‹ Traité de thérapeutique et de matière médicale [electronic resource]Chapitre 72 sur 175 · AU MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE · texte numérisé non relu

AU MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE

accès assez franchement intermittents du début; que les premières doses de sulfate de quinine vont quelquefois jusqu'à les supprimer pour quelques jours, que le plus souvent elles les modèrent, les abrègent, les retardent, ou bien leur enlèvent un de leurs stades, le frisson, par exemple; ou bien encore que la chaleur est très-modérée, la sueur à peine sentie, etc., etc ; en définitive, qu'ils en sont évidemment influencés. Il

est juste d'avouer que ce succès n'est pas de longue durée lorsque le ramollissement marche avec acuité; que bientôt les accès réapparaissent, rebelles à toute action, alors surtout que la fièvre passe à la rémittence et à la continuité, tandis que cette circonstance est indifférente lorsque la fièvre est d'origine paludéenne.

Nous avons observé bien des fois que les affections intermittentes et périodiques qui se lient à une lésion organique inamovible, ou à la présence incessante d'une cause matérielle, sont bien susceptibles, à la vérité, d'être atteintes, modifiées, supprimées pour un instant, dérangées enfin par le sulfate de quinine; mais qu'alors on n'obtient pas de lui des effets décidément suppressifs. Il arrive même trop souvent, dans ces divers cas, que son action est complètement nulle, et que sa vertu ne peut l'emporter sur l'efficacité de la cause déterminante des accidents.

Il est rare que le médecin soit exposé dans les maladies chroniques à prendre des affections intermittentes symptomatiques ou idiopathiques pour des manifestations larvées des maladies paludéennes. Il n'en est pas ainsi dans les maladies aiguës ou dans les fièvres. Alors l'erreur est plus facile.

Nous convenons que parmi ces maladies, celles qui, dans nos hôpitaux, et généralement en France, présentent le type intermittent et périodique, surtout le tierce ou le quarte avec apyrexie parfaite, appartiennent, dans la très-grande majorité des cas, aux fièvres de marais. Il est, du reste, d'autres caractères que ceux tirés du type qui peuvent spécifier ce genre de fièvres, et ces caractères sont, à notre avis, plus pathognomoniques,, plus réeis, plus profonds, puisque rien n'est plus commun, dans certains pays, que de voir les fièvres paludéenne se montrer sous le type rémittent et même continu sans perdre leur nature. Bien au contraire, il semble qu'alors la maladie ne soit que plus déclarée, plus complète et mieux formée; car c'est en pareil cas que les caractères essentiels auxquels nous faisons allusion sont portés à leur plus haut degré.

Par opposition, il n'est pas très-rare de rencontrer les fièvres intermittentes sans autre rapport que le type avec les fièvres miasmatiques.

Depuis six ans, il ne s'est pas passé un printemps sans que nous ayons observé plusieurs cas de ces fièvres dites vcrnales, à type le plus souvent tierce ou double tierce. Il ne nous était pas possible de les regarder comme produites par l'empoisonnement des marais, et cela pour de bonnes raisons. Les malades ou n'avaient jamais quitté les quartiers sains de Paris, ou bien n'avaient jamais habité de pays où les fièvres de marais régnassent pndémiquement. Ces fièvres avaient presque toujours une expression

MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE. U3

inflammatoire plus ou moins marquée. On les aurait confondues bien plus volontiers, pour leur nature, avec la synoque simple des anciens auteurs. Jamais elles ne nous ont offert la teinte particulière de la peau propre aux intermittentes miasmatiques, ni l'hypertrophie de la rate. La diète, une petite saignée, etc...., quelques jours de repos, et elles cessent facilement et sans retour. Mais nous croyons être sûrs de les avoir coupées quelquefois avec 30 à 40 centigrammes de sulfate de quinine, et d'en avoir ainsi abrégé la durée.

Le type intermittent et rémittent quotidien est surtout bien particulier aux fièvres catarrhales. Le sulfate de quinine n'a pas dans ces cas le pouvoir d'empêcher la fièvre de se développer et de devenir continue, exacerbante et paroxystique. Son emploi est même très-nuisible, comme il l'est au début de certaines fièvres typhoïdes fort insidieuses par la circonstance du type intermittent quotidien tout à fait marqué qui signale leur invasion. L'administration intempestive du sulfate de quinine stimule dangereusement l'économie, irrite le tube digestif, allume davantage la fièvre; et malgré les succès qu'on a racontés récemment de son emploi à hautes doses dans le cours de la fièvre typhoïde, nous l'avons toujours vu nuire dans les cas exceptionnels que nous signalons, lorsque, par erreur inévitable ou par inattention, on le donnait au début de cette pyrexie.

Mais il n'en est pas ainsi vers la fin des fièvres catarrhales et des fièvres typhoïdes, alors que la convalescence est retardée par la persistance de la fièvre dégénérée en intermittente plus ou moins régulière. Quelques grains de sulfate de quinine sont alors indispensables et d'un effet sûr pour couper cet accès du déclin. Quel rapport y a-t-il entre la nature de ces fièvres et celles des fièvres de marais?

On vient de voir que le type intermittent et même périodique appartient à un grand nombre de maladies tant aiguës que chroniques ; que les fièvres peuvent accidentellement s'en revêtir, mais que les affections chroniques surtout, comme les névralgies, les névroses, les hémorrhagies, soit essentielles, soit liées à quelque lésion organique, empruntent ce type très-fréquemment. Nous avons essayé de prouver que par cela seul qu'elles se révélaient ainsi, le quinquina pouvait les modifier sous ce rapport, sans posséder du reste la moindre action appréciable contre leur nature spéciale. S'il en était autrement, ce médicament, déjà si précieux, remplacerait toute la Matière médicale, et justifierait véritablement le titre de panacée. Or, il n'est rien moins que tel. Nous savons qu'on l'a beaucoup vanté comme antigoutteux ; mais il suffit de se rappeler que, de toutes les maladies, la goutte est peut-être, après les maladies paludéennes, celle qui affecte le plus souvent la marche intermittente et le type périodique, pour comprendre aussitôt quel sophisme peut renfermer l'assertion générale que nous combattons. On modifie efficacement une des formes, et on croit avoir atteint le fond. Qui oserait prétendre guérir la goutte avec le quinquina? Nous ne considérons donc pas plus ce médicament comme antigoutteux que comme antirhumatismal, antituberculeux, antipurulent,

414 MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉN1QCE.

antidartreux, etc., etc., mais seulement, et c'est déjà beaucoup, comme antipériodique, lorsque quelque lésion grave, incurable ou inamovible, ce s'oppose pas trop à ce que l'organisme éprouve l'influence de cette utile propriété.

Autant nous paraît exact ce que nous venons d'avancer sur l'efficacité antipériodique du quinquina, autant il semble injuste, au premier aspect, de ne lui en reconnaître aucune autre. La propriété que nous venons de lui attribuer est une propriété très-générale, et ce n'est point à elle qu'il a dû le titre de remède spécifique. Cette vertu nouvelle serait aussi circonscrite que la première est générale. Elle ne s'exercerait que sur un groupe bien déterminé de maladies qui, sous quelque forme ou sous quelque type qu'elles apparaissent, sont, au fond, de la même nature, et accusent la même cause spéciale; nous voulons parler des maladies nées de l'influence des émanations marécageuses.

Certes, et nous l'avons déjà dit, lorsque ces maladies se manifestent sous la forme fébrile, et surtout lorsqu'elles prennent le type fébrile intermittent, elles s'y soumettent avec une régularité, une fixité, un ordre si constants et si calculables, qu'on a cru que ce type, cette forme et cet ordre leur étaient essentiels. Comme ici nous ne faisons point la nosograpbie des fièvres intermittentes proprement dites, nous n'avons rien à dire de plus sur leur type, et nous ne répétons qu'une chose, savoir : que la netteté de leurs stades n'est pas un caractère moins distinctif de ces fièvres que la netteté de leur type, et qu'à défaut des données diagnostiques tirées de l'ordre de succession des symptômes, il y a, dans les altérations particulières produites dans l'organisme par l'action de ces maladies, un ensemble de signes bien plus pathognomoniques et bien autrement révélateurs de la véritable nature de l'affection, que les expressions symptomatiques variables et communes sur lesquelles les nosographes, et Pinel en particulier, ont fondé leurs descriptions et leurs classifications. La raison de la préférence accordée par eux aux symptômes sur les caractères propres à distinguer plus radicalement ces affections morbides, vient du scepticisme qu'avait fini par amener peu à peu dans les esprits l'abus des théories humorales, l'abus de la recherche des causes prochaines et de leur mode d'action par des explications grossièrement empruntées à la physique et à la chimie. De ce que les phénomènes organiques ne se prêtaient pas aux explications prises des sciences physiques et chimiques, on en concluait qu'il était impossible de les connaître autrement que l'herborisateur ne connaît les plantes, c'est-à-dire seulement par le nombre et le groupement de leurs caractères extérieurs. Alors on fit et on nomma des maladies, puis on se contenta, en médecine de la science du botaniste purement classificateur. Aujourd'hui ce travail se continue dans le même esprit, mais par d'autres moyens.

