HYPERTROPHIES ET TUMEURS
Les hypertrophies peuvent porter sur les diverses parties constituantes de la peau : sur 1'épiderme et ses annexes, sur le corps papillaire et sur le derme.
Je mentionne seulement l'hypertrophie des poils ou hypertrichose, qui, chez les femmes principalement, peut devenir une véritable difformité .
Il y a donc à considérer des hypertrophies épidermiques, des hypertrophies épidermo-papillaires et des hypertrophies dermiques.
Les hypertrophies épidermiques sont connues communément, en dermatologie, sous le nom de kératoses.
Les kératoses comprennent les durillons, les cors, la kératose essentielle palmaire et plantaire.
Les durillons sont des épaississements épidcrmiques, causés par des pressions continues ou des frottements répétés. Il y a des durillons professionnels, dont le siège est variable suivant les professions et qui sont produits par le maniement des outils propres à ces professions. Aux pieds, les durillons causés par des chaussures trop étroites sont vulgairement, désignés sous le nom d'oignons.
Les cors sont caractérisés par un épaississement corné, limité, de l'épiderme, qui a la forme d'un clou à pointe inférieure. Ils occupent exclusivement les orteils. On donne le nom à' œil-de -perdrix à un cor situé entre deux orteils.
La kératose essentielle plantaire et palmaire est une lésion dilï'use, niais toujours plus marquée sur les points soumis à des pressions répétées. C'est en général, une affection congénitale. Mais on peut observer une kératose analogue, comme siège et comme aspect, dans le cours de I intoxication arsenicale chronique, professionnelle. Cette kératose arsenicale est un phénomène trophique, d'origine nerveuse.
Il y a aussi une kératose palmaire et plantaire secondaire, qui peut compliquer certaines lésions inflammatoires chroniques de la paume des mains ou de la plante des pieds. 11 y a des syphilides palmaires et plantaires kératosiques; il y a également des eczémas et des psoriasis palmaires et plantaires, accompagnés de productions kératosiques très épaisses
Les hypertrophies épidermo-papillaires renferment les cornes, les verrues et les papillomes.
Les cornes cutanées sont des excroissances épidermo-papillaires allongées, qui ressemblent grossièrement à des cornes d'animaux. Elles sont formées par des papilles allongées, recouvertes d'épidémie corné épaissi (2).
La verrue est une excroissance épidermo-papillaire circonscrite, arrondie, légèrement saillante, qu'on observe aux mains. C'est une lésion inoculable et auto-inoculable, d'origine parasitaire probable.
Sous le nom de verrues planes juvéniles, on a décrit des excroissances semblables, mais plus petites, plus aplaties, plus multiples, qui siègent sur la figure, particulièrement au front, et sur le dos des mains, chez les jeunes sujets.
Enfin, des excroissances épidermo-papillaires, recouvertes d'enduit séborrhéique concret, existent fréquemment chez les vieillards. Ces excroissances papillo-sébacées, appelées papillomes séborrhéiques ou
(*) E. Gauchek, Kératodermie arsenicale. Soc. de donnai., juin 1894. — Psoriasis palmaire kératosique. Soc. de dermat., janvier 1807.
(2) E. Gaucher, Corne cutanée de la région stcrnale. Bull, de la Soc. clinique de Paris,
[E. GAUCHER
SÉMIOLOGIE DE LA. PEAU
verrues plaies séborrhéiques, ont des rapports de parenté très étroits avec l'épithélioma.
Les papillomes proprement dits sont des hypertrophies papillaires cornées, circonscrites, formant des plaques dures, rugueuses, assez larges Ils siègent aux doigts et ont, habituellement, une cause professionnelle. Ces papillomes simples doivent être distingués soigneusement des papillomes tuberculeux, qui caractérisent la tuberculose cutanée verruqueuse.
Dans le cours de la blennorragie, on a pu observer, très rarement, des papillomes à la paume des mains et à la plante dos pieds. On attribue généralement à ces lésions une origine trophique.
