‹ Traité pratique des maladies cancéreuses et des affections curables confondues avec le cancer [electronic resource]Chapitre 57 sur 116 · C. DURÉE TOTALE · texte numérisé non relu

C. DURÉE TOTALE

Vivants.

Morts.

Vivants.

Morts.

Vivants.

Morts.

Somme.

4 à 3 mois.

4 à 2 ans.

Totaux. .

Si nous jetons à présent un coup d'œil sur tout l'ensemble de la durée, nous trouvons que dans la moitié des cas la durée a été audessous de 2 ans , tandis que dans l'autre moitié , elle a varié entre '2 et 12 ans. En cherchant enfin à nous rendre compte de la durée

moyenne, pour les cas qui se sont terminés par la mort, celle des cas mortels est de 4 ans. On est frappé, de la différence qui existe sur ce point avec les cancers internes. Nous avons vu pour le cancer de l'utérus, que la durée moyenne était à peine de 17 mois, et nous verrons plus loin qu'elle a atteint à peine 13 mois , pour- le cancer de l'estomac. Ce fait, d'une durée plus longue pour le cancer du sein, n'est, du reste, que la manifestation d'une loi beaucoup plus générale, c'est que le cancer abrège d'autant plus l'existence , qu'il a davantage son siège dans les organes internes et profonds, et qu'il attaque davantage les organes chargés de fonctions importantes.

C. Causes. — La véritable et dernière cause du cancer du sein nous est inconnue , comme celle du cancer en général ; aussi n'analyserons-nous ici que les circonstances dans lesquelles on observe le cancer.

1° Age. 11 est de toute importance d'analyser l'âge de tous ces malades, car nous verrons plus loin combien ce point a de la valeur, par rapport au diagnostic des tumeurs hypertrophiques du sein. Nous n'avons observé , dans 62 cas analysés , qu'un seul au-dessous de l'âge de 30 ans ; 4 seulement entre 30 et 35 ans. Après 35, le mal devient de plus en plus fréquent , et l'âge de 35 à 55 ans est évidemment l'âge de prédilection. Aussi trouvons-nous dans cette période les 2/3 en tout , un peu plus de 1/4 après l'âge de 55 ans , et une proportion naturellement plus forte avant 70 qu'après. Voici le tableau de nos 62 cas :

De 25 à 30 ans 1

De 30 à 35 4

De 35 à 40. . . . 8

De 40 à 45 10

De 45 à 50 M

De 50 à 55 H

De 55 à 60 6

De 60 à 65 3

De 65 à 70 4

De 70 à 75 \

De 75 à 80 2

Total. ... 62

L'âge moyen a été de 49 ans et 52/62e% ou, en chiffre plus rond, de 50 ans. Nous verrons plus loin qu'il y après de 14 ans de différence avec l'âge moyen de l'hypertrophie partielle du sein.

2° Sexe. On sait que le cancer du sein est presque exclusivement propre à la femme , cependant on en observe de temps en temps des cas chez les hommes ; en outre, nous avons trouvé dans les recueils d'anatomie pathologique des faits de ce genre, qui se rapportaient plutôt à un cancer cutané. Pour notre compte, nous avons vu 2 fois le vrai cancer du sein chez les hommes et 60 fois chez la femme.

3° Degré de fréquence. — Nous ne pourrions guère tirer, sous ce rapport , des conclusions de nos propres observations. Aussi empruntons-nous quelques données sur ce sujet aux tableaux statistiques de M. d'Espine, de Genève. La mortalité annuelle par le cancer du sein à Genève, sur 60,000 âmes formant la population totale de la ville et de la campagne, est de 6 à 7 par an, en tout l/9e environ de la mortalité par les affections cancéreuses , et comme celles-ci forment la 21e partie delà mortalité totale, on peut évaluera l/200e environ la mortalité par le cancer du sein. Dans 37 cas pour lesquels M. d'Espine a indiqué s'ils appartenaient à la ville ou à la campagne, 22 ont été observés en ville, et 15 dans les environs, ce qui indiquerait une plus forte mortalité par le cancer du sein en ville qu'à la campagne.

