AU MÉDICATION TONIQUE NÉVROSTHÉNIQUE
La vie des grandes villes énerve à ce point, que la nourriture doit y être plus réparatrice et plus généreuse qu'aux champs.
L'habitant de Paris, livré au mouvement des affaires, a un besoin de viande et de vin beaucoup plus grand que l'habitant des campagnes, et le régime frugal qui soutient celui-ci, laisserait fléchir le système nerveux du premier. Ces remarques demandent à être prises en considération par les praticiens des grandes villes. Ceux des campagnes doivent en tirer cette conséquence opposée, que les toniques, moins souvent indiqués chez les sujets dont ils ont à diriger la santé, sont aussi beaucoup mieux tolérés. Chez les paysans, les toniques rencontrent surtout leur opportunité dans les maladies proprement dites, et surtout dans les maladies aiguës. Au contraire, la santé du citadin réclame plus particulièrement ces médicaments dans le régime ordinaire de la vie, dans les indispositions habituelles des sujets débiles, et clans les maladies chroniques. La vie des grandes villes est à elle seule le meilleur tonique dans les maladies chroniques par débilité des habitants de la campagne. Le séjour de la campagne est, dans les mêmes cas, le meilleur tonique pour le citadin. Ce rapport inverse s'explique par une excitation salutaire du système nerveux dans le premier cas; et dans le second, par un repos de ce système joint à une restauration bienfaisante de la force végétative de l'économie.
Les fièvres entéro-mésentériques revêtent quelquefois une forme qu'on appelle adynamique et dans laquelle l'emploi des Toniques est parfaitement indiqué. Mais pour en retirer du fruit, il faut avoir bien reconnu les véritables caractères de l'adynamie.
Il est indispensable, sous peine des plus funestes erreurs, de bien s'entendre sur la valeur du mot adynamie appliqué aux fièvres entéromésentériques. .
Un des caractères essentiels de ces fièvres, c'est l'anéantissement primitif et considérable où elles jettent les fonctions animales et surtout la contractilité musculaire soumise à la volonté. Cette prostration est commune à toutes les formes de la maladie ; elle est, nous le répétons, un de ses caractères génériques les plus constants. Mais, ainsi bornée aux appareils de la vie animale, elle est loin de «uffire pour constituer la variété adynamique des fièvres graves, et fournir l'indication du traitement tonique: car cette indication doit se puiser dans Vaffaissement des fonctions organiques les plus immédiatement nécessaires au maintien de la vie. Or, tant que la prostration ne frappe que les fonctions extérieures, elle peut se lier et se lie presque toujours à une réaction vitale générale, c'est-à-dire à une fièvre très-énergique, et ne doit pas suggérer au médecin la pensée d'une thérapeutique active. C'est pour s'en être laissé imposer par ce collapsus primitif des fonctions de la vie de relation, et l'avoir considéré comme l'expression d'un affaiblissement, radical des forces vitales, que beaucoup d'anciens médecins prodiguaient au début les stimulants et les toniques, dans le but de provoquer ou de soutenir une réaction salutaire dont ils mesuraient
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l'énergie sur celle du système nerveux cérébro-spinal. La qualification de Pinel, bien que dans l'esprit de ce nosologiste elle représentât une idée trèsjuste et fort distincte de l'adynamie spécieuse que nous venons de signaler, cette qualification mérite néanmoins le reproche d'avoir entretenu l'erreur dont il est question ; car l'usage l'a presque entièrement restreinte à ne signifier que la perte des forces musculaires.
Que faut-il donc pour constituer la forme adynamique des fièvres graves, et justifier leur traitement par les toniques?
Il faut que l'anéantissement des forces vitales se joigne à celui des fonctions locomotrices : il faut surtout, que le travail fébrile soit suspendu ou notablement descendu au-dessous du degré rigoureusement nécessaire pour l'accomplissement plein et régulier de cette longue suite d'opérations pathologiques dont l'ensemble s'appelle fièvre typhoïde.
