‹ Traité de pathologie générale [electronic resource]Chapitre 134 sur 137 · ANTAGONISME ET SYNERGIE DES POISONS · texte numérisé non relu

ANTAGONISME ET SYNERGIE DES POISONS

ancienne et, malgré le grand nombre de travaux qu'elle a suscités, elle ne s'appuie encore que sur des résultats assez discutables.

On doit, en tout cas, étudier l'antagonisme des poisons à deux points de vue : il y a, en effet, un antagonisme physiologique et un antagonisme toxique.

L'antagonisme physiologique se rapporte à la propriété que possèdent certaines substances d'empêcher l'action d'une autre substance sur un appareil. Ainsi l'atropine s'oppose à l'action diâphorétique ou sialagogue de la pilocarpine, à l'action myotiquc de l'ésérine. Sur ce point tout le monde est d'accord. Où le désaccord commence, c'est quand il s'agit d'étudier la réciproque. Quelques auteurs, Luchsinger entre autres, supposent qu'il existe un antagonisme absolu entre les substances, comme il en existe entre certains agents chimiques ou physiques, le froid et le chaud par exemple; mais Luchsinger reconnaît lui-même que cet antagonisme n'est plus appréciable pour les doses élevées ; de même le froid et le chaud trop intenses ont une action paralysante identique. Cette opinion a été combattue, notamment par Rossbach. Pour cet auteur le prétendu antagonisme se réduit à une simple action paralytique, l'atropine paralyse les organes sécréteurs ou plutôt les terminaisons nerveuses qui s'y distribuent et par conséquent empêche l'action excito-sécrétoire des poisons comme la pilocarpine. La même explication s'applique aux effets différents sur l'iris; l'atropine empêche l'action myotique de l'ésérine si elle a été donnée à assez haute dose pour paralyser le sphincter irien, mais la réciproque n'est pas vraie : la fonction paralysée par un alcaloïde ne peut être rétablie par un autre.

Quelle que soit l'explication qu'on adopte, voici les principaux cas d'antagonisme physiologique. Pour les glandes, l'antagonisme se ramène à l'action de l'atropine, qui empêche les effets de l'ésérine ou de la pilocarpine; les phénomènes sont semblables pour l'iris, mais beaucoup plus curieux en ce qui concerne le cœur. La muscarine possède le pouvoir d'arrêter cet organe en diastole ; or il suffit d'injecter une dose minime d'atropine, Ômgr,002 à 0mgr,005 par exemple, avant ou après l'introduction de la muscarine, pour empêcher ou supprimer l'action de cet alcaloïde. Les résultats sont semblables quand on injecte de l'atropine après avoir introduit de l'aconitine (S. Ringer) ou de la quinine (Pantelezeff) ; le cœur se met à battre de nouveau, mais cet effet ne s'observe qu'en été; en hiver l'atropine, au lieu de ramener les battements, achève de les arrêter s'ils persistaient encore.

L'influence favorable de l'atropine s'explique par l'action paralysante que cet alcaloïde exerce sur les ganglions d'arrêt du cœur. On comprend donc que les alcaloïdes qui excitent ces ganglions, restent sans influence.

On peut amoindrir les effets des substances tétanisant le cœur, au moyen des poisons qui diminuent son excitabilité : ainsi le chloral et la cocaïne s'opposent à l'action nocive de la digitaline. Réciproquement, quand le cœur est sous l'influence d'une substance paralysante, comme le

LES INTOXICATIONS

chloroforme, l'ammoniaque fait reparaître les battements, tandis que l'atropine favorise L'arrêt final.

Des effets antagonistes du même ordre s'observent en employant des substances qui ont une action différente sur la moelle. La mort par la strychnine est retardée et même empêchée par l'administration du chloroforme (Husemann) . Mais la réciproque n'est pas vraie, quoi qu'en ait dit Liebreich. De même le chloral permet la survie chez les lapins qui reçoivent une dose de picrotoxine de deux à huit fois supérieure à la dose mortelle; cet antagonisme ne s'observe pas chez le chat où les deux substances agissent sur le cœur (C. Browne). En étudiant l'action simultanée de l'ésérine et de l'hyoscyamine, Amagat a reconnu que l'hyoscyamine retardait la mort provoquée par l'ésérine, mais ne l'empêchait pas.

M. Dubois a recherché le rôle de l'alcool au cours de différents empoisonnements, dette substance précipite la mort par la digitale, en favorisant l'hypothermie; elle n'influence pas les effets de l'atropine et retarde, sans les empêcher, ceux de la strychnine et de l'acide cyanhydrique ; réciproquement, son action n'est pas neutralisée par une injection sous-cutanée d'ammoniaque.

Un des antagonismes dont on a le plus souvent parlé est celui qui existerait entre l'atropine et la morphine; admis déjà par Prosper Alpin dés 1570, cet antagonisme a été nié par Frœser et Bennet, rapporteuis d'une commission nommée par ï Association médicale britannique : d'après eux, les effets des deux alcaloïdes, loin de se combattre, s'ajoutent.