4° La santé antérieure a été examinée avec soin dans toutes nos observations , et rien ne nous autorise à y trouver la moindre connexion causale avec le cancer de la mamelle. La santé avait été bonne chez la plupart de ces femmes , et elle ne commençait guère à s'altérer que lorsque la première période passait à la seconde. Quant aux quelques maladies antérieures , et quant à l'état valétudinaire de plusieurs de ces femmes, ils ne nous ont rien offert de différent de ce que nous observons dans les antécédents des maladies chroniques les plus diverses. La plupart des femmes ont eu plusieurs enfants, quelques unes 5 , 6 et au delà. L'influence de la menstruation et de l'âge critique ne nous paraît pas démontrée non plus. Nous avons vu que le cancer du sein se développait aussi fréquemment entre 35 et 45, époque antérieure à la cessation des règles, qu'entre 45 et 55 ans, ce véritable âge critique, et que de plus la maladie débutait souvent encore après l'âge de 55 ans.

5° U hérédité ne saurait être révoquée en doute. Mais loin d'être la règle , elle n'est que l'exception. Nous l'avons recherchée dans 40 de nos observations, et nous en avons constaté l'existence 6 fois, ce qui fait un peu plus de l/7e des cas.

6° Les violences extérieures sont si généralement accusées par les malades comme cause et comme point de départ des affections

356 CANCER DES OIUjANES DE LA (ÏKNÉRATIOX.

cancéreuses du sein, que presque tous les auteurs ont admis que des coups portés sur la région du sein pouvaient donner lieu au développement du cancer. Mais, chaque fois que j'ai interrogé très attentivement les malades sur ce point , j'ai pu me convaincre que cette cause présumée n'était pour rien dans le développement de la maladie , et je suis encore à chercher une seule observation bien relatée qui mette cette influence hors de contestation. Du reste , les coups et les contusions sont fréquents sur toutes les parties du corps , et personne ne serait tenté de les regarder comme étant d'une manière aussi fréquente le point de départ du cancer, pour les autres parties extérieures du corps , comme pour le sein ; et comment pourrait-on expliquer ce singulier privilège de la glande mammaire , de devenir cancéreuse par suite des coups, tandis que d'autres parties ne le deviennent pas? Nous verrons plus loin que l'hypertrophie partielle de la mamelle peut résulter d'une contusion.

D. Diagnostic. — D'après tout ce qui précède , et tout ce que nous dirons bientôt sur les caractères propres à l'hypertrophie partielle du sein , le diagnostic n'est qu'exceptionnellement entouré de grandes difficultés. Voici les principaux éléments pour reconnaître la nature cancéreuse des tumeurs du sein : 1° tumeurs dures de bonne heure, peu mobiles, bientôt inégales, adhérentes aux parties ambiantes pour le squirrhe commençant ; tumeurs molles , presque fluctuantes , homogènes ou largement bosselées, bientôt adhérentes aussi au tissu du voisinage, accroissement généralement assez rapide, telle est ordinairement la première période du développement des tumeurs encéphaloïdes ; 2° fréquence des engorgements des glandes lymphatiques voisines du sein ; 3° douleurs ordinairement plus ou moins vives, lorsque le mal a duré depuis un certain temps, souffrances qui s'accroissent à mesure que le mal fait des progrès ; 4° tendance prononcée à rendre la peau de la surface adhérente , à faire rétracter le mamelon et à provoquer une érosion d'abord, et ensuite une ulcération déplus en plus profonde ; 5° atteinte plus ou moins profonde de l'économie tout entière, à mesure que le mal fait des progrès ; altération du teint, des forces et de l'embonpoint, dépérissement général progressif; 6° marche proportionnellement plus rapide et, à coup sûr, bien plus fréquemment mortelle que celle des autres tumeurs du sein; 7° prédilection pour la seconde moitié delà vie, et rareté proportionnelle avant l'âge de 35 ans ; 8" l'hérédité peut parfois éclairer le diagnostic , mais elle n'a, sous ce rapport, qu'une valeur secondaire ; 9° le développement d'une tumeur , dans d'autres

parties du corps, consécutif à celui de la tumeur du sein, militerait fortement en faveur de sa nature cancéreuse ; 10° une ponction exploratrice peut d'autant mieux éclairer le diagnostic , que s'il y a du cancer, elle amènera des parcelles de cette substance dont l'examen microscopique démontrera la nature; si Ton a affaire à un kyste, et ces cas-là peuvent facilement en imposer pour un cancer, la ponction exploratrice démontrera l'existence d'un contenu liquide ; 11° une récidive qui aura suivi de près une opération antérieure parlerait également en faveur de la nature cancéreuse de l'affection ; 12° si enfin il était resté encore quelques doutes avant l'opération, celle-ci pratiquée, il n'est plus permis d'en conserver lorsqu'on tient bien compte des caractères anatomiques et microscopiques indiqués plus haut, et de ceux que nous allons indiquer plus loin en parlant des tumeurs hypertrophiques du sein.

