CHAPITRE II
DE L'IMMUNITÉ
Nous venons d'étudier comment l'organisme devenait apte à subir l'influence des agents morbigènes; il nous faut rechercher maintenant comment il est ou devient capable de leur résister : c'est la question de l'immunité, aussi vieille que la médecine elle-même. Elle s'est, en effet, posée le jour où l'observation a démontré que les maladies contagieuses trouvaient des individualités naturellement réfractaires, et aussi que, pour un grand nombre de ces mêmes maladies, une première atteinte imprimait à l'organisme des modifications assez profondes pour le mettre à l'abri d'une contamination nouvelle. C'était distinguer une immunité naturelle ou innée, et une immunité acquise, distinction imposée par les faits et qui doit être maintenue.
I. Immunité naturelle ou innée. — L'immunité naturelle a bien des aspects : l'un des plus faciles à saisir est la résistance opposée par certains organismes à l'action des poisons minéraux ou végétaux. Il est intéressant de comparer cette résistance dans les différentes espèces animales. L'homme, par exemple, est intoxiqué par des doses relativement faibles d'arsenic ou d'antimoine; le cheval, par contre, supporte admirablement l'arsenic, et le porc, l'antimoine. L'homme est empoisonné par la belladone, la jusquiame, la digitale, le manioc, le tabac;... au contraire, les rongeurs ne subissent aucune action fâcheuse de la belladone ; le mouton et le cheval, de la jusquiame; l'escargot, de la digitale; le porc, du manioc; la chèvre, du tabac, etc. Même à l'égard des venins animaux, pareille immunité peut se rencontrer : c'est ainsi que le hérisson résiste au venin de la vipère, même s'il est piqué au museau.
Dans l'espèce humaine enfin, l'activité des poisons varie suivant les races; le nègre, par exemple, supporte des doses relativement énormes d'alcool, de mercure, de tartre stibié.
Mais c'est surtout à l'égard des maladies infectieuses que l'immunité
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naturelle acquiert une importance capitale, justifiant les détails dans lesquels nous allons entrer. Une maladie bien connue, le charbon bactéridien, nous en fournira des exemples frappants.
On sait combien certaines espèces animales, le mouton, le cobaye, le lapin, le bœuf, le cheval, le chevreuil, le daim, le cerf, le porc,... sont sensibles à la bactéridie; l'homme est déjà plus résistant, comme le prouve la rareté de la pustule maligne comparée au nombre des ouvriers journellement exposés à la contracter; enfin de nombreux animaux, les carnassiers (chiens, chats, renards), le rat blanc, les gallinacés, les batraciens, les reptiles jouissent à cet égard d'une véritable immunité; ils ne contractent jamais spontanément le charbon et présentent, même aux inoculations expérimentales, une résistance extrême. Cette immunité n'est pourtant pas absolue, puisque, par certains artifices, on arrive à la supprimer : c'est ainsi que le mouton d'Algérie, naturellement réfractaire, cesse de l'être quand on augmente la quantité de la matière virulente inoculée (Chauveau) ; le chien et le chat résistent à l'inoculation sous-cutanée et sont tués par l'injection intra-veineuse (Toussaint). Chez le chien même, l'immunité n'existe qu'à l'âge adulte, car, d'après Straus, le jeune chien présente une réceptivité au moins égale à celle du cobaye adulte.
Chez les gallinacés, l'immunité est mieux accusée, et l'on fut un moment tenté de l'expliquer par la température normalement élevée de ces animaux. Une expérience célèbre de Pasteur semblait confirmer cette opinion : en maintenant une poule les pattes dans l'eau froide, pendant un temps suffisamment long pour abaisser sa température, il rendait cet animal sensible à la bactéridie. Dans une expérience inverse, Gibier, plongeant des grenouilles dans une eau à 55 degrés et élevant ainsi leur température, les privait de l'immunité. 11 ne faudrait pourtant pas exagérer l'importance de ces modifications toutes physiques; car le moineau, dont la température normale est de 41 à 42 degrés, n'est nullement réfractaire au charbon (Koch) ; et d'autre part, le crapaud, dont la température est sensiblement égale à celle de la grenouille, présente si peu l'immunité que, sur 22 animaux de cette espèce, inoculés par Fischel, 22 succombèrent. 11 semble donc que, dans les expériences de Pasteur et de Gibier, la perte de l'immunité résulte bien moins des modifications thermiques que de la perturbation considérable apportée dans l'organisme par les conditions absolument anormales de l'expérience. A l'appui de cette opinion, il convient de citer encore les expériences de Canalis et Morpurgo, qui rendent les poules et les pigeons sensibles au charbon en les soumettant à un jeûne sévère et prolongé, et aussi celles de Ghârrin et Roger qui, au moyen d'un dispositif ingénieux, provoquent, chez les rats blancs, une fatigue excessive et arrivent ainsi à les priver de l'immunité. Sur 15 rats ainsi surmenés, 2 seulement résistèrent à l'inoculation, tandis que, sur 8 témoins laissés au repos, 6 restèrent réfractaires.
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La morve offre aussi des exemples très nets d'immunité naturelle : tandis que l'âne, le mulet, le cheval, le chien, le chat, etc., prennent facilement la maladie, les bovidés, le porc, les oiseaux sont presque absolument réfractaires. Chez le chien, cette immunité se révèle sous une forme particulièrement intéressante : il se produit chez lui, au point inoculé, une ulcération qui, après une période d'augment plus ou moins longue, finit par guérir; et cependant la lésion ne reste pas locale, puisque les parenchymes sont virulents dix-huit heures après l'inoculation et conservent cette virulence pendant plus de six mois (Balizky).
Pour la tuberculose, la résistance des carnivores et des animaux à sang froid est non moins remarquable; Zagari aurait cependant provoqué cette maladie chez de jeunes chiens, et Despeigne chez le triton et la grenouille non chauffée.
Dans tous ces cas, l'immunité n'est donc que relative ; il en est d'autres où elle est presque absolue : le choléra ne se développe spontanément chez aucune espèce animale, et, quand on veut le provoquer expérimentalement chez le cobaye, malgré les plus grands désordres (ligature du canal cholédoque, injection stomacale de solutions alcalines, immobilisation de l'intestin...), on ne réussit qu'à produire des diarrhées plus ou moins abondantes, cholériformes plutôt que cholériques, que l'on peut obtenir d'ailleurs, dans des conditions identiques, avec une vieille culture charbonneuse ou pyocyanique (Bouchard)!
A l'égard de la fièvre jaune, même résistance : dans un bâtiment où régnait la fièvre jaune, une Commission américaine enferma 4 chiens, k2 chats, 6 lapins, 1 singe, 6 poules, lc2 pigeons et 2 oies; aucun de ces animaux ne contracta la maladie.
Même immunité pour la syphilis, qui n'existe spontanément chez aucune espèce animale. A une certaine époque, on a pu croire que chez les chevaux, la maladie du coït, la domine, n'était autre que la syphilis; le mode de succession des accidents, les déterminations muqueuses, cutanées, osseuses et nerveuses, la fréquence de l'avortement, dénotaient évidemment entre les deux maladies une étroite analogie ; mais analogie n'est pas identité, et les arguments de Saint-Cyr, trop longs pour être relatés ici. nous paraissent avoir nettement établi qu'il s'agissait là de deux maladies distinctes. Quant aux essais de transmission expérimentale de la syphilis de l'homme à l'animal, ils ont donné lieu à bien des mécomptes. Les inoculations anciennement pratiquées avant la distinction du chancre mou et du chancre infectant, sont nécessairement sans valeur : c'est ainsi qu'Auzias- Turenne, croyant avoir inoculé la syphilis au singe et au chien, ne leur avait en réalité communiqué que le chancre mou ! Il serait oiseux de citer les nombreuses tentatives d'inoculation pratiquées, dans ces trente dernières années, sur les animaux les plus divers : cobaye, porc, âne, mulet, singe. Elles n'ont point entraîné la conviction, pas même celles particulièrement bien conduites de Klebs sur la guenon, et de Martineau et Hamonic sur le porc et le macaque. Disons cependant que, dans ces derniers temps,
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la question a été reprise et paraît avoir été tranchée dans un sens positif. Quoi qu'il en soit, la divergence même des résultats expérimentaux établit, d'une façon péremptoire, l'extrême difficulté que l'on trouve à communiquer la syphilis à l'animal.