Pour savoir s'il existe véritablement un antagonisme toxique, nous avons opéré de la façon suivante (/) : après avoir déterminé la dose mortelle des quatre substances suivantes, chlorure de potassium, chlorhydrate de morphine, sulfate neutre d'atropine, sulfovinate de quinine, nous les avons associées deux à deux, de telle façon que 20 centimètres cubes d'eau salée à 7 pour 1000 continssent toujours l'équivalent toxique de chacun des deux corps; l'injection étant poussée avec une vitesse constante, nous avons obtenu les résultats suivants :

Si dans 20 centimètres cubes de liquide on dissout la dose mortelle de chlorhydrate de morphine 0S1,65 et la dose mortelle de KC1 0gr,18, l'animal succombe comme s'il avait reçu de la morphine pure, présentant seulement des convulsions terminales intenses : les deux poisons agissent donc isolément.

En injectant de même la morphine et l'atropine, ou l'atropine et la quinine, on amène la mort quand on a introduit la moitié de la dose toxique de chaque substance; elles agissent donc toutes deux synergiquement; leur action s'additionne, d'une façon exacte. Au contraire, avec la quinine et le chlorure de potassium on obtient un liquide plus toxique que ne l'indique la somme des composants. L'animal succombe quand il

(*) Roger, Sur le prétendu antagonisme toxique de quelques poisons. Bull, de la Soc. de biol., 12 mai 1888.

LES LÉSIONS AN ATOMIQUE S

a reçu une quantité de chaque poison qui, prise isolément, ne tuerait que 290 grammes; les deux substances, même en agissant synergiquement, ne devraient faire périr que 580 grammes au lieu de 1 kilo.

Devant ces résultats, nous pouvons conclure qu'un antagonisme vrai entre deux substances est un fait fort rare.

Comme l'a dit très justement Dujardin-Beaumetz, l'antagonisme est l'opposition des effets de façon que la résultante n'ait aucune action. Or, en mécanique, pour que deux forces se neutralisent, il faut qu'elles agissent en sens inverse sur le même point; en toxicologie, il faut que les deux poisons exercent une action diamétralement opposée sur le même appareil. La chloralisation, par exemple, neutralise le strychnisme ; mais il ne s'agit pas là d'un antagonisme véritable, comparable à celui de la mécanique, puisque la réciproque n'est pas vraie. A plus forte raison, le curare et la strychnine ne sont pas antagonistes; si le curare empêche les convulsions strychniques, ce n'est pas en agissant sur la moelle, mais en paralysant les terminaisons nerveuses; il masque ses effets, il ne les annihile pas.

Pour que deux substances fussent vraiment antagonistes, il faudrait qu'elles eussent toutes deux une influence diamétralement opposée sur tous les appareils, tous les tissus, toutes les cellules. On conçoit qu'une telle éventualité ne puisse guère se présenter dans la réalité. Ce qu'on observe le plus souvent, ce sont des antagonismes partiels, ne s'exerçant que sur un appareil; si cet appareil est peu important pour la vie, l'antagonisme ne peut retarder la mort : s'il s'agit d'un organe indispensable comme le cœur, une des substances pourra combattre les effets de l'autre ; •c'est ce qui a lieu par exemple pour l'atropine neutralisant l'action cardiaque de la muscarine. Mais l'atropine et la morphine, si elles ont quelques effets différents, amènent des troubles analogues au niveau des appareils vraiment importants; voilà pourquoi, loin de se combattre, elles agissent synergiquement pour entraîner la mort.

Les lésions anatomiques d'origine toxique. — Les lésions anatomiques sont des conséquences des troubles fonctionnels et peuvent, à leur tour, devenir le point de départ de nouveaux troubles et de nouvelles lésions.

En traversant un organisme, les poisons sont capables de susciter une série d'altérations qu'on peut classer de la façon suivante : les lésions initiales, se produisant au point d'introduction de la substance nocive; les lésions d'ordre fonctionnel, déterminées sur les parties de l'économie où le poison porte son action; les lésions d'élimination frappant les organes chargés de transformer les toxiques ou de les rejeter au dehors.

Les lésions initiales sont extrêmement marquées avec les caustiques, qui souvent bornent leur action au point atteint. Elles sont encore manifestes avec certaines substances qui pénètrent dans l'organisme : le phosphore, l'arsenic, les acides ouïes alcalis dilués, divers sels minéraux, l'alcool, etc.,

LES INTOXICATIONS

provoquent, au niveau de l'estomac, par exemple, des altérations profondes qui témoignent de leur passage. D'autres substances, injectées sous la peau, peuvent déterminer des œdèmes, de la suppuration ou des eschares.

