TOXICITÉ DES COMPOSÉS ORGANIQUES
Déjà, à propos des alcools, nous avons fait connaître une loi que proposèrent Rabuteau, Dujardin-Beaumetz et Audigé : le pouvoir toxique augmenterait parallèlement au poids atomique et au point d'ébullition, cette dernière influence est parfaitement justifiée4; la durée des effets d'une substance est évidemment en rapport inverse de la volatilité; mais, si cette loi se vérifie pour certains composés, elle comporte un grand nombre d'exceptions qui lui ôtent tout caractère de généralité. M. Richet (*) en propose une autre, déduite de ses expériences sur les poissons. D'après ce savant, les alcools et les éthers seraient d'autant plus toxiques qu'ils sont moins solubles. 11 a reconnu en effet que des ablettes et des tanches succombaient en une heure dans les mélanges suivants :
En comparant l'action des divers alcools et de leurs dérivés, M. Richet (2) a encore reconnu que les corps peu solubles, volatils, sont surtout anestbésiques (oxyde d'éthyle); les corps moins volatils, comme l'alcool, surtout ébriogènes; les corps, dont le point d'ébullition est plus élevé que l'eau, convulsivants.
C'est à l'étude des substances aromatiques que se sont attachés la plupart des auteurs. Starkow(3) a montré que dans les carbures d'hydrogène, la substitution du groupe azoteux AzO2 à un atome II, augmente considérablement la toxicité, à la condition que le nouveau produit soit suffisamment soluble; en même temps, la substance acquiert la propriété de produire des altérations du sang, facilement appréciables au spectroscope : c'est ce qui a lieu pour la nitrobenzine, la nitro-aniline, la nitronaphtaline, tous composés dans lesquels AzO2 remplace un H.
En étudiant différents corps dérivés de la houille, MM. Dujardin-Beaumetz et Bardet crurent trouver les relations suivantes : le pouvoir antiseptique dépend du groupe hydroxyle ; le pouvoir antithermique du groupe amido gène ; l'action analgésique est liée à la présence du groupe amidogène, dont 1 atome d'hydrogène est remplacé par un radical de la série grasse.
Ces lois se vérifient pour certains corps, comme l'acide phénique, l'acétanilide, l'exalgine; mais elles ne peuvent être acceptées d'une façon
(*) Ch. Richet, Rapport entre la toxicité cl les propriétés physiques des corps. Bull, de la Soc. de biol., 1893, p. 775.
(2) Richet, Art. Alcools, Dicf. de Physiologie, t. 1, p. 207. Taris, 1895.
(3) Stahrow, Contribution à la toxicologie du groupe benzinique. Journ. de méd. de Belgique, 1872, p. 529.
Alcool éthylique .
Éther.
Uréthane
Paraldéhyde . . .
Alcool amylique. .
Acétophénone. . .
Essence d'absinthe
pour 1000.
LES INTOXICATIONS
absolue, car elles souffrent de nombreuses exceptions. Il faut remarquer seulement que beaucoup d'antiseptiques contiennent effectivement le groupe hydroxyle; d'autres, d'après MM. Rottenstein et Bourcart, doivent leurs propriétés à la présence d'hydrocarbures CTF, C2H5, etc., et sont d'autant plus actifs qu'ils en renferment un plus grand nombre ; le pouvoir bactéricide des corps augmente encore quand on ajoute des halogènes, chlore, brome, de l'hydroxyle un groupe aldéhydique, etc. ; il diminue si l'on y fait entrer l'azote .
Une étude méthodique a été entreprise par Baumann, qui s'est adressé à la série des sulfonals et a recherché leur influence hypnotique ; parmi les disulfones, celles qui contiennent les groupements éthyliques sont seules actives, à la condition toutefois que les composés ne soient pas trop solubles; dans ce dernier cas, l'action hypnotique se réduit à néant.
Ces quelques résultats sont déjà encourageants et peuvent servir à diriger le chimiste dans la fabrication synthétique des médicaments. Parfois pourtant une idée théorique erronée a pu conduire h des applications pratiques importantes : on croyait, à un moment, que le pouvoir antipyrétique n'appartenait qu'aux corps ayant une composition analogue à la quinine; une interprétation erronée de la constitution de l'antipyrine lit essayer cette substance. Comme le fait remarquer M. ïrillat dans une importante étude à laquelle nous avons emprunté un grand nombre de renseignements, on n'aurait peut-être pas découvert ses propriétés thérapeutiques si Ton avait connu sa constitution réelle.
11 existe une loi qui a d'importantes applications en thérapeutique et explique certains phénomènes des auto-intoxications : c'est que les substances aromatiques perdent leur toxicité quand elles se sulfo-conj liguent ; le phénol, par exemple, est toxique; les phényl-sulfates ne le sont pas. On sait que ces transformations s'opèrent dans l'organisme lui-même, au niveau du foie et du rein. Or, s'il est vrai, comme l'admet Stolnikow (2), que la toxicité des composés aromatiques dépend du groupe hydroxyle, on conçoit comment la sulfo-conj ugaison diminue la toxicité.
Si nous passons à l'étude des substances azotées, nous allons observer des changements analogues.
L'ammoniaque possède un pouvoir convulsivant, qu'on augmente encore en remplaçant un H par un radical phénylique, qu'on fait disparaître en introduisant un radical gras (Lazzaro). Or, des modifications analogues se passent dans les dérivés ammoniacaux et dans les alcaloïdes ; l'introduction d'un radical alcoolique supprime le pouvoir convulsivant et confère à la substance une action curarisante; parfois pourtant le nouveau composé conserve une partie de ses propriétés primitives; ainsi, d'après Brown et Fraser, les dérivés alcooliques de la morphine font encore dormir. Il en
(l) Tbillat, La préparation synthétique des substances médicamenteuses. La Presse médicale, 19 mai 1894.
(-) Stolnikow, Uebcr die Bedentung der Hydroxylgruppe in einigen Giften. Zeiise/trift fur physiol. Chemie, Bd. VIII, p. 235, 1884.