E. Pronostic. — L'absence totale de toute observation positive prouvant qu'on ait guéri un véritable cancer du sein , et que la nature parvienne à triompher de cette maladie , comme elle peut le faire des tubercules , rend le pronostic extrêmement grave. Opérée ou abandonnée à elle-même, ordinairement la maladie a une issue funeste , et nous avons vu, qu'en moyenne, nos malades avaient réclamé l'opération dans un espace de 6 mois à 2 ans après la manifestation de la tumeur, et que la durée moyenne de la maladie, dans sa totalité, oscillait entre 3 et 4 ans. Quant aux récidives après une première opération , on se rappellera qu'elles ont eu lieu plus souvent peu de temps après la première année révolue qu'au bout de 1 à 2 ans et au delà. Par conséquent, on possède dans ces données un point de départ pour déterminer approximativement la marche et la durée , et pour fixer le pronostic. Toutefois il faudra tenir compte du fait, nullement rare , d'une marche beaucoup plus lente. On peut présumer une marche plus rapide, lorsque tous les symptômes signalés apparaissent de bonne heure et alors on peut presque prédire que la durée totale n'excédera pas 1 an ou 2. L'opération ayant été pratiquée, on a bien quelques chances de ne voir le mal se reproduire qu'après un long laps de temps ; mais , d'un autre côté , il sera plus prudent de prévenir l'entourage des malades, que la récidive pourrait avoir lieu au bout de 6 mois à 1 an , et même plus tôt, mais qu'il est possible cependant , quoique moins probable , qu'elle ait lieu beaucoup plus tard.

Le pronostic général étant mauvais, il y a quelques points cependant qui peuvent le modifier. C'est ainsi que le cancer des femmes

avancées en âge, qui est resté un mal local pendant longtemps, peut faire espérer de voir l'existence se prolonger pendant plusieurs années encore , pourvu qu'on n'oublie pas qu'après 8 ou 10 ans de durée bénigne, le sein peut encore s'ulcérer, l'économie s'infecter, et la marche devenir fâcheuse. Le pronostic nous paraît , en général, un peu moins défavorable pour le squirrhe que pour l'encéphaloïde qui a de la tendance à marcher plus rapidement et à récidiver plus promptement après l'opération . Nous avons cependant vu à l'hôpital de la Salpêtrière une tumeur encéphaloïde du volume d'une tête d'enfant, qui avait mis 10 ans à se développer. En terminant, nous engageons les praticiens à ne pas perdre de vue , que plus on observe le cancer du sein , plus on constate d'exceptions aux règles générales.

§ III. Traitement du cancer du sein.

Il est à peu près prouvé, dans l'état actuel de la science, que les fondants et les antiphlogistiques n'ont aucune prise sur le cancer du sein, et si nous trouvons encore dans la Clinique chirurgicale de Lisfranc un mémoire qui tend à prouver que l'application fréquemment réitérée de sangsues pouvait faire disparaître des engorgements squirrheux de la mamelle , on ne saurait douter que ce chirurgien s'est étrangement abusé ou sur la guérison qu'il prétendait obtenir, ou sur la nature de la maladie qu'il avait à traiter. Pour ma part, je n'ai jamais observé la moindre action salutaire par les sangsues appliquées autour du sein, lorsqu'il s'agissait d'un véritable cancer. On a prétendu que les pommades iodurées étaient capables de réduire ces engorgements en ce sens que, sans agir sur le tissu squirrheux, elles faisaient disparaître les engorgements circonvoisins. Je n'ai pas été, pour ma part, plus heureux avec les iodures qu'avec les sangsues, et cela se conçoit lorsqu'on tient compte de ce fait anatomique, que toutes les altérations circonvoisines sont ou le résultat d'une infiltration de l'élément cancéreux lui-même , ou bien un effet de compression par l'extension graduelle de la maladie.