L'illustre auteur de la Nosographie philosophique a eu aussi le grand tort de confondre l'adynamie avec la putridité , deux formes des fièvres graves qui, pour s'associer souvent, n'en sont pas moins assez distinctes. Le second de ces états est caractérisé d'une manière générale par une extrême disposition des solides et des fluides surtout à revêtir une crase qu'on a comparée avec plus de vérité pittoresque que de vérité scientifique, à celle qu'on imagine dans des tissus vivants qui tendraient à échapper aux affinités de la chimie vitale pour obéir à celles de la chimie morte. C'est de la coexistence gratuitement supposée entre ces deux états contraires, que se compose l'idée qu'on se fait de la putridité dans les maladies. Galien en a jugé ainsi. Atque hsec putredo non simpliciter putredo censetur, sed etiàm hubet aliquid concoctionis; manente enim adhuc coquendi facultate vasorum, putrescens tune humor ad talem alterationem deducitur, etc. , etc. Il montre ensuite comment des divers degrés de dominance respective de ces deux états si opposés, la décomposition putride absolue et la persistance d'un reste de faculté plastique dans les vaisseaux, résultent les nuances infinies de la putridité depuis une légère tendance sep tique jusqu'à la dissolution presque consommée.
La putridité dans les fièvres typhoïdes est compatible avec une chaleur très-élevée [omnis febris, quo magis est calida, eô inagis est putrida. Boerh.), avec une turgescence et une injection vives de la peau et des muqueuses, un grand développement du pouls, en un mot avec une fièvre très-ardente; et le causus des anciens n'est pas autre chose; tandis que c'est principalement à l'absence de tous ces phénomènes que se reconnaît l'adynamie vraie. A celle-ci se joint toutefois, dans un assez grand nombre de cas, un véritable état putride, et alors l'indication des toniques n'en est pas affaiblie tandis qu'il faut bien se garder d'y condescendre lorsque cet état s'accompagne, ce qui est fort commun, de la réaction fébrile énergique dont nous venons de parler.
Les notions spéciales et différentielles de l'adynamie et de la putridité maintenant fixées, nous pouvons entrer dans le sujet clinique.
Parmi les malades admis en 1835 à la clinique de M. Chomel, et affectés
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de fièvre typhoïde adynamique, la moitié à peu près a succombé. Tous ont été fortement tonifiés; mais, il faut le dire, toutes les fois que M. Ghomel s'est décidé à employer les Toniques, les malades seraient trèsévidemment morts sans la médication. C'est là précisément ce qui fait l'importance et la valeur de ces succès, puisqu'ils sont obtenus alors qu'on ne peut en faire honneur ni aux forces de la nature ni au bénéfice d'un amendement nécessairement lié à une période de rémission susceptible d'être prévue. Nous verrons tout à l'heure combien l'absence de cette condition de conclusion jette d'équivoque sur l'efficacité de plusieurs autres médications et de la saignée en particulier.
II ne nous a été possible d'observer que six des malades admis cette année à la clinique avec la forme adynamique et tonifiés, mais nous affirmons les avoir trouvés dans l'état suivant : Chaleur de la peau au-dessous de la température ordinaire, état analogue de la langue et de la muqueuse buccale, ces parties recouvertes de sécrétions normales ou desséchées; air expiré peu chaud, pouls lent et faible (de cinquante à soixante-cinq pulsations par minute) ou fréquent et vite, mais alors beaucoup plus faible et vide que dans le cas de lenteur anormale; contractions du cœur en raison directe de l'état du pouls; diarrhée involontaire, météorisme plus ou moins considérable, indolence de l'abdomen à la pression; rétention d urines, ou urines involontaires, crues, ténues, blanchâtres ou naturelles, taches typhoïdes, escarres ou rougeur érythémateuse de la peau sur les points exposés à la pression. Faiblesse musculaire portée si loin que les malades ne pouvaient ni se tourner ni s'incliner dans leur lit, et qu'on était obligé de les soutenir et de les caler, selon l'expression pittoresque de M. Chomel, pour les empêcher de retomber toujours dans la même position. J'en ai vu un surtout qui ne changeait de décubitus qu'avec l'aide d'un infirmier, et qui serait, sans ce secours étranger, resté un jour entier dans la même situation, quelque pénible qu'elle eût pu être.
