DE L'HABITUDE
§ fl. — ©c rkubêtctfie dans l'état île santé.
La périodicité est la loi du système nerveux ? elle en régit les manifestations physiologiques, elle détermine l'allure de ses maladies. C'est en vertu de cette loi que l'encéphale tend à répéter les modifications qu'il a subies, à redemander aux objets extérieurs les impressions qu'ils lui ont transmises par les sens, à rappeler les sensations éprouvées, à ramener les mouvements clans la direction qui leur a été communiquée. Et comme il est dans l'essence de l'excitabilité nerveuse de s'accroître par l'exercice, plus le même acte ou la même sensation se renouvelle, plus l'économie en sollicite les retours et rapproche les intervalles qui les séparent : de là l'habitude. L'impulsion initiale que le système nerveux reçoit des influences du dehors ou de la spontanéité morale peut se comparer au mouvement que l'on imprime au pendule. Celui-ci décrit une série d'oscillations dont le nombre, la vitesse et l'amplitude sont en raison directe du mouvement qu'il a -reçu, en raison inverse des frottements qu'il subit et de la densité du milieu dans lequel il se meut. Les éléments dWg-anisation individuelle, le degré de souplesse physiologique, la limitation réciproque des fonctions et d'autres conditions sont au système nerveux ce que la densité du milieu et la quantité des frottements sont au pendule } mais avec cette différence que la volonté réitère au système nerveux ou lui continue l'impulsion primitive dans la mesure nécessaire pour vaincre tout obstacle : et c'est ainsi que s'introduisent dans l'organisme les habitudes les plus opposées à son état norm-al, c'est ainsi que la nature semble s'absorber dans l'habitude. A ce point qu'un philosophe (Fontenelle), en entendant parler de celle-ci comme d'une seconde -nature, a pu demander, avec une apparence de raison , où donc était la première.
Les impressions du monde extérieur et les sensations internes sont les deux sources de l'habitude ; les influences qui effleurent l'organisme ou qui ne lui impriment qu'une secousse passagère ne changent en rien l'ordre naturel des
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besoins, la régularité des fonctions ; mais si la modification que produit en nous l'agent externe ou l'irradiation viscérale se répète ou se prolonge, elle rompt l'équilibre physiologique, elle crée une aptitude nouvelle, elle sollicite une série particulière d'actes organiques ; une habitude s'est établie, et désormais elle entre comme élément nécessaire dans l'harmonie des fonctions, elle change la proportion d'activité générale de l'économie. Que le phénomène se passe dans la sphère d'innervation cérébrale ou qu'il porte exclusivement sur l'un des actes de la vie plastique, il ne peut s'accomplir que par l'intermède de la substance nerveuse : considérée dans son principe, l'habitude n'est donc que la sensibilité modifiée; considérée comme phénomène, elle consiste dans une disposition nouvelle, acquise à l'organisme par la continuité des mêmes impressions, par la répétition fréquente des mêmes actes.
La faculté d'acquérir des dispositions nouvelles ou de façonner celles qui existent est la base de la perfectibilité humaine, le mobile de l'éducation, la condition première de l'efficacité d'une direction hygiénique. Avec l'habitude on a presque toujours confondu l'abus, c'est-à-dire l'usage anormal des choses (abusus), et l'excès, c'est-à-dire l'usage disproportionné des choses : de là les déclamations des philosophes et de quelques hygiénistes contre les effets de l'accoutumance; de là le conseil de se défendre de toute habitude (Rostan), comme si la faculté d'en contracter ne correspondait pas directement aux fins conservatrices de la nature. Tout être doit à son organisation une somme déterminée de besoins, d'instincts, de propensions, d'aptitudes qui s'éveillent progressivement et concourent d'une part à l'entretien de sa vie individuelle, d'autre part à la propagation de l'espèce. Mais ces puissances de sa nature, il ne peut les exercer, les déployer à son gré; il rencontre dans le milieu qu'il habite, dans les circonstances éventuelles de la vie, clans les vicissitudes prévues de l'âge, etc., une foule d'obstacles et d'influences qui l'obligent à se modifier : aussi la nature a-t-elle accordé au plus grand nombre des actes organiques une certaine latitude, aux lois conservatrices de l'économie une certaine élasticité, à la fibre vivante comme à l'intelligence une souplesse proportionnelle à la versatilité du monde extérieur et à l'exigence des situations» Entre l'organisation animale et le milieu dans lequel elle est destinée à vivre., le lien est l'habitude ; elle est comme la formule individuelle des besoins et des dispositions propres à la généralité des êtres d'un même rang ; c'est par elle que toute existence se met en équilibre avec l'univers : dans sa portée réelle, elle exprime le rapport de la vie individuelle avec la vie générale. Plus l'organisation se complique, plus elle a besoin de flexibilité pour s'adapter aux conditions du dehors. C'est par la puissance de l'habitude que l'homme discipline ses organes à l'action de tous les climats, des régions les plus différentes ; c'est par l'habitude qu'il se plie aux nécessités des situations les plus variées. La coutume, a dit Montaigne, force à tout coup les règles de la nature; mais s'est-il demandé ce que serait l'homme asservi aux règles de la tiature, ou plutôt la première d'entre elles ne l'oblige-t-elle pas à vivre en
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société ? Or, la coutume est le fondement de l'association humaine, et les lois, les mœurs, les usages, les convenances, toutes les garanties de la vie commune, sont des concessions obtenues par l'habitude ou par la force qui suppose encore l'habitude, sur les instincts, les penchants, les dispositions natives de chacun au profit de tous.
Dans la manière dont les habitudes se développent, il importe de considérer le rôle de l'encéphale. Toute impression nouvelle provoque l'attention ; mais quand elle se répète ou se prolonge avec uniformité et dans une mesure d'intensité médiocre, le cerveau cesse d'en être stimulé, et l'habitude qui en est résultée s'exerce désormais presque sans conscience comme les fonctions de la vie plastique. C'est ainsi que nous finissons par nous accoutumer aux bruits qui nous importunaient le plus, et notre attention n'est plus excitée que par la cessation de ces mêmes bruits. Mais le résultat de l'habitude est différent, quand l'attention se fixe sur les impressions et les rend plus profondes, plus durables ; le centre encéphalique y réagit avec une énergie soutenue ; les sensations qu'il éprouve, les actes qu'il détermine, se perfectionnent par leur répétition même, et il s'établit ainsi dans l'économie un nouveau mode de sensibilité et d'activité, un nouvel ordre de besoins : c'est l'habitude aidée par l'attention qui perfectionne les actes sensitifs, locomoteurs et intellectuels.
Il est des circonstances qui favorisent le développement des habitudes : le tempérament nerveux s'y prête singulièrement, mais s'en dépouille avec autant de facilité qu'il les adopte ; la vivacité des impressions, l'inconstance des déterminations qu'elles entraînent, l'ardeur de l'imagination, ne permettent guère aux sujets nerveux de modifier d'une manière durable leur allure physiologique ou morale ; ils trouvent dans la souplesse de leur organisation des ressources contre les nécessités : ils passent de la souffrance au plaisir, du sommeil aux veilles prolongées, de l'abondance aux privations ; ils sont prompts à l'excès, à l'abus, mais ils sont peu capables d'accoutumance et de stabilité. Les tempéraments influent non-seulement sur le degré d'aptitude à contracter des dispositions nouvelles, mais sur la nature de ces dispositions elles-mêmes : ainsi la faiblesse de leur système musculaire et la mobilité de leur innervation éloignent les personnes nerveuses des habitudes qui exigent de la force et de la persévérance. Les lymphatiques, par un instinct de leur organisation précaire, se complaisent aux actes uniformes et réguliers; l'esprit de méthode les caractérise jusque dans les moindres détails, et l'inertie de leurs organes de locomotion les incline aux habitudes calmes et passives. Les gros mangeurs, les buveurs intrépides appartiennent, pour la plupart, au tempérament sanguin avec idiosyncrasie musculaire ; prodigues de leur force, ils éprouvent le besoin d'une ample réparation, et se montrent réfractaires aux habitudes de mesure et de frugalité. — L'enfance et l'adolescence sont les deux époques de la vie les plus favorables à l'établissement des habitudes :
Àdeo in teneris assuescere multum est. (Virgile.)
