. Mlle de Quincy était alors dans toute la ferveur de sa tendresse pour M. de Caussade, et son souvenir avait associé plus d'une fois son amour et celui qui parlait si bien de l'amour. Souvent elle avait revu dans sa pensée ce profil austère, ce front large et dominateur, ceint d'une mince couronne de cheveux bruns, rappelant la couronne d'épines qui fut te diadème sanglant du Christ sur la croix; ces yeux pleins d'un feu sombre, et cette bouche arquée, vivante et vibrante, qui semblait avoir été touchée tour à tour par le charbon ardent d'Isaïe, tant il y avait de feu dans le jet de sa parole, et caressée par les abeilles de Platon, tant il y avait dans sa phrase de douceur et d'harmonie.

Ce fut un vrai bonheur pour Mlle de Quincy que de retrouver un pareil homme, à cette heure de la crise suprême, où les plus forts d'entre nous ont tant besoin d'appui et de consolation. Elle comprit tout de suite que les confidences de son cœur allaient tomber dans un cœur ami.

Quant au prêtre, il ne se rappelait point avoir jamais vu celle qui lé faisait appeler. Perdue au pied de la chaire, dans la foule où il ne reconnaissait per-

sonne, elle n'avait point attiré son attention plus qu'aucune autre. Pour lui c'était une inconnue. Mais elle souffrait; mais elle allait mourir! C'en était assez pour qu'il se sentît rempli déjà de cette ineffable et pure tendresse, qui n'a rien d'humain, et qui fait que le prêtre, n'appartenant plus qu'à son Dieu, n'aime la créature qu'à travers le Créateur — sans doute comme on aime au ciel.

Il lui suffit d'un coup d'œil pour voir que la pauvre enfant était condamnée par les hommes, et qu'elle le savait. C'était pour lui une raison de plus de mettre dans son abord tout ce qu'il avait dans l'àme de douceur et d'onction.

u Comment vous trouvez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il, de cette voix d'or qui semblait une caresse pour le cœur comme pour l'oreille.

— Bien mal, mon père, puisque j'ai osé vous prier de venir à moi.

— Vous avez bien fait, ma chère fille, répliqua le moine qui prit la main brûlante de la malade, et la garda un instant dans les siennes. Le premier devoir de mon ministère, c'est d'apporter la consolation à ceux qui souffrent. La vie de toute créature est entre les mains de Dieu, et tant que ce maître de nos destinées n'a pas rappelé à lui l'âme qu'il a faite à son image, l'espérance, qui est une vertu, ne nous est pas seulement permise, elle nous est ordonnée. Cependant, comme vous vous sentez bien souffrante, peut-être éprouverez-vous quelque bonheur à faire votre paix avec le ciel. Les meilleurs d'entre nous ne l'ont que trop offensé, et la joie qui suit nos réconciliations avec le père qui est là-haut est à coup sûr une des plus grandes consolations qu'il nous soit donné de goûter en ce monde; voulez-vous la connaître?

— Je ne souhaite rien davantage en ce moment, » répondit Blanche, dont la tête accablée s'inclina sur sa poitrine.

L'homme de Dieu regarda Béatrix, qui se leva, prit la main de Norbert, et, malgré une sourde résistance de celui-ci, qui ne voulait point qu'on lui volât les dernières minutes d'une vie dont les instants étaient comptés, elle l'emmena.

Le moine et la mourante restèrent seuls.

« Vous êtes jeune, mon enfant, dit le prêtre, et à votre âge la vie est belle, pleine d'espérance et de sourires. Êtes- vous résignée à la volonté de Dieu, qui vous la redemande, après vous l'avoir donnée?

— Oui, mon père; mais je vous avoue que ma résignation est sans mérite; car j'ai perdu celui qui donnait pour moi tout son prix à cette vie, et, lui parti, elle n'est plus à mes yeux qu'un voyage pour aller le rejoindre.

— Le Dieu des chrétiens est un Dieu jaloux, ma chère fille, et il vous punit peut-être d'avoir donné à une créature un amour si grand qu'il ne devait appartenir qu'à lui seul.

— Si c'est une faute, je suis bien forcée d'avouer que je l'ai commise; car cet amour exclusif et sans partage me donnait à lui tout entière. Je n'avais qu'un désir, et je ne formais qu'un vœu : être sa femme, devant Dieu et devant les hommes... dans le temps et dans l'éternité... à toujours et à jamais... Oui, je l'ai bien aimé... trop peut-être ! Mais voyez ma misère... même à cette heure, où une vie nouvelle va commencer pour moi, je ne puis ni m'en accuser ni m'en repentir... car j'adore mon péché.

— Ceci s'appelle l'impénitence finale, dit le moine, avec un léger hochement de tète. Mais j'avoue pour-

tant que la faute est moins grande, puisque Tobjet de cet ardent amour devait être votre mari, et que le mariage sanctifie tout... On a donc apporté des empêchements à votre union ?

— Nous nous sommes brisés contre une volonté inflexible.

— Et vous pardonnez à « celui... »

— Comme je désire que Dieu me pardonne à moimême I Je vais paraître devant lui sans avoir de haine contre personne.

— C'est bien, ma fille, maintenant confessez-vous I » Quelques instants plus tard, le moine rouvrait la

porte de la chambre à coucher, dans laquelle il était resté seul avec sa pénitente, et, tout haut, avec la majesté de Thomme qui parle au nom de Dieu :

« Chrétiens, dit-il aux parents et aux serviteurs, qui attendaient dans la pièce voisine, Mlle Blanche de Quincy m'a demandé Textrême-onction, que je vais lui donner. Venez joindre vos prières aux miennes, et apprenez de celle qui va nous quitter comment sait mourir une croyante ! »

Blanche, en ce moment^ semblait transfigurée. Avec les paroles du prêtre, une paix divine était descendue dans son âme; ses yeux, avant de s'éteindre pour toujours, avaient retrouvé comme un dernier éclair, et cette auréole que les peintres religieux mettent au front des jeunes saintes rayonnait autour de ses tempes» fines et transparentes. Son visage amaigri, toujours si charmant par l'expression, portait l'empreinte de cette beauté idéale et surhumaine qui souvent, à l'heure suprême, illumine la créature prête à quitter cette vallée de larmes pour un monde meilleur.

Ils entrèrent tous.

Le père marchait le premier, triste et farouche,

regimbant sous raiguillon d'un remords qu'il essayait en vain de détourner de lui, ne voyant point disparaître sans une secrète amertume cette dernière espérance de sa maison; mais, au lieu de reconnaître les fautes que lui avait fait commettre sa violente et implacable nature, ne songeant qu'à rejeter sur les autres les torts qu'il ne devait reprocher qu'à lui seul. Béatrix venait après lui : abîmée dans sa profonde et inconsolable douleur, elle s'agenouilla ou plutôt se prosterna au pied du lit, en proie à une sorte d'anéantissement de tout son être. Sa vie s'écroulait avec celle de la chère créature en qui elle avait mis toutes ses complaisances. Quant à M. de Feuardent, debout à côté d'elle, dans un silence et une immobilité de statue, il ne faisait pas un geste; il ne prononçait pas une parole ; mais, par la crispation nerveuse de son visage tourmenté, il témoignait assez des efforts surhumains qu'il lui fallait faire pour ne pas laisser éclater ses gémissements et ses sanglots. Les femmes de la maison, qui toutes adoraient leur jeune maîtresse, avaient aussi pénétré dans la chambre, et, la tête penchée et les mains jointes, agenouillées dans les coins, versaient tout bas des larmes avec des prières.

Le moine, dont, en ce moment, l'habituelle austérité se fondait en tendresse et en pitié, prit des mains d'un enfant de chœur le vase contenant le Saint* Chrême, et, prononçant les paroles sacramentelles de la liturgie catholique, il commença les onctions : sur le front d'abord, siège de ces pensées, dont Dieu n'avait pas toujours été l'unique objet; sur ces paupières, qui n'avaient pas assez voilé des regards trop chargés de tendresse; sur ces oreilles, trop facilement ouvertes aux paroles d'amour; sur ces lèvres

qui avaient trop prodigué renchantement de leurs sourires; sur cette poitrine, dont les battements tumultueux avaient suivi trop aisément l'impulsion d'une passion absorbante ; sur ces belles mains, trop avides des molles étreintes ; sur ces pieds blancs, qui allaient entrer dans Téternel repos de la mort, avant d'avoir connu l'âpre fatigue de la vie.

Avec une attention surexcitée, mais à laquelle du moins rien n'échappait, la jeune mourante suivait tous les actes du prêtre, s'unissant à ses intentions, par l'intensité de sa pensée, et laissant deviner, par le léger frémissement de ses lèvres, l'effort qu'elle faisait pour joindre sa parole aux prières que l'on prononçait sur elle.

Bientôt elle tomba dans une sorte d'épuisement qui dut faire croire aux assistants que la crise suprême touchait à son paroxysme, et que tout était consommé.

Le moine se pencha vers elle, et, posant sur son front une main qui bénissait encore, d'une voix solennelle, qui venait vraiment d'en haut, avec une grandeur de geste et d'expression, qui eût frappé de respect le plus indifférent des êtres :

« Pars, dit-il, âme chrétienne, et retourne à ton Dieu ! »

Un léger souffle, quelque chose comme un esprit qui passe et qui s'exhale, entr'ouvrit les lèvres pâles, qui s'agitèrent sans faire entendre aucun son, et se refermèrent — inanimées et froides.

Un long sanglot jaillit de toutes les poitrines. Le prêtre sortit, s'en allant vers d'autres douleurs — car le monde en est rempli, et la charité, fille de Dieu, n'a jamais achevé sa tâche immense, renaissante et sacrée»

Béatrix se leva, et, avec un geste égaré, prit un miroir, et l'approcha de la bouche qui ne respirait plus. Aucun souffle ne ternit sa face polie. Elle posa la main sur un cœur dont elle ne sentit point le battement, et baisa pieusement le front envahi par les ombres violettes du trépas, et déjà glacé. Puis, se retournant vers son frère :

« Tu n'as plus d'enfant I » lui dit-elle.

Le marquis d'un pas saccadé, automatique, marchant comme marchent les fantômes, s'approcha du lit, et, très pâle, mais le masque immobile, se penchant vers Blanche, lui aussi, mit un baiser sur ce front que, pas une fois depuis trois ans, ses lèvres n'avaient effleuré, puis, sans prononcer une parole, sans retourner la tète, il se retira.

A son tour, M. de Feuardent s'approcha du lit, congestionné, la face injectée de sang, comme sous la menace de quelque foudroyante apoplexie. Tout à coup, un sanglot convulsif brisa sa poitrine et déchira sa gorge. Il tomba au bord du lit, comme tombe un corps mort, et roulant sa tète grise sur les pieds insensibles de celle dont il venait de. suivre l'agonie avec une si poignante émotion :•

« C'est donc vrai I s'écria-t-il ! Blanche, ma Blanche chérie, je ne te verrai plusl

— Relevez-vous, mon ami, et soyez fort I dit Béatrix, en lui touchant légèrement l'épaule. Nous avons à nous occuper aujourd'hui de beaucoup de choses graves et tristes. Nous la pleurerons demain !

— Demain et toujours! » répliqua-t-il sans songer à essuyer les larmes qui ruisselaient sur son rude et mâle visage.

Il se leva lentement, regarda une dernière fois celle qu'il ne devait plus revoir, puis, doucement, comme

s'il eût craint de la troubler dans le silence de Téternel sommeil :

« Voyez, dit-il, comme elle ressemble à sa mère I

— Par la beauté comme par la destinée I deux saintes et deux martyres! deux victimes de Tégoïsme d'un homme I » murmura Béatrix donnant cours enfin à son indignation trop longtemps contenue.

Mais M. de Feuardent ne Técoutait pas. Il avait saisi dans ses deux mains la tète de cette chère créature, depuis si longtemps discrètement et silencieusement adorée, et, avec tous les transports de la passion, il Tétreignait contre sa poitrine.

« Laissez-la, mon ami, laissez-la, je vous en prie I dit Béatrix, avec un geste qui tout à la fois priait et commandait. Il ne faut point troubler la mort! »

Sans rien répliquer, faible et docile comme un enfant, Thomme brisé s'en-alla.

Je ne sais rien de charmant comme une belle matinée de février sur cette côte ensoleillée de la Provence, abritée des vents du nord par les derniers contreforts de TEstérel, et que les brises marines viennent caresser deux fois chaque jour, en lui apportant du grand large une température tiède, quand le reste de la France grelotte encore sous un manteau de frimas; mille essences capiteuses flottent dans Tair; des effluves puissants vous pénètrent, chargés des senteurs balsamiques des sapins et des genévriers, mêlées aux parfums enivrants des jasmins, des mimosas, et des orangers en fleurs. La mer est bleue; le ciel est bleu. C'est à peine si, çà et là, de légers nuages d'argent, teintés de rose sur les bords, tachent d'une blancheur fine l'immense dais d'azur, jeté sur nos têtes. 11 semble que l'on voudrait arrêter le bonheur qui passe. Nulle part on ne sent mieux qu'ici la douce joie de vivre.

La rade de Fréjus est en fête. On vit dans Tattente d'un événement joyeux, auquel personne ne doit rester indifférent : aussi l'allégresse est-elle peinte sur tous les visages. Les navires sont pavoises comme pour une fête nationale : il y a des drapeaux aux fenêtres des maisons. Toutes les vigies sont à leurs postes. Sur le grand môle, les vieux matelots tenant en main la

longue-vue, fidèle compagne de leurs voyages, interrogent fiévreusement l'horizon. Tout à coup un cri joyeux retentit :

« C'est elle I la voilà ! »

Ce cri, qui Ta poussé? c'est un pilote dont l'œil fouille depuis longtemps les profondeurs de Tespace. On sait que son œil est infaillible, aussi tous les regards suivent la direction de son doigt, tendu vers l'ouest. On n'aperçoit d'abord qu'un petit point noir, perdu dans l'immensité ; mais ce point vient à nous, et, à mesure qu'il s'approche, il grandit : on distingue déjà la coque blanche du navire, son gréement léger, et le panache de fumée qui ondoie au-dessus du grand mât. Il vient de doubler la barrière de rochers abrupts qui protègent la ville du côté de l'ouest ; il franchit la passe, et pénètre dans le port.

A ce moment retentissent les salves triomphales qui lui sont envoyées par toutes les embarcations de plaisance au mouillage dans la rade, — - un hourrah formidable s'élance de mille poitrines :

« Vive la Blanche-Nef ! Vive le comte de Caussade I »

C'est la Blanche-Nef, en effet, qui vient atterrir, ayant à son bord son armateur et son maître M. le comte de Caussade.

L'article du Yacht ^ racontant le sinistre arrivé dans la mer des Antilles à la suite du cyclone qui avait surpris cinq ou six navires, reproduit par tous les journaux du littoral, depuis Marseille jusqu'à Menton, avait eu partout un retentissement douloureux. Ce n'était point sans un sentiment de tristesse profonde que l'on avait appris la perte, corps et biens, d'un bâtiment modèle et d'un équipage choisi. On en parlait encore dans les récits des longues veillées. Mais, tout à coup, un bruit étrange s'était répandu, surex-

citant tour à tout la curiosité, rétonnement et Tenthousiasme. hEros, qui avait rencontré la veille son ancien compagnon de route et d'aventures dans les eaux de la Ciotat, où Ton sait qu'il avait été construit, avait pris langue avec lui, et sachant qu'il devait arriver le lendemain à Fréjus, avait télégraphié la nouvelle aux amis et connaissances, à seule fin de ménager à ces échappés de la mort un accueil digne de leur courage, de leur audace et de leur habileté.

