CHAPITRE X
527. Définitions. — Historique. — L'art d'obtenir les images des objets par l'action de la lumière a reçu le nom de photographie. On distingue la photographie sur plaque métallique ou daguerréoiifpie et la photographie proprement dite qui s'opère sur papier ou sur verre.
Les inventeurs de la photographie sont Niepce et Daguerre. Le premier, après des recherches patientes, continuées de 1814 à 1829, était parvenu à former, sur une lame de cuivre plaquée d'argent, une image inaltérable à la lumière, dans laquelle les teintes claires ou sombres occupaient la même place que dans l'objet. La substance impressionnable était le bitume de Judée : on la soumettait d'abord à l'action prolongée de la lumière, puis on la plongeait dans un mélange d'huile de lavande et de pétrole, dont nous expliquerons plus loin l'intervention. L'action de la lumière devait se prolonger pendant 10 à 12 heures : ce procédé était donc tout à fait impraticable pour le portrait.
En 1859, Niepce communiqua ses procédés «à Daguerre, déjà connu par l'invention du diorama, et qui lui-même s'occupait, depuis plusieurs années, des mêmes questions; mais ce ne fut qu'en 1838, après dix années de recherches, que Daguerre fit connaître son procédé de photographie, appelé de son nom daguerréotypie. Nous allons le décrire à cause de son intérêt historique, bien qu'il soit complètement abandonné.
528. Procédé de Daguerre ou Daguerréotypie. — Il comprend cinq opérations principales : 1° le polissage d'une mince plaque de cuivre doublée d'argent, sur laquelle doit se former l'image ; 2° le dépôt sur cette plaque do la couche sensible, c'est-à-dire de la substance qui la rend impressionnable à la lumière; 3° l'exposition de la plaque, dans la chambre obscure, à l'action de la lumière; 1° l'exposition de cette même plaque aux vapeurs mercurielles qui feront apparaître l'image; 5° la fixation de l'image.
1° Préparation de la plaque sensible. — La plaque, une fois polie au rouge d'Angleterre et au tripoli, est exposée à la vapeur d'iode jusqu'à ce qu'elle ait pris une teinte jaune d'or. Elle est alors sensible, c'est-à-dire apte à recevoir l'action de la lumière (mais seulement pour prendre des vues ou des copies). Elle ne pourrait être employée telle quelle pour le portrait, parce qu'elle exige une action de la lumière de 8 à 30 minutes pour être impressionnée. Il faut préalablement la soumettre à l'action de substances dites accélératrices, qui exaltent la sensibilité de la couche d'iodure, et accélè-
rent la production de l'image. La plaque est donc exposée pendant 30 à 60 secondes à la vapeur soit de bromure de chaux solide, soit d'une solution de brome.
2° Description de l'appareil photographique. — La plaque ainsi préparée est très impressionnable à la lumière. On la renfermait dans un châssis de bois, où elle était recouverte, du côté argenté, par un écran à coulisse. On la portait en
Fig. 610.
cet état dans une petite chambre obscure portative, qu'on appelait jadis le daguerréotype (fig-. 610).
C'est une véritable chambre obscure à tirage, composée d'une partie fixe C, et d'une partie mobile B, qui peut entrer plus ou moins dans la première (fig. 611). Dans un tube de laiton A est Yobjectif, c'est-à-dire l'appareil dioptrique qui
Fig. 611.
sert à concentrer la lumière sur la plaque et à y produire l'image. Il consista d'abord en une seule lentille biconvexe achromatique; mais on ne tarda pas à adopter des objectifs à deux lentilles achromatiques L, L', qu'on désigne sous le nom d'objectifs à verres combinés. Ils ont une distance focale moindre et permettent d'opérer plus vite qu'avec les objectifs à un seul verre et de mettre
au foyer très facilement. Pour cela, la lentille L étant fixe, la seconde lentille L' est portée dans un tube mobile qui peut avancer ou reculer plus ou moins à l'aide d'une crémaillère et d'un pignon D. La paroi opposée à l'objectif est formée d'un écran de verre dépoli, appelé glace dépolie, fixé dans un cadre E qui s'enlève à volonté.
