LA TACHE DE MARIOTTE
Une lacune constante dans le champ visuel correspond au point d'insertion du nerf optique dans l'œil. Le nerf optique pénètre dans l'œil en dedans et un peu en haut de la tache jaune. Dans le champ visuel, la lacun^ correspondante doit se trouver par conséquent en dehors et en bas du point de fixation. On a donné à cette lacune du champ visuel le nom de tache de Mariotte, d'après l'auteur qui l'a décrite le premier.
La distance qui sépare la macula de la papille du nerf optique a été l'objet d'expériences nombreuses faites par M. Dobrowolsky (1), par nous même (2) et en dernier lieu par M. Maulhner (3).
Nous avons procédé de la façon suivante : La face interne du périmètre fut divisée autour du sommet en un système de coordonnées dont l'écartement correspondait à un quart de degré de l'arc. Au sommet de l'arc, c'està-dire au point zéro de la division, fut collé un petit disque en papier blanc dont l'étendue correspondait à peu près à celle de la tache de Mariotte projetée à la distance du rayon de l'arc. L'œil à examiner étant placé au centre de l'arc, on lui faisait suivre comme objet de fixation la pointe d'un crayon
(1) Dobrowolsky, Ann. d'OcuUst., t. LXVI, p. 217. Décembre 1871, et Klin. Monatsbl., 1871, p. 437.
(2) Landolt, Annali d'ottalmologia, II, t. I. Janvier 1872.
(3) Maulhner, Die oplischcn Felilcr des Auges, 1876, p. 528.
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qu'on promenait lentement sur la division de la partie droite de l'arc pour l'œil gauche, sur la partie gauche pour l'œil droit.
Lorsque le point de fixation était arrivé à un certain point, le disque blanc était devenu entièrement invisible pour l'œil observé. Dans cette position, l'image rétinienne du disque 0 (fig. 140) se formait sur la papille p, tandis
FiG. UO.
que le point de fixation /"correspondait à la macula m. L'angle correspondant à l'écartement des deux points de la rétine était directement indiqué, dans le sens horizontal aussi bien que dans le sens vertical, par le point de la division auquel se trouvait le point de fixation. Nos expériences, exécutées sur une centaine d'yeux de réfraction différente, ont démontré que cet angle, que nous appelons ^ (1), est de 15 degrés dans le plan horizontal, et d'environ 3 degrés dans le plan vertical pour les yeux emmétropes; qu'il est, presque sans exception, plus grand chez les hypermétropes, plus petit chez les myopes; enfin que, dans le premier cas, il est d'autant plus grand que l'hypermétropie est plus forte, tandis qu'il diminue jusqu'à un certain degré avec l'augmentation de la myopie.
Nous avons vu atteindre l'angle ^jusqu'à 19 degrés dans un cas d'hypermétropie de 3,5 D, et diminuer jusqu'à 11 degrés dans un cas de myopie del3D.
L'écartement vertical entre la macule et la papille, quoique étant en général proportionnel à l'écartement dans le plan horizontal, n'est pas aussi constant que celui-ci. Nous avons même trouvé un œil de 0,8 D de myopie,
(1) J'appelle l'angle enfermé par les rayons de direction de la macula et de la papille i et non plus s comme dans mon travail cité ; la lettre e ayaint déjà une autre signification dans l'optique physiologique.
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et d'ailleurs parfaitement normal, dans lequel la macula se trouve de quelques minutes au-dessous de la papille au lieu de se trouver au-dessus, comme c'est la règle.
Les résultats de M. Dobrowolsky concordent avec les nôtres. Il trouve que l'angle ^ est de 15 degrés à 15%30' dans l'emmétropie ; et il n'a trouvé qu'une seule exception où il était plus grand. Les hypermétropes lui ont tous fourni un angle plus grand, qui pouvait aller jusqu'à 18 degrés, les myopes des angles plus petits descendant jusqu'à 10% 30'.
Les résultats que M. Mauthner a obtenus sur vingt-trois yeux s'accordent moins avec les nôtres et ceux de M. Dobrowolsky, en ce sens qu'il trouve des différences moins accusées.
L'écartement linéaire entre la macula et la papille dépend évidemment non-seulement de l'angle f, mais aussi de la distance qui sépare la rétine du sommet de l'angle, c'est-à-dire du point nodal de l'œil. En appelant X la dislance entre la macula et la papille, et g" la distance du point nodal à la
rétine, nous obtenons pour la distance cherchée la formule X = 2 g" . sin ^.
