JUSQUIAME
IIANNEBANE.
Ihjosciamus vuhjaris.^ vel niger (T.) llyosciamiis niger (L.)
Celle plante croît dans toute la France, autour des villages, des hameaux, des fermes. On emploie les feuilles, les racines et les semences.
Prëparaflonst et doses.
A l'intérieur : luj'usiou, de 2 à 5 grain, pour 200 gram, d'eau. Suc, 4 à 4 grain, en potion (progressivement). Extrait par le suc cmissi, li cent, à 1 gramme. Extrait aqueux^ 5 cent, à i gram. en potion, pilules, etc. Extrait alcoolique et exti-ait de semences, 2 à 40 cenligram, en
potion, pilules, etc.
Teinture avec les feuilles fraîches ou les semences ( 1 sur 12
d'alcool), 50 cent, à 4 grammes.
Teinture avec les feuilles sèches ( 1 sur 4 d'alcool à 22"), 1 à 4
gram. en potion.
Teinture éthérèe { \ de feuilles sèches sur 6 d'cther sulfurique),
5 cent, à I gram. en potion.
Sirop de suc ( 2 de teinture de feuilles fraîches sur 15 de sucre
et 1 d'eau), de 3 à 50 gram. en potion. Sirop d'extrait { \ d'extrait sur 123 deau et 230 de sirop de
sucre bouillant), de 3 à 50 gram. en potion. Poudre, 5 à 20 centig. en pilules ou dans un liquide.
A l'extéhieur : Décoction ( de 20 à 50 gram. par kilog. d'eau), en fomentations, lotions, fumigations, et feuilles en cataplasmes. Extrait, de 30 centig à 2 gram. par la méthode endémique. En pommade ( \ sur 2 d'axonge ), pour onction. Huile (I de jusquiame fraîche sur 2 d'huile d'olives), en Uniment, embrocalions.
Propriétés.
La jusquiame, d'une odeur vireuse, repoussante, d'une saveur fade et nauséabonde , est un poison narcolico-âcre dont l'action se porte particulièrement sur le système nerveux. Son effet toxique est bien moins puissant que celui de la belladone, mais analogue.
[A haute dose, celle plante cause de l'ardeur à la bouche cl au pharynx, des douleurs abdominales , des vomissements, la rougeur de la face , la fixité du regard , la vue double, la dilatation des pupilles, le Irismus, l'aphonie, la distorsion spasmodique de la bouche , la gêne, l'accélération delà respiration, le vertige, l'assoupissement, la somnolence, la perte du sentimenl, le délire gai ou sérieux, le tremblement, la paralysie d'un seul ou des deux côtés, l'agilalion convulsive des bras, la petitesse et l'intermittence du pouls, la carphologie, le refroidissement des extrémités, et la mort. D'après ces symptômes, il est difficile d'admettre, avec M. Orfiia, que la jusquiame ne détermine point l'inflammation de l'estomac, tout en exerçant sur le système nerveux cette violente excitation qui cause l'aliénation mentale et consécutivement la stupeur. Suivant M. Flourens , celte plante produit, comme l'opium, une effusion sanguine dans les lobes célébraux.
Quoi qu'il en soit, la jusquiamc, administrée à dose Ihcrapeulique, eslgénéralemenl regardée comme narcotique, antispasmodique, 'calmante. On l'emploie dans les névralgies, l'épilepsie, la toux nerveuse, l'asthme, la coqueluche, les maladies convulsives, les tremblements musculaires, la manie, etc.
Elle est employée à l'extérieur dans les mêmes cas : en bains, lotions, fumigations, fomentations, et pour calmer les douleurs goutteuses, rhumatismales , cancéreuses. Les feuilles, roulées et fumées à la manière des cigarres, sont utiles contre l'asthme, les palpitations nerveuses, la phthisie, etc.
