PROPAGATION LOCALE ET GÉNÉRALISATION DL CANCER
ressemblant à celles des plaies , et pendant quelque temps marcher franchement vers la cicatrisation , ou même se cicatriser complètement; phénomène insidieux, puisqu'il pourrait donner le change sur la nature de la tumeur qui sert de support à la cicatrice. Toutefois il est facile de voir que la partie, bien que cicatrisée, n'est pas saine ; la cicatrice est très vasculaire, elle offre une couleur rouge foncé, et repose sur une surface irrégulière et dure.
» Enfin, la formation de la cicatrice a été, dans quelques cas, précédée de la chute complète de la tumeur cancéreuse , éliminée par une inflammation gangreneuse. On sait que ces améliorations locales ne sont, en général, que temporaires, et que la cause productrice du cancer n'en poursuit pas moins sur l'économie sa marche destructive. »
C'est encore par une fausse analogie avec les tubercules que l'on a voulu démontrer la curabilité du cancer. Mais tous les matériaux que l'on a invoqués à l'appui de cette doctrine sont ou incomplets , ou mal interprétés, et le cancer est une maladie tout aussi incurable par les efforts de la nature que par les efforts de l'art. Aussi les secours les mieux entendus n'y sont-ils que palliatifs , et l'important dans cette partie de la pathologie , est de séparer du cancer toutes les affections curables que l'on a confondues avec lui jusqu'à ce jour. Tel est , en effet , l'un des principaux buts de cet ouvrage.
§ III. De la propagation locale et de la généralisation du cancer.
Nous avons vu que le cancer était , dès sa première apparition , la substitution d'un tissu nouveau à ceux de l'état normal de l'économie ; nous avons vu aussi quelles étaient les phases de développement et les altérations que pouvait subir ce tissu. Nous arrivons à une nouvelle propriété du cancer : c'est sa tendance incessante à la propagation, c'est-à-dire, à la substitution continuelle de sa propre substance à celle des organes dans lesquels il est déposé. C'est en vertu de cette propagation que nous voyons les parties ambiantes contracter des adhérences de toute part avec le produit hétéromorphe, adhérences qui, sur les téguments, provoquent l'amincissement, l'usure et l'ulcération. Il n'y a point de tissu qui résiste d'une manière absolue à cette extension; les artères, les plans fibreux et les cartilages ont cependant comparativement, sous ce rapport, la plus grande force de résistance. Le tissu cellulaire et le système
lymphatique, et après eux les petites veines, sont le plus facilement atteints par cette substitution. Il en est de même pour les organes parenchymateux. L'extension locale , après avoir envahi les tissus voisins, arrive ensuite aux organes du voisinage. C'est ainsi que le cancer de l'utérus s'étend au vagin, le cancer du palais aux amygdales, le cancer du rein droit ou de l'estomac à la portion voisine du foie, le cancer de l'œil à la base du cerveau, etc. Nous étudierons avec un soin tout particulier, dans les chapitres spéciaux, ce mode de propagation, car sous ce rapport chaque localisation offre ses parti* cularités, tout en reconnaissant un mode d'extension uniforme : infiltration et substitution de proche en proche avec compression, atrophie, usure moléculaire et disparition finale des tissus primordiaux qui opposaient quelque obstacle à cette propagation. L'infection par les vaisseaux lymphatiques porte l'irradiation déjà un peu plus loin, et comme les voies intermédiaires nous échappent, nous constatons l'apparition de plusieurs tumeurs successives dans le proche voisinage de la localisation première. Mais ici il ne faut pas confondre les tumeurs successives avec les tumeurs primitivement multiples. Il n'est pas rare de voir dans le poumon, dans le foie, un certain nombre de tumeurs d'emblée d'une origine presque simultanée, et que l'on trouve à l'autopsie toutes à peu près au même degré de développement, tandis que nous appelons tumeurs successives celles qui apparaissent beaucoup plus tard dans le proche voisinage d'une tumeur qui a déjà acquis un certain volume. Ce genre de tumeurs se montre sous forme de petits tubercules cancéreux dans la peau, dans les glandes , autour du sein , et en général dans beaucoup de glandes lymphatiques du proche voisinage d'une tumeur. Nous avons pu constater plusieurs fois la propagation directe par la voie des lymphatiques à la surface du foie, du poumon et du mésentère, en trouvant de larges traînées lymphatiques remplies de suc cancéreux. Si la substitution de proche en proche constitue la première forme et la plus directe de la propagation locale, la propagation par l'intermédiaire des vaisseaux lymphatiques, partant directement de l'organe cancéreux et portant l'élément du cancer à une certaine distance dans les glandes ou dans le tissu cellulaire, constitue la seconde forme de propagation : celle par irradiation dont le mécanisme peut avoir lieu de deux manières différentes. L'une est la transmission directe du suc cancéreux qui pénètre dans les lymphatiques à travers un point érodé de la paroi ; l'autre est l'absorption du blastème cancéreux par endosmose, sans érosion de la paroi cellu-
PROPAGATION LOCALE ET GÉNÉRALISATION DU CANCER. 77 laire. Le blastème cancéreux est ainsi transporté jusque dans une glande lymphatique voisine, où alors les cellules cancéreuses se forment sur place. La propagation irradiante peut aussi se faire par les radicules veineuses qui, dans ce cas, sont probablement érodées aussi et laissent pénétrer la pulpe cancéreuse à une certaine distance où la formation de caillots oppose une barrière à la propagation ultérieure. Quant aux glandes lymphatiques qui deviennent cancéreuses à une grande distance de l'organe malade, et sans être avec celui-ci en connexion directe par les lymphatiques, nous séparons complètement leur infection de cette irradiation , car elle appartient au contraire aux infections tout à fait tardives.
