CHAPITRE III
GÉNÉRALITÉS. PHÉNOMÈNES SYMPTOMATOLOGIQUES.
ARTICLE PREMIER
Considérations préliminaires.
Dans son acception la plus générale, l'amaurose peut être définie un affaiblissement ou la suppression des fonctions dévolues à la rétine , que cette membrane soit elle-même primitivement affectée, ou que les désordres aient pour point de départ des organes en corrélation
28 TRAITÉ l'amal'KUSK.
avec elle. Fort souveni aucune altération accessible à nos sens ne l'accompagne ; c'est ce qui a fait direàLazare Rivière , qu'il y avait goutte-sereine quand la vue était abolie sans qu'il parût aucun vice sensible aux yeux (1), et à Walther (de Municb) , lorsque le malade ni le médecin ne voyaient rien. Le dernier oculiste propose le mot amauroséologie , pour exprimer l'ensemble des notions se rattachant à la lésion qui nous occupe (2).
La dénomination de goutte-sereine (suffusio nigra) provient de l'idée que les anciens se faisaient de la nature de cette maladie. Ils s'imaginaient, en effet, qu'une humeur, assez transparente pour ne point altérer l'aspect normal de la pupille, se déposait dans le champ de celle-ci, de manière à intercepter la progression des rayons lumineux.
A un faible degré , l'amaurose est désignée sous les noms A'hebetudo visus, à'amblyopie. A une période plus avancée, c'est l'amaurose confirmée, incomplète quand le sujet voit encore , complète quand il ne voit plus.
Le professeur Jungken a essayé de préciser ces dénominations (3). Il y a , dit-il, hebeludo visus lorsque le malade aperçoit encore des objets d'assez petites dimensions , mais n'est plus en état d'appliquer ses yeux , comme dans les conditions habituelles. Une amblyopie existe quand la vision est assez trouble pour que les petits corps ne puissent plus être distingués qu'imparfaitement. Dans l'amaurose proprement dite, enfin,
(1) Lazare Rivière, La pratique de médecine, etc., traduction de Deboze. Lyon, 1702, 1. 1.
(2) Walther, System der Chirurgie. Freiburg im Breisgau, 1818,
t. IV.
(3) Jungken, Die Lehre von don AurjcnhrankhcUen. Berlin, 1836.
PHK.NOMKNKS SYMPTÔMATOLO'GIQUES .
les petits objets échappent aux regards, les plus volumineux étant constatés seuls d'une manière plus ou moins lucide, ou se dérobant complètement à la vue.
On peut admettre, en thèse générale , que la cause prochaine de la maladie qui nous occupe réside , soit dans une compression exercée sur la rétine ou sur les parties d'où elle émane, soit dans un changement de structure de l'un ou de l'autre de ces organes, soit enfin dans un trouble nerveux; ce qui paraît plus rare, l'idée d'une amaurose purement fonctionnelle étant même rejetée par des ophthalmologistes.
Les deux yeux ne sont pas toujours envahis en même temps. L'un est fréquemment affecté plus ou moins longtemps avant l'autre. Parfois encore un œil reste sain durant toute la vie, pendant que son congénère est amblyopique ou affligé d'une cécité radicale. On peut établir en principe qu'il n'existe pas de danger pour le globe qu'a respecté la maladie, quand l'autre est devenu amaurotique par une cause toute locale , comme une lésion traumatique qui n'a sévi que sur cet organe. La perturbation visuelle est-elle due à une congestion cérébro-oculaire, franche ou sourde, à quelque vice constitutionnel, comme une syphilis invétérée, on ne saurait disconvenir qu'il n'y ait là une prédisposition qui demande à être surveillée avec soin. Wenzel rapporte qu'il s'est trouvé des praticiens assez ignorants pour ne pas craindre de conseiller l'extirpation d'un œil attaqué de goutte-sereine afin d'en préserver l'autre (1). Il en est même qui se sont flattés d'avoir fait cette opération avec avantage.
(1) Wenzel, Dictionnaire ophthalmologiqae. Paris, 1808, t. I,
3U TRAITÉ DE LAMAUROSK.
