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XL VII

Le retour de M. de Caussade à bord de la Blanche- Nef i^v'ii, aux yeux de son équipage, les proportions d'un événement comme ils n'en avaient jamais vu depuis qu'ils naviguaient sous son pavillon. Il ne ramenait pas moins de six femmes, enlevées par luj au beau sexe de Milis, et appartenant aux professions privilégiées qui ont pour objet de cultiver et de parer la beauté féminine : deux couturières, une modiste, une corsetière, une lingère, une cordonnière, sans compter, dans une barque à la suite, une demi-douzaine de jeunes filles aux doigts de fée, qui allaient travailler le jour et la nuit, sous la direction de leurs maîtresses, pour confectionner un trousseau complet à la pauvre ressuscitée qui avait besoin de tout, précisément parce qu'elle n'avait rien.

Ces aimables personnes apportaient avec elles un nombre prodigieux de caisses et de cartons où l'on n'avait plus qu'à puiser, pour trouver un choix varié de toutes les choses nécessaires à l'habillement et à la parure d'une jeune fille, depuis la bottine jusqu'au chapeau, sans compter de nombreux coupons d'étoffes de toutes sortes, depuis le satin blanc de la robe de mariage, jusqu'au lainage simple et solide de la robe de tous les jours.

Le comte introduisit tout ce petit monde dans le

salon du yacht, destiné, depuis quelque temps, à subir toutes sortes de transformations, et dont on allait faire maintenant un atelier de couture, avec de grandes tables de travail, disposées dans toute sa longueur.

« A l'ouvrage ! Mesdames ! dit le comte avec une verve et une gaieté qui devaient mettre tout le monde en train. J'ai besoin de tout votre zèle et de toute votre activité, et je vous préviens que vous ne dormirez guère cette nuit, car nous n'avons pas une minute à perdre. Voici, continua- t-il, en prenant par la main Mlle de Quincy, qui venait d'entrer, un jeune mousse qu'il faut changer en une femme élégante, et vous n'avez que vingt-quatre heures pour accomplir ce miracle. Il est vrai que la nature vous aidera. Mesurez, taillez, coupez et recousez I Mais dites-vous bien que vous ne sortirez pas d'ici, avant de m'avoir livré trois ou quatre chefs-d'œuvre dont j'ai besoin. Vous serez logées, nourries, éclairées, habillées, et traitées avec tous les égards que vous méritez. Seulement, souvenez-vous que vous n'avez pas une minute à perdre, et n'oubliez point que rien ne peut être trop beau pour Mme la comtesse I »

En achevant ces mots, qui disaient si bien toute sa pensée, M. de Caussade fit avancer au milieu du cercle de ces jeunes personnes, sympathiques et curieuses, Mlle de Quincy, plus embarrassée peut-être devant elles, que devant tout l'équipage de la Blanche-Nef, de ce costume masculin, qu'elle portait, cependant, avec une si rare élégance.

Le speech insinuant du comte avait, du reste, enflammé le zèle de ce petit monde, tout naturellement disposé à faire de son mieux, pour parer et embellir encore une femme déjà si belle. Toutes ces jeunes filles

soupçonnaient là quelque piquante histoire d'amour, quelque aventure romanesque, qui mettait leurs folles et jolies têtes à Tenvers. M. de Caussade, qui se voyait si bien écouté, leur expliqua ce qu'il attendait de leurs habiles mains : c'était tout d'abord une toilette blanche de mariée; puis, deux ou trois costumes de voyage et d'appartement. On se mit à l'œuvre, et l'on travailla le reste du j our et ton te la nuit, sans s'accorder une minute de repos. Le comte ne laissait point passer une heure sans faire une apparition dans l'atelier, où sa présence encourageait et animait tout le monde. Quant à Blanche, affable et souriante, elle se prêtait aux essayages avec une bonne grâce qui enchantait tout le monde.

Elle en fut, du reste, bien récompensée, car le lendemain, à trois heures, elle se voyait à la tête d'un trousseau complet, auquel avaient contribué, chacun pour sa part, tous les corps de métiers. La robe de noce avait une traîne-princesse, qui aurait couvert, à elle seule, la moitié du pont de la Blanche-Nef,

Amoureuses de leur œuvre, et jalouses de la faire valoir, ces jeunes ouvrières voulurent habiller la fiancée. L'une d'elles, qui avait autant de goût que d'habileté, releva à l'antique la belle chevelure blonde, étoilée çà et là des boutons blancs de l'oranger. Aussi, quand Mlle de Quincy parut sur le pont, radieuse de bonheur et de beauté, au bras de celui qui allait devenir son trop heureux maître, il y eut comme un éblouissement chez tous ceux qui la virent. On eût dit une apparition céleste.

Les matelots de la Blanche-Nef avaient su donner à leur navire un air de fête qu'auraient pu lui envier la Madeleine et Saint-Augustin, aristocratiques paroisses, qui font des merveilles, quand il s'agit d'associer les pompes religieuses aux somptuosités mondaines.

Une simple table servait d'autel ; mais on Tavait recouverte d'un magnifique tapis d'Orient, sur lequel se détachait, dans sa blancheur éclatante, une nappe de guipure, avec le chiffre des deux époux, brodé en couleur par une des jeunes fées arrivées la veille de Milis. Au-dessus de cet autel improvisé, on avait formé, avec les voiles du navire, une sorte de dôme, diapré des vives couleurs des pavillons de toutes les nations maritimes, et que dominait une longue flamme, portant l'écusson des comtes de Caussade.

Le curé de Sammarcelli, fidèle à sa parole, bien qu'il l'eût donnée peut-être un peu à regret, arriva quelques minutes avant l'heure, suivi de deux enfants de chœur, frisés comme des chérubins, et, en homme très pressé de terminer une besogne qu'il regardait peut-être comme un peu compromettante, il entama tout de suite les cérémonies du mariage chrétien, en simplifiant quelque peu les rites, pour se conformer aux exigences des circonstances présentes. L'Église n'est pas intransigeante.

Lui-même, pourtant, ne tarda point à se laisser impressionner par la grandeur austère et l'imposante beauté du spectacle qu'il avait sous les yeux. La tenue si digne du fiancé, l'émotion si profonde de la jeune fille, la fière allure de l'équipage, en grande. tenue, et dont tous les hommes, rangés autour de l'autel, debout, le béret à la main, graves et recueillis, semblaient prier pour un maître aussi respecté qu'il était aimé ; la majesté de la nature s'associant à la solennité de l'acte religieux; la mer apaisée suspendant une frange d'écume argentée aux flancs de la nef immobile ; le soleil, là-haut, comme un grand lustre d'or, éclairant une scène aussi auguste que touchante ; le parfum des orangers flottant dans l'air et rempla-

çant le baume et la myrrhe des encensoirs, tout cela finit par agir assez fortement surTimagination d*un homme chez qui la raison, compagne des longues années, n'avait pas encore tué Tenthousiasme. Aussi trouva-t-il quelques paroles sympathiques et vraiment heureuses, pour prendre congé de ceux qu'il venait d'unir.