Si maintenant nous quittons la pathologie comparée pour la pathologie humaine, nous y rencontrons des exemples non moins frappants d'immunité naturelle. La race joue ici un rôle important : nous en prendrons pour preuves les immunités bien connues du nègre. Sa résistance aux grands traumatismes, au shoek, est proverbiale : Brassac rapporte que les Yoloffs, pour éprouver la vertu de leurs grigris, s'ouvrent volontiers le ventre, remettent ensuite tranquillement leurs intestins en place, et guérissent le plus souvent. Faut-il rapprocher ce manque de réaction de la faible intensité et de la lenteur des actes réflexes (rareté du bâillement, de l'éternuement, lenteur du coït, etc.), signalées par Lichtenstein (4) ?
Mais voici des faits mieux établis : pour la fièvre jaune, l'immunité du Noir est presque absolue. Pendant l'expédition du Mexique, à la Yera-Cruz, alors que l'armée française, y compris ses éléments algériens, était décimée par la fièvre jaune, un bataillon de nègres, venus du Darfour, ne présenta pas un seul décès, sur un effectif de 455 hommes. Aux Antilles, les nègres importés par la traite n'ont jamais participé aux épidémies d'une manière authentique, ou du moins en proportion notable. Cependant, à la Jamaïque en 1878, et au Sénégal en 1880, les statistiques signalent un nombre relativement élevé de décès chez les gens de couleur; mais ces décès auraient été fournis par les mulâtres qui, tout en étant moins sensibles que les Blancs, sont beaucoup moins réfractaires que les Noirs. 11 est du reste de notion courante dans les pays ravagés par la fièvre jaune « qu'un quart de sang noir vaut mieux pour en préserver que la vaccine pour la variole » (Nott). Les créoles eux-mêmes (2) jouissent d'une immunité incontestable : « On voit, dit Bouffier, la population (créole) de la Yera-Cruz manifester la plus grande indifférence à l'égard de la fièvre jaune; elle la considère comme une maladie que tout Blanc étranger au pays doit subir tôt ou tard, mais dont elle-même restera indemne. Elle cède sans répugnance ses appartements aux malades atteints du vomito le plus grave, et ne prend aucune précaution contre ce voisinage. » Mais cette immunité n'est que relative, car d'après Saint-Yel, elle se perd après un long séjour dans les climats tempérés; il est vrai que le nouvel acclimatement nécessaire pour la reconquérir serait beaucoup plus court pour le créole que pour l'Européen.
Quant à la prétendue immunité des créoles des Antilles pour la rougeole et pour la scarlatine, affirmée par Rochoux, elle ne repose que sur une apparence, car, comme le fait remarquer Béclère, il se passe aux Antilles
(!) Nous renvoyons, pour plus de détails, aux ouvrages déjà cités de Bordier.
(2) Nous avons emprunté un grand nombre de ces détails à YV. Dubreuilh, Des immunités morbides. Tbèse d'agrég. de Paris, 1886. — Nous le mettrons aussi à contribution à propos de l'immunité acquise.
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ce qui se passe dans toutes les îles : la maladie n'apparaît qu'après importation, et, après avoir frappé tous ceux qu'elle peut atteindre, disparaît pour un temps souvent fort long.
Pour l'impaludisme, l'immunité du nègre est encore très appréciable. Maurelf1) l'a bien démontré pour la Guyane, et les statistiques des colonies anglaises sont, sur ce point, très concordantes : dans les pays les plus divers, Jamaïque, Guyane, Trinité, Maurice, Ceylan, etc., la mortalité palustre du nègre se montre toujours très faible, comparativement à celle de l'Européen. A Sierra-Leone, par exemple, sur 412 décès dus à l'impaludisme, on ne compte que 5 Noirs.
ïl semble d'ailleurs bien acquis que les nègres, et même les Hindous et les Annamites, évitent presque toujours les accidents aigus et pernicieux de l'impaludisme, et que, quand ils sont touchés par cette infection, c'est généralement sous forme de cachexie. Kelsch a étendu la même remarque aux Arabes. Nous croyons devoir borner là ces considérations ethniques.
Il est aussi une immunité inhérente à Vùcje. Arloing, Cornevin et Thomas ont signalé la résistance du veau de lait au charbon bactérien, et Pasteur a pu faire ingérer sans inconvénient au poussin une culture de choléra des poules capable de tuer la poule adulte. Dans l'espèce humaine, on retrouve, pour les premiers temps de la vie, une résistance analogue à de nombreuses infections. Tous les auteurs sont unanimes à reconnaître que, dans la première année, les fièvres éruptives, même les plus contagieuses, comme la rougeole, sont absolument exceptionnelles. A propos de la vaccine, Lothar Meyer signale, dans les premiers jours qui suivent la naissance, une résistance qui d'ailleurs ne tarde pas à disparaître. De même, la fièvre typhoïde ne frappe pour ainsi dire jamais le nouveauné, ni même le jeune enfant. Rufz écrivait, en 1840, que, jusqu'à ce jour, on n'avait dans la science aucun exemple authentique et incontestable de cette maladie avant l'âge de quatre ans; cette opinion est trop absolue, mais les rares faits contradictoires, recueillis à grand' peine par Rilliet et Barthez, prouvent à quel point elle se rapproche de la vérité. Quant aux immunités de l'âge adulte et de la vieillesse, elles rassortissent presque toujours à l'immunité acquise.
Il existe enfin et surtout des immunités individuelles échappant à toute classification. Dans les épidémies de variole, de scarlatine, de rougeole, de choléra, etc., on rencontre toujours des organismes, qui, malgré des chances multiples et variées de contagion, et en dehors de toute atteinte antérieure de ces maladies, restent constamment indemnes. N'a-t-on pas signalé la même résistance innée à l'égard de la blennorrhagie et même de la syphilis (faits de Puche, Ouvry, Théry, Rattier, Cullerier, Mauriac)? Il est légitime de se demander s'il ne s'agit pas, dans ces cas, d'immunité par atavisme, par transmission héréditaire : les ascendants
(') Maurel, Traité des maladies paludéennes à la Guyane. Paris, 1883
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auraient conquis, par une première atteinte de la maladie, une immunité dont ils n'auraient pas été seuls à bénéficier, et qui se serait perpétuée dans leurs rejetons.
Des arguments de divers ordres plaident en faveur de cette interprétation.
On sait qu'une maladie, lorsqu'elle sévit pour la première fois sur un pays, s'y fait remarquer par une diffusibilité et une gravité extrêmes : c'est ainsi que la variole, importée en Amérique par les premiers conquérants, s'y montra plus meurtrière encore qu'en Europe; que la rougeole, lors de sa première apparition, décima les îles Féroé en 1781, les îles Fidji en 1875, et plus récemment, la Terre-de-Feu ; que les premières épidémies cholériques enfin atteignirent, en Europe, les proportions d'un véritable fléau.
Quand, au contraire, une maladie règne dans un pays depuis assez longtemps pour que les ancêtres de la population actuelle en aient été tous plus ou moins atteints, alors on la voit diminuer de gravité, en même temps qu'augmente le nombre des réfractaires. Et ce qui montre bien qu'il s'agit là d'assuétude héréditaire, c'est que la maladie, dans le pays même où elle est devenue rare et bénigne, peut récupérer, sur des sujets neufs, sa gravité initiale. Faut-il rappeler à ce propos l'histoire des malheureux Esquimaux venus à Paris, il y a quelques années, pour une exhibition ethnographique? Ils contractèrent la variole et succombèrent presque tous.
