I. — Action commune des boissons alcooliques
Digestion. — Le contact de l'alcool sur la langue détermine une saveur chaude et piquante qui se prolonge dans le pharynx, l'œsophage et l'estomac,
(1) Legrand du Saulle, Gazette des hôpitaux.
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et qui est suivie de sécheresse et d'empâtement de la bouche. Victor Dessaignes (thèse 1835) l'attribue à la chaleur que développe la combinaison de l'alcool avec l'eau de la salive; un autre effet de cette combinaison est de favoriser les incrustations de phosphate calcique qui, sous le nom de tartre, se forment ordinairement à la face interne des dents ou dans leurs intervalles (Royer- Collard). Un usage modéré des boissons alcooliques perfectionne les organes du goût et leur procure, comme chez les dégustateurs de profession, une finesse et une sûreté de tact qui les met en état de saisir les plus délicates nuances de sapidité dans les vins ; l'abus émousse le goût, qui ne s'éveille plus qu'aux fortes doses d'alcool. L'alcool, parvenu dans l'estomac, ne se dissout point dans le suc gastrique ; il n'y subit qu'une sorte de dilution par les sucs et le mucus gastriques, la salive et les autres liquides qui peuvent être versés dans l'appareil digestif; il est promptement absorbé, particulièrement dans l'estomac, ce qui explique peut-être la rareté des gastrites aiguës chez les buveurs. Si les boissons alccooliques sont prises en excès ou mélangées avec du sucre (1), leur absorption peut se continuer dans tout le reste des intestins. Les liqueurs avalées s'acidifient dans l'estomac et surtout dans le duodénum, et, comme les acides, elles produisent par le contact avec la muqueuse digestive et l'orifice des conduits biliaires et pancréatiques une supersécrétion des fluides de ces parties. Ludger Lallemand et Maurice Perrin admettent aussi que l'alcool est susceptible d'éprouver une modification dans l'estomac, et seulement dans ce viscère : « Une petite fraction de l'alcool ingéré s'y convertit en acide acétique sous l'action du suc gastrique et du mucus, qui agissent alors comme un ferment; mais cette action toute locale, et spéciale à l'estomac, cesse dès que l'alcool a pénétré dans le torrent circulatoire (2). « Chez les chiens auxquels on a fait avaler un liquide alcoolique, les parois de l'estomac et des intestins sont tapissées d'une couche épaisse de mucosités; celle-ci contribue sans doute à atténuer l'action de l'alcool sur les organes digestifs, et fournit en partie à la formation du chyle à laquelle les liqueurs spiritueuses donnent lieu; de là l'opinion qu'elles nourrissent, quoiqu'elles soient peu nutritives par elles-mêmes. Le vin serait plus alimentaire, ainsi qu'on l'a vu plus haut par sa composition. Un litre de vin contient en moyenne 0gr, 15 d'azote, 40 grammes de carbone et 900 grammes d'eau; si cet azote n'est pas alimentaire, il aurait donc au moins la valeur d'un aliment dit respiratoire, et son rapide passage dans la circulation expliquerait l'axiome d'Hippocrate : « Fomem vint potio solvit. » Nous n'irions pas jusqu'à alléguer en faveur des propriétés nutritives du vin le peu d'appétence des buveurs pour la nourriture solide : s'ils mangent peu, c'est que leur estomac, par une aberration de sensibilité, sollicite avant tout la stimulation spéciale des bois-
(1) Bouchardat et Sandras, De la digestion des boissons alcooliques, etc. (Annales de physique et de chimie, 1847, t. XXl^ p. liàS).
(2) Du rôle de l'alcool et des anesthésiques dans l'organisme. Paris, 1860, p. 131.
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sons alcooliques. Les recherches de Ludger Lallemand, Maurice Perrin et Duroy tendent à démontrer que l'alcool, dans sa migration à travers l'économie, ne se transforme point, ne se détruit pas, et conserve sa composition chimique ; il se comporterait, non comme un aliment, mais comme une substance non assimilable et non combustible. Par son alcool^ le vin ne saurait donc avoir des propriétés nutritives; s'il en possède, il les doit aux matières azotées, grasses, salines et colorantes qui entrent dans sa composition. Le défaut d'habitude, une idiosyncrasie, une irritation préexistante, sont parfois cause que l'alcool provoque les contractions subites du diaphragme, et des vomissements, d'abord composés de mucosités mêlées avec les substances qui ont été ingérées, puis de matières acides et de bile verte ; d'autres éprouvent, le lendemain d'un excès, une diarrhée bilieuse avec cuisson à l'anus. Cette succession de phénomènes dépend, d'après les expériences de Prié et Pinel- Grandchamp, non d'une irritation portée directement par l'alcool sur le foie et le duodénum, mais d'une augmentation de sécrétion biliaire due elle-même à l'acidification des liqueurs spiritueuses ; même chez les animaux (chiens), si l'estomac contient des aliments au moment où l'alcool y est introduit, les vomissements ne tardent pas à survenir; si l'estomac est vide, ils n'ont lieu qu'après l'ingestion d'une quantité assez considérable d'alcool (1). Dans l'état de vacuité, l'estomac est plus vivement impressionné par l'alcool comme par tout autre poison; aussi les gens qui ont l'habitude de boire le matin à jeun sont voués presque inévitablement aux phlegmasies chroniques de l'estomac et du foie, ainsi qu'aux altérations organiques qui en sont la suite. Les organes digestifs finissent par exiger des quantités croissantes d'alcool pour l'accomplissement de leurs fonctions ; celles-ci ne tardent point à se troubler : l'appétit s'éteint; la dyspepsie, la flatulence, des douleurs gastralgiques, le pyrosis, les vomissements nerveux, surviennent. La sensibilité de la membrane interne de l'estomac ne peut être longtemps troublée sans que la nutrition interstitielle de ce viscère en soit altérée : l'usage prolongé des alcooliques agit d'ailleurs chimiquement sur ses parois, il crispe ses tuniques (2) ; de là des épaississements, des indurations qui portent le plus souvent sur la portion pylorique, et qui, avec le concours d'une prédisposition spéciale, se convertissent en squirrhes, en cancers. Les travaux d' A nnesley, de Swinning,d'Andral, de Haspel, de Rouis et autres médecins militaires français, ont fait ressortir l'influence pathogénique de l'alcool sur le foie.