L'affaissement des facultés morales et intellectuelles se traduit assez par cette profonde prostration de lalocomobilité; les sens et l'intelligence partageaient la langueur et l'impuissance des mouvements.
Eh bien! il ne faut rien moins à M. Chomel que cet ensemble adynamique bien complet, pour qu'il se croie autorisé à venir au secours d'un organisme si prêt à renoncer à toute réaction. Il suffit quelquefois que l'un de ces éléments d'adynamie n'existe pas, qu'il craigne de compromettre une si héroïque médication : la chaleur de la peau seule, par exemple, ou bien la rougeur de la langue, le seul développement du pouls, tous les autres signes de l'adynamie s'observant au degré Je plus avancé, ont été souvent pour lui d'expresses contre-indications; ce qui vient parfaitement à l'appui de la condition essentielle que nous exigions plus haut pour l'existence de l'adynamie en tant que devenant un élément d'indication pour le traitement tonique, savoir : le défaut de réaction fébrile, l'affaiblissement radical des fonctions les plus primitives, les plus nécessaires au maintien de la vie. Mais que ces conditions soient réunies, et alors le professeur
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n'hésite plus; il s'applique de toutes ses forces (et c'est son expression) à rendre de la fièvre aux malades; principe hippocratique d'une immense fécondité et sur la portée duquel nous reviendrons dans un instant.
Mais de quels Toniques se sert alors M. Chomel, et comment les administre-t-il?
Les vins généreux, le quinquina sous divers formes : voilà pour la base du traitement; l'éther, le camphre, y sont quelquefois ajoutés. La sauge, la serpentaire, la cascarille , peuvent servir de succédanés au quinquina. Le vin de Malaga est donné de préférence aux autres vins de France et d'Espagne, par cuillerée toutes les deux heures, toutes les heures et même plus souvent, depuis la dose de A onces par jour jusqu'à celle de 8 onces et même d'un quart de bouteille. Les vins moins alcooliques, comme ceux de Bordeaux et de Bourgogne, sont mêlés aux boissons ordinaires dans des proportions variables, et forment la tisane du malade. L'eau de Seltz vineuse est, par exemple, souvent ordonnée ainsi.
On prescrit le quinquina sous forme d'extrait à la dose de quelques gros jusqu'à 1 et 2 onces dans une potion ; pour boisson, un ou deux pots de macération aqueuse de quinquina édulcorée avec le sirop de limons ou le sirop tartareux; en lavements, la décoction de quinquina camphrée ; enfin, des fomentations sur le ventre avec le vin et l'alcool, ou bien avec l'huile de camomille camphrée. Ce traitement se renouvelle toutes les vingt-quatre heures, et n'est suspendu que lorsque, sous son influence, la chaleur a reparu à la peau, le pouls est devenu plus résistant et plus fébrile, les sens, l'appareil locomoteur et l'intelligence plus excitables, sortis de leur stupeur et de leur léthargie. Nous avons vu cinq malades devoir à ce traitement une véritable résurrection.
Mais les ulcérations intestinales ! Mais les vastes escarres du sacrum et des coudes que vous pansez tous les jours avec la poudre de quinquina , le digestif animé, le styrax, que vous fomentez avec l'alcool et le vin de sauge, hé bien ! les escarres se trouvent-elles donc si mal de ces Topiques incendiaires? Et ne venez pas arguer ici de l'illégitimité de l'analogie, parce qu'on pourra vous montrer des ulcères intestinaux cicatrisés ou prêts à l'être, chez des individus morts après avoir subi le traitement tonique le plus vigoureux et le plus soutenu.
