PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE LA SYPHILIS SECONDAIRE
Dès que le chancre est développé, ou tout au plus quelques heures après qu'il est devenu apparent, l'infection syphilitique est réalisée. Se traduisant tout d'abord par la tuméfaction et l'induration des ganglions lymphatiques correspondant à la région occupée par le chancre, elle n'a pour ainsi dire plus d'autre expression apparente pendant la période qui sépare le chancre des premières éruptions cutanées et à laquelle on a donné le nom de seconde incii-
balion; mais alors apparaissent une série de troubles de Téconomie tout entière qui se déroulent plus ou moins rapidement et persistent pendant un temps variable.
Les éruptions cutanées et les lésions des muqueuses sont souvent les plus apparents de ces troubles, mais sont loin d'être les seuls. Certains se traduisent par des troubles fonctionnels dont le malade a conscience, d'autres ne se révèlent qu'à un examen attentif et complet.
L'un des plus caractéristiques de ces troubles, un de ceux qui rapprochent le mieux la syphilis des maladies infectieuses aiguës, est la fièvre. Elle est sans doute constante à la période secondaire ; le plus souvent elle est assez légère pour passer inaperçue si on ne prend pas systématiquement la température de tous les syphilitiques; mais le thermomètre monte chaque soir de quelques dixièmes et peut atteindre 58", et même 58", 5. Dans certains cas, bien étudiés par Baiim- 1er, Fournier, Janowski, etc., la fièvre atteint une intensité plus considérable, la température peut s'élever à 59" et iO". La fièvre syphilitique revêt alors l'un des 5 types suivants : 1" accès intermittents, le plus souvent quotidiens et vespéraux; 2» fièvre continue avec exacerbations, ressemblant à la fièvre catarrale et parfois à la fièvre typhoïde avec laquelle elle a été plus d'une fois confondue, les taches de roséole ayant été prises pour des taches rosées lenticulaires et le chancre ayant passé inaperçu; 5" accès fébriles irréguliers.
Cette fièvre, à laquelle on a donné le nom de typhose syphilitique, peut précéder ou suivre de près le développement des éruptions généralisées. Elle s'observe le plus souvent de 4 à 6 semaines après le chancre et peut persister pendant 15 ou 20 jours. Elle est indépendante de localisations viscérales apparentes, mais des recherches hématologiques et bactériologiques précises sont nécessaires pour déterminer si les formes intenses sont l'expression de la syphilis seule, ou de la syphilis compliquée d'infections secondaires.
Les altérations sanguines de la période secondaire de la syphilis se montrent dès la fin du 2'^ mois de l'infection et atteignent rapidement leur maximum d'intensité : elles se caractérisent par une diminution du nombre des globules rouges, et de leur teneur en hémoglobine. Ces modifications du gang ont été constatées par un grand nombre d'auteurs, entre autres Grassi, Wilbouchc- Avitch, Stoukowenkoff ('), Seleneff, Reiss, Justus, Rille, Radaeli. Leur intensité est proportionnelle à l'intensité de l'infection et de ses manifestations, mais est toujours moindre que dans la chlorose. Le nombre des globules blancs est généralement un peu élevé (Stoukowenkoff, Selenelf, Reiss), soit avant les accidents secondaires, soit au moment de leur apparition; cette augmentation fait défaut d'après Radaeli, qui a constaté une élévation notable de la proportion des leucocytes; les éosinophiles sont en proportion plus considérable qu'à l'état normal (Rille, Radaeli). Les altérations sanguines sont rapidement modifiées par le traitement mercuriel qui ramène les différents éléments morphologiques et chimiques du sang à leurs proportions normales.
On observe fréquemment une dénutrition générale plus ou moins considérable et accusée à la fois par la perte des forces, par l'amaigrissement, la décoloration des tissus, ensemble de phénomènes auxquels on a donné le nom défectueux de chlorose syphilitique. Des palpitations cardiaques, de l'oppression habituelle se produisent sous son influence, de même qu'une série de phénomènes ner-
(*) Stoukowenkoff, De la chloro-anémie syphilitique et mercurielle. Annale^^ de dermatol., d892, p. 924.
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MALADIES VÉNÉRIENNES
veux, abolition du réflexe rotulien ('), douleurs dans les membres, analgésie, anesthésie et en particulier anesthésie des seins chez la femme (A. Fournier), dépression psychique, quelquefois attaques convulsives, tous dus à un état névropathique à type neurasthénique que la syphilis exagère ou réveille, mais qu'elle ne crée pas à elle seule.
La céphalée de la syphilis secondaire mérite une mention spéciale en raison des tortures qu'elle impose aux malades, et de l'importance diagnostique que lui donne sa fréquence. Le plus souvent, elle est profonde, consiste en une lourdeur de tète, persiste constamment, mais avec une exacerbation vespérale ; d'autres fois, elle est plus violente, se traduit en difï'érentes régions de la tête, par une sensation d'étau, qui est réveillée par les moindres mouvements et ëmpêche tout travail ; elle peut devenir véritablement intolérable au moment de ses exaspérations qui sont également presque toujours vespérales. Ses conditions pathogéniques sont multiples : tantôt d'oi'igine osseuse ou méningée, elle reconnaît d'autres fois pour cause la nutrition imparfaite des centres nerveux ou des nerfs par un sang altéré ; ou bien encore elle est sous la dépendance de la neurasthénie à laquelle la syphilis a servi d'occasion pour se manifester, et offre alors une résistance souvent considérable à la thérapeutique.