On sait l'intérêt que les navigateurs, à quelque rang qu'ils appartiennent, portent toujours à ceux qui ont couru avec eux les périls de la mer. Ceux de VÉros avaient cru la Blanche-Nef engloutie dans la tempête. Aussi, quand ils avaient appris que M. de Caussade, par une tactique aussi audacieuse qu'elle était savante, avait franchi la zone dangereuse de l'ouragan, et pénétré jusqu'au centre du cyclone, où il avait trouvé une mer calme et apaisée, qui devait lui permettre d'attendre la fin de la tempête, ils avaient admiré cette savante manœuvre, et salué avec bonheur la nouvelle de ce sauvetage inespéré. Sachant que la Blanche-Nef allait faire escale à Fréjus, ils avaient voulu qu'un télégramme enthousiaste précédât son arrivée. C'était lui ménager une entrée au port véritablement triomphale.

Le bruit de ce retour, que l'on qualifiait de miraculeux, s'était répandu avec une rapidité d'éclair, et l'on peut dire qu'il avait mis toute la ville en liesse. La vieille cité romaine, chauffée à blanc par quelques meneurs, toujours à la recherche de tout ce qui peut secouer la morne léthargie provinciale, s'était mise en frais pour fêter la Blanche-Nef et son maître. La foule, toujours prête pour les apothéoses, surtout dans ces villes du Midi, où l'imagination joue un si grand

rôle, surexcitée par Taltente de révénement, s'amusait au récit de vingt légendes, plus invraisemblables les unes que les autres, inconsciemment créées par ellemême, et dont Jacques de Caussade était naturellement le héros. Le voyage de la Blanche-Nef aLuiour du monde n'était plus pour ces imaginations trop brillantes qu'une suite d'aventures merveilleuses, dont la lutte avec le cyclone était le dernier et le plus étonnant chapitre.

Ajoutez que M. de Caussade était un enfant du Midi — les Pyrénées ne demandent pas mieux que de voisiner avec l'Estérel — et vous comprendrez l'ovation que l'on préparait au hardi navigateur. Il était loin de s'en douter, et il n'aurait jamais pu se croire l'objet de l'animation qu'il remarquait sur le rivage, si deux de ses amis, membres du cercle nautique de Cannes, qui se trouvaient en ce moment, et tout à fait par hasard, à Fréjus, ne s'étaient présentés à la coupée de la Blanche-Nef^ pour être les premiers à lui serrer la main, et à le mettre au courant des choses.

« Je ne mérite pas tant de gloire, murmura le comte de Caussade, et j'avoue que je trouverai ma popularité bien gênante si elle doit me retenir longtemps. C'est aujourd'hui que ma chère Blanche atteint l'époque bénie de sa majorité... C'est aujourd'hui qu'elle est maîtresse d'elle-même... C'est pour aujourd'hui qu'elle m'a donné rendez-vous, et je tiens à lui prouver que l'on peut revenir de bien loin sans pour cela se trouver en retard d'une minute... Oh 1 la revoir! ellel l'âme de mon âme! la vie de ma vie! C'est un bonheur que je n'aurai jamais payé trop cher... Onze heures ! se dit-il, en regardant sa montre... je vais envoyer un exprès à tante Béatrix... Oh ! rien ne m'arrête à présent; je suis libre... On ne peut plus

350 TRAGIQUES ÀMOCRS.

m'empècher de faire ce que je veux... Je ne crains rien ni personnel »

A ce moment les vibrations d'airain d'une volée de cloches traversèrent l'espace !

« Est-ce que Téglise s'en mêlerait aussi ? se dit-il à demi-voix, en manière de réflexion. Voici maintenant que Ton sonne pour moi comme pour un évêque, et que l'on tire le canon comme pour un prince I Oh ! les braves gens I comment pourrai-je jamais les remercier! et ma chère Blanche, qui entend tout cela... mais sans pouvoir se douter que c'est en honneur de son ami que l'on fait tout ce tapage! »

La Blanche-Nef, cependant, exécuta les dernières manœuvres que nécessitait son mouillage. La foule, sortant de toutes les maisons, accourant de tous les quartiers, débouchant de toutes les rues, devenait de plus en plus tumultueuse. Ses acclamations prirent un caractère presque frénétique quand on aperçut le comte de Gaussade, seul, debout sur la passerelle du yacht, à la place ordinairement occupée par l'officier de quart, et répondant aux saints de la multitude avec sa bonne grâce naturelle et sa courtoisie de gentilhomme. Grand, mince, élégant, noble d'aspect et de traits, bruni par le soleil et le hàle du grand large, qui lui donnait je ne sais quoi de viril et d'énergique, le sourire épanoui sur des lèvres qui respiraient la franchise et la loyauté, un éclair d'enthousiasme dans l'œil, il avait bien, dans sa personne, tout ce qui fait le héros cher aux masses populaires.

Le second du yacht vint le rejoindre sur la passerelle, et lui remit un large pli scellé de cire rouge, et offrant toutes les apparences d'un message officiel :

« De la part de M. le maire de Fréjus ! » lui dit-il.

Le comte déchira le pli, et trouva sous l'enveloppe

une invitation du premier magistrat municipal, conviant rillustre voyageur à venir à l'hôtel de ville, boire le vin d'honneur qu'on serait heureux de lui oflFrir pour célébrer, après tant de périls, et une absence si longue, son retour et sa bienvenue dans sa patrie.

« Trop de fleurs ! se dit le comte, en passant une main fine dans sa barbe soyeuse. Ces gens-là no savent donc pas à quel point je suis pressé. Enfin, un verre de vin est bientôt bu, et j'ai encore une heure devant moi ! »

Les rumeurs de la foule s'apaisaient ; le peuple se taisait, fatigué peut-être d'avoir tant crié, attentif à ce que faisait le héros du jour, déjà prêt à lui servir d'escorte, où que ce fût qu'il voulût aller!

Les cloches sonnaient toujours. M. de Caussade releva la tête et dressa l'oreille.

« Ces cloches-là ne sonnent pas en joie, comme on dit dans nos campagnes. Quel tintement lugubre ! il y a là des envolées de notes tristes, avec de longs repos, et des tintements funèbres, comme le glas d'une agonie... ce serait à me faire rebrousser chemin, si j'étais superstitieux... mais je ne le suis pas!... »

« A l'hôtel de ville ! » criait maintenant la foule, informée de l'invitation du maire, et qui voulait — comme tout le monde — ne pouvant pas entrer — voir son nouveau favori boire le vin d'honneur au balcon du palais municipal.

Le comte descendit, suivi d'une partie de son équipage, et se dirigea vers l'hôtel de ville, accompagné d'un cortège immense, un peu houleux, comme sont toujours les masses populaires sous le ciel chaud du Midi. Mais, au milieu de ces clameurs sympathiques, malgré lui peut-être, M. de Caussade prétait toujours l'oreille au glas funèbre, dont chaque tintement, na-

vrant comme un pleur, réveillait dans son âme un écho, malgré lui douloureux.

Le maître de la Blanche-Nef entra donc à Thôtel de ville, nerveux et frémissant. La réception fut cordiale et familière, sans pompe et sans apparat de mauvais goût. Le maire prononça une allocution pleine de bonhomie, à laquelle M. de Caussade répondit par quelques mots heureux. Après quoi, il parut au balcon, et salua la foule en portant la coupe de Champagne à ses lèvres, ce qui lui valut un redoublement de bravos, de la part de ces excellentes gens^ pour qui, la veille encore, il n'était qu'un inconau. Mais Tengouement populaire n'est pas tenu à donner ses raisons, et on l'embarrasserait parfois beaucoup en les lui demandant.

« Monsieur le maire, dit Caussade en rentrant dans la salle, les paroles me manquent pour vous exprimer à quel point je suis touché de l'accueil si sympathique et si flatteur de vos concitoyens. Vous voudrez bien les remercier pour moi mieux que je ne saurais le faire moi-même. Mais comme je suis venu ici pour affaires urgentes et personnelles, qui doivent être réglées aujojurd'hui même, je vais vous prier de m'indiquer le moyen de me dérober, au moins pour un moment, à mes trop nombreux amis, que je reverrai avec bonheur... un peu plus tardl

— Il vous a suffi d'une heure pour connaître les inconvénients de la popularité 1 dit le maire, avec un sourire légèrement sceptique. J'en connais auxquels il a fallu plus de temps I mais je vois que vous tenez moins à la gloire qu'à la liberté. Je vais donc vous faire sortir par une porte secrète, donnant sur une ruelle écartée, où vous êtes certain de ne rencontrer personne. Venez I »

Ce fut un bonheur indicible que M. de Caussade éprouva en se retrouvant seul enfin, maître de ses actions comme de lui-même. 11 connaissait trop bien Fréjus pour qu'il ne lui fût pas très facile de s'orienter, même à travers les dédales des petites rues enchevêtrées les unes dans les autres, où il se trouvait engagé pour le moment. Au bout de quelques instants, il déboucha sur une assez jolie place, au fond de laquelle on apercevait la principale église de la ville. Toutes les fenêtres des maisons qui entouraient cette place étaient garnies de têtes curieuses, comme si elles eussent été dans l'attente de quelque spectacle.

« Est-ce que ce serait encore moi que l'on voudrait voir? » se demanda le jeune comte, avec une naïve complaisance.

Tout à coup, dans un angle de la place, il aperçut une voiture de forme étrange, attelée de deux chevaux blancs. Le grand portail était également drapé de blanc, avec des écussons timbrés de la couronne héraldique de perles et de feuilles d'ache, qui est celle des marquis. Un frisson de terreur passa tout à coup dans ses veines, et le secoua, comme le vent d'orage secoue la feuille qui tremble au bout d'un rameau.

« Qu'est-ce que cela? se demanda-t-il, en passant la main dans ses cheveux, qu'il sentait se dresser sur son front, comme il arrive parfois dans l'horreur de quelque catastrophe suprême... Est-ce que, par hasard, je deviendrais fou? »

Il demeura un moment immobile à la même place, cloué au sol. — Un homme passait — un homme simple, — quelque ouvrier allant à sa besogne, il l'appelai II fit plus ; il le saisit par le bras, d'un geste brusque, presque égaré. Puis d'une voix rauque :

« Qui donc est mort ? lui demanda- t-il.

— Je ne sais pas! répondit Taulre, un peu eflfrayé du ton, de l'acte et du regard de l'inconnu, qui s'adressait à lui d'une façon aussi insolite. C'est uner demoiselle de la colonie étrangère. Je n'ai pas demandé son nom... Il paraît que c'est des gens riches... Aussi, vous voyez, c'est une première classe — une classe extra. — Nous mourons bien sans cela, nous autres. On a fait venir de Marseille les chevaux, les voitures et tout le bataclan. Quant aux prêtres, on en a cherché partout. Il paraît qu'il n'en manque pas ; il y en a plus de trente dans le chœur, et des chantres comme à la Saint-Sacrement, et des cierges comme à la messe de minuit, et des enfants qui jettent des fleurs comme au bon Dieu — toutes fleurs blanches, par exemple. C'est un joli coup d'œil tout de même, et que vous pouvez vous payer pour rien, si le cœur vous en dit. L'église est à tout le monde, pas vrai? »

N'ayant plus rien à dire, l'homme s'en alla.

Un nuage devant les yeux, voyant trouble, en proie k une inexprimable angoisse, incapable de se tenir debout, M. de Caussade, pour ne pas tomber, fut obligé de s'appuyer au mur d'une maison dont les fenêtres étaient garnies de têtes de femmes curieuses, et d'enfants qui riaient.

La porte de l'église s'ouvrit toute grande, laissant entrer à flots la lumière du jour, qui luttait avec les lueurs pâlissantes des cierges, et les flammes vertes des torchères et des lampes. Il se flt un grand mouvement dans la nef du milieu, comme d'une foule qui se pressait pour sortir. Le suisse parut le premier, superbe dans ses grands habits de cérémonie, avec son plumet qui poignardait le ciel, le large baudrier

rouge étalé sur sa poitrine, et Tépée de parade battant ses gros mollets. Il jeta un regard satisfait sur la place, que des hommes de police étaient parvenus à dégager, s'eflfaça contre un des piliers du portail, et, recueilli dans sa majesté de bel homme, salua de trois coups de hallebarde la bière, couverte de fleurs et de couronnes, que portaient quatre hommes vêtus de noir, avec de longs crêpes au bras et au chapeau.

Pendant que 1 on arrangeait le cercueil sur le char funèbre, deux hommes parurent, et restèrent debout, la tête nue, de chaque côté de la porte. L'un de ces hommes était le marquis des Aiglons, droit, sombre, hautain, d'une pâleur nerveuse, inflexible dans sa haute taille, que le malheur ne faisait point plier plus que les années. En face de lui, bouleversé, ravagé par la douleur, presque méconnaissable, les yeux gros de larmes qui ne coulaient point, les joues marbrées de plaques rouges, un grand pli vertical traçant au milieu de son front un profond sillon, si visiblement désolé que, pour tous, c'était lui qui devait être le véritable père, le baron Norbert de Feuardent offrait à tous les regards la vivante image du désespoir.

Abîmée dans son affliction sans bornes, faisant, comme on dit parfois, plus que forces, mais, malgré tout et malgré tous, ayant voulu rendre les devoirs suprêmes à celle qu'elle avait tant aimée, et dont ses regards, à travers les larmes, couvraient encore la bière des brûlants effluves de sa douleur et de sa tendresse; ne marchant plus, se traînant à peine, si faible qu'un enfant l'eût renversée d'un souffle, l'infortunée Béatrix s'abandonnait aux bras des deux religieuses qui avaient fait avec elle auprès de Blanche la veillée suprême — la veillée des larmes — et qui la soutenaient et la portaient presque.

Le clergé, avec ses ornements de deuil, précédé de la croix cravatée de noir, prit la tête du cortège, qui se forma sur la place, et, lentement, se dirigea vers le cimetière. On peut dire que toute la ville accompagnait le convoi. Le marquis des Aiglons avait une grande situation personnelle ; tout le monde vénérait Mlle Béatrix, qui vivait comme une sainte, et tous ceux qui avaient connu Blanche de Quincy adoraient l'exquise créature que la mort cruelle venait de cueillir dans la prime fleur de son printemps.

Éperdu, fou de douleur, incapable d'avoir une idée ou de former une résolution, foudroyé par un coup aussi cruel qu'il était inattendu, Jacques de Gaussâde, obéissant à une sorte d'impulsion machinale dont lui-même ne se rendait pas compte, se plaça aux derniers rangs de la foule, et suivit celle qui s'en allait là-haut, sur la colline, pour dormir, dans le champ du repos planté de pins et de cyprès, son éternel sommeil.

Mais, arrivé au cimetière, il éprouva un irrésistible désir de se rapprocher de celle qu'on lui arrachait pour toujours, et qui emportait sa vie avec elle. C'était comme un âpre besoin de tout voir qu'il éprouvait, en ce moment ; une irrésistible envie de ne rien perdre de ces lugubres détails... Est-ce que ce n'était point de ces souvenirs qu'il allait vivre maintenant ?

Avec effort, en se glissant à travers la foule compacte, il parvint au bord du trou béant, juste au moment où les fossoyeurs s'apprêtaient à descendre le cercueil dans sa profondeur noire. Il entendit le grincement des cordes prises entre les planches de chêne et les parois delà fosse trop étroite, et il répondit par un cri d'angoisse et des sanglots étouffés, au bruit

des premières pelletées de terre tombant sur le bois :

« Horrible ! horrible I » murmura-t-il, secoué par un frisson qui faisait courir un froid de glace dans ses moelles.

Involontairement il releva les yeux.

En face de lui, de l'autre côté de la fosse, le père de Blanche se tenait debout, les bras croisés sur sa poitrine, la prunelle sèche, la lèvre amère, les traits immobilisés dans une fixité impassible.

Les regards des deux hommes se rencontrèrent, pleins de menaces, irréconciliables même devant la mort, et se jetant ces défis terribles, par lesquels chacun des deux ennemis semble dire à l'autre :

(1 Un de nous deux est de trop en ce monde ! »

« Infâme ravisseur, vois ce que tu as fait de celle que tu prétendais aimer I » pensait le marquis.

