ÉMILE B01X
ÉRYSIPÈLE
révolution du mal qui va emporter le malade, sans qu'on puisse rien faire pour lui éviter la mort. »
Roger, qui a trouvé, à l'autopsie de trois malades morts d'érysipèle, des exsudais méningés fibrino-purulents, a toujours retiré de ces dépôts le pneumocoque seul ou associé au streptocoque. Mais Chantemesse a pu voir plusieurs fois le streptocoque seul en quantité anormale dans le liquide céphalo-rachidien provoquer une prédominance des phénomènes nerveux. D'autre part, Jemma ('), ayant vu apparaître chez un érysipélateux tous les symptômes d'une méningite cérébro-spinale, fit la ponction de la rate et celle du cul-de-sac lombaire : il trouva du streptocoque pur dans l'un et l'autre liquide recueilli; l'autopsie montra une lepto-méningite exsudative séro-purulente dont le liquide contenait aussi le streptocoque à l'état de pureté. Enfin Ch. Lévi (^) a rapporté deux cas d'infection streplococcique des méninges au cours de l'érysipèle du nouveau-né. Il faut donc retenir la possibilité de la méningite streptococcique au cours de l'érysipèle de la face.
C'est aussi comme conséquences d'un érysipèle qu'on peut observer des troubles et des maladies du système nerveux (•), que ceux-ci aient débuté dès la convalescence ou seulement à échéance plus ou moins longue. Gubler, Vigla avaient signalé des troubles ataxiques consécutifs. Paulet(*) a vu survenir, immédiatement après un érysipèle de la face, un pseudo-tabes probablement dii à des névrites périphériques et Grasset (°) une paralysie symétrique post-érysipélateuse du libial antérieur. Bayle, Baillarger ont accusé l'érysipèle d'engendrer la paralysie générale: Homen, Jolly l'ont vu déterminer la sclérose en plaques. Denucé signale des cas de névrile périphérique avec troubles moteurs sensitifs et trophiques. Chantemesse (") a vu, chez une femme, survenir sans cause appré ciable des phénomènes para|)légi(jues, un an après la guérison d'un érysipèle d la face. Roger ("), qui a eu l occasion d'observer un certain nombre de faits d cette nature, en fait l'énuméralion suivante : délire persistant, — aggravation du nervosisme antérieur, — étourdissements, vertiges, — céphalalgie persistante, — névralgie Iriiaciale, — amblyopie, — bourdonnements d'oreilles et surdité, — crampes, — parésie des membres inférieurs, — paralysie des muscle de la nuque, — paralysie du facial inférieur, — tremblement hystérique, hémianeslhésie sensitivo-sensorielle hystérique. Pour être moins graves que le précédents, ces accidents n'en mettent pas moins en relief le rôle, soit direct, soit provocateur, de l'érysipèle dans la pathogénie des troubles nerveux qui sur viennent à son occasion.
L'expérimentation (Roger, Bourges, Widal et Bezançon) ayant produit che les animaux des myélites à marche et à manifestations variables par inoculation du streptocoque ou de ses toxines, il est légitime de tenir l'érysipèle pour le facteur responsable des faits observés en clinique.
La pleio'ésk a été quelquefois constatée, en particulier chez deux des six sujets inoculés par Fehleisen; elle est toujours exsudative, et on ne l'a rencon trée purulente que dans l'érysipèle compliqué de pyohémie. Denucé a pu colorer
(') Jemma, Gazetta dcgli Ospedali, n" 66, 1896. (*) Ch. Lévi, Soc. Anatomicjue, 9 oct. 1896.
Crochet, Accidents nerveux de l'érysipèle; Th. Paris, 1895. (*) Paulet, Thèse de Montpellier, 1802.
(') Grasset, Montpellier méd., p. ïaV), 1892. {*') Chantemesse, Soc. méd. des hôpitaux, 25 janv. 1895. (') Roger, loc. cit.
ÉRYSIPÈLE. 655
des cocci érysipélaleuxen chaînettes. Quant à la pneumonie, il en a été question à propos de l'érysipèle des muqueuses.
On cite aussi quelques cas de péritonite (Abercombie, Hardy et Behier, hiredey et Danlos, Aubrée) (').
Les chirurgiens ont signalé quelques exemples d'arthrites suppurees, et balliard et Beaussenat en ont observé un beau cas dans un érysipèle phlegmoneux du membre inférieur. Mais dans l'érysipèle de la face, les suppurations articulaires sont bien plus rares. Ces auteurs en ont vu survenir une au genou chez une jeune fille qui succomba avec des accidents infectieux très intenses. Le pus de la jointure ne contenait que de rares streptocoques, mais un grand nombre de staphvlocoques. Juhel-Rénoy a vu guérir par Tarthrotomie précoce une arthrite suppurée de rarticulation radio-carpienne au cours d'un érysipele facial.
Monod et Macaigne, Jaboulay, Chantemesse et Sainton ont également observe <les arthrites purulentes du genou dans l'érysipèle de la face (=).
Quant aux artI,ropnthie>i trallure rhumatismale, elles ne sont qu'un cas particuHer des pseudo-rhumatismes infectieux, et il n'y a plus à invoquer, pour expli- ,,uer leur fréquence relative dans l'érysipèle, le réveil d'une diathèse rhumatismale comme le faisait Richardière encore en 18l)r.('-). Comme les arthrites rhumatismales elles sont, il est vrai, multiples, mobiles et instables, comme elles, elles cèdent facilement au salicylatc de soude; mais si, dans quelques cas, des ,dta(pies antérieures de rhumatisme ont pu faire des jointures un lieu d appel ,les déterminations infectieuses, dans d'autres on en est réduit, si on veut chercher la cause de cette localisation, à invoquer l'arthritisme des ascendants. 11 faut songer aussi que le salicylate de soude, pour être un spécifique du rhumali'^me articulaire aigu, n'en est pas moins un antiseptique général souvent elficace dans lesarthropathies infectieuses autres que la polyarthrite rhumatismale. Legendre et Beaussenat i''), qui ont observé deux cas d arthralgie rluimatoide chez des érysipélateux indemnes d'accidents rhumatismaux antérieurs, ont note, par contre, que chez dix malades ayant des antécédents rhumatismaux avérés, dont plusieurs étaient porteurs de lésions anciennes, d'endocardite, 1 erysipele, soit bénin, soit grave, a évolué sans la moindre arthropathie. Roger a observe, au moment de la convalescence, chez deux malades sans antécédents rhumatismaux, des arthropalhies avec rougeur et gonnement qui disparurent au bout, de sept à huit jours. Chez un autre malade ayant (mi .louze ans auparavant du rhumatisme articulaire aigu, il se fit de l'épanchement dans les deux genoux, avec tuméfaction, douleur et rougeur légère. Le liquide, qui se résorba d ailleurs spontanément, ne contenait que des staphylocoques.
Enfin de Grandmaison (^) a publié l'histoire d'une périarthrite tibio-tarsienne avec inflammation plasticiue des gaines tendineuses, survenue 48 heures avant un érysipèle de la face chez un homme indemne de rhumatisme et de blennorragie, arthrite (pii a duré près de T) mois et demi, et qui a reproduit en tous po'int's les symptômes et l'allure de la périarthrite blennorragique C).
(■) r.inaiRLiN, Do la périlonile par slroploco.|ucs dans Tcrysipèlo <lo la face; 7/<. /V,rw, 18/!).
(lALL.ABD ot liEAUSSENAT. Soc. méd. des l,ù,nUnu; n jnin 1X9^2. - .Iuuel-Rknoy /^^ • (■>) Voir la Uh-sc <le E. Pahvu, Dos inanifcslalions arlic-i.lairos an cours de 1 erysiptlc,
M*rR'f;>iAnr)u';RE, Des arlliriles rliumalismales dans' l'érysipèle, Md., '20 janvier 1893. (») Legendre et Beaussenat, /6tVi., 27 janvier 1895.
(«) f\ DE Granomaison, //ifx/cr*(c, '25 mars 189(5. ,,a..c (■) MoNTEUX, à propos d'une observation ylieoue de Médeeine, .janvier 1899), pcnclie \eis
[EMILE BOIX ]
ÉRYSIPÈLE
En môme temps que Férysipèle évolue à la face, on peut voir survenir des lésions cutanées d'une autre nature. Roger a observé deux beaux exemples d'érythème papuleux et 55 fois de l'herpès labial à des époques variables. Chantemesse a vu paraître des éruptions varioliformes avec ombilication, suppuration et dessiccation. Ces manifestations cutanées parastreptococciques peuvent se montrer au décours et pendant la convalescence de Férysipèle, comme conséquences de celui-ci : acné, furoncles, anthrax même peuvent succéder à l'exanthème streptococciquo. L'érysipèle peut d'ailleurs réveiller d'anciens eczémas ou être l'occasion d'une poussée de syphilides (Roger).
Mais à côté de ces lésions cutanées accidentelles et plus ou moins tardives, Chantemesse et Sainton(') ont décrit, comme faisant partie de l'infeclion érysipélateuse elle-même, des érythèmesérysipélatctcx, l'ensemble constituant ce que Holl et OEsler avaient décrit en 1842 et 1843 sous le nom de fièvre érysipélaleuse. Ces érythèmes apparaissent du 2^ au 9"^ jour de la maladie, quelquefois vers le 11'' et le l^"^ jour, exceptionnellement le 28^ jour après le début de l'éruption, celle-ci ayant disparu. Cliniquement leur forme est des plus variées : 1^' érythèmes simples : papuleux, diffus, scarlatinoïdes, ortiés; 2° purpuras érysipélateux; 5" éruptions huileuses ou polymorphes. Tandis que les premiers apparaissent aussi bien au cours des érysipèles graves que des érysipèles bénins, les érythèmes purpuriques sont l'apanage des érysipèles graves. Il n'y a pas lieu (Tinsistcr sur leur description. Au point de vue pathogénique, il semble qu'il faille, avec Widal et Thérèse, accuser les toxines de mettre le système vaso-dilatateur dans un état d'excitabilité extrême. Dans cinq cas de purpura, le système nerveux fut profondément touché, les malades curent des accidents bulbomédullaires et présentèrent de l'ataxie et de l'adynamie.