Action pyogène des substances toxiques. — On a longtemps discuté pour savoir si les poisons sont capables de provoquer du pus. Au lendemain du triompbe de la bactériologie, beaucoup d'auteurs soutinrent qu'il n'y a pas de suppuration aseptique; cette opinion, basée sur un grand nombre d'expériences, semblait sur le point d'être définitivement acceptée, malgré les recherches de Riedel et de Gohnheim. Mais bientôt, on allait publier une série de travaux qui devaient conduire à une conclusion opposée. Councilmann démontra par une méthode ingénieuse que l'huile de croton produit du pus chez le lapin; Uskoffcn obtint chez le chien avec l'huile d'olive et l'essence de térébenthine; Orthmann, avec le mercure. .Mais ce lurent les recherches de Grawitz et de Bary qui finirent par (Mitrainer la conviction; ces auteurs ont montré que, s'il est difficile de produire de la suppuration aseptique chez le lapin et chez le cobaye, il n'en est pas de même chez le chien ; le nitrate d'argent en solution à 5 pour 100, l'ammoniaque concentrée, et surtout l'essence de térébenthine ont des propriétés pyogènes manifestes. Ces recherches expliquent un certain nombre de faits contradictoires; la faute fondamentale des premiers expérimentateurs est d'avoir voulu généraliser à toute la série animale les résultats obtenus sur une seule espèce.

M. Christmas a confirmé cette importante distinction; il n'a produit des suppurations chez le lapin qu'avec le mercure; encore fallait-il pratiquer l'injection dans la chambre antérieure et la suppuration s'arrêtait dès que le globule métallique était entouré d'un exsudât purulent.

Les expériences de Jânowski, de Steinhauer et de plusieurs autres ont confirméet complété ces divers résultats. On peut donc dire que le mercure, la térébenthine, la créoline, le sublimé, l'antipyrine peuvent provoquer la suppuration chez le chien; le calomel est pyogène pour le chien, le chat, le lapin ; le nitrate d'argent produit de la suppuration chez le chien et le chat, tandis que chez le cobaye il ne provoque qu'un exsudât séro-fibrineux avec quelques points de nécrose; l'huile de croton, nécrosante chez le chat et le cobaye, est pyogène chez le chien. Enfin, dans ces derniers temps, on a étudié des substances organiques qui exercent une action suppurative énergique : ce sont les solvines, la sapotoxine et, à un degré moindre, certains principes de la digitale, tels que la digitoxine et la digitonine.

La connaissance de ces suppurations aseptiques a permis de résoudre une question assez intéressante. On sait, en effet, que l'exsudat purulent diffère des autres exsudats inflammatoires par l'absence de fibrine; à l'époque où l'on considérait toutes les suppurations comme de nature microbienne, l'explication était fort simple : on supposait que les ferments bactériens possédaient une action peptonifiante. Aujourd'hui l'hypothèse est inadmissible, Peiper ayant montré que les substances pyogènes ont,

LES LÉSIONS ANATOMIQUES

pour la plupart, la propriété de hâter la coagulation. Aussi est-on porté à admettre que la fibrine est peptonifiée par les globules blancs et les éléments des tissus ; car, d'après Lcbcr, le pus produit par des substances aseptiques, possède néanmoins la propriété de liquéfier la gélatine.

Les bactéries pyogènes elles-mêmes agissent, non comme des corps étrangers spécifiques, mais grâce aux produits solubles qu'elles sécrètent. Nous arrivons donc à une conclusion opposée à celle des premiers bactériologues; la suppuration nous apparaît comme un processus d'ordre toxique; que le poison soit ou non microbien, le pus est toujours produit sous l'influence de matières solubles.

Sphacèle d'origine toxique. — Les substances qui agissent plus énergiquement que les précédentes, au lieu de déterminer de la suppuration, produisent du sphacèle ; il ne faut pas confondre cette lésion avec la gangrène que provoquent les bactéries : il y a entre les deux processus une différence profonde. Les substances chimiques amènent simplement la mort des cellules, une nécrose sèche, une eschare; les bactéries, outre la nécrose, suscitent des phénomènes de fermentation qui leur sont particuliers et qui permettent de séparer les deux processus. Cependant on voit parfois la gangrène succéder à l'action des substances toxiques; l'exemple le plus connu est fourni par la gangrène pulmonaire consécutive aux inhalations de vapeurs irritantes. Dans ce cas, il ne faut pas invoquer simplement l'action des gaz délétères ; ceux-ci ne font que préparer le terrain et permettent le développement de divers microbes, qui produisent les lésions du poumon.

Lésions des viscères et des tissus. — Les troubles fonctionnels produits par les poisons suscitent deux ordres de lésions aiiatonliques : les unes sont des manifestations banales, nullement spécifiques ; c'est ainsi que les convulsions, les contractures, les mouvements désordonnés déterminent parfois des ruptures musculaires ou de petites hémorrbagics dans les muscles, la moelle, le cerveau; l'asphyxie terminale produit un emphysème souvent considérable, et peut amener des ecchymoses sous-pleurales ou sous-péricardiques. Toutes ces lésions sont évidemment beaucoup moins importantes que celles qui présentent des caractères spécifiques.

Nous n'insisterons pas sur les altérations des leucocytes et des hématies (pie nous avons déjà signalées; on se rappelle que les globules rouges peuvent être modifiés dans leur forme ou leur aspect, leur stroma peut présenter des taches vacuolaires, leur matière colorante peut être dissoute; à un degré de plus, les globules sont détruits.

Ces troubles ont un grand intérêt, car ils peuvent être le point de départ de lésions vasculaires; les débris de globules, encombrant les petits vaisseaux et y déterminant des thromboses, servent parfois de point de départ à des lésions parenchyinateuses secondaires. D'ailleurs, la nécessité pour certains organes d'éliminer les produits des altérations sanguines explique la genèse d'autres lésions, de celles qui surviennent , par exemple, au niveau des reins.