« Assassin de mon père et de ma fiancée, murmurait Jacques de Caussade, dans son exaspération farouche, si jamais nous nous rencontrons encore en champ clos toi et moi, tiens bien ton épée 1 »

La terre une fois bénite, et les dernières oraisons achevées, le clergé se retira. Seul le religieux, qui avait assisté la mourante à ses derniers moments, restait encore près de sa tombe, comme s'il eût voulu, après tous, lui envoyer l'adieu suprême.

« Chrétiens, dit-il de sa voix vibrante, et, avec un grand geste solennel, élevant une main vers le ciel là-haut, tout est consommé pour elle, en ce monde ! J'espère qu'elle a déjà trouvé le bonheur dans l'autre, demandez à Dieu que la terre soit légère à celle qui pesa si peu sur elle 1 »

Les amis s'en allèrent, emmenant la famille.

« Pauvre chère 1 tu vois bien qu'il n'y a que moi

qui te reste I » murmura M. de Gaussade en les voyant tous partir.

Mais, ne voulant point exciter Tattention des fossoyeurs et des gardiens du cimetière, il se retira bientôt à son tour, et gagna la campagne déserte, se réservant de revenir un peu plus tard. En ce moment, il éprouvait un besoin impérieux de solitude, pour songer à la catastrophe sans nom qui venait de bouleverser toute son existence. Ah! comme il comprenait que c'était bien la ruine de ses plus chères espérances, et le complet anéantissement de tout son bonheur à venir I la fin, oui, la fin de tout 1 Combien de temps demeura-t-il ainsi à errer dans les champs, lui-même n'aurait pu le dire. Il était si profondément absorbé par son désespoir, qu'il avait perdu jusqu'au sentiment de la durée.

Quand il rentra dans la cité dolente — dans le champ du repos et de la mort — il n'y trouva plus que la solitude et le silence. L'abandon, l'abandon cruel, avait déjà commencé pour sa chère adorée. Il se jeta sur la terre froide et nue, sans fleurs et sans gazon, qui couvrait cette dépouille sacrée, et larrosa des larmes les plus amères que l'œil d'un homme ait jamais versées.

Bientôt un bruit de pas qui s'approchaient lui fit relever la tète. M. de Feuardent était à deux pas de lui, les deux bras tendus. Tous deux confondirent leur désespoir dans une mutuelle et ardente étreinte.

« Ahl vous l'aimiez bien! murmura le baron, en voyant son visage ravagé et portant sur ses traits la marque du désespoir.

— Si je l'aimais! reprit M. de Gaussade d'une voix si profondément altérée que lui-même ne la reconnut pas. Ahl je vous le jure ! ma vie tout entière est en-

fermée là!... avec elle... Puisse-l-elle entendre mes sanglots I puisse-t-elle, à travers la terre qui nous sépare, sentir mes larmes, et comprendre que je suis à elle — tout à elle — dans la mort comme dans la vie!

— Adorez son souvenir, car elle est morte de vous et pour vous! » dit le baron.

Et il lui raconta comment, après la catastrophe des Antilles, elle avait cru à sa perte complète, et comment, dès lors, perdant toute raison de vivre, elle avait cessé de lutter contre le mal.

« Mais sachez du moins, continua-t-il, qu'elle est morte en vous aimant, toute pleine de votre souvenir, et ne se consolant que par l'espérance de l'éternel revoir.

— Ah ! s'écria M. de Caussade, en étreignant son front dans ses deux mains, avec une violence farouche, vous avez fait jaillir en moi la source des larmes intarissables, et je sens que désormais elles couleront toujours.

— Je vous crois I répondit Norbert, car je ne comprendrais pas que Ton pût se consoler quand on a connu — aimé - et perdu — une femme comme celle-là ! Si vous saviez quels regrets elle emporte ! Depuis qu'elle n'est plus, on n'entend qu'un sanglot dans toute la maison. Mlle Béatrix fait mal à voir, et malgré ma douleur, je trouve encore le moyen d'avoir pitié de la sienne. Mais adieu ! je vous reverrai, et nous reparlerons d'elle. Maintenant, il faut que je vous quitte.

— Quoi! sitôt!

— Bien malgré moi, je vous le jure! mais j'ai quelques dispositions à prendre pour le corps.

— Comment! que voulez- vous dire? s'écria M. de

Caussade, sans chercher à dissimuler sa surprise. De quelles dispositions parlez-vous ? Que prétendez-vous en faire de ce pauvre corps? est-ce que vous ne lui laisserez même pas la paix du tombeau ?...

— Des mains pieuses n'ont jamais troublé le repos des cendres aimées I répondit M. de Feuardent, avec une gravité solennelle ; mais nous n'aurons jamais le courage d'abandonner la pauvre enfant seule ici... loin de nous tous, au milieu de ces morts inconnus. C'est à quoi Mlle Béatrix ne peut se résoudre, et j'avoue que je n'y consentirais pas davantage. Le marquis, je dois le reconnaître, ne nous a fait aucune objection, et nous sommes tout à fait libres d'agir à notre gré. Nous allons donc emporter avec nous la chère créature. Elle dormira mieux dans cette terre des Aiglons qu'elle aimait tant, auprès de sa mère, dans la chapelle des aïeux. Mais ce qui était simple et facile hier... hélas I nous n'y avons point songé dans le premier abattement de notre douleur... devient aujourd'hui difficile et compliqué... Il y a des autorisations à demander, des formalités à remplir... enfin mille détails navrants, dans lesquels je ne veux pas entrer avec vous, mais qui retombent sur moi, tout naturellement.

— Adieu donc I » fît Jacques, tout songeur.

Les dernières paroles du baron de Feuardent avaient mis M. de Caussade hors de lui. Dans cette ferveur de la première passion, qui ne voit plus, qui ne connaît plus qu*un être au monde, celui-là même qui en est Tobjet, rhomme jeune et ardent est capable de toutes les résolutions extrêmes. Le comte, en recevant la foudroyante nouvelle de cette mort, qui tuait toutes ses espérances, s'était juré à lui-même qu'il n'abandonnerait jamais le coin de terre, sacré pour lui désormais, où reposaient les restes de la plus adorée des créatures. Il voulait se faire le gardien de cette tombe, qu'il couvrirait de fleurs... et cette joie suprême... la seule qu'il pût connaître désormais, on allait la lui ravir... On lui arracherait sa chère idole, dans la mort comme dans la vie... C'en était trop, vraiment... On avait dépassé la mesure de ce qu'il pouvait supporter, et il se révoltait à la fin.

Il jeta de loin un dernier regard à la terre fraîchement remuée, en lui reprochant tout bas de ne pas même savoir garder sa proie, prit le chemin du port, en contournant la ville, où il ne voulait même pas être aperçu, et regagna la Blanche-Nef.

« Mon cher Liscoët, dit-il à son capitaine, qui surveillait ses hommes en train de laver, de fourbir et d'astiquer le yacht de la poupe à la proue faites

appeler le mécanicien, et, je vous prie, venez avec lui me rejoindre dans ma chambre.

Quand les trois hommes furent réunis, et la porte fermée sur eux :

« Edouard, dit le comte à Thomme de la machine, vos feux sont-ils éteints?

— Ils s'éteignent, répondit celui-ci.

— Eh bien! mon ami, donnez-leur du charbon et faites de la vapeur. »

Le capitaine et le mécanicien ne purent dissimuler leur étonnement.

« Je sais ce que vous allez me dire, aussi ne me le dites pas! poursuivit M. de Caussade avec un mouvement d'épaules; après une si longue et parfois si rude traversée, tout le monde a besoin d'un peu de repos. C'est vrai! Vous l'avez bien gagné, et je vous l'avais promis. Mais des circonstances impérieuses m'obligent à reprendre immédiatement la mer. Rassurez-vous pourtant, et rassurez tout le monde autour de vous ! Vous savez que l'on peut compter sur moi en tout et pour tout, et vous pouvez être certains que je reconnaîtrai vis-à-vis de chacun les sacrifices que je demande à tous. Il faut que nous soyons prêts à partir cette nuit, entre deux et trois heures. Est-ce possible?

— Si M. le comte l'exigeait nous pourrions lever l'ancre à minuit.

— Très bien. Ne prévenez que les hommes qui vous sont nécessaires : en ce moment la discrétion est de rigueur. Envoyez-moi le voilier, je vous prie. »

Le capitaine et M. de Caussade restés seuls se regardèrent sans échanger une parole. Le moment des confidences n'était pas encore arrivé. Le maître de la toile ne tarda point à se présenter devant le maître de la Blanche-Nef,

« Joseph, lui dit le comte, je vais vous confier une mission délicate, pour laquelle j'ai besoin tout à la fois de votre discrétion, de votre intelligence et de votre bon goût. Vous allez vous rendre en ville surle-champ. Le canot est paré : il va vous porter et vous ramener. Vous prendrez chez les merciers ce qu'il vous faut de crêpe et de soie pour draper de noir le grand salon, avec nœuds, embrasses, torsades et relevés blancs. Voici un morceau de brocart d'argent, dans lequel vous taillerez des larmes, comme vous en avez vu plus d'une fois sur des tentures funèbres. Ces larmes, vous les sèmerez sans nombre sur le crêpe. Faites vite et faites bieni II faut que tout ceci soit prêt pour minuit. Mais que personne n'entre dans cette pièce, à l'exception de ceux dont l'aide vous est indispensable.

— Je crois que je ferai bien tout à moi seul.

— C'est encore mieux. Prenez le petit mousse avec vous, et faites-lui porter à leur adresse les deux lettres que je vais vous donner. Elles seront prêtes éans dix minutes. L'une est pour le médecin italien, le docteur Romanelli; l'autre pour Mlle Antibes, la fleuriste de la rue Jules-César. Vous veillerez à ce que la commande soit bien exécutée ; vous la rapporterez à bord avec vous, et vous disposerez ces fleurs, comme vous l'entendrez, dans la chambre ardente. C'est une veillée de mort que je veux faire cette nuit. Vous m'avez compris. Allez! »

Le capitaine avait entendu donner tous ces ordres sans se permettre la plus légère observation. Quand M. de Caussade se vit seul avec lui :

« Mon cher Liscoët, lui dit-il, mon équipage m'estil dévoué?

— Absolument, monsieur le comte.

— Puis-je compter sur sa discrétion?

— Comme sur la mienne I

— C'est tout dire I Parmi vos hommes en trouverezvous bien quatre capables de m'accompagner et de me seconder dans une expédition difficile, périlleuse peut-être.

— Il y a sur la Blanche-Nef quatre hommes qui vous doivent la vie, qui ne Toublient pas, et à qui vous pouvez tout demander, parce qu'ils sont prêts à ne vous refuser rien.

— Ce sont précisément des hommes comme cela qu'il me faut I Vous les préviendrez de se tenir prêts pour dix heures ce soir. Nous irons à terre tous ensemble. Que la grande embarcation soit parée. Outre les quatre hommes que j'emmène, et auxquels vous ferez prendre des houes, des bêches et des cordes, vous me donnerez deux rameurs vigoureux. A minuit, vous m'attendrez sous vapeur à cinq cents mètres du quai, en pleine rade, avec un feu vert au cap, que je puisse vous reconnaître. C'est compris?

— Parfaitement.

— Alors que ce soit fait I Maintenant laissez-moi, j'ai besoin d'être seul un moment. Je retournerai à terre à la nuit tombante; vous me ferez conduire dans le canot. On m'attendra ici à dix heures, pour prendre les hommes dont j'ai besoin. A propos, si le docteur Romanelli se présentait à bord avant mon retour, vous le conduiriez dans la salle à manger, vous lui offririez du thé et des cigares, et vous le prieriez de m'attendre. »

Le capitaine fît une légère inclinaison de tête, comme pour promettre au comte de Caussade une complète obéissance. Celui-ci reprit avec une gravité presque solennelle :

« Mon cher Liscoët, vous me connaissez depuis longtemps déjà; vous savez que je suis homme d'honneur, et que je mourrais plutôt que de manquer aux lois de la délicatesse la plus scrupuleuse, et de la loyauté la plus stricte. Je veux avoir aujourd'hui le bénéfice de ma conduite passée. Quoi que vous voyez, quoi que vous entendiez, ne vous permettez à mon égard aucune supposition précipitée et fâcheuse. Un jour viendrait où vous auriez quelque regret de m'avoir mal jugé. Je viens de traverser des épreuves terribles; au moment même où je vous parle, je suis frappé du plus épouvantable malheur qui puisse briser la vie d'un homme. Des circonstances aussi exceptionnelles m'imposent des mesures qui ne le sont pas moins... Plus tard tout vous sera expliqué, et vous verrez que je n'ai pu agir autrement que je ne l'ai fait. Consignez tous vos hommes à bord, en leur faisant comprendre que je sais reconnaître ce que l'on fait pour moi ; mais que je compte absolument sur le zèle, l'obéissance et la discrétion de tous.

— Vous êtes le maître de nos vies, parce que vous êtes le maître de nos cœurs I » répondit Liscoët en relevant sur M. de Caussade son beau regard clair, ferme et franc.

Il faisait nuit depuis quelque temps déjà, lorsque le comte frappa à la porte du maraîcher chez lequel il avait occupé une chambre pendant quelques jours, à la suite de sa rupture avec le marquis des Aiglons. Son logeur, envers lequel il s'était montré généreux, le reconnut tout de suite.

« Ah! monsieur, lui dit-il en l'apercevant, vous avez su le grand malheur qui est arrivé chez nos voisins. Leur demoiselle est mortel Une personne si douce, si aimable et si jolie! Enlevée comme cela tout d'un coup, à la fleur de Tàge... Si ce n'est pas une pitié!... On l'a enterrée ce matin... Il paraît que tout le monde pleurait, que c'était à fendre le cœur!

— C'est un grand malheur, en effet, fit M. de Caussade, en faisant un effort héroïque pour rester maître de lui... Je l'aimais beaucoup, et je voudrais faire mettre, de temps en temps, des fleurs sur sa tombe...

— Bien facile ! adressez-vous tout bonnement au gardien du cimetière. Il vous fera cela dans les prix doux! Elles ne sont pas chères cette année, les fleurs! Il n'y a qu'à se baisspr pour en prendre.

— Où demeure-t-il cet homme?

— Je puis vous y conduire.

— Je veux bien? Il est arrangeant?

— Une crème I malgré son triste métier je ne connais pas un être meilleur que lui. Il se mettrait en quatre pour obliger le prochain — eh ! pourtant, il n'est pas riche. Il est peu payé; les gens du pays sont forcément économes, et l'on n'a pas tous les jours l'occasion d'enterrer une fille de marquis. »

Cette dernière phrase, si nature dans sa naïveté cruelle, donna la chair de poule à celui que l'on avait peut-être la prétention de faire rire. Mais il comprenait bien que ce n'était pas le moment de se livrer à des accès de sensibilité hors de saison. C'était l'heure de l'action, et de l'action énergique.

« Allons chez lui! dit-il à son hôte; je vais régler l'affaire séance tenante, car il faut que je reparte demain. )>

Au bout d'un quart d'heure de marche les deux compagnons arrivaient sur la lisière du petit bois qui domine le cimetière de Fréjus, et ils apercevaient, à quelques mètres de la route, une maisonnette de la plus humble apparence, petite et basse, entourée d'un jardinet où crofesaient quelques maigres légumes, entourés d'un cordon d'immortelles.

« C'est là! dit le guide de M. de Caussade; faut-il que je l'appelle, ou préférez-vous que nous entrions?

— Ni l'un ni l'autre ! Il est trop tard pour causer d'affaires... maintenant que je connais la maison, je n'ai plus rien à vous demander. Je reviendrai demain ! Adieu et merci ! »

Une heure plus tard, M. de Caussade était à son bord. A la distance du rivage que lui-même avait indiquée, la Blanche-Nef^ au milieu de la rade, dormait paisiblement sur ses ancres. Toutes ses lumières étaient éteintes, à l'exception d'un petit fanal vert.

dont la lueur scintillait à. sa proue ; de la cale jusqu'à la passerelle régnait un profond silence.

« Tout est prêt? dit Jacques de Caussade au capitaine Liscoët.

— Oui, monsieur le comte.