Influence réciproque de Férysipèle et d'autres affections aiguës ou chroniques. — Ce n'est pas par le cœur que succombent les érysipélateux, même s'il existe chez eux quelque lésion cardiaque ancienne. C'est l'avis de Gaillard et aussi celui de Roger qui le formule ainsi : « Il semble que l'érysipèle ne soit pas bien aggravé par les affections cardiaques antérieures et réciproquement il ne paraît pas précipiter la marche de celle-ci ». Il rappelle à ce propos l'observation de Peter où un érysipèle intercurrent avait amélioré une attaque d'asystolie.
Il faut pourtant faire des réserves pour les artério-scléreux dont les lésions vasculaires mettent le plus souvent en infériorité deux organes, le rein et le foie, qui jouent dans le pronostic de l'érysipèle un rôle des plus importants. « Les reins et le foie étant les principaux organes chargés de protéger l'économie contre les intoxications, on conçoit que leurs lésions, en entravant l'élimination ou la transformation des toxines streptococciques, puissent aggraver notablement l'évolution d'un érysipèle intercurrent » (Roger).
Cependant les lésions rénales paraissent à ce point de vue moins redoutables et les brightiques guérissent en général de leur érysipèle sans y gagner une plus grande quantité d'albumine après.
Tout autre est l'importance des affections hépatiques. Encore faut-il distin-
l'opinion de Rictiardièrc. m;iis pourtant sans conclure. Il se borne à dire qu'il y a, entre le rhumatisme articulaire aigu el l'érysipèle, des rapports indiscutables; mais il n'en donne aucune explication.
(') Chantemesse et Sai.xton', Soi\ méd. des hop., 6 mars 1896.
ÉRYSIPÈLE
guer deux sortes de faits. Si la cellule hépatique est peu altérée, en d'autres termes, si le foie est suffisant, Térysipèle pourra rester bénin ; c'est le cas dans les cirrhoses hypertrophiques à longue durée, cirrhose de Hanot, cirrhose alcoolique hypertrophique curable. Mais si la cellule hépatique est malade, si le foie est insuffisant, comme dans la cirrhose atrophique, la cirrhose cardiaque, les diverses dégénérescences, on doit s'attendre à une issue fatale (').
Quant à l'action de l'érysipèle sur le foie, il ne semble pas qu'elle soit bien manifeste, au moins pour l'érysipèle de la face. Il est rare, à moins de septicémie streptococcique mortelle, que le foie ait à souffrir de l'infection ; il n'en garde pas trace et reprend après son fonctionnement normal. Dans les affections du foie, si la cellule hépatique était, avant l'érysipèle, notoirement suffisante, elle le reste après, et l'évolution ultérieure de l'affection ne semble pas en être accélérée.
On a vu plus haut l'influence du nervosisme et de la prédisposition nerveuse sur l'apparition du délire et de quelques troubles nerveux au cours de l'érysipèle. Quant aux affections organiques du système nerveux, en particulier l'hémiplégie, elles favorisent légèrement la localisation streptococcique sur leur territoire.
Ce qui a été dit des relations de Vérysipèle avec la fièvre puerpérale demande à être complété sur quelques points.
Et d'abord, l'érysipèle survenant chez une lemme enceinte a-t-il une influence sur la marche de la grossesse?
Laissant les observations anciennes, nous rappellerons que Duchein (cité par Roger) n'a vu que 14 avortements sur 41 cas; Legendre (^) T) avortements et 1 accouchement prématuré sur 19 cas; Roger (^) aucun accident dans 7 cas observés. Et, chose importante, dans aucun cas de ces auteurs, le streptocoque, agent de la dermite du visage ou du cuir chevelu, n'a été une cause d'infection génitale. Aussi Legendre et Roger déclarent que Vériisipèle a sur la marche de la grossesse une influence moins néfaste qu'on ne le croit; l'hyperthcrmie est surtout à redouter, mais on peut heureusement la combattre par le bain froid.
Si r accouchement survient pendant le cours d'un érysipèle, le pronostic n'en est pas fatalement aggravé si l'on prend toutes les précautions antiseptiques nécessaires du côté des organes génitaux. On dut même, dans un cas de Roger, intervenir pour faire une délivrance artificielle, et il n'y eut aucun accident. En général cependant, « l'accouchement peut faire reprendre un érysipèle qui s'éteignait ou qui était déjà guéri : il se produit des frissons et la fièvre s'élève rapidement à .lO" ou 40". On pourrait penser alors à une infection puerpérale; mais l'état généi-al reste bon, les lochies ne présentent pas de modifications; enfin l'apparition ou l'augmentation des manifestations cutanées achève de fixer le diagnostic » (Roger) ('').
De même Vérysipèle survenant après Vaccouclunnent ne présente, d'ordinaire, aucune gravité spéciale i^).
On ne saurait trop, néanmoins, entourer ces femmes, gravides ou partu-
(') Voir los thèsea do Roulet (Paris, 1890) et Bridiers de Villemor (Paris, 189't).
(-) Legendre, Soc. méd. des liùpilaux, 'îTt déc. 1892.
('') liofiEH, loc. rAl. et in thèse de Chaminade, Paris, 1894.
(*) Frank A. Nyulasy {The AustralaHian med. Gazelle, '20 janvier 1897, [i. li) a également vu, à lliôpital de Melbourne, accoucher dans les meilletu-es conditions et parfaitement guérir une jeune femme atteinte d'érysipèle facial.
(') V(^ir aussi : De Grandmaison, Médecine moderne, 11 juillet 1890, p. 445.
lÉMILE BOIX.]
ÈRYSIPÈLE.
rienles, des soins antiseptiques les plus minutieux et parce que des femmes en couche ont pu impunément séjourner au milieu de malades atteintes d'érysipèle, « nous ne conseillons pas aux femmes enceintes d'aller accoucher dans un service d'érysipélaleux, pas plus que nous ne conseillons de garder dans une salle d'accouchement une femme atteinte d'érysipèle » (Roger).
Les enfants de femmes accouchées dans ces conditions ne paraissent pas s'en porter plus mal. Sur 14, un seul, d'ailleurs débile cl chétif, venu à 8 mois, a succombé.
Doit-on laisser nourrir une mère atteinte d'érysipèle? Non, répondent la plupart des médecins, car le lait est alors insuffisant, il peut contenir le streptocoque ou ses toxines et l'allaitement expose à la contamination de l'enfant par contagion.
Roger n'est pas aussi exclusif. La montée du lait se fait normalement. Si l'érysipèle vient après l'accouchement, la femme nourrissant déjà, la sécrétion diminue un peu sous l'influence de la fièvre, mais ne disparaît pas et reprend son taux normal à la guérison de la maladie. Bactériologiquement. ce lait ne contient pas de streptocoque, mais seulement du staphylocoque blanc comme cela arrive souvent même chez des femmes saines. Enfin il ne paraît pas contenir de substances solubles toxiques, car il ne produit aucun trouble chez les nourrissons qui continuent à progresser. Tout au plus pourra-t-on avoir recours à l'allaitement mixte si le lait paraissait insuffisant. Dans la classe aisée cependant, il est préférable de prendre une nourrice.
Inversement, on a vu quelquefois un érysipèle survenir chez des femmes atteintes d'infection puerpérale. Mais cela paraît fort rare. Les classiques sont muets sur ce point et je n'en ai relevé qu'un cas dans la littérature (').
Quant aux cas, assez nombreux, où des femmes en état d'infection puerpérale ont pu voir se développer chez leur enfant ou chez les personnes de leur entourage des érysipèles, il en a été question plus haut.
La tuberculose pulmonaire a paru à quelques auteurs heureusement influencée par un érysipèle intercurrent; les faits sont cités à propos de l'érysipèle curateur. Par contre, il a été donné à plusieurs autres de constater ([u une tuberculose pulmonaire en cours subissait, du fait d'un érysipèle, une aggravation sérieuse. Comby (^) a vu se transformer en phtisie aiguë et emporter le malade en quelques semaines une tuberculose à marche lente, localisée au sommet droit, et cela à la suite d'un érysipèle grave, ambulant, serpigineux. Legendre et Beaussenat (') concluent de leurs observations que parmi les malades tuberculeux atteints d'érysipèle, chez ceux dont les lésions étaient quelque peu avancées, la tuberculose a subi une accélération; les lésions déjà existantes se sont aggravées et l'infection s'est généralisée. D'autres enfin, Richardière, Catrin ('•) n'ont constaté aucune influence de l'érysipèle sur la tuberculose.
On a encore signalé la coexistence de l'érysipèle avec la rougeole (Yanowski (■'*), la grippe (Lemoine {^), la gonorrliée (Schmidt C), etc., avec influence
(') W. Reynolds Wilson, Médical Neivs, 27 fév. 1802, p. '2il.
(-) Comby. So<\ niéd. des hôpitaux, 20 janvier 1893.
C) Legendre el Beaussenat, Ibid., 27 janvier 1895.
(*) Richardière. Catrin, Ibid., 20 janvier 1895.
(^) Yanowski, Sem. méd., 1895, p. 4i4.
('') Lemoine, Revue de médecine, juin 1890.
(') ScH.MiDT, Ceniralbl. /'. Gynàk., 30 sept. 1895.
ÉRYSIPÈLE
cr.9
réciproque, heureuse ou malheureuse, de ces maladies Tune sur l'autre.
Enfin, nous avons parlé aux « complications » du travail de Roger sur les infections pneumococciques dans l'érysipèle.