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Alors la sensibilité est neuve ; la mollesse des tissus chez l'enfant, surtout celle de la substance nerveuse, semble proportionnée à la multiplicité des acquisitions qu'il doit faire. C'est une cire flexible que façonne le doigt de l'artiste, et ici l'artiste, c'est la mère, c'est le père : ils sont les instituteurs du berceau. Nous ne parlons pas seulement des sollicitations premières qui s'adressent à l'âme, à l'intelligence, mais les parents ont à régler le premier exercice de chaque organe, à dispenser à chaque fonction sa mesure ; ils ne sauraient trop se pénétrer de l'importance des premières habitudes qu'ils inculquent à leurs enfants, soit qu'il s'agisse de l'allaitement, du sommeil, du vêtement, de la température, ou des premières et délicates répressions d'une volonté au maillot. Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer sur ce sujet nos lecteurs à l'ouvrage du Docteur Donné (1). Échappé des langes, l'enfant s'ouvre par tous les pores à la vie extérieure; il veut tout voir, tout palper, tout sentir; il est avide d'impressions qui lui procurent la conscience de son moi ; l'instinct d'imitation, qui a son maximum de puissance à cet âge, érige l'enfant à tout spectacle, à tout geste, et sa gracieuse gaucherie s'efforce de reproduire ce qu'il a vu. La force des exemples se fait sentir encore vivement à l'adolescent; il se colore facilement de l'esprit de son entourage; ses habitudes sont modelées sur celles de ses amis. Combien donc il importe à l'avenir physique et moral de cette existence que ses premiers actes reçoivent une salubre direction, que le corps et l'esprit contractent des dispositions conformes aux lois de l'hygiène et de la raison ! — La virilité consolide les habitudes acquises et laisse peu de prises aux habitudes nouvelles ; la vieillesse les repousse comme elle repousse toute innovation; son regard, attaché sur le passé, ne se reporte qu'à regret sur les tableaux du jour : laudator temporis acti. Comment fléchir à d'autres usages, à d'autres idées, cet organisme tout pétrifié, tout pénétré de sels terreux comme par une anticipation tumulaire? C'est encore de l'instinct de conservation que cette résistance aux nouveautés; l'intégrité de l'organisme sénile est au prix des routines acquises. Pour lui, de nouvelles habitudes seraient de violentes oscillations imprimées à sa manière d'être, et, pour lui, le temps est passé de l'innocuité de ces ébranlements; la santé du vieillard, c'est la fixité dans les acquisitions qu'il a faites, heureux si elles ne lui échappent trop vite !
On ne saurait refuser aux femmes une sensibilité plus vive, plus rapide, une flexibilité plus grande de tous les organes; aussi savent-elles changer plus facilement leur manière de voir, s'assujettir à un plus grand nombre d'habitudes; le servage des convenances sociales, si rigoureuses pour elles, ne leur pèse guère; elles se conforment avec autant de grâce que d'aisance à toute mode et lui sacrifient les habitudes acquises pour en adopter d'autres. Qui supporte avec le plus de stoïcisme les revers de fortune et passe avec plus de
(1) Donné, Conseils aux mères sur la manière d'élever les enfants, 5° édition. Paris, 1875, in-12.
m. lévy. Hygiène, 6e édit. — 9
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sérénité des jouissances du luxe aux épreuves de la misère. La femme. Qui sait imposer silence à ses besoins pour assurer le bien-être de ce qu'elle aime? La femme. Qui sait vaincre le sommeil pour briller au bal ou pour nourrir, du travail de ses mains, une mère, un enfant? La femme. Elles sont faibles, mal pourvues de muscles, et quand la nécessité ou le despotisme marital a parlé, elles vont remuer le sol, ou suivre, ployant sous le fardeau, le cheval qui porte leur maître par monts et par vaux, comme nous l'avons vu en Corse. Il n'est effort supérieur à leur puissance, il n'est accoutumance trop laborieuse pour elles. Le génie des femmes, c'est la patience; elles s'habituent à souffrir, à dissimuler ; leurs passions s'abritent sous le masque d'un calme obligé, leur finesse revêt des airs de candeur, et comme l'existence que leur fait la société est un mensonge de tous les jours, elles suppléent, par l'étendue de leurs aptitudes, à l'inégalité de leur position. — C'est dans les climats tempérés que l'organisation humaine se montre le plus accessible aux habitudes nouvelles; c'est aussi là qu'elle est susceptible d'acquérir sa perfection : l'empire des lois physiques se révèle jusque dans la polarisation des lumières morales et intellectuelles. Dans les régions septentrionales, la rigidité que produit le froid semble se communiquer au système nerveux ; sous l'influence des chaleurs excessives et permanentes, l'homme apparaît mobile, fantasque, énervé, dominé par les institutions. Tandis qu'en France la facilité avec laquelle se modifient les esprits engendre la fièvre d'innovation, l'immobilité semble la loi morale de ces immenses populations jetées sous le soleil des Indes et de la Chine.
Comment l'habitude agit-elle sur les différentes fonctions de l'économie? Les retours périodiques de la faim, son intensité, sa durée, les appétences gastriques, le travail de la digestion proprement dit, tous ces phénomènes, et jusqu'à l'excrétion qui les termine, sont soumis à l'empire de l'habitude. On s'exerce à surmonter la faim, à supporter l'abstinence : les physiologistes ont enregistré des exemples célèbres de privation de nourriture ; la soif même peut être combattue. L'habitude crée, sous le rapport de l'alimentation, un nombre infini de différences individuelles (1) ; elle fait à chacun son régime; elle explique les bizarreries des goûts, les répugnances, les excentricités gastronomiques. Le sauvage de l'Océanie qui mange du poisson cru avec ses écailles, l'Italien qui use de l'asa foetida comme assaisonnement, l'Esquimau qui boit le sang des veaux marins, le Tartare qui boit le lait des juments, le chasseur qui trouve le gibier d'autant meilleur qu'il est voisin de la putréfaction, ont disposé leurs viscères à ces genres de nourriture, dont la seule idée révolte l'estomac délicat du citadin efféminé; ruais ces
(1) « Voyez quels sont les sujets auxquels il faut des aliments une fois ou deux, » en plus ou moins grande quantité, et par petites portions. Accordez ici quelque chose » à l'habitude, à la saison, au pays, à l'âge. „ (Hippocr., Aphorisme 17, sect. 1, traduction Littré.)
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effets de l'habitude, il faut le dire, n'appartiennent pas exclusivement au système nerveux cle la vie plastique; la section ou la ligature du pneumogastrique les rendrait impossibles (1). Quel qu'en soit le siège, le praticien est obligé d'en tenir compte; sevrer brusquement des alcooliques un homme qui en fait depuis longtemps et avec une certaine impunité un usage immodéré, serait d'une hygiène absurde, et c'est une remarque souvent vérifiée, que les grands mangeurs sont promptement débilités par la réduction considérable de leur nourriture. L'absorption est une des fonctions qui paraissent entièrement soustraites à la volonté, mais elle,, ne l'est point à l'influence de l'habitude. Beaucoup de médecins, et nous en connaissons, ont parfaitement supporté, pendant leur scolarité anatomique, le séjour de l'amphithéâtre; livrés à la pratique, si une autopsie les rappelle dans l'atmosphère des cadavres, ils en absorbent les miasmes, éprouvent divers symptômes, tels que diarrhée, éructations par l'anus, dont l'odeur est exactement celle de l'amphithéâtre ou du corps qui a été ouvert. Ces accidents, dont le plus ordinaire est la diarrhée, se déclarent vite, et il suffît souvent, pour en être atteint, d'avoir respiré un quart d'heure l'air chargé d'émanations putrides. Mais si, au lieu de faire de rares apparitions à l'amphithéâtre, on y revient plusieurs jours de suite, et que l'on s'y arrête plusieurs heures par jour, on cesse d'en être incommodé; évidemment, l'absorption des miasmes s'est alors ralentie, en même temps que le tégument interne y devient moins impressionnable, à moins que l'on n'attribue cette impunité à un effet de saturation. Quant à la respiration, ipsa nécessitas novi aeris per consuetudinem diminuitnr, a dit Haller; on finit par familiariser ses poumons avec un air vicié. Sanetorius rapporte qu'un prisonnier qui avait passé vingt ans dans l'atmosphère infecte d'un cachot ne put supporter l'air pur du dehors, et que sa santé ne lui revint que par sa réintégration dans le même cachot. Les organes de la circulation s'émoussent aux stimulations répétées. L'ingestion du café est suivie, chez beaucoup de personnes, de palpitations et d'accélération du pouls; mais ses phénomènes diminuent et cessent par l'effet d'un usage fréquent. Les sécrétions sont aussi modifiées par l'habitude : telle est celle du iait, du sperme, etc. Les succions fréquentes du nourrisson activent la lactation : la continence réduit la fabrication du sperme; l'exercice des organes de la reproduction entretient, peut
(1) « La théorie des mouvements réflexes, telle que l'ont établie les travaux de J. Mùller et de Marshall-Hall, explique le mécanisme des habitudes qui s'appliquent aux organes dépendants à la fois des nerfs ganglionnaires et des nerfs rachidiens. L'influence de la volonté ne se prononce qu'à la suite d'une impression sensitlve ou centripète plus ou moins prolongée; l'habitude intervient dans la durée de la résistance volontaire à cette impression: quand l'accumulation de l'urine agit sur les nerfs sensitifs de la vessie (filets dès nerfs sacrés), et consécutivement sur la moelle épinière, il nous est donné de suspendre quelque temps l'action des nerfs moteurs, comme d'autres fois la volonté force les contractions de la vessie sans le concours synergique du diaphragme et des muscles de l'abdomen. » 'J. Mùller, Manuel cle physiologie, t. Il, p. 638.)
