DE WECKER. — ULCÈRE INFECTANT
ment, mais Tulcère s'étend toujours constamment dans le sens du bord infiltré ou, à proprement parler, infecté.
Examine-t-on attentivement à l'éclairage oblique ces ulcères de peu d'étendue, on se rend aisément compte des altérations qui se sont opérées dans la chambre antérieure. L'humeur aqueuse, légèrement trouble, paraît s'être en quelque sorte coagulée vers la surface postérieure de la cornée avoisinant l'ulcère. A cette surface adhère une couche nuageuse à contours indécis ou formant une sorte de vésicule. Fréquemment, il part de ce dépôt un filament qui s'allonge vers le fond de la chambre antérieure et communique avec une collection de pus. A mesure que l'ulcère s'étend, ces dépôts augmentent, se condensent et finissent par former une épaisse couche de fibrine infiltrée de globules de pus et qui double la faible épaisseur de tissu cornéen constituant le fond de l'ulcère, devenu d'autant plus profond qu'il a gagné en étendue.
C'est cette doublure qui impose à un observateur inexpérimenté, et lui fait croire que la cornée même se trouve transformée en un vaste abcès exulcéré, mais l'intervention chirurgicale (la kératotomie) nous démontre bientôt que toute cette masse coagulée peut être évacuée et laisser alors le fond de l'uL cère, très étendu, presque absolument transparent, tandis que les bords seuls conservent encore une infiltration et se trouvent plus ou moins recouverts de masses nécrosées.
Un trait caractéristique de l'ulcère infectant, c'est qu'une fois la fusion de masses infectantes opérée dans une direction déterminée du tissu cornéen et dénotée par la lunule blanchâtre saillante, ainsi que par le dépôt formé sur la surface postérieure de la cornée, la marche peut s'effectuer avec une telle rapidité, qu'en deux ou trois jours l'ulcère ronge toute l'étendue de la cornée. Dans cette marche, on peut se convaincre que la propagation a constamment lieu dans la direction du bord infiltré, qui finit peu à peu par embrasser toute l'étendue de l'ulcère à mesure que celui-ci s'avance vers le bord cornéen et que les dépôts fibrineux et l'hypopyon s'étendent.
A cette période avancée de la maladie, il ne reste du tissu cornéen qu'une bandelette grisâtre à laquelle vient s'adosser le bord saillant et jaunâtre de l'ulcère, qui se confond avec le fond soulevé par le dépôt fibrineux et purulent de la chambre antérieure qui la remplit plus ou moins complètement.
Arrivé à une pareille extension, une ou plusieurs perforations ne tardent pas à s'opérer dans le fond aminci de l'ulcère, qui peut alors regagner, après l'écoulement de l'humeur aqueuse et l'entraînement au dehors d'une partie des masses fibrineuses, une transparence marquée. A partir de ce moment, la régénération peut s'effectuer dans une portion excentrique de l'ulcère. Malheureusement, l'action curative de la perforation s'arrête souvent par une occlusion prématurée au moyen des dépôts fibrineux de la chambre antérieure. Une très grande étendue du fond aminci de l'ulcère se sphacèle alors, l'iris, lui-même infiltré de pus, est chassé au dehors de l'œil largement ouvert et, si une panophthaimitis n'éclate pas, la cicatrisation aboutit au déve-
loppement d'un staphylome étendu, moins fréquemment à l'aplatissement de la cornée et du segment antérieur de l'œil (phthisie antérieure, aplanatio corneœ).
Pendant tout le parcours rapide de ces phénomènes, les symptômes irritatifs de l'œil peuvent varier sensiblement. Les premiers débuts s'accusent souvent par une très grande sensibilité de l'œil qui persiste jusqu'à la perforation, celle-ci s'annonçant alors par un apaisement considérable des douleurs. Dans des cas relativement rares, les malades ressentent d'autant moins de douleurs que l'accumulation de l'hypopyon s'accentue davantage, et au contraire les douleurs apparaissent après la perforation et au moment où éclatent des symptômes de panophthalmitis. La sensibilité peut donc singulièrement varier, mais, dans la plupart des cas, de très vives douleurs persistent jusqu'à ce que, spontanément ou artificiellement, s'opère la perforation. Nous entendons le plus souvent les malades dire qu'ils ont passé trois ou quatre nuits blanches, jusqu'à ce que la kératotomie leur donne un soulagement complet.
L'ulcère infectant s'observe surtout dans la classe pauvre et pendant l'époque des chaleurs. Tandis que M. Ssemisch note sa fréquence comme étant de 1 pour 100, nous la trouvons à notre clinique moitié moindre. Pour faciliter le développement de cette variété d'ulcère infectant, il faut le concours d'une lésion de la cornée et la présence d'une substance infectante. Celle-ci est souvent fournie par la sécrétion conjonctivaleet principalement par celle des voies lacrymales ou par des masses décomposées occupant le bord palpébral atteint de blépharite. La chaleur aune grande influence pour activer la décomposition, et le séjour dans les champs, en plein air, est très propice pour provoquer des blessures de la cornée ; ceci explique pourquoi on a donné à ces ulcères le nom d'ulcère des moissonneurs, des vendangeurs. Si on analyse exactement les cas, on trouve que dans la moitié à peu près le traumatisme est révélé directement, dans un tiers il existe des maladies des voies lacrymales, enfin pour la moitié, on observe des Réversions des points lacrymaux avec blépharite plus ou moins accusée. Ceci prouve surabondamment que, dans l'étiologie de cette forme d'abcès, l'infection joue le rôle capital et non le surmenage, comme on a voulu l'admettre récemment encore (M. Dehenne) (1).
La nature infectante de l'ulcère rongeant a, du reste, été expérimentalement prouvée par MM. Eberth (2), Leber (3j, Strohmeyer (-4) et Fritsch (5), qui ont démontré qu'en introduisant dans les plaies de la cornée des substances septiques (tissu musculaire en putréfaction, masses de leptothrix qu'on rencontre dans les dents cariées aussi bien que dans les voies lacrymales), on produisait la véritable forme d'ulcère rongeant (kératite à
(1) Journal d'ophthalmologie, V novembre 1880.
(2) Centralbl. f. med. Wissenschaft, 1873, n°* 8 et 19.
(3) Ibid., 1873, n» 9.
(4) Ibid., 1873, n° 21, et Arch. f. ophlhalm., XIX, 2, p. 1, et t. Xil, 2, p. 101, 1876.
(5) ExperimenteUe Studien, etc. Erlangen, 1874.