Au lieu d'établir l'histoire naturelle des symptômes, on dresse principalement celle des lésions et des produits morbides, non pas comme Sauvages,

MEDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE. UB

juxta Sydenhamii mentem et botanicorum ordinem, mais juxta chimicorum meniemet anatomicorum ordinem. On ne peut pas tout faire à la fois, et chaque époque a sa tâche.

L'histoire des maladies paludéennes était plus avancée sous Morton, Torti, Lautter, Lancisi, Starck, etc., etc., qu'il y a vingt-cinq ans. Pinel et Broussais avaient arraché cette grande page de la nosologie.

Depuis quelques années, elle y a été replacée, et nous le devons surtout à notre conquête d'Afrique. Là, nous avons pu sortir de la tierce et de la quarte, nous affranchir du préjugé nosographique du type, et rentrer ainsi dans une voie plus large pour la pathologie, plus droite et plus pratique pour la médecine. En Algérie, il nous a été donné de voir les types effacés et confondus , et nos fièvres intermittentes classiques changées en continues, comme pour signaler le vice d'une pyrétologie exclusivement fondée sur la considération du type. C'est là que nous avons appris à mieux connaître, non pas les fièvres intermittentes, mais les maladies miasmatiques. C'est là, enfin, que de trop nombreuses et de trop funestes occasions se présentent d'apprendre que le quinquina n'est pas seulement un antipériodique en général , mais un remède spécial contre les maladies paludéennes quel que soit leur type.

D'ailleurs, comment ont pu se méprendre si longtemps les sectateurs de la nosographie? N'admettaient-ils pas déjà en 1821 que les fièvres intermittentes passaient quelquefois au type rémittent, et n'en étaient pas moins susceptibles d'être guéries par le quinquina? Or, en conscience, pour tout homme qui ne se laisse pas tromper par des mots et des artifices de méthode, une fièvre rémittente, au point de vue même de la pyrétologie superficielle de l'école, qu'est-ce en définitive autre chose qu'une fièvre continue? L'état fébrile n'y est-il pas incessant? Et qu'importe qu'il présente des rémissions et des exacerbations, si, comme tout le monde en convient, la fièvre continente est un type de convention? Et si les fièvres rémittentes à quinquina diffèrent des continues non miasmatiques autant que la goutte diffère de la scrofule, certes, c'est par des caractères bien autrement importants que ceux que peut offrir le type. Nous ne nions pas ceux-ci, qu'on le remarque bien; seulement nous leur contestons le premier rang, pour y faire figurer des conditions nosologiques plus fondamentales et plus voisines de l'indication thérapeutique.

La perniciosilé, qu'on nous passe ce mot, dépend bien plus de la nature pernicieuse de la maladie que du trouble pernicieux que peut jeter dans l'économie l'affection d'un organe dont l'action est indispensable au maintien actuel de la vie. Dans certains cas d'affections goutteuses anomales et intermittentes, les organes qui souffrent et auxquels se rapportent les principaux symptômes, sont sûrement des organes fort nobles et des centres de vie bien importants; néanmoins, de tels accès produisent rarement la mort, comme le font les accès de rémittente pernicieuse miasmatique, bien que frappant sur des organes moins indispensables à l'exercice de la vie : tels sont l'estomac, dans la pernicieuse cardialgique; le gros intestin,

446 MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE.

dans la dysentérique, etc., etc., sans parler de l'ardente et de l'algide, qui ne paraissent s'attaquer à aucun organe en particulier. C'est la malignité, c'est-à-dire l'imminence insidieuse d'une dissolution prochaine, quelquefois même en l'absence de symptômes funestes, qui constitue la perniciosilé, et non l'intensité des troubles fonctionnels de tel ou tel organe en particulier. L'organisme périclite bien plus alors par l'atteinte portée à son unité et à sa résistance vitales, que par la lésion de structure qu'éprouve tel ou tel tissu.

Ceci n'est point oiseux et sert à confirmer les idées que nous soutenons touchant la prééminence nosologique de la cause prochaine des accidents sur celle de leur forme et de leur type. Il en résulte ce précepte thérapeutique important, savoir, que, dans une fièvre pernicieuse miasmatique arrivée au deuxième ou au troisième accès, il ne faut pas attendre une rémission qui peut-être n'aura pas lieu, et qu'il est urgent d'administrer le quinquina au milieu et même au début de l'accès. Le préjugé contraire a été répandu par les nosographes, on devine aisément pourquoi; et c'est pour une raison contraire, c'est parce que, pour nous, dans ces maladies, la diathèse prime le type et est plus considérable que lui, surtout sous le rapport pratique; c'est appuyés sur des faits souverains dans la question, et où des accès, probablement les derniers, ont été abrégés, atténués dans leur violence et leur péril par de fortes doses de sulfate de quinine, que nous conjurons les praticiens de ne pas attendre, en pareil cas, l'apyrexie ou la rémission. Quand on prescrit le quinquina comme antipériodique, c'est différent, et il est raisonnable de ne l'administrer que dans l'intervalle des accès. Ma>s quand c'est comme fébrifuge, il y a inconséquence, lorsque surtout l'accès présent offre la moindre chance de se terminer d'une manière funeste. On croit l'action du quinquina longue à se faire sentir: c'est une grave erreur. Le sulfate de quinine administré comme fébrifuge dans les maladies des marais, agit contre cet empoisonnement avec une rapidité surprenante. Il convient alors de l'administrer à une dose double au moins de celle qui suffît pour guérir nos fièvres tierces légitimes. L'observation prouve, en effet, que plus une maladie paludéenne est continue, plus les doses de sulfate de quinine requises pour la vaincre doivent être considérables. Or on sait que les fièvres miasmatiques pernicieuses, d'abord intermittentes, deviennent rémittentes et subintrantes au fur et à mesure qu'elles croissent en intensité et en gravité. Les nosographes, qui ne l'ignoraient pas, persistaient et persistent quand même dans leur système du type et de l'intermittence; et ce sont eux qui nous répètent encore tous les jours qu'ils sont exempts de théories, d'idées préconçues et de doctrines.

Quand nous disons qu'ils ne l'ignoraient pas, nous voulons dire qu'ils devaient ne pas l'ignorer; car, lorsqu'on sait combien une petite préoccupation, en empêchant de regarder, empêche de voir et de comprendre, on s'explique comment leurs yeux n'ont pas vu et ne verront peut-être pas encore aujourd'hui ce fait de la continuité des fièvres intermittentes, bien

MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE. 447

qu'il soit solidement assis sur la tradition médicale tout entière et sur les observations cliniques que Paris lui-même offre aux esprits dont rien ne rétrécit l'horizon. 'La continuité des fièvres intermittentes! qui prouve mieux que cette inévitable logomachie le vice des classifications systématiquement fondées sur des caractères aussi mobiles que le type ou le symptôme? Nos préjugés nous sont souvent à ce point plus chers que l'évidence, qu'un médecin qui a fait un traité recommandable sur les fièvres paludéennes de l'Afrique, M. Maillot, après avoir reconnu que ces fièvres y affectent incontestablement le type continu, propose, pour les distinguer de nos fièvres continues proprement dites, la dénomination de pseudocontinues. Or, en face d'une de ces dernières et d'une de nos typhoïdes ou de nos puerpérales, et d'après la seule considération du type, laquelle faudrait-il appeler pseudo-continue , de la typhoïde ou de la miasmatique? En vérité, un élève docile y serait fort embarrassé. C'est comme si un médecin , n'ayant jamais pratiqué que sous une latitude où les fièvres de marais se rapprocheraient plus pour le type de la continuité que de l'intermittence, proposait d'appeler pseudo-intermittentes les fièvres miasmatiques du nord de la France. Il y serait autorisé par l'exemple de M* Maillot, et tous deux sont absous par la philosophie nosographique.