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même accroître leur puissance. Nous examinerons plus bas les résultats que produit l'abus ou l'excès des fonctions génératrices.
Les actes fonctionnels qui font commercer l'homme avec le monde ambiant sont les plus susceptibles de varier par l'empire de l'habitude, et nous devons indiquer ici brièvement les changements qu'elle introduit dans l'exercice des sens et dans l'action du cerveau considérée en elle-même ou dans les différents actes dont il est le régulateur.
1° Sensations. — Ce que nous allons dire des effets de l'habitude sur les organes des sens concerne en réalité le cerveau, siège et centre unique de toute sensation dont les appareils extérieurs, œil, oreille, peau, etc., sont les conducteurs. C'est le cerveau qui perçoit et juge l'impression reçue par les extrémités nerveuses ; mais comme il rapporte les sensations aux organes qui ont été stimulés d'abord, comme il existe une liaison étroite entre les conditions de l'organe conducteur et la perfection ou la nature des sensations, il est toujours rationnel d'étudier celles-ci d'après leur siège apparent. Les organes de l'odorat peuvent s'accoutumer à l'impression d'odeurs plus ou moins fortes, plus ou moins agréables. Il en est de même des organes de gustation : le marin provençal mange avec plaisir le piment qui produit une sensation de brûlure sur la muqueuse buccale et pharyngienne d'une personne accoutumée à un régime doux. Les canonniers, les forgerons, endurent le bruit des explosions ou des percussions métalliques, qui feraient perdre l'ouïe au délicat dilettante de nos salons. Le tact, le toucher, sont gouvernés par l'habitude et développés comme sur une échelle musicale de nuances; dirigés par un ingénieux enseignement, ils deviennent pour une classe nombreuse d'infortunés les succédanés de l'oreille et des yeux, le mobile de la culture humaine.
Mais il s'agit moins de constater la puissance de l'habitude sur les appareils sensitifs que d'apprécier la nature de ses résultats; or, tantôt l'habitude aiguise l'activité des sens, tantôt elle l'affaiblit et l'annule. Pour que l'organe sensitif se perfectionne, l'impression qu'il reçoit doit être d'une intensité moyenne, et, en se répétant, elle ne doit point excéder des limites physiologiques de force et de durée assignées à l'exercice de chaque sens. L'habitude détériore au contraire et va jusqu'à anéantir la sensation, quand les excitations dirigées sur l'organe qui en est l'instrument pèchent par excès de faiblesse, d'énergie ou de durée : il y a alors excès ou abus. Ces effets inverses de l'habitude expliquent les oppositions d'activité sensoriale : ainsi l'amaurose reconnaît souvent pour cause l'action d'une lumière trop vive; la myopie est une infirmité des villes où la vue s'exerce de trop près sur les objets. Tandis que la vigie postée dans les hunes signale l'apparition lointaine d'un navire et que l'officier de quart la vérifie presque aussitôt par le télescope, le passager, novice explorateur de l'horizon maritime, braque en vain l'instrument sur le point désigné; ses yeux n'y découvrent encore que mer et solitude. Les Peaux rouges de l'Amérique se couchent à plat ventre sur le sol, et, l'oreille attentive, perçoivent des bruits de pas à des distances considérables; la fré-
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quence des ébranlements sonores affaiblit au contraire la puissance auditive du manœuvre et ne lui permet point d'analyser avec justesse la succession mesurée des sons. Le tact s'émousse par les frottements ou le maniement des objets grossiers. Comparez la peau fine, translucide et satinée de la petite maîtresse aux callosités de la main plébéienne : la différence des habitudes a produit celle des conditions organiques. C'est l'habitude qui rend savoureux au palais de l'ouvrier le pain noir qu'il arrose de sa sueur; c'est elle qui, nivelant fortune et misère, affadit les mets les plus recherchés sous la dent des Lucullus, et fait qu'entre deux festins le convive blasé hume avec délices la vapeur de la soupe aux choux du portier. Les dégustateurs de profession ont acquis une telle sagacité de palais, qu'ils reconnaissent le terroir de chaque vin de Bourgogne et lui assignent sa côte et sa date de récolte; les ivrognes confondent tous les crus. — Un autre effet de l'habitude est de restreindre l'exercice des sens dans le mode qu'ils ont acquis : ainsi l'usage prononcé des épices rend insipide tout autre aliment ; ainsi les yeux dont la sensibilité s'est étendue jusqu'à percevoir les objets dans i'ombre ou dans un demi-jour, se fermenta l'éclat du plein jour et réclament désormais, pour condition de leur fonction, la lueur d'un milieu crépusculaire. C'est donc à tort que Bichat a dis que l'habitude émousse le sentiment et perfectionne le jugement: des sens détériorés préparent mal les décisions de l'esprit : des impressions réglées dans leur mesure et dans leurs retours aiguisent la sensation.
Les impressions que les surfaces sensibles transmettent au cerveau aboutissent, par la réaction de ce viscère, au plaisir ou à la douleur, deux phénomènes que l'habitude modifie puissamment : elle les atténue et finit par nous en ôter la conscience : une belle partition nous ravit à une première audition et plus encore à quelques auditions subséquentes qui nous permettent d'en mieux saisir les détails et l'ensemble ; mais à force de l'entendre, il vient un moment où nos oreilles ne sont plus frappées que par une succession de notes et de thèmes dont notre âme ne sait plus s'émouvoir. Une première tentative de cathétérisme provoque une vive souffrance, parfois la fièvre ; après plusieurs introductions, la sonde est reçue sans douleur et devient familière au canal de l'urèthre. Faut-il en conclure que notre organisation conduit à l'indifférence et ne peut aviver sa sensibilité que par le changement? Bichat a jeté de sa plume cette désolante proposition ; mais peut-être n'avait-il pas aperçu tous les éléments de l'habitude. Dans l'action des corps extérieurs sur nos surfaces de perception, il faut distinguer : 1° l'effet de leur contact ; ^° le rapport qui s'établit ensuite entre l'organe impressionné et la cause impressionnante, rapport qui tantôt dépend des conditions individuelles de la vie plastique, tantôt se décide parla réaction cérébrale. L'habitude affaiblit progressivement et finit par anéantir la sensation qui résulte du contact, source les plaisirs immédiats, instantanés, éphémères; elle fortifie au contraire le rapport qui s'établit entre l'organe et l'agent extérieur, ou l'ordre d'idées, de
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souvenirs que représente cet agent; et ce rapport d'harmonie vitale est la source des jouissances durables, inaltérées par le temps. Le premier aspect d'une localité où nous arrivons nous frappe d'une manière agréable et nous dispose à y séjourner, voilà l'effet du premier contact de l'objet avec nos surfaces de perception ; au bout cle quelque temps, cet état diminue ; la vue journalière des mêmes cités, des mêmes édifices, du même horizon, leur ôte tout intérêt : l'habitude a fait son office. Mais si les teintes du paysage ont pâli à nos yeux, si les groupes et la forme des constructions ont perdu leur attrait, une secrète liaison s'est établie entre ces lieux et nos besoins, nos goûts, notre rhythme moral; leur horizon est devenu celui de notre pensée, il encadre notre vie. Ce n'est plus l'émoi de l'arrivée, l'impression vive et fraîche du premier jour; mais nous sentons qu'il y aurait pour nous privation à nous en éloigner : voilà le rapport qui se développe entre le sujet et l'objet. Il a commencé dans l'organe impressionné d'abord, il a fini par se généraliser, par engager tout notre être; loin de le détruire, l'habitude le consolide, le rend plus impérieux, et le plaisir qu'il donne est de ceux que le temps respecte. On comprend encoie, de cette manière, dans une sphère inférieure de sensations, l'influence de l'habitude sur les effets du tabac. Elle émousse la sensation qui résulte de son contact avec la muqueuse nasale ; mais elle renforce la relation qui s'établit entre elle et l'excitant fonctionnel qui n'excite plus, relation que le cerveau généralise, et qui engendre, si l'on peut ainsi dire, des plaisirs de réflexion. Le marin qui commence à se relever d'une maladie grave demande du tabac, quoiqu'il soit émoussé â l'action de cette substance par l'abus qu'il en fait sous toutes les formes, et cette sollicitation du malade est considérée avec raison comme un indice heureux pour le pronostic. La privation du tabac est de toutes les privations celle que les détenus supportent le plus difficilement; une révolte a eu lieu dans la prison d'Épinal aux cris : Du tabac ou la mort! (Janvier 1843.)
Nous laissons aux philosophes, aux moralistes, le soin d'étudier l'action de l'habitude sur les affections de l'àme et sur les opérations de l'entendement; disons seulement que l'habitude, tour à tour auxiliaire et antagoniste de la volonté, réussit presque à lui subordonner jusqu'à un certain point les actes de la vie plastique ou à l'annuler dans ceux de la vie de relation. L'acteur qui s'est appliqué à débiter a vec des intonations variées une tirade tragique, à produire le simulacre des passions attachées à son rôle, le joue à chaque représentation avec moins de sentiment; à la trentième, sa verve n'est plus que routine, et, l'esprit distrait, il remplit son office théâtral comme il digère, comme il respire, en l'absence de sa volonté. Au contraire, comme nous l'avons vu, la volonté peut intervenir dans les fonctions organiques, et influer sur la durée de l'élaboration digestive,sur la fréquence ou la rareté des excrétions diverses.