« N'oubliez pas, leur dit-il, que tout s'achète en ce monde, surtout le bonheur. Dieu ne nous le doit pas, et il ne nous l'accorde qu'à titre de récompense. Goûtez pourtant le vôtre en paix, parce que vous l'avez mérité par la constance de vos sentiments, et la fidélité de votre affection. Ne regrettez pas la sévérité des épreuves que vous avez subies ; elles n'auront d'autre effet que de rendre plus douces les joies qui vous attendent. Elles sont rares, Madame, les femmes qui, comme vous, ont été aimées par delà le tombeau ; quant à vous, monsieur le comte, ce doit être pour vous une juste fierté que d'avoir pu prouver à celle qui devient aujourd'hui la compagne de votre vie, que l'amour, chez les grands cœurs, est plus fort que la mort I... Mais n'oubliez ni l'un ni Tautre que, pour des gens d'honneur, plus les liens sont fragiles, et plus ils doivent être respectés. L'union que vous venez de contracter n'a pas encore pour elle la sanction des lois humaines ; aussi vous devez l'entourer d'une sollicitude d'autant plus grande que c'est Dieu seul qui Ta consacrée, et que vous seuls êtes chargés de la défendre I »

Tout cela fut dit dans un français souvent panaché d'italien ; mais avec une onction vraiment sacerdotale, et avec cette naturelle éloquence qui va au cœur, parce qu'elle vient du cœur. Aussi le bon curé fut-il admirablement compris de tout son auditoire. Le bonheur est comme le Saint-Esprit : il nous communique le don des langues.

« Seuls, enfin 1 dit Jacques, en étreignant dans ses bras celle que Ton venait de lui donner pour femme, et qu'il avait entraînée dans sa chambre.

— Et pour longtemps, n'est-ce pas? Tu m'emmènes bien loin, maintenant que je suis tienne ?

— Très loin, en effet... cela te fait peur?

— Oh I tu sais bien que je te suivrais jusqu'au bout du monde... ne m'as-tu pas suivie plus loin, toi?

— Ma chère aimée 1

— Mais je vais te demander une grâce...

— Parle 1 elle est accordée d'avance.

— Il ne faut pas que le bonheur nous rende oublieux et ingrats. Il y a quelque part une chère créature qui m'adore... tu le sais bien ! et elle me croit morte... et elle me pleure I Pardonne-moi, mon ami, si je ne puis pas être heureuse en pensant qu'elle souffre... Permets-moi de lui écrire... On pourrait faire mettre la lettre à la poste par une de ces jeunes ouvrières que tu vas renvoyer en ville avant de quitter le mouillage.. .

— Je n'ai rien à te refuser. Seulement tu voudras bien me confier ta lettre que je vais adresser sous double enveloppe à mon homme d'affaires qui la fera parvenir à M. de Feuardent. Si l'on voyait ton écriture à la villa, avec le timbre de la poste d'une ville connue, ton père, qui n'a pas encore désarmé, serait capa-

ble de mettre à mes trousses la police du monde entier. Ce n'est pas cela que tu veux ?

— Oh ! non, tu le sais bien I

— Alors, écris ta lettre I Je vais écrire aussi la mienne, et toutes deux partiront ensemble. »

La Comtesse de Caussade, à Mlle Béatrix de Quincy,

« Sèche tes larmes, ma bonne petite tante 1 celle que tu crois morte est vivante... et elle t'aime toujours I C'est à lui que je dois la vie, comme je lui devrai le bonheur! Ahl je sens bien que je n'aurai jamais pour Jacques, ni assez de reconnaissance, ni assezd'amour... car il m'a, de ses propres mains, arrachée au plus épouvantable des malheurs... Vous tous, hélas! vous m'aviez crue morte... Je n'étais qu'endormie... et je me suis réveillée dans ses bras... Ah ! si tu l'avais vu I quelle joie... quels transports ! quel délire ! j'ai cru un moment qu'il allait perdre la raison... Il est vrai que je n'en avais pas beaucoup plus que lui... Il ne me restait qu'une vague conscience de ce qui m'était arrivé... mais je devinais que ce devait être quelque chose d'affreux... Tu le vois maintenant! cet incomparable ami ne voulait plus vivre sans moi, et il est allé me chercher là-bas, dans le trou noir... pour avoir au moins le corps de celle dont l'âme était partie... Il m'a fait transporter sur son bateau, et il allait m'emmener avec lui, je ne sais où... au bout du monde, quand je me suis sentie renaître à la vie sous ses baisers... Il m'a bien méritée, n'est-ce pas? et, pour me refuser à lui, il faudrait vraiment que je fusse la plus ingrate des créatures... Je me contente d'en être la plus heureuse !... Maintenant je suis sa

femme. Nous avons été mariés ce malin, par un bon prêtre italien. M. le maire n'était pas là; mais le bon Dieu y était. Mon mari trouve que c'est assez... et moi aussi !... Seulement, il paraît que j'ai épousé un criminel. On assure que les tombeaux sont sacrés — même quand les femmes qu'on y a mises sont vivantes... de sorte que si nous restions en France maintenant, on pourrait le poursuivre... le condamner... me le prendre... le jeter en prison... Lui I ohl cela, vois-tu, jamais I... il m'a coûté trop cher pour que je ne tienne pas à le garder I

« Il paraît que nous allons vivre beaucoup en mer. Cela me plaît assez. Avec le mari qu'elle adore, est-ce que tout ne plaît pas à une femme aimée? Mon seul chagrin, c'est de ne pas pouvoir t'écrire aussi souvent que je le voudrais. Nous autres navigateurs nous ne rencontrons pas souvent de boite aux lettres sur notre route. Mais tu sais que je vis; tu sais que je t'aime, et quelque chose me dit que nous nous re verrons. Cette seule pensée ne te donnera-t-elle point du bonheur, à toi qui croyais m'avoir perdue pour jamais?

« Ne m'envie pas l'innocente joie de signer la première lettre que j'écris après mon mariage.

« Blanche de Quincy, comtesse de Caussade. »

Le comte de Caussade au baron Norbert de Feuardent.