Les yeux bruns, a-t-on dit, sont plus félins à l'amaurose que ceux d'une coloration peu foncé©* Jungken avance que cette proportion est très considérable. Elle serait approximativement de 25 à 1, d'après Beer.
La plupart des auteurs sont d'avis que les femmes sont le plus disposées à la goutte-sereine, ce qu'ils ont attribué à la chlorose, au retard susceptible de se manifester dans l'établissement de la menstruation, aux irrégularités si fréquentes du flux périodique , aux orages de la grossesse, à ceux qui peuvent la suivre, aux accidents de l'âge climatérique. Cette opinion, satisfaisante jusqu'à un certain point en théorie , se rattache à l'un de ces problèmes qui ne reçoivent jamais de solution ; quelques uns même, Lassus, par exemple (1), ont avancé que les hommes étaient plus souvent frappés de cette affection que les femmes.
Des malades croient quelquefois devoir s'assurer, au préalable , de la capacité du médecin qu'ils consultent, en lui demandant quel est , dans son opinion , le globe entrepris. Si l'organe est amaurotique, le praticien n'y voit rien d'anormal. Mais a-t-il l'imprudence de répondre : « Je crois que l'œil malade est celui-ci, » en désignant l'œil saiiij il donne de lui une mauvaise opinion à son client. Les gens du monde s'imaginent, en effet, que tout trouble fonctionnel suppose un trouble appréciable pour l'observateur. Il faut ici de la circonspection et éviter le piège tendu.
Si j'ai dit qu'il n'existait communément, dans l'amaurose, aucune modification organique constatable pen-
(1) Lassus, Pathologie chirurgicale. Paris, 1806, t. II, p. 539.
PHÉNOMÈNES SYMPTOMÀTOLOGIQUES. 54
dant la vie, c'était pour la distinguer de quelques autres altérations , avec désordres visibles, ayant des rapports d'analogie avec la goutte-sereine, et susceptibles, comme elle, d'engendrer la cécité. Tels sont le glaucome, le fongus médullaire de la rétine, certaines hydropisies oculaires, etc. (voyez chapitre VIII). Fréquemment même, on ne rencontre aucune lésion sur les cadavres ; dans d'autres cas, comme nous l'établirons plusieurs fois dans ce travail , la source anatomique du trouble des perceptions visuelles apparaît à l'observateur.
Il résulte de ces considérations que , bien que l'examen de quelques phénomènes objectifs de l'amaurose ne doive point être négligé du praticien , ce sont les phénomènes subjectifs surtout qui lui offriront les éléments les plus précieux, quant au diagnostic et au traitement.
Des enfants naissent amaurotiques sans présenter aucun symptôme d'épanchement dans la cavité crânienne , aucune condition visible qui puisse nous expliquer la privation de la vue. L'observation démontre qu'elle est presque toujours incurable dans cette occurrence ; elle dépend , en effet , de vices organiques congénitaux auxquels il ne nous est pas donné de remédier. On a constaté que c'était surtout quand la cécité dérivait d'une amaurose que se manifestaient , chez l'aveugle-né , un état de calme et d'engourdissement et de l'inaptitude aux fonctions locomotrices. Il y a communément plus de vivacité parmi les individus chez lesquels l'appareil oculaire a été mis hors de service par la variole, par l'ophthalmie purulente, que chez ceux dont le nerf optique ou le cerveau a été affecté. Les premiers , qui reçoivent encore une sorte d'impression de la lumière , ont avec
32 TRAITÉ DE LrAMAUROSE.
nous plus d'affinité, eu égard à L'activité vitale. Ne pourrait-on pas en déduire, dit M. Dufau (1), que le fluide lumineux , en déversant sur nous ses rayons devient, par son action directe sur la rétine , et indirecte sur le reste du système nerveux, un stimulant qui excite l'organisme tout entier , et provoque en lui le mouvement.