LES INTOXICATIONS

Los altérations viscérales los plus intéressantes sont celles qui relèvent des troubles fonctionnels dus aux substances toxiques, ou du passage des poisons à travers les organes chargés de les éliminer.

On pourrai! croire que les lésions des organes sont d'autant plus marquées que les troubles y sont plus intenses; une pareille formule est loin d'être exacte. Le système nerveux, malgré la profonde atteinte qu'il subit, est moins souvent lésé qu'on pourrait le croire; Yulpian ne trouva aucune altération dans la moelle d une grenouille qui, pendant plusieurs semaines, avait eu des convulsions strychniques. Ce résultat négatif peut tenir à Une résistance réelle des cellules nerveuses qui, malgré de nombreuses excitations, restent indemnes dans leur structure; mais il s'explique peut-être par l'insuffisance de nos moyens d'investigation, qui ne permettent pas de reconnaître toutes les modifications qui peuvent se produire1:

Quel que soit l'organe qu'on envisage, les lésions débutent toujours par les éléments les plus différenciés. Cette loi, qui ne souffre pas d'exception, a été mise en évidence par un grand nombre de recherches et a considérablement modifié nos idées sur le mode de production des cirrhoses. Au niveau du rein et du foie, par exemple, les poisons agissent d'abord sur les cellules épithéliales; toute néphrite ou toute hépatite toxique est primitivement parenchymateuse. Le fait se comprend facilement ; si la lésion est vraiment le résultat du trouble fonctionnel, elle doit débuter par l'élément anatomique dont le fonctionnement a été atteint.

Les lésions des cellules peuvent se ramener à trois types principaux: phlogose, stéatose, nécrobiose. La phlogose est produite, par exemple, au niveau du rein, par l'élimination de la cantharide; la stéatose est le résultat de l'action des poisons minéraux, notamment du phosphore, de l'arsenic et de l'antimoine, parfois des poisons organiques comme le chloroforme ; la nécrobiose peut être déterminée par un grand nombre de corps, parmi lesquels nous citerons l'acide chromique.

Si l'empoisonnement est léger et accidentel, c'est-à-dire s'il ne se répète pas, la restauration pourra se taire d'une façon complète ou presque complète. Mais si les troubles sont profonds, ou si le malade est de nouveau soumis à Faction des substances toxiques, il se développera des lésions chroniques qui resteront purement parenchymateuses ou deviendront diffuses; dans ce dernier cas, le tissu conjonctif pourra être atteint d'une façon prédominante ou presque exclusive. Ainsi les lésions primitivement épithéliales peuvent évoluer vers deux types différents, autrement dit un même poison peut produire des altérations parenchymateuses ou interstitielles; l'alcool, aussi bien que le phosphore, est capable de déterminer des dégénérescences gramilo-graisseûses ou de la cirrhose. A quoi faut-il attribuer ces résultats si disparates, ces effets si différents d'une seule et même substance?

La lésion première est identique dans tous les cas, parce qu'elle relève d une seule cause toxique ; mais elle suscite une série de réactions secondaires qui sont dissemblables parce qu'elles sont produites chez des orga-

LES LÉSIONS ANATOM1QUES

nismes différents. Nous avons à plusieurs reprises insisté sur ec sujet et nous avons essayé d'établir que chaque être a un particularisme morbide qui lui donne nue physionomie spéciale. Plus on s'élève dans la série, pins l'individualité est développée et importante ; l'état général du sujet atteint , ses antécédents, personnels ou héréditaires, son état diathésique, sa résistance spéciale créée par ses maladies antérieures et son genre de vie, expliquent la variété des réactions qui se passent à l'occasion d une même cause pathogène. Pour ne citer qu'un exemple, nous rappellerons que Aufrecht, puis Germont, ont vu les injections sous-cutanées de cantharidine provoquer chez le cobaye une néphrite interstitielle; c'est ce qui avait lieu quand ils opéraient sur un animal bien portant et vigoureux; si au contraire le cobaye était malade, mal nourri, ou si l'introduction du poison déterminait de la suppuration sous-cutanée, les lésions parenchymateuses dominaient ou existaient exclusivement.

Ces quelques considérations expliquent comment les mômes causes se trouvent citées dans l'étiologie des différentes affections rénales ou hépatiques; leur lésion primitive étant identique, leur aboutissant est différent par suite de l'état différent où se trouvent les sujets atteints.

Les poisons peuvent encore produire dos lésions viscérales par un mécanisme détourné; ils frappent le système artériel et déterminent l'artériosclérose. Ces manifestations vasculaires sont très fréquentes au cours des intoxications chroniques, notamment chez les alcooliques et les saturnins, les tabagiques, dans les intoxications endogènes (goutte, diabète, surmenage) ou microbiennes (infections). L'action du plomb n'est mise en doute par personne et, si l'on réfléchit aux nombreuses sources d'intoxication permanente par ce métal, on comprendra que bon nombre de cas d'artério-sclérose, dont la cause nous échappe, ne doivent pas reconnaître une autre origine. Si I on peut discuter sur le rôle de l'alcool, il ne semble pas que l'action des boissons spiritueuses puisse être niée; l'expérimentation, d'accord avec la clinique, montre que les substances qui entrent dans leur composition, les aldéhydes par exemple, peuvent provoquer chez les animaux de l'artério-sclérose, des cirrhoses des reins et du foie.