On a dit : Les gastro-entérites (les fièvres typhoïdes) sont moins adynamiques par elles-mêmes que rendues telles par le traitement tonique; car depuis qu'elles sont gouvernées comme de simples phlegmasies par une bonne méthode antiphlogistique, on ne les voit plus se compliquer vers la fin de leur cours de cet appareil symptomatique grave pour lequel Pinel a créé le mot adynamie.
On se prévaut de l'histoire et des faits actuels : il faut répondre par l'histoire et les faits actuels.
Hippocrate s'est le premier servi du mot typhus ou febris typhodes , parce que, réduit à l'observation simple et immédiate, il dénommait les maladies par leurs phénomènes les plus apparents et surtout les plus pro-
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près à conduire à l'indication thérapeutique. Ainsi, il appelait fièvres typhoïdes, non pas toutes les fièvres entéro-mésentériques (car toutes ne sont pas accompagnées d'un état typhoïde tel que cet élément domine les autres; il n'existe même quelquefois pas du tout, et c'est pour cela que cette expression, employée d'une manière générale, est fausse et peut induire en erreur de diagnostic), mais celles d'entre elles qui frappaient son regard avant tout par la stupeur profonde dont leur physionomie était empreinte, affectus ex phrenedite et lethargo mixius, dit- il. S'il les décrit, on ne peut plus méconnaître nos adynamiques : Typhus invadit œstatis tempore, quùm canis sijdus oritur, bile per corpus agitatâ. Statim igitur febres véhémentes eum corripiunt, et gravis ardor, et cum gravitate imbecillitas, crurumque ac manuuni impotentia quœ nullum ei usum prœstant. Venter perturbatur et quse evomuntur graveolent, vehementia tormina accedunt , rectus stare nequit, neque oculis suspicere, etc. Et puis, si cela ne suffit pas, lui aussi a ses observations. Plusieurs malades, et entre autres le Clazoménien, du premier livre des épidémies, viennent témoigner qu'Hippocrate avait peint d'après nature.
Galien, dans son traité De methodo medendi, livre xii, a donné la description à'une fièvre mésentérique pituiteuse qui est bien une fièvre typhoïde avec la forme muqueuse et adynamique. Le pouls s'y remarquait plus rare qu'en santé, même la maladie arrivée à sa période d'état. Et croyez bien, qu'alors on savait déjà user et abuser de la saignée. Hippocrate, après avoir décrit son typhus, dit : Ei celeritcr eadem remédia quse morbo laterali exhibenda; or la maladie de côté, c'était la pleurésie, et il saignait dans la pleurésie. Puis il ajoute avec une candeur inconnue des systématiques : At pauci evadunt! Celse ne blâme-t-il déjà pas la manie aveugle de tirer du sang quand même: sanguinem sectâ venâ mitti, novum non est, dit-il, sed nullum pêne esse morbum in quo non mittatur, novum est. Baillou, dont la sévérité hippocratique serait à l'abri de tout reproche, s'il n'avait eu pour les émissions sanguines un faible qui n'a pas été surpassé de nos jours, Baillou, parce que l'expérience l'en avait averti, reculait avec ses saignées devant ce qu'il nomme le quid divinum des fièvres pestilentielles : dans ces affections, nous avoue-t-il, ssepissimè cletrahitur laudabilis sanguis magno œgrorum et virum detrimento. An venœ sectio tune utilis? nequaquàm ; aut parce detrahatur, imo alexipharmaca et cardiaca dentur. Les médecins dont nous essayons de renverser l'objection ne refuseront sans doute pas le témoignage de Dehaën, ce fougueux apologiste de la saignée, dont les pages amères et passionnées altèrent trop souvent la modération et le calme hippocratiques. Dans les fièvres malignes, il avait été obligé d'abandonner sa pratique chérie pour adopter le quinquina, en faveur duquel il rapporte des faits concluants. Bosquillon, qui saignait sans acception d'âge, de sexe, de maladies , de tempéraments , retenait ici son éternel et machinal mittatur, et confessait que dans ce cas l'autorité des auteurs ne pouvait rien contre les faits, et avec Cullen, il conseillait les toniques.