On n'a donc, en réalité, qu'à choisir entre le traitement chirurgical , l'opération , et le traitement palliatif médical sans l'opération. Nous n'hésitons pas à déclarer, contrairement à l'opinion de la plupart des chirurgiens, que cette dernière manière de traiter le cancer de la mamelle doit être la règle, et l'opération l'exception. Nous ne suivons, du reste, en cela, que les traces de Boyer, de Monro , de Dupuytren. Dieffenbach a été certainement le chirurgien aile-

CANCEIl DE LA GLANDE MAMMAIUE. 359

mand de notre époque le plus disposé à opérer, môme pour les cas en apparence les plus désespérés. Eh bien, très peu de temps avant sa mort je l'ai consulté pour une dame atteinte d'un cancer du sein, qu'il avait anciennement vue à Vienne. Dans la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet il dissuada de l'opération , en disant que plus il acquérait de l'expérience, plus il renonçait à toute opération de cancer du sein. Si nous partageons cette manière de voir, ce n'est pas , à coup sûr, par suite d'une prédilection pour une opinion plutôt que pour une autre, mais on se rappellera que les résultats consignés dans ce que nous avons dit plus haut sur la marche et la durée du cancer du sein nous autorisent pleinement à adopter cette manière de voir. Nous avons vu, en effet, que sur 34 opérées 6 avaient succombé aux suites de l'opération , 7 avaient été perdues de vue après une première opération, et que chez les 21 autres il y a eu récidive. Nous avons vu, de plus, que la durée totale de la maladie n'était pas plus longue en thèse générale, pour les femmes qui avaient subi une opération , que pour celles qui n'avaient point été opérées. Si aujourd'hui beaucoup de chirurgiens s'abusent encore sur l'utilité de l'opération dans le cancer du sein , c'est qu'ils confondent avec le cancer l'hypertrophie partielle de la mamelle, affection qui est loin d'être rare. Nous avons pu, pour notre compte, en recueillir déjà une trentaine d'observations. C'est par suite de cette confusion dans le diagnostic que nous pouvons nous expliquer l'opinion que nous avons souvent entendu professer à Blandin , qu'on ne réussissait pas dans l'opération du cancer du sein , parce qu'on ne l'opérait pas assez de bonne heure, et que l'on obtiendrait plus souvent une guérison radicale si l'on extirpait le squirrhe lorsqu'il est encore petit et mobile.

Quoique nous n'ayons pas craint d'établir, en nous fondant sur nos documents, combien peu nous approuvions la pratique générale des chirurgiens , relativement à l'extirpation de la plupart des cancers du sein , nous sommes cependant bien loin de la rejeter d'une manière absolue. Nous avons vu nous-même le cancer du sein, opéré par nous, ne revenir qu'au bout de 3 ans; nous avons cité, parmi les 21 cas de première récidive, 4 cas où celle-ci n'a eu lieu qu'au bout de 1 à 2 ans ; 2 où elle est survenue au bout de 2 à 3 ans, et 1 où elle n'a eu lieu qu'au bout de 7 ans. On pourrait bien objecter ici encore que, si l'on n'avait pas opéré, peut-être la marche n'aurait-elle pas été plus rapide. Malheureusement la thérapeutique est la partie la moins positive de la médecine, et elle ne repose, clans l'état actuel

de la science , que sur un calcul de probabilité. Or les préceptes ne pouvant pas être absolus, il faut au moins les rendre le plus rationnels possible.

