II. — Causes qui abaissent la température moyenne
1° La hauteur, au-dessus du niveau de la mer, d'une région qui ne présente point de plateaux considérables.
2° Le voisinage d'une côte occidentale, pour les hautes et les moyennes latitudes.
3° La configuration compacte d'un continent dont les côtes sont dépourvues de golfes.
U° Une grande extension des terres vers le pôle, et jusqu'à la région des glaces éternelles, à moins qu'il n'y ait entre la terre et cette région une mer constamment libre pendant l'hiver.
5° Une position géographique telle que les régions tropicales de même longitude soient occupées par la mer; en d'autres termes, l'absence de toute terre tropicale sur le méridien du pays dont il s'agit d'étudier le climat.
6° Une chaîne de montagnes qui, par sa forme ou sa direction, gênerait l'accès des vents chauds, ou bien encore le voisinage de pics isolés, à cause des courants d'air froid qui descendent le long de leurs versants.
7° Les forêts d'une grande étendue : elles empêchent les rayons solaires d'agir sur le sol; leurs organes appendiculaires (les feuilles) provoquent l'évaporation d'une grande quantité d'eau, en vertu de leur activité organique, et augmentent la superficie capable de se refroidir par voie de rayonnement.
8° Les marécages nombreux qui forment, dans le nord, jusqu'au milieu de l'été, de véritables glacières au milieu des plaines.
9° Un ciel d'été nébuleux, parce qu'il intercepte une partie des rayons du soleil.
10° Un ciel d'hiver très-pur, parce qu'un tel ciel favorise le rayonnement de la chaleur.
Il est évident que la climatologie acquiert une certaine précision en s'appuyant sur la connaissance des moyennes de température qu'offrent tous les lieux du globe annuellement, en été et en hiver; nous accordons encore que la variation des températures auxquelles l'homme est exposé dans les différentes parties du globe est la plus puissante des causes qui tendent à diversi-
478 DES MODIFICATEURS. — CIRCUMFUSA. [hygiène
fier les climats; mais ceux-ci ne se résument pas entièrement dans la thermoscopie. Humboldt lui-même le reconnaît, car il entend par climat « toutes les modifications de l'atmosphère dont nos sens sont affectés d'une manière sensible, telles que la température, l'humidité, les variations de la pression barométrique, la tranquillité de l'air, ou les effets des hétéronymes, la charge ou la quantité de tension électrique, la pureté de l'air on ses mélanges avec des émanations gazeuses plus ou moins insalubres ; enfin le degré de diaphanéiié habituelle, cette sérénité du ciel si importante par l'influence qu'elle exerce non-seulement sur le rayonnement du soi, sur le développement des tissus organiques dans les végétaux et la maturation des fruits, mais aussi sur l'ensemble des impressions qui, dans les zones diverses, sont excitées dans l'âme par les sens. »
Remarquez que l'isotherniie, ou l'égalité de température moyenne, estivale, hivernale et annuelle, ne confère point aux régions du globe l'aptitude à produire les mêmes végétaux, à faire vivre les mêmes espèces animales ; les températures extrêmes exercent sous ce rapport une influence décisive; quelques degrés thermométriques de plus ou de moins font mûrir les fruits ou gèlent les plantes. Remarquons, en outre, que l'application de la doctrine des lignes isothermes crée des systèmes de climats scientifiques non réels, car ils ne présentent pas une surface continue : des régions séparées par des distances énormes font partie d'un même groupe isothermique; leur liaison, non fondée en géographie, ne résulte que d'une opération de l'esprit, qui a le privilège d'effacer les intervalles et de circuler d'un hémisphère à l'autre pour recueillir les matériaux de sa synthèse. Mais, en hygiène pratique, les climats ne sauraient être envisagés idéalement, et l'unité de lieux ne peut être rompue : pour nous, les deux conditions essentielles du climat sont, d'une part, la continuité du sol; d'autre part, une influence approximativement la même sur ceux qui l'habitent ; il représente à la pensée une agrégation de localités analogues quant aux modifications physiologiques et pathologiques qu'elles impriment à l'homme. La question des climats se résout donc dans celle des localités, comme le problème de la constitution individuelle se décompose en. une série d'études qui ont pour objet le tempérament, l'idiosyncrasie, l'hérédité^ etc. C'est pourquoi nous pensons, contrairement à Guérard (1), que l'exploration des localités doit précéder celle des climats, qui généralisent et superposent les éléments si variés des topographies.