Il n'est pas un médecin qui n'ait été à même d'apprécier l'utile emploi de la jusqniame dans tous les cas dont nous venons de donner l'énumération (1). Il serait donc fastidieux de répéter ce que tous les auteurs ont dit et répété mille fois sur les diverses applications thérapeutiques de cette plante. Je dirai seulement qu'elle offre une ressource d'autant plus précieuse dans la pratique médicale des campagnes, qu'elle est très-commune et qu'on la trouve toujours sous la main pour l'usage qu'on en fait si fréquemment à l'extérieur dans les entorses , dans les douleurs rhumatismales et goutteuses, les engorgements douloureux des mamelles, les engelures, les hémorrhoïdes, le panaris, etc. (2) J'ai déjà fait mention d'une
O) Les anciens connaissaien/ la iiisquiame; mais ils n'employaient que l'huile retirée de ses semences. Ce ne fut qu'en 1762, par suite des travaux de Slœrk sur les plantes vénéneuses, que l'on commença à l'employer à l'intérieur. Ce dernier la donnait contre les névroses, les convulsions, l'épilepsie, les palpitations du cœur,la cépltnlaleie invétérée, la n)anie,etc. Il en portait progressivement la dose à 75 centig. dans les 24 heures. Collin et Gucling. qui en ont fait usage dans les mêmes maladies, ont été jusqu'à 1 gram. 20 centiç;. par jour, Stoll, t.Iiailli, Burdin, iVléglin, ont emp'oyé la jusquinme à l'intérieur conire les névralgies ( tous les praticiens connaissent les pilules anti-névralgiques de Méglin , compose'cs d'extrait de cette plante, de celui de valériane et d'oxide de zinc ). Gilibert la recommande cnnire la paralysie, les engorgements lympliatiques, le squirre. Stoll, Vaidiet Smidt, au début des inflammations pour les faire avorter, llartz ( Biblioih. gcrmaniq., tom. vi, p. 240 ), d'après Forcstus et Slœrk, l'a prescrite dans les hémorrhagies, et surtout dans celles ciui ont pour cause un étal plus ou moins spasmodique ou un excès d'irritabilité, comme dans certaines hémoptysies. Ce médecin donne, dans ces cas, une infusion de feuilles fraîches de jusqniame, dans quatre fois leur I oids d'huile d'olives, dont il administre une cuillerée à eaft;, mêlée avec deux d'huile d'amandes douces. L'hémoplysie cesse après les premières doses, bien que les malades éprouvent parfois de légers vertiges. Stoll a employé celte plante avec succès dans la colique saturnine, et Frank dans l'hypocondrie. D'autres auteurs lui ont décerné le titre (.V antimaniaque.
(2) J'ai cru nécessaire de donner à cet article une plus grande étendue.
pommade composée de jiisquiamc, d'ail cl de saindoux, quej'applique à la planle des pieds cl dont je relire de bons effets dans le iraiiemeni de la coqueluche.
[La jusquiame peut cire subsiiluée à l'opium dans beaucoup de cas où celui-ci ne peut élre administré sans Inconvénient. J'en ai eu récemment un exemple chez un malade âgé de quarante-huit ans, d'un lempéramment lymphaticosangiiin, d'une forte conslitulion et atteint, par suite de l'abus des spiritueux, du ddirium tremcns, avec hallucinations et parfois délire furieux. L'extrait gommeux d'opium, que j'emploie toujours avec succès en pareil cas, déterminait le vomissement et un éiat prononcé d'anxiété et d'exaspération. L'exirait aqueux de jnsqniamenoire, donné d'abord à la dose de huit ccniigrammes de trois heures en trois heures, et ensuite de deux heures en deux heures, fut bien supporté par l'estomac et produisit un calme suivi bientôt d'un effet sédatif qui amena le sommeil, une diaphorèse générale, la disparition du tremblement des membres et du délire, en un mol, le rétablissement complet dans l'espace de trois jours. J'ai pu, sur ce malade, porter la dose d'extrait de jusquiame à 1 gramme 20 cenligr. dans les vingt-quatre heures : l'abus des liqueurs alcooliques explique cette tolérance. Wauters cite un cas d'insomnie, par cause morale, où l'opium ayant été sans effet , l'extrait de jusquiame, préparé par épaisissement du suc au nîoyen de la chaleur solaire, fut aussi employé à grande dose avec un succès remarquable : « Domino Velghe fere octogenario robustissimo,perfecia laboranti agrypnia ex affcctione mentis tristi oriunda, etjam ultra mensèm omnibus remediis eiiam opii dosibus sat magnis- resistente, prœscripsimus Vermer egoque Exlracti hijoscyami gr. viii, indè binœ pilulm formarenlur. Sumpsit eas œger, unam 1 0"'^ alteram i i"'" vespertina, in lecto decumbens nullus indèsnmnus, nec etiam nulla afl'ectio molesta. Postridie sumpsit eodem modo gr. XII, cum aliquali effectu. Tertta vespera grana xvi sumpsit, et ita somno placidissimo quinque minimum horas induisit. Verum ille suceessus non perpeiuus -, nam observabamus alterna nocte pilularum effcctumminus completum esse. Dedimus itaque corticem peruvianum et œgrotus illico convaluit intègre. » [Repertcr. rcmedior. indigen. exoticis in medicin. substituendor. — Gandm 1810,^.243.)