Mais il est des faits plus précis d'immunité congénitale. Lee et Kassowitz soutiennent que des parents syphilitiques ont pu transmettre l'immunité à leurs enfants, sans les doter de la maladie; mais il n'en est pas toujours ainsi : Bœck cite, en effet, le cas d'une femme dûment syphilitique, qui mit au inonde trois enfants sains, mais si peu immunisés, qu'ils furent en bas âge contaminés par une servante. Fournier a aussi vu des enfants de syphilitiques contracter la syphilis à leur tour, et n'être pas même à l'abri des accidents graves de cette maladie.
La variole donne lieu également à des remarques intéressantes : Desnos rapporte l'observation d'une femme qui, atteinte d'une variole grave au neuvième mois de sa grossesse, accoucha à terme d'un enfant parfaitement sain. Cet enfant se montra réfractaire à la fois à la variole et à la vaccine : il demeura, en effet, un mois dans la salle des varioleux, sans contracter la maladie, et, par trois fois, l'inoculation vaccinale fut tentée sur lui sans succès, quoique le même vaccin produisit chez d'autres sujets des inoculations positives. H. Robinson et Ghambrelent ont publié des cas analogues. 11 convient d'ajouter que cette immunité n'est pas constante, et que, bien souvent, les enfants, nés de femmes variolées pendant leur grossesse, sont sensibles à la variole et à la vaccine.
On cite encore des cas où l'immunité peut être conférée par la mère, alors même qu'elle l'aurait acquise avant la fécondation. Chauveau et
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Toussaint ont vu des brebis, vaccinées contre le sang de rate et ultérieurement fécondées, mettre au jour des agneaux immunisés : c'est là ce qu'on a appelé la vaccination ovulaire. Il n'est pas illogique de penser qu'il peut exister au même titre une vaccination spermatique, mais aucun fait cependant n'en a fourni la démonstration rigoureuse. On conçoit l'importance de ces notions pour expliquer les immunités ataviques.
Enfin, sans violenter les faits, on peut dire que tous les êtres possèdent un certain degré d'immunité naturelle, assurée par le jeu régulier de leurs organes : quand les humeurs et les sécrétions sont normales, quand les téguments internes et externes sont intacts, quand les épithéliums et les éléments phagocytaires remplissent bien le rôle protecteur qui leur est dévolu, alors l'organisme présente à l'infection le maximum de résistance : c'est ce qui explique comment, malgré le nombre et la variété des causes de contagion ('), la proportion des sujets atteints est relativement si faible. Mais cette immunité est bien fragile, et ne saurait être comparée comme efficacité aux différentes formes de l'immunité acquise que nous allons décrire maintenant.
II. Immunité acquise. — Les conditions de l'immunité acquise sont de deux ordres. Les unes relèvent uniquement des forces naturelles et se lient à l'action réciproque de l'organisme et des agents pathogènes : ce sont : Y assuétude, Y influence des maladies antérieures, Y antagonisme; les autres font appela l'intervention étrangère et empruntent des procédés artificiels imaginés par l'homme; ce sont les vaccinations. Nous ne parlerons qu'incidemment de ces dernières, qui seront décrites dans une autre partie de cet ouvrage.
Assuétude. — Quand l'organisme est soumis à l'action graduelle et prolongée des agents toxiques et infectieux, il subit des modifications profondes, mal déterminées dans leur nature, mais connues dans leurs effets. Ces modifications lui permettent souvent, mais non toujours, de résister à des attaques qui, primitivement, lui auraient été fatales.
Les poisons minéraux et végétaux fournissent des exemples frappants d'assuétude : on sait que quelques centigrammes d'arsenic ou de morphine suffisent, dans les conditions ordinaires, pour empoisonner l'homme, mais si l'on commence à administrer le poison à doses minimes et qu'on élève ensuite ces doses d'une façon lente, graduelle et prolongée, on arrive à faire supporter à l'organisme des quantités relativement énormes et qui eussent été mortelles au début. C'est là ce qu'on a appelé
(*) On sait que les microbes les plus virulents peuvent vivre dans les cavités naturelles sans infecter l'organisme, lorsque cet organisme n'est pas en état de réceptivité; c'est ainsi que Straus a trouvé fréquemment le bacille de Koch dans la bouche de personnes attachées aux services hospitaliers encombrés de tuberculeux. Si l'on pense à la rareté relative de la phtisie chez ces mêmes personnes, il est légitime d'en conclure que l'être humain, dans les conditions normales, présente à la tuberculose une résistance plus grande qu'on ne le supposait tout d'abord.
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le mithridatisme, en faisant allusion à la légende du roi de Pont, qui, dit-on, s'étant accoutumé de longue date à différents poisons, les trouva sans effet, quand il leur demanda la mort.
Pareille assuétude peut se manifester à l'égard de certains venins. Dans les pays chauds infestés de moustiques, les étrangers sont en butte, dès leur arrivée, à des piqûres souvent très douloureuses, puis peu à peu ils s'y habituent et cessent bientôt d'en ressentir toute fâcheuse influence.
L'accoutumance peut aussi, à l'égard de quelques maladies infectieuses, procurer une certaine immunité; il est d'observation vulgaire que l'influence nuisible d'un foyer d'infection se fait surtout sentir sur les sujets qui n'y sont que depuis peu de temps exposés, tandis que ceux qui sont acclimatés à ce voisinage, demeurent plus ou moins réfractaires. On sait aussi que les médecins, les infirmiers, tous ceux en un mot qui sont en contact perpétuel avec les contagieux, finissent, au bout d'un certain temps, par acquérir une réelle immunité. Il ne répugne pas à nos idées modernes d'admettre ici une infection par doses trop faibles pour produire la maladie, mais suffisantes pour amener l'état réfractaire.
Voici du reste des faits positifs d'immunité conférée par l'accoutumance : en 1865, lors de l'épidémie d'Egypte, beaucoup de personnes fuyaient devant le choléra ; ne pouvant débarquer à cause des mesures prescrites par le gouvernement ottoman, elles étaient placées dans des lazarets où, malgré l'encombrement, il n'y eut que très peu de cas de choléra, avec mortalité très faible. Ces individus, fuyant des foyers cholériques, avaient déjà subi l'influence du milieu; ils étaient acclimatés (Proust). Autre exemple non moins concluant : sur un grand nombre de bateaux venus, pendant la même épidémie, d'Alexandrie aux Dardanelles, il n'y eut, sur un total de 55*26 hommes (marins et passagers), que 16 cas de choléra; c'est que tous avaient eu le temps de subir les effets de l'acclimatement. De même, dans les grands pèlerinages d'Orient, qui traînent avec eux le choléra, la mortalité est très faible dans les masses qui ont subi l'accoutumance (Proust).
On cite encore fréquemment, comme type d'immunité par assuétude, l'exemple de la fièvre typhoïde ; il est certain que dans les grandes villes, à Paris notamment, la plupart des cas observés ont trait à de jeunes sujets (écoliers, étudiants, domestiques, soldats, etc.) récemment arrivés de leur province, tandis que les adultes autochtones ou immigrés depuis un temps plus ou moins long, restent relativement indemnes. Le fait en lui-même est vrai, mais l'on peut se demander si l'accoutumance seule suffit à l'expliquer. Sans doute, l'adulte vivant dans un milieu où règne la fièvre typhoïde, peut arriver à se vacciner d'une façon inconsciente, par une absorption graduelle et insensible du poison typhique; mais, comme le faisait déjà remarquer Trousseau, cette immunité tient le plus souvent à une atteinte antérieure de la maladie, assez légère pour que le sujet en ait perdu le souvenir, mais capable cependant de l'avoir rendu réfractaire. Combien de prétendus embarras gastriques, de synoques, de
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fièvres éphémères ne sont que des formes abortives de la fièvre typhoïde et susceptibles comme telles de conférer l'immunité !
Il faut ajouter qu'en matière de dothiénentérie, le bénéfice de l'assuétude est assez précaire, car il semble limité à la localité même habitée par le sujet; on cite volontiers à ce propos l'exemple des Parisiens qui, réfractaires chez eux à la fièvre typhoïde, la contractent souvent au cours d'un voyage.