Walther avance qu'à la longue l'amaurose se joint à toutes les autres maladies oculaires susceptibles d'entraîner la cécité, môme quand celle-ci ne dérive que d'un obstacle mécanique , qui contrarie la progression des rayons lumineux vers le fond du globe. La cataracte, ajoute-t-il , quand elle est invétérée , se complique de paralysie de la rétine, par suite de la longue privation de la lumière, qui enlève à, cette membrane sa faculté sensitive , au nerf optique son pouvoir de transmission, au cerveau la propriété de recueillir la sensation. Bien que cette proposition puisse s'appliquer à beaucoup de faits, elle est loin d'être toujours exacte. Les annales de la science nous offrent des exemples fort nombreux de cataractes très* anciennes , et qui, disparues, soit spontanément, soit par une opération, ont été suivies du rétablissement des perceptions visuelles. Tel était le cas d'un sujet , âgé de quatorze ans, dont parle Janin (2), et chez lequel des cataractes congénitales se déchatonnèrent et s'abaissèrent tout à coup, par suite d'une chute du haut d'un arbre; ce jeune homme recouvra la vue et embrassa la carrière ecclésiastique. Chez un ancien avocat, aveugle depuis vingt-cinq ans, que cite Boyer (3), et qui avait
(1) Dufau, Essai sur l'élal physique, moral et intellectuel des aveugles-nés. Paris, 1837.
(2) Janin, Mémoires et observations sur l'œil, etc.; Paris et Lyon,
(3) Boyer, Traité des maladies chirurgicales. Paris, 1822, t. V.
PHÉNOMÈNES SYMPTOMÀTOLOGIQUES. 00
déjà perdu un œil par l'effet d'une opération malheureuse , Le cristallin opaque se détacha également de lui-même dans l'autre œil, d'où résulta la réintégration de la vue; cette cataracte avait été jugée, par les chirurgiens lesplus recommandables, de mauvaise nature
et inopérable.
J'ai soigné d'une double amblyopie mademoiselle Elisa Bailler, dont le frère avait été atteint d'amaurose, et dont les deux oncles étaient morts, aux Quinze-Vingts, amaurotiques. Beer rapporte que, pendant trois générations, toutes les femmes d'une même famille furent attaquées de goutte-sereine , à la cessation de leurs règles. Demours cite quatre sœurs qui ne voyaient que très peu de l'œil droit;' leur père offrait la même infirmité. Qui ne sait que cette disposition héréditaire est susceptible de s'étendre à la cataracte et à beaucoup d'autres affections ? Une femme d'une cinquantaine d'années , qui , jusqu'à la ménopause, avait été incommodée par des orgelets mensuels survenant vers le temps de ses règles , me consulta pour sa fille , sujette aussi à des orgelets périodiques. Si les enfants peuvent ressembler à leurs parents sous le rapport du physique extérieur, pourquoi ne leur ressembleraient-ils pas aussi en ce qui concerne les autres particularités de l'organisme et les idiosyncrasies ? Dans d'autres cas, les parents ont joui du plein exercice des fonctions visuelles, et les enfants, par une prédisposition funeste, deviennent aveugles. On me consulta en septembre 1850 pour la jeune Noémie, âgée de deux ans, habitant le canton de Corbie (Somme). Cette enfant, dont le père, la mère et les autres ascendants ne se sont jamais plaints de troubles dans la vision , est frappée de eécité, Je constatai l'immobilité des pupilles et le ba-
W THAITK DB l/.UIWItOSK.
lancement amaurotique. La sœur, âgée de six mois, offre des symptômes identiques.
Tantôt l'àmaupose survient toul à coup, tantôt, et c'est ce qui arrive le plus.coïnmunénient, elk se constitue par degrés.
On a vu la cécité amaurotique s'établir subitement (apoplexie oculaire), pendant des éternuments violents, par une commotion quelconque du cerveau ou de l'œil ; des symptômes de congestion vers la tête ont parfois précédé ou accompagné l'accident; il s'est manifeste dans d'autres cas, sans cause appréciable et sans signe de polysémie céphalique, le malade perdant en un clin d'œil et radicalement la faculté visuelle; Chez M. P..., négociant ne Marseille, la cécité surgit soudainement à un œil par les vomissements du mal de mer. Il est rare, d'après mes observations , que la vision s'éteigne ainsi aux deux yeux à la fois. Le cerveau me paraît être assez constamment le point de départ de tels désordres ; une goutte-sereine et un strabisme ou un lagophthalmos paralytique se sont-ils manifestés tout à coup , il y a probabilité pour une lésion encéphalique, bien que nous ayons vu une cause rhumatismale amener ces résultats. Il faut admettre encore une amaurose par congestion subite ou par apoplexie de la rétine, cas dans lequel les vaisseaux de cette dernière s'élant instantanément distendus ou déchirés, sa trame nerveuse est comprimée et sa faculté sensoriale émoussée ou éteinte.