Le climat étant aux localités ce que le genre est à l'espèce, il arrive nécessairement qu'il encadre dans sa circonscription des climats partiels qui diffèrent par leurs phénomènes : ainsi l'île d'Otaïti, quoique située sous le tropique austral, jouit d'une température moyenne de 27 degrés centigrades. Dans les zones tempérées se trouvent des localités qui, par leur météorologie, se rapprochent, celles-ci des régions polaires, celles-là des contrées équato-
(1) Guérard, Annales d'hygiène, loc. cit.
privée] DES CLIMATS. 479
riales; mais un fait général juslifie le partage de chaque hémisphère en de larges zones qui résultent de l'agrégation des localités : c'est que les circonstances qui modifient les effets de l'irradiation solaire, si nombreuses qu'elles soient, n'agissent en définitive que dans une mesure restreinte ; elles engendrent les dissemblances locales; elles individualisent le sol dans de médiocres étendues; elles altèrent l'égalité de la progression décroissante de l'influence solaire de lequateur au pôle; mais de 10 en 10 degrés de latitude, on observe que les températures annuelles, hivernales et estivales s'élèvent en allant vers la ligne, et s'abaissent en rétrogradant vers les pôles. Il résulte de cette loi qu'en se plaçant au centre de vastes zones, et en négligeant les divergences qui naissent des localités, on voit les influences cosmiques et atmosphériques réaliser, sur de grandes échelles, un même type de végétation et d'animalité, les mêmes conditions de santé et de maladie pour l'homme : sous la ligne et près du pôle, elles atteignent leur maximum d'opposition ; à distance égale du pôle et de la ligne, elles se balancent, elles se neutralisent; dans les intervalles qui séparent ces points culminants de l'action climatérique, mélange, croisement, lutte, progression ou décroissance de causes et d'effets. La distinction des climats chauds, froids et tempérés, est donc un fait d'observation, mais soumis à la double restriction des nuances intermédiaires de climat et des singularités topographiques.
La série des climats chauds, tempérés et froids, que l'on parcourt de l'équateur au pôle, se répète suivant la hauteur, qui agit comme la latitude sur l'état du soi et des eaux, sur les qualités de l'air, sur la végétation, etc. Au pied des montagnes, on trouve la flore qui correspond au climat de la région; à mesure qu'on s'élève, les végétaux de la plaine font place à ceux qui caractérisent des climats plus froids : ainsi s'élever dans l'atmosphère ou marcher vers le pôle, c'est traverser successivement des zones de plus en plus boréales qui ont une fixité remarquable pour les productions du sol. Ch. Martins a couslaté que, même sur le versant méridional des Alpes, les rhododendrons, végétation intermédiaire entre les sapins et les plantes alpines, ne se rencontrent ni au-dessous de 1517 mètres, ni au-dessus de 2139. Dans les Alpes et les Pyrénées, le châtaignier disparaît à 780 mètres, le noyer à 800, le hêtre à 1300, l'épicéa à 1800; sur la pente méridionale des Pyrénées, les sapins s'arrêtent à 2570 mètres. Ces limites vont s'abaissant vers les pôles : ainsi, tandis que le bouleau blanc cesse de croître sur le versant septentrional du Grimsel, à 1975 mètres (Martins), le bouleau nain ne se rencontre plus en Laponie à la hauteur de 585 mètres. Dans les Alpes, le maïs mûrit encore entre 870 et 1100 mètres; sur le revers nord du mont-Uosc, l'orge n'existe plus à 1300 mètres; elle monte à 1950 sur le revers sud. L'Amérique méridionale a des moissons de froment et de maïs entre 1000 et 20u0 mètres d'élévation; de seigle et d'orge entre 2000 et 3000. Eu Norvège et en Laponie, les cultures expirent à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau de la mer. Mais si les récoltes deviennent d'autant plus tardives qu'on s'élève
DES MODIFICATEURS. — CIRCUMFUSA.