Absorption. — Introduit dans l'estomac, dans le tissu cellulaire, dans le péritoine, dans les veines, ou inspiré sous forme de vapeur, l'alcool est absorbé rapidement, pénètre par imbibition la trame des tissus, traverse par endosmose les parois des vaisseaux capillaires, se dissout dans les fluides qui circulent, et se répand avec activité dans toute l'économie (expériences de
(1) Ludger Lallemand, Maurice Perrin et Duroy, op. cit., p. 36.
(2) Roesch, Annaks d'hygiène. Paris, 1838, t. XX, p. 75.
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Magendie, Dutrochet, Orfila, Ségalas, Rayer, etc.). L'absorption des boissons alcooliques s'effectue par l'intermédiaire des veines ; les vaisseaux chylifères n'y contribuent pour rien. Si ces boissons ont été données avec des aliments gras, le chyle peut être très-abondamment recueilli, et il ne renferme aucune trace appréciable d'alcoo! (Bouchardat et Sandras). Suivant Duchek, qui s'est inspiré de la théorie de Liebig sur l'alcool considéré comme aliment respiratoire, ce liquide, ingéré dans l'estomac, traverse les parois des vaisseaux où il *se convertit immédiatement en aldéhyde, et sous cet état arrive avec le sang dans tous les tissus ; l'aldéhyde introduit dans l'estomac ou dans les veines produit la même ivresse que l'alcool, et l'on trouve dans le sang des acétates et des oxalates qui paraissent être le résultat de l'oxydation de l'aldéhyde. Les expériences de Lallemand, Perrin et Duroy sont contraires à cette induction de la chimie, ainsi qu'à !a suivante.
Sang et circulation. — D'après Bouchardat, l'alcool introduit dans le torrent circulatoire détourne à son profit l'action comburante de l'oxygène apporté par la respiration ; privés de l'influence de ce principe vivificateur, les globules sanguins ne prennent plus la couleur vermeille ; ils sont asphyxiés, et si la quantité d'alcool est considérable, l'animal périt comme si on l'eût plongé dans une atmosphère sans oxygène : les chiens, les lapins, meurent rapidement, même après l'ingestion de doses modérées de ce liquide, tant l'absorption en est prompte ; le sang artériel conserve alors la coloration propre au sang veineux (1). S'il est prouvé par les travaux de Lallemand et Perrin aujourd'hui que l'alcool ne s'oxyde point et ne se transforme point dans le sang, mais qu'on l'y retrouve en nature, ainsi que dans le foie, le rein, le cerveau, l'explication de Bouchardat devient une vue de l'esprit. Les trois expérimentateurs, dont l'Institut a couronné le travail, et dont Henri Sainte-Claire Deville m'a récemment confirmé le principal résultat (à savoir, que l'alcool ne se décompose point), ont constaté que les animaux alcoolisés conservaient leur sang artériel à l'état vermeil jusqu'à la fin de l'expérience. Dans le sang qui vient d'être extrait des vaisseux, l'alcool à 21 degrés et au-dessus coagule l'albumine, la fibrine, l'bématosine et les matières grasses. Si l'on mêle à parties égales de l'alcool et du sang qui vient d'être tiré, celle-ci se coagule presque immédiatement, et les globules se décolorent très-promptement(Schultz). D'après Fr. Petit, l'alcool injecté dans la veine jugulaire d'un animal vivant le tue immédiatement en coagulant le sang (2). H. Royer-Collard a confirmé ce fait par de nouvelles expériences. Orfila, ayant injecté 16 grammes d'alcool à 1k degrés dans la veine jugulaire d'un petit chien, l'a vu périr en quelques secondes : dans le ventricule gauche le sang était fluide et rougeâtre; dans la cavité droite du cœur, mou et mêlé de plusieurs caillots d'aspect gélatineux. Lallemand, Perrin et Duroy, après avoir vu que l'alcool à 21 degrés mêlé pour 20 grammes avec 60 grammes de
(1) Action comparée des boissons alcooliques chez les animaux, p. 193, dans la Nouvelle encyclopédie des sciences médicales , 1846.
(2) Fr. Petit, Lettres d'un médecin des hôpitaux du roi, 1710, p. 23.