M. le docteur Boudin a signalé avec force tous ces vices d'observation et de raisonnement dans un ouvrage très-original dont il défend les idées avec une louable persévérance [Traité des fièvres intermittentes, rémittentes et continues des pays chauds, etc.). On les retrouve plus fermes encore et plus développées dans une seconde publication qui a pour titre: Essai' de géographie médicale.

Il faudrait maintenant, pour consommer la preuve des diverses assertions énoncées plus haut, rapporter des exemples de fièvres miasmatiques continues guéries par le sulfate de quinine.

Ces cas ne sont plus rares, depuis notre conquête d'Alger. MM. Boudin et Maillot en citent à l'envi. On en trouve de nombreux exemples dans le 52" volume du Recueil de mémoires de médecine, de chirurgie et de pharmacie militaires (documents pour servir à l'histoire des maladies du nord de l'Afrique, par M. le docteur Laveran).

Cette forme des fièvres paludéennes devient plus rare en Europe. Le midi de la France en offre pourtant des cas assez fréquents.

Si la portée d'action de nos toniques est relative à la forme de la maladie tout entière, elle l'est aussi notablement à la forme de chaque accès.

L'organisme affecté par la même cause morbide ne réagit pas toujours contre cette cause de la même manière. Ainsi trois individus sont exposés à l'influence des effluves d'un marais. C'est la même cause, et chez tous trois une maladie intermittente, identique pour la nature, différente pour la forme, va se déclarer. Nous observerons chez l'un une forme d'affection

448 MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÊNIQUE.

qu'on appellera fièvre intermittente légitime; chez l'autre, larvée; chez le troisième, pernicieuse.

La première mérite bien la dénomination de légitime, parce que l'organisme a réagi par une fièvre générale et régulière. La résistance vitale a bien reçu une atteinte directe, mais les synergies n'ont pas été rompues, il n'y a pas eu ataxie. Au contraire, la réaction s'est manifestée par des phénomènes simultanés, bien proportionnés, calculables, critiques comme tous ceux qui sont opérés par l'ensemble des fonctions vitales, de ces fonctions générales par lesquelles tout animal vit et se conserve au moyen d'une réaction incessante contre toutes les influences nuisibles. C'est contre cette forme des affections intermittentes que les toniques radicaux développent leurs effets les plus constants et les plus sûrs, parce que la nature s'y écarte moins de ses habitudes, de ses voies normales , et qu'elle n'a besoin, pour ainsi dire, que d'un léger secours pour y entrer. Ajoutons qu'ils les développent avec d'autant plus de succès et de promptitude, que les intervalles qui séparent chaque accès sont plus égaux entre eux et laissent plus d'espace entre chaque nouvelle invasion. Effectivement, on supprime plus facilement et plus promptement une fièvre tierce qu'une quotidienne, et une quarte qu'une tierce. Il semble que, dans la première, le tonique n'ait pas le temps suffisant pour imprimer à l'organisme de la résistance vitale et le prémunir contre l'accès si prochain. Ce désavantage a sa compensation; car si l'on supprime plus aisément une fièvre à type quarte qu'à type quotidien, celle-ci une fois bien disparue est infiniment moins sujette à récidiver que la fièvre quarte, et on n'est pas obligé (comme on l'a vu à l'article Quinquina) de continuer aussi longtemps les doses préventives de l'écorce du Pérou.

Dans la fièvre larvée , la nature prend le masque d'une autre maladie. Elle ne réagit plus par l'ensemble des fonctions vitales et naturelles, mais par quelque action organique spéciale; par exemple, une douleur locale, un trouble fonctionnel isolé, etc. Cette anomalie, cette cause qui déclare son existence par des effets prseier rationem, annonce en général une affection plus tenace, plus réfractaire. La cause est la même 5 seulement l'organisme y a répondu autrement, anormalement, et il sera plus difficile d'en être maître , parce que , indépendamment de la résistance vitale affaiblie qu'il faut fortifier, il y a une lésion particulière, existant en vertu d'une prédisposition qui peut être très-ancienne et très-enracinée, et sur laquelle le tonique n'aura souvent pas d'action. Tout à l'heure il y avait de l'ordre dans le désordre, une tendance, des efforts salutaires, et cela était le signe et le garant d'une affection plus simple, d'un état normal plus facile à rétablir. Maintenant voilà une bizarre localisation de l'affection morbide. Ce n'est pas l'économie entière qui se soulève avec des efforts coordonnés; c'est un nerf qui souffre, une fonction spéciale qui est pervertie; il est besoin d'une action thérapeutique plus puissante, plus soutenue.

C'est ce que prouvent les faits. Il faut des doses triples, quadruples de quinquina, une opiniâtreté inconcevable dans cette médication, pour

MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE. 449

triompher d'une fièvre larvée; et, de plus, un emploi prophylactique du même remède très-persévérant.

Quelquefois il arrive qu'après plusieurs accès de la forme larvée, qui a résisté ou n'a cédé qu'imparfaitement au quinquina, l'organisme vient à réagir par une fièvre générale ; et ce qui atteste la vérité de ce que nous disions plus haut, la maladie obéit alors de suite à des doses très-modérées du fébrifuge.

On confond très-souvent la fièvre intermittente pernicieuse avec la fièvre intermittente larvée, et cette erreur est commise quand l'accident particulier qui constitue la forme larvée prend une intensité considérable et en apparence menaçante. Il est bon de savoir que la fièvre reste larvée tant qu'elle se borne à produire un trouble spécial, isolé, auquel ne prennent pas part les forces radicales de l'économie, et tant que les synergies générales sont conservées, quelle que soit du reste l'intensité effrayante de cet accident local.

La perniciosité, comme nous l'avons déjà dit plus haut, existe lorsque, en même temps que se déclarent un ou plusieurs troubles fonctionnels spéciaux, dont la concomitance n'est d'ailleurs pas nécessaire, il y a rupture des synergies dans les fonctions vitales communes, propension à l'extinction vitale directe, menace insidieuse de mort.

Ici les Toniques radicaux, le quinquina, jouissent de toute leur merveilleuse efficacité, et, circonstance digne de remarque qui confirme bien hautement les idées que nous avons émises précédemment, l'expérience apprend qu'ils en jouissent d'autant plus sûrement, que la résolution des forces radicales atteint davantage les fonctions vitales communes, sans lésion fonctionnelle spéciale, comme dans les fièvres pernicieuses algides, lipothymiques, diaphorétiques, etc.; en un mot, quand il faut seulement, comme dit Barthez, imprimer de la résistance vitale aux forces radicales de l'économie.

La puissance thérapeutique des Toniques radicaux varie encore beaucoup suivant la nature de la cause des maladies intermittentes et malignes.

Ainsi, celles qui sont dues aux miasmes des marais, toutes choses étant égales d'ailleurs, cèdent bien plus volontiers que celles qui se développent sans cause connue chez des personnes nerveuses, dans les grandes villes. Ces dernières aussi, sont en général bien plus irrégulières dans leurs expressions symptomatiques, dans leur type, dans leur marche ; ce qui vient prêter un dernier appui à l'opinion que nous avons présentée il y a un instant. Ce point de pratique est si difficile et si mal connu, que nous le quitterions à regret. Il y a une foule de distinctions délicates et pourtant très-utiles à faire; c'est ce qui nous engage à débrouiller plus soigneusement encore cette matière.

La périodicité des accès, leurs intermittences bien complètes, le succès du sulfate de quinine ne suffisent pas, en effet, pour caractériser à eux seuls une vraie fièvre larvée. Il est si commun de voir à Paris des névralgies faciales chez des personnes qui n'ont jamais été exposées aux influences n. 29

450 MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE.

palustres, se manifester par accès périodiques et céder à l'action du sel de quinine, qu'il serait faux de conclure de l'ensemble de ces caractères à l'existence d'une fièvre de marais masquée sous les symptômes d'une névralgie temporale.

Lorsqu'une névralgie quelconque est intermittente et périodique, des doses moyennes de sulfate de quinine la coupent très-ordinairement. Lorsqu'elle est périodiquement rémittente, les doses doivent être accrues. Lorsqu'elle est continue avec des exacerbations irrégulières, il faut, pour obtenir des résultats thérapeutiques, tellement augmenter les doses, qu'elles soient portées jusqu'aux effets physiologiques du médicament sur le système nerveux, tels que tintouin, sùrdité, stupeur, et quelquefois délire. Il est plus qu'inutile d'aller jusque-là. Quelques bourdonnements d'oreille, une légère stupeur, le ralentissement du pouls, telles sont les limites des effets physiologiques qu'on ne doit jamais dépasser. Il n'en a malheureusement pas toujours été ainsi. On sait que si le sulfate de quinine est employé aujourd'hui dans plusieurs affections étrangères aux maladies paludéennes, avec un avantage louable et naguère inconnu, l'humanité a payé ce nouveau service de l'art par de tristes sacrifices.... Nous pourrions, sans en chercher bien loin les preuves, citer tels travaux sur l'emploi de ce médicament dans le rhumatisme aigu, digne bien plus de figurer dans un Traité de toxicologie expérimentale que dans un Traité de thérapeutique humaine... Heureusement M. le docteur Legroux nous a consolés de ces extravagances par des recherches où la sagesse du médecin a toujours dirigé la main de l'expérimentateur. La toxicologie n'y a pas gagné un chapitre nouveau, mais la thérapeutique du rhumatisme compte une ressource de plus.

