L'INTOXICATION PENDANT LA VIE FŒTALE
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passer du fœtus à la mère, comme l'ont établi les expériences de Savory. Cet auteur retirait le fœtus après incision de l'abdomen et de l'utérus, lui injectait de la strychnine et le remettait dans la matrice; au bout de quelques instants, la mère était prise de convulsions tétaniques et généralement succombait avant son petit; celui-ci pouvait même survivre après avoir reçu une dose qui tuait la mère. Cette expérience, qui prouve encore la différence de résistance du fœtus et de l'adulte, démontre le passage des poisons par les artères ombilicales, car Savory allant au-devant des objections qu'on aurait pu lui faire, établit que l'empoisonnement de la mère ne se produit plus, si on lie le cordon.
Gusscrow, qui a confirmé ces résultats, a reconnu que les substances traversent d'autant plus facilement le placenta que le fœtus auquel on les injecte est plus développé. Mais tous les poisons n'ont pas le même pouvoir de diffusion. D'après Prcyer, la nicotine ne passe que difficilement tandis que l'acide cyanhydrique et la curarine se transmettent aisément ; la mère peut succomber quand le fœtus qui a reçu la curarine ne présente aucun trouble.
Ces faits n'ont pas seulement un intérêt théorique; le fœtus héritant en partie du tempérament de son père, on peut admettre que certains produits de la nutrition cellulaire peuvent passera la mère et lui imprimer une nutrition nouvelle. On comprendrait ainsi la prétendue contagiosité du diabète chez les conjoints; ce serait par l'intermédiaire du fœtus que le père transmettrait son affection. Si cette théorie est réelle, elle permettrait d'étendre aux toxines cellulaires les résultats qui sont démontrés pour les toxines microbiennes. Ce serait une application nouvelle des lois de Colles et de Profeta, touchant la transmission possible de l'immunité syphilitique à travers le placenta, en dehors de toute contamination virulente.
Une des plus importantes, parmi les maladies de la mère, qui puissent agir sur le fœtus, est l'éclampsie puerpérale. Quelle que soit la cause efficiente de cet état morbide, la plupart des phénomènes relèvent d'une intoxication; or les poisons ainsi formés peuvent contaminer le fœtus et entraîner sa mort; l'expérience démontre en effet que le sang d'un enfant issu d'une femme éclamptique est plus toxique que lorsque la mère est saine.
L'étude des poisons chez les fœtus de Mammifères se heurtant à de très grosses difficultés, il est bien plus simple d'expérimenter sur les êtres inférieurs. C'est ce qu'ont fait de nombreux physiologistes, notamment Rauber, Giacosa, de Varigny.
11 suffit de placer des œufs de Batraciens ou de Poissons dans de l'eau chargée de diverses substances toxiques et de noter les modifications qui surviennent dans le développement.
En se servant d'acide sulfurique, Rauber a constaté que des dilutions à 0,06 pour 1000 qui ne rougissent plus la teinture de tournesol sont encore capables de tuer les embryons de grenouilles. L'acide chromique
LES INTOXICATIONS
à 0,55 pour 1000 amène la mort à un stade peu avancé; dilué à 0,16, il permet l'éclosion, mais l'être meurt aussitôt après la naissance; dans des dilutions à 0,08 les larves naissent, mais dépérissent rapidement et finissent par succomber, même si on les transporte dans de l'eau pure. Au contraire, l'acide acétique concentré permet le développement, la mucine suffisant à protéger l'embryon; mais celui-ci tombe foudroyé dès qu'il sort de l'œuf (Giacosa).
Les alcalis ne sont pas moins actifs. Rauber a constaté que les larves mouraient rapidement dans les solutions d'ammoniaque à 0,05 pour 1000, de carbonate de soude à 0,5 et 0,25, de chlorure de sodium à 10 pour 1000; la vie est possible dans les solutions à 5 et 5 pour 1000 de sel marin; le chlorure de potassium semble beaucoup plus toxique, d'après les expériences de M. de Varigny.
Le développement des œufs de grenouille est impossible dans des dilutions d'alcool à 1 pour 100, ou dans des solutions de saccharose à 5 pour 100; il peut se produire dans des solutions de sucre à 1 et 2 pour 100.