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sang frais y détermine encore une légère coagulation, et qu'à 16 degrés cet effet devient insensible, ont injecté avec lenteur ftO grammes d'alcool à 16 degrés, étendu de 10 grammes d'eau, dans la veine jugulaire d'un chien de forte taille : l'animal a succombé dans moins d'un quart d'heure après, sans aucune coagulation du sang, qui a été trouvé liquide et noir. Quand donc la coagulation du sang dans les cavités droites du cœur a été notée deux fois par Devergie dans deux autopsies d'individus morts à la suite d'ivresse, on peut en conclure qu'ils avaient ingéré l'alcool au-dessus de 21 degrés. Il se produit dans le sang une autre modification remarquable : c'est l'apparition de globules graisseux qu'on y voit nager à la surface. Laliemand, Perrin et Duroy les ont rencontrés dans le sang du cœur et des grosses veines ; quand l'animal survit à l'intoxication alcoolique, ils disparaissent. Le sang contient-il de l'alcool chez ceux qui succombent à l'intoxication alcoolique? Le sang d'un chien auquel Magendie avait fait prendre 95 grammes d'alcool étendu d'eau exhalait, au bout d'un quart d'heure, une forte odeur d'alcool. En 1836, nous avons assisté, à Strasbourg, à l'autopsie médico-légale d'un ivrogne mort dans l'ivresse, faite par G. Tourdes et VVillemin père : le sang et les solides de cet individu, flairés de près, ne dégageaient aucune odeur alcoolique. Ségalas et Wasserfuhr ont indiqué la présence de l'alcool dans le sang pendant l'ivresse, mais sans dire s'ils en avaient recueilli. Ce sont Laliemand, Perrin et Duroy qui paraissent avoir les premiers fourni la démonstration expérimentale de ce fait important; bien que d'autres parties de l'organisme en retiennent de plus fortes quantités, celle qu'on trouve dans le sang est assez considérable, comme le montre l'expérience suivante. Une heure et demie après avoir introduit, au moyen d'une sonde et d'une seringue, 120 grammes d'alcool à 21 degrés dans l'estomac de deux chiens (240 grammes pour les deux), on a retiré par la section des carotides 700 grammes de sang artériel qui, étendu de son poids d'eau, a été soumis à la distillation, une première fois au bain-marie; le produit obtenu a été ensuite distillé deux fois sur la chaux vive, ce qui a donné comme résultat 5 grammes d'alcool très-concentré et presque pur. Neuf heures après avoir pris 30 grammes d'alcool à 21 degrés, un chien en offrait encore dans son sang aux trois observateurs dont nous avons à mentionner si largement les recherches. C'est donc à l'impression topique de l'alcool circulant en nature avec le sang que l'on doit attribuer, chez ceux qui en font usage, l'accroissement d'énergie fonctionnelle du cœur. Les personnes qui n'ont pas l'habitude des boissons fermentées et distillées ressentent des palpitations, une gêne dans la région précordiale, des battements incommodes dans les artères. H. Royer-Collard observe que chez les individus qui usent habituellement de boissons alcooliques, la circulation s'accélère à chaque ingestion nouvelle, mais que dans les intervalles le pouls est petit et comprimé, en raison de l'hypérémie légère du cerveau et de la moindre activité de l'innervation. Il n'est pas douteux que l'excitation que produit l'alcool dans le système vasculaire, et surtout dans le cœur, ne contribue au développement de l'hyper-
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trophie de cet organe, à l'aggravation des lésions dont il peut déjà être le siège : la fréquence des anévrysmes du cœur dans les hôpitaux militaires tient en grande partie à cette cause. C'est un fait bizarre chez les buveurs que l'hypertrophie des vaisseaux capillaires qui se distribuent à la peau du nez, des joues, du pourtour des lèvres et des oreilles : la congestion sanguine de la face va souvent jusqu'à produire la couperose ou dartre des ivrognes.
Respiration et sécrétions, — Par l'effet des boissons spiritueuses, les inspirations deviennent plus fréquentes et plus courtes. On a admis jusqu'à présent que sous l'influence de l'oxygène inspiré, l'alcool peut se convertir immédiatement en acide carbonique et en eau. Dans plusieurs de leurs expériences, Bouchardat et Sandras croient avoir recueilli un produit intermédiaire de sa combustion, l'acide acétique ; quant à l'alcool en nature, ils n'en ont trouvé que des quantités insignifiantes dans les produits vaporeux de l'expiration. Grâce à une méthode plus exacte d'investigation, Lallemand, Perrin et Duroy ont démontré qu'il s'échappe de l'alcool par les voies respiratoires. Un homme qui a bu une quantité médiocre de boisson spiritueuse (10 à 15 centilitres de vin ou 20 à 30 grammes d'eau-de-vie) commence, cinq minutes après, à expirer de l'alcool. Chez un autre qui avait bu à dix heures du matin, à son déjeuner, un litre de vin rouge contenant environ 10 pour 100 d'alcool, l'élimination de cette substance par la surface pulmonaire a été vérifiée à partir de midi d'heure en heure, et n'a cessé complètement qu'à sept heures du soir. Non-seulement l'alcool n'est point expulsé par cette voie sous forme d'acide carbonique et d'eau, mais les individus alcoolisés expirent moins d'acide carbonique. Cette remarque avait déjà été faite par Prout. Berzelius y avait objecté que, les inspirations se succédant chez eux avec plus de rapidité, l'air expiré peut contenir moins d'acide carbonique, sans qu'au total l'exhalation de ce gaz soit diminuée. Mais Lehmann et Vierordt ont confirmé l'observation de Prout. Le premier a montré qu'un usage même modéré des spiritueux a pour effet d'abaisser la proportion d'acide carbonique exhalé (1); le second, que cette diminution a lieu presque immédiatement après l'ingestion de quelque liqueur spiritueuse, et qu'elle dure environ deux heures (2). Perrin (3) a répété ces expériences sur lui-même avec beaucoup de précision, analysant lui-même au laboratoire du Val-de-Grâce l'air expiré et l'urine émise par lui, et elles ont établi que les boissons alcooliques, prises à doses modérées et dans les conditions habituelles, diminuent constamment l'acide carbonique exhalé par les poumons, dans une proportion qui a varié de 5 à 22 pour 100, suivant leur force en alcool; elles ralentissent par conséquent, dans la même mesure, l'activité de l'oxydation intra-vasculaire et la production de la chaleur animale. On s'explique ainsi leur action très-réelle, quoique indirecte, sur la nutrition ; elles n'augmentent pas la recette, mais elles diminuent la dépense.
(1) Lehmann, Précis de chimie physiologique animale, p. 358.
(2) Vierordt, Physiol des Athmcns. Karlsruhe, 1845.
(3) Gazette des hôpitaux, 9 août 1864.