L'étude de la marche et, des solutions naturelles et heureuses de l'affec-
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tion typhoïde prouve que le concours d'un certain ordre de phénomènes fébriles, dont la forme, le degré, l'harmonie, la durée, les modes de terminaison sont connus par l'observation, au moins dans ce qu'ils ont de général, prouve, disons-nous, que ce concours de phénomènes doit inévitablement se développer, et qu'un grand danger commencé du moment où ils s'affaissent trop, se suspendent ou se pervertissent. L'organisme périclite par défaut de réaction, l'indication est franche : il faut que l'homme de l'art, naturse minister et interpres, reconstitue fébricitant son malade abandonné par la fièvre, et heureusement il en a les moyens dans le traitement si habilement manié par M. Chomel : Namquehoc tempore, dit Sydenham, quo magis calefecerim, eô magis concoctionem acceleravero. Oui ; car c'est sur le degré de chaleur organique qu'on doit mesurer le degré de réaction fébrile et de résistance vitale, comme c'est ce phénomène fondamental qu'il faut prendre en considération pour juger l'adynamie et son degré. M. Chomel cite le cas d'une jeune fille affectée de fièvre typhoïde, et qui resta pendant quatre jours froide et sans pouls; à force d'excitants et de toniques, elle revint à la vie par la chaleur et le pouls ; et guérit bientôt. Quarin raconte qu'en 1772, Storck l'arracha à la mort avec le quinquina et la serpentaire de Virginie. Mon état fut si grave, dit-il lui-même, que la ville entière (Vienne), par une faveur toute gratuite et qui excitera jusqu'au tombeau ma reconnaissance profonde, donnait des regrets à ma mort.
Un autre signe bien important, qui coïncide fréquemment avec la chute de la fièvre et la véritable adynamie, c'est la crudité des urines. Elles sont comme l'indiquent si bien Sydenham et Huxham, blanches, presque limpides et naturelles, crudee, sinè sedimento, instar cerevisise albae; or les urines fébriles, surtout vers la terminaison de la maladie, doivent avoir des caractères opposés. Rappelons-nous le fébricitant d'Hippocrate, qui mourut avec des urines et un pouls naturel : Urina bona, pulsus bonus, œger moritur !
Prendra-t-on pour rien, dans l'appréciation des avantages du traitement tonique, l'instinct des malades qui recherchent et demandent des boissons fortifiantes, du vin, etc.? JEger cùpit roborantia et vinum, dit Sauvages; noctu symptomata ingravescunt (autre caractère de l'adynamie). Nous avons entendu les malades réclamer leur vin ; nous les avons vu le boire avec avidité, nous nous rappelons surtout un étudiant en médecine, frappé de la forme adynamique la plus terrible : trois attaques d'éclampsie s'étaient ajoutées à cet état déjà si grave, et l'on sait combien cette complication est funeste. Indépendamment de l'extrait de quinquina, ce malade prenait par jour 8 à 10 onces de vin de Malaga. Un jour, il avala d'une seule fois toute la quantité qui devait être distribuée dans les vingt-quatre heures. La nuit suivante il dormit mieux et guérit rapidement, sans convalescence.
L'indication des Toniques ne se présente nulle part plus fréquemment et plus impérieusement que dans les maladies des vieillards. Nous ne pensons pas, comme nous l'avons déjà dit dans ce volume, que les phlegmasies des vieillards doivent être traitées sans moyens antiphlogistiques et tou-
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jours avec des toniques, mais nous croyons utile de combiner alors ces deux sortes de médications. On peut lire un très-bon mémoire de M. le docteur Guislain, dans la Gazette médicale du 5 avril 1 836, sur le traitement des maladies mentales par les Toniques.
Une classe d'affections dans laquélle les toniques rendent d'émineuts services, est la classe des affections scrofuleuses; on peut même dire que les aliments analeptiques, les toniques gymnastiques, les bains de mer, l'usage des substances amères en petite quantité et par intervalles, resteront les plus puissants et peut-être les seuls agents réellement curatifs des scrofules.