Observation 8. — Chez madame Ducretet, la vue lut soudainement anéantie à l'œil gauche , pendant que la partie correspondante de la, ligure devint le siège de gonflement et de rougeur. .Observation 9. — Même accident arriva, du côté
PHÉNOMÈNES SYMPTOMATOLOGIQUES. 35
droit, chez madame Hériot , Pemme forte, pléthorique, et qui éprouvait parfois de tels étourdi ssements qu'elle restait, dit-elle, plus de dix minutes sans voir clair.
Observation 10. — • Madame Laurent (de Saint-Gratien) perdit la vue, adroite, pendant qu'elle était assise, la partie gauche de sa figure appuyée sur la main. Je constatai que cette fonction était éteinte dans l'organe compromis, avec cette exception que les objets présentés du côté de la tempe droite étaient aperçus , bien que confusément.
Observation 11. — Chez madame Bliba (de la Briche), qui me consulta , le 24 septembre 1848 , la vision avait cessé tout à coup à l'œil droit, il y avait trois semaines. Les règles survinrent trois jours après, circonstance qui n'eut aucun effet salutaire sur les conditions visuelles.
Les exemples d'amauroses occasionnées par des émotions morales vives, la colère, le chagrin, la frayeur, sont loin d'être rares. C'est à cette catégorie que se rattache le fait suivant, que j'ai recueilli à Vienne.
Observation 12. - — Un jeune homme, du duché de Brunswick, était affecté, depuis son enfance, d'une cataracte d'origine traumatique; le cristallin s'était résorbé ; la capsule obscurcie restait seule en place. Comme il allait se marier bientôt, il voulut être débarrassé de sa difformité. Walther et d'autres praticiens, consultés, n'avaient trouvé à l'opération aucun obstacle. Il se confia aux soins de Jœger. Une ouverture ayant été faite à la périphérie de la cornée, avec le couteau lancéolaire, le crochet à décollement, introduit par la solution de continuité , amena au dehors la membrane opaque , et la pupille devint parfaitement nette. Aussitôt après, le malade vit double. La diplopie ne céda â aucun moyen;
36 TRAJTJÉ DK l'aMAUROSE.
elle disparaissait quelquefois, mais ne tardait pas à se reproduire; l'occlusion seule de l'œil opéré ou de son congénère la faisait cesser à l'instant môme.
Jœger expliqua le phénomène de lamanière suivante. A la partie supérieure de la capsule opaque existait un pertuis par lequel les rayons lumineux pouvaient encore pénétrer au fond du bulbe, disposition par suite de laquelle ce dernier s'était insensiblement accoutumé à se porter en bas. La pupille ayant été complètement dénias quée, l'organe avait conservé la même habitude; la diplopie était la conséquence de ce strabisme.
Un jour que ce jeune homme se regardait dans une glace, il se vit deux, bouches, deux nez, etc.; son impatience et sa colère étaient au comble, quand tout à coup la diplopie cessa. La faculté visuelle venait de s'éteindre pour toujours dans l'œil opéré ; il était frappé d'amaurose.
Observation 13. — Chambert, qui me consulta le 15 novembre 1847, avait ressenti, il y avait dix-huit jours, et pendant une contrariété, un craquement au fond de l'orbite droite ; la vue fut instantanément abolie de ce côté. Les premières nuits qui suivirent l'accident, des douleurs de tête privèrent ce malade de sommeil ; il entra à l'Hôtel-Dieu de Paris, dans le service de M. le professeur Roux , qui conseilla des bains de pieds et des vésicatoires. Après sa sortie de l'hôpital , où il n'avait éprouvé aucun soulagement , je constatai une amaurose cà droite, avec conjonctivite et paralysie partielle de la troisième paire. La pupille était dilatée et le bulbe dévié en dehors.