2° Locomotion: — L'habitude d'un exercice modéré donne à l'action musculaire plus de force, plus de précision; plus d'étendue et de célérité; cette
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augmentation do force est toujours en rapport avec un accroissement de nutrition qui s'opère dans le système musculaire. L'inaction réduit le volume musculaire, et quand elle devient habituelle, non-seulement la nutrition des organes du mouvement est diminuée, mais encore le tissu des muscles perd de sa consistance, de sa fermeté, de sa faculté contractile. Les résultats contraires s'observent tantôt d'une manière générale, comme chez l'ouvrier et chez l'homme de cabinet, tantôt sur le même individu, devenu puissant par quelques muscles plus particulièrement exercés, faible dans le reste de son appareil de locomotion. Ces inégalités de force dans les différents muscles, dans les différentes parties du corps, sont généralement provoquées par l'exercice des professions mécaniqués ; la même cause rend les attitudes plus ou moins faciles et supportables. Il suffit, pour comprendre ces faits, de rappeler ce que l'activité plus soutenue, plus variée de certaines parties du corps permet de flexions et d'audace musculaire aux danseurs de ballet et de corde, aux portefaix, etc. Le boulanger doit à l'habitude de soulever et de projeter de grandes masses l'énergie de ses membres thoraciques; le tailleur s'accoutume au croisement permanent de ses jambes, position si pénible pour qui n'y a point rompu ses membres inférieurs. L'habitude des efforts considérables, des contractions énergiques, rend moins apte aux mouvements déliés, et diminue la grâce des allures ; la démarche de certaines professions est caractéristique. Toutefois l'habitude de déployer une certaine force n'exclut ni la dextérité ni la justesse des mouvements, quand ils s'appliquent à leur objet ordinaire : tel joueur de billard excelle sur ses rivaux, quoiqu'il se serve d'une queue pesante ; il perd au contraire sa supériorité quand il y substitue une queue plus légère.
3° Expressions. — Le geste ou la coordination des contractions musculaires du visage avec celles des membres et du tronc dans le but d'exprimer un état déterminé de Pâme, acquiert une grande perfection par le bénéfice de l'habitude; la mimique est fondée sur cette aptitude dont les orateurs, les tragédiens, les diplomates, etc., nous offrent des exemples si divers.
La voix se fortifie par l'habitude et acquiert plus d'étendue : les crieurs publics, les militaires instructeurs, tous ceux qui parlent en public nous en fournissent la preuve. Le timbre de la voix se modifie moins aisément ; quoique dépendant de la forme des voies aériennes, des membranes et de leurs résonnances, il est en rapport, d'une part avec la constitution générale, d'autre part avec le milieu dans lequel se développent et s'exercent les organes delà phonation. La parole ou la voix articulée, grâce à l'habitude d'une déclamation méthodique, devient plus nette, plus distincte, plus mordante, plus cadencée ; son volume et sa portée augmentent également : l'expérience de Démosthène a été souvent répétée avec succès, et plus d'un bègue a réussi à changer l'action vicieuse des organes phonateurs par la persévérance d'une discipline spéciale. L'orthophonie, ou l'art de redresser les défectuosités de la
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parole, ne consiste guère, dans la plupart des cas, que dans la transmutation des habitudes fonctionnelles.
4° Sommeil et veille. — L'heure et la durée du sommeil, ainsi que les conditions qui le favorisent, se laissent régler par l'habitude ; elle éloigne ou rapproche les retours du besoin de dormir, elle le sonne pour ainsi dire à heure fixe : il suffit, en effet, de se livrer au sommeil plusieurs fois de suite à la même heure pour que l'on continue d'en sentir les atteintes à point nommé. Il est remarquable que la volonté prolonge son empire à travers le sommeil et détermine l'heure du réveil avec une sorte de précision. Quoiqu'une certaine mesure de repos soit indispensable au système nerveux, il se prête par degrés à l'exigence de l'habitude, qui rend parfois si inégaux les intervalles de repos et d'activité : l'un se plonge dans un sommeil de dix à douze heures, et si quelque circonstance Ta abrégé d'une heure, il se lève avec un sentiment de lassitude ; l'autre répare en quatre heures les déperditions nerveuses et prolonge impunément ses veilles. Les usages d'un certain monde fontdujour la nuit et de la nuitle jour ; les professions pénibles nécessitent aussi cette inversion; mais l'homme du monde, comme le plébéien condamné au nocturne labeur, expie tôt ou tard, par le dérangement de la santé, cette infraction aux règles de la nature. Enfin l'habitude fait à chacun son lit : aux efféminés leur moelleuse couche d'édredon, à l'homme de travail le plan moins élastique du crin, au soldat la planche inclinée qu'on appelle lit de camp, au matelot le hamac flottant, au lazzarone les larges dalles de la place ou le seuil d'un portique ; et dans ces conditions si différentes, le bienfait est égal pour tous : peut-être même le grabat du pauvre a-t-il connu moins d'angoisses et d'insomnies que la couche des grands et des riches.
§ S. — Des habitudes morbides.
Il est des maladies devenues habituelles et qui n'excluent pas un état de santé suffisant (1) ; il en est d'autres qui ont acquis droit de domicile dans l'économie et qu'il serait dangereux de guérir (2). Nous les appelons habitudes morbides, parce qu'elles constituent des dispositions acquises à l'organisme qui s'y accommode par une sorte de tolérance; invétérées parune longuesuite d'années, supplémentaires d'une fonction qui s'est éteinte, ou qui est devenue insuffisante, elles peuvent devenir une condition nécessaire de l'équilibre fonctionnel, et doivent alors être respectées. Examinez attentivement les hommes qui sont parvenus à leur période de décroissance : il s'en trouve peu que les
(1; « Ceux dont la maladie s'accorde avec leur constitution,- leur âge, leur habitude et » avec la saison de l'année, sont moins en danger que ceux dont la maladie n'a aucune » de ces convenances. » (Hippocr., Aphor. 34, sect. II.)
(2) « Les habitudes anciennes, bien que mauvaises, troublent moins que les choses » inaccoutumées. » (Idem. Ibid. 50.)
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maladies aient entièrement épargnés et qui ne gardent dans un recoin de leur économie quelque vestige de lésion antérieure. Chez les malades qui ont passé l'âge de cinquante ans, me disait un jour Rayer, il faut chercher, non une seule maladie, mais deux ou trois maladies. Les foyers morbides, quand ils ont duré ou quand ils ont eu une vive intensité, laissent ça et là une cendre mal éteinte d'où peut jaillir l'étincelle d'un nouvel incendie. Si la maladie n'a point passé sur les organes, le temps, l'inexorable temps détériore par degrés leur structure et leur jeu; les tempéraments se dégradent, les prédominances organiques sont interverties, des actes physiologiques s'affaiblissent ou s'éteignent; dans cette tourment! de l'âge, un état morbide survient parfois comme par un effort désespéré de la nature conservatrice, et ce qui eût été danger à une autre époque de la vie devient ressource pour le moment présent.
Mais nous ne restreignons pas à ces deux groupes de maladies la dénomination d'habitudes morbides; les abus, les excès, deviennent aussi des habitudes, c'est-à-dire des dispositions acquises à l'organisme par la répétition de l'acte ou par la continuité de la sensation qui donne lieu à l'excès, à l'abus : l'exercice régulier des organes génitaux est utile ; leur exercice immodéré, qui constitue l'excès, leur exercice dépravé, qui constitue l'abus ou la masturbation, sont funestes et doivent être rangés parmi les habitudes morbides. On pourrait appeler habitudes morbides les maladies compatibles avec la santé ou dangereuses à guérir, et habitudes morbifiques, les dispositions acquises qui, comme la nostalgie ou l'excès vénérien, aboutissent inévitablement à la maladie.
I. Fonctions de la génération. — 1° De l'abus des organes génitaux. — Relativement aux organes de la reproduction, l'abus consiste dans leur action irrégulière, anormale, anticipée, etc., qui ne peut avoir pour résultatla propagation de l'espèce (Lallemand). La masturbation, désignée encore par .'expression historiquement inexacte onanisme et par l'expression incomplète le chiromanie, a été l'objet d'une foule d'observations (Sydenham, Zimmernann, Boerhaave, Van Swieten, etc.) et de traités spéciaux dont le plus céèbre est dû à Tissot et le plus récent à Deslandes (1). Le premier, empreint l'exagération, a néanmoins exercé sur beaucoup de jeunes lecteurs une salutaire intimidation.