« Mon cher baron, vous aurez autant de surprise à lire cette lettre que j'ai, moi, de bonheur à vous l'écrire. Elle sera courte, car la Blanche-Nef est sous vapeur, et dans un instant elle va partir pour rOrient, où j'emporte ma femme. Ma femme 1 ce seul mot va vous faire tomber du haut de votre

tour penchée. Eh 1 pourtant, rien n'est plus vrai que cette invraisemblable nouvelle. S'il n'y avait pas au monde un certain marquis dont j'ai encore à redouter le mauvais vouloir, je vous prierais d'envoyer sans plus tarder à vos amis et connaissances les lettres de part du mariage de votre serviteur, Pierre-Henri- Jacques de Nompar, baron de Francastel, comte de Caussade, avec Mlle Marie-Lucienne-Blanche de Quincy des Aiglons — ce sont bien là, je crois, tous les noms et prénoms de celle qui est aujourd'hui ma femme adorée.

« Comment la chose s'est-elle faite? C'est ce que je ne vous raconterai point par le menu, n'aimant pas les redites, et bien persuadé que ma femme — c'est la première fois que j'écris ce mot charmant — a fait ses confidences à la bonne tante Béatrix, qui ne les gardera pas pour elle seule.

« Ah ! mon ami, que d'événements, que d'émotions, que d'angoisses peuvent tenir dans une nuitl... et, aussi, quels ravissements 1 Cette nuit-là, voyez-vous, elle a été pour moi plus longue que ma vie tout entière.

« Je l'ai... je la possède enfin: elle est mienne pour toujours... et nous partons pour l'Orient, le pays des enchantements et de la lumière. C'est là que je veux goûter les premiers rayons de ma lune de miel. Si je ne dois rentrer en France que lorsqu'il n'y en aura plus, il me devient impossible de préviJir l'époque de notre retour. En tout cas je ne reviendrai qu'avec une escorte de petits Caussades, dont je me ferai un rempart contre le seigneur des Aiglons. Je sais bien qu'aux yeux de vos législateurs ce seront autant de petits bâtards — car nous n'avons pu contracter, et encore à grand'peine — qu'un simple mariage reli-

gieux. Il est vrai que, poui* le moment, cela nous suffit, à Blanche et à moi... Quand le temps sera venu, je trouverai bien le moyen de me mettre en règle avec Tétat civil, et de forcer le maître des Aiglons à devenir mon beau-père malgré lui.

« Adieu, mon cher baron; gardez-moi Tamitié précieuse dont vous m'avez déjà donné tant de preuves. La mienne vous est acquise pour toujours.

(( Caussade. »

Le lecteur sagace a déjà deviné les événements que nous ne lui avons pas racontés.

Quand le baron de Feuardent, muni des pleins pouvoirs du père de Blanche, eut en main les autorisations de la préfecture, il requit le gardien du cimetière de procéder, sous la surveillance du commissaire de police, à Texhumation de Mlle de Quincy, enterrée de la veille. — Le pauvre diable se crut perdu. L'or qu'il avait reçu de M. de Caussade se changeait pour lui en feu dévorant qui le brûlait jusqu'aux moelles, et, avec lui, sa femme, ses enfants, sa maison. Il voyait partout des témoins de son crime. Il lui semblait que les pierres de toutes ces tombes, qui le connaissaient, se levaient contre lui pour l'accabler, et que les autres morts, du fond de leurs sépulcres, accusaient le profanateur qui venait de troubler leur repos.

Peu à peu, cependant, il retrouva son calme, et, bien certain que personne n'avait pu le voir, il résolut de jouer son rôle jusqu'au bout — et d'attendre les événements. Aussi, après avoir lu attentivement les papiers que lui présentait M. de Feuardent :

« C'est bien, dit-il, je vais appeler mon aide, et faire ce que vous souhaitez. »

La tombe avait été refaite avec assez de soin, et

son apparence n'avait rien qui pût exciter le soupçon. Les sinistres compagnons se mirent à Tœuvre avec assez d'ardeur, sous l'œil indifférent et ennuyé du commissaire, qui n'apportait point d'enthousiasme à l'accomplissement de cette besogne maussade ; mais attentivement surveillés par M. de Feuardent, profondément ému, et qui ne perdait pas un seul de leurs mouvements.

Quand ils furent arrivés à une certaine profondeur, un même cri jaillit à la fois de trois poitrines :

« On a volé le cercueil !»

Les fossoyeurs venaient, en effet, d'apercevoir, au lieu du bois résistant de la bière, les molles fascines de paille et de menus branchages par lesquelles le gardien du cimetière avait cru pouvoir la remplacer.

M. de Feuardent et le commissaire s'approchèrent et plongèrent leurs regards dans le trou béant.

« C'est vrai î dit l'homme officiel ; le délit est patent. Je vais dresser un procès- verbal de constat...

— Et commencer les poursuites! ajouta le baron Norbert avec une vivacité quelque peu imprudente, et dont il ne tarda point à se repentir.

— Pardon 1 reprit le magistrat, ce serait aller un peu vite. L'administration a des filières qu'elle doit suivre. Il faut d'abord commencer par faire une enquête. On n'entame les poursuites qu'à la condition de savoir quels sont les coupables. Vous, monsieur le baron, qui connaissez la famille, ses amis, ses relations, vous pourriez nous être d'un grand secours... Avez- vous quelque soupçon?

— Aucun soupçon, monsieur le commissaire! »

M. de Feuardent put faire cette réponse sans mentir, car ce n'était pas un soupçon qu'il avait; c'était une certitude. Un seul être au monde pouvait avoir eu la

pensée d'enlever le corps de Blanche — mais, plutôt que de dénoncer celui-là, il se serait laissé brûler la langue avec un fer rouge...

« Alors, poursuivit le commissaire, puisque je suis abandonné à moi-même je vais suivre mon inspiration personnelle, et commencer mes recherches, dont j'aurai soin de vous faire connaître les résultats sans délai. »

M. de Feuardent regagna la villa des Jasmins, où il savait bien que Béatrix Tattendait avec une véritable impatience.

En deux mots, il la mit au courant des choses.

« Mon Dieu ! encore ce calice ! murmura-t-elle en joignant les mains. Nous n'avons donc pas assez souffert! Ma pauvre Blanche enlevée, troublée jusque dans son dernier sommeil peut-être... Ahl n'est-ce point affreux à penser! »

Le marquis, présent à l'entretien, se leva brusquement, et, frappé tout à coup comme par un trait de lumière, il porta la main à son front en s'écriant :

« Je suis certain que c'est ce scélérat qui a commis ce nouveau crime. — Mais, ajouta-t-il, avec un geste de menace, il n'échappera point au châtiment qu'il a mérité : je vais le dénoncer à la justice et mettre la force publique à ses trousses!