Plusieurs observations de cécité subite, sous l'influence de l'ébranlement surgissant dans le système nerveux ,
PHÉNOMÈNES SY»fPTOMAÏ0LÔGlttUES. 0/
par suite d'une affection de l'âme, sont consignées dans fes annales de la science. Demours rapporte qu'une femme fut frappée d'amaurose, dans une nuit, après avoir appris la mort de son fds. Un homme, attaqué par des voleurs qui ne lui firent aucun mal , tomba en syncope et devint aveugle : le docteur P. Jones le traita par l'émétique et l'électricité , renouvelée trois fois par semaine, moyens qui lui rendirent, au bout de trois mois, l'usage de la vue (1). Un autre sujet, dont m'a parlé M. Otto Roehrig, ayant été surpris, pendant la nuit, par l'incendie de la maison dans laquelle il habitait, fit une corde avec ses draps , la pendit à une fenêtre , et tenta de descendre dans la rue, en s'y glissant. Le lien s'étant trouvé trop court , ce malheureux resta longtemps accroché à l'une de ses extrémités ; on parvint aie délivrer. Il se coucha avec de la céphalalgie et une fièvre ardente. Peu de jours après, ses cheveux avaient blanchi et il était aveugle.
L'amaurose, avons-nous dit, s'établit, le plus habituellement, peu à peu, et parfois d'une manière insensible, depuis le moment où la vision ne subit qu'un trouble léger, jusqu'à celui où elle peut être radicalement anéantie. Voici les particularités principales qui en signalent la marche :
Au début , le sujet accuse que sa vue baisse et s'affaiblit; des symptômes kopiopiques se manifestent. S'il se met à lire , il distingue bien les premières lignes ; au bout d'un certain temps, d'autant plus court, en général, que le mal s'éloigne de son origine , les lettres s'embrouillent , les lignes dansent , tremblotent , se super-
1) Bibliothèque médicale. Paris, 1819, t. LXVI, p. 403.
09 TRAITÉ DE 1/am w isosi:.
pQhènl les unes aux avives ; an voile seaOîi* w placer entre les yeux et les caractères d'impression, et le malade ne peut plus continuer sa lecture, Prend-il quelques moments de repos , vient-il même à exercer «pekues frictions sur ses paupières tonnées, la lecture , la couture deviennent possibles ; un trouble nouveau suocède rapidement à cette tentative. Le phénomène opposé à fasthénopie, celui dans lequel les objets ne sont distingués qu'après qu'ils ont été quelque temps fixés , est le visus increscens , disposition plus rare, qu'on ne rencontre guère que dans certaines amauroses torpides , invétérées, dans lesquelles quelques efforts semblent nécessaires pour que la rétine se relève de son inertie.
D'autres troubles physiologiques variés peuvent s'associer à l'affaiblissement des perceptions visuelles.
Tantôt, groupe de symptômes désigné sous le nom de scotodynie ou de scotopsie , le malade aperçoit des mouches , des taches , des stries , des objets de mille formes , permanents et fixes par rapport à l'axe de la vision, ou passagers (myodésopsie) ; tantôt il est tourmenté par l'aspect de corps lumineux (photopsie). J'ai donné des soins à une dame qui, dans le but de se soustraire aux scotomes qui la fatiguaient pendant la nuit , allumait une lampe Carcel ; de cette manière , les étincelles morbides se fusionnaient, pour ainsi dire, avec la flamme artificielle. Madame Châtelain , malade de mon dispensaire, prétendait voir des allumettes phosphoriques enignition; M. B... (de Nantes), un fil doré apparaissant surtout dans les ténèbres ; Madame Dupont , des étincelles bleues s'éparpillant comme une bombe qui éclate. Coussinet (de Montereau) assimilait ces corps étincelants à des carreaux que porte un vitrier chemi-
PHÉNOMÈNES SYMl"l'OMATOLO<;iO UES. 39
nan, au soleil. Une malade me disait que , se trouvant un soir «à une fenêtre, elle crut que des personnes se promenaient dans le jardin avec des lumières; « or, >, ajouta-l-elle, c'étaient mes yeux qui les produisaient. »
Des sujets sont fatigués par la lumière solaire ou artilinelle , par l'éclat des métaux et des corps brillants I vhotophobie). Il en est qui recherchent le grand jour, à l'influence duquel leur vue s'améliore (photolimie).