Les névralgies faciales périodiques ne sont nulle part plus communes que dans les pays froids, humides et paludéens à la fois. Ce n'est pas dans les régions ensemble chaudes et marécageuses qu'on rencontre le plus ces fièvres larvées. Sous le rapport des formes pathologiques dues à l'action des miasmes, les marais sont donc justement divisés en marais des pays chauds, des pays froids et des pays tempérés.

Les maladies paludéennes des contrées méridionales sont de toutes les plus graves ; c'est là surtout qu'on observe la perniciosité des fièvres et cette variété d'accidents funestes où vont comme se donner rendez-vous les pyrexies endémiques redoutables à l'homme et mortelles à presque tous les êtres vivants non acclimatés. C'est là, qu'en vertu de l'intensité de l'infection, les fièvres prennent un type continu et dégénèrent en dysenteries, en affections cérébrales, en phlegmasies du foie, et qu'on contracte ces diathèses presque incurables qui modifient si profondément l'organisme, qu'il ne paraît plus être apte a se laisser impressionner par d'autres causes morbides et à se prêter à la manifestation de certaines autres diathèses.

Mais il est bien remarquable aussi, que ce n'est pas dans les pays marécageux à fièvres graves , à infection délétère, que se rencontrent ces névralgies faciales périodiques qu'on nomme des fièvres larvées et que brise

MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHËNIQUE. 451

si sûrement le sulfate de quinine bien administré. On les observe surtout dans deux circonstances :

d° Comme effet éloigné d'une affection paludéenne modérée reçue antérieurement. C'est ainsi qu'elles ne sont pas rares chez les individus qui, après avoir habité les pays marécageux tempérés et y avoir essuyé ou non des fièvres intermittentes, viennent séjourner à Paris. L'influence du froid humide a, dans ce cas, la puissance très-certaine de manifester ces réminiscences morbides paludéennes larvées sous la forme d'un accident rhumatismal. Cette association de deux influences pathogéniques, pour produire une affection mixte, témoigne d'une certaine dégénérescence de l'état morbide engendré par les miasmes marécageux. L'efficacité du sulfate de quinine est en raison inverse de l'ancienneté de l'action miasmatique et de l'abâtardissement que cette impression morbide subit dans l'organisme. Il en est de cette diathèse par rapport à la vertu thérapeutique du quinquina, comme de la diathèse syphilitique par rapport à la vertu curative du mercure.

2° On observe aussi fréquemment les affections paludéennes larvées sous les névralgies faciales et principalement sus-orbitaires et oculaires, dans les pays tout à la fois marécageux et froids humides, où la constance de l'humidité froide a presque autant de part que le miasme dans la production des maladies endémiques. Nous poumons citer à ce sujet quelques parties du département d'Eure-et-Loir où nous avons pu faire cette observation générale. Eh bien ! dans ce pays, les rhumatismes musculaires et les névralgies sont excessivement communs, et en particulier, les névralgies périodiques de la face. Pour notre compte, nous croyons que le froid humide a plus d'influence que le miasme paludéen dans la production de ces névralgies, et c'est à peine si nous oserions les appeler des fièvres larvées. Néanmoins, si c'est le froid humide qui engendre ces affections, c'est bien probablement l'action miasmatique qui leur imprime le type intermittent.

Encore une fois, il ne suffit pas d'une névralgie faciale intermittente pour constituer une fièvre larvée. Que faut-il donc? Il faut que, dans un point circonscrit de l'organisme, que dans une partie vivante, quelque minime qu'on la suppose, dans un rameau nerveux, par exemple, soit ramassé en petit tout l'appareil d'un accès de fièvre. Il faut que la forme morbide spécifique qui se manifeste communément par cet ébranlement synergique de tout le système vasculaire qu'on nomme un accès de fièvre, se concentrant dans un point de ce système, y soit représentée spécifiquement, c'est-à-dire par des phénomènes analogues à ceux qu'elle aurait déterminés si elfe eût pris sa forme ordinaire. Il faut plus encore, car tous les phénomènes d'une fièvre locale peuvent se manifester dans un accès de névralgie sus-orbitaire, sans que celui-ci soit ce qu'on nomme une fièvre larvée, c'est-à-dire symptomatique d'une affection paludéenne. Pourtant, on doit l'avouer, ces caractères d'une fièvre locale associés à la douleur névralgique : le chémosis, la continuité de l'accès une fois corn-

452 MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE.

mencé, les pulsations fébriles des artères de l'œil, si surtout il y a au début un peu de frisson, que l'intermittence et la périodicité se montrent franches et parfaites, et que leur type soit tierce ou double-tierce, etc...., sont des préjugés en faveur de l'existence d'une fièvre larvée. Mais plus on s'éloignera de l'époque à laquelle l'influence miasmatique a été ressentie, plus par conséquent l'affection qui en est résultée aura eu le temps de s'affaiblir et de dégénérer, soit d'elle-même, soit par l'action d'autres dispositions morbides, plus aussi on verra s'effacer cette netteté de type; de stades et de symptômes, et moins décidément curative sera la médication quinique.

Si au contraire, la fièvre larvée est dans toute sa pureté, si elle se déclare sous l'influence immédiate du miasme paludéen, il y aura dans l'ensemble tout spécial de ses phénomènes des caractères capables peutêtre d'en accuser la nature à un observateur sagace, n'eût-il, pour former son diagnostic, ni les données de l'étiologie ni la connaissance du type des accidents morbides. C'est que, dans ce cas, l'accès larvé par une névralgie ne se sépare pas complètement d'un certain cachet que le principe paludéen imprime sur la coordination des symptômes et sur chaque symptôme en particulier, n'y en eût-il qu'un seul; de même qu'on voit la vérole marquer de son empreinte caractéristique chacun des phénomènes morbides qu'elle produit. Un praticien rompu à l'expérience des fièvres de marais, n'a souvent besoin, pour reconnaître s'il a affaire à une fièvre intermittente de cette nature, ni d'en savoir le type ni d'être renseigné sur les antécédents. Il peut même se passer de l'exploration de la rate, pour dire si la fièvre qu'il observe, et qui est alors, nous le supposons, en plein stade de chaud, est une fièvre de marais ou toute autre pyrexie.

Notre intention n'est pas de tracer ici ces caractères communs qui spécifient tous les symptômes des affections palustres, quels qu'ils soient. Nous nous bornons à énoncer ce point inexploré de l'histoire des maladies des marais, et à dire en particulier, que les névralgies paludéennes ou les fièvres larvées n'échappent pas à cette loi, mais toutefois, qu'elles la manifestent d'autant moins qu'elles ont été contractées dans des pays, où, à l'influence miasmatique, se joint évidemment l'action du froid humide féconde en névralgies rhumatismales, et d'autant moins aussi, comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois, que la diathèse paludéenne est plus atténuée par le temps et plus altérée par d'autres diathèses.

Un mot encore sur les suites pathologiques de la diathèse paludéenne et sur les limides d'action du sulfate du quinine.

Il est trois maladies générales contre lesquelles nous possédons des ressources thérapeutiques à coup sûr merveilleuses, ressources dont pourtant il est bon de faire connaître les bornes.

On s'habitue volontiers à considérer comme exemptes de difficultés, de mécomptes et d'insuccès, la thérapeutique des maladies syphilitiques, à cause du mercure ; la thérapeutique de la chlorose et de ses nombreux ac-

MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTIIENIQUE. 453

cidents, à cause du fer; la thérapeutique des maladies de marais, à cause du quinquina.

C'est une triple illusion; et, pour ne parler ici que du quinquina et des affections dont il est appelé le spécifique, nous devons signaler trèsbrièvement les circonstances de ces maladies où cet agent héroïque perd toute sa puissance.