— Voilà qui avancera bien tes affaires! répliqua M. de Feuardent en haussant les épaules. Tu ajouteras un scandale à nos malheurs... et voilà tout! beau résultat, en vérité, et bien digne de nos efforts! Veux-tu savoir toute ma pensée ! eh bien ! oui, je crois, en effet, que tu as raison, et que c'est M. de Caussade qui a enlevé ta pauvre fille... Mais il l'aimait assez pour que tu lui pardonnes. ïu la lui refusais vivante ; il l'a prise morte — je trouve qu'il a bien fait! Loin

de lui en vouloir je l'approuve I car je sens qu'à sa place j'en aurais fait autant... Mais enfin, tout cela n'est qu'une supposition... Tu peux avoir des soupçons: tu ne peux pas fournir de preuves ! Mais je vais plus loin... Quand même tu serais sûr que le comte de Caussade est le ravisseur de ce pauvre cadavre, que pourrais-tu faire ? La Blanche Nef ^ levé l'ancre la nuit même de l'enterrement. Va donc courir après un yacht qui marche comme celui-là; qui a sur toi quarantehuit heures d'avance, sans que tu saches seulement quelle direction il a prise, et qui peut sortir de la Méditerranée aussi bien par Suez que par Gibraltar. T'imagines-tu, d'ailleurs, que le gouvernement, quia, pour l'instant, d'autres chats à fouetter, va te prêter un cuirassé, deux avisos et une demi-douïaine de torpilleurs pour donner la chasse à la Blanche-Nef? Je crois que tu feras bien de rayer cela de tes papiers î Calme-toi, et tais-toi 1 c'est encore le plus sage 1 Quant à vous, mademoiselle, ajouta le baron en se tournant \ers Béatrix, voici, je l'avoue, un nouveau coup qui vous frappe, et je sens qu'il est cruel ! mais que, pour l'adoucir, votre raison vienne au secours de votre cœur. Quoi que votre frère en puisse dire, Jacques de Caussade n'est pas un scélérat, et vous n'avez le droit de voir en lui ni un profanateur ni un sacrilège. S'il a enlevé notre pauvre enfant, ce ne peut être que dans l'intention de lui élever quelque part un tombeau digne d'elle, et pour être le gardien de ses restes. Plus tard, j'en suis sûr, quand ses aveux seront devenus sans danger, il vous fera savoir, de luimême, quel est le coin de terre où elle repose... En attendant, ma chère et malheureuse amie, continuez à faire ce que vous avez toujours fait pendant le cours

d'une exrstence semée de tant d'épreuves et de tant de douleurs... résignez-vous!

— Pour donner de pareils conseils, murmura le marquis, il faut vraiment n'avoir pas de sang dans les veines; j'en ai moi, et pendant que vous courberez lâchement la tète, vous qui prétendez aimer ma fille, j'agirai, moi I... et je la vengerai I »

Sans rien ajouter à ces paroles violentes, le marquis prit son chapeau et sortit.

Ce nouveau grief contre M. de Caussade donna un nouvel élément à sa haine, qu'il espéra pouvoir enfin satisfaire.

Le commissaire de police, chez lequel il arriva juste au moment où celui-ci rentrait du cimetière après sa déconvenue, parut tout d'abord très disposé à le servir; il prit de nombreuses notes sous sa dictée, et promit de faire une enquête sérieuse; mais, faute de preuves, cette enquête n'aboutit point, et au bout de quelque temps l'affaire fut classée. On sait ce que veut dire cet euphémisme administratif. On parla d'autre chose dans les bureaux, et il ne fut plus question de la violation de sépulture qui avait un moment passionné la petite ville de Fréjus et tout le littoral du midi.

Le séjour de la villa des Jasmins ne tarda point à devenir odieux au père de Blanche de Quincy. Il prétexta des affaires importantes — les hommes d'imagination en ont toujours à leur service — qui exigeaient sa présence à Paris, et il laissa en Provence sa sœur et le baron Norbert, après leur avoir dit qu'il ne rentrerait aux Aiglons qu'avec les hirondelles et les beaux jours.

Cependant, une circonstance aussi fortuite que regrettable priva ces deux amis de lire les bonnes et rassurantes lettres que leur avaient écrites, immédiatement après leur mariage, le comte et la comtesse de Caussade. Le matelot à qui le capitaine Liscoët les avait confiées, en le chargeant de les mettre à la poste de Milis, excité déjà par les vins capiteux que tout l'équipage avait bus en l'honneur des mariés, eut la faiblesse de suivre au cabaret un ami rencontré sur le port. Une dernière tournée, qu'il eut aussi l'imprudence d'accepter, lui fît oublier les recommandations si pressantes du capitaine; surpris par l'heure, et n'ayant que tout juste le temps de rallier son pavillon, il confia la lettre au camarade, qui n'avait pas mieux gardé son sang-froid que lui-même, et qui, au lieu de la jeter dans la boîte, la mit à côté. Elle fut ramassée par un drôle, qui, collectionnant les timbres-

poste, prit ceux-ci, et ne s'occupa point du reste. Et c'est ainsi que M. de Feuardenl et Mlle de Quincy n'apprirent point la nouvelle qui aurait tout à coup changé en une joie sans bornes leur profond désespoir. Tous deux restèrent à Fréjus le reste de l'hiver, tout entiers à leur douleur, et sans chercher d'impossibles consolations, — mais recueillant, comme on fait des épaves d'un naufrage, tous les souvenirs de leur chère aimée, souvenirs dont ils allaient vivre désormais.

Cinq années, longues comme des siècles, pour ceux qui les ont passées dans la tristesse et dans le deuil, se sont écoulées depuis les derniers événements que nous avons racontés. Guidés par Tespérance, escortés par lamour, se suffisant à eux-mêmes, parce qu'ils étaient l'un pour l'autre un monde toujours jeune et toujours nouveau, le comte et la comtesse de Caussade, amants quoique époux, ont promené leur bonheur sur toutes les mers du globe, — un peu égoïstes, comme le sont toujours les heureux, un peu oublieux comme le deviennent si aisément ceux qui n'ont pas besoin des autres. Trouvant sans doute que c'était assez d'avoir rassuré par une lettre ceux que la mort de Blanche avait accablés de douleur, ils n'avaient plus donné de leurs nouvelles, et ceux qui croyaient la jeune et charmante créature perdue à jamais la pleuraient toujours. Les chers ingrats ne voyaient pas leurs larmes.

C'est le soir. Le soleil descend avec une majestueuse lenteur derrière les cimes dentelées du Jura. Les grands sapins allongent leur ombre oblique sur les pelouses du château des Aiglons. La nuit tombe.