Depuis que les testicules ont acquis tout leur développement jusqu'au mo- '. nent de leur atrophie commençante par le progrès de l'âge, la sécrétion du : iperme se continue avec des alternatives d'augmentation et de diminution, I uivant l'excitation ou le repos des glandes; il en résulte pour l'homme l'apitude permanente à l'acte vénérien, aptitude qui n'est que périodique chez la )lupart des animaux. La situation des parties génitales chez l'homme à l'extév\ ieur et comme sous la main, leur déhiscence chez la femme, la conformation les membres supérieurs qui leur donne toute facilité d'attouchement, la con-
(1) Deslandes, De Vonanisme et des autres abus vénériens considérés dans leurs rapports vec la santé. Paris, 1835. — H. Fournier, de Vonanisme, causes, dangers, inconvénients.
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néiion de la fonction génitale avec plusieurs actes de l'économie et un grand nombre d'états morbides, font voir que l'organisation humaine porte malheureusement en elle-même le principe de ses égarements. Mais une autre cause de sollicitation organique, c'est la précocité de l'instinct génital, des idées et des sentiments dont il est le mobile. En général, l'impulsion d'un sexe vers l'autre coïncide avec l'aptitude physique; mais il arrive aussi que l'instinct génital devance la puberté : il est aisé d'en surprendre les indices clans l'allure des enfants des deux sexes, dans leur commerce réciproque. Les impressions qui frappent la plus tendre enfance deviennent souvent le point de départ d'une aberration clandestine ; les observations abondent qui prouvent nonseulement le danger des excitations les plus fortuites, les plus insignifiantes en apparence, les moins susceptibles d'être prévues, mais encore là prématurité de l'instinct vénérien, sévissant sur des organes imparfaits. On se rappelle cette petite fille dont Parent-Duchâtelet nous a laissé l'histoire (1) : âgée de quatre ans, élevée par une aïeule sévère et pleine de religion, elle avait contracté en secret les habitudes les plus déréglées, et elle étonna ceux qui l'interrogèrent par la cynique naïveté de sa corruption. — Des causes extérieures, la plus fréquente est l'imprudence des parents, qui se croient dispensés de surveiller leurs enfants jusqu'après l'évolution manifeste des organes génitaux : erreur fatale, carie berceau du nourrisson a ses périls et ses mystères de dépravation ! Lallemand raconte qu'une nourrice avait recours, pour calmer les cris de l'enfant qu'elle allaitait, à des attouchements, suivis de mouvements spasmodiques, puis d'un repos apparent; les convulsions survinrent et furent attribuées parles parents aux vers, à la dentition, etc., jusqu'à ce que Lallemand s'avisât de la cause réelle, bientôt confirmée par les a veux de la nourrice : force futde la renvoyer, car sa vue seule rappelait à l'enfant les sensations dont il avait déjà contracté l'habitude. Deux faits analogues sont rapportés par Deslandes (2), et Hallé en citait aussi dans son cours d'hygiène. Que d'enfants pervertis dès l'âge de cinq et six ans par leurs bonnes, employés comme instruments d'une volupté hypocrite par des êtres abjects. Les collèges, les pensionnats, les maisons d'éducation sont, on ne saurait le dissimuler, des foyers de contagion morale qui s'étendent aux nouveaux venus de tout âge, et si le vice endémique de ces établissements épargne un enfant, il ne tarde pas à succomber aux sollicitations spontanées des organes génitaux qui s'éveillent et qui lui créent un sens nouveau. Nul précepte de pure morale, nulle instruction religieuse, nulle puissance ne peut empêcher chez le pubère la sécrétion de sperme et l'émoi mystérieux qu'elle détermine dans l'économie : dans cet état d'orgasme, la provocation de l'exemple n'est même pas nécessaire pour entraîner à des pratiques dégradantes le jeune élève, soustrait à la surveillance de ses parents et se dérobant sans peine à celle de ses maîtres.
(1) Parent-Duchatelet, Annales d'hygiène et de médecine légale, 1832, t. VII, p. 173. — Voyez aussi t. XXXVII, p. 438.
(2) Deslandes, De Vonanisme et des autres abus vénériens, Paris, 1835, in-8.
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La fonction de la génération ne dépend pas seulement des instruments qu'exige le commerce sexuel; l'encéphale doit irradier sur ces parties ou recevoir les sensations qui en proviennent, et par là régler la série des actes dont elles sont chargées. Il est difficile, même en présence de faits nombreux qui plaident en faveur du cervelet, de lui accorder ce privilège fonctionnel. On cite des observations où une irritation plus ou moins ancienne du cervelet a provoqué la masturbation, une convoitise érotique seulement intellectuelle et disproportionnée avec le développement des organes génitaux. Lallemand a retracé l'histoire curieuse d'un masturbateur qui se procurait des érections par la percussion de l'occiput. Gensoul, cité par Serres (1), a guéri un homme atteint de pollutions opiniâtres par l'application de sangsues et de la glace piîée à la nuque. Toutefois, à côté des observations favorables à l'opinion qui fait du cervelet l'organe central de l'instinct de ia propagation, il faut placer le fait bien authentique de la coïncidence de l'onanisme avec l'absence complète du cervelet (2); la statistique relatée par Burdach, où les phénomènes des organes génitaux se montrent dix-sept fois sous la dépendance des lésions du cervelet, et trois cent trente-deux fois sous celle des lésions du cerveau ; les observations négatives d'Andral (3); celles de Lélut constatant que dès l'âge de quatre à cinq ans le cervelet a acquis la proportion prétendue pubère de son volume relativement à celui du cerveau (4), etc. Plusieurs dispositions congénitales deviennent des causes occasionnelles du même abus : l'accumulation de la matière sébacée entre le prépuce et le gland, l'àcreté putride de cette sécrétion, le phimosis naturel, la longueur ou l'exubérance du prépuce, une dartre préputiale alternant avec une dartre anale, ont donné lieu à des pollutions nocturnes, et, par suite, à la masturbation ; la présence d'ascarides dans le rectum peut aussi provoquer à cet abus.
Nous renvoyons aux traitées spéciaux qui ont été publiés sur ce triste sujet pour édifier le lecteur sur la singularité et la multiplicité des moyens par lesquels les victimes de la masturbation se procurent les sensations qu'elles appètent (5). Une position , un froissement, une attitude prise par hasard a souvent révélé à l'enfant, à l'adolescent un nouvel ordre d'impressions, et lui devient un moyen de les obtenir à volonté. Qui n'a lu l'histoire de ces pâtres qui, pour ranimer l'hébétude croissante de leur sensibilité, et tirer encore des jouissances d'organes émoussés, en sont venus à l'emploi des ressources les plus monstrueuses? Signalons seulement l'erreur des auteurs qui ont parlé de masturbation sans émission séminale, grâce à la compression exercée sur les points les plus reculés de l'urèthre; la compression faite au devant des canaux éjaculateurs a été même recommandée par beaucoup de médecins contre les pollu-
(1) Serres, Anatomie du cerveau, t. II, p. 608.
(2) J. Cruveilhier, Anatomie pathologique, 1834, livraisons XV et XVIII.
(3) Àndral, Clinique médicale, t. V, p. 735.
(4) Annales médico-psgchol., 1843, t. II, p. 173.
(5) Voyez nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. Onanisme.
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tions : or elle est inutile, quel qu'en soit le siège: « Quand il s'est trouvé assez d'espace au devant des canaux éjaculateurs pour loger le sperme,il s'est écoulé en totalité dès que le canal est devenu libre; quand la compression a été exercée immédiatement au devant de l'orifice des canaux éjaculateurs, le sperme s'est trouvé refoulé du côté de la vessie; il y a pénétré, du moins en très-grande partie : de sorte qu'il a été facile de croire que la perte séminale était empêchée ou beaucoup diminuée, ce qui a fait naître une sécurité funeste (1). »
Les effets dece vice sont relatifs à l'âge, au tempérament, aux divers organes do l'économie. Les enfants maigrissent, s'étiolent ; ils deviennent hargneux, irritables ; leur sommeil est court, agité, interrompu; ils finissent par le marasme et la mort. Chez eux, les accidents nerveux font explosion plus facilement que chez les adultes : telles sont les contractions spasmodiques, les convulsions partielles ou générales, l'éclampsie, l'épilepsie, et une espèce de paralysie accompagnée de contraction des membres, bien étudiée par Guersant (2). Tous les effets de la masturbation avant la puberté se rapportent au système nerveux; cette influence n'agit pas moins chez les adultes, puisqu'ils éprouvent les mêmes sensations, mais il s'y ajoute une déperdition de sperme dont il faut tenir grand compte; et c'est à tort que beaucoup de médecins font dépendre exclusivement de l'ébranlement nerveux les conséquences de la masturbation chez les adultes ; toute perte exagérée de semence, même en l'absence de toute sensation, cause un affaiblissement funeste, et les pollutions diurnes, comme nous le verrons plus bas, quoique exemptes d'érections, peuvent conduire à la mort par leur fréquence et leur invétération. Aussi, toutes les fois qu'on peut maîtriser l'enfant et la femme, le mal s'arrête et le rétablissement est prompt, tandis que l'homme adulte, guéri de ses funestes habitudes, ramené à la vie la plus régulière, continue de dépérir s'il continue de perdre involontairement la liqueur séminale dont il a trop fréquemment sollicité la sécrétion et l'éjaculation. C'est cette perte involontaire et souvent méconnue qui s'oppose au rétablissement de certains masturbateurs corrigés ; que si ces derniers demeurent affligés de pollutions diurnes, tandis que d'autres se rétablissent complètement, cela tient à ce que ceux-ci ont renoncé à leur mauvaise habitude par l'énergie soutenue de leur volonté, et ceux-là par impuissance : les uns ont perdu leur virillité par l'abus, les autres l'ont sauvegardée par leur force de résolution.