Nous n'avons pas à étudier ici les lésions anatomiques des intoxications; leur histoire sera présentée à propos de Fanatomie pathologique générale, nous nous contenterons de quelques considérations sur leur mode de production dans les principaux viscères ou tissus.

Le rein est un des organes qui souffrent le plus au cours des empoisonnements ('). Parfois il est seul ou presque seul atteint: c'est le cas pour l'empoisonnement par la cantbaride; on suppose que le principe nocif, uni aux albumines du sang, et rendu ainsi presque inoffensif, est mis en liberté au niveau des reins, notamment au niveau des glomérules ; il se produit une glomérulo-néphrite, qui a été étudiée par presque tous les anatomo-pathologistes.

(*) Gaucher, Pathogénie dos néphrites. Thèse d'agrég Paris, 1886.

La plupart des substances toxiques, pour ne pas dire toutes, peuvent déterminer des lésions rénales; rénumération en serait fastidieuse, sinon impossible. Le mercure, le phosphore, l'arsenic, les acides, les alcalis, les chromâtes, certaines essences comptent parmi les causes les plus fréquentes.

Suivant les substances employées, on observe des localisations différentes : tandis que la cantharide frappe le glomérule, le phosphore, le plomb atteignent l'épithélium des tubes contournés. Charcot et Gombault ont étudié avec grand soin la néphrite saturnine et, par des expériences fort précises, ont démontré son origine épithéliale.

.Mais il ne faut pas tenir compte seulement des poisons venus du dehors; les substances formées dans l'organisme jouent un rôle encore plus considérable. Celles qui proviennent du tube digestif, pénétrant en excès, soit par suite de fermentations exagérées, d'altérations intestinales ou hépatiques, peuvent déterminer de l'albuminurie et secondairement des néphrites. Ce ne sont pas seulement les toxines d'origine fermentative qui agissent ; dans plusieurs affections intestinales ou hépatiques, les produits normaux de la digestion ne subissent pas leur transformation usuelle et sont éliminés par l'urine; or la peptonurie détermine de profondes lésions rénales (Gouget) .

L'auto-intoxication consécutive aux lésions du foie, en donnant un surcroît de travail au rein, peut déterminer dans cette glande des lésions cellulaires, bien étudiées par M. Gouget (*) . Dans le même ordre d'idées on peut citer les néphrites consécutives aux altérations cutanées et celles qui surviennent dans la goutte ou le diabète. On est conduit ainsi à se demander si toute néphrite ne relève pas d'une intoxication et si la théorie hématogène du mal de Bright, telle qu'elle fut conçue par Canstatt et défendue par Seinmola, ne répond pas à la réalité. Sans aborder ce problème, dont la discussion nous entraînerait trop loin, nous pensons qu'un grand nombre de néphrites sont dues aux altérations du sang par des toxines intestinales ou autogènes, qu'il s'agisse de leucomaïnes, de matières extractives ou d'albumines. Le rôle des albumines étrangères à l'organisme ne semble pas douteux; que ce soit la sérine d'un animal d'espèce différente ou l'albumine de l'œuf, l'élimination se fait par les reins et y détermine de profondes lésions ; nous avons pu constater des néphrites très intenses chez plusieurs lapins auxquels nous avions injecté de l'albumine de l'œuf dans les veines.

Les théories classiques sur l'origine des cirrhoses hépatiques assignent au processus scléreux une origine veineuse, artérielle ou biliaire. Mais aujourd'hui une idée plus conforme aux données de la pathologie générale a pris naissance. C'est à Ackermann que revient le mérite d'avoir compris que le point de départ des cirrhoses toxiques devait être placé dans

(') Gouget, De l'influence des maladies du foie sur l'état des reins. Thèse de Paris T

LES LÉSIONS ANATOMIQUES

une altération primitive de la cellule hépatique (*). Cette théorie, développée parHartiing, a été acceptée en France par M. Pilliet et exposée avec soin par M. de Grandmaison (2). L'alcool et les substances qui lui sont associées dans les diverses boissons, aldéhydes, essences, arrivent d'abord en contact avec les cellules marginales du lobule, et en déterminent la dégénérescence; la lésion cellulaire engendre à son tour un processus de réparation qui aboutit comme toujours à la sclérose; ainsi la sclérose du foie représente une simple cicatrice, dont la topographie est facile à saisir; c'est une lésion secondaire; dans le foie comme dans le rein, l'altération est primitivement épithéliale. Mais de même que pour le rein, la cirrhose ne se produit que clans certaines circonstances, c'est-à-dire si l'organisme est encore capable de fournir ce travail cicatriciel; sinon, il surviendra seulement une dégénérescence cellulaire, une véritable hépatite parenchymateuse.