À l'égard de l'impaludisme et de la fièvre jaune, Dutroulau croyait fermement à l'influence immunisante de l'acclimatement, mais depuis, de telles divergences se sont produites entre des médecins également compétents, que la question est loin d'être résolue. Maurel va jusqu'à dire que l'homme ne s'acclimate jamais contre le paludisme et qu'au contraire, plus il séjourne dans une contrée malarique, plus il a de chances de subir l'atteinte du poison dans ses formes aiguës ou chroniques.
Influence cVune infection antérieure. — Beaucoup de maladies infectieuses ne récidivent pas, ou plutôt ne récidivent que d'une façon exceptionnelle : ce sont la variole, la scarlatine, la rougeole, la fièvre typhoïde, les oreillons, la coqueluche, la fièvre zoster, la syphilis — Une première atteinte confère donc une immunité évidente. Ce fait a une portée si générale qu'avant d'admettre les cas de récidive, il convient de les soumettre à une analyse rigoureuse : rechercher par exemple, quand un sujet se dit atteint pour la seconde fois de la variole, si la première maladie était bien réellement la variole ou la varioloïde, et non pas la varicelle; ou, quand une rougeole semble apparaître de nouveau, si la première affection n'était pas une roséole, une rubéole ou un simple érythème artificiel, etc.
Ces réserves une fois faites, on doit reconnaître qu'il existe des récidives parfaitement démontrées; c'est ainsi que Moutard-Martin, Roger, Mesnet, citent l'exemple de malades qui, peu de temps après une varioloïde, présentèrent une variole confluente; que Gasset et Dumas observèrent chez les mêmes sujets des atteintes de rougeole séparées par quelques mois seulement ; que Trousseau, Constantin Paul, Jules Simon... signalèrent des récidives de fièvre typhoïde à des intervalles d'ailleurs très variés ; que Servier enfin a relevé un cas d'oreillons chez un soldat qui, cinq ans auparavant, avait eu la même maladie avec métastase testiculaire, etc. Ces exemples prouvent seulement que l'immunité n'est ni absolue, ni d'une durée illimitée; ces variations sont d'ailleurs absolument individuelles et échappent à toute règle générale. Ajoutons que la durée et la solidité de l'immunité ne semblent nullement dépendre de l'intensité de la première atteinte : une varioloïde réduite à quelques pustules, une scarlatine fruste, une typhoïdette, créent le plus souvent l'état réfractaire au même titre qu'une variole confluente, une scarlatine grave ou une dothiénentérie sévère.
On peut se demander encore si, dans les maladies précitées, la pre-
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mière atteinte, quand elle n'empêche pas la récidive, ne suffit pas du inoins à l'atténuer. On a dit à ce propos que les formes abortives des pyrexies s'observaient surtout dans le cas de récidive, mais cette assertion est démentie par un très grand nombre de faits. Au contraire, pour certaines infections dans lesquelles les récidives sont fréquentes, les atteintes s'atténuent à mesure qu'elles se multiplient : la blennorrhagie, par exemple, est presque toujours plus douloureuse et plus longue à sa première apparition qu'à ses attaques ultérieures; de même l'érysipèle, comme l'a démontré Jaccoud, est d'autant plus léger qu'il a été plus fréquent.
Nous ne pouvons faire à propos de chaque maladie une étude détaillée de l'immunité; il en est une cependant, la syphilis, qui présente, à ce point de vue spécial, des caractères si particuliers, que nous croyons devoir nous y arrêter un instant.
Les auteurs contemporains (Fournier, Mauriac) en arrivent presque à nier les récidives de la syphilis, considérées autrefois comme assez fréquentes (Hutchinson, Diday) : les prétendus chancres de récidive n'étaient vraisemblablement que des erreurs de diagnostic, et il s'agissait probablement, dans ces cas-là, d'accidents tertiaires simulant le chancre initial (pseudo-chancre induré des sujets syphilitiques de Fournier). La récidive, si tant est qu'elle existe, est donc absolument exceptionnelle.
Plus remarquable encore que l'immunité conférée par une syphilis antérieure est le fait de l'immunisation de la mère par le fœtus spermatiquement imprégné. On connaît la célèbre loi de Colles ou de Baumès : « Un nouveau-né affecté de syphilis héréditaire peut, sans danger, être allaité par sa mère, sans qu'on voie jamais survenir d'ulcération spécifique au mamelon, alors que l'enfant a des lésions virulentes aux lèvres et qu'il est capable d'infecter une nourrice étrangère ». Cette loi, qui constate l'immunité de la mère à l'égard de son nourrisson, ne comporte pour ainsi dire pas d'exception (Fournier), car les cas contradictoires, comme celui de Guibout, sont loin d'être à l'abri de la critique. Le fait est donc acquis, mais l'interprétation en est des plus délicates. La mère est-elle véritablement immunisée ou n'est-elle pas plutôt en état de syphilis latente, l'accident primitif ayant été méconnu, ou bien encore, comme le veut Fracnkel, l'infection paternelle portant sur l'ovule, n'a-t-elle pas produit une syphilis placentaire donnant lieu elle-même à un chancre utérin (*)? C'est là la théorie de la syphilis conceptionnelle, qui rallie les partisans les plus autorisés. Des faits récents montrent d'ailleurs que ces
(*) La nécessité d'un chancre infectant comme accident initial de la syphilis a' longtemps été acceptée comme un dogme, mais récemment, la question s'est de nouveau posée : Verchère (Congrès de Rome, 1894), reprenant les idées de Zeissl sur l'infection par simple cohabitation, tend à admettre la syphilisation d'emblée, l'imprégnation directe sans chancre utérin, ni infection conceptionnelle. Cordier a du reste (Congrès de la Soc. franç. de syphiligraphie et de dermatologie. Lyon, 1894) proposé une interprétation analogue pour des faits observés chez l'homme. Toute conclusion formelle serait assurément prématurée, mais les cas de ce genre n'en sont pas moins dignes de fixer l'attention.
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mères d'enfants syphilitiques, en apparence indemnes, sont réellement en puissance de syphilis : l'apparition d'accidents tardifs, mais incontestablement spécifiques, en est la preuve. Des observations d'un autre ordre conduisent d'ailleurs à la même conclusion : Rollet et Lewin citent le cas de femmes qui, devenues enceintes de syphilitiques, et ayant mis au jour des enfants syphilitiques, paraissaient absolument indemnes; remariées ultérieurement et devenues enceintes de maris sains, elles auraient eu néanmoins des enfants syphilitiques.
Il ne s'agissait donc pas d'une véritable immunité due à une sorte de vaccination fœtale. Ce ne serait qu'un cas très particulier d'immunisation par syphilis acquise. Cette syphilis conceptionnelle serait, dans la plupart des cas, notoirement atténuée; mais il n'y a rien là qui choque nos idées actuelles sur le mode d'action et d'atténuation des virus. La porte d'entrée de l'agent infectant, son introduction dans l'organisme, par doses massives ou par doses faibles et successives, sont loin d'être des facteurs indifférents; or, l'inoculation par voie placentaire semble réaliser cliniquement le fait expérimental de l'infection par doses fractionnées.
Nous ne pouvons quitter le chapitre de l'immunité syphilitique, sans jeter un coup d'œil sur les tentatives qui ont été faites pour la créer artificiellement : c'est l'histoire de la syphilisation préventive.
Auzias-Turenne, ayant inoculé au singe du pus chancreux (qu'il croyait toujours syphilitique et qui, en réalité, n'appartenait le plus souvent qu'au chancre mou), avait cru établir qu'en multipliant les inoculations, on arrivait à saturer l'organisme de virus au point de le rendre réfractaire à des inoculations nouvelles. Appliqué à l'homme, ce procédé ne pouvait manquer d'amener des accidents, quand, au lieu de provenir de chancre mou, le pus inoculé était de nature syphilitique. Le nombre des cas de syphilis communiquée fut heureusement très restreint, car, malgré son ardente conviction et son inattaquable bonne foi, Auzias- Turenne ne put jamais faire franchir à sa méthode les portes des prisons et des hôpitaux spéciaux. De ces tentatives, en résumé fâcheuses, un fait devait cependant subsister : la possibilité de rendre par des inoculations répétées l'organisme réfractaire au chancre mou; mais à quel prix! Tandis que pour certains sujets, la réceptivité était promptement abolie, pour d'autres, elle subsistait encore après 2 000 inoculations positives (Rollet) : le résultat pratique était donc nul.