Cette observation conHrme l'opinion émise par divers auteurs, relativement à la nécessité, quand on veut provoquer le sommeil, de donner la jusquiame à la dose double et
même triple de celle de l'opium. Pour une appréciation exacte et comparative, Waulers aurait dû indiquer la dose à'iaquelle il avait porté l'administration de ce dernier médicament avant d'employer la jusquiame. S'il y a iinegrande analogie d'action entre la jusquiame et 1 opium il y a aussi dans leurs effets des différences remarquables : la jusquiame n'a pas, comme ce dernier, l'inconvénient de suspendre les évacuations, ce qui la fait préférer lorsque la constipation est à redouter, comme dans l'hypocondrie, 1 entente chronique, etc. Les personnes qui ne peuvent prendre sans accidents graves la plus légère dose d'opium, supportent ordinairement très-bien la jusquiame. ^
Le docteur Breiting, médecin à Augsbourg, a publie {Journal d'Hufeland, 1807) l'histoire d'un tic douloureux de la face, qui, pendant cinq mois, avait résisté à tous les moyens possibles, et qui fut guéri par l'usage de l'extrait de jusquiame noire, préparé avec le suc de la plante. On faisait dissoudre 4 grammes de cet extrait dans une once d'eau de fleurs de camomille ; la dose était de dix gouttes par heure, en augmentant de quatre gouttes chaque fois. Par la suite, le docteur Breiting fit prendre à sa malade des pilules dans lesquelles il entrait 20 cenligr. d'extrait de jusquiame, et elle prenait jusqu'à six de ces pilules par jour. Enfin, pendant deux traitements qui durèrent en tout huit mois, la malade prit la quantité énorme de 140 grammes d'extrait de jusquiame noire, et cet extrait était très-énergique, ainsi que le docteur Breiting s'en assura en l'employant chez d'autres malades. Les Joses des médicaments stupéfiants, pour en obtenir l'effet qu'on en attend , doivent être d'autant plus élevées que la douleur est plus vive, que le spasme est plus prononcé ou que le système nerveux est plus exalté. Cette vérité physiologico-pathologique est confirmée par l'observation journalière des faits, parmi lesquels nous citerons , comme le pins saillant, le peu d'effet de l'opium donné à très-grande dose dans le tétanos.
A l'extérieur, la jusquiame exerce, comme sédative, des effets évidents sur le système nerveux. Ses feuilles fraîches, appliquées sur la tête, soulagent les douleurs névralgiques de cette partie. Cuites dans du lait et appliquées à l'épigastre, elles ont calmé instantanément une violente douleur gastralgique qui durait depuis six heures, et contre laquelle j'avais employé inutilement le laudanum à l'intérieur. J'ai eu aussi à me louer de ce topique sur l'hypogaslre dans im cas de strangurie goutteuse, où l'application des sangsues au périné, les onctions opiacées, les bains lièdes généraux
n'avaient produit qu'un soulagement momentané. On dit avoir calmé des douleurs odonlalgiques et fait cesser de longues insomnies, en faisant, avec l'huile qu'on relire des semences de la jusquiame, des frictions sur les tempes.
L'extrait aqueux dejusquiame m'a réussi à l'intérieur, et à l'exiérieur délayé en consistance sirupeuse, en friction autour des yeux, dans un cas d'irilis très-intense dont M. de Sept-Foniaines, de Calais, physicien distingué, membre correspondant de l'Académie des Sciences, fut pris en 1818 après la disparition presque subite d'un accès de goulie, maladie doni il était atteint depuis long-temps, et qui se portait fréquemment et alternativement aux deux pieds. Dès le premier jour de l'emploi de la jusquiame, les douleurs se calmèrent; les pédiluves sinapisés, en rappelant l'afTeciion arthritique, achevèrent la guérison, qui eut lieu au bout de huit jours de traitement. Je me suis bien trouvé aussi des applications chaudes de décoction de feuilles de cette plante, comme moyen accessoire, dans l'ophtalmie scrofuleusepholophobique , surtout quand il y avait occlusion spasraodique des paupières.
On cite quelques bons elfets de l'emploi de la jusquiame dans la cataracte commençante, et dans le cas d'irilis survenue à la suite de son opération. La jusquiame, dilatant la pupille comme la belladone, on s'esi servi de son extrait comme de celui de celte dernière plante pour rendre plus facile l'opération de la cataracte.
Les feuilles dejusquiame, pilées et appliquées lièdes sur nne orchiteblennorrhagique très-aiguë, calmèrent instantanément la douleur et firent avorter l'inflammation chez un jeune homme de vingt-deux ans pour lequel je fus appelé au mois d'août 1847.