Parmi les autres poisons exogènes, il convient de citer le phosphore et l'arsenic, qui provoquent la stéatose diffuse et totale, s'ils sont donnés à haute dose, mais déterminent la sclérose s'ils sont donnés à dose minime, et le lupin, cause très fréquente de cirrhose hépatique chez les animaux.

Les expériences de Afanassiew (3) démontrent que les substances qui détruisent les globules rouges, la glycérine, l'acide pyrogallique, et surtout la toluylène-diamine, amènent la dégénérescence des cellules centrales des lobules et consécutivement des lésions scléreuses interstitielles. Le même auteur a remarqué que l'ictère provoqué par la toluylène-diamine déterminait des glomérulo-néphrites, aboutissant plus tard à la sclérose rénale.

De même que le rein, le foie peut être atteint par les poisons nés dans l'organisme; ceux du tube digestif provoquent surtout des cirrhoses, ceux qui s'éliminent normalement par l'urine amènent, quand survient un trouble dans l'émonction rénale, des lésions cellulaires décrites par M. Gaume.

Pour les autres glandes annexées au tube digestif, nous citerons seulement une observation de MM. Arnozan et Vaillard, qui constatèrent l'existence d'un catarrhe des conduits excréteurs du pancréas, chez un lapin empoisonné par le sublimé.

En parlant de l'action des poisons sur le tube digestif, nous avons déjà signalé la fréquence des lésions et spécialement des ulcérations, dont nous avons admis deux, variétés : les unes sont dues à l'influence directe des substances corrosives ou caustiques et se montrent surtout au niveau de la cavité buccale, de l'œsophage et de l'estomac, plus rarement sur l'intestin; les autres relèvent d'une élimination et siègent parfois sur la muqueuse

(') Ackermann, Dei' Histogenèse und Histologie der Lebcrcirrhose. Arch.fàr path. Anat. und Physiol, Bd. CXV, 1889.

(2) De G ii an dm ai son, Du rôle de la cellule hépatique dans la production des scléroses du foie. Thèse de Paris, 1892.

(5) Afanassiew, Ucber Icterus und Hsemoglobinurie hervorgerufen durch Toluylendiamin Zeilschrift fur klin. Med., Bd. VI, p. 281, 1885. — Ueber die pathologisch-anatomischen Verânderurigen Arch. fur path. Anal, und PhysioL, Bd. XCVIII, p. 4G0.

LES INTOXICATIONS

buccale (stomatite mercurielle) ou stomacale (gastrite arsenicale), généralement sur l'intestin (entérite mercurielle, arsenicale, urémique, ulcérations des brûlures, du vernissage, etc.). Nous avons déjà montré quelle part il fallait faire aux poisons et aux microbes qui peuplent ces diverses cavités (p. 978) ; il nous faut revenir un instant sur les gastrites, qui tiennent une place importante en nosographie. Brinton prétend même qu'il n'existe guère de gastrites aiguës en dehors des intoxications; les acides, les alcalis, le phosphore, l'arsenic, l'iode, le mercure sont les agents qui interviennent le plus souvent. Mais les gastrites vraiment importantes sont celles des empoisonnements chroniques : dans l'alcoolisme, les troubles stomacaux évoluent en deux périodes; la première est simplement caractérisée par de la dyspepsie et, si l'on a l'occasion de l'aire l'autopsie à ce moment, on ne trouve aucune lésion appréciable; à la deuxième période, se développent des altérations diffuses qui peuvent aboutir à la sclérose et à l'atrophie de l'organe; voilà un nouvel exemple démontrant encore une fois que le trouble fonctionnel précède la lésion, c'est la dyspepsie qui provoque la gastrite.

Les altérations de l'appareil respiratoire sont beaucoup moins importantes que celles qui atteignent le tube digestif, il existe cependant des bronchites, des broncho-pneumonies et des gangrènes d'origine toxique. L'apoplexie pulmonaire et la broncho-pneumonie s'observent dans l'empoisonnement par la cantharide; la gangrène pulmonaire a été notée dans l'ergotisme; mais dans ce dernier cas, de même que lorsque le sphacèle est dû à l'inhalation de vapeurs irritantes, il faut faire une large part à l'infection qui se surajoute; le poison ne fait que favoriser et permettre le développement des microbes.

Les glandes vasculaires sanguines peuvent présenter des lésions fort curieuses. Les substances qui détruisent les globules produisent des pigmentations anomales dans le foie et la rate ; M. Pilliet a constaté que la toluylène-diamine et surtout la paraphénylène-diamine font apparaître dans la rate des masses muriformes pigmentées qui, par le courant sanguin, sont transportées dans le foie, où elles produisent de petites embolies pigmentaires. Les poisons minéraux, comme le nitrite de soude, provoquent une anémie des parties périphériques de la rate et une congestion intense de la pulpe; ces lésions rappellent celles qu'on observe chez le vieillard.