Érysipèle salutaire. — L'action bienfaisante de l'éryaipèle sur certaines maladies n'a pas été une des moindres curiosités des médecins de l'ère prébactérienne. Le cas célèbre de la Fornarina guérie d'un acné rosacé par un érysipèle est déjà lointain. Ricord vantait son action heureuse sur le phagédénisme syphilitique; Bazin, Kaposi, Volkmann ont vu s'atténuer sous son influence quelques cas de lupus. Sur des malades atteints de tumeurs malignes ou de dermatoses rebelles (lésions syphilitiques, lupus, eczémas, etc.), Fehleisen pratiqua sept inoculations dans le but avoué d'en modifier l'évolution; mais le succès n'a pas légitimé ses audacieuses tentatives. Verneuil (') fit remarquer que, dans ces conditions, l'érysipèle emporte le néoplasique, et qu'aux approches de la mort il peut y avoir rapide désassimilation du néoplasme. Cependant Langenbuch (^) a vu guérir un sarcome multiple du tégument cutané récidivé, après un érysipèle migrateur. W. Coley (^) a inoculé au niveau de tumeurs malignes des cultures virulentes d'érysipélocoque : sur 10 essais, un sarcome du cou fut amélioré après l'inoculation, récidiva et fut de nouveau amélioré après une seconde inoculation; un carcinome du sein, datant de cinq ans, a diminué à plusieurs reprises sous cette influence, mais a toujours récidivé; trois autres furent également améliorés, mais, trois autres fois, il n'y eut aucun résultat; un sarcome fut amélioré passagèrement; enfin, chez trois autres malades, Coley ne put provoquer l'érysipèle. Rydygier (*) a vu s'accélérer, sous l'influence de l'érysipèle, le cancer du sein et l'épithéliome de la lèvre inférieure. Il semble, d'une façon générale, que cette action est plus efficace pour les sarcomes que pour les carcinomes, plus encore pour les sarcomes à cellules fusiformes et à cellules mixtes que pour les sarcomes des os ou du périoste.
Solle a prétendu que l'érysipèle, chez le cobaye, ralentit le développement de la bacillose. Waibel (■') a rapporté le cas d'un homme atteint de tuberculose aiguë qui en guérit après avoir subi un érysipèle de la face. Schœfer (") a publié l'histoire d'un prisonnier tuberculeux, arrivé à la dernière période du marasme et dont les crachats contenaient de nombreux bacilles, qui fut guéri en 4 mois à la suite d'un érysipèle de la face. La guérison, au moins apparente, s'était maintenue au bout d'une année; mais il y avait encore de la submatité à un sommet et des bacilles dans les crachats. Muir Ç) a vu guérir rapidement, sous l'influence de l'érysipèle, une tuberculose osseuse du bras (examen bactériologique positif pour le bacille de Koch) qui durait depuis quatorze ans. Les grattages et pansements à l'iodoforme n'avaient eu aucun effet.
Ce sont là des cas exceptionnels, car le plus souvent, on l'a vu, la tuberculose, puhTionaire surtout, est aggravée par l'érysipèle. Dans le lupus, les résultats
('j Verneuil, Uniou médicale, 1886.
(-) Langenbuch, Z)e)«<sc/îe Med. Woch., 25 déc. 1890.
(') W. Coley, Nevj-York Acad. of Medicine,, 1895.
(*j Rydygier, Novj. Lek., n» 10, 1896.
C) Waii'.el, Mnnrh. Med. Worh., 1888.
{'■) Scikhîfer, Ihid., 8 juillel 1890.
(') Muir, Assoc. med. canadienne; in Presse méd., 1894, 29 déc. p. CXC.
lÉMlLE BOrAT.]
ÉRYSIPÈLE
sont analogues. E. Wassiliew (') a vu des plaques lupiques disparaître après un érysipèle et ne laisser d'autres traces que des cicatrices pigmentées et difformes. Hallopeau et Bureau (-) ont vu, à l'hôpital St-Louis, une malade guérir de son lupus à la suite d'un érysipèle intense. Par contre, sur dix lupiques ayant présenté de l'érysipèle, Roger n'a vu aucune amélioration du lupus; d'ailleurs trois de ces lupiques avaient eu des érysipèles antérieurs : une femme de 56 ans, ayant un lupus depuis l'âge de 15 ans, avait eu un érysipèle à 16 ans, deux à 26, deux à 50; c'était donc son sixième érysipèle ; aucun d'eux n'avait amené la moindre amélioration.
L'érysipèle paraît avoir une influence très marquée sur les ulcères et en particulier sur les ulcères variqueux. Apolant a vu guérir ainsi un ulcère rongeant de la joue droite, opéré et récidivé. Roger a vu, sur sept malades, six fois des ulcères variqueux complètement guéris, une fois \rès améliorés. Comme deux fois l'érysipèle siégeait à la face, on ne peut penser à une action locale. « Le streptocoque, dit-il, semble posséder la propriété de modifier la nutrition des tissus et de stimuler la cicatrisation des plaies atoniques. »
Triwousse ('') a parlé du traitement de la diphtérie et de la scarlatine par l'inocvilation de l'érysipèle. Topi (^) a vu guérir, sous l'influence d'un érysipèle ayant envahi progressivement toute une moitié du corps, une fièvre palustre tenace. Un cas de Stein (") montre qu'un érysipèle a pu guérir une otite inoyennc aiguë compliquée de mastoïdite.
Quant à la sypliilis, l'influence de l'érysipèle n'est guère favorable (Roger). Une seule fois Rudolph Ç) a vu, grâce à lui, disparaître de volumineux ganglions sous-maxillaires, une parésie de la moitié gauche de la face, une céphalalgie continuelle et des douleurs intenses dans les genoux; mais au bout d'un an apparurent de nouvelles manifestations syphilitiques graves.
Certaines maladies nerveuses ont paru bénéficier d'un érysipèle intercurrent. Une malade de Landerer (*) a ainsi guéri d'une mélancolie évoluant vers la démence incurable ; deux ans après sa santé mentale était encore parfaite. Si Féré (°) n'a constaté chez deux épileptiques aucune action heureuse de l'érysipèle, Roger a observé à Bicètre un idiot épileptique âgé de 30 ans, ayant une attaque chaque jour, qui, à la suite d'un érysipèle vite guéri, n'eut pas d'accès pendant dix jours après lesquels le nombre des accès et vertiges alla en diminuant progressivement.
Terson ('") a réuni bon nombre de documents sur l'action curative de l'érysipèle facial dans diverses affections oculaires, soit externes (nodules lépreux, trachomes, pannus, granulations, etc.), soit internes (irido-choroïdites, endocyclile). Un certain nombre de tumeurs orbitaires, le sarcome, le lymphadénome, peuvent même extraordinairement diminuer sous son influence.
Ce n'est pas seulement l'érysipèle qu'on a jugé curateur, mais aussi les toxines du streptocoque. Spronck, Coley, Friedrich, Roger, etc., ont eu d'heureux
(') E. Wassiliew, Med. Obozr., 1895.
(-) Hallopeau et Bureau, Soc. franc, de dermatol. cl de syph., 11 juin 1896. ('') ArOLANT, Soc. de médecine Berlinoise, 7 juin 1893. (*) Triwousse, Medic. Obozr., 1890.
D. Topi, Gazetla dcgli Ospedali, 1896.
(«) V. S. Steim, Sem. méd., 15 déc. 1897, p. CCXXX. C) O. Rudolph, Ibid., 5 fév. 1896, p. XXVI.
H. Landerer, Allg. Zeilschr. f. Psych., t. XLI ; in Arch. de neurologie, 1886, L. II. n FÉRÉ, Soc. de Biologie, 21 oct. 1893.
('") A. Terson, Revue internationale de médecine et de chirurgie, 25 mai 1896.
ÉRYSIPÊLE.
6il
l'ésullals par l'injeclion de ces toxines seules ou mélangées à celles du bacillm procligiosits. Mais cette question ne saurait entrer dans le cadre nosographique de cet article (') et d'ailleurs l'heure est encore éloignée où l'inoculation d'un érysipèle ou l'injection des toxines strcptococciques constitueront une méthode courante de toxithérapie.
On peut pourtant se demander quel est le mécanisme de celte action bienfaisante ou curatrice de l'érysipèle sur les diverses affections que nous venons de passer en revue. D'après Achalme (-) on ne peut attribuer au streptocoque luimême le pouvoir de faire disparaître des néoplasmes et d'arrêter des processus ulcéreux. Cet auteur l'a vu, dans un cas, produire au contraire de déplorables effets en agissant directement sur un lymphadénome. « Il est donc probable, dit-il, que c'est aux leucocytes actifs qui sont attirés par sa présence dans les (issus malades, qu'il faut attribuer l'amélioration et même la guérison que l'on a pu constater à la suite d'érysipèles. Le rôle curateur est donc dévolu, non au microbe pathogène, mais à la réaction organique qu'il provoque. » C'est aussi 1 opinion de Roger.
Il faut d'ailleurs se rappeler qu'une infection à délermination cutanée autre que l'érysipèle, comme la rougeole par exemple (Falkowsky), et même des infections générales comme la pneumonie (Rampoldi), le choléra (Zanchi, Delens), peuvent avoir sur diverses affections oculaires des résultats sensiblement heureux. (Terson.)
Diagnostic. — l" A la période d'invasion il est fort difficile, à moins qu'on no ^oil éclairé par une conlaminalion, de prévoir ce que préparent les synq)lùmes généraux prodromiqucs; ceux-ci peuvent laisser le diagnostic en suspens pendant plusieurs jours s'ils relèvent de révolution d'une plaque érysipélateuse dans les fosses nasales. ou en quelque autre cavité de la iace. Cependant, on nc^ lardera guère, en règle générale, à voir paraître l'érysipèle, puisque la fièvre est contemporaine du processus érysipélateux. L'adénopalhie sotis-maxillaire précoce et les chiffres élevés accusés de bonne heure par le lliermomètre seront d(> précieux inchces.