[hygiène
plus haut dans les montagnes, la végétation spontanée ne se subordonne pas aux mêmes conditions d'altitude. Sur le sommet du Faulhorn, qui s'élève à 2683 mètres, par une température moyenne annuelle de — 2°,33 centigrades, sous un climat plus froid que celui du cap Nord (71° de latitude), en butte à tous les vents, croissent près de 200 espèces de plantes, dont 126 phanérogames qui fleurissent pendant l'été, un été de Spitzberg (Martins et Bravais).
Les hautes montagnes, telles que l'Himalaya, le Chimboraço, le Liban, présentent donc une série de climats différents, étagés les uns sur les autres. On a calculé le rapport thermométrique de la superposition des climats à leur projection horizontale. Il est admis généralement qu'une ascension de 100 mètres équivaut, pour l'effet thermométrique, au déplacement de 1 à 2 degrés vers les pôles. Sous la ligne, 1 degré de froid correspond à une élévation de 219 mètres. Bischof a calculé, d'après les observations de Boussingault, que dans les Andes équatoriales , un degré de refroidissement correspond à 195 mètres de hauteur (1). En Europe, le décroissement de la chaleur dans les montagnes est plus rapide le jour que la nuit, en été qu'en hiver; entre Genève et le Saint-Bernard, pour voir le thermomètre descendre d'un degré, il faut s'élever :
Un grand nombre de causes accidentelles troublent le décroissement régulier du calorique suivant la hauteur : tels sont le rayonnement de plateaux échauffés, la nature et la couleur des roches, la présence et l'étendue des forêts, l'humidité ou la sécheresse du sol, la proximité des glaciers, la prédominance des vents plus ou moins froids et secs, l'accumulation des nuages, etc. En un mot, les causes accidentelles qui contribuent à modifier les climats en projection horizontale agissent aussi sur les climats superposés, élèvent ou abaissent la limite des neiges. Celle-ci n'est pas la même sur le versant méridional que sur le versant septentrional de l'Himalaya. Par ïk et 16 degrés de latitude sud, les neiges perpétuelles ne se rencontrent qu'à &00 mètres au-dessus du point qu'elles occupent sous l'équateur. Par ^6 degrés de latitude, on aborde à 2000 mètres d'élévation le climat de la Laponie, et à 2500 mètres au-dessus de nos têtes passe la courbe des neiges éternelles, cercle polaire de la climatologie verticale.
(1) Humboldt, Asie centrale, t. III, p. 223.
Mètres
Au printemps, de ... . 179 En été 184
En automne, de 210
En hiver 232
Mètres.
privée]
DLS CLIMATS.
Hauteur des principales montagnes du y lobe.
Europe.
Mètres.
Mont Blanc 4810
Mont Rose 4636
Finsteraarhorn (Suisse) 4362
Mont Pelvoux 4200
Jungfrau 4180
Schreckhorn 4079
Ortler (Tyrol) 3908
Simplon 3710
Mont Cenis 3000
Mulhacen (Grenade) 3555
Grand Saint-Bernard 3470
Malahite (Pyrénées) 3404
Mont Perdu 3351
Le Cylindre 3322
Etna 3315
Saint-Gothard 3250
Mètres
La Brèche de Roland 3000
Karpathes (plusieurs cimes) 3000
Surul (Transylvanie) 2924
Monte Botondo (Corse) 2072
Snœhattan (Norvège) 2500
Hospice du Saint-Bernard 2491
Monte Vellino (Apennins) 2393
Mont Pilate 2500
Le Tourmalet 2177
MontAthos 2066
Mont Dore 1886
Mont des Géants (Bohême) 1512
Puy-de-Dôme 1465
Pointe Noire au Spitzberg 1372
Broken (Saxe) 1140
Hécla (Islande) 1013
Asie.
Kunchinginga (Sikim)
Dhawalagiri (Montagne Blanche)
Jawahir.
Elbrouz (Caucase)
Pic de la frontière de la Chine et de
la Russie ... 5135
Ophyr (Sumatra) 3950
Mont Liban 2906
Petit Altaï 2202
Afrique.
Mètres
Pic de Ténériffe 3710
Montagne d'Ambotismène ( Madagascar) 3507
Piton des Neiges (île Bourbon) Montagne de la Table (cap de Bonne- Espérance)
Amérique.