Mais Auzias-Turenne, forcé d'abandonner la syphilisation préventive, ne devait pas borner là ses efforts : comme Sperino, en Italie, et Bœck, dans les pays Scandinaves, il conseilla la syphilisation curative, c'est-à-dire le traitement de la syphilis par l'inoculation du pus syphilitique (ou du moins présumé tel). En réalité, il s'agissait le plus souvent d'inoculation de chancre mou à des syphilitiques, et, à part quelques cas malheureux de phagédénisme, cette pratique ne parut pas avoir de grands inconvénients ; mais on dut perdre toute illusion sur l'effet curatif de cette méthode, quand des femmes ainsi traitées, et en apparence guéries,
DE L'IMMUNITÉ
mirent au jour des enfants syphilitiques, ni plus ni moins que si elles avaient suivi toute autre médication.
L'échec était donc complet ; mais si Ton songe à l'état des connaissances médicales au moment de ces tentatives, il est impossible de n'être pas frappé de la profondeur des vues des expérimentateurs. L'idée de traiter la maladie par la maladie elle-même n'a-t-elle pas été d'ailleurs reprise à notre époque, avec la précision et la rigueur qui caractérisent la science contemporaine? N'est-ce pas en effet par la rage que l'on traite la rage, et la sérothérapie, née d'hier et déjà si féconde, n'a-t-elle pas pour point de départ la maladie fournissant à elle-même son antidote ?
Il serait évidemment paradoxal de faire d'Auzias-Turenne un précurseur, mais il serait aussi très injuste de reléguer ses œuvres dans l'oubli : le lecteur y trouvera, sur l'atténuation des virus et l'immunité, des idées assez originales pour qu'il ne regrette pas le temps qu'il aura consacré à cette exhumation.
Avant d'aller plus loin, il est encore un point de doctrine que nous devons aborder : l'immunité vaccinale n'est-elle qu'un cas particulier de l'immunité conférée par la première atteinte d'une maladie contre cette maladie elle-même, ou, en d'autres termes, la vaccine ne préserve-t-elle de la variole que parce qu'elle est une variole plus ou moins modifiée ? Cette question de l'unité ou de la dualité de la variole et de la vaccine a subi bien des vicissitudes : en France, depuis les mémorables travaux de la Commission lyonnaise, en 1865, les conclusions dualistes de Chauveau ne comptaient presque pas d'opposants. La doctrine uniciste, dont l'origine semble remonter à B. Jesty, le précurseur de Jeûner, et soutenue à diverses époques par Thiele, Ceely, Senft, Voigt, etc., comptait cependant encore quelques adhérents. Elle fut reprise, il y a quelques années, par Fischer (*), directeur de l'Institut vaccinal à Carlsruhc, et par Haccius et Eternod (2), en Suisse : ces observateurs recueillaient le contenu (parties solides et liquides) de pustules varioliques d'âge différent et l'inoculaient par scarification à la génisse. Fischer aurait obtenu ainsi, d'une façon constante, des pustules ombiliquées absolument semblables aux pustules jennériennes. Le liquide de ces pustules, inoculé en série à des génisses, aurait invariablement reproduit la vaccine, et, à la douzième génération, inoculé à un enfant, aurait donné lieu à une vaccine légitime. Ces expériences, d'ailleurs fort intéressantes, ont été attaquées par Chauveau; d'autre part, Pourquier (de Montpellier), ayant entrepris de les confirmer, arriva à des conclusions opposées et attribua les résultats obtenus en Allemagne et en Suisse, à des précautions antiseptiques insuffisantes et à des inoculations accidentelles de vaccine. Dans une publication plus
(*) Fischer, Ucbcr Variola und Vaccine und Zuehtung der Variola-Vaccine Lymphe. Munchner med. Wochensclirift, 28 octobre 1890. — Transformation de la variole en vaccine. Semaine médicale, 1892.
(2) Haccius et Eternod, Contribution à l'étude de la variolo-vaccine. Revue médic. de la Suisse romande, juillet et août 1892.
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récente, il est vrai, le même auteur se montre beaucoup moins affîrmatif.
Enfin Juhel-Renoy, à qui sa situation à l'hôpital d'isolement d'Aubervilliers donnait une compétence spéciale, a soulevé à ce sujet une intéressante discussion à la Société médicale des hôpitaux en février 1895 : frappé des résultats obtenus par Fischer, et disposé à les admettre en raison de considérations cliniques, il avait entrepris de les vérifier, mais, malgré toutes les précautions prises, il ne put obtenir qu'une éruption avortée de papules éphémères. « Dès la seconde génération, dit-il, la variole ne se cultive plus chez les bovidés, tandis que la vaccine est cultivable en générations presque indéfinies. » 11 en arrive à conclure à la distinction des deux virus. La question est donc encore en suspens.
Antagonisme. — Cette discussion nous amène naturellement h aborder un nouveau point de doctrine : une maladie peut-elle conférer l'immunité pour une maladie différente? C'est la question de Y antagonisme, si I on veut bien entendre par ce mot « le principe en vertu duquel une diathèse ou un état morbide confère à l'organisme une immunité plus ou moins prononcée contre certaines manifestations pathologiques (Boudin) (') », et non l'influence réciproque de deux affections évoluant sur le même terrain, et se modifiant Tune l'autre.
Cette notion de l'antagonisme se retrouve dans les auteurs anciens, mais c'est surtout Boudin qui, par une série de travaux, lui valu un succès d'ailleurs éphémère. Recueillant de nombreuses observations dans les pays palustres (colonies anglaises, Antilles françaises, Algérie, Grèce, département de la Nièvre...), il avait cru établir que là où existe la malaria, la tuberculose est exceptionnelle, et que, plus une race est réfractaire à l'impaludisme (nègres, Malais), plus elle est prédisposée à la phtisie. La puissance de cette immunité lui paraissait en raison composée de la durée du séjour dans les contrées marécageuses et de l'intensité des manifestations paludiques ; elle pouvait en outre persister quand les individus quittaient un pays k fièvres intermittentes pour une localité où la phtisie était commune. Boudin en concluait que la cause de cette immunité pouvait être attribuée, avec quelque vraisemblance, aux modifications produites dans l'organisme par le miasme paludéen.
Une observation citée par Lombard (2) vient à l'appui de cette thèse : à Whitehall (Etats-Unis), un marais ayant été converti en étang, les fièvres intermittentes y furent remplacées par la phtisie; sur les plaintes de la population, le marais fut rétabli, et la phtisie disparut, en même temps que revinrent les fièvres intermittentes.
Mais les recherches de Michel Lévy, de Forget et de la plupart des médecins qui observèrent en Algérie et dans la Haute-Italie, combattirent, avec faits à l'appui, ce prétendu antagonisme. La question paraissait donc jugée, quand elle fut reprise à nouveau, en 1888, au Congrès de la tuber-
(*) Boudin, Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1re série, t. XXXIII, 1845. (2) Lombard, Ds l'immunité phthisique. Bull, de la Soc. mêd. de la Suisse romande,
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culose, par de Brun (de Beyrouth). Cet auteur, s 'appuyant sur les observations de Suquet, faisait remarquer qu'à Beyrouth, sur la côte et dans l'intérieur des terres, la tuberculose était, il y a vingt ans, à peu près inconnue, alors que l'impaludisme y revêtait les formes les plus variées (cachexie palustre, accès pernicieux...). Peu à peu, à mesure que le sol était défriché, l'impaludisme disparaissait, mais en même temps se multipliaient les cas de tuberculose. S'appuyant ensuite sur un nombre considérable de faits personnels, de Brun ajoutait que, en 1 887 , sur 5 207 malades observés au dispensaire des Sœurs de charité, et appartenant à la population pauvre, il n'y avait eu que 24 tuberculeux, soit 1/174, et 827 paludéens, soit 1/5. Dans la population aisée, au contraire, dans des conditions d'hygiène par conséquent beaucoup plus favorables, le chiffre des tuberculeux atteignait 1/18, tandis que le chiffre des paludéens tombait à 1/52; l'opposition de ces chiffres est en effet bien remarquable.