2" Quand l'érysipèle paraît, on est exposé à le méconnaître, peut-être en raison d'un siège insolite, ou à qualifier d'érysipèle un exanthème qui n'a rien (le commun avec lui. Le premier cas est rare, et il n'est pas de médecin qui ne sache reconnaître les caractères que nous avons donnés de la plaque érysipélaleuse, même au début, alors que le bourrelet est peu marqué. En présence d'un(^ rougeur quelconque à la face, la première idée qui se présente à l'esprit du praticien est celle de l'érysipèle. Aussi la seconde erreur est-elle beaucoup plus souvent commise. On peut dire d'une façon générale que tout ce qui est rouge et luinéfié peut laisser croire, si l'examen est superficiel, à un érysipèle ("). C'est ainsi qu'on voit souvent arriver dans les services d'isolement des gens atteints de simple fluxion dentaire^i (.ViiDpétigo, de dacrgorystite, de conjonctivite même, (le furoncle de la face, de zon(( ophtalmique, d'urticaire, (ïérythème noueux,
{') Voir E. Boix, Le stroplo-sérmn. loc rit. (*) AcHALMFi, loc. cil., p. 88.
(') Voir dans le travail de Rogei! {Heu. df rncil., mars 1891), p. 245) le chapitre Diagnostic où sont cites comme erreurs les i)lus fréfiuenles l'eczéma aigu et l'abcès dentaire; la dislinclion y osl soigneusement faite, f'.e chapitre cordient en outre quelques détails intéressants.
TRAITli Dl': MÉnECINE, 2' édit. — II.
lÉMILE BOIX.J
KRYSIPÈLE
(ï inflammation accidentelle (juelconijue de la peau, voire de pldegyaon. Un peu d'attention devrait suffire, il semble, pour éviter de pareilles méprises. Nous insisterons seulement sur les diagnostics suivants.
Lymphangite et érysipèle sont liés d'un rapport étroit; mais si l'érysipèle ne va pas sans lymphangite, celle-ci peut s'observer sans érysipèle. Même en tenant compte de l'identité de nature qu'affirment Verneuil et Clado, il est certain que ce sont là deux modes cliniques dilï'érents d'une même atteinte microbienne, le streptocoque se comportant différemment dans l'un ou l'autre cas; nous devons donc établir la distinction symptomatique de ces deux processus.
La lymphangite tronculaire est disposée sous forme de traînées qui suivent les vaisseaux jusqu'aux ganglions régionaux ; il n'y a pas là les plaques régulières d'un érysipèle même serpigineux. Le diagnostic est plus délicat avec la lymphangite réticulaire qui présente au premier abord la plus grande analogies avec la plaque d'érysipèle légitime. On pourra cependant établir, en y prèlanl attention, que la nappe rouge est moins bien limitée, irrégulière à sa périphérie où elle va décroissant en un réseau de rubans d'un rose clair avec tache blanches de peau saine. Il n'y a pas là le bourrelet caraclérisli([ue, la limite nettement linéaire de l'érysipèle. La surface est moins tuméfiée et lisse, sans inégalités; on n'a pas la sensation rugueuse, grenue de la plaque érysipélateuse. La fièvre d'ailleurs n'a jamais l'intensité ([ue nous avons signalée plus haut.
Les érysipèles blancs qu'on renconire assez fré(juemment à la face, s'observent chez des sujets strumeux, et ont pour substratum une angioleucite profonde. Verneuil a signalé, dans le même ordre d'idées, des œdèmes par rétention lymphatique sur lesquels se greffent parfois des érythèmes variés. On les voit ch(v. des malades porteurs de lymphadénomes, ou de ganglions cancéreux; ils offrent celte particularité dislinctive de persister longtemps, on dehors de tout état fébrile, ce cpii éloigne l'idée d'érysipèle.
Les divers érythèmes ne sauraient faire l'objel d une description minutieuse dans ce chapitre : ils ont tous, y compris l'érythème par insolation, qui risque le plus d'être confondu avec l'érysipèle, de par leur siège, de par l'absence de symptômes généraux graves, de par leur étiologie facile à dévoiler, des raisons suffisantes de ne pas être confondues avec l'érysipèle de la face.
\J érylhème polymorplie se localise rarement à la face, d'une manière exclusive; alors môme qu'il s'y traduit (et le fait est exceptionnel) par des plaques rouges, saillantes, celles-ci sont d'un rouge plus foncé que celui de l'érysipèle, ordinairement isolées, irrégulièrement distribuées, ne s'accompagnant pas d<^ tuméfaction ganglionnaire; la coexistence de lésions sur les membres et de manifestations articulaires permet de le distinguer nettement de l'érysipèle.
Parmi les éruptions médicamenteuses, la seule qui puisse être l'occasion de confusions avec l'érysipèle est celle qui succède aux applications d'emplâtres de thapsia sur la poitrine et qui est due à la volatilisation des principes actifs de ces emplâtres; alors même qu'on ignorerait que le malade a été soumis à ce traitement, la diffusion des lésions à presque toute la surface du visage, l'absence de rebord saillant, la présence d'un nombre considérable de vésicules sub-miliaires et l'absence de phénomènes généraux, montrerait qu'on n'est pas en présence d'un érysipèle, mais d'une éruption artificielle dont on devrait déterminer la cause.
h'urticaire, en supposant qu'il se circonscrive à la face, se distingue de l'érysipèle par le peu de violence de l'état fébrile, par l'absence d'engorgement dou-
ÉRYSIPÈLE
loureux des ganglions sous-maxillaires, par une démangeaison exlrèmement vive. De même pour Veczéma rubrum.
Nous ne croyons pas qu'il faille insister sur le diagnostic d'avec les fièvres éruptives. Leur éruption et leur marche sont trop bien connues des praticiens pour que pareille erreur puisse être de longue durée. Seuls les oreillons ont pu parfois un instant s'imposer par la rougeur et la tuméfaction de la région parotidienne : mais celle-ci est lisse, dilTuse,et apparaît bientôt sur la parotide du côté opposé.
Une maladie infectieuse grave, la morve, s'accompagne d'une inflammation particulière de la face qui ressemble à l'érysipcle; mais elle siège sur un œdème dur, mal limité et n'offrant pas le bourrelet si caractéristique de l'érysipèlc grave. Au bout de deux jours apparaît l'éruption pustuleuse spéciale; tout cela s'accompagne des accidents naso-pharyngés caractéristiques de la morve et qu'on appelle le jetage. Nous renvoyons d'ailleurs à la description de cette maladie dans le premier volume.
5" Diagnostic de l'érysipèle interne. — 11 n'otïVe guère de difficulté dans les cas de propagation aux muqueuses d'un érysipèle externe. Quant aux drlrrrriinations primitives sur tel ou tel viscère, nous avons vu plus haut (juelles raisons pouvaient en établir la nature érysipélateuse.
i" Diagnostic des complications. — Elles sont toujours secondaires, cl il suffit de savoir établir leur relation avec l'exanthème primitif.
Terminaison. — Pronostic. — « L'expérience m'a appris que l'érysipèle dit médical, lorsqu'il n'était pas la complication d'une autre maladie, était généralement exempt de dangers » (Trousseau). Celle phrase peut sembler optimist(^ et pourtant, à l'analyser, elle signifie tout ceci :
Chez un individu jeune et sans tares, l'érysipèle a toutes chances de guérir i-apidement; témoin les épidémies d'érysipèles dans les corps de troupe ({ui sont, en général, très bénignes. Réserve faite pour les cas où le streptocoque a une grande virulence et peut de ce fait causer la mort chez des gens vigoureux. INlais à virulence égale, quelle variabilité dans la résistance du malade! Decorsc(') a passé en revue toutes les causes d'infériorité ou de déchéance organique qui influent sur le pronostic de l'érysipèle, et cite en première ligne les âges extrêmes de la vie.
Chez les enfants âgés de moins de 5 ans, la mortalité globale est d'environ r)5 pour 100. Plus le malade est jeune, plus cette proportion s'aggrave : 50 pour 100 au-dessous d'un an, 100 pour 100 avant l'âge d'un mois réAolu. La vaccine accroît la réceptivité des enfants et fait de l'érysipèle une complication plus redoutable encore.
Chez les vieillards, les gens affaiblis ou débilités, l'érysipèle est presque toujours fatal. « Pour le diabétique, dit "Widal, pour le cardiaque, le rénal, l'hépatique, l'érysipèle est une façon de mourir. » Les intoxications chroniques sont aussi un élément sérieux de gravité : alcoolisme, saturnisme, morphinomanie.
« La mort dans l'érysipèle arrive quelquefois au milieu des symptômes adynamiques qui sont communs à beaucoup d'autres maladies microbiennes et composent le tableau classique de la mort par infection généralisée. ]\lais la
(') G.-J. Decorse, De la moil dons l'érysipèle; Th. de Ptirh. juillet 1X08.
[ÈMILE BO/.V ]
C44 ÉRYSIPÈLE
plupart du temps, la mort ariive au milieu de symptômes en rapport avec les lésions des organes touchés par le streptocoque ; chaque complication imprime alors à la mort un cachet spécial; — par exemple, la prédominance des phénomènes nerveux quand le streptocoque se cultive dans le liquide céphalo-rachidien en quantité anormale. » (Decorse).
Enfin, il faut dire un mot de Térysipèle survenant chez les lubcrculeux. Ce n'est souvent que le coup de grâce pour un phtisique avancé. Mais pour un bacillaire à la première ou seconde période, c'est quelquefois le signal d'une accélération rapide suivant le mode cavitaire, ou l'occasion d'une granulie pul- ^ nionaire ou plus ou moins généralisée.
Il faut envisager cependant les suites de l'érysipèle; il est certain que les accidents auditifs cl surtout oculaires sont loin d'être rassurants pour l'avenir, et qu'un homme peut rester sourd, borgne ou aveugle à la suite d'un érysipèle. L'endocardite, avec ses embolies imminentes et la persistance possible d'une lésion valvulaire, constitue un danger sérieux.