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L'action directe de l'alcool sur le tissu pulmonaire intervient-elle dans l'étiologie des phlegmasies et des tuberculisations dont il est le siège? Rien de précis à cet égard. Les ivrognes, comme les aliénés, sont exposés à des inflammations du poumon et de la plèvre, parce qu'ils bravent les vicissitudes de l'air et sentent moins les effets du froid; beaucoup d'entre eux succombent avec des signes de congestion et d'apoplexie pulmonaire, mais on observe chez eux les mêmes altérations dans les méninges. Wœhîer, après avoir cité, dans son mémoire couronné par la faculté de Heidelberg, les expériences de Tiedemann, Gmelin, Se. i 1er et Ficinus, conclut que l'alcool n'est point excrété par les voies urinaires. Royer-Collard, Bouchardat et Sandras arrivent au même résultat négatif. Un seul expérimentateur, Klencke, cité par Lallemand, Perrin et Duroy, annonce le passage de l'alcool dans l'urine, et ces trois savants l'ont amplement démontré : trois heures après l'ingestion de 30 grammes d'eau-de-vie diluée dans un verre d'eau, l'urine d'un homme contient déjà de l'alcool ; tandis que l'élimination de l'alcool par les poumons dure huit heures, elle se prolonge pendant quatorze heures par les reins ; par l'une et l'autre voie cette élimination se continue dans une progression régulièrement décroissante. Avant de connaître ces faits, on expliquait l'action diurétique de l'alcool par ses propriétés d'excitant général ; en augmentant l'influx nerveux et en accélérant la circulation, il fait passer dans les reins une plus grande quantité d'alcool dans un temps donné. Toutefois, sous l'influence des alcooliques à haute dose, la quantité d'urine excrétée en vingt-quatre heures diminue; il en est de même de l'urée ; l'acide urique, au contraire, se produit en proportion plus forte. A la longue, les reins eux-mêmes s'altèrent consécutivement à la modification morbide du sang. Ainsi, le même agent, suivant qu'il est pris accidentellement à petites doses ou longtemps à dose élevée, a pour effet d'augmenter ou de diminuer la sécrétion rénale. D'après Magendie, la gravelle résulte ordinairement de la réduction de la partie aqueuse des urines; la production de cette maladie se rapporterait donc souvent à l'emploi des alcooliques ; mais la gravelle et la goutte, que Sydenham attribue surtout aux excès de boissons, trouvent leur cause réelle dans l'ensemble du régime ; ni l'une ni l'autre ne sont fréquentes dans les classes inférieures, si adonnées aux boissons spiritueuses, et qui subissent d'ailleurs tous les autres effets de l'intoxication alcoolique. H. Royer-Collard a disserté très-ingénieusement (thèse de concours, p. 22) sur le rôle que joue peut-être l'alcool dans la production de l'albuminurie et des hydropisies si ordinaires chez les ivrognes : Rayer a trouvé cette cause très-rare comparativement à l'influence du froid et de l'humidité ; néanmoins l'albuminurie s'observe fréquemment dans les pays où l'on abuse des spiritueux, et l'on admet volontiers, avec H. Royer-Collard, que l'alcool, par son action connue sur l'albumine, contribue à séparer du sang, à précipiter cette matière qui est ensuite éliminée par le rein, et que les hydropisies des ivrognes sont liées souvent à une lésion du fluide circulatoire. La peau participe comme les reins à l'excitation générale que détermine l'absorption
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de l'alcool; mais si l'usage en est habituel, l'action cutanée diminue, quoique à chaque ingestion nouvelle la diaphoi èse se reproduise ; l'alcool, à dose excessive, concentre la stimulation à l'intérieur, et par suite la peau devient plus sensible au froid. La surface cutanée n'élimine qu'une petite portion d'alcool. Sans préciser le genre d'altération que la sécrétion biliaire et le foie subissent sous l'influence des abus alcooliques, on comprend que le passage de l'alcool par l'estomac et le foie détermine en ces organes un degré d'irritation proportionnelle à la force alcoolique des boissons et à la fréquence des ingestions. Dans leurs expériences sur les chiens, Laîlemand, Perrin et Duroy ont vu le parenchyme hépatique se congestionner à la suite de l'ingestion de l'alcool; ils ont constaté, en outre, qu'il se localise dans ce viscère comme dans le cerveau, soit qu'on l'introduise dans l'estomac ou qu'on l'injecte dans les veines; par l'une ou l'autre voie, l'accumulation d'alcool a lieu comme il suit :
Âlcool ingéré dans l'estomac.
Le sang contenant 1
Le foie renferme 1,48
Le cerveau 1,75
Alcool injecté dans les veines.
Le sang contenant 1
Le foie renferme 1,75
Le cerveau .... 3
Les hypérémies répétées sur le foie, le contact irritant d'un sang alcoolisé, expliquent les troubles fonctionnels de cet organe : la jaunisse des ivrognes, l'hépatite subaiguë et chonique avec exsudats fibro-plastiques et épaississement du tissu conjonctif interlobulaire, et, par suite, l'oblitération des vaisseaux, l'atrophie de certains éléments du foie (cellules, lobules, canalicules biliaires, etc.), la diminution de la sécrétion biliaire, la cirrhose, la dégénérescence graisseuse du foie, etc. Ces lésions sont fréquentes chez les vieux militaires qui sont livrés aux excès alcooliques.
Nutrition. — L'alcool n'est pas un aliment respiratoire, il est impropre par lui-même à la nutrition ; il peut l'aider indirectement dans les organes dont il est un excitant général, mais c'est à condition qu'il soit pris à menues doses, et qu'il n'apporte aucun trouble aux fonctions de la digestion : celles-ci ne tardent point à se déranger quand il y a abus ou excès, et les buveurs finissent par s'émacier, soit par l'effet de l'alimentation insuffisante à laquelle les réduit leur anorexie habituelle, soit par l'altération des organes et des fonctions de la digestion, soit par le développement d'une des autres lésions qu'entraîne l'ivrognerie. Une modification singulière que l'alcool produirait dans la nutrition des tissus, c'est celle qui les rendrait aptes à s'enflammer et à brûler comme le font des corps combustibles. Des faits nombreux, qu'on peut lire en détail dans les traités de médecine légale (1), attesteraient la réalité de cet étrange phénomène. Bartholin, Lecat, Yicq d'Azyr, Dupuytren, Marc, Lair, Kopp, Richond des Brus, etc. , y ont attaché leurs noms. Dans tous, excepté
(1) Devergie, Médecine légale, t. II.