— Les six hommes sont prévenus ?

— Ils attendent vos ordres dans Tentrepont.

— La grande embarcation est parée ?

— S'il ne faisait pas nuit noire vous la verriez se balancer à l'arrière du yacht.

— Ce que j ai commandé?

— Est déjà dans la barque. Au premier coup de sifflet on accoste, et vous partez.

— Très bien. Et le voilier?

— Il est encore à l'œuvre. Il paraît que c'était long et minutieux. Je l'entends qui chasse ses derniers clous... Il s'est enfermé, pour éviter les importuns et les curieux.

— Il a bien fait. Laissons-le! Les fleurs?

— Il en est venu une barque pleine. On les lui a données.

— C'est ce qu'il fallait faire, merci I »

Un soupir étouffé soulève la poitrine de M. de Caussade...

« Ah! mon pauvre ange, murmura-t-il, ces fleurs dont je vais joncher ta couche funèbre, c'est sous tes pas adorés que j'aurais voulu les répandre î »

Il descendit dans la chambre de chaufi'e, oCi se trouvait le mécanicien, auquel il dit quelques mots ; puis il s'entretint avec le pilote, auquel il donna ses derniers ordres.

A ce moment, trois coups de sifflet aigus et prolongés se firent entendre du côté de la terre, à une cinquantaine de mètres du yacht.

« Ce sont les matelots que j'ai envoyés chercher le docteur, dit Liscoët, qui s'était rapproché de M. de Caussade.

— Faites monter. »

Le comte alla lui-même jusqu'à la coupée pour recevoir le nouveau venu.

C'était un homme de haute taille, jeune encore, correctement vêtu de noir, et dont la nationalité italienne se trahit dès les premiers mots qu'il prononça.

Un des matelots qui l'avaient amené déposa avec précaution, le long du bord, une boîte carrée, sur laquelle M. de Caussade jeta un regard dans lequel on pouvait lire une horreur mêlée d'angoisse.

« Vous avez apporté?... dit le comte.

— Tout ce qui m'est nécessaire ! fit le docteur en achevant la phrase. Mais veuillez me dire, monsieur le comte, si vous avez l'intention de me garder longtemps à votre bord.

— NonI demain dans la journée je vous débarquerai sur la côte d'Italie, et le chemin de fer qui longe la rivière de Gênes vous ramènera ici en quelques heures. Je n'aurai donc dérobé que deux jours à vos nombreux clients. Maintenant, je vous quitte pour une heure ou deux. J'ai donné des ordres pour qu'en mon absence vous soyez maître à mon bord. Adieu I »

Toutes ces choses ainsi réglées, M. de Caussade descendit dans sa chambre, ouvrit son coflfre-fort, y prit un sac de cuir rempli d'or, remonta sur le pont, et appelant le capitaine :

« Faites accoster, lui dit-il, nous partons. »

Les douze coups de minuit viennent de sonner à toutes les horloges de Fréjus endormi. Le comte de Caussade arrive à la grille du cimetière, avec les quatre hommes de son équipage qui Tout suivi de confiance, sans savoir encore à quelle besogne mystérieuse on les destine, mais qui sont prêts à tout, soit que le maître prie, soit qu'il commande!

« Attendez-moi, dit celui-ci, je reviens dans un instant. »

Il est déjà à la porte du gardien, dont il a aisément reconnu Thumble maison. Il frappe doucement d'abord, et Ton ne répond point; puis un peu plus fort.

« Qui va là? que me veut-on? cria du dedans une voix rude et menaçante.

— C'est un ami I ouvrez !

— Passez votre chemin! 11 n'y a pas d'amis à pareille heure.

— C'est ce qui vous trompe! J'en suis un, et je vous le prouverai bientôt. Sachez d'abord que je viens de la part de Jean Artigues que vous connaissez. Il m'a bien assuré que nous saurions nous entendre vous et moi. Mais ce que j'ai à vous dire, je ne puis vous le crier par dessus les toits. Ouvrez-moi, et croyez bien que vous n'aurez pas à vous en repentir. »

L'homme des morts, d'une voix radoucie, murmura :

« C'est bien; je vais ouvrir! »

Il se vêtit sommairement, coula dans la poche de son pantalon un pistolet de quatre sous, mais qui pouvait tuer son homme, et sans être encore complètement rassuré, il ouvrit cependant à son nocturne visiteur.

La tenue et la physionomie de M. de Caussade eurent vite raison de ses terreurs. Il le fit asseoir en face de lui, de Tautre côté d'une table sur laquelle il posa une chandelle fumeuse ; puis, écartant les longues mèches de cheveux gris emmêlées sur ses yeux, il regarda attentivement le jeune homme, dont la profonde tristesse le frappa, mais dont l'air de franchise et de loyauté le prévinrent tout de suite en sa faveur.

« Maintenant, monsieur, lui dit-il, j'espère que vous allez parler, car il faut que vous ayez quelque chose de bien grave à me dire pour être venu me trouver si loin, et à une heure où, d'ordinaire, les honnêtes gens sont couchés. »

Au lieu de lui répondre directement, le comte, à son tour, lui fit une question.

« Êtes-vous riche? lui demanda-t-il un peu brusquement.

— Si j'étais riche, monsieur, je ne serais pas fossoyeur! ce n'est pas un métier agréable.

— Eh bien! je vous apporte la fortune. En voulezvous? »

Les yeux de l'homme brillèrent comme des escarboucles dans la pénombre de la salle mal éclairée.

« Eh! quel crime faut-il commettre pour cela? » demanda-t-il d'une voix sourde, comme si lui-même eût eu peur de ses paroles.

M. de Caussade parut ne pas Tavoir entendu, et il continua son interrogatoire.

« A faire ce que vous faites, combien gagnez-vous par an?

— Cinq cents francs... et des pourboires... dans les belles occasions. »

Ces derniers mots firent passer un frisson dans les moelles de M. de Caussade. Une belle occasion, pour cet homme, c'était la mort d'une personne riche comme Mlle Blanche de Quincy! Il réprima un mouvement d'horreur, et tirant de sa poche le petit sac de cuir qu'il avait pris dans son coffre-fort au moment de quitter la Blanche-Nef^ il y puisa à pleines mains, et, comme un démon tentateur, répandant sur la table un flot de pièces d'or, dont l'éclat fauve et rutilant rayonna devant les yeux du pauvre diable, en illuminant ses prunelles de leurs reflets ardents :

« Voilà, dit M. de Caussade, votre solde de vingt ans I... et ces vingt ans je vous les paie d'avance... Cela vous va- t-il? »

A deux reprises, le fossoyeur passa une main nerveuse sur son front, où perlaient de grosses gouttes de sueur.

« Mais moi, murmura-t-il d'une voix rauque et comme étranglée, que faudra-t-il que je vous donne pour cela?

— Le corps de celle que vous avez enterrée ce matin! » répondit le comte de Caussade avec un calme singulier, et en posant sa main sur le bras du fossoyeur, comme s'il eut voulu prendre possession de sa personne et de sa volonté.

Mais, en entendant ces mots, le gardien des morts s'était déjà relevé, et redressant sa grande taille, et se tenant debout en face du jeune homme :

« Eh bien, noni dit-il, cela jamaisi Je ne puis pas! Je ne puis pas 1

— Ehl pourquoi donc?

— Parce que ce serait une mauvaise action...

— Et à qui donc feriez-vous du tort?

— A moi-même I

— Comment, à vous?

— Oui I Je me reprocherais toujours d'avoir trahi mon devoir I Car, enfin, on me paie pour les garder, les morts...

— Mais si je te paie plus cher, moi, pour ne pas les garder!

— Vous savez bien que je n'ai pas le droit... ni vous non plus... C'est sacré les morts!

— Soit! mettons que je n'ai rien dit! répliqua M. de Caussade, en faisant le geste de ramasser les pièces éparses sur la table.

— Si encore je savais ce que vous voulez en faire de ce cadavre ! » murmura le fossoyeur, partagé entre la convoitise et le remords, mais qui, sous l'aiguillon de besoins pressants, ne demandait pas mieux que de capituler.

Le comte de Caussade étendit la main, comme pour prendre Dieu à témoin par un serment solennel, et d'une voix grave et profonde :

« Je vous jure, répondit-il, que je le déposerai en terre sainte... comme il est ici... mais tout près de ma demeure... Cette jeune fille, j'étais son fiancé... Je l'aurais épousée demain, si la mort ne me l'avait prise aujourd'hui... Je veux, du moins, l'emporter dans mon pays... et lui faire bâtir un tombeau près duquel je viendrai prier chaque jour.

— Je ne vois pas de mal dans tout cela... mais si Ton sait...

— On ne saura pas !

— Je puis perdre ma place I

— N'as-tu pas vingt ans pour en chercher une autre I Avec 10,000 francs devant soi on a le moyen d'attendre... »

L'homme baissa la voix.

« Quand faudrait-il que cela se fît?

— Tout à l'heure I

— A nous deux, par cette nuit noire, ce sera long!

— C'est ce qui vous trompe I J'ai là tout près, à la grille du cimetière, quatre hommes adroits et vigoureux, qui remuent la terre comme vous-même. Ils sont munis de tous les outils nécessaires, et en moins de temps que nous n'en mettons à le dire, ils auront accompli leur besogne. Vous ne serez là que pour les guider, et, au besoin, leur donner un coup de main.

— Venez donc, et faisons vitel dit le fossoyeur, après avoir mis en lieu sûr le sac de cuir que M. de Caussade lui avait donné.

— Prenez cela, dit-il en lui présentant deux lanternes sourdes. Nous les allumerons là-bas, car il n'y aura pas de lune avant deux heures d'ici. »

Lui-même prit une bêche, des cordes et une petite échelle. Puis ils allèrent tous deux rejoindre les quatre hommes qui les attendaient en piétinant sur place, car la nuit était fraîche.

Le gardien mit une grosse clef dans la serrure, qui s'ouvrit sans crier ni grincer.

Pour arriver plus vite, en homme très pressé qu'il était, il coupa au droit, en franchissant les tombes qu'il rencontrait sur sa route, et, arrivant au tertre fraîchement remué sous lequel reposait l'aimée de M. de Caussade :

« C'est icil » dit-il.

Maintenant, les matelots de la Blanche-Nef com^renaîent tout, et, bien qu'ils eussent, en maintes occasions, donné des preuves d'autant d'intrépidité que d'audace, ils ne se défendirent point d'une vague impression de terreur. Cependant, sur un signe de M. de Caussade, étouffant leurs derniers scrupules, ils commencèrent à attaquer la terre avec une régularité, une méthode, et en même temps une vigueur que l'homme du métier ne pouvait s'empêcher d'admirer lui-même.

En moins d'un quart d'heure la fosse fut vidée tout entière, et le son mat de la bêche heurtant le bois du cercueil fit comprendre au fossoyeur que la tâche de ces rudes travailleurs était accomplie, et que c'était maintenant à lui d'agir.

« Remontez I » leur dit-il en laissant glisser jusqu'au fond du trou béant l'échelle qu'il avait apportée.

Il descendit à son tour, et passa les cordes dans les poignées d'acier de la bière. En moins d'une minute, elle se trouva à la hauteur du sol. Silencieusement, avec toutes sortes de précautions, les matelots la débarrassèrent de la terre qui la souillait,, et l'enveloppèrent dans un large pan d'étoflfe sombre.

« Maintenant, à bord! » fit M. de Caussade avec le ton bref du commandement. L'homme d'action se retrouvait en lui, et il comprenait bien que, sous la pression des nécessités du moment, il fallait imposer silence à sa douleur. Il aurait dit volontiers comme Béatrix, quand elle avait vu sa nièce fermer les yeux à la lumière :

« Je la pleurerai demain ! »

Sous leur rude apparence, ces loups de mer, quand il s'agit des choses du cœur, ont des délicatesses et des tendresses de femme. Malgré la discrétion dont

on avait usé envers eux, ils comprirent qu'il s'agissait, pour leur maître, de quelque chose tout à la fois de solennel et de terrible, et que, pour commettre un acte d'une telle gravité, pour venir ainsi arracher sa proie au tombeau, il devait être sous Tempire d'une de ces excitations profondes qui s'emparent d'une âme d'homme, et la bouleversent jusque dans ses profondeurs. Il faisait, et il leur faisait faire quelque chose d'excessif; mais n'écoutant que leur respect et leur affection pour lui, ils aimaient mieux lui obéir que de le juger. Ce fut donc avec un recueillement grave, presque religieux, qu'ils reprirent le chemin du rivage, chargés de leur funèbre fardeau. La nuit sombre, sans lune et sans étoiles, se fit leur complice, et ils arrivèrent, sans avoir été rencontrés de personne, à la crique solitaire, abritée par deux grandes roches surplombantes, où l'embarcation les attendait.

Les deux rameurs, à qui les allées et venues du comte de Caussade et des hommes du bord, et l'heure même de cette expédition tout à fait insolite, ne laissaient point que de faire deviner qu'il y avait dans les circonstances présentes quelque chose de particulièrement grave, et qu'ils ne pouvaient prendre trop de précautions à rencontre de tout événement, avaient entouré de linges et d'étoupes leurs avirons, qui entraient dans l'eau mollement et sans bruit. Sans allumer aucun fanal à leur bord, ils se dirigèrent en droite ligne vers la lumière verte qui brillait à la proue de la Blanche-Nef.

Le transbordement eut heu avec toutes sortes de précautions, mais sans accident, et M. de Caussade ne quitta l'embarcation que le dernier, et quand il eut vu le cercueil en sûreté sur le pont du yacht.

Tout l'équipage était debout, le chapeau à la main, en grande tenue, immobile, silencieux, dans l'attitude du recueillement et du respect. Le capitaine, à qui M. de Caussade, en partant, avait donné ses dernières instructions, avait dit ce qu'il devait dire à ses hommes dont il était sûr, et personne n'ignorait plus que le patron avait été frappé d'un coup terrible ; que sa fiancée était morte, et qu'au lieu de l'abandonner dans la terre étrangère, il voulait lui donner la sépulture dans un tombeau de famille. On trouvait cela naturel et juste, et ce que l'on éprouvait en ce moment pour lui, c'était un sentiment de sympathie douloureuse et attendrie.

« Tout est prêt 1 lui dit Liscoët à voix basse.

— C'est bien! faites porter au salon. »

Quatre hommes descendirent la lourde bière, et l'installèrent sur une sorte de divan bas, formant un lit de repos.

Le docteur se présenta tout aussitôt, et offrit ses services.

« Demain seulement, répondit M. de Caussade. Maintenant, je désire être seul. »

Et, se tournant vers Liscoët, qui attendait ses ordres :

« Prenez le large, lui dit-il, et mettez le cap sur la Sardaigne. Et maintenant, que personne ne vienne troubler ma veillée funèbre 1 »

On peut dire que le voilier de la Blanche-Nef a.wai% fait les choses avec autant de goût que d'intelligence. Il avait transformé le salon du yacht en chambre ardente. Un décorateur des pompes funèbres n'aurait pas tendu son crêpe d'une façon plus grandiose, ni relevé la soie blanche avec plus de bonheur; il n'aurait pas semé plus artistement les larmes d'argent sur la tenture noire. Une profusion de lumières, pour laquelle on avait mis en réquisition toutes les lampes et tous les chandeliers du bord, éclairait la scène funèbre de la lueur douce et pure que donnent seules l'huile et la cire. Les narcisses, les roses blanches, les jasmins, le muguet, ce lys des vallées, en un mot toutes les fleurs aux corolles virginales et aux pétales sans taches, jonchaient le parquet, ou s'arrangeaient en gros bouquets, sur les tables et sur les consoles, emplissant l'atmosphère concentrée et lourde de leurs effluves capiteux et troublants.

« Voilà donc, ma pauvre âme, la première heure de liberté que nous avons ensemble! murmura M. de Caussade, et je l'emploie à faire, auprès de ton cercueil, la veillée suprême, la veillée des larmes ! Ah! chère créature, morte je t'adore 1 qu'eussé-je fait, vivante ? )>

Il se laissa tomber à genoux aux pieds du divan,

la tête appuyée sur la bière, sans songer à essuyer les larmes qui jaillissaient de ses yeux avec une sauvage abondance.