Les tempéraments font varier les caractères et l'intensité des effets que produit l'abus vénérien ; cependant il ne faut pas confondre avec leur influence la part qui revient à la puissance très-inégale des organes génitaux. — Tous les organes ne se ressentent pas également des suites de la masturbation; les idiosyncrasies individuelles décident en quelque sorte de la localisation des effets morbides : tantôt c'est la vue qui est menacée, tantôt les poumons; chez l'un
(1) Lallemand op. cit., t. I, p. 454.
(2) Guersant, Gazette médicale, février 1832.
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altération des fonctions digestives, chez l'autre palpitations habituelles. Les effets les plus constants sont l'amaigrissement, la débilité musculaire, la décoloration générale, une impressionnabilité croissante à toutes les influences extérieures et internes, la dépression des facultés encéphaliques, particulièrement de la mémoire, la direction vicieuse des idées et la permanence des préoccupations qui se rattachent à la satisfaction d'un besoin rendu tyrannique. Le trouble intellectuel peut aller jusqu'à la folie; la démence, la mélancolie, le penchant au suicide sontrangéspar Esquirol parmi les suites de la masturbation, qui, selon le même observateur, détermine ces désordres plus souvent chez l'homme que chez la femme (1). Ce dernier fait nous frappe et milite, ce nous semble, en faveur de l'opinion de Lallemand, qui attribue le plus grand nombre de ces effets, non à la masturbation souvent arrêtée depuis plusieurs années, non aux secousses imprimées à l'axe cérébro-spinal, mais aux déperditions séminales involontaires que ce vice a laissées à sa suite.
Les masturbateurs se dénoncent par les traits de leur extériorité : leur visage est pâle et tiré; leurs yeux sont entourés de cercles violacés et comme enfoncés dans les orbites, leurs pupilles habituellement dilatées; une expression de honte, de tristesse et de défiance caractérise leur faciès. A peine émancipés de l'enfance, ils présentent les signes d'une puberté hâtive; plus tard, quand ils persévèrent dans leurs pratiques, leurs organes génitaux sont flasques et flétris. Chez les jeunes filles, on observe parfois une ampleur considérable des lèvres, le volume du clitoris, un écoulement leucorrhéique, suite de leurs manœuvres furibondes. Les masturbateurs s'isolent; dans la société des jeunes gens de leur âge, ils ont des échappées de cynisme, mais dans le monde leur attitude est morne et d'une timidité qui fait croire à l'innocence de leurs mœurs. Couchés, ils disparaissent sous les couvertures, feignent de dormir à l'approche d'un observateur; mais l'animation de leur face, la sueur qui baigne leur peau, le mouvement accéléré de leur respiration trahissent le flagrant délit dont les traces ont souillé leur couche. L'aveu du vice complète parfois cette investigation; mais l'interrogatoire est délicat : il faut craindre de susciter à une âme candide l'idée d'un abus qu'elle ignore. Les adultes sont plus francs et beaucoup de militaires, pressés par nous, ont déclaré leur aberration, en ajoutant qu'ils en étaient guéris depuis longtemps, ce qui n'était pas vrai.
Par l'effet des masturbations de plus en plus réitérées, la liqueur séminale perd peu à peu sa consistance, sa couleur, son odeur et même ses spermatozoïdes (2); elle ressemble de plus en plus au mucus des vésicules et au fluide prostatique; quelquefois la liqueur éjaculée est sanguinolente ou mêlée de sang pur. Nous avons déjà signalé les accidents pathologiques qui surviennent chez les enfants ; les adultes ont à redouter, par suite des abus prolongés de l'appa-
(1) Annales d'hygiène et de médecine légale, 1830, t. IV, p. 357.
(2) Sur les dégradations et déformations des spermatozoïdes chez les tabescents et Les onanistes, voyez thèse de Kaula (Paris, 1846, n° 112).
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reil génital, l'infécondité, l'impuissance, les lésions clu cœur présagées longtemps à l'avance parles palpitations et les dyspnées passagères, la phthisie pulmonaire, d'où le préjugé médical de la salacité des phthisiques; comme si une affection que favorisent toutes les causes débilitantes était de nature à surexciter la fonction reproductrice et ne résultait pas plutôt elle-même, d'une manière plus ou moins directe, de la débilitation profonde que subit l'organisme, et par la déperdition séminale habituelle, et par la secousse nerveuse de chaque émission volontaire du sperme; des paralysies, des congestions cérébrales, un tremblement choréi forme, la carie vertébrale (Boyer), etc., peuvent aussi se développer sous l'influence prolongée de la masturbation. Elle produit encore, comme effets immédiats, des écoulements, des prostatites, des cystites plus ou moins aiguës, l'hématurie, des orchites qui passent pour spontanées. Nous avons quelquefois à traiter dans notre hôpital des orchites survenues chez de jeunes militaires tout à fait purs de syphilis, et qui affirment ne pouvoir assigner aucune cause à leur maladie; interrogés avec un intérêt confidentiel, hors la présence des élèves et des infirmiers, plusieurs nous ont avoué leur penchant à la masturbation. Nous avons soigné (janvier 1843) un soldat, âgé de vingt et un ans, affecté de prostatite : il n'avait jamais eu d'uréthrite ni aucune affection syphilitique, et lui-même rapportait ce qu'il appelait sa gène d'uriner aux manœuvres solitaires dont il avait l'habitude. Il faut reconnaître toutefois que le tableau tracé par Tissot et quelques autres des conséquences de la masturbation, est empreint d'exagération; mais si elle ne réalise les maladies précitées que dans un petit nombre de cas où elle a été poussée à toute outrance, elle influe sur la marche des affections qui frappent les masturbateurs: elle les aggrave, elle en prolonge la durée, elle leur imprime parfois une allure bizarre et y mêle des phénomènes nerveux. Les sujets usés par ce vice, dès qu'ils éprouvent une fièvre grave, sont voisins de l'ataxie, de radynamie; les solutions franches font défaut chez eux et ils supportent mal un traitement énergique.
Avant l'âge, où l'on peut s'adresser utilement à la volonté, l'hygiène se borne ici à la surveillance la plus assidue, et sur l'enfant et sur son entourage, aux moyens de répression mécanique par les liens et les appareils; à l'âge où la conscience existe, il faut s'emparer de la volonté des sujets, et, par une impulsion héroïque, les amener à rompre la série de leurs fatales jouissances ; on ne continuera pas moins de les surveiller avec une égale sollicitude de jour et de nuit. On écartera de leur sphère toute séduction matérielle et morale, tout ce qui peut exciter les sens ou l'imagination (livres, tableaux, conversations ambiguës, aliments échauffants, etc.). Si une perte séminale involontaire ou tout autre accident se prolonge après la cessation de l'abus, il y a urgence d'y remédier. Après l'action morale, les meilleurs moyens de prévenir le retour à l'abus, c'est la variété des occupations et l'exercice musculaire porté jusqu'à la fatigue. Une gymnastique bien dirigée peut à elle seule remplacer tous les autres agents préservatifs ; malheureusement, dans nos éta-
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blissemenfs d'instruction publique, une sorte d'entraînement des esprits fait oublier les intérêts et les nécessités de l'organisation physique. Quand les forces doivent être relevées, mieux vaut recourir au régime lacté ou du moins à un régime doux, quoique substantiel, qu'à l'usage des amers, des ferrugineux, et surtout de vin, qu'Hippocrate défend aux individus tombés dans la consomption dorsale par excès vénérien : Gwpïj^iwv ânkyjG^. Enfin il est des cas où le besoin génital, parlant haut et justifié par l'organisation, exige satisfaction, et pour prévenir des égarements, il faut lui payer le naturel tribut de l'union sexuelle.
2° Des excès vénériens. — Avec Lallemand, nous entendons ici par excès l'usage poussé au delà des besoins réels, au delà de ce qu'exige la propagation de l'espèce; quoique les effets de l'excès génital ressemblent beaucoup à ceux de l'abus, il nous a paru utile d'en traiter séparément.