Tels sont les quelques laits qu'on a observés sur les œufs des Batraciens; sur ces êtres inférieurs, l'expérimentation est relativement facile et a déjà conduit à des résultats qui présentent un intérêt considérable au point de vue de la physiologie générale. Il serait utile de reprendre la question et d'étudier comparativement l'action des poisons sur l'œuf des Batraciens et des Poissons, sur le nouveau-né et sur l'animal adulte. On arriverait encore à des résultats fort curieux; M. de Varigny a reconnu, par exemple, que les têtards de grenouille ont une sensibilité extraordinaire vis-à-vis des sels de cuivre; le sulfate est toxique à dose de 1 pour 12 000 000.
Action des poisons sur les êtres inférieurs et sur les végétaux. —
Chez les êtres élevés, il est souvent difficile de déterminer le mode d'action des poisons : il faut faire une étude analytique et, parfois le système nerveux est sidéré et l'animal succombe avant que la substance ait eu le temps de porter ses effets sur les autres appareils. C'est pour cela qu'on a un grand intérêt à considérer ce qui se passe quand on fait agir des toxiques sur des êtres inférieurs et même sur des êtres unicellulaircs. Les amibes, les infusoires, les bactéries, se prêtent très bien à ce genre de recherches. Leur vie se passe dans des milieux liquides où l'expérimentateur peut facilement introduire la substance qu'il veut étudier. Nous ne pouvons évidemment rapporter en détail les expériences poursuivies sur ce sujet; il nous suffira de rappeler certains faits généraux, en commençant par les êtres unicellulaires et d'abord par les bactéries.
Quand on ajoute des antiseptiques à un bouillon de culture, on obtient, suivant les doses, la mort des cellules vivantes, l'arrêt de la végétation, c'est-à-dire le passage de la vie à l'état latent, ou mieux à l'état statique. Mais, si la quantité de poison est minime, le développement a lieu; seu-
ACTION DES POISONS SUR LES VÉGÉTAUX
lement, en tenant compte des lois de la biologie générale, on peut affirmer que les individus qui naissent dans ces conditions, diffèrent de ceux qui se développent dans un milieu ordinaire. Pour pouvoir vivre, l'être doit contre-balancer l'action de la cause nocive qui agit sur lui. Or l'expérience, d'accord avec la théorie, démontre qu'il se produit des modifications fonctionnelles et morphologiques.
Les modifications fonctionnelles sont facilement appréciables en employant des microbes chromogènes (,). Ceux-ci cultivés dans des milieux additionnés de faibles doses d'antiseptiques, cessent de fabriquer leur pigment : le résultat s'observe même avec des sels qui passent pour insolubles comme le sulfure noir de mercure, nouvelle preuve de la sensibilité si grande que présentent certains réactifs vivants. Si l'on étudie les microbes pathogènes, on observe des variations semblables et l'on arrive à diminuer ou même à supprimer complètement leur virulence. Les antiseptiques peuvent produire d'autres troubles : ils peuvent empêcher la formation des spores ou modifier les caractères morphologiques des bactéries (Charrin et Guignard) et, si leur action se prolonge, ils finissent par faire apparaître de nouvelles races, asporogènes ou achromo gènes.
En poursuivant l'étude des poisons sur les bactéries, nous avons constaté que de petites doses d'antiseptiques, loin d'atténuer* exaltent les fonctions chromogènes des bactéries; le résultat doit être rapproché de ce qui se passe chez les animaux où un même poison détermine des effets tout différents, suivant la quantité injectée : la strychnine, par exemple, convulsivante à petite dose, est paralysante à dose élevée.
Des phénomènes semblables s'observent chez les levures. Hugo Schulz (2), expérimentant avec le sublimé, l'iode, le brome, l'arsenic, les acides chroinique et salicylique, a parfaitement démontré que, suivant la dose, ces substances activent ou entravent le fonctionnement du végétal.