Piot (du Caire) confirma ces faits pour l'Egypte, mais, d'autre part, Boussakis (d'Athènes) et Kohos (de Manchester) émirent des opinions diamétralement opposées. La question est donc encore pendante.
Boudin croyait aussi à l'antagonisme de l'impaludisme et de la fièvre typhoïde; il citait, à ce propos, l'exemple d'un régiment, le 62e de ligne, revenu d'Afrique après avoir été fortement éprouvé par la malaria, et envoyé dans une région où régnait la fièvre typhoïde : il demeura à peu près indemne, alors que les autres régiments de la contrée payaient un lourd tribut à cette maladie.
Ancelin présenta aussi à l'Académie des sciences, en 1845, un fait très curieux d'alternance de la fièvre typhoïde et de la fièvre intermittente : dans la commune de Ganmangy se trouvait un grand étang connu sous le nom d'Indre-Basse; tous les trois ans, on le desséchait pour le cultiver, puis on le laissait se remplir de nouveau : tant qu'il était cà moitié plein d'eau, régnait la fièvre intermittente; sitôt qu'il était desséché, apparaissait la fièvre typhoïde.
Il ne faudrait pas cependant attribuer à ces remarques une portée générale, car, dans les Indes et en Algérie, dans les lieux mêmes où observait Boudin, on voit fréquemment paludisme et fièvre typhoïde sévir simultanément.
La liste des maladies antagonistes ou réputées telles est encore fort longue : antagonisme de l'état puerpéral et de la fièvre typhoïde (Chomel) ; du scorbut et du typhus (Boudin); de l'impaludisme et de la variole (Calvert); de la variole et de la peste; de la phtisie et des fièvres éruptives (Barthez); de la chlorose et de la phtisie (Trousseau et Pidoux); du cancer et de la tuberculose (Rokitansky), etc. Ces assertions reposent sur des faits trop contradictoires pour permettre une conclusion formelle.
Il semble mieux établi que les vieux saturnins, les asthmatiques, les emphysémateux, les mitraux, les vieux syphilitiques, les artério-scléreux sont un mauvais terrain pour le développement de la phtisie. Les observations, sinon les explications, sont, à cet égard, très concordantes. Il
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semble naturel d'admettre que ces maladies, d'ailleurs si disparates, ont pour caractère commun la sclérose, et que le bacille tuberculeux s'implante mal dans les tissus sclérosés. Landouzyfait, en outre, remarquer que quand, par hasard, les scléreux deviennent phtisiques, c'est presque toujours de phtisie fibreuse qu'il s'agit.
Il faut convenir que les questions relatives à l'antagonisme ont peu passionné les contemporains ; il serait pourtant intéressant de les reprendre, alors que les recherches expérimentales ont montré entre les microbes une véritable lutte, un réel antagonisme. On sait que, quand on ensemence divers microbes dans un même milieu, il en est qui succombent et d'autres qui résistent : la culture arrive à se purifier par une véritable sélection naturelle. C'est ainsi que le bacille pyocyanique détruit le bacille charbonneux (Gharrin et Guignard) , que les bactéries de la putréfaction triomphent du bacille de la tuberculose, que la bactéridie charbonneuse ne peut se développer dans un bouillon où a antérieurement germé le microbe du choléra des poules, etc. C'est ainsi qu'Emmerich a pu rendre des cobayes réfractaires au charbon en leur inoculant le microbe de l'érysipèle ; que Pavone a vu résister au charbon les cobayes qui avaient reçu auparavant le bacille typhique; que Bouchard a pu sauver de l'infection charbonneuse un certain nombre d'animaux à qui il avait inoculé, à quelques heures de distance, la bactéridie et le bacille pyocyanique — On ne peut s'empêcher de rapprocher ces faits expérimentaux des faits observés en clinique.
Peut-on enfin, par une médication préventive, conférer l'immunité? Il est logique de rechercher tout d'abord si les médicaments dont l'action quasi spécifique est bien démontrée, comme le mercure contre la syphilis, la quinine et l'arsenic contre l'impaludisme, ne possèdent pas aussi à l'égard de ces maladies, un pouvoir prophylactique.
Au siècle dernier, Falck, Harrison, Assalini avaient attribué aux frictions mercurielles une action préventive contre la vérole ; à une époque plus rapprochée de nous, Yicente de Arevaca et Théophile Roussel avaient cru reconnaître le même pouvoir à l'hydrargyrisme professionnel (mineurs d'Almaden), mais il est bien reconnu aujourd'hui que ce pouvoir est illusoire, et que le mercure, sous quelque forme qu'il soit absorbé, ne rend pas réfractaire à la syphilis, et ne préserve même pas des formes graves de la maladie.
L'action préventive de la quinine mérite d'être étudiée de plus près : depuis longtemps, dans les expéditions coloniales, quinine et quinquina ont été administrés aux soldats faisant campagne dans les régions palustres : les résultats semblent avoir été assez contradictoires. Les médecins anglais, observant dans l'Inde, sur la côte de Guinée, au Zambèze, etc. et les médecins français, en Algérie, demeurent sur la réserve; Nielly cependant n'hésite pas à « élever le quinquina au rang des préservatifs les plus efficaces » ; par contre, Vaillard, pendant l'expédition de Tunisie, dit n'en avoir obtenu aucun résultat. Mais les faits les plus nombreux et les plus concluants semblent avoir été recueillis par les médecins américains
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pendant la guerre de Séeession ; ils sont h peu près unanimes à reconnaître à la quinine une action prophylactique. Warren, dans la Caroline du Sud donne à 200 hommes de son régiment 50 centigrammes de quinine par jour; ils ne lui fournissent que 4 fièvres intermittentes et 1 lièvre typhoïde ; le reste du régiment, 400 hommes environ, ne prend pas de quinine et fournit 500 fièvres intermittentes et 25 fièvres typhoïdes (4).
Gmeser a fait récemment à Batavia, l'un des points du glohe où l' impaludisme est le plus grave, des observations non moins positives • soumettant à l'action préventive de la quinine l'équipage de deux navires marchands, pendant cinq voyages successifs, il a vu diminuer non seulement le nombre, mais encore la gravité des accès. Dans le dernier voyage, à l'époque particulièrement redoutable du changement de la mousson, le commandant d'un navire prit des mesures de rigueur pour assurer l'exécution du traitement préventif; l'équipage tout entier échappa à la fièvre intermittente, sauf deux officiers qui avaient pu se soustraire à la mesure générale.
Enfin, dans l'extrême sud de l'Algérie, à Ouargla, Lanel, administrant la quinine d'une façon systématique, eut, en 1888, deux fois moins de fiévreux à soigner que dans les années précédentes, quoique l'effectif eût été augmenté.
Avec Y arsenic, Tomniasi Crudeli aurait obtenu en Italie des résultats aussi encourageants. Faut-il encore rappeler à ce propos une ancienne observation de Stokes, qui aurait vu disparaître la fièvre intermittente d'une région marécageuse des Cornouailles, après l'établissement d'une usine métallurgique (fonderie de pyrites riches en arsenic) répandant sur le pays des vapeurs fortement arsenicales?
Le cuivre avait paru a Burq conférer une immunité sérieuse contre le choléra, la variole et la fièvre typhoïde. D'une enquête faite sur les épidémies de fièvre typhoïde de 1876-1877 et de 1882-1885, il avait conclu que la mortalité par la fièvre typhoïde, chez les ouvriers en cuivre, était à celle des autres professions comme 4 est à 100. Ilàtons-nous d'ajouter que les observations de Bailly et de Bochefontaine ont absolument contredit ces assertions. Dans les dernières épidémies cholériques enfin, il a été facile de se convaincre que le cuivre ne possédait aucune propriété prophylactique .