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dans celui qu'a fait connaître un chirurgien militaire, Bubbe-Liévin, il y a eu approche d'un corps en ignition, mais dont le pouvoir comburant n'était pas en rapport avec la masse des parties brûlées. On a généralement expliqué l'incendie spontané de l'homme par la saturation alcoolique des tissus, mis en contact avec une substance comburante ; à défaut de celle-ci, on fait jouer un rôle à l'étincelle électrique dégagée par frottement. Sans rester en substance dans les organes (1), l'alcool, dit H. Royer-Collard, doit laisser, après son passage, des altérations diverses dans la constitution des solides et des fluides; très-avide d'eau, ne tend-il pas à en priver les tissus ? n'agirait-il pas sur eux comme la chaleur sur les corps organiques, comme le ferment sur le sucre, la diastase sur l'amidon ? Analysant ensuite les phénomènes de la combustion spontanée des corps inorganiques et les phénomènes de phosphorescence, il aboutit à cette conclusion de Becquerel, que la combustion spontanée résulte d'une réaction chimique qui s'opère avec le concours de l'électricité, soit entre les parties constituantes des corps, soit entre ces mêmes parties et les éléments du milieu ambiant ; une réaction semblable peut éclater dans les tissus vivants, modifiés par l'action lente et prolongée de l'alcool, surtout si l'on pense qu'un gaz inflammable, l'hydrogène, abonde dans l'économie, soit en combinaison avec d'autres principes élémentaires, soit pur ou protocarboné et sulfuré dans le canal intestinal. Mais tout n'est qu'hypothèse dans cette théorie, et tous les efforts d'ingénieuse induction ne l'emportent point sur les lois physiologiques et chimiques, qui sont en opposition avec les prétendues histoires de combustion spontanée. Bischofîet Liebig (2), à l'occasion d'un procès criminel célèbre, les ont soumises à une discussion péremptoire qui ne laisse debout que l'explication naturelle de la destruction incomplète d'hommes en état d'ivresse par un incendie qu'ils ont, sans le savoir, allumé de leurs propres mains, ou par l'atteinte de foyers d'ignition qu'ils n'ont pas su éviter. Si le foyer primitif de combustion n'a point toujours paru en rapport avec l'effet produit, c'est que le feu consume la matière qui l'alimente, et celle-ci ne reste pas invariable dans sa forme comme un couteau qui vient de tuer un homme.
Génération. — L'alcool excite les désirs vénériens chez ceux qui s'enivrent rarement, surtout avec le concours de causes stimulantes d'un autre genre; mais ceux qui boivent beaucoup devin, dit Amyot (traduct. de Plutarque), sont lâches à l'acte de génération, et ne sèment rien qui vaille et qui soit de bonne trempe pour bien engendrer. Lippich a calculé que le produit du mariage d'un buveur est de 1,3 enfant, et que l'ivrcgnerie étouffe en germe les
(1) L'alcool séjourne en substance dans le cerveau, le foie, les reins, le sang, etc. Les découvertes de Lallemand, Perrin et Duroy auraient fourni à Royer-Collard un argument de plus en faveur des combustions spontanées.
(2) Liebig, Considérations sur la combustion humaine spontanée in Relation médicolégale de Vassasinat. de la comtesse de Goerlitz (Annales d'hygiène publique et de médecine légale, t. XLV, 1850 et 1851, p. 108).
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deux tiers de la procréation (!). Frank voit dans l'ivrognerie féminine une des principales causes de Favortement et des accidents funestes qui accompagnent la parturition. Des tables dressées en différents pays semblent indiquer chez les enfants issus de parents ivrognes une fréquence plus grande d'affections graves; ils sont plus disposés que d'autres aux maladies de l'encéphale; mais Darwin exagère quand il prétend que toutes les maladies produites par l'abus des liqueurs alcooliques se transmettent même jusqu'à la troisième génération, et s'aggravent peu à peu, sous l'influence persistante de la cause, jusqu'à l'extinction de la famille. Esquirol rapporte, d'après Gall, un exemple effrayant d'hérédité, s'il n'est pas un effet de l'imitation : dans une famille russe, dont le père et le grand-père avaient succombé de bonne heure aux suites de l'ivrognerie, le petit-fils manifesta, dès l'âge de cinq ans, un goût extraordinaire pour les liqueurs fortes (voy. t. II, Ivrognerie).
Système nerveux. — D'après Brodie, l'alcool n'agit que sur les extrémités du système nerveux. Orfila croit qu'il agit à la fois et par contact et par absorption. L'imprégnation alcoolique du cerveau, démontrée parles expériences de Lallemand, Perrin et Duroy, ne laisse plus aucun doute à cet égard. L'influence de l'alcool sur le système nerveux, et particulièrement sur l'encéphale, se manifeste par une série progressive, mais constante, de symptômes qui, à leur intensité près, se reproduisent chez tous les individus : elle constitue une véritable intoxication, et l'état morbide qui la produit déroule trois phases : surexcitation, perturbation, destruction des fonctions de l'axe cérébro-spinal; tous les troubles qui surviennent dans les autres appareils dérivent de ces trois modifications des centres nerveux. On distingue dans l'ivresse trois degrés. Dans le premier, turgescence et chaleur de la peau, face injectée, visage plus ouvert, œil brillant; idées plus libres, plus faciles; alternatives de volubilité et d'embarras de la langue ; disposition à la gaieté, à la bienveillance, aux épanchements affectueux; gestes multipliés, vifs et brusques, etc. Si les sujets qui présentent ces symptômes continuent à boire, ils éprouvent des vertiges ; la vue se trouble, l'œil se voile de brouillards ou voit double ; le regard est sans expression, puis fixe et stupide; la pupille est contractée; la face devient vultueuse, les oreilles tintent, les sens s'émoussent; le goût ne discerne plus la saveur des liquides et des mets ; la voix est rauque et plus grave, la parole s'alourdit. « Aux inspirations d'un esprit stimulé succède un bavardage inepte; les discours sont sans liaison, le courage dégénère en témérité, et la joie est extravagante. Le caractère tourne à la susceptibilité, à la défiance, à l'irascibilité. Les jugements perdent leur justesse, ils deviennent incomplets, hasardés, durs, incohérents; l'esprit devient mordant, insipide; ce n'est plus qu'un flux désordonné d'idées, qui finit par faire place à un véritable délire. » (Roesch.) La conception délirante n'est pas toujours en rapport avec l'état moral habituel des individus : tel perd sa réserve ordinaire ; tel autre, timide
(1) Roesch, Annules d'hygiènej t. XX; p. 83.