La sensibilité des êtres inférieurs à l'action de certains poisons est souvent très considérable. Qui ne connaît l'histoire de l'aspergillus ne pouvant se développer dans un vase d'argent? L'analyse la plus minutieuse ne révèle pas trace de métal dans ce liquide : mais les réactifs chimiques sont loin d'avoir la sensibilité des cellules vivantes; ils ne décèlent l'argent que dans les solutions à 1/50 000. Or en étudiant l'action des sels minéraux sur l'aspergillus, M. Raulin (r>) a reconnu que, pour arrêter la végétation, il faut 1/1 600 000 de nitrate d'argent, 1/512 000 de bichlorure de mercure, 1/8 000 de chlorure de platine, 1/500 d'acide sulfurique, 1/240 de sulfate de cuivre.
(*) Charrin et Roger, Des modifications qu'on peut provoquer dans les fonctions d'un microbe chromogène. Bull, de la Soc. de biol., 29 oct. 1887.
(2) Hugo Schulz, Ueber Hefegit'tc. Arch. fur die gesàmmte Physiologie, Bd. XLII, S. 517 1888,
(3) Raulin, Études chimiques sur la végétation. Annales des sciences naturelles, 5e série, i. II, p. 203. Paris, 1870.
LES INTOXICATIONS
L'Aspergillus n'est pas le seul végétal qui ait une si grande sensibilité vis-à-vis des substances minérales. Il en est de même de la Spirogyra. Naegeli (l) a reconnu que cette plante ne pouvait vivre dans de l'eau contenant 1 pour 1 000 000 000 d'un sel de cuivre ; il suffit de jeter quelques pièces d'or, 1 à 8, dans 500 centimètres cubes d'eau pour faire périr le végétal; l'eau est également toxique, quand on la puise à un robinet de cuivre, surtout si celui-ci n'a pas été ouvert depuis quelque temps.
Les mucédinées, d'après Lœw, sont très sensibles à l'action des métaux, mais c'est le zinc qui agit le plus énergiquement sur elles tandis que le cuivre et le plomb restent sans action; le Mucor imperceptibilis pousse très bien dans les solutions arsenicales. Des recherches récentes de M. Bouilhac établissent que les arséniates favorisent le développement de diverses algues et peuvent même remplacer les phosphates.
Les végétaux supérieurs résistent assez bien à l'influence nocive des métaux. Si on fait vivre des plantes aquatiques dans de l'eau contenant divers sels minéraux, on constate simplement qu'une partie du sel pénètre dans le végétal; c'est ce qui a lieu notamment pour le plomb. Parfois cependant surviennent des troubles assez curieux; ainsi en mettant 1 milligramme d'acide arsénieux dans 1 litre d'eau, on diminue la quantité d'eau qui s'absorbe et celle qui s'exhale ; nous avons constaté au contraire qu'on favorise l'absorption de l'eau en y ajoutant un peu de carbonate d'ammoniaque.
L'action des poisons minéraux sur les plantes a été bien étudiée par Darwin (2). L'illustre naturaliste a reconnu que l'argent, le mercure, l'or, l'étain, l'arsenic, le cuivre, le phosphore sont toxiques pour les drosera; le plomb et la baryte sont sans action. Ces deux derniers métaux peuvent s'accumuler dans les plantes et l'ingestion des végétaux ainsi contaminés a produit parfois des accidents chez les animaux. On peut trouver en effet jusqu'à 2 pour 100 de plomb dans les cendres. Mais le métal qui se rencontre en plus grande quantité est le manganèse : Schrœder en a décelé 55 pour 100 dans les cendres des végétaux.
Aux substances signalées par Darwin nous pouvons ajouter le vanadium et l'acide molybdique, qui seraient extrêmement toxiques pour les végétaux; les sels de cadmium et de thallium n'agissent qu'à doses élevées; si la quantité en est minime, la plante s'en empare et devient vénéneuse pour les êtres qui la consomment.
Les effets de l'arsenic varient suivant les plantes qu'on étudie et les préparations qu'on emploie. Les végétaux inférieurs résistent assez bien à son action; les végétaux supérieurs, facilement tués par les composés acides de l'arsenic, supportent leurs sels. Boudin avait du reste signalé l'influence nocive de l'acide arsénieux sur la végétation et avait reconnu
(*) N.kgeli, Uebcr oligodynamische Erscbeinungcn in Icbenden Zellen. Denhschriften der schweizerischen naturforschenden Geselkchaft. (Anal, par de Yarignv. Revue scientifique, 1893. p. 299.)