L'extirpation du cancer du sein nous paraît indiquée dans les circonstances suivantes : 1° Lorsque les malades éprouvent de vives souffrances et que la marche de la maladie est assez rapide. Nous avons vu des tumeurs cancéreuses nécessiter l'opération au bout de 8 mois et ne récidiver que 2 ou 3 ans après la première opération. 2° Lorsque le cancer, après avoir été pendant un certain temps indolent et volumineux, s'accroît un peu plus rapidement, entraîne des adhérences et la rétraction du mamelon, donne lieu à des souffrances vives et plus ou moins continues et commence à altérer l'état général de la santé. On voit, en effet , la santé redevenir meilleure pendant quelque temps encore après l'opération. L'existence de quelques glandes engorgées dans le voisinage du sein ou dans l'aisselle ne contreindique pas l'opération, pourvu qu'on puisse enlever tout ce qui est dégénéré. 3° Le chirurgien est quelquefois forcé, pour ainsi dire, de pratiquer l'ablation d'un sein cancéreux à cause de l'insistance et des vives inquiétudes de la malade et de son entourage. Dans des circonstances pareilles, il faut toujours prévenir la famille de l'état véritable des chances, bien plutôt défavorables que bonnes. 4° En thèse générale, l'opération paraît plus rationnelle dans les tumeurs squirrheuses que dans l'encéphaloïde.

Les contre-indications de l'opération que nous posons sont les suivantes : 1° Lorsque le cancer affecte une marche lente, et ne donne point lieu à des souffrances vives et continues, et que les malades sont déjà un peu avancées en âge, passé cinquante-cinq ou soixante ans. 2° Lorsqu'une tumeur encéphaloïde se développe avec une certaine rapidité et prend, en peu de temps, une extension considérable, car l'expérience a prouvé que c'est dans ces cas surtout que les récidives ont lieu le plus promptement. 3° Lorsque le cancer est déjà largement ulcéré, qu'un certain nombre de glandes lymphatiques sont malades, l'infection de toute l'économie est ordinairement déjà assez prononcée pour s'opposer à toute tentative opératoire. 4° Lorsque la tumeur commence à adhérer aux os, au sternum et aux côtés, l'opération est à la fois inutile et dangereuse. 5° Quelle que soit la marche ou la forme qu'affecte le cancer du sein, il est toujours bon de ne pas combattre la répugnance des malades et de leur famille contre l'opération, et si d'un côté on est pbligé de céder quelquefois à leur insistance pour opérer , il faut ,

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d'un autre côté, bien se garder de les entraîner malgré eux à l'ablation des parties malades, car, nous le répétons, le bien qui en résulterait est trop problématique.

En résumé, l'opération ne constitue qu'une ressource palliative et incertaine.

Nous allons donner succinctement quelques préceptes sur la manière de pratiquer ces opérations. Il faut avant tout tenir compte du volume de la tumeur. Lorsque celle-ci est petite et que la peau qui la recouvre est intacte, on fait une incision dans le sens du plus grand diamètre de la tumeur, on dissèque les parties superficielles jusqu'à ce qu'on arrive sur la tumeur que l'on saisit avec un crochet, qu'un aide attire dans les divers sens dans lesquels il faut la disséquer. Il faut toujours enlever les tissus sains dans l'étendue de 1/2 à 1 centimètre au moins tout autour de la tumeur. L'hémorrhagie arrêtée et les ligatures nécessaires pratiquées, on réunit la plaie au moyen de bandelettes de sparadrap, on la recouvre de charpie et de compresses, et l'on maintient le tout à l'aide d'une bande roulée. En général il est toujours bon de tenter la réunion par première intention. On croyait autrefois qu'il fallait laisser suppurer ces plaies pour retarder les récidives, mais on est généralement d'accord aujourd'hui sur la nullité de cette influence et sur les avantages incontestables d'une guérison plus immédiate.

Il est rare que l'on ait à opérer des tumeurs cancéreuses du sein d'une très petite dimension. Un jour M. Dieffenbach m'apporta un prétendu squirrhe de la mamelle dont le volume dépassait à peine celui d'une petite noisette; mais en l'examinant de plus près, j'ai pu me convaincre qu'il ne s'agissait que d'une tumeur enkystée folliculaire, composée de lamelles concentriques de nature épidermoïdale.