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et doux, devient provocateur et méchant. L'axiome in vino veritas est contestable, puisque l'homme ivre a perdu la conscience de ses rapports avec le monde extérieur, et parle, agit en vertu d'imaginations délirantes qu'il substitue à la réalité; aussi commet-il en cet état des actes que plus tard sa raison condamne, et dont la mémoire ne survit pas à l'ivresse. La contraction musculaire n'a plus sa régularité ni sa juste portée, l'intelligence cesse de rectifier les erreurs des sens, et de combiner avec précision les mouvements qui maintiennent le corps dans son équilibre. De là les mouvements saccadés des bras et des mains, et la litubation du corps imparfaitement soutenu par. les membres inférieurs : phénomènes dont la cause réside dans le cervelet, si l'on admet, avec Flourens, qu'à celte portion des centres nerveux appartient le pouvoir de coordination des mouvements. Le troisième degré, expression complexe des effets de l'alcool accumulé dans le cerveau et d'une hypérémie considérable de cet organe et de ses enveloppes, correspond à cet état que le langage vulgaire appelle énergiquement ivre-mort, et se caractérise par l'abolition plus ou moins complète de l'intelligence, du sentiment et du mouvement : le malade, car l'ivresse est une maladie, gît dans la stupeur, dans le coma, et souvent dans un carus profond; sa pupille est dilatée; il est insensible à l'action des stimulants externes, il ne répond plus à la voix qui l'appelle; ses membres sont dans la résolution; les muscles des sphincters, soustraits à l'empire de la volonté, laissent échapper les matières excrémentitielles, urine et fèces, qui se répandent à l'insu du malade; la bouche est parfois agitée de mouvements convulsifs; elle est remplie d'écume; les joues sont soulevées à l'expiration, la respiration est slertoreuse et râlante comme chez l'apoplectique; le sang ne parcourt plus librement les vaisseaux pulmonaires ; l'engouement pulmonaire s'accroît encore par l'effet de la forte congestion du cerveau et de ses membranes. Quand la mort survient, elle paraît due à la cessation primitive des fonctions du système nerveux cérébro-spinal, sous l'action immédiate du poison qui l'imprègne : « La diminution des mouvements respiratoires et leur arrêt définitif ne sont que la conséquence de la suspension des fonctions nerveuses. Par suite de l'affaiblissement des mouvements respiratoires qui n'amènent plus qu'une quantité d'air insuffisante dans les poumons, l'acte de l'hématose devient incomplet, et plus tard, comme la circulation continue après l'arrêt définitif de la respiration, le sang, privé du contact de l'oxygène, reste noir et fluide, et s'accumule dans les cavités droites du cœur, les grosses veines et les vaisseaux capillaires. La congestion des méninges nous paraît être plutôt passive qu'active, et tenir surtout à l'afflux sanguin qui engorge le système capillaire pendant les derniers instants (1).
L'ivresse suspend l'exercice de l'intelligence et de la volonté; elle rend l'homme non compos sut, alienus à se; aussi a-t-elle été considérée comme une aliénation mentale passagère : dans l'une et l'autre, au début, exaltation
(1) Lallemand, Perrin et Duroy, op. ciU, p. 140.
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des facultés intellectuelles et affectives, puis délire, et, par le progrès de la congestion cérébrale, démence, paralysie. La manie et l'ivresse s'accompagnent également de fureur et de désespoir, précipitent parfois au suicide ; l'une et l'autre laissent à leur suite cet état de tristesse et d'affaissement des facultés qui succède aux exaltations morales, comme la fatigue à l'exercice excessif. L'invasion et la durée de l'ivresse accidentelle dépendent des conditions d'âge, de sexe, d'excitabilité cérébrale. Le premier degré d'ivresse s'épuise en cinq à huit heures; ie second se prolonge une journée et ne cesse qu'après un sommeil profond de douze à quarante-huit heures, accompagné de sueurs copieuses; mais c'est surtout la nature de la boisson alcoolique qui influe sur la forme et sur le mode de succession des phénomènes de l'ivresse. L'ivresse produite par les liqueurs distillées est plus prompte, plus forte, plus lente à se dissiper; elle provoque souvent l'explosion subite des phénomènes les plus terribles de cet état, et parfois une mort immédiate. Orlîla rapporte l'exemple de deux soldais qui périrent, l'un instantanément, l'autre pendant sa translation à l'hôpital, pour avoir bu chacun quatre iitres d'eau-de-vie. Christison mentionne un individu qui mourut quinze heures après l'ingestion de douze onces d'eau -de-vie et d'une bouteille de porter. Motard, chargé d'administrer à une jeune femme un gros d'éther, la vit tomber, comme par sidéraration, ivre au point qu'il fallut la porter chez elle. Les buveurs de vin sont plus gais, plus bruyants, moins dangereux; le gin rend furieux; la bière rend stupide et abrutit ; l'ivresse des vins mousseux est celle qui disparaît ie plus promptement, puis celle des autres vins; celle des eaux-de-vie et des bières fortes dure le plus. L'ivresse habituelle ne se dissipe pas complètement; chaque orgie laisse peser sur le lendemain un certain nombre de symptômes qui vont se renforçant, tels que malaise, pesanteur de la tête, fatigue des yeux, rougeur des conjonctives, empâtement de la bouche, anorexie, ardeur interne, vomituritions, coliques, dévoiement, et sans qu'il y aitde lièvre proprement dite, accélération du pouls avec battements violents des artères : « Crapularis dicta febricuLa sequenti die adest cum iassitudtne totius corporis, capitis dolore^ nausea sœpe et vertiyine(i). «L'odeurde l'air expiré permetdedistinguerl'ivresse alcoolique d'autres états morbides qui présentent quelque analogie avec ces divers degrés (délire d'invasion de la lièvre typhoïde d'après Trotter, paralysie commençante des aliénés, méningite, etc.), et de l'ébriété produite par l'opium, la jusquiame, la belladone, la stramoine, la ciguë, le chanvre, le tabac, l'ivraie, etc. Les phénomènes ébrieux que détermine l'usage de ces substances, ainsi que leurs effets consécutifs, ont quelque chose de particulier. L'opium, dont les Asiatiques font une si prodigieuse consommation, paraît leur procurer une sorte d'extase, accompagnée de rêvasseries douces et de sensations aphrodisiaques; la graine de chanvre qui, mêlée ou non à celle du pavot, sert dans l'Inde, la Perse et i'Égypte, à fabriquer le breuvage connu sous le nom de
(1) Van Swieten, Comment, in Aphor.