(2) Darwin, Los plantes insectivores. Trad. Barbier, p. 149-260. Paris. 1877.
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que cette substance abolissait la sensibilité de la Mimosa pudica.
Les recherches déjà anciennes de Spallanzani et celles de de Saussure ont montré Faction délétère des vapeurs mercurielles. Boussingault, qui a repris la question, a fait voir qu'elles font perdre aux plantes la propriété de réduire l'acide carbonique et provoquent leur étiolement et leur mort : tous les effets sont évités si l'on place, près du végétal, de la fleur de soufre qui s'empare du mercure pour former du sulfure insoluble.
On dit généralement que les plantes ne sont pas sensibles à l'action des alcaloïdes et des glycosides. Réveil soutint même que l'atropine était pour quelques-unes un véritables engrais; P. Bert a pu faire croître des radis dans une solution de strychnine; les animaux auxquels on les fit manger moururent empoisonnés par l'alcaloïde qui avait pénétré dans la plante.
11 ne faudrait pas généraliser ces résultats. Binz a montré que la quinine est un violent poison pour les végétaux inférieurs. Darwin a fait voir que la strychnine, la digitaline, la nicotine sont toxiques pour le drosera, tandis que la morphine, la jusquiamc, l'atropine, la vératrine, la colchicinc, le curare sont sans effet sur cette plante. Des recherches plus récentes de Marcacci(1) établissent nettement que les graines, les racines ressentent l'action des alcaloïdes; et M. de Varigny(2) a constaté, contrairement à Réveil, le rôle défavorable de l'atropine sur la végétation. Il n'y a donc pas de différence radicale entre le protoplasma des végétaux et celui des animaux; mais l'action des alcaloïdes varie notablement dans les deux règnes : la quinine, par exemple, est peu toxique pour les animaux supérieurs et très active pour les végétaux; c'est l'inverse qui a lieu pour la morphine.
Il est bien évident que tous les résultats obtenus ne s'appliquent qu'à l'espèce sur laquelle on a opéré. Mais, en se bornant même à l'étude d'un seul végétal, on observe des variations notables suivant qu'on recherche l'action des alcaloïdes sur les plantes adultes ou sur les graines. Nous avons entrepris sur ce sujet quelques expériences avec le cresson alénois (Lepidium sativum). Cette plante se développe avec la plus grande facilité dans de l'eau ordinaire; or, si l'on ajoute à cette eau un des alcaloïdes suivants, nicotine, sulfate de vératrine, chlorhydrate de morphine, chlorhydrate de strychnine, voici ce qu'on observe :
La nicotine à 2 pour 1000 arrête le développement; à 1,2 elle le retarde; tandis que les témoins, vers le sixième ou le septième jour, atteignent 5 ou 4 centimètres de haut, les feuilles des plantes placées dans la solution nicotinique s'élèvent à peine à 1 /2 centimètre et sont presque complètement incolores, d'un jaune clair. En diminuant la dose et en employant 0,8 pour 1000, on observe seulement un retard de quelques jours.
(*) Marcacci, L'azione degli alcaloidi ncl regno végétale c animale. Ann. di chim. e di farmacol., vol. V, p. 5, 1887.
(2) De Yarigxv, L'atropine est-elle un engrais végétal. Revue générale de botanique, t. IV, p. 407.
LES INTOXICATIONS
Le sulfate de vératrine est moins toxique; avec une dose de 10 pour 1000, les feuilles apparaissent, présentant une belle coloration verte, niais elles ne peuvent se lever; ce phénomène se produit même avec une solution à 2 pour 1000; les feuilles, quoique fort belles, ne quittent pas le sol.
L'effet est analogue avec le chlorhydrate de morphine ; des doses de 2 à 10 pour 1000 n'empêchent pas le développement, mais suppriment la possibilité de s'élever dans l'air.