Des lésions graves du système nerveux peuvent se développer dans le cours de la période secondaire, parfois même dès son début : ramollissement cérébral par artérite syphilitique aiguë, méningo-myélite aiguë, névrites périphériques, paralysies par compression à la suite de lésions périostiques. De même on peut observer des lésions oculaires, en première ligne l'iritis. L'étude des diverses manifestations de la syphilis sur le système nerveux sera faite dans le volume de ce Traité consacré à l'étude des maladies du système nerveux. Celles qui portent sur l'appareil oculaire sont du ressort de l'ophthalmologie.
Les ganglions lymphatiques sont tuméfiés et indurés, et cela non plus seulement dans la région correspondant au chancre, mais encore dans les régions les plus diverses. Ces adénopathies multiples sont le plus souvent sous la dépendance d'une lésion locale de la peau ou des muqueuses, mais certaines traduisent seulement l'infection générale de l'économie par le virus syphilitique. Elles ont pour sièges de prédilection la région cervicale postérieure, où on les voit souvent faire des saillies appréciables le long des muscles de la nuque, et où elles ont pour le diagnostic de la syphilis une valeur considérable, — la région sterno-mastoïdienne, la région sous-maxillaire, où elles reconnaissent ordinairement pour cause une lésion buccale, — la région épitrochléenne où elles sont extrêmement fréquentes et où elles ont une valeur diagnostique très considérable, résultant tout à la fois de la fréquence de l'atteinte des gangUons de cette régions par la syphilis et de la rareté du retentissement sur eux des autres infections, plus rarement les régions axillaires, inguinales, etc. Dans quelques cas, elles sont à peu près généralisées. Les ganglions atteints sont indolents ou à peine douloureux à la pression, ne dépassent guère le volume d'une noisette, sont durs et roulent sous le doigt; ces adénopathies multiples ne s'accompagnent presque jamais de lymphangite apparente.
L'intensité et la multiplicité des adénopathies de la période secondaire sont loin d'être toujours en rapport direct avec la gravité de la syphilis; ou plus exactement elles semblent être en rapport inverse de celle-ci. En eflet, d'après
(•) Zaroubine, Le réflexe tendineux du genou dans l'éruplion primitive de la syphilis. Annales de dermatologie, 1893, p. 840.
SYPHILIS
Augagneur (') et Landouzy(^), il y aurait une certaine corrélation entre le développement de l'adénopathie et la gravité de la syphilis : les adénopathies volumineuses semblent protéger l'économie contre le virus syphilitique, tandis que l'absence de réaction ganglionnaire la laisse sans défense et l'expose à une syphilis grave.
Les amygdales sont très souvent hypertrophiées en même temps que les ganglions ; cette tuméfaction peut être indépendante du développement de plaques muqueuses à leur surface, mais le plus souvent elle coïncide avec ces dernières : elle se termine ordinairement par résolution; les amygdales linguales sont également très souvent atteintes par la syphilis, 50 fois sur 50 d'après les recherches de Ricci (^) ; leur altération explique, d'après Augagneur, la dysphagie que l'on observe assez fréquemment au cours de la syphilis secon daire.
Le système artériel est parfois altéré et, dès les premiers mois de la période secondaire, il peut révéler son atteinte par les accidents formidables de l'artérite et de la thrombose cérébrale. La phlébite syphilitique secondaire est moins fréquente : elle occupe surtout les veines superficielles, particulièrement celles des membres inférieurs, souvent sur une grande étendue, et affecte une marche subaiguë.
Comme dans le plus grand nombre des maladies infectieuses, la rate est souvent tuméfiée, au moment où se produisent les poussées éruptives et surtout lorsque la fièvre présente quelque intensité.
L'appétit est souvent diminué, parfois il y a ime véritable anorexie; d'autres fois, et surtout chez les femmes névropathes, on a noté (Pinctor, Bassereau, Fournier) de la boulimie. L'ictère qui accompagne quelquefois les poussées aiguës de la syphilis secondaire (Gubler, Lancereaux, Lacombe, Delavarenne, Rendu) et qui a donné lieu à des interprétations diverses sera étudié au chapitre de la pathologie hépatique.
Les urines sont peu abondantes et chargées au moment des poussées fébriles ; l'albuminurie est exceptionnelle; de même, la peptonurie, signalée par Poehl, est exceptionnelle (P. Raymond).
L'appareil locomoteur peut également être atteint dans la syphilis secondaire; on observe parfois des périostites plus ou moins multiples, des arthropathies caractérisées simplement par des douleurs ou accompagnées d'un léger épanchement et constituant le pseudo-rhumatisme syphilitique.
Des diverses altérations générales et viscérales que nous venons d'énumérer, les unes .sont fréquentes et constituent des symptômes importants de la syphilis, d'autres s'y observent rarement et ne peuvent guère servir à en révéler l'existence. Mais, de toutes les manifestations de la syphilis, les plus importantes sont celles qui occupent le tégument externe et les muqueuses accessibles. Ce sont elles que nous devons maintenant étudier avec plus de détails.
(') Augagneur, Signification et pronostic de l'adénopathie syphilitique à la période secondaires. Annales de dermatologie, 1895, [). MO.
(^) Landouzy, Syphilis maligne précoce sans adénopathie. Annales de dermatologie, 1898, p. 701.
(°) Ricci, Gontribuzione allo studio délie manifestazioni sifilitiche délia lonsilla linguale. (Jiorn d. Accad. di inedicina di Torino, 1897, p. 83.
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