HYPOTHÈSES SUR L’ESPÈCE
dominé les Écoles de Linné et de Cuvier; la seconde, après être longtemps restée dans le domaine purement philosophique, a pris entre les mains de Lamarck et de Geoffroy Saint -Hilaire un caractère scientifique; elle a été revêtue par Charles Darwin d’une forme nouvelle, qui lui a rallié la plupart des zoologistes actuels.
Conséquences des hypothèses sur la fixité ou la variabilité des espèces. — Ainsi que le faisait remarquer Cuvier, les naturalistes qui acceptent l’hypothèse de la fixité des espèces ne peuvent avoir d’autre principe coordinateur que le principe des causes finales. On en tire immédiatement celui des conditions d'existence, d’après lequel « rien ne peut exister s’il ne réunit les conditions qui rendent son existence possible * ». Ce principe est évident en lui-même; dans les termes où Cuvier l’énonce, il semble, au premier abord, ne différer que bien peu de cette proposition de Buffon : « Tout ce qui ne se nuit point assez pour se détruire, tout ce qui peut subsister ensemble subsiste » Mais de ces deux principes, en apparence si voisins, les deux naturalistes font un usage fort différent : pour Buffon c’est un principe de tolérance réciproque des organes; pour Cuvier c’est, au contraire, un principe limitatif. Il en déduit aussitôt le principe de la corrélation des formes, d’après lequel les parties d’un être vivant sont tellement liées ensemble qu’aucune d'elles ne peut changer sans que les autres changent aussi, de sorte que quand on connaît tels ou tels traits dans un être on peut calculer ceux qui doivent coexister avec eux et ceux qui leur sont incompatibles. Il insiste en outre sur ce que les parties, les propriétés ou les traits de conformation, qui ont le plus grand nombre de ces rapports d’incompatibilité ou d’existence avec d’autres, exercent sur l’ensemble de l’être l’influence la plus marquée, et sont, en conséquence, des caractères dominateurs', tandis que les autres sont des caractères subordonnés de différents degrés. Le naturaliste ne pouvant expliquer l’origine des formes vivantes qui se sont perpétuées depuis l’origine des choses, n’a plus qu’à classer ces formes suivant leur degré de ressemblance. Les espèces sont ainsi groupées en genres, les genres en tribus et en familles, les familles en ordres, les ordres en classes et les classes en embranchements. Il n’existe d’ailleurs pour Cuvier que « quatre formes principales, quatre plans généraux, si l’on peut s’exprimer ainsi, d’après lesquels tous les animaux semblent avoir été modelés, et dont les divisions ultérieures, de quelque titre que les naturalistes les aient décorées, ne sont que des modifications légères, fondées sur le développement ou l’addition de quelques parties, qui ne changent rien à l’essence du plan »'
Un arrangement dans lequel les êtres du même genre seraient plus voisins entre eux que de ceux de tous les autres genres, les genres du même ordre plus que de ceux de tous les autres ordres, et ainsi de suite, est ce qu’on nomme la méthode naturelle, par opposition aux systèmes artificiels, qui classent les animaux suivant les modifications d’un seul caractère, plus ou moins arbitrairement choisi. Cette méthode est pour Cuvier l’idéal auquel l’histoire naturelle doit tendre, car il est évident que, si l’on y parvenait, l’on aurait fexpression exacte et complète de la nature entière. La méthode naturelle serait toute la science.
1 Cuvier, Règne animal, 3® édition (Bruxelles, 1836), p. 6.
2 Buekon, Histoire naturelle des Mammifères, article : Cochon.
3 Cuvier, Règne animal, 3e édition (Bruxelles), p. 29.
Comme les êtres vivants sont toujours demeurés tels que nous les voyons, il n’existe pour Cuvier aucune transition nécessaire entre les diverses formes vivantes, et les embranchements, en particulier, lui semblent séparés par des hiatus, dont la profondenr a paru bien plus grande encore à ses disciples qu’à lui-même. Pourquoi distingue-t-il d’ailleurs quatre embranchements et quatre seulement? C’est là un simple résultat de ses observations; il n’y a aucune raison de nécessité à ce nombre quatre. Par une remarquable coïncidence, de Baër y arrive cependant, presque en même temps, par une tout autre voie; l’hypothèse de l’existence de quatre embranchements du Règne animal semble donc démontrée par cette concordance de résultats. Pendant de longues années, les efforts des élèves directs ou indirects de Cuvier tendent surtout à établir en quoi consistent les quatre types sur lesquels tous les animaux sont censés modelés, et à ramener les formes aberrantes à ces types que Cuvier avait principalement fondés [sur la considération du système nerveux. C’est ainsi que Goethe et surtout Richard Owen cherchent à dégager ce qu’ils appellent le type général de structure du squelette des Vertébrés. Richard Owen dessine même ce squelette archétype. Le squelette archétype ne doit être le squelette particulier d’aucun Vertébré déterminé, mais il doit être tel qu’on en puisse tirer tous les squelettes connus par la seule modification de quelques-unes de ses parties. Auparavant Savigny, Geoffroy Saint-Hilaire, Audouin, Henri Milne Edwards avaient de même cherché le plan de structure du squelette des Arthropodes, et la définition du type Mollusque, qui a tant occupé M. de Lacaze- Duthiers, fait encore l’objet de nombreuses investigations.
Convaincus de la variabilité des espèces, Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire ne peuvent admettre les séparations tranchées que Cuvier suppose exister entre les diverses formes animales. Mais tandis que Lamarck fait dériver tous les animaux des Infusoires, ou des Parasites nés par génération spontanée, et en fait ainsi deux séries généalogiques dont tous les termes, respectivement unis par une parenté effective, se compliquent peu à peu, Étienne-Geoffroy Saint-Hilaire pense que tous les animaux sont également compliqués, et présentent le même plan de structure, que des recherches approfondies permettent toujours de mettre en évidence. Il croit môme avoir ramené les Arthropodes au plan de structure des Vertébrés, comme Laurencet et Meyranx, travaillant sous son inspiration, espéraient l’avoir fait pour les Mollusques. Suivant Lamarck, le libre jeu des forces de la nature aurait donné lieu aux premiers êtres vivants qui se seraient ensuite modifiés sous l’action des efforts intérieurs, faits par eux pour se mettre dans une certaine harmonie avec le milieu ambiant. Geoffroy Saint-Hilaire est, au contraire, obligé d’admettre une création surnaturelle, mais il attribue à Vaction directe des milieux les modifications nombreuses subies par les organismes. C’étaient là des hypothèses insuffisamment étayées par les faits : les écarts des philosophes de la Nature, auxquels on ne manqua pas de les comparer, jetèrent bientôt sur elles un discrédit qui atteignit l’hypothèse même de la variabilité des formes vivantes, dont Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire étaient, en France, les plus compétents défensqurs. Cette hypothèse ne comptait plus de nos jours que quelques rares partisans lorsqu’elle fut brillamment relevée par le livre de Charles Darwin sur VOrigine des Espèces (1839), et par les développements donnés plus tard par ce profond penseur et par ses disciples à son idée fondamentale.