CHAPITRE PREMIER
Définition des mois : intoxication, substances toxiques, poisons. — Définitions juridiques et définitions scientifiques. — Des sources d'intoxication de l'organisme vivant.
1. Il est aussi difficile de définir qu'il est aisé de comprendre le sens des mots intoxication, substances toxiques, poisons.
Le Code pénal français (art. 301) définit F empoisonnement « tout attentat à la vie d'une personne par l'effet de substances qui peuvent donner la mort plus ou moins promptement, de quelque manière que ces substances aient été employées ou administrées et quelles qu'en aient été les suites ». Il est certain qu'une pareille conception n'est pas acceptable au point de vue scientifique; entre autres inconvénients, elle a celui de s'appliquer aux substances agissant mécaniquement, au verre pilé, par exemple.
Nous ne rappellerons pas les définitions juridiques adoptées à l'étranger : elles ont toutes le défaut de considérer l'empoisonnement à un point de vue spécial et exclusif; elles ne présentent aucun intérêt pour le physiologiste ou le médecin.
Si l'on parcourt les œuvres des principaux toxicologues, on voit que la plupart d'entre eux n'ont pas su se détacher suffisamment des conceptions médico-légales et se sont contentés de reproduire plus ou moins intégralement l'ancienne définition de Plenck (/) : « On appelle poison
(l) Plenck, Toxicologia seu Doctrina de venenis et antidotis. Yiennse, 1785.
LES INTOXICATIONS
ou toxique toute substance qui, introduite à petite dose dans le corps humain ou appliquée à sa surface, cause, par une force particulière, une maladie grave ou la mort ». Au commencement de ce siècle, Mahon, Fodéré, Gmelin, Orfîla, admirent également que les poisons étaient des substances agissant à petites doses, pour troubler la santé ou anéantir complètement la vie. Devergie voulut mieux préciser le sens du mot et ajouta à la formule précédente le correctif suivant : « sans agir mécaniquement et sans se reproduire ». C'était un progrès, car, par une sorte d'intuition, l'auteur se trouvait éliminer la classe des agents figurés.
Parmi les définitions les plus récentes, trois surtout méritent d'être reproduites ; elles tirent une grande importance du nom des auteurs qui les ont proposées. Pour Vulpian, « les poisons sont des substances qui, introduites par absorption dans l'organisme, déterminent des altérations structurales ou des troubles fonctionnels plus ou moins graves et peuvent même, lorsque leur action atteint un haut degré d'intensité, déterminer la mort ou tout au moins mettre la vie en danger (!) ». Voulant séparer davantage les poisons des virus, Husemann arrive à cette définition : « Les poisons sont des substances non organisées, organiques ou inorganiques, formées artificiellement ou existant dans la nature, qui peuvent, dans des conditions déterminées, porter préjudice aux êtres vivants de façon à détruire ou à troubler leur santé ou leur bien-être relatif (2) ». Cette formule a été reprise et modifiée plus tard par Robert de la façon suivante : « Les poisons sont des substances non organisées, inorganiques ou organiques, existant dans l'organisme ou introduites de l'extérieur, formées artificiellement ou se trouvant dans la nature, qui, grâce à leur constitution chimique, peuvent, dans des conditions déterminées, porter préjudice aux êtres vivants de façon à détruire ou à troubler leur santé ou leur bien-être relatif (3) ». Le même auteur ajoute que, au point de vue pratique, on peut définir plus simplement les poisons : « des agents pharmaceutiques (çâpjjiaxov, poison) qui agissent, dans un cas donné, non plus utilement, mais d'une façon défavorable ».
Parmi ces définitions, celle de Robert est la seule qui envisage les poisons formés dans l'organisme; les autres ne considèrent que les substances venant de l'extérieur et laissent de côté le chapitre si important des auto-intoxications. Toutes nous semblent présenter le très grand défaut de chercher la caractéristique des poisons dans leur action sur l'ensemble de l'économie. C'est là certainement le moyen le plus simple et le plus sûr de juger des effets d'une substance; mais, à un point de vue plus général, il nous semble qu'il faut regarder comme toxique tout corps capable de troubler ou d'arrêter la vie, non de l'être, mais des organites ou, si l'on veut, des éléments anatomiques qui le constituent.
Cette manière de voir nous conduit à chercher la définition de l'in-
(*) Vulpian, Substances toxiques et médicamenteuses, p. 1. Paris, 1882.
(2) Husemann, Handbuch der Toxicologie, p. 2. Berlin, 1882.
(3) Kobert, Lehrbuch der Intoxikationen, p. 9. Stuttgart, 1893.