Tournefort conseille contre les engelures, l'exposition des parties affectées à la fumée produite par les semences de jusquiame , lorsqu'on les projeile sur des charbons ardents. On recommande, contre les douleurs de dénis, de retenir dans la bouche cette même fumée ou celle de la plante sèche ; mais ce moyen, devenu populaire , peut être suivi d'accidents : on l'a vu causer le délire et tous les symptômes dé l'intoxication. L'usage de la jusquiame cà l'extérieur est loin d'être toujours innocent. On a vu des symptômes d'empoisonnement résulter de l'application des feuilles fraîches de jusquiame sur une brûlure. On ciie aussi plusieurs exemples d'accidents graves causés par la décoction de jusquiame noire donnée en lavement. Les émanations même de cette plante ne sont pas sans danger. Des hommes qui dor-
maieiu dans un grenier où l'on avait seméçà et là des racines de celle plante pour en écarter les rats, se réveillèrent atteints de stupeur et de céphalalgie; l'un d'eux éprouva des vomissements et une hémorrhagie nasale abondante [Gazette de santé, 1773 et 1774). Boerhaave, en préparant un emplâtre dans lequel entrait riiuile des semences de la jusquiame, se sentit agilé d'une sorte d'ivresse. La domestique du curé d'un village du Calaisis, âgée de quarante-cinq ans, d'un tempérament sanguin, pour laquelle je fus appelé au mois d'août 1826, et que l'on croyait atteinte d'une fièvre maligne, avait la face rouge, des mouvements convulsifs partiels, la parole brève, un délire gai, avec propos et gesles obcènes, vertiges, en un mot, tous les effets d'une sorte d'ivresse avec congestion au cerveau et exallaiion nerveuse. Ces symptômes étaient occasionnés par la présence, dans le rectum, d'un suppositoire de feuilles de jusquiame broyées avec du miel , que le maître de la malade avait conseillé comme moyen innocent et très- efficace de calmer dés douleurs d'hémorrhoïdesdont elle souffraitdepuisplusieursjours. Une saignée du bras et des boissons acidulées avec le vinaigre, produisirent un calme suivi d'un sommeil profond et d'une abondante transpiration. Il ne restait au réveil qu'un état d'abattement avec dilatation des pupilles. Ce fait me rappelle celui d'un berger, que le célèbre Gassendi, au rapport de Garidel, renconira un jour et qui lui dit qu'à l'aide d'un onguent il pouvait, quand il le désirait, assister au sabat des sorciers, où il voyait, disait-il, des choses merveilleuses. Après avoir fait épier cet homme, Gassendi s'assura que son onguent était composé de jusquiame noire, de graisse et d'huile, et qu'après s'en être introduit dans le fondement une certaine quantité, il s'assoupissait et tombait dans une rêverie profonde.
Le suc et le decoctim de racine de jusquiame noire en pleine végétation, jouissent de propriétés très-énergiques ; mais leurs effets sont moindres si on les emploie au commencement du printemps. Le suc des feuilles est moins actif; l'extrait aqueux, préparé en faisant évaporer au bainmarie le suc de la plante fraîche en pleine végétation, jouit à peu près des mêmes propriétés vénéneuses que Je suc, tandis qu'il est beaucoup moins actif lorsqu'il a été obtenu par décoction de la plante peu développée ou trop desséchée : ce qui explique pourquoi certains extraits de jusquiame, chez les pharmaciens, ne possèdent aucune vertu (1).
(0 Quand M. Foiiquier C Jrcliiv. ^ènw. de mcd., mars 4823;, clans ses
L'exlrdii le mieux préparé ne doit pas être employé lorsqu'il a plus d'un an.
La jusquiame noire doil cire récollée en juillet et desséchée à l'éluve avec toutes les précaulious indiquées pour les plantes grasses et succulentes. Le docteur Foy {Bulletin thérapeuliq. Juin 1838) prépare, avec les feuilles fraîches de cette jusquiame et du sucre, une conserve sèche ou pulvérulente préférable aux autres préparations de cette plante.
La Jusquiame blanche {Hyosciamus d^w.?) , la Jusquiame BORÉE [Hyosciamus aurcus) et la Jusquiame de Scopoli , jouissent à peu près des mêmes propriétés que la jusquiame noire. Les anciens regardaient la jusquiame blanche comme moins irritante que la noire, etla prescrivaient, de préférence à celle-ci, contre la goutte, les douleurs en général, les toux, les hémorrhagies, etc. On lit dans le Formulaire des médecins praticiens, 3= édition, que les feuilles de jusquiame blanche ont été employées avec succès dans la réduction des hernies et du paraphymosis.
La Hyosciuiine est le principe actif de la jusquiame noire découvert par Brande. Son action sur l'économie est peu connue.