Il est sombre et morose, à présent, le vieux manoir, égayé jadis par les petits cris joyeux, les rires et les chansons d'une enfant adorée; embelli plus

tard par les grâces d'une belle jeune fille. — Elle a tout emporté avec elle, celle-là! et le bonheur des êtres humains et la gaieté des choses. Pas de lumière étincelante sur la façade sombre. C'est à peine si la lampe de travail qu'un domestique vient de placer sur une table dans le salon laisse filtrer comme un rayon pâle, à travers les rideaux mal joints. — Le marquis n'est pas encore descendu pour le dîner. Il n'apparaît qu'à la dernière minute, au moment où l'on vient avertir que Mademoiselle est servie. Il est en ce moment dans sa chambre, boudeur et hautain, au fond, malheureux.

Sous le prétexte assez plausible de se refaire une famille, un an après la mort de Blanche, il a épousé la belle princesse Molda Rosalis. Mais il paraît que les deux époux n'étaient pas suffisamment assortis pour les liens du mariage. Un divorce à grand fracas a suivi des aventures éclatantes, et, de nouveau, le maître des Aiglons se retrouve seul dans la vie, vieux, triste et cassé. Pourtant, malgré ses fautes, il trouve encore chez sa sœur un peu de cette pitié dont est fait le cœur des femmes. Mais M. de Feuardent lui garde rancune des catastrophes dont il fut cause, et sa mine froide et sa contenance sévère prouvent assez qu'il n'a point pardonné. Le père ne parle jamais de sa fille. Sa fierté le lui défend sans doute. Mais on voit bien qu'il pense à elle, et, plus d'une fois, Béatrix a surpris ses regards attachés sur un beau portrait de Blanche, placé dans le grand salon, en face du buste de sa mère.

Quant à Norbert et à Béatrix, ils vivent silencieusement de leur douleur. Le baron, en ces derniers temps, est devenu le familier du logis : il a quitté, pour ainsi dire, la Maison-Rouge pour le château des Aiglons

Béatrix n'a pas d'autre ami que lui, et Ton peut être sûr que, lorsqu'ils sont ensemble, ils ne parlent que d'Elle.

M. de Feuardent vient de laisser tomber à ses pieds le dernier numéro de la Gazette de France^ qu'il n'a pas eu le courage de lire jusqu'au bout, et Mlle de Quincy, qui ne voit plus guère, a déposé sur la table un bas de grosse laine, qu'elle tricote pour un vieux pauvre.

« Que c'est long, les journées! dit-elle à demi-vaix, en regardant ses mains pâles et ses doigts amaigris.

— Ce qui n'empêche pas beaucoup de gens de trouver la vie courte I

— C'est qu'ils n'ont pas comme nous une tombe dans le cœur, n'est-il pas vrai, mon ami? »

Le baron ouvrait la bouche pour répondre, quand, tout à coup, la cour s'emplit d'un bruit de fouets et de grelots, d'aboiements de chiens, et de hennissements de chevaux, auxquels répondait le beuglement des vaches, troublées dans leur repos au fond des étables.

« Eh I qui fait donc tout ce tapage? » demande avec un certain étonnement Norbert, qui, pourvoir, s'avance jusqu'à la fenêtre.

Deux grandes voitures que l'on peut appeler calèches, pour peu que l'on ait l'intention de les flatter, attelées chacune de quatre postiers vigoureux, viennent de s'arrêter au pied du grand perron. Tout un monde en descend, dans un singulier pêle-mêle. La sortie de l'arche de Noé, avec sa population flottante et mêlée, ne fut point sans doute plus pittoresque ni plus tumultueuse. Ce sont tout d'abord deux beaux enfants, — deux garçons, d'environ quatre ans — si pareils qu'en eux on reconnaissait aisément deux jumeaux. Sveltes et robustes, tout seuls, sans aide et sans

appui, ils s'élancent d'un bond sur le sable de l'allée tournante. Ils sont bientôt suivis d'une négresse au costume éclatant, portant dans ses bras une adorable fillette, que fait paraître plus blanche encore cette nounou aux joues d'ébène. Une jeune femme, grande, mince, élégante, bien prise dans sa taille affermie, et dont le soleil des climats chauds a doré le teint de blonde, paraît à son tour; elle est accompagnée d'un homme au teint hâlé par les brises du large, dans tout l'épanouissement de la beauté virile. Rien de tendre et de caressant comme le regard qu'il jette à cette femme et à ces enfants, dont il surveille tous les mouvements avec une sollicitude de jeune père.

De l'autre voiture, on voit émerger peu à peu une fille de couleur, ornée d'un perroquet dans une cage ; un nègre, qui tient un singe au bout d'une chaîne, une femme de chambre française, tout nouvellement recrutée, à l'air curieux et indolent tout à la fois, et un Indien, jouant le rôle d'un valet de pied qui serait vêtu comme un prince.

« Mon ami, je crois que j'ai peur! dit tout bas la jeune femme à l'oreille de son compagnon.

— Ehl de quoi donc, avec moi, ma chère âme?

— Comment va-t-il nous recevoir?

— C'est ce que nous saurons tout à l'heure I Mais rassure-toi ! nous sommes en nombre pour, nous défendre. »

Ce bruit, ce tumulte, ce tapage ont attiré les gens de la maison, qui sortent de toutes parts, des communs, de l'office, du vestibule, et même des cuisines, et qui viennent voir et savoir.

Parmi un certain nombre de nouvelles figures, voici la tète respectable du vieux Noël, blanchie au service de la famille; du vieux Noël qui jadis adorait sa jeune

maîtresse, et la portait dans ses bras, rose, souriante, toute petite.

« Bonsoir, Noël ! » dit la jeune femme, qui s'est approchée de lui.

En entendant le timbre de cette voix d'or, le vieillard tressaille, et relève vivement la tête. Mais elle, vive et prompte, a déjà pris la lanterne de sa main, et, l'approchant de son beau visage, pour se mettre en pleine lumière devant lui :

« Me reconnais-tu, mon vieil ami? » lui demandet-elle, en posant son autre main sur l'épaule du bon serviteur.

Celui-ci, dont les yeux ont enfin rencontré les yeux de la jeune femme, jette un grand cri, se signe dévotement, et joignant ses mains, comme dans la prière :

« Dieu du ciel I murmure-t-il, est-ce vraiment possible! Vousl vousl mademoiselle Blanche!... Les morts sortent donc de leurs tombeaux.

— Quelquefois, tu le vois bien ! C'est une ressuscîtée que tu as maintenant devant toi !

— Il me semble ^que je deviens fou ! balbutie le pauvre homme, éperdu de joie et de terreur, et qui sent ses cheveux blancs se dresser sur sa tête.

— Remets-toi, mon vieux brave! réplique la comtesse de Caussade. Tu verras que l'on finit par s'accoutumer au bonheur... c'est même très facile. Mais, dis-moi, comment va-t-on ici?

— M. le marquis est bien bas I

— Voilà des petits-enfants qui vont le remonter.