J'ai décrit, sur le cuir chevelu, une variété spéciale de papillomes de petites dimensions, constitués par des hypertrophies papillaires cornées, très allongées, molles, groupées les unes à côté des autres, donnant un peu l'aspect d'un pinceau et auxquels j'ai donné le nom de papillomes pén icill if or m es ( 1 ) .
11 y a aussi des hypertrophies purement papillaires et non cornées; ce sont celles qui caractérisent les végétations ou condylomes, qu'on observe si fréquemment aux organes génitaux, où ils ont reçu les noms vulgaires de choux- fleur s ou de crétes-de-coq.
Dans les hypertrophies dermiques, c'est la totalité du derme qui est hypertrophiée, par prolifération conjonctive. L'hypertrophie dermique est, surtout le propre de deux maladies : [L éléphantiasis des Arabes et la sclérodermie.
L éléphantiasis, qui occupe surtout les membres inférieurs, plus rarement les membres supérieurs ou la face, est consécutif à un œdème lymphatique prolongé, parfois à un œdème veineux. L'hyperplasie conjonctive qui le caractérise peut succéder à toute obstruction des voies lymphatiques ou veineuses. Les membres qui en sont atteints acquièrent des dimensions considérables et présentent des déformations très disgracieuses.
Il peut y avoir aussi un éléphantiasis névropathique. Celui-ci succède aux œdèmes chroniques localisés, qu'on observe parfois chez les hystériques et qui sont sous la dépendance directe de troubles vaso-moteurs (2).
Dans la sclérodermie, on observe une hypertrophie dermique et une induration spéciale de la peau, due à la transformation fibreuse du derme. L'hypertrophie est d'abord limitée sous forme de plaques isolées, puis de nappes indurées, lardacées, de plus en plus étendues, qui finissent par se réunir et par constituer une induration fibreuse de la totalité du derme [sclérodermie généralisée) .
Cette transformation fibreuse peut rester limitée sous forme de bandes [sclérodermie en bandes) ou de plaques de petites dimensions (scléro-
(4) E. Gaucher, Traité des mal. de la peau, t. II. p. 205.
(2) E. Gaucher, Traité des maladies de la peau, t. Iï, p. 757 et suiv. — Éléphantiasis du scrotum consécutif à l'ablation des ganglions inguinaux. Thèse de Follet, 1805. — OEdcnie élépkantiasique névropathique. Congrès de derm.if. de Londres, août 1898.
dermie en plaques ou morphée). Dans cette dernière forme, les plaques lardacées sont entourées d'un liséré lilas caractéristique.
Les plaques de sclérodermie peuvent affecter une disposition zoniforme, le long de certains trajets nerveux (1).
Les tumeurs de la peau sont aussi des hypertrophies cutanées, des hypertrophies limitées, de dimensions variables. J'ai déjà dit que la séparation était peu tranchée entre les tubercules ou les tubérosités et les tumeurs et que leur distinction, tout à fait arbitraire, reposait seulement sur une différence de volume.
C'est pourquoi j'ai déjà mentionné, avec les tubercules, un certain nombre de tumeurs de la peau, toutes les tumeurs bénignes, notamment, ainsi que le cancroïde ou épithélioma cutané et les noyaux cancéreux secondaires qui accompagnent le cancer du sein, par exemple.
[1 y a une autre tumeur maligne qui peut avoir un siège exclusivement ou primitivement cutané, c'est le sarcome.
Trois formes de sarcome siègent dans la peau : le sarcome télangiectasique, le sarcome vulgaire, le sarcome mélanique.
Le sarcome télangieclasique débute par les doigts et se présente sous l'orme de taches ou de nodosités bleuâtres, qui donnent aux doigts un aspect mamelonné et les tout ressembler à des boudins. Au bout de quelque temps, des tumeurs semblables apparaissent sur d'autres régions.
Le sarcome vulgaire est d'abord une tumeur isolée, dermique, arrondie, de coloration normale, qui occupe, le plus souvent, soit le dos du pied, soit l'index, soit les paupières. Cette tumeur primitive ne tarde pas à s'ulcérer et est rapidement suivie de généralisation.