Si l'on emploie le chlorhydrate de strychnine à dose de 1 pour 1000, on ne trouble en rien la végétation; au-dessus de cette dose, le liquide a toujours été envahi par de nombreuses moisissures qui n'apparaissent jamais dans les autres cultures et qui empêchent la végétation du cresson; voilà un nouvel exemple de concurrence vitale.
M. de Varigny avait entrepris dès 1887 des expériences analogues aux nôtres ; les recherches de cet auteur, bien qu'elles fussent déjà très nombreuses, sont restées inédites; M. de Varigny a reconnu que la plupart des alcaloïdes entravent la végétation ; il a pris une série de photographies qui font saisir nettement le résultat. Nous en reproduisons une (fig. 44) qui nous a été donnée par cet habile expérimentateur et qui met en évidence l'action nocive de la strychnine; on voit que les effets sont d'autant plus intenses que les doses sont plus élevées : à 1 pour 100 le développement est presque complètement arrêté; il est inutile d'ajouter que, dans ce cas, il ne s'était pas développé de moisissures.
La plante adulte est beaucoup moins sensible aux alcaloïdes. Quand elle est âgée d'une quinzaine de jours, elle continue à vivre dans des solutions de chlorhydrate de strychnine à 10 pour 1000; elle meurt en deux jours si la dose atteint 20 pour 1000.
Nous avons reconnu enfin que la plante elle-même contient des prin-
Fig. 4L — Action du sulfate de strychnine sur la végétation (cresson alénois).
cipes nuisibles , il suffit d'écraser dans de l'eau une petite quantité de cresson alénois pour que les graines ne puissent plus se développer.
Certaines plantes, comme les Drosera, sont très sensibles à des substances peu toxiques pour les animaux : les acides benzoïquc, propioniquè.
ACTION DES POISONS SUR LES VÉGÉTAUX
acétique, même dilués, sont pour elles de violents poisons; au contraire, des substances voisines comme l'acide formique sont sans action. L'acide cyanhydrique produit des effets qui varient suivant les doses ; de petites quantités accélèrent la germination, des quantités plus considérables l'entravent et l'arrêtent; ce même poison possède la propriété de supprimer l'irritabilité de la sensitive; il fait perdre au protoplasma végétal, comme au protoplasma animal, le pouvoir de décomposer l'eau oxygénée.
Les builes essentielles exercent une action délétère aussi bien sur les phanérogames que sur les bactéries; de nombreuses recherches ont démontré les bons effets qu'on peut obtenir avec les essences qui sont fort antiseptiques et peu toxiques pour les animaux.
Le chloroforme et l'éther exercent sur tous les êtres une action analogue; leurs vapeurs anesthésient également le protoplasma des animaux et celui des plantes (!); elles suppriment la sensibilité de la Mimosa pudica qui, sous leur influence, perd la propriété de se contracter quand on la touche; elles agissent aussi sur les graines, empêchent leur développement, qui reprend lorsqu'on les soustrait à Faction du chloroforme.
La plupart des auteurs admettent que les végétaux sont peu sensibles à l'action des poisons d'origine animale; le venin du cobra ne produit rien sur le drosera ; l'urine, la salive n'ont que peu d'action sur cette plante (Darwin). Pourtant Chouppe a reconnu que la salive entrave la végétation et M. Florian attribue ce résultat au sulfocyanate qu'elle contient.
Nous avons poursuivi, avec le cresson alénois, quelques recherches sur ce sujet, et nous avons étudié successivement l'action de diverses substances animales sur les graines et sur les plantes adultes.
Les graines ne peuvent pousser dans les humeurs des animaux; le sérum du lapin, la sérosité de Fascite, le blanc d'œuf, l'urine, la salive, la bile, tous liquides qui représentent d'excellents milieux de culture pour les bactéries et pour quelques autres végétaux inférieurs, ne permettent pas le développement du cresson. En diluant le sérum, le blanc d'oeuf et le liquide de Fascite, nous avons vu qu'il fallait arriver au titre de 20 pour 100 pour que la vie fût possible. Pour la salive, la végétation se fait dans une dilution à parties égales; elle présente seulement un retard de quelques jours. L'urine est plus nocive que la salive: Mais c'est la bile qui, de toutes les humeurs naturelles, s'est montrée le plus toxique; des dilutions à 4 pour 100 ne permettent pas le développement; à 5 pour 1000 elles le retardent encore.