Quant aux récidives, nous avons vu leur bénignité augmenter avec leur nombre.
Ajoutons, au point de vue de la forme extérieure, que l'érysipèle ambulant est d un pronostic plus grave que l'érysipèle fixe et serpigineux. La maladie est dans ce cas plus longue, et peut épuiser le malade si elle se prolonge un ou deux mois.
Enfin, nous dii'ons un mot des rapports récipro([ues de l'érysipèle et de la grossesse. Celle-ci n'influence nullement un érysipèle de la face ni comme évolution, ni comme gravité. D'autre part, il est rare que l'érysipèle ait été communi(pu'' au fœtus, ou que le fœtus ait succombé à l'infection générale de la mère. Le |)lus souvent, à moins de gravité très grande de la maladie chez la femme grosse, la gestation n esl nullement troublée et racrouchement, ainsi que les siiites de couches, se passent sans accidents si on prend les précautions antiseptiques dont nous avons parlé plus haut.
Traitement. — Troussau se bornait à l'expectation, les bras croisés; c'était toute sa médecine dans l'érysipèle. Quelques laxatifs, des tisanes et de l'alimentation.
Nous nous garderons de dresser la liste si longue des topiques ou des spécifiques accumulés depuis des siècles. Les idées modernes sur la nature de l'érysipèle ont conduit d'une part à soutenir l'organisme dans sa lutte contre l infection, d'autre part à appliquer au traitement général et local de l'érysipèle la méthode antiseptique.
1" Traitement locaL — A côté des compresses classiques d'eau de sureau, de camphre en solution dans l'éther, ce qui soulage le malade, de la vaseline boriquée, des astringents divers en lotions, de l'essence térébenthinée, de baume de Kentisch, de la teinture d'iode (Norvis), des solutions de nitrate d'argent (Goech), du collodion (Robert de Latour), du Uniment à l'iodoforme (Koch), de la solution de salicylate de soude (Hallopeau), des badigeonnages à l'acide phéni([ue (Rosenbach) mélangé à la gomme (Nolet) ou à la vaseline (Ebstein), traitements qui n'ont donné que des résultats incomplets, nous devons citer les hijcrlions sous-ci/tanées de solutions phénlqicées (Hueter) dont l'action est très nette, indubitable, autour de la plaque érysipélateuse. Mais on conçoit quelle
ÉRYSIPÊLE.
difficulté peut présenter matériellement une pareille pratique sur une région comme la face ; on a d'ailleurs enregisti'é quelques abcès et des phénomènes d'intoxication phéniquée assez graves. Talamon, après avoir expérimenté les solutions antiseptiques les plus connues, a été amené à donner la préférence aux pulvérisations de solution éthéréc de sublimé, déjà employées par lui dans le traitement de la variole. Une solution au suffit. Nous renvoyons pour la technique aux articles publiés par ce médecin et par son interne Lovy dans la Médecine moderne {[^S^'d), à la thèse de Cayet (1890) inspirée par eux, et à la communication de Talamon à la Société médicale des Hôpitaux, l'^' juillet 1892.
Les résultats sont vraiment encourageants : la pulvérisation étant faite sur le bourrelet, en dehors et en dedans, l'érysipèle s'arrête en général dans les 24 heures qui suivent la première pulvérisation. La durée moyenne de tous les érysipèles traités par cette méthode à leur début a été de quatre jours. Il semblerait qu'on soit là en possession d'un moyen simple, peu ou pas douloureux et réellement efficace.
Cependant Roger, qui a expérimenté la méthode, a dù vite y renoncer, parce qu'elle est douloureuse et détermine parfois des ulcérations assez rebelles.
Baccelli est allé jusqu'à injecter du sublimé dans les veines.
Juhel-Rénoy ('), qui a essayé à Aubervilliers un grand nombre de traitements locaux sur plus de 400 érysipélateux, proscrit rigoureusement la médication phéniquée, comme inutile et douloureuse, et les pulvérisations de sublimé, comme peu encourageantes. Il préconise le traitement /»écrt?i(Vy'/e ou compressif, qu'il réalise par la traumalicine à Pichtyol (gulta-percha 25 grammes, chloroforme 25 grammes, ichtyol 25 grammes). C'est un mélange noirâtre, sirupeux. Son application est , cuisante durant (juclques minutes, mais pas irritante. Il faut circonscrire par un badigeon large de o à 4 centimètres le bourrelet érysipélateux et les tissus sains, il faut s'assurer que partout la bande de traumaticine a même épaisseur, il faut la renouveler 5 à 4 fois par jour, car elle s'éraille et se casse, et il ne faut cesser l'application que lorsqu'il y a au moins 48 heures que tout processus local est éteint. Dans au moins 50 à 60 pour 100 des cas, cette application arrête net l'érysipèle; elle est suivie d'abord d'un gonflement des tissus; puis, en 24 heures, il y a dégorgement du bourrelet, affaissement de la plaque, disparition graduelle et rapide de la rougeur, et deux jours ne se sont pas écoulés que la maladie est éteinte. C'est donc un véritable traitement abortif. Il est bon, en même temps, d'enduire la plaque érysipélateuse elle-même d'une pommade formée de parties égales de vaseline et d'ichtyol, qui servira également à la désinfection des narines. Hallopeau, qui a eu l'occasion d'expérimenter sur lui-même ce traitement, fut guéri en moins de 48 heures. Il faut rappli(|uer dès le début et jamais après le troisième jour.
Bard("2) a essayé les badigeonnages de gaïacol (2 grammes par badigeonnage, 2 badigeonnages par jour. — Diminuer au-dessous de 59"). 11 semble en avoir tiré de véritables bénéfices.
Legendre et Beaussenat (^) ont eu quelques succès par des injections acide lactique (solution aqueuse au -j^) à la périphérie du bourrelet d'envahissement.
]S alcool absolu a été vanté par Ochsner, qui attribue son action favorable à la déshydratation des tissus et à la coagulation de l'albumine, et par von Langs-
(') JuHEL-RÉNOY, Soc. méd. des liopilnux, 19 mai 1805. ("■') Bard, Lyon méd., 189.J.
("•) Legendrk et Beaussenat, Soc. méd. des luîp., 10 juin 1895.
[EMILE BOIX.I
ÉRYSIPÈLE
iloif ('). On applique des compresses (ouate ou linge), abondamment imbibées el sans les exprimer, sur toute la plaque, en les recouvrant d'une étoffe imperméable, afin d'empêcher l évaporation. Au début, on les renouvelle toutes les quinze ou vingt minutes, en les espaçant davantage lorsque le processus paraît enrayé. On continue le traitement jusqu'à la disparition complète de tout symptôme inflammatoire, résultat qu'on obtient en deux ou trois jours. Par ce traitement, la peau devient très sèche et l'épiderme se détache par petits lambeaux; il faut alors l'aire des onctions à la lanoline. Jamais il n'y a eu de nécroses superficielles.
On a encore conseillé les frictions mcrcin-ielles, surtout dans l'érysipèle à répétition (Demateis), les applications (Vinfitsion de genêt salicylée (Testevin) et le collodion à riodol au (Lobil, de Biarritz). Ce dernier traitement, analogue à la traumacine à l ichlyol, serait vraiment efficace; il suffirait de trois ou quatre badigeonnages pour amener la rétrocession complète des lésions. Il aurait en outre l'avantage, loin d'être douloureux, de faire cesser complètement la tension des téguments et de déterminer chez les malades une véritable sensation de bien-être.
2" Traitement général. — 11 est le même que dans toute autre maladie infectieuse. Purgatifs ou vomitifs au début, puis toniques, alcool, stimulants diffusibles, antithermiques, bains froids ou lièdes dans les formes adynamiques ou ataxiques. L" antisepsie générale par ingestion de substances réputées microbicides ou spécifiques (acide phénique, perchlorure de fer, acide salicylique, salol, acide benzoïque, résorcine) n'a donné jusqu'ici d'autre résultat que d'abaisser la température. On peut les employer au moins dans ce but. Nous citerons
1 îuhninislralion de Vacnnitine cristallisée, préconisée par Laborde et Duquesnel et réalisée par Tison (*), qui l'a donnée à la dose de 1/4 de milligramme toutes les six heures ou 1/10 de milligramme toutes les deux heures, de façon à ne pas dépasser 1 milligramme en 2i heures; ce médicament, d'après ces auteurs, abrège la durée de la maladie et atténue considérablement la douleur.
Est-il nécessaire d'ajouter qu'une prophylaxie rigoureuse est nécessaire, et que l'isolement des malades atteints d'érysipèle doit être réalisé avec la plus grande conscience?
Mais il faut insister sur les antithermiques et les bains froids.
Jaccoud donne le quinquina à hautes doses. Le sulfate de quinine est très employé. Arnozan le prescrit de la façon suivante : 1 gramme, si la température du soir atteint '<()'; 0 gr. 75, si elle est à 59"; 0 gr. 50, si elle reste à 58° (par cachets de 0 gr. 25). Roger le réserve pour les cas à grandes variations thermiques, ou vers la fin de l'érysipèle, alors que la température, redevenue normale le matin, remonte encore tous les soirs. Cinq heures avant le retour présumé de l'accès fébrile, il administre le premier jour 1 gramme, le lendemain 0,75, le troisième jour 0,50; la quinine, qui a pour propriété de régulariser, plutôt que d'abaisser la température, lui a ainsi rendu de réels services. Il ne faut pas oublier que ce médicament n'est pas seulement un antithermique, mais aussi un antiseptique général. Burlureaux va jusqu'à 2 grammes par jour.
h'antipyrine se donne aussi couramment aux doses habituelles de 0,50 à
2 grammes, selon l'intensité de la fièvre. C'est un bon médicament antither-
(*) I^ANGSDORFF, Scm. méd., 180j, p. 0'2. (*) Bourdon. Th. de Paris, 1890.