— Dieu le veuille I

— Et matante?

— Mlle Béatrix est toujours bien triste.

-— Je la consolerai ! et le baron ?

TRAGIQUES AMOURS. • 45i

— Pas gai non plus... mais toujours vert! — un vieux chêne !

— Où sont-ils tous, à cette heure?

— M. le marquis dans sa chambre, dont il ne sort guère qu'au moment des repas; mademoiselle au salon, avec M. de Feuardent. »

Blanche n'en voulut pas entendre davantage. Elle prit ses deux fils par la main, et, sachant maintenant où trouver sa tante, elle se précipita vers la pièce où elle était.

Au bruit que fit la porte en s'ouvranl, Béatrix releva les yeux, et, en proie à une sorte dé stupeur, qui paralysait ses mouvements, en même temps qu'elle bouleversait toutes les idées de sa tête affaiblie par le chagrin, elle poussa un grand cri, comme elle eût fait à la vue d'un spectre ou d'un fantôme, tendit ses deux mains en avant, et, tout aussitôt, retomba à la renverse dans son fauteuil.

D'un bond impétueux, Blanche s'élança vers elle, la saisit dans ses bras, la souleva, la releva, l'étreignit contre sa poitrine, avec une force dont elle ne se serait jamais crue capable, et, l'embrassant à pleines joues:

• « C'est moi! c'est moi ! ma bonne 'tante, ma petite tante ! c'est moi I ne la reconnais-tu pa^, ta Blanche aimée! si ravie de te revoir.... C'est ta nièce qui t'aime... c'est ta fille qui t'adore! Mais parle-moi! embrasse-moi ! dis-moi que tu es heureuse ! »

La secousse avait été trop forte pour qu'il fût possible à Mlle de Quincy de la supporter, et l'on voyait bien que, malgré ses efforts, elle ne parvenait point à renouer le fil de ses idées. Il y avait autant d'égarement dans son geste que dans son regard.

« Ah! murmura-t-elle, je sais bien que ce n'est pas

toi I que ce ne peut pas être toi... c'est sans doute ton fantôme, qui vient m'annoncer que c'est pour moi Theure de mourir.... Val la mort ne me fait pas peur, si elle doit nous réunir enfin.... Mais comment se faitil que tu me parles, puisque tu es morte?...

— Mais je ne suis pas mortel répliqua la comtesse de Gaussade, en prenant les mains de Béatrix, qu'elle étreignit dans les siennes, et en fixant sur elle des yeux qui devaient, par une sorte de puissance magnétique, faire pénétrer jusqu'au fond de cette âme, obscure et endolorie, la lumière et la vérité... Tiens! voilà tes neveux I ajouta-t-elle; embrasse-les. Vois comme ils sont beaux ! je ne suis pas morte, puisque c'est moi qui les ai faits I »

Et elle-même, à moitié folle de joie, riant et pleurant tout à la fois, elle se retourna vers ses garçons.

Ils étaient là tous deux, beaux comme de petits dieux, la mine fière,le front déjà hautain, du soleil plein les yeux, avec de brunes chevelures bouclées, tombant sur leurs épaules, rappelant leur père par l'élégance de la tournure, et leur mère par la grâce. Immobiles et attentifs, déjà sérieux, ils jetaient sur les choses et sur les gens le regard curieux et un peu étonné des enfants, en face d*un spectacle nouveau pour eux.

« Voilà César, et voici Norbert I » dit Blanche, qui les prit par les épaules, et, doucement, les poussa vers sa tante.

Béatrix fixa sur eux des yeux rayonnants. Envahie maintenant par un bonheur sans nom, comme dans une extase:

«Tout est donc possible I » murmura-t-elle.

Elle avait pris les deux enfants ; elle les tenait enfermés dans ses bras, dans ses genoux ; elle les couvrait de baisers ; elle enfonçait ses doigts caressants

dans leurs chevelures aux boucles molles, épaisses comme des toisons d'agneaux. Un peu eifrayés d'abord par ces démonstrations violentes, mais rassurés bientôt par cet instinct commun aux enfants et aux animaux, et qui leur fait reconnaître — ou deviner — ceux qui les aiment, les deux petits ne disaient rien, regardant leur mère, qui les encourageait à demeurer patients et doux.

Debout près de la cheminée, les deux bras croisés sur sa poitrine, en proie à des émotions que, malgré sa forte nature, il avait peine à dominer, M. de Feuardent contemplait cette petite scène avec des yeux mouillés. Son intelligence de la vie lui avait déjà tout fait comprendre, et il avait trouvé l'explication naturelle de ce qui semblait un miracle à la naïve Béatrix. Mais son étonnement n'en était pas moins grand, et, vraiment, il avait besoin des explications que la comtesse de Caussade n'avait pas encore eu le temps de lui donner.

Blanche vint à lui, la main tendue, le sourire aux lèvres, le regardant de ses beaux yeux clairs, pleins de franchise, de droiture et d'affection.

« Ëmbrassez-moi, mon ami! dit-elle, en lui présentant son front; cela vous aidera peut-être à me reconnaître... si toutefois vous n'aVez pas peur des fantômes...

— Ressuscitée, alors? fît-il, en l'attirant jusqu'à ses lèvres, et en lui donnant le plus tendre et le plus paternel des baisers.

— Vous ne croyez pas si bien dire! répondit-elle, sans se défendre d'un léger frisson ; je reviens en effet du royaume des morts. Et voilà celui qui m'a retirée du tombeau, » ajouta-t-elle, en lui montrant son mari, qui venait d'entrer dans le salon.

Jacques de Caussade portait sa fifte dans ses bras.

Blonde comme sa mère, ses joues de satin trouées de fossettes mignonnes, fraîche comme une fleur, la bouche épanouie dans le sourire, les yeux pétillants de malice, Blanche-Béatrix de Caussade, avec ses deux ans qui en valaient trois, respiraitla santé, la force et la vie. Sa chair de lait appelait les baisers.

Béatrix, en la voyant, lâcha les garçonnets et prit la fillette, qui se suspendit à son col, caressante et câline, et resta bientôt immobile sur cette poitrine gonflée de tendresse, mais qui, depuis que Blanche était grande, n'avait jamais senti battre contre* elle un petit-cœur d'enfant.

« Tu me la donneras aussi celle-là, fît-elle en jetant à sa nièce le regard suppliant de la mendiante qui a faim, et qui demande du pain.

^ — C'est cela, fit Blanche avec un bon rire, prendsles tous trois I... Mais que me restera-t-il à moi?

— L'espérance. . . et le père des autres ! » répondit l'honnête Béatrix qui, dans les rares moments où elle était heureuse, ne se refusait pas le luxe d'un petit mot gaulois.