« Et penser qu'elle est làl se disait-il ; là, tout près I séparée de moi seulement par cette planche fragile... que je pourrais briser... et dire que je respecte encore ce misérable obstacle... et que je n'ose pas m'enivrer de sa beauté pour la dernière fois — car elle doit être belle... même dans la morti »

Enfin, après une longue hésitation, qu'il ne parvint que difficilement à vaincre, il se leva, fit tourner les vis, enleva le couvercle du cercueil, entr'ouvrit les voiles de gaz et de soie, dans lesquels Béatrix avait enveloppé la chère créature qu'elle avait adorée, et il put contempler, immobile et sereine devant lui, la tête pâle et charmante qu'il avait vue tant de fois dans son souvenir et dans ses rêves, depuis que les dures réalités de la vie lui en avaient ravi la présence...

C'était bien elle... toujours elle !

Comme si la mort avait eu peur de profaner une des œuvres les plus parfaites et les plus exquises du Créateur, elle n'avait pas encore commencé contre elle cet effrayant travail de décomposition qui fait de l'être humain ce je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue.

Blanche paraissait moins morte qu'endormie. Sa tête qui avait roulé dans ses longs cheveux dénoués s'inclinait sur son épaule droite, dans une pose abandonnée, pleine de naturel et de grâce. Des ombres violettes avaient envahi ses larges paupières, dont les longs cils bruns tranchaient sur la blancheur mate de ses joues. Mais sa pâleur n'était pas la pâleur livide des tombeaux. Ses membres, qui n'avaient plus la raideur cadavérique des premières heures qui suivent

le trépas, avaient retrouvé, et gardaient encore la molle souplesse de la vie. Au fond de ce cercueil, capitonné de satin blanc, au milieu de ces dentelles et de ces fleurs, que des mains tendres et pieuses avaient disposées autour d'elle, elle avait comme un air d'apparition étrange, qui jetait le comte de Caussade dans un ordre d'idées ou plutôt de sensations confuses, dont lui-même avait quelque peine à se rendre exactement compte.

A la vue de cette exquise et rare beauté, qui avait été de sa part l'objet de si brûlants désirs, et qu'il ne lui avait jamais été donné de contempler ni de si près ni si longtemps, il s'étonnait que sa douleur, pourtant si profonde et si vive, se mélangeât d'une admiration si intense et si troublée. La surexcitation passionnée à laquelle il était naturellement arrivé pendant ces deux dernières années de solitude et d'éternel tête-àtête avec une seule et unique pensée avait fini par enfiévrer tout son être. Il commençait à ne plus savoir lui-même s'il vivait dans le rêve ou dans la réalité. Tout à coup, malgré ces horreurs de la mort, si bien faites pour glacer les feux de l'être le plus épris, il éprouva je ne sais quelle envie insensée, irrésistible, d'arracher l'adorée à ce cercueil avide, de la prendre morte — comme vivante il l'aurait prise — de l'étreindre dans ses bras, de la serrer contre sa poitrine, se flattant peut-être que les énergiques battements de son cœur rallumeraient chez elle l'étincelle de la vie.

Il vint un moment où la tentation fut plus forte que sa raison, plus forte que sa volonté. 11 se pencha vers elle, tout près, plus près encore — et l'attirant à lui, après l'avoir, non sans violence, soulevée de sa couche funèbre, il l'enlaça dans une étreinte folle, en jetant comme un défi à la mort — à la mort qui a dé-

suni tant de couples aimants — de lui reprendre encore celle qu'il venait d'arracher à la tombe...

« Toujours! toujours ainsi! » murmura-t-il dans une sorte d extase, et, laissant tomber sa tête sur la poitrine qui ne battait plus, il sembla oublier tout à la fois l'heure qui s'écoulait, et l'horreur d'une situation si tragique.

Mais, tout à coup, comme averti par un secret instinct, il releva la tête, pour, une fois encore, revoir celle qu'il aimait!... Il se recula d'elle avec un frémissement qui le glaça jusque dans ses moelles. Ses yeux agrandis semblaient prêts à sortir de leur orbite, et ses cheveux se dressaient d'efifroi sur son front, qui avait pris tout à coup la pâleur du marbre...

C'est qu'il avait vu un léger tremblement agiter les lèvres décolorées de la jeune fille ; c'est qu'il avait senti un imperceptible frisson courir sur le fin duvet de ses joues... en même temps que ses yeux s'entr'ouvraient... mais pour se refermer aussitôt...

« Mon Dieu I mon Dieu I serait-ce donc possible ? » murmura-t-il avec une angoisse à laquelle se mêlait pourtant une inconsciente et fiévreuse espérance...

Et fixant sur la chère créature un regard auquel rien ne devait échapper, avidement, dans une attente muette, il épia tous les symptômes d'une renaissance qui l'arrachait lui-même à la mort.

Cependant le battement du cœur, qui ne se ralentissait pas, et les palpitations de la poitrine, pour faibles qu'elles fussent, ne permettaient pas de douter du retour à la vie. — Un immense espoir, qui allait bientôt devenir la plus délicieuse des certitudes, remplissait déjà l'âme ravie du jeune homme.

« Blanche, ma Blanche adorée ! murmurait-il, d'une voix haletante d'émotion, c'est moi! c'est ton ami,

c'est celui qui t'adore I regarde-moi! parle-moi!., rends-moi ton regard qui est ma lumière ! fais que j'entende une fois encore le doux son de ta voixl... Ne crains rien I reviens à toi ! tu vis ! n'est-ce pas que tu vis? oh! mon Dieu! comment vous remercier jamais assez pour un tel bonheur! »

Blanche ne parlait pas encore ; mais, de nouveau, elle avait ouvert ses yeux qui ne se fermaient plus, et elle promenait autour d'elle un regard égaré, qui cherchait, et qui ne trouvait pas. La lumière de la raison ne lui était pa^s revenue, avec la chaleur de la vie. Enfin elle aperçut et reconnut M. de Caussade, toujours à genoux à ses pieds.

« Ah! » dit-elle, en se laissant aller sur cette poitrine amie, où le cœur battait à se rompre.

Et, comme si elle n'avait pas eu la force d'en dire davantage, elle se tut.

« Ma chère aimée, balbutiait le comte, entre ses sanglots, car les grandes joies se traduisent parfois comme les grandes douleurs, tu es sauvée ! tu es à moi I c'est pour moi que tu revis I

— Non! non! tu sais bien que je suis morte! murmura la pâle ressuscitée ; mais ne me plains pas... je suis au ciel... puisque jeUe retrouve! tu es mort aussi, toi, mon bien-aimé ! et c'est parce que la mort seule pouvait nous réunir que je n'ai plus voulu vivre... »

Elle se souleva légèrement, étreignit son front dans ses deux mains, secoua la tête, et, plongeant ses yeux dans les yeux du jeune homme, toujours à genoux à ses pieds :

« Oh! dit-elle, avec une expression d'angoisse et de terreur profondes, si tu savais, mon bien-aimé, par quels rêves aflFreux, par quels épouvantables eau-

chemars, il m'a fallu passer pour te rejoindre I » En Tentendant parler ainsi, Jacques de Caussadc se sentit traversé par un doute terrible :

« Mon Dieul se dit-il, sa raison n'a pu résister à d'aussi fortes secousses; elle a sombré dans cette, catastrophe sans exemple. La pauvre créature est folle. La destinée est donc implacable, et il faut que nous soyons voués à un éternel malheur ! »

Par de douces et tendres paroles, il essaya de ramener le calme dans ce cerveau si profondément, ébranlé.

« Non, dit-il, en prenant ses mains qu'il baisait doucement, non, tu n'es pas morte! Tu as bien failli mourir, par exemple 1 Mais Dieu qui est bon n'a pas voulu accepter le sacrifice de ta vie 1 Et parce qu'il a vu que notre amour était pur, loyal et sincère, il permet que nous soyons heureux, en vivant l'un pour l'autre, l'un avec l'autre... ensemble, toujours I

— C'est ce que, tout à l'heure, j'appelais le ciell murmura Blanche avec son obstination invincible.

— Oui, répliqua Jacques; mais le ciel sur la terre... nous ne sommes pas encore dans l'autre.... Mais ne t'impatiente pas... nous avons le temps 1 »

Mlle de Quincy promena un moment les yeux autour d'elle, comme pour se rendre compte de choses qu'elle ne comprenait pas. Elle ne reconnaissait rien de ce qui l'environnait ; ces tentures noires, semées de larmes d'argent ; ces fleurs répandues partout ; ces lumières, disposées comme dans une chapelle funèbre ; le grand Christ d'ivoire au-dessus du divan ; tout cela éveillait en elle un monde d'émotions terribles, qui l'entretenaient dans ses vagues idées, et l'empêchaient, en la glaçant dhorreur, de revenir au sentiment de la réalité.

Aprèsquelques minutes d'incertitude et d'hésitation, pendant lesquelles sa pensée errante, dont elle n'était pas la maîtresse, cherchait vainement à se fixer, ses beaux yeux limpides s'arrêtèrent de nouveau sur ceux du jeune homme :

« J'ai donc changé de tombeau! dit-elle tout à coup. Je me rappelle bien que l'autre était plus étroit... Et comment se fait-il que vous y soyez aussi, mon ami? Je vous croyais resté là-bas... bien loin, bien loin... enseveli dans les flots bleus.

— Je suis ressuscité comme vous ! répondit-il, en jugeant à propos de flatter pour un moment sa douce erreur...

— Tant mieux ! murmura la jeune fille, en se serrant contre lui, frileuse et craintive... Ah I continua-t-elle, câline et tendre, c'est bien le monde meilleur, celuici, puisque nous y sommes ensemble 1 Nous ne retournerons pas dans l'autre l oh 1 non ! jamais, jamais ! I»

Jacques secoua tristement la tète.

« Le mal serait-il donc plus profond que je ne l'aurais cru? » se demanda-t-il avec un sentiment de crainte et de doute, dont il ne lui fut pas possible de se rendre maître sur-le-champ.

Cependant il la fît asseoir près de lui, prit une de ses mains, passa autour de ses épaules un bras caressant, et attirant jusqu'à ses lèvres son front déjà moins pâle, qu'il baisa longuement, mais avec une tendresse toute fraternelle :

« Ma chère Blanche, lui dit-il avec beaucoup de douceur, mais en même temps avec beaucoup de fermeté, écoutez-moi, je vous en prie, et croyez-moi, car je vous jure que je n'ai jamais menti. Vous avez failli mourir; mais vous n'êtes pas morte, bien que tout le monde l'ait cru, et même le croie encore!

Moi seul je sais que vous vivez ; c'est pourquoi vous ne vivrez plus que pour moil... car nous ne nous quitterons plus jamais! Vous le voulez bien, n'estce pas, ma chérie?

— Ohl il le demande I fit-elle en baissant les yeux, et en lui serrant fortement la main... Mais pardonnezmoi le trouble où je suis, et dont je ne puis pas sortir encore.... Mes idées dansent devant moi sans que je puisse les saisir.... Si je ne suis plus dans la tombe où ils m'ont mise... où suis-je donc?

— Vous êtes à bord de mon yacht — de la Blanche- Nef^ à qui j'ai donné votre nom de bon augure. Je suis maintenant le maître — oui, ma Blanche adorée, le seul maître de ta vie, parce que je t'ai reconquise sur la mort ! — et maintenant, mademoiselle de Quincy , je vous emporte bien loin, là-bas, là-bas, où personne ne nous retrouvera, et où rien ne pourra nous séparer...

— Mon maître I vous, mon maître I murmura la jeune fille. Ah I pour vous entendre dire cette parole bénie, à travers quelles épreuves il m'a fallu passer... Tenez, mon ami, c'est maintenant, seulement maintenant, que je commence à me rendre un peu compte des choses et à comprendre ce qui m'est arrivé — des choses affreuses, vous savez... et même à présent, à présent que je suis sauvée... quand j'y pense il me semble que j'ai été folle... ou que je le deviens !

— Alors, n'y pensez pas, mon enfant chérie 1

— Il faut pourtant bien que vous sachiez... vous qui maintenant devez tout savoir.

— Eh bien! parlez I je vous écoute.

— D'abord, quand j'ai cru que je vous avais perdu pour toujours, j'ai été bien malade, — on disait que

396 ^ TRAOIQUES AMOURS.

VOUS étiez mort... alors, je ne voulais plus vivre. Nous avons quitté les Aiglons, et on m'a enmenée à Fréjus... mais que m'importait à moi d-étre ici ou là, puisque vous n'étiez plus nulle, part? Le médecin venait souvent... il hochait la tète et ne disait rien. Puis, à la fin, il est venu un grand moine blanc, qui était très beau, et qui parlait très bien, de Dieu, de rame et de l'amour... et il m'a dit que j'allais mourir; mais il me l'a dit avec beaucoup de douceur et de bonté, comme s'il eût voulu me prier de pardonner à la mort... Et quand je lui ai dit que je ne voulais plus vivre, parce que vous ne viviez plus. . . il m'a grondée un peu, en me disant que je vous aimais trop I Mais tout à coup, j'ai entendu un grand cri; la pauvre Béatrix se jetait sur moi, et me serrait dans ses bras... Puis il -y avait le bon Norbert qui sanglottait... Mon père aussi était là... mais il né disait rien... Bientôt ma tante a renvoyé tout le monde, excepté ma femme de chambre ; on m'a habillée de blanc, comme me voilà... Ensuite on m'a enfermée dans une grande boîte... Ahl celle que voilà, sans doute... et on l'a remplie de fleurs... Trop de fleurs... car, par moments, il me semblait que j'étoufiFais. J'avais comme une conscience vague de tout ce qui se passait autour de moi... mais, comme si mes membres eussent été liés et engourdis, et ma langue paralysée, je ne pouvais ni remuer ni parler. Puis un grand silence s'est fait autour de moi, et, dans ces ténèbres épaisses qui m'enveloppaient, j'ai perdu jusqu'au sentiment de la durée du temps et de la réalité des choses. »

Jacques écoutait la jeune fille, ayant sur le front la pâleur des émotions terribles, et sentant couler sur ses joues, lentement, des larmes qu'il n'essuyait

point. Après un silence haletant, qui ne dura que quelques secondes, Blanche reprit son récit:

« Au bout de quelques heures, j'ai senti qu'on m'emportait. Les cloches sonnaient. Je devais être dans une église, car j'entendais les chants, et les grandes voix des orgues, et les oraisons des prêtres.... A ce moment une lumière s'est faite en moi. J'ai compris que tout était fini... et que j'étais mortel Mais je me demandais, sans pouvoir me répondre, comment il se faisait, si j'étais morte, que j'eusse encore la connaissance des choses de ce monde.... A ce moment, j'ai été prise d'ime terreur soudaine... Je me suis rappelé des histoires que, toute petite, j'avais entendu conter, de malheureux que l'on avait enterrés vivants... et alors, j'ai ressenti comme une angoisse qu'aucune parole ne saurait rendre... Il me semblait que mes cheveux, comme des serpents, se dressaient sur ma tête, et que mon sang se glaçait dans mes veines. Mais il est venu un moment plus

horrible encore c'est quand j'ai senti que l'on me

descendait dans le trou, et qu'on me laissait au fond... c'est quand j'ai entendu la terre et les cailloux que l'on rejetait sur moi, et qui retombaient sur ma bière, avec un bruit sourd... mais cela n'a pas duré longtemps. Ils étaient pressés....- Soudain, il s'est fait un grand silence ; toiit le monde est parti, et je suis restée dans la solitude et dans les ténèbres.

« Ah I me suis-je dit, cette fois, c'est bien la mort; mais la mort désespérée, avec ses plus noires épouvantes.