Il nous reste encore à citer pour mémoire quelques médications préventives essayées avec un succès douteux : acide sulfureux et sulfites alcalins contre la phtisie (Polli) ; tannin contre le choléra (Duboué) ; sulfo-phénate de soude contre la scarlatine, sulfate de quinine contre la fièvre puerpérale, etc. De tout cela, il faut conclure que, dans la plupart des cas, les médicaments sont impuissants à procurer l'immunité; mais il n'en est pas de même quand, au lieu de s'adresser à des produits
(*) Voy. pour plus de détails l'intéressante revue de Longuet, Prophylaxie de la fièvre intermittente par la quinine. Sem. méd., 1891.
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chimiques, on emprunte les produits élaborés soit in vitro, soit dans l'organisme animal, parles parasites microbiens. Ce sont là les substances véritablement immunisantes dont la science contemporaine a tiré le parti que Ton sait : les inoculations préventives et curatives, qui ne tendent à rien moins qu'à révolutionner la médecine.
ÏII. Théorie de l'immunité. — Pouvons-nous maintenant, quittant le domaine de l'observation pure, tenter de pénétrer le mécanisme et la nature intime de l'immunité? Cette question, toute d'actualité, a suscité des travaux nombreux, des controverses non encore éteintes et des théories variées, susceptibles cependant d'être groupées sous deux chefs principaux :
l. Théories humorales, attribuant l'immunité à la résistance passive de l'organisme, à des propriétés inhérentes aux humeurs elles-mêmes (propriétés bactéricides, atténuantes, anti:toxiques) ;
ÏI. Théoi^ies cellulaires, faisant appel à la résistance active des éléments anatomiques et surtout d'un groupe bien déterminé d'entre eux (phagocytes).
On voit reparaître là, sous une forme bien inattendue, l'ancienne lutte de l'humorisme et du solidisine : peut-être cependant ces théories sont-elles moins exclusives qu'elles ne le paraissent, et renfermant chacune une part de vérité, sont-elles plutôt destinées à se compléter l'une l'autre. Nous allons nous efforcer de les exposer le plus simplement possible, sous une forme schématique, en nous abstenant d'appréciations étrangères à notre compétence.
I. Théories humorales. — 1° État bactéricide des humeurs. — En semant des bactéridies charbonneuses dans le sang d'un lapin fraîchement sacrifié, Fodor remarqua que ces bactéridies subissaient dans leur nombre une réduction notable et ne commençaient à se multiplier qu'après une longue période de dépérissement : le sang exerçait donc sur elles une influence défavorable. C'est de cette observation, confirmée par les travaux de Fliigge, de Nuttal, de Nissen, qu'est née la théorie du pouvoir bactéricide des humeurs. Buchner montra que cette propriété appartenait au sang privé de ses globules, c'est-à-dire au sérum; il établit, en outre, que le sérum du lapin et du cheval était bactéricide pour le bacille typhique et le vibrion cholérique.
Behring, de son côté, constata que le sérum du rat blanc était bactéricide pour la bactéridie charbonneuse et fut tenté d'attribuer à cette propriété la résistance de cet animal au charbon.
Il était naturel, ces notions une fois acquises, de rechercher si l'immunité innée, pour une espèce animale et à l'égard d'une maladie déterminée, ne reconnaissait pas pour cause l'action bactéricide des humeurs de cet animal sur le microbe de cette maladie. Cette hypothèse, a priori séduisante, est démentie par les faits. Car, d'une part, le pouvoir bactéricide manque souvent chez les espèces animales qui possèdent limmu-
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nité : le sérum du chien, par exemple, n'est nullement bactéricide poulie microbe du charbon, et pourtant le chien est très réfractairè à cette maladie; de même, aucun animal ne possède de sérum inicrobicide pour le pneumocoque, et pourtant beaucoup d'animaux sont rebelles à Faction de ce parasite. D'autre part, la réceptivité peut exister malgré l'état bactéricide : c'est ainsi que le lapin, dont les humeurs sont très bactéricides pour le charbon, possède néanmoins, à l'égard de cette infection, la réceptivité que l'on sait.
Il n'y a donc pas de corrélation constante entre le pouvoir bactéricide et l'immunité naturelle : en est-il autrement pour l'immunité acquise? Rappelons, à ce propos, la remarque si souvent citée de Behring et de Nissen : le cobaye est très sensible à la septicémie aviaire, et, à l'état normal, son sérum n'est nullement bactéricide pour le vibrion de cette maladie {vibrio Metchnikowii) ; quand, au contraire, cet animal a été vacciné contre cette maladie, son sérum est devenu bactéricide; il semble donc logique d'attribuer la production de l'état réfractairè à l'apparition de ce pouvoir bactéricide. Mais cette explication ne s'applique pas à tous les faits : Stern a établi que le sang humain était très bactéricide pour le bacille typhique, ce qui n'empêche pas l'homme de contracter la fièvre typhoïde; mais, de plus, si l'on s'adresse au sérum des convalescents de cette maladie, en possession de l'immunité acquise, on s'aperçoit que ce sérum a perdu toute trace de pouvoir bactéricide. On ne saurait donc attribuer à ce pouvoir l'immunité conférée par l'atteinte récente de la maladie.
2° Propriétés atténuantes des fin meurs. — Cette conception du pouvoir bactéricide, telle que nous l'avons exposée jusqu'à présent, est beaucoup trop étroite, et ce terme ne doit pas être pris clans son sens étymologique. Bouchard et Charrin en ont singulièrement élargi la signification : pour eux, une humeur « est réputée bactéricide, si les agents qu'on y sème ne se développent ni en quantité, ni en qualité voulues ; les formes, les sécrétions peuvent être plus ou moins modifiées, la pullulation entravée à des degrés divers, sans que pour cela les microbes soient nécessairement tués » (Charrin).
Ainsi, les bactéries pathogènes, tout en restant vivantes, pourraient être modifiées dans leur biologie, au point de devenir plus ou moins inoffensives : elles subiraient, de la part des humeurs, une sorte d'action atténuante.
Pour que cette théorie puisse expliquer l'immunité naturelle, il faudrait que les microbes d'une maladie, cultivés dans les milieux d'un animal spontanément réfractairè, y perdissent plus ou moins complètement leurs propriétés virulentes. Or il n'en est rien : la bactéridie charbonneuse cultivée dans le sang du chien, de la poule, de l'écrevisse, animaux réfractaires au charbon, n'y subit aucune atténuation. Malin a même transformé le bacille charbonneux de force ordinaire en un virus très actif, en le faisant passer par l'organisme du chien. Roux dit aussi que, en règle géné-
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raie, la virulence des bactéries augmente en passant par un organisme réfractaire.
S'agit-il, au contraire, de l'immunité acquise, la réalité du pouvoir atténuant des humeurs est démontrée par de nombreuses observations.
Roger sème le streptocoque de l'érysipèle dans le sérum de lapin vacciné contre cette maladie; le streptocoque se cultive bien, mais il perd sa virulence et peut être inoculé à un lapin neuf sans produire de maladie mortelle. Même remarque pour le pneumocoque et, d'après Courmont, pour le staphylocoque.
MetchnikotF sème la bactéridie charbonneuse dans le sang d'animaux vaccinés; elle s'y développe bien, mais cesse d'être mortelle pour les animaux non réfractaires auxquels on l'inocule.
Charrin et Roger cultivent le bacille pyocyanique dans le sérum de lapin vacciné; son développement est tardif, avec des formes grêles et sans sécrétion de pyocyanine. Les mêmes auteurs étudient comparativement le microbe du charbon symptomatique dans le sérum du cobaye, avant et après la vaccination. Dans l'humeur normale, on voit de beaux microorganismes, sporulés pour la plupart et le plus souvent isolés ou réunis deux par deux. Dans les humeurs du cobaye vacciné, la pullulation est entravée et la forme altérée ; on trouve des chaînettes composées d'articles grêles et des petits bâtonnets mal colorés ayant tendance à se grouper en amas. Enfin Emmerich et di Mattei établissent que le bacille du rouget s'atténue dans le corps des vaccinés avec une remarquable rapidité.