Où commence l'excès? où finit l'usage? Nulle fixation n'est possible à cet égard; de tous les organes, ceux de la reproduction présentent le plus d'inégalité fonctionnelle, non-seulement d'un individu à un autre, mais dans le même individu pris aux différentes époques de la vie : le besoin, ce cri de l'organisme, semble indiquer la mesure de leur activité, mais non le besoin factice, provoquée par une passion, par une dartre préputiale, par une irritation du cervelet, de la moelle épinière ou des nerfs génitaux, par la présence d'ascarides dans le rectum, etc. C'est ici qu'il importe de faire la part de l'instinct génital plus ou moins développé, et de l'activité propre des organes de la reproduction; la fréquence et la durée des érections ne sauraient toujours indiquer la limite du besoin, toutes les causes ci-dessus énumérées et d'autres pouvant y donner lieu. Les phénomènes observés dans les différentes fonctions de l'économie ne permettent pas davantage d'évaluer la mesure du besoin génital; car l'atonie génitale, résultat d'une continence trop prolongée, et la pléthore spermatique font naître beaucoup de symptômes analogues, tels que malaise, torpeur, somnolence, ou bien agitation, altération du carae*» tère, dégoût de la vie, disposition au pleur, etc. Les effets immédiats du besoin satisfait font seuls reconnaître s'il était légitime ou non; et présagent avec certitude les conséquences ultérieures qu'on doit attendre de nouveaux rapports sexuels. L'accomplissement régulier de toute fonction nécessaire à L'économie y laisse à sa suite un retentissement agréable. S'il en est ainsi de la satisfaction du besoin génital, si après l'acte consommé la tête est plus libre , L'esprit plus gai, le corps plus souple, plus vigoureux, la nature a été obéie ians sa juste exigence; mais le coït entraîne-t-il un sentiment de tristesse et de satiété, l'affaissement des forces physiques et intellectuelles, une importune pesanteur des idées et des mouvements, il y a eu excès, et fut-il suivi d'érec- I tions nouvelles, le besoin n'y serait pour rien. Les cas intermédiaires entre ces extrêmes, dit Lallemand, constituent le train ordinaire de ia vie, le coït I n'est alors suivi d'aucun phénomène remarquable en bien ni en mal; et ce | praticien en conclut que dans l'immense majorité des cas il est loin d'avoir
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sur l'économie l'influence nuisible qu'on lui attribue par une banale exagération. On objecte les accidents nerveux, épileptiformes, qui ont éclaté pendant ou après le contact sexuel; sans doute les excès vénériens y disposent, mais souvent l'habitude des convulsions existait antérieurement au mariage, etc. Quant aux ruptures d'anévrysmes, aux apoplexies survenues dans la même circonstance, ces catastrophes ne se produisent-elles pas aussi par toute émotion qui accélère les contractions du cœur, par tout effort qui commande la suspension plus ou moins complète de la respiration ?
L'espèce d'orgasme génital qui signale l'avènement à la puberté entraîne l'adolescent à des excès; la plénitude de la virilité y sollicite de même : aussi les jeunes mariés pèchent-ils souvent par là. La prédominance du système lymphatique (1) y dispose moins, mais les rend aussi plus dangereux. L'excitabilité génitale attribuée au tempérament nerveux n'est souvent que l'exaltation du sens encéphalique qui correspond à la fonction ; cette prépondérance de l'instinct génital sur les organes de la fonction est une cause d'excès d'autant plus funeste que la disproportion est plus grande entre le mobile cérébral et l'instrument fonctionnel : elle s'annonce souvent dès l'âge de cinq à dix ans et sévit sur l'existence entière. Ceux que pousse cette fatale convoitise ont les idées incessamment tournées vers les objets qui peuvent la satisfaire; la fatigue, l'épuisement qu'ils éprouvent ne les arrêtent pas ; leur volonté vacillante ne sait pas s'attacher aux bonnes résolutions qui leur sont suggérées; leur vie est une alternative de pnroxymes vénériens et de collapsus dont le terme est l'impuissance ou l'aliénation mentale. Le développement des organes sexuels, si variable suivant les individus, et souvent sans proportion avec l'ensemble de la constitution, ne devient une cause d'excès que lorsqu'il s'y joint une grande ardeur d'appétit vénérien, circonstance purement encéphalique. Nous n'oserions répéter avec Lallemand que la condition qui dispose le moins aux excès vénériens est celle dans laquelle les parties sexuelles prédominent sur l'organe encéphalique; mais les exigences exclusivement physiques sont plus faciles à comprimer, à modérer; une fois satisfaites, elles font trêve à la pensée et ne lui suscitent point le tracas des préoccupations perpétuelles du plaisir ni la tourmente des machinations romanesques. Quant aux sexes, il est certain que la femme est plus exempte des effet de l'excès vénérien. Faut-il en conclure avec Deslandes que le coït lui cause moins de fatigue? Disons plutôt qu'elle sait mieux en désintéresser ses organes, à la faveur d'une facile et trompeuse passivité ; elle n'est pas d'ailleurs exposée à l'évacuation de sperme, cause principale de l'affaiblissement des hommes. L'excès porte, non-seulement, sur le nombre des actes vénériens, mais sur le mode suivant lequel ils s'accomplissent : accompagnés d'un grand émoi, ils
(1) « Chez les hommes (Scythes) le penchant au plaisir de l'amour est moins vif, à » cause de l'humidité de la constitution, à cause du relâchement et de la froideur du » ventre. » (Hippocrate. trad. de Littré, Des airs, des eaux et des lieux. Paris, 1840, t. II, p. 75.)
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débilitent davantage, soit par la dépense nerveuse, soit parce que la vivacité des jouissances est en rapport avec le degré d'élaboration du sperme.
L'excès génital engendre les mêmes effets que l'abus; ils se résument dans l'affaiblissement général du physique et du moral. On sait aujourd'hui sous quelles formes variées se manifestent les résultats pathologiques de l'excès vénérien ; les dérangements progressifs de la santé échappent longtemps à l'attention de ceux qui les éprouvent, et peuvent en imposer au médecin pour des maladies très-différentes : que de prétendues gastrites chroniques, que d'hypochondries, que d'affections commençantes du cœur, ne reconnaissent d'autre cause que les jouissances immodérées de l'amour et les pertes séminales involontaires qui en sont la suite! L'affaiblissement général et progressif de tout le corps, des symptômes de congestion cérébrale, des paralysies attribuées à une lésion céphalo-spinale, proviennent souvent de la même cause. Les altérations les plus graves de l'intelligence ont été observées chez les sujets livrés aux excès érotiques et faussement rattachées à une lésion de l'encéphale : beaucoup de phthisies qui se développent avec une certaine acuité chez les jeunes gens exempts de toute influence héréditaire rentrent dans les cas de cette consomption dorsale (^Oîcnç varias)» si admirablement décrite par Hippocrate, et qui, suivant ce grand observateur, affecte principalement les nouveaux mariés et les libertins (Àa^êàvît $k paWra vîo^apov? xaî tfùokâyvovç). Combien de maladies poursuivies à coups de remèdes internes, d'antiphlogistiques, de régime, etc., énigmes ardues et mobiles de la pratique des cités, et dont la solution se trouve dans le mode d'exercice d'une fonction secrète, dans les habitudes qu'il est si délicat d'interroger! Le parallèle de l'Orient polygame et sensuel, et de l'Occident monogame et tourné au spiritualisme, présente en grand les effets différents que produit l'usage des organes génitaux; c'est là comme une expérience instituée sur les masses sous l'œil de l'histoire, et le médecin y puise des enseignements aussi graves que jle philosophe et le politique : « D'un côté, polygamie, harems et sérails : d'où excès vénériens, mutilation barbare, sodomie révoltante, population rare, inactive, indolente, vouée à l'ignorance, par conséquent à la misère, à tous les despostismes. De l'autre côté, monogamie, austérité chrétienne, répartition plus égale du bonheur domestique, augmentation croissante des lumières, de la liberté, de l'égalilé, du bien-être, multiplication rapide, population serrée, active, laborieuse, entreprenante, audacieuse, envahissante par impulsion et par nécessité (1). »
3° Des pollutions. — Une des habitudes de l'appareil génital qu'il est le plus difficile de combattre, c'est l'évacuation involontaire du sperme, évacuation qui s'effectue sans coït, sans attouchement, sans manœuvre masturbatrice. On distingue les pollutions en diurnes et en nocturnes ; une division plus pratique serait celle des pollutions utiles et des pollutions nuisibles : les diurnes sont
(1) Lallemand, Pertes séminales, t. I, p. 646. m. lévy. Hygiène, 6t: édit. I- — 10
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presque toujours de cette dernière espèce. Bégin (1) établit encore une autre distinction qui porte sur l'intermittence et la continuité de l'excrétion séminale; continue, quoique insensible, elle constitue la spermatorrhée, qu'Arétée a fait entrer le premier dans le cadre nosologique et qui y est restée presque sans vérification ultérieure, comme tant d'autres fantômes de l'imagination médicale. Les recherches si minutieuses auxquelles s'est livré Lallemand l'ont conduit à nier l'écoulement continu et goutte à goutte du sperme, tout en reconnaissant que les écoulements chroniques de l'urètlire se compliquent très-facilement de pertes séminales involontaires, mais comme toujours intermittentes et de quantité variable (2).
