SCORBUT INFANTILE OU RACHITISME HÉMORRAGIQUE
Les pai^tisans de la nature rachitique de la maladie de Barlow s'appuient sur certaines constatations, dont voici les plus importantes : 1° la plupart des enfants atteints de cette affection sont atteints d'un rachitisme évident, et ceux qui ne paraissent pas rachitiques le sont en réalité au point de vue de l'histologie de leurs os; 2" les épanchements sanguins sous-périostés sont habituels chez les enfants atteints de cette affection et rares chez les adultes chez lesquels d'ailleurs ils apparaissent à une phase très avancée de la maladie; o" les lésions des gencives et de la peau manquent souvent dans le scorbut infantile: ¥ il est difficile d'admettre que l'usage du lait stérilisé puisse causer la maladie de Barlow. Nous avons déjà répondu à cette dernière objection. - La première des objections est destinée à tomber si l'on peut citer des cas où la maladie ne s'est accompagnée d'aucune lésion rachitique, même à
SCORBUT INFANTILE
rexameii microscopique des os. Nous avons vu que si le rachitisme est fréquent chez les enfants atteints de ce syndrome, il manque souvent, 188 fois sur 340. Il est possible que quelques-uns des enfants, paraissant macroscopiquement indemnes de lésions rachitiques, aient eu la constitution intime de leurs os modifiée déjà par le rachitisme : il est difficile d'admettre que ceci ait existé pour tous. Enfin des autopsies complètes de Reinert {Mûnchener medicin. Woclien, 16 avril 1895), de Naegeli {Centralblatt fur AUgemein. PatJtol. 1897), de Baginsky [Berlmer Klin. Wochen., 1897) n'ont révélé aucune des lésions histologiques du rachitisme dans les os des enfants. Il est donc certain que le, rachitisme peut faire absolument défaut dans la maladie de Barlow. Que restet-il alors de la nature rachitiqvie de ce syndrome? D'ailleurs il serait difficile de comprendre pourquoi le rachitisme ne donnerait pas lieu aux mêmes hématomes chez des sujets plus âgés.
La maladie de Barlow n'est donc pas de nature rachitique : tout au plus pourrait-on admettre que l'état rachitique constitue une cause prédisposante du scorbut infantile et il est également possible que les lésions osseuses soient plus accentuées chez les rachitiques atteints de scorbut infantile.
Si les épanchements sovis-périostés sont considérés comme peu fréquents chez l'adulte, cela tient certainement à ce que le périoste n'a plus l'activité qu'il possède chez l'enfant : en effet, plus le sujet est jeune et plus les phénomènes osseux sont fréquents. Enfin, chez l'enfant, l'épanchement sous-périosté est facilement constatable : chez l'adulte, au contraire, l'œdème des membres, les indurations musculaires, les muscles eux-mêmes peuvent masquer les décollements du périoste.
L'absence de gingivite n'a rien qui puisse surprendre. Nous avons déjà dit que les lésions gingivales manquaient assez souvent chez l'adulte, surtout chez les individus ayant perdu leurs dents. Rien d'étonnant qu'il en soit de même chez l'enfant sans dents on que, chez lui, les lésions se localisent au niveau des dents déjà sorties. Les hémorragies cutanées également peuvent manquer chez l'adulte comme chez le nourrisson.
En résumé, l'emploi du lait stérilisé, ou tout autre genre d'alimentation avec des substances pouA'ant être assimilées à des conserves, joint peut-être à d'autres causes qui nous échappent, provoque chez le nourrisson une maladie à allures spéciales, dont beaucoup de symptômes sont identiques à ceux qu'on observe dans le scorbut de l'adulte : les différences tiennent surtout à la différence de réaction des organismes du petit enfant et de l'adulte. Chez l'un comme chez l'autre, la preuve thérapeutique est là pour prouver la cause et la nature des troubles observés : de même que le changement d'alimentation agit chez le scorbutique adulte avec une extrême rapidité, de même les enfants scorbutiques guérissent rapidement lorsqu'on modifie leur alimentation : sur 511 cas de maladie de Barlow, une amélioration marquée se produisit en moins de trois jours chez 127, et la guérison fut complète 87 fois en moins d'une semaine, 165 fois en moins de deux semaines.