Les objets peuvent être aperçus autrement colorés qu'ils ne le sont en réalité (chrupsie) ; à travers les interstices d'un filet ou d'un treillage (visus reticulosus) ; dans une position plus déclive que celle où ils se trouvent {visus depressus) ; dans une situation plus élevée (visus elevatus) ; quelques uns les voient renversés. « Quand je veux mettre un entonnoir dans une bouteille, » me disait le marchand de vin Dupré , je le place à » côté ; ma maladie semble avoir changé la situation » des choses. »
Parfois la forme des objets paraît altérée (visus defiguratus, ou métamorphopsie) ; d'autres fois ils sont vus doubles (visus duplicatus, ou diplopie) ; multiples (visus multiplicatus , ou polyopie).
Un corps est-il distingué dans des proportions plus fortes que celles qui lui sont propres , c'est le visus amplificatus, ou mégalopie ; sont-elles plus petites, c'est le visus diminutus, ou micropie.
Pour quelques amaurotiques , dit Andrese (de Magdebourg), les hommes paraissent des géants.
Valsalva rapporte que parmi les caractères d'égale dimension d'un livre, un homme en apercevait plusieurs avec des dimensions plus volumineuses.
J'ai donné des soins à un ancien cordonnier, Parmet,
/,() TRAITÉ t)l l'aMAUROSE.
qui avait été traité par fcisfranc avec la pommade ammoniacale, et qui distinguait les objets tantôt plus grands et tantôt plus petits qu'ils ne l'étaient en réalité.
Un autre de mes malades les aperçoit dans leur attitude naturelle, quand les deux yeuxsontlibivs. Vient-on à boucher l'œil gauche, ils s'éloignent instantanément, et se rapetissent, vus seulement de l'œil droit, atteint d'amblyopie torpide. « Il me semble, dit cet homme, » qu'on substitue au corps que je regarde un autre corps » de même forme, mais plus petit. »
Madame Neveu voyait les objets constamment trembloter devant ses yeux. Une autre femme en comparait les mouvements à ceux des vagues de la mer.
Il arrive fort souvent qu'une portion d'un corps est aperçue seule plus ou moins lucidement (méropie , vision partielle) , tandis que les autres parties sont couvertes d'un voile obscur, communément tout à fait noir ; d'où, dans quelques cas, le visus interruptus; dans d'autres, le visus dimidiatus, ou Vhémiopie.
Dans le visus trabecularis , les objets sont partiellement cachés par une barre transversale ou affectant une autre direction ; dans le visus maculosus , ils sont couverts de taches ; dans le visus nebulosus , ils sont obscurcis par un brouillard. De la photopsie vient-elle s'ajouter au dernier symptôme , le malade , dit Walther, croit voir des éclairs qui sillonnent la nue dans un temps d'orage.
Certains sujets deviennent presbytes ; d'autres , plus nombreux, deviennent myopes.
Quelques uns distinguent mieux les corps en mouvement que quand ils se trouvent dans l'immobilité.
On a placé clans le cadre symptomatique de l'amau-
PHÉNOMÈNES S YMI'TOMATOLOGIQfliS . Al
rose , et notamment de la forme nerveuse ou éréthistique, Voxyopie ou la galléropie (actes visus acuta), caractérisée par la perception plus distincte, plus aiguë, pour ainsi dire, des objets, que dans l'état naturel. Ce phénomène d'observation rare paraît assez constamment dénoter une exaltation de la sensibilité rétinienne par surexcitation cérébrale. « Les yeux hagards, dit Double (1), » le regard perçant et même farouche , indiquent une » direction vicieuse des forces vers le cerveau, et présa- » gent le délire , l'apoplexie et la mort. Aux approches » de celle-ci , on remarque quelquefois que la vue de- » vient plus perçante , par la même raison que l'ouïe » prend, dans d'autres cas, un plus grand degré de » finesse. On doit toujours mal augurer de ce signe. »
Il est un trait caractéristique auquel , dans l'amaurose, il faut avoir égard : c'est que' le trouble de la vue est plutôt qualitatif que quantitatif. Dans la cataracte, dans un néphélion, qui empiète sur le champ pupillaire, une seule chose survient : de la diminution dans la somme, dans l'intensité des perceptions visuelles. Dans l'amaurose imparfaite , au contraire , c'est plutôt l'essence ou la qualité de la fonction en souffrance qui frappe l'observateur, le malade voyant plus ou moins, mais offrant, dans l'impression que les objets extérieurs provoquent, des anomalies et des bizarreries de tout genre. Rien ne saurait être constant dans la production des phénomènes que les amaurotiques accusent; remarquez même qu'on peut les diviser presque tous en deux catégories, les symptômes de l'une étant opposés à ceux de l'autre : d'une part, par exemple, l'asthénopie ; d'autre part, le visus incres-
(1) Double, Séméïologie générale, t. II.