ÉRYSIPÈLE
mique, meilleur, moins inégal et surtout moins dangereux que Vacétanilide. On peut aussi recommander Vackle salicylique.
Legendre et Beaussenat ont essayé le sulfate de cinchonamine, que Charvin avait déjà essayé dans la pneumonie et d'autres fièvres d'infection. Il ne semble pas que ce soit là encore le médicament de choix. Administré en injections souscutanées, aux doses de 0 gr. 50 à 0 gr. 60, ces auteurs en ont obtenu un effet antithermique supérieur à celui des autres médicaments antipyrétiques, par exemple un abaissement thermique de o degrés, sans réascension ultérieure. Mais dans d'autres cas, l'effet a été nul ou trop passager. Deux fois il y a eu des convulsions épileptiformes.
A signaler, en passant, les tentatives de traitement par les injections souscutanées de pilocarp'nie (Walter-Barr).
Les bains froids sont le traitement par excellence des érysipèles graves, adynamiques, typhoïdes, avec ou sans complications broncho-pulmonaires. « La réfrigération, dit Gaillard ('), me paraît être le seul traitement véritablement efficace de l'érysipèle Certains sujets, grâce aux bains, ont guéri contre tout espoir. »
Legendre et Beaussenat (-) ont étendu l'emploi des bains aux cas dans lesquels la température, sans être hyperthermique, se maintenait d'une façon continue, et d'une manière générale à tous les cas graves, toutes les fois que la langue se séchait, qu'il y avait de l'insomnie, de l'agitation, une certaine loquacité, même s'il existait une complication cardiaque ou rénale, et ils n'ont eu qu'à se louer de cette manière de faire. Sur 455 érysipèles, 570, presque tous bénins, n'ont pa'; été baignés, et ont fourni 25 décès; 65, soumis aux bains, et qui, naturellement, étaient tous graves, n'ont donné que 2 décès.
Par les bains, le délire cède avec une remarquable rapidité et disparaît com- |ilètement après un petit nombre de bains, même le délire des alcooliques avec tremblement généralisé. On peut même le prévenir si on met de bonne heure au bain tout érysipélaleux s )npç()nné d'alcoolisme.
Par les bains la congestion pulmonaire a toujours diminué, et les pneumonies, pas plus que les complications cardiaques, n'ont été aggravées.
Par les bains surtout, l'albuminurie, même à 4 et 6 grammes par litre, a pu diminuer et disparaître; l'oligurie a fait place à la polyurie en même temps que s'éteignaient des symptômes non douteux d'urémie menaçante.
« Les bains que nous avons donnés étaient de 20 degrés, d'une durée de quinze minutes. Les abaissements thermiques obtenus par chaque bain ont varié de 0",2 <lans les cas d'hyperthermie les plus sévères, à 5",5 ; en moyenne, ils ont été de l degré. C'est dans les cas d'hyperthermie avec délire que nousavons eu les plus grands abaissements; c'est dans les complications pulmonaires gra.es que la température a été le moins influencée. Le nombre des bains donnés dans le cours de la maladie a été de 1 à 26; le maximum des bains donnés en 24 heures a été (le 6. Un albuminurique avec état typhoïde a pris 26 bains en 6 jours. »
.Iuhel-Rénoy(3) compare les résultats de la balnéation dans l'érysipèle typhoïde à ceux obtenus dans la fièvre typhoïde. Il en a eu des résultats remarquables. Le bain a toujours été, quand l'état cardiaque le permettait prudemment, le bain de Brandt, à 18 degrés, d'un quart d'heure. Mais cette formule a été modifiée, tantôt en donnant le bain à 25 degrés au début, et qu'on ramenait lors des bains
f) GALLiAiiD, Soc. méd. des hôpitàux, 10 juin IX',1'2. (-) Leciendrk ot Beacssemat. — Ibid. 16 juin I8ir.. ('") JuiiEL-RiiNOY, Sor. méd. des hàpilatt.r, 16 juin 1S9~>.
[ÉMILE BOIX ]
ÉRYSIPÈLE
successifs à 18 degrés progressivement, lanlôt en le donnant loul.es les deux heures, plus court et plus frais. Il n'y a pas de règle fixe, de formule aveugle pour l'administration du bain ; ce n'est pas en se guidant obstinément sur la température du malade qu'on doit régler celle du bain, non plus que sa durée; c'est en prenant en considération l'état général, en appréciant l'état cardiaque, en mesurant l'activité de la diurèse que le médecin doit se prononcer pour telhî ou telle intervention. » Souvent, en présence d'une apyrexie relative, le bain peut être nécessaire à cause de l'état typhoïde, el inversement de hautes tempéi-atures sont admirablement supportées, permettent une diurèse suffisante et ne l éclament pas absolument le bain froid.
C'est aussi le bain de Brandt qui a donné à Roger(') d'excellents résultats dans les cas d'adynamie profonde; mais dans les cas de moyenne gravité, Roger a recours aux bains progressivement refroidis selon la méthode de Bouchard.
Burlureaux(-) emploie le bain progressivement refroidi quand il y a du délire *'t plus de iO degrés.
Enfin Sevestre(^) a employé avec succès dans un érysipèle généralisé, des bains antisepticpu^s tièdes (500 grammes de borate de soude dans un bain à r>i degrés prolongé une demi-heure).
On pourrait aussi, cela a été heureusement fait pour les érysipèles des membres el du tronc, donner des bains tièdes au sublimé {2 grammes de sublimé par bain).
En même temps que les bains, on peut pratiquer sur la tête du malade Xaffusion froide. Mais s'il y a du délire, ou simplement une céphalalgie pénible, on se trouvera bien de tenir en permanence sur la tète du malade une vessie de glace.
Le délire est encore justiciable d'une autre médication, surtout le délire alcoolique, parfois si rebelle. Quand les accidents sont légers et que les urines ne sont pas albumineuses, Roger injecte matin et soir sous la peau une demiseringue (10 gouttes) d'une solution de sulfate de sliychine à xinâ-, ^^it 1 milligramme chaque fois. Dans les cas graves, il a obtenu de meilleurs résultais avec le vin laudanisé : un demi à un litre de vin contenant 50 à 00 gouttes de laudanum de Sydenham. Dans les cas rebelles, il ajoute 2 à 4 grammes de chloral (hydrate) dans une polion ou dans un lavement.
* Reste une dernière indication à remplir, et à laquelle on n'attache pas d'ordinaire une importance suffisante : c'est ïanlisepsie buccale et nasale. Burlureaux y a insisté avec raison. Cette pratique demande un assez nombreux personnel et pas mal de temps, « mais c'est là du temps bien employé ». Il faut faire les injections (eau bouillie ou légèrement antiseptique, irrigateur ou bock) obliquement dans le gosier pour que le liquide tourbillonne dans le pharynx sans frapper normalement la paroi postérieure; dans le nez, le jet doit être bien iiorizontal; la force du jet doit être prudemment graduée, et l'on arrive ainsi à faire supporter à la muqueuse la pression maximum d'un éguisier de 2 litres; il faut savoir suspendre brusquement et à intervalles plus ou moins rapprochés, suivant la susceptibilité des malades. « Le malade ne doit pas être suffoqué un instant, l'opération ne doit pas lui être très désagréable, et en admettant que la première lui soit un peu pénible, il en éprouvera loujaNrs un tel soulagement qu'il accepte sans résistance et réclame même les opérations ultérieures qui se font au nombre de trois ou quatre en 24 heures. »
(') G. -H. RoGEH, Revue de Médecine, 10 mars 1893, p. 251.
{^) Burlureaux, Soc. niéd. «e.s hôpilaiix, 3 juin 1892, p. 400 du Bulletin.
(■') Sevestre, Ibid., 10 juin 1892.
ERYSIPELE.
5" Traitement sérothérapique. — Strepto-sérum('). — Quelques lignes sont nécessaires sur ce sujet. Sans entrer dans l'historique et les principes généraux de la sérothérapie, sans étudier l'action du streplo-sérum dans les autres maladies à streptocoques, je me bornerai à exposer brièvement les résultats qu'il a donnés jusqu'ici dans le traitement de l'érysipèle.
Le premier, Gramakowsky(^), en 1894, injectait le cinquième jour de la maladie, à un malade atteint d'érysipèle, 8 centimètres cubes d'un streplosérum par lui préparé; avec une seconde injection faite une heure après, il obtenait un nrrèt brusque du processus pathologique. Il était moins heureux chez un second malade où le sérum resta sans effet.
En 1893, Roger et Charrin(^) apportent à la Société de biologie leurs premiers résultats. Le sérum de Roger avait guéri un érysipèle de la face chez un nouveau-né. — Jacquot (de Creil) emploie avec succès le sérum de Roger dans un cas d'érysipèle contracté près d'une femme en état d'infection puerpérale.
Marmorek publie en juillet 1895, dans les Annales de VInstitiit Pastew\ les résultais obtenus avec son sérum dans le service du D" Chantemesse, au Baslion 29. Les chiffres qu'il donne sont vraiment peu éloquents, Marmorek l'avoui; lui-même. Ainsi, en prenant pour point de départ la mortalité de 5,12 pour 100 dans l'érysipèle, avant tout essai de sérum, il n'arrive, défalcation faite de certains cas malhein-eux, où des complications ont entraîné la mort, qu'à une diminution de 1,72 pour 100 dans la mortalité. 11 semble que si son streplosérum avait vraiment été eflicace, aucun malade n'aurait dû mourir d'érysipèle. Or, en prenant la série la plus heureuse où 105 cas d'érysipèles sévères ont été I raités avec un sérum très actif (pouvoir préventif = 7000), il y a eu encore deux morts, soit 1,2 pour 100. Une seconde série traitée avec un sérum infél'ieur (pouv. prév. =500) a donné, toutes défalcations faites des morts explîrahh'»^ le chiffre élevé de 4,82 pour 100. Aussi Marmorek préfère-t-il asseoir sa foi en le sérum sur « l'observation suivie de quelques malades parmi les plus gravement atteints ».