Les capsules surrénales peuvent présenter des altérations analogues; Stadelmann avait remarqué que certaines substances, comme les sels biliaires, les acides hippurique et benzoïque, s'y accumulaient. M. Pilliet a observé, chez des chiens empoisonnés par la toluylène-diamine et l'hydroxylamine, des pigmentations de la substance médullaire; le nitrate d'urane provoque des hémorrhagies cavitaires; diverses essences, essences de girofle, de géranium, introduites dans l'estomac des cobayes amènent dans les capsules des hémorrhagies diffuses, que M. Pilliet compare à celles que nous avons produites en injectant aux mêmes animaux des cul-

LES LÉSIONS ANATOMIQUES

tures du bacille de Friedlânder; le rapprochement est d'autant plus curieux que, dans les expériences de M. Pilliet comme dans les nôtres, les lapins empoisonnés ou inoculés d'une façon semblable ont succombé comme les cobayes, mais l'autopsie a démontré la parfaite intégrité de leurs capsules.

Le système musculaire, y compris le myocarde, peut être frappé de dégénérescence graisseuse, accompagnée de petits foyers hémorrhagiques , dans les empoisonnements par le phosphore, l'arsenic, l'éther, le chloroforme. Au cours des paralysies saturnines, on a observé des altérations musculaires, déjà appréciables «à l'œil nu, mais qui semblent exceptionnelles.

Les altérations anatomiques du cœur ont été peu étudiées; outre la stéatose, on observe parfois des dégénérescences granuleuses; M. Pilliet en a signalé l'existence dans l'empoisonnement par le sublimé et a trouvé en même temps une transformation vésiculeuse et une pigmentation hémoglobinique des fibrilles musculaires. Nous ne ferons que signaler les altérations banales qui relèvent de l'artério-sclérose ou de la néphrite interstitielle et sont surtout marquées dans le saturnisme chronique.

Les os eux-mêmes ne sont pas épargnés. Nous avons déjà indiqué les nécroses et notamment la nécrose phosphorée, qui peut devenir une cause de dégénérescence amyloïde; plusieurs poisons, comme le sublimé, et, plus rarement, le phosphore, le bichromate de potasse, l'acide oxalique, produisent la décalcification des os et amènent secondairement le dépôt de concrétions calcaires dans les reins ; Prévost et Frutiger ont observé des cas où la décalcification osseuse était telle que la diaphyse était devenue mobile sur l'épiphyse.

Les lésions nerveuses d'ordre toxique présentent une importance considérable et par leur multiplicité et par leur variabilité.

Un grand nombre d'empoisonnements aigus peuvent retentir sur la moelle; les expériences de Popoff, Danillo, Tschisch ne laissent aucun doute à cet égard. Le phosphore, l'arsenic, le mercure et, à un degré moindre, la morphine, le nitrate d'argent, le bromure de potassium provoquent des myélites centrales aiguës, caractérisées essentiellement par de la tuméfaction trouble et par des dégénérescences vacuolaires des cellules. Dans les cas à marche lente, les lésions sont plus diffuses et atteignent la substance blanche ; parfois même elles peuvent devenir prédominantes à ce niveau et se localiser d'une façon systématique. Chez un chien ayant subi une intoxication lente par le phosphore, Gurrieri a trouvé une dégénérescence des faisceaux pyramidaux croisés, des faisceaux de Goll et de Burdach dans la région dorsale. Alt a observé, chez un autre animal de même espèce, à la suite d'une administration prolongée de morphine, des phénomènes d'ataxie et a trouvé à l'autopsie une sclérose des cordons postérieurs de la moelle; l'auteur pense que cette observation fort intéressante peut avoir une application en pathologie humaine, car on note fréquemment l'abus de la morphine dans les antécédents des tabétiques.

LES INTOXICATIONS

De ces intoxications exogènes il faut rapprocher les intoxications microbiennes, qui peuvent aboutir aussi à la production de myélites, en se localisant d'une façon prédominante sur la substance grise. La première démonstration de ce fait a été donnée pour le streptocoque de l'érysipèle (Roger (*), Bourges, Widal et Besançon), et vérifiée ensuite avec d'autres microbes tels que le bacille du côlon (Gilbert et Lion), le bacille typhique ( Vincent), le staphylocoque doré (Thoinot et Masselin).

Dans presque tous les cas rapportés par les différents expérimentateurs, qu'il se soit agi de poisons microbiens, végétaux ou minéraux, et quelle que fût l'intensité des lésions, le système nerveux périphérique a été trouvé intact; il ne s'était produit aucune dégénérescence, consécutivement aux lésions de la moelle.

Ce n'est pas seulement chez les animaux que les poisons peuvent agir sur le système médullaire; il en est de même chez l'homme; dans le saturnisme, Monakow, Oeller, Oppenheim ont décrit des lésions médullaires que Stieglitz a pu reproduire chez le cobaye et qui consistent en une vacuolisation des cellules motrices. Plusieurs intoxications alimentaires peuvent s'accompagner de lésions de la moelle. Tuczek a étudié avec soin les symptômes nerveux de l'ergotisme ; il a montré leur analogie clinique avec le tabès et a constaté que les lésions anatomiques étaient semblables, mais évoluaient plus rapidement; les troubles apparaissaient généralement après guérison des manifestations aiguës et présentaient souvent une terminaison favorable. On connaît moins bien la nature de la paraplégie spasmodique du lathyrisme; Tuczek, dans quatre autopsies, trouva une sclérose des cordons de Burdach, mais toutes les tentatives pour produire des lésions médullaires sur les animaux sont restées sans résultat, bien que certaines espèces, les oies, les porcs, les chevaux, puissent être atteintes de paraplégie. Enfin, nous devons encore à Tuczek la description des altérations médullaires de la pellagre dont l'existence avait été signalée par M. Bouchard; il s'agit d'une sclérose des cordons postérieurs et souvent de la partie voisine des cordons latéraux, prédominant à la région cervicale et se traduisant par de la paraplégie spasmodique.