C'est une grande erreur que de croire à la disparition complète de la diathèse palustre lorsque ses manifestations primitives ont été conjurées par le quinquina, comme de croire à l'éradication de la syphilis constitutionnelle, lorsque le mercure a guéri des accidents syphilitiques, comme de croire enfin à la guérison de la disposition chlorotique, lorsque, par le fer, on a fait disparaître les caractères extérieurs de cette affection.

Lorsque l'action du miasme paludéen a été longue et intense, qu'elle a eu le temps de modifier profondément l'économie, le quinquina a pu détruire la fièvre, détuméfier la rate, arracher l'homme à une mort certaine et imminente en éloignant pour toujours des accidents pernicieux et sans lui inexorablement funestes ; mais il ne lui est pas donné d'effacer l'impression le plus souvent ineffaçable que l'agent délétère des marais laisse sur l'économie animale. C'est dans ces cas que, même retiré du milieu des influences marématiques, l'organisme est tourmenté de mille manières par des maladies paludéennes dégénérées, rebelles à tout autre moyen que le quinquina, et trop souvent au quinquina lui-même. Celui-ci les modère d'abord, mais elles renaissent bientôt, et bientôt aussi il est impuissant contre elles. D'autres fois, de très-longs intervalles se sont écoulés depuis les dernières atteintes des fièvres de marais. On n'y pense plus ; on s'en croit foncièrement délivré ; mais que survienne une maladie aiguë quelconque, et elle va affecter un type rémittent et quelquefois s'accompagner d'accidents pernicieux qui dérouteront le médecin s'il ignore les antécédents du malade, ou si, ne les ignorant pas, il n'a pas l'idée d'y rattacher les phénomènes insolites qu'il a sous les yeux. Si pourtant il établit ce rapport et agit en conséquence, il sauve son malade ; mais celui-ci ne peut plus désormais éprouver une maladie quelconque ou subir une influence extérieure un peu vive, sans qu'on voie les symptômes de cette maladie, ou les accidents propres à cette influence, se compliquer d'accidents qui attestent une vieille affection se réveillant au moindre choc, et de moins en moins susceptible d'être modifiée par le quinquina.

Ce que nous venons de dire en général du caractère réfractaire et indélébile de la diathèse paludéenne, se retrouve souvent dans les névralgies qui en dépendent. Ces affections finissent, en effet, par braver le sulfate de quinine, et malheur alors au malade dont le médecin voudra se roidir contre cet insurmontable obstacle ! Dans certaines constitutions nerveuses, toute l'énergie du médicament passe du côté du mal, et semble comme employée à exaspérer la douleur ; les accidents deviennent continus, une excitation nerveuse générale et pyrétique s'élève, le sommeil s'enfuit, le tube digestif se révolte, et le malade, véritable noli me tangere, est rendu

454 MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE.

inaccessible à tout autre modificateur thérapeutique, tant est puissant celui dont on vient d'abuser!

Mais les toniques spécifiques ne sont pas exclusivement indiqués dans les affections intermittentes, malignes ou autres.

Tous les états morbides môme continus qui offrent les caractères que nous avons attribués à la malignité, à l'ataxie, réclament le secours de ces agents thérapeutiques. Malheureusement, ils n'ont pas alors une vertu aussi constante, aussi infaillible. Cela tient peut-être à ce qu'on est privé, pour les administrer, du repos de l'organisme, qui est une des conditions de leur action ; mais bien plus probablement à la nature de la maladie.

Cependant, toutes les fois que les causes de ces maladies continues avec malignité auront affaibli primitivement les forces radicales de l'économie, et qu'elles ne consisteront pas en des matières vénéneuses et septiques venues du dehors ou engendrées par l'organisme ; toutes les fois que ces causes auront agi d'emblée sur le système nerveux qui préside à la résistance vitale et aux synergies, les Toniques spécifiques posséderont encore une énergique efficacité.

Ces états morbides peuvent être primitifs et constituer toute la maladie, comme dans certaines fièvres nerveuses ataxiques développées par des causes morales très -vives, etc., etc., dans un organisme profondément débilité. Plus souvent ils compliquent d'autres maladies, comme cela se voit chez les blessés affectés de pourriture d'hôpital, ou chez ceux qui, dans le cours d'accidents traumatiques viennent à être affectés par des nouvelles pénibles, ou qui ayant perdu leurs sens par une blessure qui les en a privés pendant quelque temps, ne' les recouvrent que pour se sentir ou mutilés, ou esclaves, ou voués à la honte, etc.

Il est bien important de distinguer les états morbides avec malignité produits par ces causes, d'avec ceux qui se développent souvent au milieu des mêmes maladies, mais sous l'influence d'autres causes. Tels sont, par exemple, les accidents ataxiques qui compliquent les grandes plaies suppurantes ; tels sont encore ceux qu'on voit dans les fièvres typhoïdes et qui constituent la forme dite ataxique de ces graves affections.

A tous les accidents de malignité déterminés par ce genre de causes, on peut appliquer ce que l'un de nous disait de l'emploi des Toniques dans la forme ataxique des fièvres entéro-mésentériques {Journal des connaissances médico-chirurg., t. III, p. 154) : « L'espèce ataxique est de toutes la plus mortelle. La fièvre, dans cette forme, est remplacée ou accompagnée par des symptômes nerveux qui, comme dans les névroses simples, ne cèdent plus à de simples modificateurs du système nerveux, mais qui, entretenus par une cause qu'il n'est pas en notre pouvoir de neutraliser, persistent et tuent tant que l'organisme ne rentre pas dans l'ensemble des phénomènes de réaction fébrile qui sont compatibles avec la terminaison favorable de la maladie. »

Pourtant il n'est pas impossible de retire? dans ces cas quelques avantages de l'action des Toniques radicaux ; niais on les emploie alors à titre

MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE. 455

de remèdes fortifiants, mode d'action qui ne rentre pas dans cette section, et dont nous parlerons dans un instant. Il est bien certain aussi, qu'alors encore ils servent à fortifier le système nerveux et à le réintégrer dans sa coordination et ses rapports.

La propriété dont jouit le quinquina de fortifier l'organisme contre l'influence pernicieuse des miasmes paludéens, est tout autrement puissante que celle qu'il oppose aux poisons morbides. Il en est sur l'action délétère desquels il n'a aucune influence : tels sont ceux qui s'individua^ lisent fortement dans l'économie, ou qui ont des caractères spécifiques. Sa vertu tonique névrosthénique s'exerce moins efficacement contre les fièvres putrides ou typhoïdes; elle n'est peut-être pas privée de tout effet contre les fièvres purulentes, à moins que les sujets ne soient dans des conditions individuelles, endémiques ou épidémiques trop funestes. En voyant la mortalité dans les fièvres puerpérales graves de nos hospices d'accouchement, nous avons dit souvent que si nous dirigions un service dans ces établissements, nous n'hésiterions pas à administrer les préparations de quinquina, le sulfate de quinine aux femmes qui attendent leur délivrance à l'hôpital ; et que celle-ci opérée, nous continuerions l'usage du remède pendant quelque temps, et avant l'époque de l'invasion présumée de l'affection. Il nous semblait que cette médecine préventive pouvait n'être pas sans force pour atténuer les effets de l'infection, et rendre moins graves les fièvres purulentes puerpérales. Un médecin d'Eu, M. le docteur Leconte, paraît avoir employé avec succès le sulfate de quinine, non à titre de prophylactique, mais comme curatif, dans un certain nombre de ces fièvres une fois déclarées. La rémittence des accidents, leur forme pernicieuse, l'évidence d'un état morbide général, d'une véritable fièvre grave siri generis, et le caractère secondaire des phlegmasies locales, de la métropéritonite, sont les éléments où M. Leconte a puisé l'indication du sulfate de quinine. Les faits qu'il cite à l'appui de ses succès nous semblent de nature à encourager les praticiens dans cette médication, surtout lorsqu'ils trouveront réunis dans la fièvre puerpérale , les traits fondamentaux qui ont suggéré à M. Leconte l'idée du quinquina. (Union médicale, février 1851.)

