DIAGNOSTIC DE LA DIPHTÉRIE
alors sans qu'il soit nécessaire d'attendre le résultat des cultures, qu'on pratiquera toujours cependant comme moyen de contrôle. Le plus souvent l'examen de la fausse membrane ne montre qu'un petit nombre de bacilles mélangés à de très nombreux microcoques et la culture est nécessaire pour affirmer le diagnostic de diphtérie. L'absence complète de bacilles diphtériques sur les frottis de fausse membrane ne doit pas faire rejeter le diagnostic de diphtérie. Assez souvent, en effet, la culture décèle le bacille de Lœffler dans des cas où le microbe était trop peu abondant au point de prélèvement pour être diagnostiqué par l'examen direct.
Pour la culture, il suffit de frotter la fausse membrane ou l'exsudat ramené par un écouvillon avec une spatule de platine ou de fer, préalablement stérilisée, et d'ensemencer la surface de deux ou trois tubes de sérum de bœuf gélifié. Lorsque avec la spatule on a fait deux ou trois stries à la surface d'un premier tube, en ayant soin de ne pas déchirer le sérum, on la porte sur le second tube sans la recharger, et même, au besoin, à la surface d'un troisième tube. On pratique en un mot la méthode de séparation des germes sur les milieux solides. Le premier tube est inutilisable en général pour le diagnostic, parce que l'apport d'exsudat ayant été considérable, les colonies qui se développent sont confluentes et sans caractères distinctifs ; le second et le troisième offrent au contraire des colonies distinctes, à caractères nettement définis, que l'on pourra prélever pour pratiquer l'examen microscopique.
Les tubes ensemencés doivent être mis à l'étuve à 57 degrés et y séjourner seulement de dix-huit à vingt-quatre heures; le principe du diagnostic de la diphtérie étant basé sur ce fait d'observation, qu'il n'y a pas dans la bouche, à l'état normal, de bacilles prenant le Gram qui, cultivés sur sérum de bœuf à 57 degrés, donnent en vingt-quatre heures des colonies visibles à l'œil nu.
Les colonies de bacille de Lœffler apparaissent sur sérum sous forme de petites taches arrondies, d'un blanc grisâtre, à centre plus épais que la périphérie; elles sont papuleuses, selon l'expression de M. Dieulafoy; leur diamètre est de 2 à 5 millimètres environ.
L'aspect macroscopique des colonies de bacille de Lœffler sur sérum, si caractéristique qu'il soit, ne doit pas être considéré comme suffisant pour porter un diagnostic de diphtérie; il doit toujours être complété par l'examen microscopique d'une des colonies qui montrera, en cas de diphtérie, des bacilles en amas, enchevêtrés, souvent granuleux, prenant le Gram, ayant en un mot le même aspect que sur les frottis directs de fausse membrane.
D'autres microbes que le bacille de Lœffler, divers microcoques en particulier donnent, en effet, sur sérum des colonies qui ressemblent assez aux colonies diphtériques pour prêter à confusion, si l'on se contentait d'un simple examen à l'œil nu. MM. Roux et Martin ont insisté en particulier sur la ressemblance qui existe entre les colonies diphtériques
[F. WIDÀL et F BEZANÇON ]
DIAGNOSTIC DES MALADIES INFECTIEUSES
et celles d'un petit diplocoque prenant le Grain, qu'ils ont plusieurs fois rencontré seul ou associé au bacille diphtérique, le coccus Brisou; les colonies formées par ce microbe sont plus plates que celles de la diphtérie, elles sont maculeases (Dieulafoy).
Tous ces microcoques, de même que certains bâtonnets, se décolorant par le Gram, qui donnent sur sérum des colonies ressemblant aux colonies diphtériques, sont faciles à distinguer du bacille de Lœffler. La difficulté du diagnostic n'est pas là ; elle tient à l'existence dans la bouche d'un grand nombre de personnes saines d'un bacille très voisin du bacille de Lœffler, du bacille pseudo-diphtérique. Ce bacille, déjà vu par Lœffler, étudié par Roux et Yersin, peut en effet pulluler à la surface de l'amygdale et déterminer des amygdalites simples ou pseudo-membraneuses d'une extrême bénignité en général.
Les auteurs ne s'entendent pas sur la nature du bacille pseudo-diphtérique. Tandis que Roux et Yersin (*) font de ce microbe un bacille diphtérique atténué, ayant perdu toute sa virulence, Lœffler Escherich (3), Spronck (4), le considèrent comme un microbe tout à fait distinct du bacille diphtérique ; la question même serait encore plus complexe pour MM. de Simoni Yeillon et Halle (G), Barbier (7). Ces auteurs considèrent qu'à côté du bacille pseudo-diphtérique vrai, qui n'est qu'un bacille diphtérique atténué, il existe une ou plusieurs autres espèces microbiennes confondues avec lui, tel le bacille pseudo-diphtérique commun de Yeillon et Hallé, tel le bacille en navette de Barbier, etc.
Laissant de côté la question de principe, nous devons chercher à étudier les conditions qui, dans la pratique journalière du diagnostic de la diphtérie, permettent de différencier le bacille de Lœffler du bacille pseudo-diphtérique. • .
La plupart des bactériologistes s'entendent pour admettre que lorsqu'on constate, dans les fausses membranes par l'examen direct et sur le sérum par la culture, des bacilles longs, enchevêtrés, granuleux, il s'agit de bacilles de Lœffler, et que Ton doit prendre les mesures prophylactiques et thérapeutiques qu'entraîne le diagnostic de diphtérie.
11 n'en est plus de même lorsqu'on constate sur frottis et sur cultures des bacilles courts, disposés en palissade ou agencés à la manière de cunéiformes. Le diagnostic bactériologique de diphtérie doit rester alors en suspens et l'étude plus approfondie du microbe s'impose ; les indications de l'intervention thérapeutique par le sérum antidiphtérique reposent exclusivement sur des considérations cliniques, contagion, épidémicité, caractères et évolution de l'angine, etc.
(*) Roux et Yersin, Ami. de l'Inst. Pasteur, IV, 1890.
(2) Lœffler, Centralblatt f. Bakt., II, 1887.
(3) Escherich, Berl. Min. Woch., 1893.
(4) Spronck, Semaine méd., 12 août 1896 et 29 sept. 1897. (s) De Simoni, Centralblatt f. Bakt., XXVI, 1899.
(6) Yeillon et Hallé, Arch. de méd. expér., VIII, 1896.
(7) Barbier et Ullmann, Actualités médicales, Baillère, édit.