Quelques heures déjà après l'injection, tous les symptômes s'amendent : hmalade éprouve un soitlayeiucnt entre la 5"= et la 12" heure ; le mal de tète et la courbature diminuent, le sommeil revient. — La température s'abaisse plus ou moins rapidement, mais après avoir subi une ascension dans les 2 ou 5 premières heures. Pourtant, si la lièvre ne tombe pas, il est nécessaire de renouveler rinjeclion le lendemain ; la fièvre est plus tenace quand la maladie est avancée et surtout dans l'érysipèle ambulant qui nécessite des injections répétées. — Le pouls suit la température. — Localement^ l'amélioration est plus ou moins rapide. Chez des malades pris au début, la rougeur s'etfaçait et la desquamation commençait trois heures après l'injection. — Le sérum paraît exercer « une action très remarquable » sur les reins. 11 n'y a pas d'albuminurie chez les malades traités au début et elle disparaît très vite chez ceux traités plus tardivement.
« 11 est impossible de dire quelle est la dose de sérum suffisante pour guérir un érysipèle. Cela dépend de la gravité de la maladie et du moment de l'inter-
(') Voir poiH- celle queslioii le Iravail (i'eiiseml)Ie : E. Boix, Le streplo-sérum. Arcli. ijén. de mcilechie, ocl.-nov.-iiéc. 18'J8. — Ce terme de slreplo-sérum •• m'a paru commode, facile, sulfisammenl explicite et moins encombrant que le long 6nonc6 : Sérum anlislreplococcifpie ...
(*) Gramakowsky, Presse méd., 27 avril 189.5, p. 157.
(') Roger el Charrin, Soc. de Inol., .jO niaré 1895.
iÉMlLE BOIX.-\
ÉRYSIPÈLE
vention. Des cas qui s'annonçaient comme sévères ont été enrayés par une seule dose de 10 centimètres cubes. Lorsque la situation est exceptionnellement grave, il vaut mieux donner d'emblée 20 centimètres cubes, et 24 heures après, 10 autres, en se guidant sur la température, le pouls et l'état général. Il y a profit pour les malades à injecter d'abord une dose un peu forte. — Chez 5 malades sujets aux rechutes, nous avons prévenu celles-ci en injectant iO centimètres cubes par semaine durant un mois. — La plus grande quantité de sérum donnée a été de 120 centimètres cubes en 10 jours, la plus petite de 5 centimètres cubes. »
Chrobak(') relate un cas de guérison d'érysipèle chez une femme en couche traitée par le sérum de Marmorek. Sans vouloir se prononcer sur la valeur thérapeutique de ce sérum, il en constate l'innocuité.
Denys et Leclef (*) ont employé avec succès leur sérum de cheval dans plusieurs cas d'érysipèle. Un des faits les plus saillants observés par eux a été l'amélioration rapide de l'état général. Plusieurs fois le malade s'est déclaré guéri douze h vingl-qualre heures après l'injeclion. Les doses employées ont varié de 00 à 180 cenlimèlres cubes. Il est probable que des doses aussi élevées ne sont pas nécessaires; toutefois, l'infection streplococcique grave semble devoir èlre traitée d'emblée par une dose de 00 à 100 centimètres cubes, si l'on veut obtenir un etlet rapide.
Un petit malade, âgé de trois semaines, atteint d'un érysipèle étendu grave, reçoit du D' Steele(^) trois injections de sérum de 6 centimètres cubes; sans autre traitement la guérison a eu lieu. Steele n'avait jamais vu de guérison dans des cas aussi avancés.
Le 31 décembre 1895, Chantemesse rendait compte au Conseil municipal de Paris des essais thérapeutiques faits dans son service par Marmorek. En résumant les données figurant déjà dans le mémoire cité de Marmorek et les nouveaux résultats obtenus chez 07 malades, avec un sérum d'un pouvoir préventif de 50,000 (ce qui donne pour cette série une mortalité de 1,03 pour 100) Chantemesse arrive aux chifïres suivants :
Trailemcnl ofdinaire Morlalilr 5,79 pour 100.
Traitomont par lo sériiin — '2,,^0 —
On le voit, la dilîérence n'est pas encore bien grande.
Aussitôt Bolognesi(*) s'empare de ces chiffres et montre ([ue la mortalité par les traitements ordinaires et même par l'expeclation dans les cas bénins ne diffère que fort peu du [)our 100 obtenu avec la sérothérapie. « Les résultats de M. Chantemesse, dit-il, sont tout simplement dans les règles, puisque la moitalité de l'érysipèle varie de 2 à 4 pour 100. » Cette mortalité, d'ailleurs, n'esl pas le plus souvent le fait même de l'érysipèle; elle relève des tares préexistantes, cardiopathies, maladies des reins et des voies respiratoires, artério-sclérose, vieillesse et surtout alcoolisme. Et dans ces cas le strepto-sérum reste inefticace(voirle mémoire de Marmorek). L'érysipèle est une maladie bénigne par excellence; elle est atténuée dans plus des deux tiers des cas.
(') Chkobak. Soc. I. R. des méil. do Vioniif, 7 décciuhrc 1S(».">, in Sein, rnéd., 18!)ô, p. 5'27. (*) Denys cl Leclef, Aead. R. de méd. de IJeloiijKc, 28 déc. 189.5. P) Steele, Journ. de clin, et thérap. infantile.'^, déc. 189.'), p. 1009.
(*) BoLOG.xESi, Étude comparative du trailemoiiL de l'crysipèle cl de la sérothérapie dans celte afTcclion. — Soc. de thérapenlique, 12 fév. 189C.
ÉRYSIPÉLE.
F. Mazel (de Nîmes) (') obtient un succès sur 5 cas d'érysipèle grave dans lesquels il a employé le sérum de Marmorek à la dose, insuffisante il est vrai, de 10 centimètres cubes une seule fois : un bébé de 26 jours qui a guéri, mais après longues alternatives et 8 abcès, dont un au siège de la piqûre; un vieillard de 81 ans et un homme de -40 ans qui ont succombé à leur maladie.
Je passe sur quelques autres observations.
L'opinion de Roger (*) est précieuse à enregistrer : « La marche si capricieuse <le Térysipèle rend très difficile l'appréciation des moyens thérapeutiques. On ne peut évidemment s'appuyer sur les statistiques de la mortalité, puisque i érysipèle évolue presque toujours d'une façon favorable; on ne peut même pas tabler sur la rétrocession des phénomènes cutanés ou des manifestations générales, puisque la maladie n'est pas cyclique et que parfois des cas en apparence graves ont pu guérir brusquement vers le 5'' ou le 6'^ jour. » Et en effet sans sérum, sur un total de 009 malades, Roger a eu, défalcation faite de 7 cas de mort par infection pneumococcique surajoutée, une mortalité de 2,29 poiu" 100, et l'analyse des observations établit, de plus, qu'avant o5 ans un adulte bien constitué ne meurt jamais de streptococcémie ; passé cet âge, s'il succombe, c Cst, le plus souvent, parce qu'il a une tare organique, particulièrement des lésions du foie. « Le sérum doit donc être réservé pour les cas graves, où il [)ourra rendre des services, pour les cas à rechute ou les formes prolongées, enfin pour l'érysipèle des nouveau-nés, bien que, dans ce dernier cas, il ne paraisse pas fort efiicace.... C'est surtout dans les septicémies chirurgicales et puerpérales que l'action du sérum mérite d'être étudiée. »
Enfin, au Congrès de Moscou (1897), Denys exposait les résultats généraux olilenus avec le streplo-sérum. En ce qui concerne I érysipèle, il fait deux catégories :
1" Erijaipclcs nhjii!<. — Les résultais de l'injeclion dans 1(> flanc, le plus souvent loin du siège de la dermalite, ont été assez peu probants. Mais avec la méthode des petites injections de sérum dans les régions encore saines autour de la pla(pie et à une petite dislance de celle-ci, les résultais sont dignes d'être notés. — Ce mode d'emploi convient surtout aux érysipèles des membres. Le sérum est déposé en partie en amont de la région infectée et quelquefois aussi en partie en aval. Dans 0 cas sur 7 le processus a été coupé net et la fièvre est lombée après 21 à 50 heures. Les doses employées étaient de 20 à 00 centimètres cubes. — L'opération est plus difficile à la tète et au tronc. Dans ce cas l'injection sera faite dans le flanc et on peut avoir d'excellents et rapides résultats dans des érysipèles très graves menaçant la vie du malade. 100 à 150 centimètres cubes de sérum amènent presque toujours une amélioralion rapide (chute de la lenq)éralure, amélioration du sensorium, de l'état général, etc.).
2° Erysipèles rlironiqacs ou récidivants. — Huit cas de cette nature ont été traités par le sérum. Une injection uniqu(> de 20 à GO centimètres cubes a déterminé dans tous les cas en ([uehiues jours la fin du processus.
« Si l'on compare les érysipèles chroniques ou récidivants aux érysipèles aigus, il semble que les jjremiers cèdent beaucoup plus sûrement au sérum que
(') Fortim'; Mazkl, Jniini. de nivd. et de chir. pratiques. 10 Juin 180C), p. UT,.
(*) (''.-II. RoGKi!. r.onirittulion à l'cludo clinique de rc-rysiix'lc. — Reviir de inéderine. nov. 1X!I5 et mars 1896; — Des applications des sériims sani,niiiis au Irailcuu ni dos maladies. — }l>i])port cm Congrès de méd. int. de Nancy, 1890.