Diagnostic. — Si le diagnostic du scorbut infantile sera î-elativement facile à la période d'état de la maladie, lorsque les hématomes, la pseudo-paraplégie et la douleur vive des membres attireront l'attention et feront rechercher les autres signes de la maladie de Barlow, il n'en est plus de même s'il s'agit du début de cette affection. Le diagnostic s'appuiera alors sur l àge des malades, de 5 à
ILOUIS TOLLEMERJ
SCORBUT
18 mois, sur leur alimentation au lait stérilisé, sur les caractères de la douleur et sur répreuve thérapeutique alimentaire.
Mais cette maladie devra être distinguée de diverses autres affections pouvant se rencontrer chez les enfants.
Le scorbut infantile au début sera pris surtout pour du rhumatisme aigu ; c'est ce qui est arrivé dans les cas de Netter et de Comby; la vive douleur, rimmobilité des membres pourront faire commettre cette erreur. Un examen attentif, l'échec de la médication salicylée, l'évolution permettront d'éliminer le rhumatisme. =.
Il en sera de même pour l'érythème noueux.
Le scorbut infantile devra être distingué encore de l'anémie pernicieuse (où il n'y a pas de lésions osseuses), du sarcome auquel pourra faire penser un hématome isolé, et de l'hémophilie dont la marche est diflerente.
La pseudo-paralysie scorbutique pourra faire croire à une paralysie infantile; mais l'examen montrera que la paralysie n'est qu'apparente dans le scorbut; de plus, les caractères de la douleur, l'apparition des hématomes, l'évolution, etc. feront vite dissiper tous les doutes.
Le diagnostic avec le rachitisme se fera d'après l'évolution des symptômes.
La syphilis héréditaire peut causer de la pseudo-paralysie, du gonflement des os et des membres, et de la douleur. Mais elle apparaît, en général, au bout de deux ou trois mois, et la douleur et la sensibilité des membres sont moins grandes que dans le scorbut infantile : le gonflement des membres n'a pas non plus les mêmes caractères et il y a souvent de l'épanchement dans les articulations. Enfin, les commémoratifs pourront achever de la distinguer de la maladie de Barlow.
On devra aussi songer à la possibilité d'hématomes dus à des fractures survenant chez des rachitiques soit spontanément, soit à propos de la moindre violence (cas de Brun et Benault).
Traitement. — Le traitement prophylactique du scorbut infantile consistera dans l'alimentation au sein, et, lorsque celle-ci sera impossible, dans l'emploi du lait stéi'ilisé à aussi basse température que possible et pendant le temps minimum nécessaire à la destruction des germes pathogènes. Enfin, la majorité des cas de scorbut se produisant vers l'âge de huit à dix mois, il faudra, en arrivant au huitième mois, commencer à donner à l'enfant des purées de légumes, de pommes de terre en particulier.
Le traitement du scorbut infantile lui-même aura pour base la substitution du lait frais, cru ou bouilli, au lait stérilisé, l'emploi du jus de viande, du jus d'orange, de la purée de pommes de terre et de légumes frais.
On touchera les gencives avec du jus de citron ou d'orange et on enveloppera les membres avec d'épaisses couches d'ouate; on évitera de prendi'e l'enfant, qu'on laissera couché dans une grande corbeille capitonnée; et on le transportera à l'air libre si le temps le permet. Lorsqu'il commencera à remuer les membres, il faudra ne pas le laisser se soulever et avoir soin de ne pas le laisser se mettre debout, car des fractures peuvent encore se produire. Il faut aussi ne pas le lever sans nécessité absolue, car une syncope peut survenir chez l'enfant scorbutique comme chez l'adulte.