Ordinairement, lorsqu'on est appelé à opérer, les tumeurs ont déjà le volume d'une noix ou d'un petit œuf de poule, ou occupent même une bonne partie de la glande entière; elles sont alors adhérentes à leur pourtour et des traînées indurées s'irradient autour de la tumeur principale : il faut alors enlever toute la masse malade jusqu'au delà de ses extrêmes limites, en pratiquant une incision semi-lunaire ou deux incisions qui circonscrivent une portion elliptique de la peau, d'une grandeur proportionnelle à l'étendue de la tumeur ou de l'ulcère. On donne à cette ellipse une direction longitudinale ou transversale, ou mieux encore oblique dans la direction des fibres du muscle grand pectoral, en se conformant toutefois à la position des portions a enlever. Les incisions cutanées pratiquées,, on dissèque à long*

traits de bistouri ou au moyen de ciseaux courbes peu employés dans ces cas en France, mais usités pour l'extirpation des tumeurs par l'école de Berlin. On enlève ainsi largement toutes les parties malades et suspectes ce qui s'applique, avant tout, aux traînées indurées du voisinage et aux glandes lymphatiques engorgées. Celles qui sont près des bords de la plaie peuvent être enlevées en prolongeant de leur côté les incisions. Celles au contraire qui se trouvent à une certaine distance sont énucléées sur place, après avoir pratiqué une incision à leur niveau. On arrête l'hémorrhagie en pratiquant la ligature des petites artères, et en appliquant sur la plaie des éponges imbibées d'eau froide ; et il est très essentiel de surveiller les malades pendant le jour de l'opération pour prévenir ou combattre les hérnorrhagies consécutives. Quelle que soit l'étendue des parties enlevées, on réunit ou l'on rapproche les bords de la plaie au moyen de bandelettes de diachylon, que l'on recouvre d'un linge cératé,de charpie et de compresses, en fixant le tout au moyen d'une bande à laquelle on fait décrire alternativement des tours circulaires et d'autres qui contournent les épaules. La réunion au moyen des serres-fines de M. Vidal (1) est également indiquée lorsque la perte de substance n'est pas très considérable. Il est important de ne pas trop serrer cette bande. S'il survient, après l'opération, des hérnorrhagies secondaires, on enlève le pansement et l'on arrête le sang au moyen de nouvelles ligatures et de l'application du froid. On lève ordinairement le premier appareil du troisième au quatrième jour, lorsque la suppuration commence à s'établir; ou avant ce terme, s'il y a une forte exhalation dans la plaie. Pour notre compte , nous changeons toutes les pièces de pansement le lendemain de l'opération, tout en laissant les bandelettes en place. Dès qu'il y a le moindre symptôme de gêne et de douleur du côté des voies respiratoires, on pratique une saignée et l'on applique des sangsues dans le voisinage des points douloureux. Quant à la plaie, on la traited'après les règles générales de la chirurgie.

Lorsqu'il y a récidive, il faut tenir compte des conseils donnés sur l'opportunité de l'opération en général, et l'on sera d'autant plus tenté de pratiquer une nouvelle extirpation que la récidive aura suivi de moins près la première opération ; cependant il ne faut pas être trop exclusif dans ces circonstances. Quant aux préceptes opératoires, nous n'avons, pour ces cas, rien à ajouter à ceux que nous venons d'indiquer.

Nous nous sommes prononcé sur la valeur bien restreinte de l'opé- (1) Traité de pathologie externe et de médecine opératoire , t. I, p. 4 63.

ration dans le traitement du cancer du sein. Nous pouvons en dire autant de l'application locale des caustiques que nous avons vu employer sous diverses formes. M. Velpeau préfère la pâte d'acide sulfurique mêlée avec de la poudre de safran . M. Amussat met en usage la pâte caustique de Filhos. M. Bonnet, de Lyon, préfère la pâte de Canquoin. En outre, les caustiques employés par les charlatans ont pour la plupart , pour base , des préparations de mercure ou d'arsenic. Tout ce que nous avons pu observer nous-même sur l'emploi de ces divers moyens nous a paru peu encourageant , car cette méthode ne met pas plus à l'abri des récidives que l'instrument tranchant, et elle a contre elle la difficulté d'enlever des tumeurs étendues et profondes, et de détruire ces irradiations cancéreuses qu'on ne saurait laisser impunément. La cautérisation ne peut donc pas être érigée en méthode dans le traitement du cancer du sein. Elle ne conviendra que dans quelques cas exceptionnels où l'appréciation individuelle seule pourra déterminer le praticien éclairé à la mettre en usage.