Absorbé' jusque-là par M. -de Feuardent, auquel il avait dû donner des explications vraiment nécessaires, M. de Caussade s'approcha à son tour de Celle qu'il n'avait pas vue depuis qu'elle était devenue sa tante sans le savoir.

• «Bonjour, scélérat, vampire, sacrilège, ravisseur de femmes mortes et vivantes I Vous savez que je vous adore, malgré vos forfaits, parce que vous m'avez rendu cette chère créature, et donné ces jolis enfants, dont je rafl'ole déjà. »

Puis se retournant vers Norbert, et lui montrant le jeune couple :

TRAGIQUES AMOURS. 4'a5

« Qu'en dîtes- vous, mon vieil ami? Sont-ils assez beaux ces deux êtres-là I C'est sans doute Teffet du mariage.

— Le mariage ne réussit pas si bien à tout le monde! murmura le baron... Mettons que ce soit l'effet du bonheur tout simplement, et réjouissonsnous avec eux.

— Chère tante, où est mon père? demanda Blanche qui, depuis un moment^ n'avait pas trouvé le moyen de placer une parole,

— Là-haut, dans sa chambre, dont il ne sort guère.

— Sa santé ?

— Mauvaise.

— Son humeur?

— Farouche.

— Parle-t-il de moi?

— Jamais 1 Quand il t'a crue morte il s'est remarié.

— Avec la princesse Molda Rosalis?

— Naturellement.

— Ils sont heureux ?

— Oui... depuis qu'ils ont divorcé. Tu veux le voir?

— Comment peux-tu me faire cette question? Je suis venue ici beaucoup pour toi... que j'aime de tout mon cœur... mais pour lui aussi... Après tout... et malgré tout... c'est mon père! Vois-tu, ma bonne petite tante, bien des choses s'oublient, ou du moins s'atténuent, même chez les plus altières natures, Peut-être, dans l'état d'abattement où il se trouve aujourd'hui, va-t-il être heureux de retrouver une jeune famille autour de lui. Peut-être les leçons sévères de la vie l'auront-elles rendu un peu plus clément pour les autres. En tout cas, je vais lui faire, demander, par ces trois petites bouches innocentes, la grâce de leur père... et la mienne I

— Je vais le faire prévenir, » répondit Béatrix, qui ne parvint point à dissimuler complètement une certaine inquiétude.

« Monsieur de Feuardent, dit-elle au baron, il n'y a vraiment que vous, en ce moment, qui puissiez sauver la situation. Mon frère est accoutumé à vous entendre tout dire. Veuillez monter près de lui et l'instruire.. . de tout ce que vous savez. Après quoi, si vous croyez la chose possible, je vais lui conduire ses enfants et petits-enfants.

— Tableau ! fit Norbert en levant les yeux et les mains vers le ciel, représenté en ce moment par le plafond cloisonné du grand salon. Je commence par vous dire que je ferai tout ce que vous voudrez ; mais ne vous y trompez point, ma chère demoiselle, la chose ne sera peut-être pas aussi facile qu'elle en a l'air,

— Si elle était facile, je la ferais moi-même! répondit Béatrix avec un mouvement d'épaules^ Mais je vous demande ce dernier service au nom de celle à qui vous n'avez jamais rien refusé. »

LU

Le marquis était seul dans sa vaste chambre, insuffisamment éclairée par une lampe dont on avait abaissé la flamme.

Assis ou, pour mieux dire, affaissé dans un grand fauteuil, la tête renversée en arrière, il semblait regarder vaguement dans l'espace où, à coup sûr, il ne voyait rien. L'expression très saisissante de sa physionomie était une tristesse mêlée d'amertume. Le tête-à-tête avec ses pensées était pour lui sans bonheur. Il n'avait rien entendu de ce tumulte joyeux, dont l'arrivée des voyageurs avait rempli sa maison, et il était resté dans la complète ignorance des graves événements qui venaient de s'accomplir chez lui.

Norbert fit, à dessein, une entrée assez bruyante pour attirer son attention. Le marquis retourna en effet la tête, et aperçut son ami.

« Eh! bien, quoi? Qu'est-ce? Qu'y a-t-il? Pourquoi est-ce toi qui prendsla peine de venir me chercher? Il n'y a donc plus de domestiques dans mon château ? »

M; de Feuardent laissa passer ce flot de questions sans essayer de l'arrêter, et quand son ami ne dit plus rien, prenant la parole à son tour :

« César de Quincy, marquis des Aiglons, as-tu du cœur? »

Norbert prononça cette petite phrase avec une cer-

taine solennité, et attendit la réponse de son ami, en le tenant, en quelque sorte, sous Tobsession de son regard fixe.

« Non! dit-il, je n'en ai plus. J'ai aimé les femmes trop longtemps pour qu'il m'en reste. Les femmes prennent plaisir à vous l'arracher de la poitrine, et vous mettent une pierre à la place.

— Tu as peut-être raison I Les femmes passent, lassent et cassent I Mais les enfants, vois-tu, il n'y a que cela 1 Et comme ils durent plus longtemps que nous, c'est comme s'ils duraient toujours I

— Voilà une parole dite bien mal à propos au père de Blanche de Quincy, à qui on a volé deux fois sa fille. Vivante on m'a pris son âme, et morte son cadavre I

— Eh bien! Je te dis cela, vieux fou, parce que celui que tu as traité si souvent de criminel et de scélérat, te la ramène aujourd'hui, ta fille, plus jeune et plus brillante que jamais, avec trois enfants beaux comme des anges.

— Ces anges-là, s'ils existent, sont des bâtards que je ne verrai jamais I » répliqua le marquis, retrouvant, malgré le trouble visible dans lequel l'avaient jeté les paroles de son ami, son âpre té hautaine et ses immortelles rancunes.

M. de Feuardent marcha vers son ami en le regardant bien en face, avec ses yeux bleu clair qui, dans son visage hàlé, d'un rouge de brique, avaient parfois un insoutenable éclat, et d'une voix sévère :

a Toi, dit-il, tu n'es vraiment pas digne de ce que le bon Dieu fait pour toil Val si tu n'étais pas le père de la plus adorable des créatures, il me prendrait des envies de te tuer comme un chien.

— Tue-moi donc I et je te remercierai ! car j'en

TRAGIQUES AMOURS. 4b9

ai assez de cette vie q^u'ils m'ont empoisonnée I... »

La violence^ de ses émotions empêcha le marquis d'en dire davantage. Avec un geste Instinctif et machinal, il porta la main à son cou, comme fait l'homme que l'on étrangle. Ses yeux s'injectèrent de sang; il poussa une sorte de râle inarticulé, et tomba à la renverse sur le parquet.