Poursuivant l'analyse de ces faits, nous avons constaté que la toxicité de l'urine dépend en grande partie de l'urée : des solutions d'urée à 2 pour 100 rendent le milieu stérile; h 1 pour 100 elles permettent
(l) Claude Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie. Paris. 1878, t. I. p. 267.
LES INTOXICATIONS
l'apparition des feuilles, mais empêchent les plantes de s'élever; à 0,5 et même 0,25 pour 100, la végétation se fait presque régulièrement, mais la plante se fane vite. Pour la bile, ce n'est pas la matière colorante qui est le plus toxique; celle-ci à 4 pour 1000 ne produit aucun trouble; à 5 ou 6 pour 1000, elle retarde la végétation et entrave la formation de la chlorophylle; les sels biliaires sont plus actifs, le glycocholate et le taurocholate à 5 pour 1000 empêchent tout développement; à 2,5 ils le retardent encore et gênent l'ascension des tiges.
Ces diverses substances ont moins d'action sur la plante adulte : si l'urine pure la fait périr en quarante-huit heures, diluée de moitié d'eau, elle permet souvent la survie; d'un autre côté, l'urée est toxique à 2 pour 100, mais n'a guère d'action à 1 pour 100; les deux résultats concordent donc. La bile est beaucoup plus nocive; des dilutions à 5 pour 100 tuent les végétaux en quarante-huit heures. Quant à la salive, son action est peu marquée.
Ces résultats n'acquièrent de l'intérêt que si on les compare à ce qui se passe chez les divers êtres. Or les animaux supérieurs, les végétaux phanérogames et les végétaux inférieurs se comportent d'une façon tout à fait différente vis-à-vis des poisons et surtout vis-à-vis des poisons organiques.
Les alcaloïdes, sauf la quinine, sont peu toxiques pour les cryptogames, assez actifs chez les phanérogames et atteignent leur maximum d'action chez les animaux. Au contraire, les produits animaux relativement peu toxiques pour les animaux sont très actifs chez les phanérogames, tandis qu'ils représentent d'excellents milieux de cultures pour les cryptogames inférieurs. Chez les animaux comme chez les végétaux supérieurs, la bile est beaucoup plus toxique que l'urine; mais tandis que chez les animaux l'urée n'explique qu'une faible part de la toxicité urinaire, chez les végétaux ce corps peut, à lui seul, rendre compte des propriétés du liquide total. Enfin, d'après M. Bouchard, la matière colorante de la bile est bien plus toxique que les sels biliaires; c'est l'inverse qui a lieu chez les végétaux. Nous ferons remarquer, en terminant, que l'action des poisons sur la végétation est plus complexe qu'on ne pourrait le croire; il est possible en effet que les alcaloïdes n'agissent que d'une façon indirecte, en permettant le développement des bactéries ; il serait donc important de reprendre cette étude, en opérant à l'abri des germes extérieurs. Les résultats ne peuvent être acceptés sans réserve que pour les substances antiseptiques comme la nicotine et l'acide cyanhydrique ou pour les expériences poursuivies sur les végétaux adultes : ceux-ci, en effet, ne sont nullement troublés par les microbes qui pullulent dans le milieu où ils vivent.
Toutes ces données doivent être complétées par celles que fournit l'étude des poisons chez les animaux inférieurs.
Contrairement aux protophytes, les protozoaires sont très sensibles à l'action des alcaloïdes. Binz avait déjà noté la puissance toxique de la
ACTION DES POISONS SUR LES INVERTÉBRÉS
quinine. Rossbach (*) a étudié avec beaucoii]) de soin l'action qu'exercent sur les infusoires les alcaloïdes et les glycosides. Il a vu qu'à forte dose, il y avait une destruction foudroyante de leurs molécules ; les êtres ne représentaient plus que des détritus informes. Si les solutions étaient moins concentrées, on observait des mouvements giratoires, du gonflement du corps, une dilatation de la vésicule contractile, puis la liquéfaction du protoplasma. Ces effets s'obtenaient en portant sous le champ du microscope une goutte des solutions suivantes : strychnine à 1/15000, soit, pour une goutte, 0ms,00006; vératrine à 1/8000, soit 0,00022; quinine 1/5000, soit 0,0002; atropine, 1/1000, soit 0,001. Les acides et les alcalis n'agissaient qu'à des dilutions au 1/400 et au 1/600.