« Je vous ai donné ma dernière pensée, mon ami ; oui, en vérité, la dernière, car, à bout de forces, épuisée par tant d'émotions, je suis tombée dans

nn anéantissement... dont votre voix seule m'a rappelée... tout à l'heure.... Maintenant, continuât-elle, vous savez tout... et moi je ne sais rien! Où suis-je? Comment suis-je sortie de cette mort vivante? où m'emportez -vous? que voulez-vous faire de moi?»

Et, tout en adressant à M. de Caussade ces questions, qui sortaient si pressées de ses lèvres qu'il ne savait point à laquelle répondre tout d'abord, elle promenait autour d'elle des regards où l'on pouvait lire encore comme un reste de terreur et d'égarement. Tout à coup elle aperçut la bière ouverte et le linceul tombé par terre, quand Jacques de Caussade l'en avait arrachée avec une certaine violence...

« Oui ! je me rappelle ! c'est là dedans qu'on m'avait mise, » fit-elle avec un mouvement d'horreur, et en fermant les yeux, comme pour ne pas voir celte chose affreuse, tandis que, de son bras droit, étendu en avant, elle faisait un grand geste pour écarter des fantômes odieux.

« Calmez-vous, ma pauvre âme, lui dit M. de Caussade, d'une voix si tendre qu'en l'entendant elle tressaillit de bonheur; calmez-vous! et, surtout, chassez bien loin de votre esprit ces terreurs qui n'ont plus leur raison d'être. Vous avez été bien éprouvée!... c'est vrai! mais dites- vous que le bonheur se paie, et que je veux vous en donner beaucoup ! A présent vous n'avez plus rien à craindre, car je ne vous quitterai plus... Vous me demandez comment vous êtes ici ? Tu ne le devines donc pas, chère ingrate ! Eh ! bien, c'est moi qui suis allé te chercher là-bas, jusqu'au fond du tombeau, pour te rendre à la lumière, à la vie, à l'amour! pour te faire mienne enfin, ma femme adorée, devant Dieu et devant les hommes! Tu veux bien, n'est-ce pas?

TKAGIQUES AMOURS. 399

— N'es-tu pas mon maître? » fit-elle, avec un éclair d'enthousiasme dans ses beaux yeux, tandis qu'elle lui baisait la main avec un geste d'esclave, soumise et adorante — mais d'une esclave qui sait qu'elle va devenir reine !

Cependant tant d'émotions, et des émotions si violentes, subies coup sur coup, avaient fini par l'épuiser, et, avant que Jacques de Caussade n'eût pu rien faire pour prévenir l'accident, elle s'abattit sur le divan, en proie à une crise nerveuse dont son ami s'effraya d'autant plus qu'il se sentait absolument incapable d'y apporter remède. Il ouvrit toute grande la porte du salon, et d'une voix tonnante :

<( Romanelli I » s'écria-t-il.

Le docteur qui, depuis son embarquement, attendait les ordres du comte, accourut aussitôt, suivi d'un matelot qui portait la fameuse boîte, à la mine suspecte, que l'on avait laissée sur le pont.

« Non! non! cachez tout cela! lui dit en italien M. de Caussade, qui ne voulait pas être compris de Mlle de Quincy, au cas oti elle serait revenue à ellemême. Grâce à Dieu, nous n'aurons pas besoin de ces horreurs. Entrez seul ! »

Le docteur obéit, et, en voyant le désordre dans lequel se trouvaient les choses à l'intérieur, il jeta au comte un regard plein de surprises et de questions muettes.

« Elle est ressuscitée ! dit M. de Caussade en lui prenant les deux mains, qu'il étreignit avec force.

— Vous faites donc des miracles?

— Ceci, en effet, atout l'air d'en être un... mais ce n'est pas moi qui l'ai fait, et, pour l'achever, j'ai besoin de vous. La pauvre créature est, en ce moment, sous le coup d'une attaque de nerfs qui la bouleverse.

— Nous allons voir cela, » dit le docteur, en pénétrant dans le salon ^

Blanche avait roulé du divan par terre, et elle était restée étendue sur le plancher, pareille à une morte. Son front, dans la chute, avait porté contre l'angle d'un meuble, et quelques gouttes de sang maculaient de taches rouges le marbre blanc de son visage.

« C'est une crise assez violente, mais sans danger, » dit le docteur, après un examen rapide^

Pendant qu'il relevait Mlle de Quincy, et l'asseyait sur le divan, le comte ouvrait les hublots :

<c Très bien! fît le praticien; j'allais vous le demander; maintenant enlevez ces fleurs, et vite éteignez ces.bougies qui jouent aux cierges : deux lampes nous suffiront. On étouffe ici. Parfait... Le pouls est déjà meilleur. Maintenant de l-eau fraîche I »

Des affusions glacées, pratiquées avec intelligence et promptitude sur les tempes, sur les joues, sur les lèvres de la malade, ramenèrent bientôt chez elle, avec la connaissance* et le sentiment, la plénitude de la vie. Ses beaux yeux se rouvrirent, et, calmes maintenant, ils cherchèrent tout d'abord le comte de Caussade, sur le visage duquel il s'arrêtèrent avec une tendresse sereine et confiante. Mais, bientôt, apercevant un autre homme, elle éprouva quelque embarras en songeant à sa tenue aussi étrange que sommaire.

Le médecin, très observateur, vit bien ce qui se passait en elle, et, pour la rassurer :

« No prenez pas garde à moi, lui dit-il; je ne compte pasi Les docteurs ne sont pas des hommes.

— On en croit ce que l'on veutl répliqua M. de Caussade; mais j'avoue qu'en ce moment je donnerais toute la faculté pour une femme de chambre qui

m'apporterait une robe ouatée, car la toilette d'intérieur de mademoiselle me paraît manquer absolument de confortable. Un drap, même de fine batiste, me paraît insuffisant pour faire le tour du monde. »

Un frisson qui courut sur les bras nus de Mlle de Quincy ne prouva que trop à quel point il avait raison.

« A la guerre comme à la guerre 1 n'est-ce pas? continua M. de Caussade en s'adressant à la jeune fille d'un air de bonne humeur et de gaieté, qui contrastait avec les angoisses auxquelles ils étaient en proie quelques minutes auparavant. Vous êtes trop indulgente pour nous demander l'impossible! J'ai de bonnes raisons pour ne pas relâcher de sitôt dans un port français. C est donc seulement en Italie, que je pourrai m'occuper utilement de votre garde-robe... Je vous prierai de bien vouloir vous contenter jusque là d'un travesti sous lequel je suis certain que vous serez charmante. J'ai à bord un mousse qui est à peu près de la même taille que vous, un peu moins svelte peut-être ; mais avec des épingles intelligentes on arrange bien des choses dans une toilette de femme. »

Mlle de Quincy souleva du bout de son doigt un pli de sa robe blanche, mince comme un papier de soie, et, avec un sourire, dans lequel on pouvait lire sa reconnaissance, son bonheur et son amour — en un mot, tous les sentiments dont la rayonnante expression transfigure si complètement un visage :

« Quand on n'a que ceci sur les épaules, répliquat-elle, on aurait mauvaise grâce à se montrer difficile, et pourvu que je plaise à mon seigneur, tous les costumes me plairont.

— En attendant, comme je ne veux pas que vous

ayez froid, je \ais prier le docteur de nous envoyer des châles, des tartans : il y en a des provisions à bord, et nous allons vous arranger quelque chose. »

Le médecin, qui n'était pas un sot, comprit qu'en ce moment les amoureux n'avaient pas de plus grande envie que de rester seuls; il s'en alla, fit ce qu'on lui demandait — et ne revint pas.

Remise enfin de cette tempête d'émotions violentes qui l'avaient un moment brisée, Mlle de Quincy prit place sur le divan, et, d'elle-même, avec la chasteté d'une vierge, mais, en même temps, avec l'abandon tendre et la confiance sereine d'un profond amour, elle tendit à son ami ses deux mains et son front, et, appuyée à son épaule :

« Aux soins dont vous m'entourez, lui dit-elle, à la bonté dont vous me prodiguez les preuves, je reconnais que je vis, et j'aime la vie que vous me faites si douce... Il me semble que je sors d'un rêve... mais qu'il est bien fini... Je vous dois tout... et j'en suis heureuse, parce que je sens que je vous aime assez pour vous payer toutes mes dettes. Si vous pouviez savoir quelle ivresse de bonheur c'est pour moi de me dire à chaque instant que, si je vis; que si, au moment où je vous parle, je ne suis pas livrée aux angoisses du plus épouvantable désespoir, c'est parce que vous m'avez aimée, même par delà le tombeau... dans la mort comme dans la viel... Mais, à présent que vous m'avez si bien reconquise — et pour toujours! — me sera-t-il permis de vous demander ce que vous entendez faire de moi?...

— Vous garder, ma chère aimée ! Je ne suis pas allé vous chercher si loin pour vous rendre aux autres 1...

— Je comprends cela 1 dit-elle avec un fin sourire.

et, moi-même, je ne veux pas autre chose... Mais comment allez-vous me garder?

— Eh bien! comme ma femme I II n'y a pas deux moyens I

— Votre femme 1 être votre femme I Ohl c'est bien là mon vœu le plus cher... Mais où, quand, comment pourrons-nous bien nous marier?... Il n'y a pas, j'imagine, tout ce qu'il faut pour cela sur ce bateau?

— Ma chère âme, dit M. de Caussade, en prenant les deux mains de la jeune fille, si vous avez quelque confiance en moi, si je vous ai prouvé que rien ne pouvait prévaloir contre notre amour, et que personne désormais ne serait capable de nous séparer, soyez calme, et laissez-moi faire.

— Vous êtes mon maître, et je ne demande qu'à vous obéir !

— Merci ! J'abuserai I Veuillez seulement réfléchir, ma chère enfant, que nous nous trouvons dans des conditions tout à fait exceptionnelles. A l'heure qu'il est, vous n'avez plus d'existence légale... Vous êtes morte au monde et pour le monde. Votre vie, depuis que je vous ai retirée du tombeau, appartient au roman plus qu'à l'histoire... Vous n'avez plus de famille... Vous n'avez plus d'amis... Vous n'avez plus rienl

— Je vous ai... et je trouve que c'est assez!

— Merci! Plus tard, quand le^ temps aura passé sur notre aventure, quand il aura jeté l'oubli...

— Vous croyez donc que l'on parlera beaucoup... de ce qui est arrivé?

— Oui ! beaucoup, en eff'et ! Ce récit, arrangé, commenté, amplifié, dénaturé par la verve endiablée des chroniqueurs, va faire le tour de l'Europe... Aussi mon intention est-elle de n'y revenir qu'un peu plus

404 TRAGIQUES AilOURS.

tard... quand tout ce bruit sera calmé, et que vous aurez conquis une possession d'état que rien ne pourra plus vous enlever.

— Je vous ai confié ma destinée, mon ami, faitesen ce qu'il vous plaira. Votre vie est ma vie, et je n'ai plus d'autre volonté que la vôtre I »

Blanche parlait encore lorsque Ton vint heurter à la porte.

« Entre! » cria M. de Caussade, qui avait reconnu le mousse à sa manière de frapper.

Le jeune garçon regarda Mlle de Quincy avec de grands yeux étonnés, puis, sans rien dire, il déposa sur un coin du divan une enveloppe de toile qui contenait un costume complet, d'une simplicité pittoresque, mais flambant neuf, et que Blanche eût pu mettre, à coup sûr, pour figurer dans un bal travesti.

« Voici, dit M. de Caussade en riant, de quoi vous faire belle demain matin ! Mais vous devez mourir de fatigue et de faim, et il faut que je sois vraiment bien égoïste pour n'y avoir point encore songé. Mon chef, qui n'est pas un maladroit, a toujours un en-cas préparé. A la mer c'est une précaution indispensable. Si vous le permettez, je vais vous faire servir ici. »

Et, comme Mlle de Quincy refusait, prétendant qu'elle n'avait besoin de rien :

« Vous prendrez au moins un bouillon, dit le maître de la Blanche-Nef avec une certaine insistance ; votre pâleur, si charmante qu'elle soit, n'indique que trop votre extrême faiblesse; il faut vous soutenir: vous aurez besoin de forces. La mer creuse beaucoup I

— Vous aviez raison, dit la jeune fille, après avoir pris quelques cuillerées d'un consommé généreux, qui fit remonter un peu de sang à ses joues. Je me sens déjà mieux.

— Vous voyez bien qu'il faut toujours m'écouter I dit M. de Caussade d'un air satisfait; obéissez-moi toujours, ma chère mignonne : vous vous en trouverez bien. A présent, vous me ferez la grâce d'accepter rhospitalité de ma chambre, qui est, naturellement, la meilleure du bord. Vous y dormirez aussi paisiblement que dans votre villa de Fréjus, ou dans votre château des Aiglons. Je regrette de ne pouvoir mettre une camériste à votre service : par malheur c'est un article qui ne figure point sur le rôle de mon équipage. La Blanche-Nef n'avait pas prévu l'honneur que vous lui faites aujourd'hui. Mais j'en prendrai une ou deux dans la première ville d'Italie où nous ferons relâche.

— Mes mois de couvent m'ont appris à me suffire et à me passer des autres, répondit la jeune fille, avec une simplicité parfaite et une bonne grâce aimable. N'ayez donc point de souci à mon endroit, mon ami, et veuillez me regarder comme une personne facile à vivre, et prête à s'accommoder de tout... à la seule condition que vous ne me quitterez plus. »

Lorsque le comte de Caussade eut laissé Mlle de Quincy dans sa chambre, en l'assurant que c'était là son domaine réservé, et qu'il n'y entrerait jamais sans sa permission, il remonta sur le pont de la Blanche-Nef, afin de prendre langue avec son équipage. La joie de son âme débordait dans ses yeux, et l'on eût dit vraiment un autre homme que la veille. L'activité quelque peu fébrile de ses mouvements indiquait assez le besoin qu'il éprouvait d'épancher au dehors le trop-plein des sentiments qui, en ce moment, gonflaient son cœur. Les hommes» encore debout pour les besoins du service, ne se permettaient pas de lui parler, mais ils le regardaient de loin avec une expression de sympathie, à laquelle il ne pouvait se tromper, et qui le touchait profondément. Il avait su se faire aimer de tous, et tous étaient heureux de son bonheur.

11 monta rapidement sur la passerelle, où Liscoët venait de rejoindre le matelot qui faisait le quart, pour s'assurer de la bonne direction du navire.

« Eh I bien, mon capitaine, comment marchonsnous? lui demanda-t-il.

— Très bien, monsieur le comte ! jolie brise d'arrière ; nous avons mis le cap sur la Sardaigne, selon

\os instructions. Le vent nous y porte. Mais comme vous paraissiez pressé d'arriver!..

— Oui, en effet, très pressé !

— J'ai donné ordre de filer à toute vapeur.

— Et vous avez bien fait 1 est-ce que nous sommes encore dans les eaux de France ?

— Non, depuis un quart d'heure.

^ — Tant mieux I » fît le comte, avec un soupir de soulagement.

Ni cette réponse ni ce soupir ne firent oublier au capitaine la réserve extrême dont il avait fait la règle absolue de sa conduite avec M. de Caussade; mais celui-ci comprit qu'il ne pouvait répondre que par une entière confiance au dévouement dont son capitaine lui avait donné tant de preuves.

« Mon cher Liscoët, lui dit-il, après deux ans d'une vie en commun, comme celle que nous venons de mener, vous et moi, j'entends vous traiter en ami.... et c'est en ami que je vais vous parler.

— Merci, monsieur le comte 1

— Je ne sais si vous vous doutez de ce qui se passe en ce moment sur la Blanche-Nef,..,

— J'en ai bien peut-être quelque soupçon.

— Sachez donc que je viens de jouer une grosse partie, et que, par un concours inouï de circonstances à peine croyables, je l'ai gagnée... Vous savez que, cette nuit, j'ai enlevé un cadavre dans le cimetière de Fréjus... L'équipage s'en doute-t-il ?...

— Les six hommes qui vous ont accompagné à terre n'ont soufflé mot à personne. Mais on a bien vu que vous rapportiez une bière.

— Eh ! quelle a été l'impression générale?