M-. de Feuardent se pencha vers lui, l'enleva dans ses bras d'athlète, et, après l'avoir étendu sur le divan, courut aux spnnettes, qu'il tira avec une violence à mettre toute la maison sur pied.

« Eh! mon Dieu! qu'y a-t-il donc? demanda Béatrix. Peut-être s'est-il trouvé mal I

-^Courons à son secours I » s'écria Blanche, qui, devant la souffrance, n'écoutait jamais que son cœur.

Elle monta, accompagnée de ses deux garçons qu'elle tenait par la main, et suivie de sa tante, qui portait la fillette dans ses bras. Jacques fermait la marche, seul, à Tarrière-plan, en homme qui ne sait pas encore s'il lui sera permis de se montrer.

Ils trouvèrent le marquis sans connaissance, raide comme un cadavre, glacé du froid de la mort, avec une légère écume aux lèvres.

« C'est une attaque I murmura Norbert à l'oreille de M. de Caussade. La première est un simple avertissement; la seconde une sommation avec frais; la troisième un commandement d'avoir à payer dans les vingt-quatre heures. Mais, rassurez-vous I il n'en est pas encore là! — celle-ci n'est que la seconde! »

Blanche, cependant, s'était approchée de son père, et, avec cette activité intelligente des femmes, chez qui Ton trouve toujours une garde-malade et une sœur de charité, elle enlevait la cravate trop haute et trop serréQ, et baignait d'eau froide les tempes en

moiteur. Grâce à ces mesures efficaces elle réussit en quelques instants à ramener son père à la vie.

Il promena tout à Tentour des yeux étonnés, comme un homme qui ne comprend pas ; puis il reconnut sa fille à genoux devant lui, referma les yeux, et ne prononça pas une parole.

« Allons, papa, dit Blanche revenant aux appellations familières de Tenfance, et au toi des belles années de tendresse, embrasse tes petits-enfants!... si tu ne veux pas m'embrasser, moi ! » .

Encore un peu effrayés peut-être à Taspect de ce vieillard, dont Tœil rigide n'avait pas pour eux les caresses qu'ils rencontraient dans les doux regards habituellement tournés vers eux, le petit Norbert et le petit César restèrent un moment hésitants et craintifs; mais, rassurés et encouragés par leur mère, tous d'eux s'approchèrent du marquis, et grimpant sur ses genoux, comme ils faisaient souvent, quand ils jouaient dans les bras de leur père, ils passèrent leurs petites mains dans la barbe touffue et dans les longs cheveux blancs qui avaient, depuis si longtemps, perdu l'habitude des enfantines caresses.

A la vue de ces tètes innocentes, de ces jolis visages candides, de ces bouches fraîches, de ces yeux pleins de soleil, une involontaire émotion s'empara du vieil égoïste, et il sentit son cœur s'attendrir.

« En voilà un qui me ressemble ! murmura-t-il, en touchant du doigt le front de l'enfant...

— Oui, c'est ton portrait vivant... un peu rajeuni! dit la comtesse ; et il s'appelle comme toi... J'ai voulu lui donner ton nom. C'est mon César, à moi !... Mais si tu voyais sa sœur... celle-là, c'est ma pauvre mère! »

Avant même d'avoir achevé sa phrase, la jeune

femme cueillit Blanche-Béatrix sur le sein de sa tante, et mettant dans les bras de son père ce petit corps blanc comme le lait, savoureux comme un fruit, et qu'on eût voulu manger de baisers :

« Embrasse cet amour I » lui dit-elle.

Le marquis souleva la fillette jusqu'à la hauteur de ses yeux, et, la rendant à sa mère, aprèsTavoir baisée sur ses joues roses :

« C'est joli, les enfants, murmura-t-il ; quel dommage que cela grandisse ! »

Blanche ne voulut point paraître l'avoir entendu, et, très doucement :

« Voyons, père, dit-elle en se faisant humble et câline, je t'en prie ! Aie donc un bon mouvement pour celui à qui tu dois tout cela, et tes petits-enfants qui vont t'adorer, et ta fille qui t'aime toujours... Tu sais maintenant à quelle épouvantable mort j'étais destinée... Eh bien! c'est lui, c'est son amour constant... c'est son audacieux dévouement qui m'ont sauvée... Est-ce que tout cela ne mérite pas que tu lui pardonnes?

— Où est-il? murmura le marquis à demi-voix.

— Me voici, monsieur, dit Caussade en s'approchant, et je suis très heureux, veuillez le croire, qu'il me soit permis de vous assurer de mes respects, et de vous dire que je suis prêt k tout pour vous faire oublier la façon un peu brusque dont je vous ai demandé votre fille en mariage.

— Vous êtes donc mariés? fit le marquis, en reprenant son air dur.

— A l'église, car nous avons des principes; mais nous nous mettrons en règle avec M. le maire, dès que nous aurons obtenu votre agrément.

— Tu arrangeras tout cela, Norbert, fit le marquis

d'un ton brusque; je ne veux point qu'il y ait de barre sur le blason de mes petits-fils.

— Dis-moi, ma pauvre Blanche, fit Béatrix en se rapprochant de sa nièce, ces chers petits anges sontils seulement baptisés ?

— Oui, ma bonne tante, répondit M. de Caussade, avec de Teau de mer, au passage de la Ligne. Mais je crois que nous ferons bien de régulariser tout cela comme le reste! Nous ferons le même jour le mariage et les baptêmes.

— Je me charge des dragées, ma Blanche chérie ! » fît M. de Feuardent, dont le visage s'allumait de tous les rayonnements du bonheur!

Et, s' adressant au marquis :

« Allons, mon vieux, commande du Champagne, marque de la Veuve : c'est la bonne! je veux aujourd'hui noyer dans mon verre le peu de raison qui me reste 1

— Que d'événements dans un jour! jnurmura le marquis, avec une expression de lassitude qui- indiquait bien à quel état d'abattement physique et moral en était arrivée, après tant d'épreuves, cette organisation jadis si énergique et si résistante.

— Tais-toi donc! fit Norbert, et rappelle-toi que tout est bien qui finit bien. Nous inviterons nos voisins. Tu ouvriras le bal avec tarpetite-fille, et je te ferai vis-à-vis avec la mariée.

— Comme tu voudras ! dit le marquis en se laissant retomber sur le divan. J'ai assez résisté pour l'honneur des principes, et puisqu'ils se soumettent...

— Jamais tu n'as mieux parlé! répliqua. M. de Feuardent, et je commence à croire que nous ferons quelque chose de toi... avec le temps! »

Puis, se penchant à l'oreille du comte de Caussade :

« Nous avions déjà la clémence d'Auguste! poursuivit-il; nous pourrons y ajouter maintenant celle de César... ramolli. »

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