Les toniques étaient autrefois beaucoup employés sous le titre d'alexipharmaques, c'est-à-dire de chasse- poison, de dépurateurs. Il est certain qu'il est souvent bon d'aider par des agents fortifiants l'économie à résister aux causes qui l'offensent, mais c'est une chose difficile que de bien comprendre ce genre d'indications. Quelques anciens avaient le tort de croire à une action neutralisante des alexipharmaques, tandis que ce n'est qu'en donnant des forces à l'économie pour digérer et éliminer les produits morbides qu'agissent alors les Toniques et les stimulants. Toutefois il ne serait pas impossible qu'on ne dût que modifier et non absolument proscrire les opinions des anciens sur ce point. 11 y a du vrai dans ce qu'ils ont dit de l'action antiseptique directe, et indépendamment de toute influence névrosthénique primitive.
« La médecine, dit le professeur Broussais (Examen des doctr. mêd., tome IV, page 561), n'est pas une manipulation chimique; les réactifs exercent bien quelque action sur les substances étrangères, lorsqu'elles ne sont que dans les voies digestives, encore faut-il tenir compte de la vitalité de leurs parois : mais dans les secondes voies, dans celles de l'absorption, de la circulation, de la sécrétion, et dans la trame où s'opère la nutrition, l'œil du chimiste ne voit rien, la main du manipulateur ne dirige rien ; c'est d'après d'autres données que celles tirées de la chimie brute qu'il faut opérer : ce sont les lois vitales, constituant la providence intérieure de l'organe, qui opèrent les transformations, les départs, les éliminations, les dépurations, et, le plus souvent, il ne faut que modérer ou ranimer l'excitation à propos pour qu'elles réussissent dans ce travail, n
C'est de celte manière qu'il faut considérer l'avantage des Toniques dans les affections gangréneuses. L'organisme aidé par eux élimine une portion de membre gangrené, par le même mécanisme ou par un mécanisme peutêtre analogue.
La thérapeutique possédait autrefois dans ces cas un moyen bien exalté et tout à fait discrédité de nos jours, la thériaque. Sydenham appréciait beaucoup ce monstrueux électuaire, qui servait aux anciens médecins dans un nombre infini de circonstances. Il l'employait dans les maladies nerveiues. Voici ce qu'il en dit : Theriaca Andromaca vel sola, si crebrà diuque usurpetur, magnum est in hoc malo (hysteria) remedium. Neque vero in hoc solo, sed in aliis quàm pUirimis à caloris et concoctionis sivè digestionis defectu ortis, omnium forte potentissimum quai hactenùs nobis
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innotuère, ut à plerisque fastidiatur, qaùd et pervulgata sit et à tôt sœculis jàm cognita.
Comme c'est bien ici le lieu de parler de cette composition, et que notre expérience personnelle ne nous a pas suffisamment instruits sur la valeur de ses propriétés, nous croyons devoir finir en citant le remarquable morceau que Bordeu a écrit sur la thériaque dans ses recherches sur l'histoire de la médecine (Œuvres de Bordeu, t. II, p. 564.)
a Andromaque, médecin de Néron, fit un assemblage énorme de toutes sortes de drogues. On ne sait quel génie le conduisit dans cette compo sition. Ce ne fut pas la méthode, qu'il devait connaître assez pour sentir et craindre le ridicule des mélanges qu'il faisait, mais qu'il ne connaissait pourtant pas assez pour le détourner de son entreprise ; il combina toutes les formules des empiriques, il fit un composé monstrueux qui dure encore et qui durera toujours, qui toujours sera i'écueil de tous les raisonnements, de tous les systèmes, et qu'on ne bannira jamais : elle est, pour ainsi dire, suivant le cœur, suivant l'instinct ou suivant le goût de tous les hommes.