Pollutions nocturnes. — Elles sont plus communes que les diurnes; mais nous ne pouvons admettre avec la plupart des auteurs qu'elles soient plus susceptibles de devenir habituelles, plus indépendantes de la volonté, plus difficiles à guérir. Tout au contraire, elles sont plus souvent excitées par des causes qui dépendent indirectement de la volonté, par des conditions passagères de l'organisme; elles sont plus souvent critiques, c'est-à-dire salutaires, et c'est à tort qu'on les représente presque toutes comme accablantes, comme essentielles à réprimer. Dues à la pléthore spermatique, elles font cesser les angoisses indéfinissables d'une continence forcée. Il y avait de l'inquiétude, du malaise, de l'impatience, de la disposition aux larmes, de la céphalalgie avec fermentation des idées et vague émoi de l'âme, etc.; survient une évacuation spontanée de sperme, et tous ces troubles s'évanouissent : une crise, une véritable crise a rétabli l'équilibre dans l'économie. Chez quelquesjeunes gens, vers l'époque de la puberté, les pollutions se déclarent comme les premières règles chez la jeune fille, et elles préludent pendant quelques jours par des troubles généraux qui se dissipent après la première évacuation. Elles ont quelquefois jugé des maladies. P. Frank rapporte l'exemple d'un homme atteint de fièvre maligne, et qui dans la nuit où l'on craignait le plus pour ses jours eut trois pollutions copieuses qui jugèrent la maladie. BufTon cite un ecclésiastique qui devint fou par excès de continence et recouvra la raison après d'abondantes pollutions. — Presque toujours les pollutions utiles sont copieuses, puisqu'elles n'ont guère lieu que dans un état de pléthore spermatique insolite ; quand elles sont critiques dans le cours d'une maladie, elles se répètent plusieurs fois dans une seule nuit : ainsi l'indiquent du moins les cas mentionnés par les auteurs (3). Cependant il faut se rappeler ici les inégalités de la fonction génitale suivant les individus.
Aussi longtemps qu'elles sont occasionnées par la plénitude des vésicules séminales, ces évacuations sont accompagnées de sensations voluptueuses,
(1) Bégin, Dict. de méd. et de chirurgie praticpœs. Paris, 1835. t. XIII, p. 434, art. Pollution.
(2) Lallemand, op. cit., t. II, p. 378.
(3) Voyer thèse de M. Kaula, p. 31.
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précédées de rêves agréables ; mais cette exubérance d'énergie génitale ne dure point. La fatigue survient parla répétition des mêmes phénomènes; les organes sexuels, que ne fortifie point un exercice régulier, légitime, s'affaiblissent, tout en conservant l'habitude de se contracter sous l'influence de stimulations de moins en moins énergiques, et c'est ici la transition de l'état normal à l'état pathologique, transition qui échappe aux regards du praticien, rarement appelé ou rendu attentif à cette époque de déchéance commençante. Si le coït, qui est alors d'une indication aussi sûre qu'impérieuse, ne vient point rompre l'habitude des émissions spontanées, celles-ci ne tardent pas à s'opérer sans rêve, sans érection, sans jouissance, et le malade ne reconnaît plus qu'aux maculations de sa couche le stérile épisode de ses nuits; alors aussi la liqueur séminale subit les altérations signalées plus haut, et finit par devenir aqueuse, circonstance qui obscurcit le diagnostic. Bientôt les causes les plus légères, les plus indirectes, suffisent à mettre en jeu la contractilité morbide des vésicules séminales : la chaleur ou l'élasticité du lit, l'usage du café ou du thé, la plénitude de la vessie, le décubitus dorsal, etc., provoquent des pollutions, et les impressions les plus fugitives de la journée servent de {hèrnes à la fabulation cérébrale qui réagit sur les organes génitaux. Mais les rêves commencent à s'entremêler d'incidents tragiques, de terreurs; ils dégénèrent en cauchemars et l'émission séminale survient au plus fort de ce drame étrange, sans plaisir i sans idée lascive. Au réveil, faiblesse, accablement, paresse de l'esprit, pesanteur de tête, morosité, etc. On peut donc dire que la nature des pollutions se révèle parleurs effets, par les circonstances clans lesquelles elles ont lieu. La fraîcheur et la vivacité de l'esprit, un sentiment de vigueur musculaire et de soulagement général, tels sont au réveil les signes de l'utilité ou de l'innocuité d'une pollution nocturne, et il ne s'agit pour l'hygiéniste que d'en prévenir la trop prompte récidive ; des sensations inverses l'avertiront qu'il y a imminence morbide pour l'organisme, sinon déjà maladie et péril,
Quant aux rêves qui précèdent l'évacuation spermatique et auxquels le vulgaire attribue ce résultat, leur filiation est double : tantôt c'est le cerveau, tantôt l'instrument fonctionnel qui en a l'initiative. Le premier cas se présente quand par hasard, ou par vicieuse habitude, l'esprit s'est préoccupé pendant le jour d'images lascives, de souvenirs tentateurs : il en résulte un besoin factice de l'exercice génital, et, comme dit Bégin, les actions cérébrales, accoutumées à cette direction, la suivent encore dans le sommeil. D'autres fois l'excitation part des organes de la fonction et ranime dans l'encéphale des images, des idées en rapport avec l'objet de cette fonction; d'autres sensations s'y mêlent, causée par la plénitude de la vessie ou par l'élévation de la température du lit ou par une mauvaise digestion, etc. Remarquons toutefois qu'une volonté énergique peut lutter, même dans le sommeil, contre la provocation des rêves érotiques, mais cette lutte ne se répétera pas victorieusement deux ou trois nuits de suite ; elle finit toujours par le dénoûment inévitable de l'évacuation séminale.
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Pollutions diurnes. — Il est rare qu'elles soient actives, c'est-à-dire le résultat d'une excitation vénérienne, directe ou indirecte; cependant des sujets robustes, jeunes, à organes neufs, peuvent éprouver, par la seule présence d'une femme aimée, par l'incitation d'une réminiscence, un désir violent suivi d'éjaculation spermatique. Mais le plus souvent les pollutions diurnes ont un caractère pathologique, s'observent chez les sujets irritables, usés et faibles ; elles ont alors lieu sans érection ni volupté, et sont déterminées, non-seulement par l'émotion du cœur et des yeux, par l'ardeur des convoitises mentales, mais par la défécation et par l'émission des urines ; la susceptibilité nerveuse de ces malheureux peut aller si loin, que la moindre excitation des organes génitaux leur occasionne une nouvelle perte de sperme. Toutes les causes qui produisent la constipation peuvent donner lieu à des pollutions diurnes. La constipation dépend-elle de l'affaiblissement du rectum qui est progressif clans les constitutions détériorées, la défécation ne peut s'effectuer que par l'action des muscles abdominaux; d'où la compression des vésicules séminales. La station assise trop prolongée, l'exercice soutenu du cheval échauffent le périnée, la marge de l'anus, et produisent des érections suivies d'émission séminale ; à la longue, les érections cessent, mais non la sortie du sperme ; tout ce qui irrite le rectum réagit par consensus sur les vésicules séminales et y détermine des contractions spasmodiques, cause de pollutions diurnes. C'est ainsi que leur étiologie se rattache parfois à la présence d'ascarides dans le rectum, à l'existence d'hémorrhoïdes, surtout clans leur période fluxionnaire, etc. Quand la pollution diurne s'opère avec l'émission des urines, c'est dans les dernières gouttes d'urine expulsées qu'il faut chercher les traces du sperme; le fluide prostatique, le mucus uréthral et vésical sont toujours éliminés dès les premiers jets de l'urine. La microscopie, appliquée avec tant d'habileté au diagnostic des pertes séminales, est, dans tous les cas de pollutions, un moyen péremptoire de vérification.
Aux sujets continents et robustes qui n'éprouvent de pollutions qu'à long intervalle et par l'effet de la plénitude séminale, nul traitement ; quand elles tendent à se répéter, régler normalement la fonction par un coït modéré ; les soumettre en même temps à un régime rafraîchissant, à des exercices actifs et prolongés; ils coucheront sur un sommier de crin, abrités par des couvertures légères ; on leur recommandera le décubitus sur les côtés ; ils se lèveront de bonne heure, dès l'instant du réveil ; on entretiendra chez eux la liberté du ventre. Les sujets épuisés, nerveux, excitables, chez qui les pollutions sont diurnes et consécutives à la masturbation, rentrent dans la catégorie des masturbateurs : la gymnastique, les exercices, les voyages à pied, leur seront utilement prescrits; il faut surtout, comme nous l'avons déjà dit, changer l'impulsion vicieuse que suit leur système nerveux par des occupations variées, par des travaux qui éloignent toute idée provocatrice du sens génésique. Si leurs organes sénitaux sont exempts de toute irritation et sont au contraire frappés d'asthénie ; si les pertes qu'ils éprouvent semblent passives et dues seulement
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