De ces exemples, qu'on pourrait encore multiplier, semble bien résulter que les humeurs des animaux vaccinés sont susceptibles d'atténuer la virulence des bactéries. Mais ce fait comporte de nombreuses exceptions : c'est ainsi que, dans la moitié des cas au moins, le pneumocoque cultivé dans le sérum des lapins vaccinés, reste capable de produire chez les lapins neufs une septicémie mortelle. Le cocco-bacille du hog-choléra se comporte de la même façon.
5° Propriétés anti-toxiques des humeurs. — Frappé de voir l'immunité naturelle et un grand nombre de cas d'immunité acquise échapper aux théories précédemment exposées, Behring orienta ses recherches dans une direction nouvelle : cessant d'étudier l'action des humeurs sur les bactéries elles-mêmes, il se demanda si ces humeurs n'avaient pas une action spéciale sur les produits fabriqués par les bactéries, c'est-à-dire sur les toxines. Il s'adressa pour cela à des maladies éminemment toxiques t la diphthérie et le tétanos. Dès ses premiers travaux, faits en collaboration avec Kitasato, il fut frappé de l'efficacité du sérum du lapin vacciné contre îe tétanos pour neutraliser de grandes quantités de toxine, alors même que ce sérum demeurait privé de tout pouvoir bactéricide ou atténuant. De là une théorie nouvelle de l'immunité, basée sur le pouvoir anti-toxique des humeurs. Mais ici encore, l'immunité naturelle devait se. dérober à cette explication : le sang des animaux spontanément réfractaires ne possède pas de propriétés anti-toxiques. Le rat, en effet, rebelle à la
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diphthérie, et la poule, réfractaire au tétanos, n'ont pas de sérum antitoxique; ce pouvoir n'apparaît qu'après vaccination préalable.
A propos de l'immunité acquise, les recherches donnèrent lieu à des constatations du plus haut intérêt. Ehrlich, étudiant l'immunité contre les poisons végétaux (ricine, abrine, rubine), démontra la production de la propriété anti-toxique du sérum contre ces poisons par la vaccination préventive, et, généralisant ses résultats, crut pouvoir attribuer l'état réfractaire produit par une maladie à la formation d'anti-toxines dans les humeurs.
G. et F. Klernperer confirmèrent cette opinion par leurs travaux sur la pneumonie fibrineuse : c'est ainsi que, chez les lapins vaccinés contre le pneumocoque, le sérum devient anti-toxique au point de pouvoir guérir d'autres lapins infectés par le même microbe. On sait quelles ont été les conséquences de ces remarques, et comment une méthode nouvelle de traitement, la sérothérapie, en a été logiquement déduite.
Mais, au point de vue spécial de l'immunité, qui seule doit nous occuper ici, le pouvoir anti-toxique des humeurs ne saurait s'appliquer à tous les cas : Yaillard vaccine des lapins par inoculation de spores tétaniques sous la peau de la queue; ces lapins deviennent réfractaires au tétanos, sans que pour cela leur sérum soit devenu anti-toxique.
D'autre part Gamaleïa a observé que les cobayes vaccinés contre le vibrio Metchnikowii sont aussi sensibles que les cobayes témoins aux toxines de ce microbe. Charrin et Gamaleïa ont fait la même remarque à propos du bacille pyocyanique et Selander à propos du microbe du hogcholéra. Ceci montre bien que la vaccination, autrement dit l'immunité acquise, ne dépend pas nécessairement et toujours de la propriété antitoxique des humeurs.
11. Théories cellulaires. — L'idée d'attribuer l'immunité à la résistance innée ou acquise des éléments cellulaires est relativement ancienne, puisque dès 1881 elle avait été émise par Grawitz. Depuis cette époque de nombreux faits ont mis en évidence cette propriété : quand on voit le poison tétanique persister pendant plusieurs jours dans le sang de la poule sans que celle-ci en soit incommodée, il semble naturel d'admettre que l'immunité de cet animal à l'égard du tétanos est due à une particularité innée de ses éléments nerveux. D'autre part, une expérience remarquable de Roger a montré que, dans le corps des vaccinés, les tissus sont microbicides aussi bien que les humeurs : il détache les membres postérieurs de deux cobayes, l'un vacciné contre le bacille du charbon symptomatique, l'autre intact, après avoir eu soin de faire passer par l'aorte, les veines étant béantes, un courant d'eau salée, de manière à débarrasser les tissus des humeurs qui les imbibent ; puis, dans les membres ainsi préparés, il injecte une culture virulente de charbon symptomatique. Ces membres, portés à l'étuve, vont se comporter d'une façon différente : les tissus du cobaye intact n'opposeront aucune résistance à l'infection et deviendront emphysémateux et crépitants sous le doigt; les tissus du
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cobaye vacciné, au contraire, ne renfermeront aucun gaz. On ne saurait mieux mettre en évidence la résistance conférée pour la vaccination aux éléments constituants des tissus.
Dans un autre ordre d'idées, Klemperer, étudiant l'action de l'épithélium intestinal sur le bacille cholérique, a cru trouver dans la cellule même, ou pour mieux dire dans son noyau, un acide nucléinique capable de faire périr le parasite ou d'en affaiblir l'action toxique.
Ces observations sont intéressantes et montrent que l'activité cellulaire joue un rôle important dans la protection de l'organisme contre l'infection. Mais c'est surtout à Metchnikoff (!) que l'on doit une étude approfondie de la lutte des éléments cellulaires contre les parasites, et une théorie générale de l'immunité basée sur sa découverte du phagocytisme ; nous lui empruntons presque textuellement l'exposé de sa doctrine : l'organisme animal possède dans ses cellules amiboïdes, mobiles ou fixes, un moyen d'arrêter le développement des microbes et de les détruire dans un grand nombre de cas : ce sont les leucocytes polynucléaires (neutropbiles ou pseudo-éosinophiles) qui remplissent ce rôle. Transportés par le courant sanguin et susceptibles de traverser par diapédèse les parois vasculaires, ils se portent vers les points menacés. Les cellules endothélialcs et leurs congénères (cellules de la pulpe splénique) jouent aussi le rôle de plia gocy tes.
En règle générale, plus un animal est réfractaire, plus les phagocytes sont aptes à détruire les microbes; tantôt ces microbes périssent sous l'influence des cellules amiboïdes et sont digérés par elles; tantôt ils sont simplement arrêtés dans leur développement. Et ce sont bien les bactéries vivantes qui sont englobées par les phagocytes et non les cadavres de ces bactéries tuées auparavant par les humeurs. Si l'on extrait, en effet, une goutte de l'exsudat charbonneux chez un animal réfractaire, on peut en isoler des pbagocytes renfermant des bactéridies. Transportés dans du bouillon, les pbagocytes meurent, tandis que les bacilles qu'ils contiennent se développent en longs filaments.
L'activité phagocytaire se lie étroitement aux phénomènes de l'infection et de l'immunité : s'agit-il d'un organisme en état de réceptivité, les microbes ou leurs toxines agissent sur les leucocytes en les repoussant; ceux-ci restent dans les vaisseaux et n'émigrent presque pas dans le liquide transsudé; le parasite est donc libre de végéter et de sécréter ses produits toxiques: l'infection est réalisée; s'agit-il, au contraire, d'un organisme vacciné ou naturellement réfractaire, les leucocytes affluent vers le point menacé, traversent en foule la paroi vasculaire et , en dernier lieu, englobent et détruisent les microbes.
11 est légitime de supposer que, dans le cas d'immunité naturelle, la
(') On consultera avec fruit les nombreux travaux de Metchnikotî sur l'immunité, et notamment un mémoire publié en 1892, dans la Semaine médicale, sous le titre : De l'immunité dans les maladies infectieuses. Nous avons emprunté à ce travail un grand nombre de faits cités dans le cours de cet article.