« II me semble que la thériaque, qui tient essentiellement des liqueurs spiritueuses et qui ne peut être suppléée en partie que par le vin et ses préparations, contient éminemment toutes les vertus nécessaires dans les incommodités et dans beaucoup d'accidents des maladies : elle console la nature; elle la remet dans tous les cas de langueur, de faiblesse, de tristesse; elle réveille les fonctions de l'estomac, toujours en faute dans les maladies : elle excite dans le corps un tumulte d'ivresse nécessaire pour vaincre les dérangements de ce viscère important, qui est, à tant d'égards, un des centres de la vie, de la santé, et de l'exercice de toutes les fonctions. Elle réussit dans mille cas, qui semblent opposés, parce qu'elle a mille côtés favorables à la santé; elle réunit, pour ainsi dire, tous les goûts possibles de tous les estomacs.
« J'en suis fâché pour la théorie et pour les médecins de toute autre secte que celle des empiriques. Ils l'attaqueront tant qu'ils voudront; ils prouveront que cette composition n'a pas le sens commun, suivant les règles de la bonne pharmacie ; mais le langage de tous les siècles est plus fort que les plus beiles dissertations, Andromaque fit un chef-d'œuvre nécessaire à l'espèce humaine, et non moins utile aux animaux, lorsqu'il imagina ou qu'il ramassa les matériaux de la thériaque.
« Ce médecin serait bafoué parmi nous, s'il voulait répondre à toutes les objections de théorie qu'on pourrait faire à sa composition : il ne serait pas reçu bachelier dans nos écoles ; mais son remède est en vogue partout. J'ai vu pendant plusieurs années donner chaque soir un bol de thériaque à tous les malades de l'hôpital de Montpellier, tandis que les écoles de cette métropole de la médecine retentissaient d'invectives contre cette composition.
«J'ai vu donner de la thériaque, et même à très-forte dose, dans toutes les incommodités, dans tous les ménages, par toutes les vieilles
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gens d'expérience, et j'ai vu réussir cette manœuvre dans beaucoup d'occasions où je n'aurais su quel parti prendre en suivant les indications puisées dans les principes de la théorie. Quelle vogue n'ont pas prise de nos jours, au milieu de Paris, des formules qui n'étaient que des diminutifs de la thériaque ou des cordiaux plus ou moins actifs ! Combien d'efforts ceux même qui décriaient ces formules n'ont-ils pas faits pour les imiter !
« Je connais un médecin qui prétend prouver un jour qu'on a plus employé, pendant ces dix dernières années, de drogues chaudes dans Paris, qu'on en avait employé pendant les trente précédentes; cet emploi s'est fait par ceux même qui décriaient ceux qui ont remis en vogue l'usage que nos grands-pères faisaient des remèdes chauds, c'est-à-dire de la thériaque, du vin et des résines qu'on y dissolvait.
a Tous les volumineux éloges de l'eau pure, le grand nombre de guérisons qu'on lui a attribuées, l'usage immodéré qu'on en a fait, n'ont pu détourner l'instinct des hommes incommodés et malades de la pente qu'il a pour les cordiaux et les drogues actives qui raniment la vie, qui aident à en supporter le fardeau. Si les malades se sont accoutumés à craindre les remèdes échauffants et à courir après ce qui rafraîchit ; si l'histoire de la circulation et les scolarités de l'inflammation ont appris à connaître le feu et la gangrène, et les engorgements, et la suppuration, et les petits vaisseaux, ce n'est, il faut en convenir, que du préjugé seul que partent ces craintes. Il faut le plus souvent des remèdes qui aident à vivre, qui donnent des forces, qui remuent les passions nécessaires dans les divers états où les hommes se trouvent.
« C'est à la médecine à trouver ces remèdes. L'eau qui rafraîchit, la diète qui affaiblit, sont sous la main de tout le monde. La thériaque et ses diminutifs, le vin et ses diverses combinaisons, réveillent l'activité et soutiennent la vie au lieu de l'affaiblir. Il est pourtant vrai qu'il y a quelques occasions où les vrais cordiaux sont des aqueux ou des relâchants. Telles sont, par exemple, les maladies aiguës. »