[EMILE BOIX ]
ÉRYSIPÊLE.
les seconds, et qu'ils sont justiciables de plus petites doses. On dirait que, sous rinfluence de la répétition et de la durée des attaques, l'économie a acquis un commencement d'immunité, qu'un secours léger, celui prêté par le sérum, transforme en immunité suffisante. »
Accidents du strepto-sérum. — On peut diviser en deux ordres les accidents possibles :
On a accusé le strepto-sérum d'avoir, dans certains cas, aggravé l'état du malade et même déterminé la mort; mais c'est suri ont dans d'autres streptococcies que l'érysipèle.
Les autres accidents sont communs à l'injection de tous les sérums et sont en général légers et fugaces (*) : éry thèmes généralisés, ou en placards, ou localisés au siège de l'injection, avec induration et douleur; abcès au lieu d'injection, crises de dyspnée toxique, arthropathies, enfin albuminurie. Cette dernière accusation serait la plus grave pour l'érysipèle; cependant Marmorek affirme que, injecté avant l'albuminurie, le sérum la prévient, et qu'elle diminue par son emploi lorsqu'elle existe. D'autres auteurs signalent aussi l'absence remarquable d'albuminurie dans les cas d'érysipèles traités par le strepto-sérum. Au total, s'il y a eu quelquefois des accidents, il ne semble pas, au moins pour l'érysipèle, qu'ils aient eu de fâcheuses conséquences. G est pourquoi on ne saurait guère préciser à l'avance les conlre-twlicntinns du strepto-sérum dans l'érysipèle. Tout au plus peut-on conseiller de ne l'employer que dans les cas graves.
Voilà à peu près où en est à cette heure le traitement de l'érysipèle par le strepto-sérum.
Faut-il conclure? Il sera plus prudent de n'en rien faire, laissant chacun juge des documents ici présentés et de l'opportunité de la sérothérapie dans les cas soumis à son observation. On ne peut cependant s'empêcher de remarquer combien d'érysipèles guérissent spontanément, et quelque scepticisme vient à l'esprit en présence de certains enthousiasmes qui savent trop bien excuser, par des explications toujours facilement trouvées, l'inefficacité, dans quelques cas, du remède nouveau. Avant de l'admettre définitivement dans la pratique fourante, on a le droit d'exiger de la sérothérapie de l'érysipèle un stage plus long pendant lequel bien des inconnues seront sans doute dégagées.
Et s'il est enfin démontré que nous possédons dans tel ou tel strepto-sérum le spécifique de l'érysipèle, il faut s'attendre encore à des résultats longtemps contradictoires. Les érysipèles se suivent et ne se ressemblent pas; on peut avoir successivement des séries très bénignes, des séries très graves, des séries moyennes. Il semble qu'il y ait des saisons pour cela, la virulence du streptocoque se trouvant influencée par la température extérieure, le climat, l'état hygrométrique, ozonomélrique, etc., mis à part le coefficient de résistance et de défense du malade contre l'agent nocif. C'est pourquoi certains traitements se montrent tour à tour merveilleux ou détestables. Aussi faudra-t-il, pour établir la valeur thérapeutique définitive du strepto-sérum, tabler sur des cas très nombreux répartis sur plusieurs années. Il est probable que, loin d'être érigé en traitement exclusif et systématique, le strepto-sérum restera toujours, au moins pour l'érysipèle, un traitement d'exception.
(') Voir Beclère, Chamcon et Mé.nard, Ann. de l'inst. Pasleur, oct. 1890, p. 507.
DIPHTHÉRIE
Par A. RUAULT
Médecin honoraire de la Clinique laryngologique de rinslitulion nationale des Sourds-Muets.
Première période. — La maladie que nous nommons aujourd'hui diphtliérlc a sans doute été observée de tout temps. Mais avant la fin du premier siècle de notre ère, on ne trouve à son sujet dans la littérature médicale que des indications trop vagues pour donner lieu à une interprétation précise. C'est Arétée de (^appadoceC), contemporain de Vespasien, qui a été le premier à en esquisser riiisloirc. Sous le nom à' ulcère syriaque ou égyptiaque^ il désigne et décrit une variété d'angine fréquente en Egypte et en Syrie, où elle atteint les enfants de préférence, sous deux formes dont l'une est maligne et l'autre bénigne, et dont la propagation aux voies respiratoires peut éteindre la voix et amener la mort par suffocation.
Après lui, Aetius d'Amide(^), qui vivait au v siècle, fut seul pendant une période de plus de quatorze siècles à ajouter (juelques notions nouvelles à r(euvrc d'Arétée(^).
Deuxième période. — Ce long silence devait durer jusqu'au milieti ilu x\i' siècle. Vers 1550, l'Europe ressentit les premières atteintes d'une série (ré[)i(lémies meurtrières, qui devaient s'y suivre presque sans arrêt pendani plus (le deux siècles, en n'y épargnant aucun peuple. D'Europe, où il frappa lour à tour la Hollande, la Sicile, la France, l'Espagne et le Portugal, l'Italie, l'iVllemagiie. l'Angleterre et l'Irlande, sans ménager Constantinople plus que Slokholni ou Lisbonne, le fléau s'élendit jusqu'à l'Amérique anglaise. La lilléraliire médicale, si itauvre jus([ue-là, s'enrichit pendant cette période d iin nombre considérable de travaux en toutes langues consacrés à l'étude de la redoutable maladie. Mais toutes ces publications, dont la simple énumération bibliographique exigerait plusieurs pages d'impression (*), depuis celle de
(') De. musis d sif/iiia iiuirluifuin iiciihiruiH (Kditioii Kiiliii, 18'28). p. 17.
(*) (Euvres. Édilioii lotitic do ( lorruifiiis, Bille. I.j'f'i. H, livre VIII". Cilé par lîi'olonneau, pag. 494.
(^) C'est il Uni i\ue l'on eilo Cfeiius Aiirelianus comme l'un des continuateurs d'Arétéc dans l'étude de l'ulci-re syriaque. Cet auteur ne jjarlc pas de la maladie décrite par Arétée, et ne cite la stifTocation, au nombre des symptômes des angines, que comme un résultat de la luméfaclion gutturale. (C. A., Acutorum morhonnii libri 111. Édition de A. de Ilaller: l-ansaime, 1774, pages '2().')-'227.)
(') 11 nous a semblé inutile d'insérer ici la bibliograpliic des travaux originaux publiés à celle époque. On trou\era les indications relatives aux principaux d'entre eux dans le
[A. RUAVLT/^
DIPHTHÉRIE.
Pierre Forest décrivant répidéinie hollandaise de 1557 jusqu'aux mémoires de Marteau de Grandvilliers et de Dupuy de la Porcherie (1765), sont en somme de pevi d'intérêt pour nous. On y trouve de bonnes desci'iptions symptomatiqucs sans doute, mais les relations causales qui relient la laryngite suffocante ou sirangulatoire à l'angine échappent à la très grande majorité des auteurs. Quelques-uns à peine l'entrevoient. Tous méconnaissent la nature des lésions anatomiques. Ils prennent les fausses membranes pour des eschares résultant du sphacèle de la muqueuse, et considèrent comme une variété épidémique (ïangine gangreneuse la maladie qu'ils appellent angine ulcéreuse, jmtride, maligne ou pestilentielle. A la fin de cette période seulement, Home(') (d'Edimbourg), en 1765, établit pour la première fois que la fausse membrane n'est point une eschare. Il se trompe en déclarant qu'elle est formée de mucus épaissi ; il méconnaît l'unité de l'angine et de la laryngite consécutive qu'il décrit sous le nom, vulgaire en Ecosse, de croup, et sans la distinguer do la laryngite spasmodique commune; mais il a le mérite de détacher la maladie du groupe des angines gangreneuses avec lesquelles elle était jusque-là confondue.
Troisième période. — En 1771, l'histoire de la diphthérie entre dans une nouvelle phase. La maladie prend place, comme espèce distincte, dans le cadre nosologique, grâce à Samuel Bard (*) (de New-York). L'observation d'une épidémie pendant laquelle le médecin américain avait pu constater, comme Home, que la nature des lésions, constituées par de simples enduits pelliculaires, ne permettait nullement de considérer le mal comme une angine gangreneuse, l'amena à une conception toute nouvelle. Ayant vu l'aflection se propager d'un sujet à l'autre par contact, lant(M sous forme d'angine seule, tantôt d'angine suivie de croup, tantôt de croup sans angine, et de plus ayant observé parfois des concrétions membraniformes sur la peau érodée en même temps qu'à la gorge et au larynx, il en conclut qu'elle devait être considérée comme une maladie contagieuse à localisations multiples, due à un virus spécial ayant tendance à attaquer de préférence la gorge et la trachée. L'importance de ce travail échappa aux contemporains. Les opinions de Bard durent attendre près de quarante ans avant de trouver en Jurine (de Genève), dont le travail est de 1809, un défenseur, d'ailleurs isolé, et dont la voix resta sans écho pendant dix ans encore (■•).
Le mérite d'avoir péremptoirement démontré l'exactitude de la conception de Samuel Bard, en l'appuyant sur des arguments assez solides pour entraîner la conviction générale et la fixer définitivement, revient à Bretonneau. La succession de plusieurs épidémies, qui sévirent en Touraine de 1818 à 1826, lui fournit l'occasion de faire une étude prolongée et approfondie de la maladie en cause. Il en fit l'objet de plusieurs publications, dont la première date de 1821, et les réunit, en 1826, dans une monographie magistrale qui eut un retentisse-
Trailé des maladies des enfants de Rilliet ol Barlhcz; ')« édition, pnr liarlhez et Saniié; lome III, 1801, pages 401-404.
(') Inquinj into Itie nature and cure of the rroup, Edimbourg, 176.').
("-) Researriies on the nature, causes and cure <if the sore-tlironl, Ne\v-Yorl<, 1771. — Traduclioii lie Ruelle, Paris, 1810, in-8».
Les passages les plus imporlanls de l'ouvrage soni insérés dans le livre de Brclonneau, pag. 468-484.
(^) RoYER-CoLLARD. Rapport sur les ouvrages envoyés au concours sur le croup, Paris, iSl'i.