Lorsqu'on administre les Toniques névrosthéniques dans les affections continues avec malignité qui en réclament réellement l'usage, les forces radicales sont quelquefois dans un tel état de résolution, que l'action de ces médicaments n'est pas toujours assez immédiatement stimulante pour se faire sentir et favoriser leur absorption. L'organisme est descendu si bas, son incitabilité est si épuisée, qu'un Tonique pourrait ne pas l'exciter plus qu'un corps inerte. De plus, les moments sont souvent si pressants, qu'on doit craindre que la vie ne s'éteigne avant que l'action thérapeutique du quinquina ait pu se manifester. Dans ces cas, il faut, par un remède pénétrant, immédiatement actif, un diffusible comme le vin, Féther, etc...., monter les forces vitales à un degré où elles puissent être sensibles à l'action plus lente d'un Tonique; de même qu'une corde d'instrument a be-

456 MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE.

soin d'être tendue à un certain degré pour vibrer et résonner sous l'archet. Si, par ces diffusibles, on peut susciter un peu de fièvre, l'imminence prochaine de la mort est conjurée, car on ne meurt pas avec la fièvre.

L'opinion qui fait consister le mode d'action du quinquina et ses effets antipériodiques dans une révulsion locale qui détruirait l'irritation morbide en vertu du principe duobus doloribus simul obortis, etc. cette opinion est trop discréditée pour que nous nous arrêtions à la réfuter. Il suffit, pour en faire sentir l'insignifiance, de remarquer qu'on guérit trèsbien une fièvre intermittente en faisant pénétrer immédiatement le quinquina dans les secondes voies, comme cela se pratique par la méthode endermique qui peut rendre de si grands services dans les fièvres pernicieuses où l'administration par les premières voies est impossible. D'ailleurs, n'avons-nous pas dit qu'on se prémunissait contre les fièvres intermittentes endémiques d'un pays qu'on habite, en prenant de temps en temps du quinquina ? Est-ce que dans ce cas la révulsion habituelle qu'on entretient par ce tonique, ne permettrait pas à une affection de s'établir? S'il en est ainsi, qu'on prenne des purgatifs, qu'on s'applique un vésicatoire, et si de cette manière on se préserve de la fièvre comme on le fait par le quinquina, nous proclamerons vraie la théorie.

Il a paru, depuis notre avant-dernière édition, une monographie trèsimportante sur le Quinquina, à laquelle nous avons déjà fait de précieux emprunts pour l'article consacré à ce grand médicament. C'est nommer le savant Traité du Quinquina par notre honorable collègue M. le docteur Briquet, médecin de l'hôpital de la Charité. Pour les faits particuliers dont cet observateur opiniâtre et sévère a enrichi l'histoire thérapeutique du Quinquina, nous renvoyons à notre article spécial. Nous n'avons à nous occuper ici que de la théorie générale émise par M. Briquet sur le mode d'action du sulfate de quinine dans les fièvres intermittentes et les affections périodiques.

M. Briquet est, on le sait, le médecin qui a le premier, parmi nous, administré le sulfate de quinine à hautes doses dans les fièvres graves et le rhumatisme articulaire aigu. C'est dans ces expériences qu'il a eu l'occasion d'observer les effets stupéfiants de ce médicament sur le cerveau et les sens, et l'action sédative ou hyposthénisante qu'il exerce aussi, à dose élevée, sur le cœur et la chaleur animale. Frappé de ces effets que quelques anciens observateurs avaient déjà signalés lorsqu'ils donnaient de fortes quantités d'écorce du Pérou, mais que les médecins modernes avaient perdu de vue, M. Briquet a songé à en tirer la théorie de la vertu curative du sulfate de quinine dans les fièvres d'accès et toutes les affections intermittentes. Ce puissant remède empêcherait, suivant lui, les accès fébriles, en stupéfiant la portion du système nerveux qui, pour former un de ces accès, entre dans un état d'activité insolite. M. Briquet appuie cette manière de voir sur les effets antipériodiques qu'on a de tout temps reconnus à d'autres stupéfiants et à d'autres sédatifs, tels que

MEDICATION TONIQUE NEVROSTHENIQUE. 457

l'opium, la jusquiame, le bain froid, la digitale, les ligatures, la ventouse Junod, et récemment, le chloroforme, etc. Rangeant aussi l'arsenic parmi les hyposthénisants du système nerveux, M. Briquet fait honneur à son ingénieuse explication, des succès obtenus par ce médicament dans le traitement des fièvres intermittentes.

Cette théorie est spécieuse; mais il est douteux qu'elle puisse résister à une observation plus approfondie de la nature des fièvres intermittentes et des propriétés générales du Quinquina.

Son premier défaut est de considérer un accès de fièvre intermittente paludéenne comme une surexcitation physiologique pure et simple du système nerveux. Loin d'être le signe d'une exaltation réelle et radicale des forces de la vie et des centres nerveux, un accès de fièvre intermittente suppose, au contraire, une débilitation primitive de ces forces et bientôt une irritation morbide particulière du système nerveux, se déclarant par des phénomènes de brusque concentration et de réaction violente de la caloricité et de la circulation. Cette surprise et cette perturbation des fonctions les plus intimement liées aux forces générales de la vie, dénoncent toujours une impression de faiblesse profonde portée sur ces forces radicales de l'organisme, qui partout présentes, alimentent et soutiennent incessamment les activités spéciales de tous les appareils.

Or, dans l'imprégnation paludéenne, cette impression de débilité radicale est particulièrement marquée. Elle existe d'une manière latente avant l'invasion du premier accès fébrile, et persiste de plus en plus profonde entre les accès suivants. Elle amène à la longue la cachexie qu'on observe chez les habitants des pays marécageux qui n'ont pas même subi d'accès fébriles, comme on voit la cachexie saturnine chez des ouvriers qui n'ont jamais eu d'affection plombique spéciale. Donc, rien de plus débilitant du principe de la vie que le miasme des marais. Hoffmann, Cullen, Brown, tous les nervosistes l'ont parfaitement senti. Que les symptômes et les accidents périodiques ou non, qui naissent de cette impression primitive de faiblesse, soient caractérisés par une surexcitation vive de quelques appareils, cela ne prouve nullement que la nature de la maladie, ou que la disposition primitive produite dans l'économie par l'imprégnation miasmatique, ne soit pas essentiellement asthénique et déprimante. D'une manière générale, toute maladie, quelque sthénique qu'elle paraisse, porte essentiellement avec elle un principe de faiblesse. L'exaltation vitale morbide la plus grande, n'est toujours que l'irritation, c'est-à-dire la surexcitation ou l'excès d'action chez un être atteint de faiblesse dans son fond ou à la source de ses forces. Rien de plus commun que ce contraste apparent. Il est dans l'essence même de la maladie.

Diminution des forces en puissance, augmentation des forces agissantes, pour parler comme Barthez; ou comme Hunter, diminution de la force, accroissement de l'action, c'est, nous l'avons déjà dit, le caractère des maladies malignes, et particulièrement des maladies à Quinquina. Mais, il n'y a à cet égard entre toutes les maladies que des différences de plus à

458 MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE.

moins. On appelle maladies sthéniques celles où les forces sont affaiblies, quoique les actions soient très-vives; et asthéniques, celles où malgré une atteinte profonde portée aux forces, les actions peuvent néanmoins être violentes. Le grand praticien se reconnaît à la sûreté avec laquelle il juge de la mesure et des proportions de ce rapport. Or un des caractères les plus remarquables des affections paludéennes graves consiste précisément dans la disproportion souvent funeste qu'on observe entre l'épuisement profond des fonctions vitales communes et la surexcitation excessive ou incohérente qui règne dans l'action de certains appareils spéciaux. Nous avons assez dit que là étaient la malignité, la perniciosité des accès. Si les accidents caractéristiques d'un accès de fièvre pernicieuse avec symptômes d'irritation violente, survenaient dans un fond organique qui ne fût pas menacé d'un épuisement soudain par l'impression d'une cause essentiellement débilitante, ils ne présenteraient par eux-mêmes aucun danger, et le Quinquina n'aurait qu'y faire. Cela se voit pour les accès pernicieux dus à des causes moins insidieusement antivitales que le miasme paludéen. Telles sont certaines intermittentes pernicieuses, larvées ou non, liées à un état goutteux de l'économie.

Dans beaucoup de cas, les symptômes de l'accès pernicieux sont en rapport avec la débilité vitale profonde. C'est ce qu'on observe dans les fièvres

syncopales, algides, cholériques, etc Dans ce cas, il est moins facile

de se tromper, et l'indication des stimulants se présente de soi. Les maladies caractérisées par l'oppression des forces offrent, en sens inverse, une disproportion remarquable entre la force et l'action : celle-ci étant faible et enchaînée, quand celle-là conserve une grande puissance. C'est aussi un problème thérapeutique inverse.

Ces distinctions bien comprises, — et les propriétés antipéiïodiques du Quinquina entendues à notre manière, nous paraissent de nature à en démontrer "davantage encore la réalité, — on peut voir que la théorie de M. Briquet est plus spécieuse que solide.