Il existe une espèce de propagation, intermédiaire pour ainsi dire, entre l'irradiation et la généralisation. C'est celle qui occupe plus ou moins les organes de toute une cavité, comme, par exemple, la propagation d'un cancer du bassin , de l'abdomen , de la cavité thoracique , à la plupart des organes renfermés dans ces cavités splanchniques.
Nous arrivons enfin au dernier et au plus important terme de la propagation, à l'infection générale de l'économie tout entière.
Nous distinguerons avant tout deux formes d'infection : l'une, plus matériellement appréciable, dans laquelle on constate l'existence de tumeurs cancéreuses multiples et secondaires ; l'autre, moins directement appréciable par des altérations matérielles que par l'identité de la manifestation pathologique avec la première forme d'infection. Nous démontrerons tout à l'heure, par des chiffres exacts, que l'infection matérielle se rencontre dans les trois cinquièmes des cas environ , tandis que dans les deux autres cinquièmes le cancer secondaire manque.
On sera peut-être étonné que nous , qui n'aimons pas les hypothèses, nous admettions une infection là où le scalpel ne peut point la démontrer : nous saisirons l'occasion de faire ici la profession de foi de nos principes en anatomie pathologique. Chaque fois qu'une altération matérielle est démontrée, aucun doute ne peut s'élever sur son existence. Mais nous ne sommes pas moins obligés d'admettre l'existence d'altérations là où nos moyens actuels d'investigation ne nous permettent pas encore de les démontrer directement, lorsque la clinique les rend logiquement nécessaires. C'est surtout au sang que s'applique cette déduction logique , là où ni l'œil nu , ni le microscope, ni la chimie n'en peuvent fournir la preuve. Nous en citerons quelques exemples. La morsure du serpent à son-
nettes tue trçs promptement. Une quantité minime d'un venin a été introduite clans l'économie ; ces quelques gouttes ont suffi pour rendre les vingt-cinq à trente livres de sang que renferme le corps de l'homme adulte incapables d'entretenir la vie; cependant aucune de nos méthodes exactes ne nous a mis jusqu'à présent sur la voie des changements qui s'opèrent, dans ce cas, dans le sang. Autre exemple : une gouttelette du pus d'un chancre est mise en contact avec une surface quelconque et produit de petits ulcères locaux que nous reconnaissons pour des chancres primitifs , et lors même qu'il y a absence d'accidents successifs, nous ne voyons pas moins, dans un grand nombre de cas , et d'après les beaux travaux de M. Ricord, chaque fois que le chancre a été induré, une série de phénomènes de syphilis secondaires se manifester : des douleurs rhumatoïdes et névralgiques, des éruptions cutanées à cachet particulier, des ulcérations des membranes muqueuses, etc. Un peu plus tard , à une époque qui dépasse rarement les six mois après l'apparition du chancre , une série d'autres manifestations syphilitiques survient : des tumeurs gommeuses se forment dans le tissu cellulaire sous-cutané et dans les viscères; des périostoses, des exostoses et des caries vénériennes se montrent dans le squelette et s'accompagnent souvent de ces terribles douleurs ostéocopes. Voilà donc une série d'accidents primitifs, successifs, secondaires et tertiaires qui se manifestent d'après des lois de succession que M. Ricord a si admirablement établies. Si à présent vous prenez le sang de cet individu qui est au début de l'infection vénérienne, et chez lequel bientôt les accidents que nous venons d'énumérer vont se manifester, vous n'y trouvez généralement point de changements bien appréciables, et pourtant le sang a absorbé un venin qui va bientôt s'adresser à la nutrition des plans fibreux de la peau, des muqueuses, du tissu cellulaire sous-cutané, des viscères, du système osseux. Si, au contraire, vous donnez à temps le mercure en quantité suffisante, vous neutralisez l'action du venin, sans le faire entièrement disparaître, et, chose bien remarquable, si vous n'êtes consulté qu'au moment où les accidents tertiaires se manifestent , ce venin est bien plus efficacement neutralisé par l'iodure de potassium que par le mercure. On blâmerait à juste titre l'anatomiste qui croirait trouver le caractère spécifique de la syphilis dans les altérations palpables. Nous les avons toutes étudiées, et nous n'avons trouvé nulle part un élément spécial. Le pus n'offre aucun élément spécifique au microscope. Les végétations de la peau et des muqueuses ne renfer-