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DE L'ACCOUTUMANCE

et une élimination plus rapide. Cl. Bernard (') se demandait si Ton ne devait pas chercher la cause de l'assuétude dans une déchéance de l'organisme; il s'appuyait sur ce fait qu'un nerf engourdi ou dégradé est plus résistant qu'un nerf ordinaire; il fait remarquer ailleurs qu'une grenouille, affaiblie par une longue captivité, résiste plus aux toxiques qu'une grenouille saine.

Ce n'étaient là que des hypothèses et l'explication de l'accoutumance a été donnée par Ehrlich (2). A la suite des mémorables expériences de Behring et Kitasato, qui établissaient l'action toxinicide du sérum des animaux vaccinés contre la diphtérie, Ehrlich eut l'idée de vérifier la conception nouvelle avec des poisons proprement dits. 11 réussit à rendre des rats blancs réfractaires à l'action de la ricine et de l'abrine (poison du jéquirity) et reconnut ensuite que leur sérum atténuait ou annihilait le poison contre lequel on les avait prémunis.

La même explication peut s'appliquer au venin. MM. Phisalix, Bertrand, Calmette ont établi que le sérum des animaux rendus réfractaires, possède la triple propriété antitoxique, préventive et thérapeutique.

On peut étendre ces résultats à certains cas d'immunité naturelle. C'est ainsi que le sang de la salamandre terrestre, animal peu sensible au curare, annihile l'action de ce poison (Phisalix et Contejean).

Tous ces résultats touchant l'accoutumance expliquent certains faits relatifs aux êtres inférieurs. Ainsi Frenzel soutient, que les parasites intestinaux ne résistent aux ferments du tube digestif qu'en produisant une anti-enzyme au niveau de la peau. Mais si la théorie toxinicide rend compte de l'immunité acquise contre les substances organiques, elle est plus difficilement acceptable en ce qui concerne les poisons minéraux. Or nous avons vu qu'on s'accoutume à l'arsenic, et les recherches poursuivies sur les êtres inférieurs,, protozoaires ou bactéries, démontrent qu'on peut les amenô£ à vivre dans des milieu^ fchai*gés ""d'antiseptiques ou de sels minéraux ; il faut seulement agir méthodiquement et acclimater les générations successives à des doses progressivement croissantes. Czerny a montré que l'amibe d'eau douce meurt si on la transporte ton 3 d'un coup dans une eau contenant 2 pour 100 de sel marin; mais en la faisant passer par des milieux de plus en plus salés, on arrive à la faire vivre dans les solutions qui primitivement amenaient sa mort. Biicholtz et surtout Kosstakoff ont fait des observations analogues avec les bactéries.

Il n'est guère probable que, dans les cas de ce genre, il se produise une antitoxine ; c'est le protoplasma lui-même qui se modifie de façon à venir en concordance avec le nouveau milieu : c'est un cas particulier des lois de l'évolution. L'adaptation peut devenir tellement parfaite que le liquide primitif cesse d'être propre au maintien de la vie. Si l'on reporte dans l'eau pure l'amibe acclimatée à l'eau salée, elle ne peut plus vivre;

(*) Cl. Bernard, Leçons sur les anesthésiques et sur l'asphyxie. Paris, 1875, p. 295. ("■*) Ehrlich, Experiraentelle Untcrsuclmngen ûber Immunitât. Deutsche med. Wochenschrift, 1891, pp. 576 et 1218.

LES INTOXICATIONS

le sel qui était nuisible auparavant est devenu indispensable. En clinique, nous observons des résultats semblables : un homme, soumis à une intoxication chronique par l'alcool ou la morphine, ne peut, sans danger, renoncer brusquement à son poison habituel ; la suppression immédiate entraîne des accidents graves, parfois mortels. Pour déshabituer l'organisme, il faut opérer graduellement et, l'usage du poison ayant duré un temps relativement court, et ne s'étant pas prolongé pendant plusieurs générations, on peut arriver assez facilement à le supprimer.

Qu'il s'agisse ou non d'une sécrétion antitoxique, l'accoutumance aux poisons se traduit, en dernière analyse, par une modification nutritive; dans un cas, les cellules sécrètent un antidote; dans l'autre, elles s'emparent de la substance toxique et l'incorporent, modifiée ou non, à leur protoplasma. Or ce n'est pas impunément qu'on change la nutrition, et qu'on la force à s'accomplir sur une nouvelle base. Toute vaccination, ayant pour résultat de modifier la vie des cellules et secondairement la constitution des humeurs où elles baignent, doit forcément entraîner à sa suite des modifications structurales; rétablissement d'une nutrition nouvelle représente un véritable trouble fonctionnel et a pour conséquence tardive une altération anatomique.

On ne saurait donc être trop réservé dans l'emploi des toxines, microbiennes ou autres, au point de vue prophylactique; leur usage se justifie dans les cas graves où la vie est en danger; mais il semble un peu téméraire de vacciner les organismes contre une infection ou une intoxication éventuelle. Et, l'histoire a beau nous apprendre que le roi Mithridate se portait à merveille, bien qu'il fut devenu réfractaire à tous les poisons connus, nous ne croyons pas, pour notre part, qu'il faille conseiller de suivre cet exemple célèbre.

Un être accoutumé à certains poisons devient par cela même réfractaire à d'autres ; on conçoit dès lors que les accidents provoqués par la suppression brusque d'un toxique habituel puissent être combattus par une substance différente. L'opium, par exemple, calme le délire ou le tremblement des alcooliques privés de boisson ; l'atropine agit de même (Dubois) ; l'alcool guérit le délire des morphinomanes en état de besoin (Lewinstein). M. Dubois (*), qui a réuni un grand nombre d'exemples analogues, propose de désigner sous le nom d'équivalents toxiques, les substances qui peuvent ainsi se remplacer; l'expression est employée ici dans un sens différent de celui que M. Bouchard lui a donné (p. 849).

Antagonisme et synergie des substances toxiques. — Si diverses substances peuvent combattre les troubles que détermine la cessation d'un toxique habituel, on est conduit à supposer que certains poisons doivent se neutraliser mutuellement ou servir d'antidotes. Cette idée est fort

(*) Dubois, Note sur le mode d'action de certains poisons dans le cas de tremblement d'origine toxique. Équivalents physiologiques. Bull, de la Soc. de biol., 1883, p. 485.

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