Nous ne pouvons pas passer sous silence ici la compression comme moyen réputé curatif. Elle a eu pour principal partisan un homme trop célèbre, M. Récamier, pour ne pas nous en occuper un instant ici. Comme mode d'application elle est simple et facile, car la région mammaire réunit les trois conditions essentielles pour qu'elle puisse être bien effectuée, une partie facile à fixer, un plan dur et résistant sur lequel cette fixation peut avoir lieu , et des points d'appui suffisants pour la rendre solide. On peut la faire au moyen de cônes d'agaric, et mieux encore, au moyen d'une plaque de plomb adaptée à la forme de la tumeur, plaque rembourrée de coton à sa face interne et fixée au moyen de tours de bande ou d'une ceinture à courroies circulaires et en forme de bretelle.

En un mot, rien de plus facile pour le praticien exercé que de mettre en usage la compression ; mais une question bien plus grave est celle de son opportunité et de son utilité dans le traitement du cancer du sein. Pour notre compte, nous avons vu son action, dans le véritable cancer, ou nulle , ou nuisible : aussi la voyons-nous aujourd'hui généralement abandonnée dans les grands hôpitaux, et par les praticiens les plus éminents ; et , en outre , les observations que M. Récamier , ainsi que d'autres partisans de cette méthode a rapportées à son appui, sont si incomplètes et si peu concluantes, qu'elles ne font que fortifier le doute. Nous nous sommes, du reste, déjà expliqué longuement sur ce point dans la partie générale.

M. Tanchou (1) a réuni 89 observations tirées d'un grand nombre d'auteurs , et dans lesquelles les moyens le plus divers auraient amené la guérison de la maladie sans opération. Voici la proportion de ces divers faits :

22 par les antiphlogistiques.

1 3 par la compression.

4 3 par la ciguë.

6 par la gangrène.

5 par le muriate de baryte.

5 par la carotte.

4 par la belladone.

3 par l'ammoniaque.

2 par le sedum acre ou vermiculare.

2 par le remède de Pissier.

4 par le phosphate de fer.

4 par le sirop de Vitalbe.

4 par la digitale.

4 par l'iodure de potassium.

1 par métastase.

1 par l'hydrochlorate d'or.

4 par les efforts de la nature.

4 par l'eau froide.

6 par des moyens divers.

Malheureusement, en parcourant toutes ces observations, on est frappé de l'absence totale de preuves, soit de la réalité du cancer, soit de la guérison , et comme nous voyons journellement échouer ces mêmes moyens lorsque le diagnostic est clair et précis, et lorsque nous observons attentivement , il n'est pas raisonnablement permis d'ajouter foi à tous ces prétendus résultats. On pourra nous objecter qu'il vaudrait mieux ne pas ôter les illusions aux praticiens lorsqu'il s'agit d'une maladie aussi grave, et qu'il vaut toujours mieux espérer que d'avoir la conviction de l'inutilité de ses ressources. Pour nous , il vaut bien mieux recourir à un traitement palliatif bien ordonné , que d'affaiblir inutilement les malades par les antiphlogistiques, ou d'irriter leurs tumeurs par la compression , ou d'ajouter une foi puérile à l'action curative de la gangrène , aux efforts de la nature, aux vertus de l'eau froide ou de la carotte.

Nous arrivons à présent à la question du rôle que le médecin doit jouer lorsqu'il est appelé à traiter un cancer du sein qui ne se trouve

(1 ) Tanchou , Recherches sur le traitement des tumeurs cancéreuses du sein. Paris, 4 844, p. 4 33 et 4 34.

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pas dans les conditions signalées plus haut comme devant offrir quelque chance de prolonger l'existence par l'opération.

Il faut, avant tout, régler avec un soin minutieux toute l'hygiène de ces malades, et comme rien ne prouve que la diète lactée, un régime débilitant, ou un régime spécial quelconque, offrent des avantages réels, nous préférons de beaucoup, appuyé du reste sur notre expérience personnelle , une hygiène qui donne à l'économie les forces nécessaires pour lutter contre une maladie, d'ailleurs incurable. Une nourriture choisie et substantielle, se composant de bons potages, de viandes succulentes , de poisson, de légumes verts ou de racines , de fruits bien mûrs , de bon vin , seul ou coupé avec de l'eau de Bussang , ou de bière de bonne qualité dans les pays où l'usage du vin n'est pas général , voilà à peu près la base du régime habituel. On surveillera attentivement l'état des voies digestives, la régularité de la digestion et des garde-robes. Ces malades doivent respirer un air pur, avoir une habitation bien aérée , habiter à la campagne pendant la belle saison , s'habiller chaudement , avoir la région mammaire couverte d'une peau de cygne, tant que la tumeur n'est pas ulcérée , la panser convenablement avec du cérat et de la charpie lorsque l'ulcération existe. Il est bon que ces malades cherchent, autant que possible, un peu de distraction , et qu'on tâche de soutenir leur moral. En un mot, nous l'avons dit souvent et nous le répétons, il n'y a pas de meilleurs conseils à donner dans le traitement des maladies chroniques que de bien régler avant tout l'hygiène.