— Une impression de douleur et de pitié. Un homme de votre âge ne peut enlever à la tombe que

le corps d'une femme aimée... On s'est dit que vous deviez beaucoup souflfrir, et Ton a souffert avec vous.

— Liscoët I vos hommes sont de braves gens ! vous les remercierez pour moi de leurs bons sentiments. Ils ne se sont point trompés dans leurs suppositions. Celle que je viens d'arracher au cimetière de Fréjus, c'était, en effet, une femme que j'adorais — que j'adore toujours — ... Mais voilà que cette morte est vivante I elle était tombée... ces choses-là se sont vues plus d'une fois.... dans un sommeil léthargique si profond que les médecins eux-mêmes ont dû s'y tromper. On l'a enterrée dans cet état, et c'est dans cet état, qui durait toujours, que je l'ai enlevée et apportée à mon bord... Une fois que je l'ai tenue dans le grand salon, transformé, comme vous l'avez su, en chapelle ardente, j'ai voulu la revoir une dernière fois.... Je l'ai retirée de son cercueil... et elle est revenue à la vie dans mes bras I

— Monsieur le comte, dit le capitaine, avec une émotion qu'il ne cherchait pas à cacher, s'il y a en ce moment un homme heureux en ce monde, ce doit être vous!

— Vous avez raison, mon ami, et je vous avoue même que mon bonheur est si grand qu'il m'effraie ! J'ai cru un instant que j'allais devenir fou de joie. Gela aussi s'est vu 1 Maintenant je suis plus calme, et je songe tout simplement aux moyens de régulariser une situation trop étrange pour qu'elle puisse durer. Celle qui, maintenant, repose tranquillement dans ma chambre est la fille du marquis des Aiglons. Il faut qu'avant huit jours elle soit la comtesse de Caussade. Vous serez, mon cher Liscoët, le premier homme que je présenterai à celle qui va devenir ma femme. Ici, sur mon yacht, avec le libre espace de-

vant moi, je n'ai à rendre compte de mes actes à personne... de même que je n'ai plus de ménagements à garder avec personne... Mais j'entends que celle qui doit devenir ma femme soit l'objet du respect de tous. Vous informerez prudemment et habilement l'équipage de ce grave événement, sans lui rien cacher du passé ni de l'avenir. J'aime les positions nettes. Vous ajouterez que je donne à chacun un an de solde entière, comme rachat du congé que vous deviez avoir en rentrant en France — et que vous n'aurez qu'un peu plus tard. Maintenant, mon capitaine, je vous livre la Blanche-Nef. Ne faites pas naufrage cette nuit. Vous ne portez pas César et sa fortune ; mais vous portez Caussade et son bonheur, ce qui est beaucoup plus pour moi I Bonsoir I Je vais tâcher d'aller dormir un peu, car cette journée m'a brisé, et j'ai vraiment besoin de repos. »

Le lendemain, un peu avant midi, alors qu'il put croire que Mlle de Quincy avait retrouvé, grâce à quelques heures de sommeil, le calme et l'apaisement dont son âme et ses nerfs avaient également besoin, M. de Caussade alla frapper doucement à sa porte.

Elle vint lui ouvrir, ad orablement jolie, mais toute rougissante, un peu confuse du costume dans lequel, faute d'en avoir un autre, elle allait paraître devant lui.

Il s'aperçut de ce qui se passait en elle, et avec une douceur et une bonté de père, et aussi avec une galanterie d'amoureux :

« Vous seriez, lui dit-il, charmante sous tous les costumes ; mais il vous serait difficile d'en trouver un plus seyant que celui-ci I. Vous faites bien le plus délicieux des mousses, et pour peu qu'on laissât faire l'équipage, je suis certain qu'il vous obéirait plus volontiers qu'à son capitaine. Vous seriez capable d'occasionner une révolte à bord, et je serais contraint de mettre tout le monde aux fers. »

Comme toutes les femmes qui sont vraiment femmes, Blanche avait au plus haut point l'instinct du costume. Avec les simples éléments que la garderobe du yacht avait pu mettre à sa disposition, elle

s'était arrangé une sorte de travesti auquel Toriginalité ne manquait pas plus que le bon goût. La chemise de grosse toile écrue ne faisait que mieux n'ssortir la blancheur et la finesse de sa peau. Son adorable tête, avec sa forêt de cheveux blonds boucles, descendant sur ses épaules, en cascade de soie etdVir, se détachait avec une grâce exquise sur le grand col bleu rabattu, qui était de Tordonnance. Une ceintum rouge, nouée au-dessus des hanches, donnait ton h* sa valeur à la taille, si mince que l'on eût pu craindre de la briser, rien qu'en la serrant dans les dix doi^^ts. Le gilet, coupé sur le torse maigre d'un adolescfnl, emprisonnait un peu étroitement la poitrine de la jeune fille déjà formée; mais la veste bleue ouverLf», avec ses boutons dorés, aux armes des Caussatli', lui donnait une tournure svelte et désinvolte d'uu<î rare élégance, tandis que le béret blanc, rejeté l'n arrière avec une certaine crânerie, mettait en pleine lumière le modelé si fin et si délicat du front, iUiiminé par deux prunelles d'un azur si intense qu il paraissait noir. Comme exactitude et couleur locatts la chaussure seule laissait quelque chose à désin^r : car, malgré la meilleure volonté du monde, Mlle de. Quincy avait bien été forcée de reconnaître qu'il aurait fallu au moins deux de ses pieds pour rem]>lir un seul des souliers d'Yvonnet. Ainsi s'appelait l<^ petit mousse, dont elle était «n ce moment le Soi^in. Mais, avec de Tintelligence et de l'imagination, on finit par venir à bout de tout, et Mlle de Quincy ihiI une idée de génie lorsqu'elle se dit avec convie Lion que les souliers de satin blanc dont la bonne tanlp Béatrix l'avait chaussée pour le grand voyage — Cf^luj dont on ne revient pas — laisseraient voir la délîc;itesse de sa cheville et la cambrure de son pied, sor-

tant avec une coquetterie savante de son pantalon de gros drap.

M. de Caussade, en la voyant si jolie dans ses grâces nouvelles, eut coname un éblouissement, et il se demanda sincèrement si, malgré Tamour si exclusif et si profond qu'il lui portait» il Taimait autant qu'elle méritait de Têtre. Et, comme il lui exprimait de son mieux ce qu'il éprouvait en ce moment pour elle :

« Tout est bien si je puis vous plaire ! répondit-elle avec une modestie très touchante en son ingénuité même. Vous savez que je n'ai plus que cela à faire en ce monde !

— Et comme vous le faites bien ! c'est une vocation. Mais vous êtes mieux, n'est-ce pas ? Je vois que la vie revient à votre visage.

— En même temps que le bonbeur à mon âme.

— C'est un grand guérisseur ! Mais dites-moi, ma chérie, j'ai à mon bord un médecin, fort aimable homme, le docteur Romanelli, qui est mon passager pour un jour encore. Il s'est offert à moi très obligeamment cette nuit, pour vous donner tous les soins que réclamait votre état. Permettez-moi de vous le présenter. Vous le remercierez par quelques paroles bien senties... et c'est lui qui se croira votre obligé. Je vais le chercher, et je vous l'amène.

— Ah I ça I cachez bien vos couteaux I dit M. de Caussade au docteur. Il ne faut pas que la pauvre créature puisse seulement se douter de vos intentions à son égard. Il ne s'agit plus maintement de l'embaumer, mais de la guérir. Elle est en ce moment sous l'empire d'une surexcitation nerveuse qui peut nous faire illusion. Mais je veux savoir ce qu'il peut bien y avoir au fond de tout cela. Je désire donc que vous l'examiniez avec attention. Vous me direz ce que vous

pensez de son état présent, et vous m'indiquerez le régime qu'elle doit suivre à l'avenir. »

L'examen du docteur fut très sérieux, et ses conclusions très rassurantes. La maladie de Mlle de Quincy était une anémie très caractérisée, compliquée de troubles nerveux, amenés par de très grands chagrins. Elle avait donc autant besoin d'une cure morale que d'une médication matérielle.

« La cure morale, ajouta-t-il, est entre des mains trop aimantes pour qu'elles ne soient pas aussi des mains habiles et dévouées. La seule chose que je puisse ordonner, moi qui ne suis pas le médecin des âmes, c'est une bonne nourriture, des vins généreux et surtout le grand air. Dans des circonstances comme celles-ci, le séjour en mer se trouve tout d'abord indiqué, et comme je suppose que vous n'avez pas l'intention de débarquer mademoiselle en même temps que moi, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes... Mais, comme on est un peu enfermé dans cette chambre, j'engagerai mademoiselle à faire tout d'abord une petite promenade sur le pont. La matinée est un peu fraîche, mais adorablement belle.

— Je veux bien, dit Blanche, car je vais être maintenant une malade très docile ; mais il faut que l'on me soutienne, car je n'ai pas encore le pied marin, » ajouta-t-elle, en prenant le bras de M. de Caussade.

Us s'avancèrent tous deux sur le pont — serrés l'un contre l'autre — comme deux amoureux.

Sur tout l'équipage de la Blanche-Nef l'apparition de Mlle de Quincy produisit une impression profonde, et l'on peut dire que si la curiosité de ces braves matelots fut respectueuse et discrète, elle n'en fut ni moins vive ni moins passionnée. Ils se contentaient

de la regarder de loin ; mais leurs yeux ne pouvaient pas la quitter.

Après avoir transpiré d'abord à l'état de rumeur vague, les événements de la dernière nuit commençaient à se préciser dans les esprits, et Ton se rendait mieux compte des choses. Mais la réalité dépassait la fiction en émotion et en intérêt, et Timagination était vaincue par la vérité. Pour ces hommes simples, naïfs, et par cela même enthousiastes, cette belle jeune fille, idéalement poétique, devenait Théroïne d'une sorte de légende merveilleuse, qui avait maintenant pour eux un irrésistible attrait.

« C'est la bonne amie du comte, se disaient-ils à voix basse ; il paraît qu'elle était morte, et que c'est lui qui l'a ressuscitée.

— Non, reprenait un vieux loup de mer qui se disait bien informé : c'était une chose convenue entre eux. Comme la famille ne voulait pas la lui-donner, elle s'est laissé enterrer toute vive, et puis, quand les autres ont été partis, le comte est allé la reprendre !

— Il faut du courage pour consentir à tout cela I rien que d'y penser cela me donne froid dans le dos ! Pensez donc, se sentir dans la terre froide I

— Ils vont être heureux, à présent ; mais ils ne l'auront pas volé...

— Pour sûr qu'il ne la leur rendra pas, maintenant!...

— Et il aura raison, car elle est rudement jolie !

— As-tu vu ses pieds ? Il n'y en a pas I on se demande comment elle fait pour marcher avec ! »

Le genre de beauté de Mlle de Quincy, si fine, presque vaporeuse, devait opérer sur ces êtres robustes par le charme du contraste. La blancheur délicate de son teint transparent la faisait passer à leurs

yeux pour une créature d'une autre essence que la pâte dans laquelle étaient pétries leurs mères, leurs femmes et leurs filles. Le regard de ces prunelles d'azur leur semblait doux comme des rayons d'étoiles; ses cheveux blonds, flottant librement sur ses épaules, avec leur rayonnement d or, leur rappelaient les anges enluminés, admirés jadis dans les sanctuaires de leurs églises, et il en était plus d'un parmi eux qui se serait volontiers mis à genoux pour l'adorer.

Si modeste qu'elle fût, Mlle de Quincy était cependant trop fine pour ne pas s'apercevoir de l'eff'et qu'elle produisait sur eux, et, voyant la bienvenue lui sourire dans tous ces regards éblouis, elle s'avançait doucement, cachant sous ses dehors réservés l'ivresse de son triomphe, et, dans le ravissement de sa reconnaissance, reportant son bonheur à celui qu'elle aimait, indifférente à tout — excepté à son amour. Complètemei^it absorbée par celui à qui elle devait la vie, elle ne voulait plus vivre qu'avec lui, par lui et en lui. Si la conquête avait été difficile, il pouvait du moins se flatter qu'elle était faite pour toujours. Jamais une créature ne s'était donnée à une autre avec un plus grand abandon d'elle-même. 11 est vrai que celui qui était l'objet d'un pareil attachement avait en lui tous les instincts de la tendresse et tout le génie de l'amour, et qu'il était disposé à ne rien négliger de ce qui devait enchanter cette jeune vie.

« Vous me donnez ma part de paradis dans ce monde, lui disait-elle parfois ; que me restera-t-il dans l'autre ?

— Notre amour, lui répondait-il, et ce sera toujours le ciell »

Pourtant, au milieu d'une de ces causeries, voisines de l'extase, dans laquelle ces deux cœurs épris échan-

geaîent leurs plus doux secrets, M. de Caussade crut voir passer un nuage sur le beau front pur de sa jeune amie, et, pareil à tous ceux qui aiment véritablement, toujours prêt à s'inquiéter, il eut peur.

« Qu'avez-vous donc, ma chère âme ? lui demandat-il en prenant ses mains. Vous semblez soucieuse. Aurais-je donc eu le malheur de vous faire quelque peine ?

— Vous ne pourriez I répondit-elle avec un sourire d'ange. Il est vrai, pourtant, que je viens d'avoir un chagrin, et que j'ai peut-être un remords.

— Un remords? vous, pureté céleste 1 voilà ce que vous ne ferez croire à personnel Ehl qui donc peut tourmenter une conscience comme la vôtre? Votre seule faute doit être d'avoir douté quelquefois de vous-même. N'en doutez plusl

— Vous me jugez trop bien... mais je sais, moi, que je suis une mauvaise I Pendant que je m'oublie près de vous, dans l'ivresse des plus grandes joies que puisse goûter une âme de femme, il y a quelque part deux êtres qui pleurent avec des larmes amères,et qui ne veulent pas être consolés parce qu'ils croient que je ne suis plusl Un seul mot de moi les rassurerait... Ce mot, ne me permettrez-vous pas bientôt de le leur envoyer ?

— Votre désir est si naturel que je m'étonnerais que vous ne l'eussiez pas eu. Mais permettez-moi de rester juge de l'heure où vous pourrez vous accorder une satisfaction si légitime. C'est quand elle sera devenue sans danger pour nous-mêmes ! — je ne vous ferai attendre que le moins possible. Mais veuillez réfléchir à la gravité de notre situation. Votre père, dont vous connaissez trop bien les sentiments pour moi, n'a pas encore désarmé. En apprenant — et sans

nul doute il le sait déjà — que je n'ai pas reculé devant un crime puni par les lois, pour m'emparer de vous et braver son autorité jusque de l'autre côté de la mort — sa haine contre moi ne fera que s'accroître avec sa colère, et il ne reculera devant rien pour m'atteindre et se venger.

— Mais qui lui dira?

— Tout le monde ! Cédant aux prières et aux larmes de votre tante — qui a eu la même pensée que moi, — celle de vous prendre et de vous emporter — il a sollicité, et, sans nul doute, obtenu l'autorisation de vous faire exhumer — pardonnez-moi d'employer ces vilains mots, mais ce sont ceux dont on se sert dans la langue officielle d'aujourd'hui. Il vous a cherchée, et, ne vous trouvant pas, comme moi seul pouvais avoir intérêt à commettre cet attentat, que Ton ne craindra pas de qualifier de sacrilège, ses soupçons vont se porter sur moi tout d'abord. Certaines circonstances viendront bientôt les rendre plus vraisemblables. Le départ de la Blanche-Nef^ la nuit même de l'enlèvement de votre cercueil, achèvera de les confirmer. On va donc me chercher, me poursuivre, afin de me livrer aux bons juges, qui ne plaisantent pas toujours avec les téméraires et les aventureux de mon espèce. Vous ne voulez pas m'exposer à de tels ennuis, n'est-il pas vrai ?

— Oh I non ! fit-elle en se rapprochant de lui, par un mouvement instinctif, comme si elle eut voulu le défendre contre d'invisibles ennemis.