bueng, hachisch, poust, fait naître, d'après Kemfer, une ivresse très-gaie qui peuple l'esprit d'images fantastiques et entraîne l'anéantissement de la contraction musculaire.
L'action lente et souvent répétée de l'alcool sur le système nerveux produit trois séries de désordres qui se rapportent à l'intelligence, aux sensations et aux mouvements, mais qui se mêlent et se compliquent dans un grand nombre de cas ; ils sont le triste apanage de l'ivrognerie, soit qu'il y ait état d'ivresse habituelle (ébriosité, Friedreich, Clarus, Roesch), soit que l'usage des alcooliques, relativement immodéré, n'aille point jusqu'à produire les phénomènes de l'ivresse. On a remarqué que l'ébriété incomplète, mais quotidienne, laisse des traces plus profondes dans l'organisme que les ivresses accidentelles portées très-loin, mais séparées par des intervalles assez longs de sobriété. J'ai connu un officier d'infanterie qui s'enivrait une fois par mois, le jour ou le lendemain de la solde ; avant comme après son orgie mensuelle, il avait sa liberté d'esprit et développait même des facultés assez distinguées. Il est impossible de fixer les doses dont l'ingestion habituelle équivaut à une sorte d'intoxication alcoolique chronique; la limite de l'usage et de l'abus oscille au gré d'une foule de circonstances individuelles; une quantité médiocre d'alcool qui entre dans le régime journalier d'un homme peut à la longue modifier pathologiquement les centres nerveux; ailleurs c'est l'élévation progressive de la dose qui amène ce résultat. Plusieurs des lésions que nous allons énumérer peuvent aussi être occasionnées, d'une manière aiguë, par une seule ingestion d'alcool à dose inaccoutumée, ou par des excès commis à longs intervalles; elles se développent dans le paroxysme de l'ivresse.
1° Lésions des sens. — Plus aigus, plus excités au début de l'ivresse, ils finissent par s'émousser ou se pervertir chez les ivrognes ; souvent ils deviennent le siège d'hallucinations extraordinaires: ils entendent des voix qui les provoquent, qui leur prescrivent des actes bizarres; ils voient des flammes, des figures étranges, etc. Un militaire qui avait séjourné en Afrique, se voyait assiégé la nuit par des visions de guerre, entouré d'Arabes, et, s'échappant de son lit, il sabrait jusqu'au matin table et chaises. Au reste, se voir poursuivi est l'une des hallucinations les plus fréquentes des ivrognes devenus fous (1), au point qu'elle constitue un caractère tranché de leur état. Les fous de cette catégorie ont cela de remarquable, qu'ils ne présentent peut-être jamais l'exemple d'une hallucination gaie.
2° Lésions de l intellect. — Elles consistent dans des conceptions délirantes qui dérivent d'hallucinations actuelles ou antérieures, et plus rarement en sont indépendantes ; presque toujours elles ont pour effet de placer l'individu sous l'empire d'une action dépressive; la crainte, la honte, le chagrin, éclatent dans ses idées ; quelquefois les troubles dénotent une atteinte pro-
(1) Marcet, De la folie causée par l'abus des boissons alcooliques, thèse de Parîs^ n° 18, 1847.
