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LA SANTÉ ET LA MALADIE

La nécessité de différencier les troubles, les lésions et les maladies n'avait pas échappé aux plus anciens médecins. Pour expliquer la maladie, Hippocrate fait intervenir un nouveau facteur, une sorte de force supérieure et extérieure à l'homme : c'est la nature médicatrice ; quand les humeurs sont troublées, la maladie traduit l'effort de la nature pour ramener à l'état normal les actes de l'organisme. C'est ce qui conduit Hippocrate à cette pensée bien connue : « La nature est le médecin des mala dies(') » ; mais il reconnaît que souvent la nature prend une mauvaise voie et qu'elle ne doit pas être abandonnée à elle-même.

Si la nature ne constitue qu'une abstraction, une entité métaphysique, et si, par là, le mot d'IIippocrate ne peut être accepté intégralement, une grande idée ne s'en dégage pas moins : rattacher la maladie non à l'altération organique, mais à la réaction qu'elle provoque. Bien des médecins ont été séduits par cette conception, dont Sydenham a donné une formule d'une précision remarquable : « La maladie n'est autre chose qu'un effort de la nature qui, pour conserver le malade, travaille de toutes ses forces à évacuer la matière morbifique(2). »

Théories vitalistes de la maladie. — Invoquer la nature, quel que soi t le sens qu'on attache à ce mot(r>), c'est chercher la cause de la maladie en dehors de l'être malade; c'est, pour parler un langage plus moderne, considérer la réaction morbide comme relevant d'une force spéciale, plus ou moins distincte de la matière. On conçoit dès lors qu'on ait tenté de modifier la théorie, soit en regardant cette force comme une propriété de la matière vivante, soit en essayant de plus en plus de l'individualiser et de la considérer indépendamment du corps qu'elle anime. La première de ces deux tendances est personnifiée par Brown, Rasori, Broussais ; la seconde par Van Helmont, Stahl, Barthez.

Déjà Hoffmann avait édifié un système où il avait subordonné les lois mécaniques à une puissance supérieure. En face de cette théorie mécanicovitale se place la théorie chimico-vitale de Paracelse, qui fait dépendre les maladies d'un principe chimique régi par Yarchée (*).

Avec Brown, nous arrivons à une doctrine mieux étudiée. Brown était

(1) Hippocrate, Des épidémies. Œuvres complètes (trad. Littré), t. V, p. 315.

(2) Sydexham, Médecine pratique (trad. Jault), p. 1. Paris, 1784.

(5) « Par nature, j'entends toujours l'assemblage des causes naturelles, qui, quoique brutes et entièrement destituées d'intelligence, sont néanmoins conduites avec une extrême sagesse dans leurs opérations et leurs effets... suivant un ordre fixe et une métbode constante. » (Sydexham, Loco citato, p. 103.)

« La nature est le système des lois établies par le Créateur pour l'existence des choses et pourla succession des êtres. La nature n'est point une chose, car cette chose serait tout; la nature n'est point un être, car cet être serait Dieu; mais on peut la considérer comme une puissance vive, immense, qui embrasse tout, qui anime tout.... Cette puissance est, de la puissance divine, la partie qui se manifeste.... Le temps, l'espace et la matière sont ses moyens, l'univers son objet, le mouvement et la vie son but. » (Buffox, Vue tic la nature. (Euvres complètes, édit. Flourens, t. III, p. 294.)

(4) Mot inventé par Basile Valentin, adopté par Paracelse et Van Helmont et venant d'ap-/£iv, commander : Principe immatériel différent de l'àme intelligente et qu'on supposait présider à tous les phénomènes de la vie matérielle (Littré).

INTRODUCTION A L'ÉTUDE DE LA PATHOLOGIE GÉNÉRALE

l'élève de Cullen, qui avait essayé de concilier le solidisme et Fhumorisme et avait invoqué, en plus, une propriété d'ordre physiologique ou vital, X irritabilité . La notion de l'irritabilité, qui se trouve déjà dans Aristoteet Galien, qui avait été étudiée par Glisson et par l'école de Boerhaave, prenait une place prépondérante en médecine, grâce aux travaux de Haller; elle servit de base à la doctrine de Bnnvn. Pour ce médecin, la vie ne se maintient que par une propriété particulière qui rend les corps vivants capables d'être affectés et de réagir. Les maladies ne sont que des modifications de ce principe; il y a sthénie ou asthénie, suivant que l'irritabilité est trop forte ou trop faible.

Cette conception eut un retentissement considérable : en Allemagne, où elle inspira Hahnemann ; en Italie, où elle fut reprise parRasori; en France, où elle trouva un écho dans Broussais.

Rasori admit, comme Brown, que les maladies peuvent se ramener à deux états opposés; mais, contrairement au médecin anglais, il pensa que la plupart des maladies étaient asthéniques ; c'est la théorie du controstimulus où les maladies sont divisées en inflammatoires et non inflammatoires.

Broussais exagéra encore les doctrines de Rasori; ce fut le règne de F inflammation et de la médication spoliative, dont on retrouve la continuation clans l'œuvre de Bouillaud. Mais Broussais se garda bien de faire de l'inflammation une entité spéciale; pour lui, au contraire, toutes les maladies ont un substratum anatomique ; elles débutent par une lésion locale, et ne se généralisent que secondairement; tout ce qui n'a pas de siège déterminé ne représente qu'un groupement arbitraire, une réunion de symptômes, et non une maladie.

Ainsi, à la fin du xvme siècle et au commencement duxix6, nous trouvons dans les auteurs, dans Broussais notamment, une double tendance, inspirée par les recherches anatomiques de Bonnet et de Morgagni, par les doctrines physiologiques de Haller et de Bichat : l'idée de rattacher les maladies à une lésion organique dérive des premières; l'idée d'invoquer une propriété spéciale de la matière vivante procède des secondes. Mais il est bien certain que le mot d'irritabilité, tout en s'appliquant à un fait très juste, ne faisait que masquer notre ignorance sur la nature même des phénomènes. Etait-ce une simple propriété de la matière? Etait-ce une force spéciale, dont on pourrait concevoir l'existence en dehors de la matière vivante? Cette dernière hypothèse, émise par les anciens observateurs, reprise par Paracelse, a été développée par Van Helmont. D'après lui, le corps est composé d'une série d'organes dont chacun a son archée qui a présidé à sa formation et qui dirige ses fonctions. Ces archées sont sous la dépendance d'un archée supérieur, au-dessus duquel se place l'âme sensitive; celle-ci n'est elle-même que l'enveloppe de l'âme immortelle. Tant que l' archée conserve son état normal, tant que Faccord subsiste entre lui et les archées secondaires, la santé se maintient ; l'équilibre est rompu dès que ces conditions ne sont plus remplies.

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