Ces résultats extrêmement intéressants n'ont de comparable que l'action du cuivre ou de l'argent sur certains végétaux. 11 est bien curieux de voir que chez les représentants inférieurs des deux règnes, la sensibilité aux poisons soit si grande, mais si différente d'un règne à l'autre .
Nous ne pouvons citer les nombreux travaux qui ont eu pour effet de nous faire connaître l'action des poisons sur les divers Invertébrés. Cette étude présente cependant un certain intérêt pour le médecin, puisque c'est sur les effets différents des toxiques que sont basées les méthodes parasiticides. Les essences, le styrax, le baume du Pérou sont des sarcoptides énergiques; la santonine, les extraits de racine de grenadier, de kousso, de fougère mâle, l'acide picrique sont des antihelminthiques ; ces substances peuvent être employées en thérapeutique, justement parce que les êtres inférieurs y sont beaucoup plus sensibles que les supérieurs. Mais tous les vers ne sont pas également tués par la même substance; la santonine, par exemple, est très vénéneuse pour les ascarides, mais elle empoisonnerait l'homme avant d'agir sur le tsenia ou les oxyures.
L'étude des poisons chez les Invertébrés permet de suivre pas à pas les modifications qu'impose aux réactions vitales la complexité croissante des êtres. Mais, dès qu'apparaît le système nerveux, on découvre une concordance remarquable avec ce qui se passe chez les Vertébrés C'est ce qu'a établi Romanes, par exemple, en faisant agir sur les Méduses des poisons tels que le chloroforme, la caféine et la strychnine; cependant, lorsque le poison a éteint toute manifestation nerveuse, la vie peut encore reprendre; il suffit de remettre l'animal dans un milieu normal. Cette différence d'action tient à la trop grande importance du système nerveux chez les Vertébrés où sa destruction entraîne la mort de l'organisme; chez les Méduses, au contraire, le poison peut exercer librement son action sur tous les tissus, sans que ses effets soient arrêtés par la mort prématurée.
Il ne faut pas trop s'étonner non plus de la résistance que présentent les Invertébrés à l'action du curare. Si l'escargot supporte des doses de 0s'Vl,
(') Rossbach, Ueber die feinsten Giftproben. Berl. klin. Wochcnschrift , p. 500, 1880.
LES INTOXICATIONS
si les polypes d'eau douce vivent longtemps clans une dissolution de ce poison (Vulpian), cela tient à la constitution même de ces animaux, qui sont pourvus de muscles lisses; ceux-ci sont, comme on sait, peu sensibles à l'action du curare, même chez les Mammifères ; les résultats sont donc analogues dans les deux groupes.
On s'explique moins bien les variations que subit Faction des sels alcalins. M. Richet, qui a étudié cette question avec grand soin, a reconnu que l'écrevisse est très sensible aux sels de lithium et de potassium, tandis que les limaçons résistent aux sels de potassium et de rubidium, tout en étant facilement empoisonnés par ceux de lithium. D'après le même expérimentateur, les végétaux ne seraient pas incommodés par les sels de potassium, seulement toxiques pour les cellules nerveuses.
Tels sont les curieux résultats auxquels conduit l'étude des poisons chez les êtres inférieurs : on peut ainsi mettre en évidence l'action des toxiques sur les simples cellules, sur les pseudopodes, les cils vibratiles. Enfin la transparence de quelques êtres permet d'étudier les modifications de certains systèmes; c'est ce qu'on peut faire sur divers annélides, sur de petits crustacés, comme les daphnies, et même sur des poissons, comme les jeunes raies, où l'on peut suivre sans vivisection préalable les troubles que provoquent les toxiques.