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fonde aux sentiments de pudeur et de morale : sept fois sur 20 cas, l'obscénité était le caractère du délire. L'absence de la conscience du lien est l'un des traits frappants des fous par ivrognerie; l'attention et la mémoire sont moins lésées qu'on ne le croirait; l'incohérence, c'est-à-dire le manque de force dans l'association des idées, n'a été notée que deux fois par Marcet. Les passions qu'ils éprouvent sont dépressives; la jalousie et la défiance dominent. L'ivrognerie, a dit Schlegel, est la principale cause du suicide en Angleterre, en Allemagne et en Russie ; le libertinage et le jeu en France ; la bigoterie en Espagne. La manie furieuse s'observe surtout chez les ivrognes des classes infimes et d'une grande force musculaire; elle débute par la brutalité ébrieuse; souvent elle éclate sans transition, s'irrite par la résistance, prodigue l'insulte et s'exaspère jusqu'au meurtre. La monomanie homicide entraîne irrésistiblement certains ivrognes. Roesch en cite un exemple remarquable. D'autres, qui appartiennent généralement aux classes cultivées, tombent dans la mélancolie ébrieuse; en même temps que leur funeste passion les entraîne, ils ont conscience de leurs excès, ils mesurent l'abîme où ils s'enfoncent, et dans ces luttes d'une raison défaillante, le désespoir survient, et avec lui le penchant au suicide. Nous avons traité en 1845, au Val-de-Grâce, un jeune lieutenant qui, dans le régiment où il fut envoyé au sortir de l'école de Saint-Cyr, se trouva entouré de buveurs, soumis à une sorte d'épreuve par l'alcool, provoqué journellement à des joutes d'ivrognerie ; au bout de huit à dix ans, il en était venu à boire par jour une à deux bouteilles de vin blanc le matin à jeun, dix verres d'absinthe entre les repas, etc. Ses facultés intellectuelles faiblirent par degrés; les mouvements devinrent incertains; il éprouva quelques accès de folie furieuse; dans les intervalles, tristesse, taciturnité, dégoût de la vie, propension avouée au suicide. Conduit, à la suite d'un paroxysme furieux, à l'hôpital du Gros-Caillou, il y fut mis à un régime sévère : la privation absolue de l'alcool ramena les accès avec plus d'intensité; par mesure de sûreté, on le dirigea sur le Val-de-Grâce, où je m'empressai de le remettre à l'usage modéré du vin, et, vers la fin du deuxième mois de traitement, sa guérison paraissait assurée. La dipsomanie est une folie partielle, caractérisée par un entraînement irrésistible pour les boissons fermentées; on Fa comparée justement à la boulimie, à la nymphomanie. La soif qui l'accompagne ne s'apaise que par l'ingestion de spiritueux : intermittente, les intervalles des accès constituent une sorte de convalescence, quelquefois marquée par une répugnance invincible pour les alcooliques ; continue, elle s'accompagne de tremblements qui cessent après quelques gorgées de vin ou d'eau-de-vie. Nous avons connu en Morée (1830) un capitaine de l'ancien régiment de Hohenlohe (21e léger), qui, atteint de dipsomanie, avait peine, au réveil, à se traîner en chancelant jusqu'à sa bouteille d'eau-de-vie, dans laquelle il puisait la force nécessaire au service militaire de chaque jour. Les excès répétés ont pour terme la démence, la stupidité et l'idiotie. Ainsi, par la répétition de l'aliénation aiguë et passagère qui constitue l'ivresse, finit par s'établir sous
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une forme ou sous une autre un délire chronique, c'est-à-dire une aliénation mentale véritable, définitive : dans les maisons d'aliénés de la classe moyenne, cette cause figure pour un dixième; le docteur Bayle y rattache un tiers des maladies mentales qu'il a observées à Charenton. Dans les établissements où l'on admet les aliénés indigents, la part étiologique de l'ivrognerie est encore plus grande : sur 1079 aliénés reçus à Bicêtre, de 1808 à 1813, 126 furent atteints de folie par suite d'excès de boissons.
3° Lésions des mouvements, — On a appelé chorée des ivrognes le tremblement continuel qui affecte, chez beaucoup d'entre eux, les bras, les lèvres et les membres inférieurs ; d'autres n'y sont sujets que pendant le temps de leurs excès ou les jours qui suivent : l'abus du vin blanc occasionne particulièrement ces spasmes. Les femmes, surtout celles qui ont moins de trente ans, éprouvent des convulsions qui sont portées souvent jusqu'à simuler un accès épileptique. Il est d'ailleurs une épilepsie alcoolique dont ies symptômes ne diffèrent guère de celles qui résultent d'autres causes; la plupart des épilepsies non héréditaires et réelles que l'on observe dans les hôpitaux militaires appartiennent à cette espèce; on les observe chez les remplaçants adonnés à la plus monstrueuse ivrognerie : la présomption classique de simulation qui les accueille à leur entrée à l'hôpital est souvent cause que l'on se méprend et sur la réalité et sur l'origine de leur affection. La réunion des hallucinations des sens, des tremblements, du trouble des facultés intellectuelles, de l'insomnie, constitue le delirium tremens. Cette maladie est le plus ordinairement le résultat d'excès répétés, mais on l'a vue se développer à la suite d'une seule orgie; des sujets évidemment prédisposés en ont été atteints après l'ingestion d'une petite quantité d'alcool. D'après Tartra, cité par Rayer, un sommelier très-sobre, séjournant habituellement dans une atmosphère chargée de vapeurs alcooliques, en aurait offert les symptômes. Le délire, phénomène constant de cette maladie, est furieux ou calme, continu pendant la période aiguë ou divisée par paroxysmes; mais le plus souvent il se rapporte à la profession de l'individu, ainsi que le genre des hallucinations : le militaire bataille, le charretier appelle ses chevaux, etc. ; la contraction musculaire, pervertie sans être diminuée, a les caractères de la convulsion clonique : défaut de précision et de coordination des mouvements. Les malades avancent vers le médecin une main vacillante, et les soubresauts des tendons repoussent le doigt qui explore le pouls ; ils s'épuisent en efforts pour porter à la bouche un verre de tisane qu'ils finissent par répandre, etc. Cet état singulier guérit souvent avec facilité, spontanément ou par l'emploi de différents moyens, parmi lesquels on a trop vanté l'opium; mais l'inflammation du cerveau peut succéder aux congestions répétées qui s'opèrent sur cet organe; elle peut coïncider avec le délire et entraîner la paralysie générale. S'il ne périt qu'un trèspetit nombre d'ivrognes dans la période aiguë du delirium tremens (1 sur 20, Calmeil), beaucoup tombent, à force de récidives, dans le délire chronique,* dans la stupidité, dans la démence; la congestion progressive du cerveau se
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dénote par des paralysies partielles, par l'affaiblissement des organes des sens, surtout ceux de la vue, qui ont avec les vaisseaux cérébraux des liens d'anastomose directe et multiple (amblyopie amaurotique des ivrognes, etc.); enfin la paralysie générale termine, comme chez les aliénés, la série des attaques.