Le sarcome mélanique est surtout caractérisé par sa couleur noire, d'un noir d'encre. 11 débute par une tumeur primitive, qui se généralise bientôt. Primitives ou secondaires, toutes les tumeurs s'ulcèrent et ces ulcérations sont également noirâtres, comme la lésion initiale.
Il y a encore une néoplasie qui peut débuter par la peau, c'est Yactinomycose.
L'actinomycose cutanée est constituée par une tumeur étalée, généralement peu saillante. Cette tumeur est dure, de consistance ligneuse, quelquefois bosselée. Elle est violacée au centre et rouge à la périphérie; elle se ramollit au centre et se perce de plusieurs orifices, dont l'ensemble ressemble à une pomme d'arrosoir. De ces orifices sort un pus mal lié, chargé de grains d'un jaune soufre, dans lesquels le microscope décèle le mycélium caractéristique de l'actinomycès (2).
(1) E. Gaucher et Goyox, Sclérodermie en plaques, zoniforme. Bull, de la Soc. méd. des hôp. de Paris, 24 mai 1901.
(2) E. Gaucher et Lacapère, Actinomycose «le la joue. Bull, de la Soc. méd. des hôp. de Paris, avril 1901.
SÉMIOLOGIE DE LA PEAU
(3. ATROPHIES
L'atrophie de la peau peut porter sur toutes ses parties constituantes, même sur ses annexes.
Je mentionne seulement Y atrophie des poils et des bulbes pileux, qui caractérise la calvitie et toutes les formes d'alopécies, notamment la pelade. 11 y a aussi des troubles de nutrition des poils, qui aboutissent à des atrophies partielles. Ces troubles trophiques présentent différents aspects, dont les principaux ont reçu les noms à'aplasie monili forme, de trichorrexis nodosa, de trichoplilose
Vaplasie moniliforme atteint surtout les cheveux, qui sont atrophiés, secs, lanugineux et présentent une série de renflements, qui les font ressembler à une sorte de chapelet. Les renflements moniliformes représentent les parties restées normales du cheveu, tandis que les parties intermédiaires, rétrécies, résultent de l'atrophie du poil.
La trichorrhexis nodosa siège dans la barbe; elle est aussi caractérisée par des renflements des poils; mais ces renflements sont dus à un gonflement localisé, produit par l'écartement des fibrilles du poil. Le poil se casse au niveau du renflement et ses deux tronçons ressemblent à un pinceau, constitué par l'épanouissement des fibres.
La trichoptilose est également un trouble trophique des poils. Ceux-ci sont fendus à leur extrémité ou dans une partie de leur longueur ou latéralement.
V atrophie cutanée proprement dite peut être généralisée et en rapport avec la vieillesse; c'est ce qu'on appelle X atrophie sénile. On sait, en effet, que, chez les vieillards, la peau est amincie, grisâtre, sèche et squameuse; qu'elle se ride facilement et a perdu son élasticité.
L'atrophie cutanée est parfois secondaire à un état pathologique antérieur de la peau. On l'observe dans un certain nombre de dermatoses, notamment dans le xeroderma pigmentosum.
Il y a aussi des atrophies cutanées par rétraction fibreuse, consécutive à l'hyperplasie conjonctive du derme ; c'est ce qu'on observe dans toutes les formes de la sclérodermie, dans laquelle, à une période avancée, l'atrophie du derme succède toujours à l'hypertrophie primitive.
Enfin, il y a des atrophies cutanées localisées, par exemple celle qu'on constate sur les plaques de pelade, qui sont blanches, lisses, déprimées, et sur lesquelles on observe, à la fois, un amincissement du derme et une atrophie du pigment.
L'atrophie peut porter seulement sur un des éléments constitutifs du derme. Dans les vergelures, c'est le tissu élastique seul qui est distendu, rompu et atrophié (2).
(*) E. Gaucher, Traité des maladies de la peau, t. Il, p. il et suiv. — Gaucher et Lacapère, Trichorrhexis nodosa. Soc. de dermat., juillet 1901.
(2) Troisier et Ménétrier. Histologie des vergetures, janvier 1889.
MODIFICATIONS DES SÉCRÉTIONS CUTANÉES