Si l'on veut tenter de ralentir la marche de la maladie ou de retarder les récidives après l'opération, il faut, outre l'hygiène bien réglée, prescrire de préférence les moyens qui exercent une action favorable sur la nutrition. L'action nulle de la ciguë et des mercuriaux, dans ces circonstances, nous y a fait renoncer depuis longtemps. Les médicaments que nous préférons sont l'huile de foie de morue et l'iodure de potassium, que nous faisons alterner pendant longtemps. Après l'usage de l'huile de foie de morue, à la dose de deux cuillerées à bouche par vingt-quatre heures, pendant l'espace d'un mois ou six semaines, nous faisons prendre, pendant un temps égal, l'iodure de potassium, à la dose de 50 centigrammes à 1 gramme par jour, ou le sirop d'iodure de fer à celle de deux ou trois cuillerées à bouche par vingt-quatre heures. Ce traitement a l'avantage de pouvoir être continué pendant longtemps. En même temps nous calmons les douleurs par les opiacés , pris surtout dans la soirée

pour procurer du sommeil pendant la nuit. L'extrait gommeux d'opium, le diascordium, les sels de morphine, les diverses teintures opiacées seront alternativement mis en usage, d'après les préceptes que nous avons donnés à l'occasion du traitement palliatif du cancer de l'utérus. Pour calmer les douleurs dans la journée nous préférons les frictions calmantes, autour des régions malades, avec la pommade d'iodure de plomb, à laquelle nous ajoutons 1/4 d'extrait de belladone et 1/8° d'extrait d'opium. Les bains tièdes avec du son et de la gélatine ou avec addition d'une infusion de feuilles de lauriercerise ou d'une décoction de têtes de pavot , sont également fort utiles. D'après ce que nous avons observé dernièrement de l'action du sulfate de quinine qui nous a paru calmer des douleurs symptomatiques vives, lors même qu'il restait impuissant contre leur cause, nous serions tenté de le conseiller à dose croissante de 50 centigrammes à 1 gramme par jour , contre les douleurs si vives et si tourmentantes qui accompagnent le cancer du sein. On pourra associer au sulfate de quinine , également utile comme tonique, le protocarbonate de fer; car, vers la fin, ces malades sont très débilités et offrent un aspect anémique prononcé.

Le traitement local se bornera, comme nous l'avons déjà indiqué, à tenir les parties malades chaudement, sans exagérer toutefois,. et à les panser convenablement. Des cataplasmes de farine de lin ou de fécule de pomme de terre, délayée avec une décoction de racine de guimauve ou de têtes de pavot, soulagent quelquefois les malades atteints d'un cancer ulcéré; sans les employer d'une manière trop continue, on pourra les appliquer deux à trois fois par jour pendant une heure. Les frictions avec l'huile d'amandes douces ou avec de l'huile de jusquiame, ou avec du baume tranquille, calmeront les démangeaisons autour du sein malade. Cependant nous avons vu ces démangeaisons résister, même à l'application locale du chloroforme.

S'il survient des hémorrhagies par les veines de la surface de l'ulcère, on les arrêtera au moyen des réfrigérants, de l'amadou et, au besoin, par la compression ou la cautérisation. Lorsqu'il survient des fractures cancéreuses, on appliquera un appareil de contention, et l'on maintiendrale membre malade dans l'immobilité. On n'arrive guère, du reste, dans ces circonstances, à un travail de consolidation. Pendant les derniers temps de la vie, lorsque la prostration des forces est considérable, et les souffrances vives , les calmants seuls nous restent encore comme dernière ressource.

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