D'abord, l'estimable auteur du Traité du Quinquina confond toujours les médicaments toniques avec les excitants. Quand il conteste au Quinquina l'action tonique dans le traitement des fièvres d'accès, on voit que c'est réellement l'action excitante qu'il veut lui dénier. Nous avons dit assez ce qui distingue si profondément ces deux propriétés médicinales. La propriété stimulante est juste le contraire de la propriété tonique. L'une, suivant le langage de Hunter accroît la force et modère l'action; l'autre, augmente l'action et épuise la force. La dose de Quinquina ou de sulfate de quinine nécessaire pour enrayer une fièvre intermittente, ne produit nécessairement aucune stimulation, ni non plus aucune stupeur appréciables. Est-ce à dire qu'elle ne produise aucun effet physiologique? Non sans doute. Mais ces effets sont latents. Cela ne peut signifier qu'une chose : c'est que l'action primitive du Quinquina s'exerce sur des fonctions latentes elles-mêmes. Or il n'y en a pas de deux sortes dans l'économie. Les seules fonctions latentes, le seul sens latent de l'organisme, ce sont les fonctions

MÉDICATION TONIQUE NËVROSTHÉNIQUE. 459

vitales élémentaires, c'est le sens vital, qui existent déjà dans le germe sans manifester leur action autrement que par le maintien de l'état vital, de la résistance vitale, de l'aptitude au développement organique et fonctionnel de l'être vivant qui y est concentré d'une certaine manière. Ce sens vital latent n'abandonne pas l'organisme formé. C'est encore lui, c'est toujours lui qui, chez l'adulte, sert de point d'appui à toutes les activités spéciales. Sur lui, primitivement, porte l'action débilitante du miasme paludéen, laquelle règne latente avant le premier accès et entre les accès ultérieurs. Sur lui, primitivement aussi, porte l'action tonique du Quinquina, qui s'établit latente entre les accès et empêche les fonctions spéciales d'y céder, comme la débilité latente produite par le miasme les y disposait.

Si contre des accès rebelles ou pernicieux, le praticien est obligé d'employer des doses de quinine capables de stupéfier les centres nerveux et l'appareil circulatoire, ce n'est pas pour obtenir ces derniers effets qu'il a dû augmenter ainsi les doses, mais sans doute pour produire une impression tonique plus profonde sur les fonctions vitales. 11 serait même peutêtre désirable que cette stupéfaction des sens externes n'ait pas lieu. Quand on veut apaiser la fièvre et les douleurs d'un rhumatisme articulaire aigu $ quand on veut calmer une névralgie, nous comprenons qu'on pousse le sulfate de quinine jusqu'aux doses narcotiques. On l'administre alors pendant qu'existent la fièvre et les douleurs, et il faut de toute nécessité aller jusqu'au narcotisme. Mais si c'est par cette propriété qu'il agit contre un accès de fièvre intermittente, pourquoi ne pas le donner pendant l'accès et à dose stupéfiante ? Pourquoi le donner la veille ? La fièvre est, dans ce cas, bien autrement intense que dans le rhumatisme aigu. Or, ici, on ne l'apaise pas existante, mais absente on la prévient sans avoir produit la moindre sédation appréciable des centres nerveux et de la circulation.

On se préserve des fièvres, en plein pays d'étangs miasmatiques, en prenant du bon vin, du thé, du café, une forte nourriture, avec ou sans Quinquina, à côté de malheureux qui, privés du même ton hygiénique, fébricitent une partie de l'année et tombent dans la cachexie semi-scorbutique et les engorgements froids des viscères du ventre. Est-ce en hyposthénisant leur système nerveux que se prémunissent les premiers, ou en le stimulant à l'excès avec l'humidité froide, de l'eau et des légumes, que les seconds cèdent à la fièvre et à toutes ses conséquences ? Remarquons en passant, que les maladies paludéennes appellent les fortifiants hygiéniques de toutes sortes; et que les malades, s'ils n'en sont pas empêchés par des irritations personnelles, les supportent très-bien, mieux même qu'en état de santé. Le meilleur auxiliaire du traitement des fièvres par le kina, c'est une alimentation généreuse et réconfortante. Cette hygiène, recommandée et suivie vigoureusement par M. Boudin, est une des conditions capitales du succès de sa médication par l'arsenic.

Certes, le Quinquina perd bien de son efficacité devant la cachexie paludéenne avec ou sans persistance d'accès fébriles. Pourtant, nous l'avons vu réussir dans ces cas mieux qu'aucun autre moyen. Est-ce en hyposthé-

460 MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHËNIQUE.

nisant qu'il guérit alors des sujets sans fièvre, pâles, anémiques, infiltrés, liéneux? Et quand le sulfate de quinine prévient un accès de fièvre ou algide, ou syncopale, ou cholérique, est-ce aussi en affaiblissant la circulation et la chaleur ?

Nous l'avons dit en commençant cette discussion, M. Briquet a été trompé par la nouveauté des effets du sulfate de quinine à hautes doses dans les fièvres rhumatismale et typhoïde. Ici, l'action stupéfiante du médicament est évidente, parce qu'elle s'exerce sur les fonctions les plus évidentes de l'économie. Mais si les effets thérapeutiques sont évidents, c'est que le sont aussi les effets physiologiques, ou sur l'homme sain, qui en sont l'intermédiaire. Il n'en est pas ainsi dans les fièvres intermittentes. Ici, point d'effets physiologiques évidents; et pourtant, des effets thérapeutiques d'une sûreté incomparable. Comment serait-ce le même intermédiaire qui agirait dans les deux cas?

Avant de produire des effets stupéfiants sur les centres nerveux, le sulfate de quinine en produit de toniques latents dans les fonctions vitales, que les premiers ne détruiraient, que s'ils étaient portés jusqu'à enchaîner l'activité des fonctions organiques indispensables, en vertu du cercle de la vie, à l'entretien des fonctions vitales communes qui forment, réciproquement, la base de leurs opérations. Loin que ce soit par son action stupéfiante sur les centres nerveux que la quinine prévient les accès d'une fièvre intermittente, c'est bien plutôt malgré cette action. Celle-ci est au moins inutile. Si l'on est obligé de la subir quelquefois, il n'est jamais nécessaire de la produire.

Les analogies tirées de l'efficacité antipériodique de l'opium, de la digitale, de l'arsenic, etc. , prouvent beaucoup moins qu'on ne croit. On ne pourrait pas citer un modificateur de l'organisme, quel qu'il soit, qui ne compte des succès. Et puis, l'opium n'est pas dépourvu de toute propriété tonique quoiqu'elle n'y domine pas comme dans le Kina. Opium me herclk non sedat, disait Brown. La digitale passe, avec raison, aux yeux de quelques observateurs pour un moyen fixateur et tonique des mouvements du cœur. Qu'elle ait d'autres propriétés, cela est évident; de même que le Quinquina possède, à côté ou au-dessus de ses propriété toniques, des propriétés stupéfiantes du cerveau et du cœur. Qui le nie? Mais ces dernières propriétés sont précédées et soutenues, en quelque sorte, par des propriétés fondamentales qui sont des propriétés essentiellement toniques. Or le lecteur sait assez le sens que nous donnons à ce mot. Tonique n'est pas stimulant, mais bien au contraire, fixateur et modérateur de l'activité vitale. Il produit cette sorte de modération qui a pour condition la stabilité, l'énergie fixe, l'état d'équilibre comme l'exprime M. Briquet lui-même, c'està-dire la force profonde. Et voilà pourquoi c'est à la base qu'il agit, d'une manière toute latente d'abord, et qui ne s'aperçoit que dans les résultats ultérieurs.

A l'énumération complaisante des sédatifs qui coupent les accès de la fièvre intermittente, nous pourrions opposer un ensemble bien plus impo-

MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE. 461

sant d'amers, de toniques, de remèdes composés comme la thériaque, qui depuis Esculape, sont universellement consacrés dans le traitement des fièvres d'accès. Ce dernier médicament, composé de stimulants diffusibles, de stimulants fixes, de toniques et de calmants, est l'agent qui représente le mieux les propriétés multiples de l'écorce du Pérou. Celle-ci est une sorte de thériaque naturelle bien plus merveilleuse que celle du médecin de Néron. Après tout, les meilleurs succédanés du Quinquina sont les amers tels que la gentiane, la centaurée, l'écorce de Winter, la rhubarbe, Pangusture, la camomille, le café vert, la salicine, l'illicine, etc., etc

Que dirons-nous, en finissant, de Pappui emprunté par M. Briquet pour sa théorie, à l'exemple des vertus antipériodiques de l'arsenic?

