CARACTERES ANATOMIQUES ET MODE DE FORMATION DU THROMBUS
tout. Il est donc important d'établir les signes sur lesquels on peut se baser pour reconnaître si ces caillots appartiennent au processus de la thrombose, ou s'ils ne sont que de simples coagulations nées après la mort, déposées tout au plus pendant la période agonique,
Lancereaux a indiqué avec soin les divers aspects que le sang coagulé présente à l'autopsie. 11 est clair qu'on ne prendra pas pour une thrombose, les caillots gelée de groseille de certaines infections. Mais, dans les maladies inflammatoires, dans celles surtout qui s'accompagnent d'un certain degré de gène respiratoire, on trouve, dans les vaisseaux ou dans le cœur, des coagula d'une certaine solidité, blancs sur une partie de leur épaisseur, et qui pourraient être considérés comme étant des thrombus. Or, en y regardant de près, on voit que, parfois enchevêtrés aux piliers du cœur, ils n'y sont point adhérents, pas plus du reste qu'à la face interne des vaisseaux; dans ces derniers, ils se prolongent dans les collatérales. En outre, chez eux, la partie blanche est superficielle, c'est-à-dire que, relativement à la position du cadavre, elle occupe la surface du coagulum.
Le caillot de thrombose est généralement plus grenu que ce caillot agonique; il est, dans la règle, moins élastique et plus cassant. Dans les vaisseaux, souvent il s'étend au loin, parfois jusque dans les troncs principaux, jusque dans la veine cave par exemple. Parti d'un éperon vasculaire, ou bien, quoique plus rarement qu'on ne le prétend, d'une valvule veineuse, il se prolonge dans le sens du courant, oblitérant plus ou moins le vaisseau qu'il occupe. Dans les veines, lorsqu'il atteint un canal plus large, il arrive le plus souvent qu'il s'arrête, faisant, dans le collecteur, une saillie variable, sous la forme d'un simple bouton, ou sous celle d'une tète de serpent (c'est le ternie introduit par Dumontpallier).
Assez vigoureusement adhérent, c'est dans celles de ses couches qui reposent sur la paroi vasculaire qu'il est le plus incolore. Sur cette lame tibrineuse blanchâtre ou grisâtre, sont venues se déposer, par un procédé que nous étudierons tout à l'heure, des couches rougeâtres ou brunâtres alternant avec d'autres moins colorées. En sorte que, à la coupe, le caillot paraît comme stratifié et veiné de blanc et de brun.
Le caillot de thrombose possède, fréquemment encore, un caractère que déjà Gruveilhier avait signalé en passant, et dont Zahn(1) a fait une étude plus complète : lorsqu'il ne résulte pas de la stase, qu'il n'occupe pas la totalité du calibre du vaisseau, le thrombus est parcouru à sa surface de rides transversales, parfois réunies entre elles par de petits plis plus fins; ceux-ci, dirigés en divers sens, dessinent un réseau plus ou moins régulier. Zahn compare ces ondulations aux rides formées, sur les plages sablonneuses, par la vague ou le courant. Elles appartiennent en propre aux caillots déposés pendant la vie, et en fournissent un nouveau caractère distinctif .
Nous voici en possession des signes qui nous feront reconnaître à
t1) F. W. Zvn>-, Ucber die Rippenbildung an der f'reien Oberflkche der Thromben. Festschr. Hud. Virchow gewidmet, 1891.
IA. MAYOR-I
THROMBOSE ET EMBOLIE.
l'autopsie le véritable caillot de thrombose. Or, ce caillot, comment s'estil constitué dans les diverses circonstances que nous savons capables de lui donner naissance? C'est ce que nous allons chercher à élucider.
En y regardant de près, nous voyons que les différentes causes de thromboses que nous avons énumérées agissent dans deux conditions très différentes. Tantôt le coagulum se forme dans un vaisseau où le courant sanguin est totalement interrompu, et le type de cet accident nous est fourni par le caillot dû à la ligature; tantôt, au contraire, il se dépose dans un canal où la circulation se continue encore : telles sont les coagulations dues à l'inflammation de la membrane interne des vaisseaux ou du cœur. Comme nous allons le voir, les deux processus peuvent s'associer : c'est même ce qui arrive le plus souvent.
Dans le premier cas, la coagulation se produit comme elle le ferait en un vase quelconque : les éléments du sang sont saisis par la formation du réseau fibrineux, à peu de chose près dans la position et dans les proportions où ils se trouvaient dans le liquide vivant. Le caillot est donc rouge. A la coupe, au milieu du reticulum fibrineux, on retrouve les cellules blanches et les cellules rouges disséminées dans leurs proportions numériques habituelles, ou peu s'en faut. C'est là le caillot cruorique, le caillot par stase ou passif, le caillot rouge des auteurs allemands.
Dans le second cas, c'est-à-dire lorsque le sang continue à circuler dans le vaisseau où le caillot se forme, le processus est entièrement différent. Il se produit ici ce qui se passe dans les expériences de Zahn, d'Eberth et Schimmelbusch ; les recherches micrographiques de Aschoff(1) le démontrent clairement. D'après cet auteur, ce caillot [caillot de battage de Hayem, caillot blanc des Allemands) serait constitué par une sorte de squelette dont la matière est empruntée aux hématoblastes. Ces éléments s'agglutinent, se confondent en une substance presque homogène, qui se présente sous forme d'une masse ramifiée d'aspect corallaire, dont chaque branche, chaque lamelle est engainée par une couche de globules blancs. Entre ces globules blancs naissent les filaments de fibrine, qui, anastomosés, enserrent, avec de nouveaux leucocytes, des globules rouges en nombre variable. L'abondance de ces derniers dépend de la rapidité plus ou moins réduite de la circulation dans le moment où la coagulation se fait; car Aschoff admet que la circulation continue quelque temps dans les interstices de cette masse spongieuse qui forme la substructure du caillot actif. Il est certain que, plus la rapidité du courant sanguin sera considérable, moins le caillot ainsi formé sera coloré. L'anatomie pathologique le démontre chaque jour, en nous permettant de comparer les caillots presque blancs des artères malades, avec ceux, déjà plus foncés, des veines enflammées.
Mais, et c'est là, on le comprend sans peine, la condition qui se réalise
(*) L. Aschoff, Ueber den Aufbau der menschlichen Thromben, u. s. w. Virchovos Archiv, t. CXXX, p. 93.