‹ Traité de pathologie générale [electronic resource]Chapitre 91 sur 137 · DÉFINITION DES INTOXICATIONS · texte numérisé non relu

DÉFINITION DES INTOXICATIONS

toxication dans le mécanisme mis en œuvre par la substance nocive.

Nous savons, et Cl. Bernard est souvent revenu sur cette idée, <jue les cellules ne manifestent leurs propriétés vitales qu'à La condition d'être plongées dans un milieu liquide dont la constitution doit rester invariable. « La vie, a dit l'illustre physiologiste, n'est qu'un rapport entre l'organisme et le milieu. » Toute modification chimique dans la constitution du milieu retentira sur la vie des cellules, ce sera une intoxication et les troubles morbides seront d'autant plus graves et plus rapides que les modifications du milieu seront plus profondes.

Si l'on injecte dans les veines d'un lapin une solution de sulfate de strychnine, la mort survient quand l'animal a reçu 0gr,00018 par kilogramme de son poids. Voilà une substance étrangère à la constitution du milieu organique, et présentant un pouvoir toxique considérable. Prenons maintenant des corps qui se rencontrent dans l'organisme et qui sont indispensables à la vie, le chlorure de potassium ou le chlorure de sodium, par exemple : introduisons ces substances dans les veines d'un lapin; nous amènerons la mort en injectant 0gr,18 de la première, 5gr,17 de la seconde. Le chlorure de potassium est donc 2000 fois moins toxique que la strychnine, le chlorure de sodium l'est 50 000 fois inoins. Allant plus loin dans cette étude, injectons de l'eau distillée; l'animal ne succombera que lorsqu'il aura reçu 120 grammes par kilogramme, c'est-àdire une quantité plus de 600 000 fois supérieure à la dose mortelle de strychnine.

Peut-on dire, dans ce dernier cas, qu'il s'agit d'une intoxication? Ne peut-on prétendre que la mort tient à une cause mécanique, à la distension énorme du système circulatoire? Cette hypothèse n'est pas soutenable : car, avec un sérum artificiel, on aurait pu injecter des quantités de liquide bien supérieures, sans amener aucun trouble notable. L'eau distillée semble agir en diluant le milieu organique, en le rendant insuffisant à la rénovation des cellules et, d'autre part, en soustrayant aux éléments anatomiques certaines substances indispensables à leur fonctionnement régulier. Quelques faits confirment cette manière de voir. Si, au lieu de 120 grammes, nous n'en avions introduit que 90, la mort ne serait survenue que huit ou dix heures après l'injection. Avec 60 grammes, l'animal aurait survécu de vingt-quatre à trente-six heures; au-dessous de cette dose, il se serait rétabli. Pour expliquer la mort tardive, on doit invoquer une auto-intoxication secondaire ; les substances dissoutes par l'eau encombrent l'organisme et ne peuvent être éliminées par suite des altérations cellulaires des principaux émonctoires. Aussi, quand on injecte une substance quelconque dans les veines, doit-on faire la part de la toxicité de l'eau; si, au lieu d'eau distillée, on emploie de l'eau salée à 7 pour 1000, on diminue notablement l'activité de la solution.

La mort semble reconnaître un mécanisme analogue dans l'intoxication phosphorée : le poison s'empare de l'oxygène contenu dans le sang et, pour quelques auteurs, î'anoxhémie qui se produit suffirait à expliquer la

LES INTOXICATIONS

terminaison fatale : si cela était, la mort résulterait encore d'une modification du milieu organique, c'est-à-dire de la diminution d'une substance constituante. C'est ce qu'on peut réaliser expérimentalement, en introduisant dans les veines d'un lapin une émulsion d'huile phosphorée ; l'animal succombe quand il a reçu par kilogramme 0sr,02 de phosphore, c'est-à-dire une quantité un peu supérieure à celle qui eût été nécessaire pour s'emparer de tout l'oxygène contenu dans son sang. [Mais lorsqu'on introduit la substance sous la peau, ou lorsqu'on en injecte dans les veines une dose moins considérable, 0S',0008 par exemple, la mort survient tardivement, au bout de deux ou trois jours; dans ce cas, on ne peut invoquer l'anoxhémie; pour saturer 0mg,8 de phosphore, il eût suffi de lms,04 d'oxygène, c'est-à-dire de la quantité contenue dans 4 ou 5 centimètres cubes de sang; il faut donc supposer que le phosphore produit, dans l'organisme, une dénutrition vicieuse; les déchets cellulaires s'accumulent et l'animal succombe à une auto-intoxication secondaire, alors même que le poison est déjà éliminé.

Ces quelques exemples, dont on pourrait facilement multiplier le nombre, nous semblent suffisants pour conclure qu'il y a intoxication toutes les fois que surviennent des troubles cellulaires dépendant d'une modification du milieu organique, soit par suite de l'introduction d'une substance étrangère, soit par suite de l'augmentation, de la diminution ou de la transformation anomale d'une ou de plusieurs substances constituantes.

Nous arrivons doue à considérer comme toxique toute substance capable de troubla' la vie des éléments anatomiques en modifiant, directement ou indirectement, le milieu qui les contient. 11 y a intoxication toutes les fois qu'il s'est produit une modification dans la constitution chimique du milieu intérieur.

IL Des sources d'intoxication de l'organisme vivant. — Si l'on accepte la définition que nous proposons, on voit que l'organisme est constamment en imminence d'intoxication.

Les modifications du milieu organique sont continuelles et résultent des conditions mêmes dans lesquelles nous vivons. Les manifestations de l'activité vitale ne peuvent se produire que par une désagrégation des molécules organiques, dont les atomes complexes retombent de leur état d'équilibre instable à un état d'équilibre plus stable. Il se produit ainsi des corps nouveaux, incapables de céder de la force, et devenus dès lors inutiles; ces corps sont rejetés par les cellules dans le milieu où elles baignent, et, s'ils ne sont pas rapidement éliminés, ils vicient le milieu et deviennent une cause d'intoxication.

Chez les êtres supérieurs, plusieurs organes sont chargés de transformer les substances nocives; celles qui échappent à leur action protectrice sont rejetées par diverses glandes, et notamment par les reins. Mais toutes les sécrétions ne sont pas excrémentitiellcs ; il en est qui con-

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