Nous répondrons que l'arsenic ne produit aucun effet hyposthénisant chez les sujets et aux doses auxquels on l'administre pour couper une fièvre. Nous ajouterons, que si l'on en croit l'histoire des arsénicophages, la substance dangereuse dont il s'agit, imprime du ton à toutes les fonctions organiques, et maintient surtout la circulation et l'action respiratoire à un degré d'énergie et de résistance extraordinaires. Qu'à des doses excessives, l'arsenic produit une sorte de choléra artificiel qui atteste des effets délétères et profondément hyposthéniques, cela n'est pas douteux. Mais autant en arrive-t-il à l'iode, à l'ammoniaque, au phosphore, au sublimé, au camphre, et à tous les poisons acres et violents qui surexcitent et irritent d'abord, puis finissent par suspendre et glacer toutes les manifestations de la vie.

L'erreur dans laquelle nous croyons qu'est tombé l'honorable et laborieux médecin de la Charité, ne diminue en rien à nos yeux le mérite de son œuvre, et la valeur des pages ineffaçables qu'il a ajoutées à l'histoire du médicament qui se dispute avec l'opium le premier rang dans la Matière médicale.

II nous reste, pour terminer ce chapitre, à parler des Toniques en tant que stomachiques et fortifiants généraux dans le traitement des affections différentes de celles que nous avons étudiées jusqu'à présent.

Cette médication était autrefois en bien plus grand honneur que maintenant, surtout dans les maladies chroniques, sur la fin et pendant la convalescence des maladies aiguës, enfin dans tout le cours de certaines espèces de ces maladies.

Il est juste de dire, que si la doctrine physiologique a été trop exclusive dans les proscriptions qu'elle a lancées contre l'usage des Toniques en général, elle a rendu un service signalé à l'art de guérir en s'élevant avec force et succès contre l'abus qu'on faisait autrefois de ces médicaments.

Des adeptes intelligents ont souvent fait retomber sur leur illustre chef des accusations dont ses écrits doivent le disculper.

On ne saurait rien dire de plus sage et de plus juste que ce que Broussais établit sur les indications des stomachiques dans les Propositions de Thérapeutique de l'Examen des doctrines. Nous nous estimerons heureux

MEDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE.

si, en reproduisant ici ces principes au lieu d'exprimer les mêmes choses autrement et pour notre propre compte, nous pouvons venger ce grand médecin des erreurs qui ont été commises et professées en son nom.

a L'indication de solliciter l'estomac par les Toniques ne se tire ni de la faiblesse ni de la maigreur, mais plutôt de la pâleur et de la largeur de la langue, ainsi que du sentiment de langueur et de la lenteur de la digestion, lorsqu'on a fait usage des aliments peu stimulants. Elle peut aussi résulter des douleurs de l'estomac, des rots, des borborygmes et des coliques qui acompagnent ces sortes de digestions, lorsque ces accidents disparaissent avec des aliments d'une propriété plus irritante. » (Prop. 445.)

« La débilité générale sans phlegmasie n'exige que les bons aliments et une dose modérée de vin, si la digestion s'exécute. Si elle se fait avec peine, les amers sont nécessaires. » (Prop. 446.)

« Lorsque la gastro-entérite la plus violente se prolonge jusqu'à un certain point, la débilité fournit des indications qu'il faut remplir avec des matériaux alibiles, pour prévenir la mort per inediam; car il arrive une époque où la digestion est possible, malgré la persistance de l'inflammation, sans produire l'exaspération de celle-ci. » (Prop. 441.)

Les cas indiqués dans ces excellentes propositions sont loin d'être les seuls où les Toniques amers peuvent et doivent être employés comme stomachiques; et nous nous ferions un devoir de signaler tous les états morbides qui en réclament l'emploi, si nous n'avions à nous acquitter de cette tâche quand dans ce volume il sera question des ombellifères aromatiques et des labiées. On trouvera là tous ces développements, qui s'appliquent très-bien aux amers.

Les Toniques sont utiles en outre à titre de fortifiants généraux dans une foule de maladies aiguës ou chroniques où il importe de soutenir les forces.

On trouve encore dans l'examen des doctrines plusieurs propositions de Broussais, où quelques-unes de ces indications sont bien formulées.

« Les hydropisies qui proviennent de la mauvaise assimilation disparaissent par les Toniques, l'air sec, chaud, lumineux, les bons aliments et les remèdes du scorbut, si cette maladie coexiste. » (Prop. 395.)

« Les hydropisies qui sont dues à la disette, aux hémorrhagies et aux autres causes d'épuisement, se guérissent par les Toniques, les bons aliments, le vin, l'alcool et les diurétiques actifs, lorsqu'il n'existe point de désorganisation dans les viscères; mais il taut beaucoup de soins pour graduer la restauration. » (Prop. 396.)

a Quelle que soit la débilité qui accompagne les irritations (nous restreignons ici ce mot à signifier un degré quelconque d'inflammation aiguë ou chronique; car, en lui accordant la latitude vicieuse qu'il a dans le langage de M. Broussais, nous serions loin de sanctionner cette proposition), celles-ci fournissent seules les indications, tant qu'elles sont assez violentes pour s'exaspérer par l'ingestion des matériaux alibiles et des médicaments stimulants. Aussitôt que le contraire a lieu, la débilité fournit des

MÉDICATION TONIQUE NËVROSTHËNIQUE. 463

indications qui se combinent avec celles qui dépendent de l'irritation ; enfin, lorsque celle-ci a cessé, la débilité devient la maladie principale, mais l'irritabilité des organes exige de grands ménagements dans l'emploi des stimulants. » (Prop. 428.)

« Les convulsions et les douleurs, quel que soit le nom qu'on leur donne, laissent à leur suite une débilité qui fournit quelquefois seule les indications. » (Prop. 429.)

« L'accouchement est quelquefois suivi d'une débilité qui s'augmente progressivement jusqu'à la mort et qui fournit seule les indications, quoiqu'elle soit un produit de l'irritation. » (Prop. 436.)

« La débilité avec phlegmasie située ailleurs que dans le canal digestif exige des aliments légers et qui laissent peu de résidu, si la phlegmasie est aiguë, mais elle proscrit les stimulants dont l'irritation se répéterait dans l'organe enflammé; si la phlegmasie est chronique, cette débilité exige des aliments substantiels, mais toujours de facile digestion. Quant aux toniques, ils n'y conviennent qu'à doses légères et momentanément. » (Prop. 44-7.)

« La débilité avec un catarrhe qui épuise par une expectoration trop copieuse et sans fièvre, demande des aliments substantiels et de facile digestion, avec l'emploi des Toniques astringents à doses très-ménagées. Tels sont le quinquina, le lichen et l'acétate de plomb. » (Prop. 448.)

« La débilité avec colite aiguë n'exige que le traitement indiqué pour cette maladie; mais dans le cas de chronicité, elle nécessite des fécules dépouillées de tout ce qui peut laisser du résidu dans le colon et l'usage modéré du vin rouge, pour retenir les aliments dans l'estomac, car l'irritation du colon les appelle vers cet intestin avant leur assimilation, et ils y font l'office des purgatifs. » (Prop. 450.)

« La débilité produite par les hémorrhagies excessives exige des aliments gélatineux, albumineux et féculents, avec un peu de vin rouge, quelques astringents et des Toniques fixes; mais elle repousse les aliments de haut goût. Les stimulants diffusibles ne conviennent qu'immédiatement après les grandes hémorrhagies. » (Prop. 441.)

Le succès des médications toniques, et principalement de celle que nous étudions en ce moment, dépend beaucoup des conditions hygiéniques et de l'état moral où se trouvent les sujets à qui on l'administre. Le séjour des grandes villes, de Paris, par exemple, développe généralement une diathèse d'irritabilité chez des individus qui présentent pourtant à un haut degré l'indication des toniques. Cette contradiction est très- embarrassante pour le médecin. Tant que ces individus restent dans le milieu où ils ont contracté leur éréthisme, les toniques se changent en irritants et ne sont pas tolérés. Ces sujets quittent-ils Paris, cessent-ils d'être soumis aux surexcitations nerveuses qui engendrent à la longue l'atonie mêlée d'irritation, le quinquina, les amers, le vin, l'alimentation analeptique, sont supportés à merveille et fortifient au lieu d'irriter. 11 suffit même souvent d'un simple déplacement, et les toniques deviennent inutiles. Le calme et la force renaissent dans l'économie par le seul bienfait de la rustication.

Page 1