Or la valeur g" varie suivant l'état de réfraction de l'œil. Dans l'hypermétropie axile elle est plus petite que dans l'emmétropie, tandis qu'elle est plus grande dans la myopie axile. On ne peut donc nullement conclure, à priori, que le plus grand angle f d'un œil hypermétrope corresponde dans cet œil à une plus grande distance entre la macula et la papille, ni que dans l'œil myope cette distance soit plus petite que dans l'emmétropie, lorsque l'angle est plus petit. Il est possible, au contraire, que malgré la grandeur de l'angle ^ la petitesse du diamètre antéro-postérieur de l'œil hypermétrope ne donne pour X une valeur égale ou même inférieure à celle de l'emmétrope, et que, malgré la petitesse de cet angle, celui-ci ne renferme sur la rétine de l'œil myope un espace plus grand que dans l'œil emmétrope.
Nous avons indiqué, dans le paragraphe 5 (p. 480), les méthodes qui servent à calculer la valeur de g" pour chaque forme et chaque degré d'amétropie.
En prenant g'' — 16,6""" pour l'œil emmétrope^ conformément aux recherches les plus récentes que nous devons à M. Hirschberg (1), alors nous obtenons pour un angle Ç de 15 degrés X — 4,30""" dans le plan horizontal et pour l'écartement dans la verticale, où ^ = 3% X = 0,86"""', ce qui correspond assez bien avec les mensurations faites sur le cadavre.
En tenant compte des variations que subit la distance entre le point nodal et la rétine dans les différents degrés d'amétropie, M. Dobrowolsky et nousmême nous avons constaté que la distance qui sépare la macula de la papille est dans bon nombre de cas plus grande dans l'hypermétropie, plus petite dans la myopie que dans l'emmétropie ; ce fait confirme la prévision de M. Donders lorsqu'il dit, à propos de l'angle a, que la macula se rapproche de l'axe cornéen dans la myopie, tandis qu'elle s'en éloigne dans l'hypermétropie (2).
(1) Hirschberg, Beitrdge zur praktischen Augenheilkunde, 1877, t. II, p. 19.
(2) Donders, Annales d'Oculistique, t XLIX, p. 213 et 231.
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En effet, à l'état normal, l'axe cornéen passe entre la papille et la macula. Donc, si la macula se rapproche de l'axe cornéen, elle se rapproche aussi de la papille et vice versa.
Il y a cependant des exceptions où, malgré l'angle ^ plus grand d'un œil hypermétrope, la macula est plus rapprochée de la papille que dans l'emmé- Iropie, et inversement pour la myopie. Il faut, de plus, ne pas oublier que notre formule donne des résultats exacts seulement pour les cas où la distance du point nodal à la papille est sensiblement la même que celle du point nodal à la macula. C'est pour cela que les cas où un staphylôme postérieur profond porte la macula au delà du niveau de la papille ne peuvent pas donner des résultats absolument exacts au calcul, comme d'ailleurs nous l'avons déjà dit dans notre premier travail sur ce sujet.
Pour mesurer Vétendue de la tache de Mariotte, on place l'œil à une distance déterminée d'une surface sur laquelle on a marqué un point. Pendant que l'œil fixe ce point, on fait mouvoir lentement de la partie externe vers ce point de fixation un objet qui contraste fortement avec le fond de la surface, et l'on marque le point où celui-ci disparaît, ainsi que l'endroit où il reparaît quand on le porte un peu plus loin. L'espace intermédiaire aux deux marques correspond alors à l'étendue horizontale de la tache de Mariotte ; mais comme cette tache a une forme irrégulière, une mensuration unique ne suffit pas, et l'on fait bien de circonscrire la lacune du champ visuel d'une manière complète. La meilleure façon d'y arriver consiste à placer l'objet périphérique au milieu du premier diamètre qu'on a trouvé, et de le porter à partir de ce point successivement dans toutes les directions, en marquant chaque fois le point où il redevient visible. Si l'on a ainsi obtenu en projection la forme générale de la tache de Mariotte, sur une feuille de papier, par exemple, on peut en déduire approximativement la grandeur réelle de la papille du nerf optique.