az TRAITÉ DE i.'amai itosK.
ccns;ic\ La pliolophobie , là le besoin de lu lumière; (|,,in côté, mégalopie, ta presbytie; dé Paatré; la micropie, la myopie, etc. Il en est d'une rétine affrétée, primitivement ou par retentissement d'un désordre pins ou moins éloigné , comme d'an cmem toalade : autaftl de sujets, autant, en quelque sorte, de tt i.t t ii l'est al ions différentes. C'est avec raison que les aberrations auxquelles, dans cette occurrence, la vision est sujette, ont été désignées sous le nom de délires visuels.
Plusieurs des phénomènes précédemment mentionnes se reproduiront trop souvent dans la suite de ce travail, et offrent trop d'importance pour que nous n'en déterminions pas, au préalable, le mécanisme et la valeur.
ARTICLE H
Myodésopsie. — Scotomes divers.
Rien n'est commun, dans la pratique , comme d'être consulté pour la perception de corps imaginaires, ou du moins que le malade seul distingue, et qui viennent troubler sa vue, en s'interposant entre lui et les objets extérieurs. Ce sont les imaginations de Maître-Jan , la berlue de Sauvages et d'autres auteurs. La couleur, souvent noire, de ces corps, et leur mobilité qui semble les faire cheminer dans l'espace, leur ont l'ait donner le nom de mouches: la myodésopsie (visusmuscarum) consiste dans l'existence de ces scotomes. Ils sont variables, d'ailleurs, tant à l'égard de leur coloration que sous le rapport de leurs formes, parfois fort bizarres; ce si ml desplaques, des anneaux, des filaments , des lignes droites, ondulées ou anguleuses, des vésicules séparées ou unies entre elles. On les rencontre aux deux yeux ou
PHÉNOMÈNES S\MI'TOftlATOLOGlUlJKS. AS
à un seul œil. Aucun âge n'en est, à l'abri, bien que les jeunes sujets les présentent rarement. La fatigue, longtemps prolongée, par l'exploration au microscope , enuvndre souvent ces hallucinations de la vue. Il en est de même des lunettes trop puissantes, et surtout de l'abus des verres concaves.
Les mouches, qui font partie du cortège symptomatique de l'amaurose, ne changent pas de position, relativement les unes aux autres, et sont fixes par rapport à l'axe de la vision, c'est-à-dire que le scotome se porte en bas, si le sujet regarde dans ce sens, et se dirige en haut ou sur les côtés, si le malade tourne ses regards vers le ciel, ou à droite ou à gauche. Les mouches volantes, au contraire, qui ne suivent pas avec cette régularité invariable les mouvements du globe, qui cheminent en sens indéterminés, qui apparaissent tantôt nombreuses et tantôt rares, qui souvent même cessent de se manifester pendant un temps plus ou moins long; ces mouches, dis-je, sont presque toujours de peu de valeur et n'exigent pas de traitement, quand elles ne sont liées a aucun autre trouble de la vision. L'énergie de cette fonction ne souffre aucunement de leur présence , et il est bien démontré qu'on peut y être sujet, sans avoir à redouter la perte de la vue. L'un de mes anciens professeurs, oculiste fort distingué de l'Allemagne, aperçoit des mouches depuis longues années, ce qui ne l'a jamais empêché de jouir d'une vision normale. Beaucoup de gens, d'ailleurs , ne les voient guère que quand ils y font attention , parce que l'habitude en émousse l'action sur la rétine.