Malgré leur importance, les myélopathies toxiques semblent moins fréquentes chez l'homme que les encéphalopathies ; il suffit de rappeler les lésions cérébrales de l'alcoolisme, du saturnisme, de la pellagre, et de citer la pachyméningite qu'on a pu reproduire expérimentalement et l'encéphalite interstitielle (N. Guillot) que le plomb détermine, en se localisant dans le cerveau ou dans les vaisseaux encéphaliques (Malassez).

L'attention est appelée depuis quelque temps sur le système nerveux périphérique. M. Gombault a décrit avec soin la névrite segmentaire périaxile des saturnins; il a pu reproduire, chez des cobayes, des névrites

(1) Rogeh, Atrophie musculaire progressive expérimentale. Comptes rendus de VAcad. des sciences, 26 octobre 1891. — Annales de V Institut Pasteur, 25 juin 1892.

LES LÉSIONS ANATOMIQUES

analogues, mais qui ne se sont traduites, pendant la vie, par aucun troublé fonctionnel. Des .névrites dont l'aspect est assez variable ont été observées au cours des empoisonnements chroniques par l'alcool, le mercure, le plomb, l'arsenic, le sulfure et l'oxyde de carbone, l'ergot de seigle. Ces lésions expliquent les symptômes révélés par la clinique, paralysie, pseudo-tabes, tremblement.

Quelques poisons produisent des lésions nerveuses qui semblent dues à une action locale : Arnozan et Salvat, Pitres et Vaillard ont décrit des névrites consécutives aux injections sous-cutanées d'alcool, d'étber ou de chloroforme; leur pathogénie semble assez simple. Mais quand il s'agit d'une névrite relevant d'une intoxication générale, l'interprétation est plus délicate; l'apparition souvent tardive des phénomènes éloigne l'idée d'une action directe Au poison, et porte à penser, avec M. Babinski, que les névrites relèvent plutôt d'un trouble nutritif consécutif au passage de la substance toxique.

En résumé, le système nerveux étant la partie la plus sensible des êtres supérieurs, est celle que les poisons impressionnent le plus facilement; mais tandis que chez les animaux, les troubles et les lésions atteignent surtout la moelle, chez l'homme, dont le cerveau acquiert une importance prépondérante, ce sont les centres cérébraux qui sont le plus souvent frappés. Il en résulte des troubles fonctionnels qui ne semblent liés à aucune lésion, le délire y compris le delirium tremens, les hallucinations, le coma, les accidents épileptiformes ou hystériformes et, à un degré moins élevé, la céphalalgie et le vertige; ailleurs ce sont des paralysies passagères, du tremblement, du pseudo-tabes, des douleurs, du zona, relevant de névrites; dans d'autres cas, enfin, les troubles dynamiques finissent par entraîner des lésions plus profondes, myélites, encéphalites, méningites, avec toutes leurs conséquences.

A maintes reprises nous avons parlé des modifications nutritives produites au cours des intoxications. L'obésité des alcooliques, l'anémie des saturnins, l'amaigrissement des morphinomanes traduisent suffisamment les troubles de la nutrition. C'est dans le saturnisme qu'on observe les phénomènes les plus curieux; sous l'influence répétée du plomb, il se crée une véritable diathèse, qui se caractérise par des arthropathies, des lésions rénales, des tophus identiques à ceux qu'on observe chez les goutteux.

Ces différents troubles nutritifs modifiant ainsi les réactions vitales de l'être, impriment forcément un cachet spécial à ses descendants. Les empoisonnements jouent un rôle considérable dans les troubles héréditaires. Nous n'avons pas à en faire l'étude dans cet article, leur histoire ayant été présentée avec tous les détails nécessaires dans les chapitres consacrés à la tératologie et à l'hérédité. Contentons-nous de citer la fréquence des avortements chez les femmes soumises à des empoisonnements professionnels; l'aspect chétif des nouveau-nés, qui, en venant au monde, peuvent présenter des phénomènes nerveux très

LES INTOXICATIONS

curieux; Gœtz et Schaull ont observé chacun un cas de tremblement congénital chez des enfants hydrargyriques. Enfin il est à peine besoin de rappeler la fréquence des accidents nerveux chez les enfants d'alcooliques ; la dégénérescence de la race se traduit soit par des stigmates physiques, soit par des névroses, épilepsie, hystérie, soit par des troubles psychiques et notamment parla dipsomanie; tels sont les résultats que la clinique avait fait connaître et qui ont été complétés par les travaux expérimentaux publiés dans ces dernières années et notamment par les recherches de M. Féré

Page 1