Soit la distance qui sépare le papier du premier point nodal de l'œil = g'y la distance du second point nodal à la réline = g" (à calculer pour l'état de réfraction de chaque œil) et une grandeur linéaire de notre dessin = B, on trouve la grandeur réelle qui lui correspond sur la rétine par la formule :
En donnant à g" la valeur de 15 millimètres comme dans l'œil réduit, différents auteurs ont trouvé pour le diamètre horizontal de la tache de Mariotte les dimensions suivantes: Listing, 1,55 millim.; Helmholtz, 1,81 millimètres; Hannover et Thomson, 1,616 millim.; nous-méme, pour notre œil droit emmétrope, 1,86 millim. (moyenne de plusieurs mensurations) (1). Les
(1) Pour le diamètre vertical nous avons trouvé en moyenne 2,1 millim.
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mensurations directes, pratiquées sur le cadavre par E.-H. Weber, ont donné pour résultats 2,10 millim. et 1,72 millim. (1).
Si l'on désire connaître l'angle formé par la ligne de direction d'un point quelconque du dessin avec l'axe visuel, il n'est pas nécessaire de tenir compte de la distance g" du point nodal à la rétine '. En effet, la ligne visuelle dirigée vers le point de fixation est perpendiculaire au plan, et si nous appelons cette distance g' , l'intervalle d'un point quelconque du dessin et du point de fixation = A, et l'angle cherché = jx, nous aurons
Si nous calculons de la même manière l'angle correspondant à un deuxième point du dessin, situé sur la ligne d'union du premier point et du point de fixation, nous obtenons la différence entre les deux angles visuels pour le diamètre en question de la tache de Mariotte.
Cet angle, toutefois, peut être obtenu plus simplement par la mensuration directe sur le périmètre : On fait fixer à l'œil le point zéro, tandis que l'on promène un pelit objet sur l'arc périmétrique, et l'on peut lire exactement sur la division du périmètre le point où l'objet disparaît et celui où il redevient visible. L'angle visuel ainsi obtenu étant égal à p, on a la valeur correspondante de cet angle sur la rétine. Pour calculer la dimension réelle, on se servirait de nouveau de la valeur g" .
Sur vingt-deux yeux examinés, Hannover et Thomson (2) ont trouvé que l'angle qui correspond au diamètre horizontal de la papille variait entre 3°,39' et 9°,47' ; Listing a trouvé (3) 5%56', Griffin 7%3r (4), Helmholtz 6°, 30' (5), Aubert (6), dans la partie horizontale — S^Sl', dans la verticale 6°; Fick et Dubois-Reymond = 5°,4' à 6°, 3' (7); v. Wittich, à gauche, = 8°; à droite, =::7°,30' (8); nous-même, pour le diamètre oblique qui se trouve sur la ligne qui relie le point de fixation au centre de la tache de Mariotte, nous avons trouvé = 6'',45'.
M. Mauthner (9) a mesuré l'angle qui correspond au diamètre horizontal de la papille, à l'aide du périmètre, dans un grand nombre d'yeux myopes et hypermétropes. Il trouve dans la majorité des cas 6 degrés. Quelques
(1) Helmholtz, Optique physiofogiqiie, 288.
(2) Das Auge, 1852, p. 72.
(3) ^Handwœrterbuch der Physiologie, 1853, t. IV, p. 402.
(4) Contributions to the physiology of vision, in Med. GuTiette. London, 1838, p. 230.
(5) Optique physiologique, p. 288.
(6) Physiologie der ^etzhaut, p. 256.
(7) MuUer's Archiv. 1852, p. 405.
(8) Arch. f. Ophlh., 1863, t. IX, 3, p. 1.
(9) Die oplischen Fehier des Auges, p. 528.
myopes présentèrent seulement 5 degrés, un seul présenta 7 degrés. Dans un
cas où la myopie de l'œil gauche était de^^ (15 D), celle de l'œil droit de
— (14,3 D), et où l'œil gauche présentait une atrophie du pigment au bord
de la papille égale à deux fois le diamètre de la papille, l'œil droit une atrophie de 1 1/4 de diamètre de la papille, — dans ce cas l'étendue de la tache de Mariotte était à gauche de 18 degrés, à droite de 13 degrés. Cette observation nous paraît très-intéressante, parce qu'elle prouve que l'atrophie qui accompagne le staphylôme postérieur peut gagner aussi les couches sensibles de la rétine. Presque tous les autres myopes dont M. Mauthner a mesuré l'étendue de la tache de Mariotte, — entre autres un cas de myopie de 44,3 D, — présentaient des atrophies pigmentaires jusqu'à une étendue de la moitié de la papille, sans que la tache de Mariotte ait été sensiblement élargie.
Dans tous les douze cas d'hypermétropie examinés par le même auteur, l'angle correspondant à la tache de Mariotte était de 6 degrés.