La Sorata 7696
Illimani 7315
Chimborazo 6530
Volcan d'Antisana 5833
Cotopaxi 5753
Volcan d'Arequipa 5600
Popocatepetl (Mexique) 5400
Cerro de Potosi
Maison de poste d'Ancomarca.
Sierra Nevada (Mexique)
Ville de Potosi
Montagne d'Otahiti,
Volcan de la Solfatara (Guadeloupe).
Mètres.
Hauteur des plateaux dans les deux continents.
Le plateau de l'Auvergne a
— de la Bavière. .
— de l'Espagne. . .
— de Mysore ....
— de Caracas ....
Mètres,
— de Popayan 1754
— de l'Abyssinie (lac Tzana) 1859
— de l'Abyssinie australe 1949
— de l'Abyssinie (Axum) 2159
— de Mexico 2276
— de Quito 2904
— du lac de Titicaca 4034
M. lévy. Hygiène, 5e' édit. I. — 31
482 DES MODIFICATEURS. — CIRCUMFUSA. [hygiène
Dans chacune des trois zones, dans chaque système de climats, l'observation des méléoroiogistes a établi deux divisions, fondées sur le nombre et sur l'étendue des vicissitudes qui affectent l'atmosphère : 1° Toutes les régions qui avoisinent des masses d'eau considérables, comme celles qui se terminent par des côtes maritimes, ou qui sont baignées par de larges rivières, jouissent d'un état atmosphérique relativement très-uniforme, c'est-à-dire qui varie peu d'un jour à l'autre, du matin au soir, de mois en mois : ce sont les climats insulaires, littoraux, maritimes. Ainsi, grâce au voisinage de la mer, on trouve dans la zone équatoriale, de zéro à 15 degrés de latitude, une température moyenne annuelle de 27 degrés centigrades, si l'on omet quelques localités exceptionnelles, telles que Pondichéry. 2° Une autre catégorie de contrées se distingue, au contraire, par des mutations brusques, fréquentes, considérables dans les qualités physiques de leur atmosphère, de telle sorte qu'elle contraste avec les régions maritimes ou insulaires, et par la multiplicité, et par l'étendue de ses variations météorologiques. Dans ce second ordre de c'imats, que Humboldt indique après Bu lion sous le nom de climats continentaux, parce qu'ils se prolongent, loin des mers, dans l'intérieur des terres, les différences de température, d'hygrométrie, de pression barométrique, etc., sont tranchées entre le soir et le matin, du jour au lendemain, de mois en mois; les ma xi ma et les minima des qualités d'air y déterminent une longue échelle de vicissitudes : aussi les a-t-on appelés encore climats excessifs. La capacité de l'eau pour la chaleur, et la grande quantité de calorique qui devient libre par la précipitation des vapeurs, et latent par leur retour à l'état aériforme, voilà les causes de la différence toujours croissante entre la température de l'été et celle de 1 hiver, à mesure que l'on s'enfonce dans l'intérieur des continents. Dans les climats marins, dans les îles, sur les côtes, dans les péninsules, les moyennes de l'hiver et de l'été diffèrent peu ; la première de ces deux saisons est moins froide, la seconde moins chaude : les hivers sont doux en Angleterre, parce que les vents du S. O. , si communs en cette île, lui amènent l'air humide et chaud de la mer Atlantique; les vapeurs qu'ils roulent dégagent du calorique en se précipitant et s'opposent en même temps au rayonnement du sol. Sur les côtes de Glenarm, en Irlande, par une latitude de 55 degrés, le myrte réussit en plein air comme en Portugal, et bien que les chaleurs de l'été ne suffisent pas à la maturation du raisin, on y observe rarement les phénomènes de la gelée. Les côtes du Devonshire ont des hi\ ers si déments, que les orangers en e> paliers y fleurissent quelquefois. La côte méridionale de l'Angleterre a une moyenne hivernale de -j- 5° à + 6", 8 centigr. , quoique sa température annuelle moyenne ne s'élève guère au-dessus de 11 degrés. Ce n'est que par exception que le thermomètre descend en Angleterre au-dessous de 10 degrés : or ce degré est ?a moyenne hivernale que l'on trouve, sous des latitudes à peu près égales, à l'intérieur du continent. Dans l'Allemagne occidentale, le voisinage de la mer réduit à 16 degrés centigrades la différence entre l'hiver et l'été, tandis qu'elle est de 20 degrés dans