— Faites-moi donc la grâce de m'accorder un crédit de quelques jours, et je vous donnerai, moi, toutes les permissions que vous voudrez, aussitôt qu'entre vous et le monde j'aurai mis l'irréparable.

— L'irréparable I murmura Blanche à. demi-voix, et

sans oser lever les yeux sur le jeune homme. Qu'entendez-vous par là, je vous prie, mon ami?

— Ma chère Blanche, reprit M. de Caussade, avec une gravité presque solennelle, mais une gravité tempérée par une tendresse infinie, vous savez bien qu'à l'heure qu'il est, et pour quelque temps encore, c'està-dire jusqu'à ce que j'aie pu vous rendre l'état qui vous appartient dans la société, vous êtes morte aux yeux du monde. Vous n'avez plus d'existence légale. Personne ne peut donc songer à vous demander compte de vos actes... 11 n'y a plus pour vous que moi au monde... en ce moment, du moins.

— En ce moment... et pour toujours I répondit Mlle de Quincy, en posant sa tête charmante sur la poitrine de son ami, avec le plus touchant abandon.

— Merci. Je n'attendais pas moins de vous ! mais, du moment où il en est ainsi, vous allez, n'est-ce pas, me laisser tout faire pour vous attacher à moi par les plus indissolubles liens, — pour vous faire mienne à jamais...

— Que souhaitez-vous donc ? demanda Mlle de Quincy, non point sans un certain trouble.

— Eh I mon Dieul je veux tout simplement vous épouser !

— Vous savez bien que je n'ai pas moi-môme de plus ardent désir que d'être votre femme !

— Que c'est donc bon d'être toujours d'accord, et de n'avoir qu'une seule volonté pour deux ! fit M. de Caussade, en la baisant longuement sur les yeux. Nous sommes, vous et moi, continua-t-il, en dehors du monde, et, de même que vous n'existez plus pouriui, ses lois n'existent plus pour vous. Nous ne relevons aujourd'hui que de Dieu, et de notre conscience. Vous voudrez donc bien vous contenter

TUAGIQUES AMOUnS. 4i9

d un mariage religieux. C'est le seul que je puisse vous offrir aujourd'hui. Plus tard nous nous mettrons en règle avec le code civil. N'est-ce pas votre avis? — A coup sûr, si c'est le vôtre. »

Le surlendemain, aux premières lueurs du jour, Mlle de Quincy, fidèle à ses habitudes matinales, se trouvait à l'avant du yacht, appuyée au bras de M. de Caussade.

« Terre! » cria la vigie, d'une voix fraîche et sonore.

Au même moment, le capitaine s'approcha du jeune couple.

« Monsieur le comte, dit-il à Jacques, nous sommes en vue des côtes de Sardaigne, que nous atteindrons dans deux heures.

— Très bien, mon cher Liscoët! vous êtes l'exactitude en personne. Maintenant, faites mettre, je vous prie, le cap sur Milis. C'est une petite ville à dix milles, au sud, de Cagliari. Elle est indiquée sur vos cartes. Le port n'est pas grand, mais il est d'un abord facile, et le mouillage est excellent. Nous y ferons une escale de quelques jours. Vous aurez bien soin de n'envoyer à terre que les hommes indispensables pour les corvées. Vous les placerez sous les ordres du contremaître, Capo-di-Monte, qui parle italien. Quand nous arriverons au mouillage, vous ferez parer la grande embarcation, avec quatre rameurs, pour le docteur et pour moi. »

Le capitaine se retira, pour suivre les instructions

qu'il venait de recevoir, et les deux amoureux restèrent à leur poste, contemplant le lever du soleil, parfois si beau en mer, et qui apparaissait ce jour-là dans une gloire de rayons roses, inondant de sa pure lumière les montagnes dentelées, la cîme ondoyante des forêts, les vallées profondes, et les rivages brodés de golfes et de promontoires d'une des plus belles îles de la Méditerranée. Grâce à la pureté céleste d'une atmosphère transparente et sans nuages, Mlle de Quincy, à Taide de la lunette du bord, pouvait admirer les mille détails d'un paysage enchanteur.

« Comme tout cela est donc beau I disait-elle à M. de Caussade avec la joie naïve d'une enfant.

— Très beau, en effet, ma chérie; mais c'est pour vous comme la terre promise pour je ne sais quel personnage de la Bible. Vous verrez de loin ces rivages charmants ; mais vous n'y aborderez point.

— Comme vous voudrez, mon cher seigneur ; je ne suis déjà plus que votre esclave obéissante.

— C'est avec les esclaves comme vous que l'on fait les sultanes 1 répondit le comte, à qui l'assurance du bonheur prochain rendait maintenant toute sa liberté d'esprit.

— M'est-il aussi défendu, continua Mlle de Quincy, avec autant de grâce que d'innocente coquetterie, de respirer les senteurs exquises qui me viennent du rivage, et qui se mêlent à la brise marine comme pour m'enivrer ?

— Au contraire ! aspirez-les à pleins poumons, ces parfums de votre bouquet de mariée. C'est la forêt de Milis qui vous les offre, et c'est bien une des plus curieuses de l'Europe. Elle n'est plantée que d'orangers, qui embaument la terre et la mer à dix lieues à Tentour. La brise en apporte la bonne odeur à nos

matelots, qui se trouvent rarement à pareille fête, et personne n'en approche — même les plus endurcis de nos vieux célibataires — sans éprouver l'envie de cueillir ses fleurs symboliques. »

Pendant que nos amoureux échangeaient ces doux propos, qui leur faisaient paraître les heures trop courtes, la Blanche-Nef atteignait la petite baie de Milis.

Suivant les ordres du comte, qui mettait son yacht en quarantaine, et qui ne voulait avoir que le moins possible de communications avec la terre, on mouilla à six cents mètres du port. Un canot, sous les ordres du matelot italien chargé d'instructions spéciales, fila sans retard vers la ville, afin de procéder au ravitaillement du yacht, qui avait quitté trop précipitamment Fréjus, pour qu'il lui fût possible de le faire en France. Quant à M. de Caussade, il prit la grande embarcation pour se rendre à terre avec le docteur.

Lorsque les deux hommes furent en mer, assez isolés des rameurs, penchés sur leurs avirons, pour n'être pas entendus par eux :

« Voici, dit M. de Caussade au médecin, en lui tendant un élégant portefeuille en cuir de Russie, une légère indemnité, que je vous prie d'accepter pour le dérangement que je vous ai causé. Vous allez vous faire conduire à Cagliari, où vous trouverez un bateau pour Gênes, dans la soirée. Vous prendrez demain matin le chemin de fer de France, et vous serez à Fréjus demain soir. J'espère donc n'avoir pas fait à vos malades un tort irréparable. Mais je vous demande la discrétion la plus absolue, sur tout ce que vous avez vu. J'y compte, car je sais que les Italiens ont donné depuis longtemps droit de cité au proverbe

arabe : <' La parole est d'argent et le silence est d'or. » L'enlèvement du cercueil de Mlle de Quincy aura fait trop de bruit, pour que Ton n'en parle pas beaucoup dans la ville. Écoutez tout ce que Ton vous dira, et pour rien dans la vie, ne dites rien de ce que vous avez vu. Est-ce promis?

— C'est juré!

— Alors, je vais vous raconter la fin de Thistoire... avant qu'elle ne soit arrivée...

— Une primeur, ou je ne m'y connais pas I

— Vous l'avez dit : une primeur I Vous êtes trop perspicace pour n'avoir pas deviné depuis longtemps ce qu'est pour moi Mlle de Quincy.

— Parbleu I une femme adorée tout simplement.

— Juste I Aussi pour ne pas la laisser dans une condition douteuse, dont souffrirait sa juste fierté, je vais l'épouser — religieusement d'abord ; civilement plus tard, — quand mes affaires seront en règle.

— Vous intervertissez quelque peu l'ordre habituel des choses.

— J'y suis bien forcé. Est-ce que vous connaissez Sammarcelli?

— Ouil c'est un tout petit village, à une lieue de Milis.

— Le curé est un de mes obligés. Je puis même dire que c'est aujourd'hui un ami pour moi. Je Tai connu en Terre-Sainte, et je lui ai rendu un de ces services qu'un homme n'oublie pas. Un jour, dans les environs de Jérusalem, je l'ai tiré des griffes de trois bandits, qui, sans mon intervention... armée, l'auraient mis pour longtemps dans l'impossibilité de dire sa messe. J'en ai tué un, blessé un autre, et mis en fuite le troisième ; mais celui-là avait allégé le pauvre abbé de sa bourse, qu'il a négligé de lui

renvoyer. Je lui ai donc prêté la mienne, pour l'aider à regagner sa cure. Comme un service en vaut un autre, je vais le prier de me marier, et nous serons quittes... »

L'embarcation venait d'accoster. Les deux hommes, se séparèrent après s'être serré cordialement la main.

Deux heures plus tard, le comte de Caussade descendait d'un modeste équipage, à la porte d'une jolie villa bien italienne, un vrai carré de pierres blanches, avec un toit en terrasse, entourée d'un grand jardin, dont une douzaine d'orangers, couverts de fleurs et de fruits, faisaient le plus bel ornement. Cette villa coquette était le presbytère du petit village de Sammarcelli.

Assis sous une treille, où lés pampres d'une jeune vigne s'enlaçaient aux verts feuillages d'un jasmin étoile d'argent, il achevait de déjeuner en dégustant avec béatitude un café que lui-même avait préparé de ses mains sacerdotales. 11 paraissait heureux comme un honnête homme qui digère bien un bon repas.

Au bruit des grelots, suspendus en grappes sonores aux colliers des deux poneys, attelés à la légère voiture, il releva machinalement la tête.

Le comte, qui avait mis lestement pied à terre, était déjà près de lui.

« Me reconnaissez-vous, monsieur le curé? demanda-t-il au saint homme, en se découvrant et en le regardant bien en face.

-- Par les yeux comme par le cœur I répondit labbé. Les hommes tels que vous ne s'oublient pas ! Mais, dites- moi, quel bon vent vous amène dans mon ermitage?

— J'ai un service à vous demander.

— Quel bonheur ! Je voudrais vous en rendre dix I

— Merci I un seul suffira I Je viens vous prier de me marier.

— Te Deum laudamus! avec le plus grand plaisir, mon cher comte. Vous avez donc trouvé la femme de votre cœur, parmi les jolies filles de Milis... car je n ose pas supposer qu'une modeste paysanne de Sammarcelli...

— Elles doivent être charmantes! Mais c'est une Française que j'épouse...

— Alors, elle n'est pas de ma paroisse...

— Ni de la vôtre, ni d'aucune! elle vit en mer, comme une mouette, et n'a ni domicile ni patrie... Mon navire est son univers! Sa famille est disparue, et il ne lui reste plus que Dieu là-haut, et moi ici-bas !

— C'est déjà beaucoup! Mais en vérité, mon cher comte, vous avez l'air de me raconter là des choses de l'autre monde.

— Vous dites plus vrai que vous ne le pensez, mon cher cuTé : J'épouse une morte.

— Une morte ! s'écria le prêtre, avec un geste d'horreur, qui lui fit repousser machinalement loin de lui sa tasse et sa soucoupe ; une morte ! Mais c'est un sacrilège que vous voulez faire là I C'est une profanation!., une chose monstrueuse... contre nature... Jamais je ne prêterai mon ministère...

— Eh! vous savez bien que je ne vous le demanderai jamais pour une pareille besogne. Mais je vais tout vous expliquer... Il s'agit d'une morte... ressuscitée...

— Par vous, sans doute? Vous faites donc des miracles maintenant!

— Presque!

— Alors, racontez-moi celui-ci ! »

En quelques mots très clairs, très précis, très rapides, le comte de Caussade mit au courant de la situation l'excellent curé de Sammarcelli, homme simple, peu romanesque, mais qui n'en ressentit pas moins, dans toute leur force, les impressions qu'un spectacle émouvant fait toujours éprouver à un spectateur naïf.

« Vous voyez, dit M. de Caussade en terminant son récit pathétique, que nous nous trouvons, Mlle de Quincy et moi, dans des circonstances si particulières, que l'on ne saurait vraiment nous appliquer les règles faites pour les cas ordinaires de la vie de tous les jours. A l'heure qu'il est, la chère fille que j'aime n'a plus rien qui ressemble à un état civil. Elle n'a plus de place marquée dans le monde, et elle n'y veut point rentrer maintenant. D'ailleurs, le voulant, elle ne le pourrait point. Regardez-nous donc comme deux naufragés, comme deux épaves d'un navire brisé par la tempête, et que vous rencontrez sur une plage déserte. Les malheureux n'ont plus d'autre bien que leur amour... Mais ils s'adorent, et ils vous demandent, à vous prêtre de leur Dieu, de bénir leur amour... Oserez-vous les refuser?

— Non, certes... en principe I et je comprends, croyez-le bieni tout l'intérêt et toute la sympathie que mérite une situation comme la vôtre... Mais, cependant, veuillez refléchir que nous autres curés, nous sommes tenus à l'observance de certaines règles canoniques... laissez-moi consulter..., seulement le temps de réclamer une autorisation à mon évéque I

— Mon cher abbé, fit Caussade, avec une certaine solennité, quand vous avez été attaqué par des bandits, sur le chemin de Naplouse... et qu'il s'est agi de vous laisser mourir ou de vous sauver, je ne suis pas

allé demander un port d'armes au pacha de Jérusalem. Je me suis élancé à votre secours, seul contre trois. J'ai reçu dans les côtes une balle qui vous était destinée... J'ai eu le bras gauche haché par un coup de cimeterre, qui menaçait votre tête... Mais j'ai poignardé un de vos assassins sur votre corps... et, des deux mains que voilà, j'en ai étranglé un autre à moitié... Vous en souvenez-vous?

— Oui ! murmura le prêtre à voix basse, et en mettant une main devant ses yeux, cotnme pour ne plus voir la scène de carnage et d'horreur dont M. de Caussade évoquait le souvenir avec une fidélité trop puissante.

— Ehl bien, reprit le comte avec une énergie quelque peu hautaine, et en s'emparant du bras de l'abbé avec une irrésistible autorité, si vraiment vous vous souvenez, ce que j'ai fait doit vous apprendre ce que vous avez à faire... Du reste, écoutez-moi, et vous comprendrez la gravité de la situation. J'adore cette jeune fille que j'ai sauvée... et elle m'aime ! elle a vingt et un ans et j'en ai trente !.. et nous allons rester ensemble, pendant plusieurs années... dans un tête-à-tête plein de tentations... loin d'un monde qui nous oublie... et auquel nous ne devons rienl.. Vous voyez avec quelle franchise je vous parle I Ne nous laissez pas exposés au péril, si vous ne voulez pas que nous périssions I...

— Si je fais mal, que Dieu me pardonne l fît le pauvre prêtre, avec l'air résigné de l'homme qui subit la violence qu'on lui fait, parce qu'il est impuissant à se défendre contre elle. Je vous marierai... mais je ne vous dirai pas de messe, par exemple I ajouta-t-il, comme pour racheter à ses yeux, par cette sévérité inoffensive, les concessions arrachées à sa faiblesse.

— J'en serai désolé, fît M. de Caussade, avec une componction plus ou moins sincère ; mais nous nous contenterons de ce que vous voudrez bien nous donner, en gens qui savent trop qu'ils n'ont pas le droit d'être exigeants... une petite bénédiction toute simple, accompagnée de vos prières — rien de plusl Cela nous suffira pour le moment. Tout ce que nous demandons, c'est le droit d'être heureux avec la permission du bon Dieu, que vous nous donnerez en son nom.

— Enjôleur 1 murmura le pauvre curé; mais ditesmoi un peu où et quand doit avoir lieu cette cérémonie qui n'en sera pas une?...

— A bord de mon yacht, demain, à cinq heures du soir. Mon canot viendra vous chercher à quatre, tout près de votre église. J'ai remarqué là une petite crique, où l'on peut aborder facilement.

— C'est bien ! J'y serai ! » fit le curé avec un gros soupir.

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