En réponse au médecin J.-L. Hanneman , qui l'avait consulté pour une myodésopsie qui le tourmentait, Bar-
aZi TKAITK DE l/.YM.U ItOSK.
tholin écrivit (lue ce phéhôînèïfe ne devait pus l'alarmer. .« Il y a plus de trente ans, ajoutàit-il; que j'eus pour la » première Ibis, à Padoue, les mêmes accidents ; je crai- » gnais, comme vous, que ce né Put des avant-coureurs » de la catara'cte; mais le docteur Sala me rassura, en » me disant qu'ils causaient plus de peur que de mal. » Depuis ce temps-là, je n'ai tenu compte de ces images, » qui me voltigent devant les yeux; j'ai l'ait usage du » tabac, qui m'a fait beaucoup de bien (1). »
Les corps voltigeants de cette dernière catégorie, ceux qui changent de place, même quand l'œil est dans l'immobilité, ont donné lieu à des hypothèses de toute sorte.
Ils seraient dus , d'après M. Wighand (2), à une opacité de l'humeur lacrymale. Fondé, je ne sais sur quelles bases , il les a combattus par un collyre au sulfate de quinine, qu'il prétend lui avoir fourni des résultats heureux.
Le professeur Nordmann (d'Odessa), qui annonce avoir découvert des entozoaires infusoires dans les yeux des poissons, des quadrupèdes et même de l'homme, est d'avis que l'on y trouverait peut-être une nouvelle explication des mouches volantes. M. Maunoir (de Genève) manda, il y a quelques aimées, à la rédaction des Annales d'oculistique, que, dans une excursion qu'il venait de l'aire à Neuchàtel, M. Agassiz lui avait montré , dans l'humeur aqueuse d'un œil de lotte qui sortait de l'eau des diplostomes et des oxyures qui ne le cédaient pas en activité aux anguilles du vinaigre. 11 y aurait des infusoires, d'après M. Agassiz, dans l'humeur vitrée, et même dans celle de Morgagni. Le cysticerqueaété observé une
(1) Goérin, Traité des maladies des yeux. Lyon, 1769, p. 326.
(2) London médical Gazelle.
PHÉNOMÈNES SWIl'ïo.M V'fQLOGIQUES. /j5
fois dans la chambre antérieure, par Sommerring et par Schott.
De la Hire plaçait le siège des mouches volantes dans l'humeur aqueuse. La face interne de la cornée, a-t-on dit, est couverte d'un épithélium dont les cellules peuvent se détacher en partie, nager dans le dernier liquide, d'où la myodésopsie. Pour s'assurer si ces scotomes résidaient clans l'humeur aqueuse , Demours la fit écouler par la ponction de la cornée ; ils persistèrent après la régénération du fluide, et Demours invoqua la condensation de molécules flottantes dans l'humeur de Morgagni, opinion partagée par Dugès et par beaucoup d'autres., Le docteur Andrieux prétend même avoir constaté , à l'aide d'une très forte loupe , et après avoir obtenu une large dilatation de la pupille, de petits corpuscules blanchâtres, de forme irrégulière , dans l'intérieur de cette humeur. Son malade guérit, au bout de trois mois , par l'emploi souvent réitéré des purgatifs (1).
Engendré par le dépôt momentané de mucosités et de larmes à la surface de la cornée , le spectre muco-lacrymal de Mackenzie (2) est caractérisé par des globules ou des gouttelettes, variant de place à chaque clignotement des paupières. Les mouches enlohyaloïdiennes , du même auteur, qui résident dans le corps vitré ou derrière celui-ci, augmentent avec une grande lenteur, restent parfois indéfiniment stationnaires, et diminuent même, bien que rarement. Elles comprennent les spectres globulaires isolés, le spectre perlé (globules réunis en chapelet) et
(1) Bulletin de thérapeutique, t. XIX, p. 276.
(2) Mackenzie, The vision of objecls on andintheeye. Edinburgh,