Remarques. — 1° Emploi des diaphragmes. — Dans les boîtes photographiques actuellement usitées, on interpose entre les deux lentilles L et L' une série de diaphragmes plus ou moins grands, qui ont pour effet d'augmenter la netteté de l'image (par aplanétisme). Leur inconvénient est de diminuer l'éclairement : aussi doit-on proportionner leur grandeur à l'éclat de l'objet à photographier.
2° Chambres noires à soufflet. — L'ancien daguerréotype, que nous venons de décrire, est remplacé aujourd'hui par des chambres noires dites à soufflet. La partie mobile B est réunie à la partie fixe G au moyen d'un soufflet en carton, recouvert de toile noire. Le tirage devient ainsi plus étendu, tandis que la chambre elle-même est plus légère et plus portative.
5° Opération — S'agit-il d'obtenir un portrait, on fait asseoir le modèle en avant de l'objectif, à une distance qui peut varier de 2 à 7 mètres, suivant la longueur focale de l'objectif et suivant la grandeur de l'image qu'on veut obtenir ; puis on tire la caisse mobile B, jusqu'à ce que l'image renversée qui se produit sur la plaque de verre, apparaisse avec netteté, ce qui a lieu lorsque la plaque est sensiblement au foyer. On achève ensuite de mettre au foyer, en approchant ou en écartant le verre L' au moyen du bouton D. Poulies portraits, on met au foyer par rapport aux yeux de la personne qui pose. cette partie du visage étant la plus centrale, ou bien encore par rapport à la chevelure, parce qu'on peut encore mieux apprécier l'instant où l'image est au point.
Le point étant trouvé, on enlève le cadre E et son écran, et l'on met à la place le châssis qui contient la plaque iodée; on retire enfin l'écran à coulisse qui masque la face argentée, et l'image qui se formait sur le verre se forme actuellement sur la plaque. C'est alors que la lumière produit son action et dessine sur la plaque une image invisible. Le temps pendant lequel doit se prolonger l'exposition de la plaque à la lumière varie avec l'objectif, avec la préparation de la couche sensible et avec l'intensité de la^lumière et, par suite, la grandeur du diaphragme : il peut varier de 3 à 30 minutes.
i° Révélation de l'image. — Lorsqu'il est temps d'arrêter l'action de la lumière, ce qu'on n*> r^unnait qu'avec une grande habitude, on abaisse l'écran à coiii: .,c-, et on retire le châssis; la plaque s'y trouve dans une complète obscurité, ce qui est aussi indispensable qu'avant l'opération. Si l'on regardait la plaque en ce moment, on n'apercevrait encore aucune trace d'image ; pour rendre celle-ci visible, on expose la plaque à l'action de vapeurs de mercure à 75° environ. Les vapeurs se déposent, en gouttelettes imperceptibles, sur les parties qui ont été fortement éclairées, et, au bout de quelques minutes, il se forme un amalgame d'argent qui donne les blancs de l'épreuve, tandis que les autres parties restent noires par l'effet même du bruni de la plaque. L'image est alors visible, et peut rester exposée à la lumière. Toutefois la plaque reste encore recouverte d'une couche d'iodure d'argent, qui donne à l'épreuve une teinte rougeâtre. On la fait disparaître en lavant la plaque dans une dissolution d'hyposulfite de soucie.
5° Fixation de Vimage {procédé de M. Fizeau). — L'épreuve ainsi obtenue ne résisterait pas à la plus légère friction ; il faut fixer l'image. Pour cela, après avoir d'abord lavé soigneusement la plaque à l'hyposulfite de soude, on verse sur toute sa surface une solution mixte de chlorure d'or et d'hi/posulfite de soude, puis on chauffe l'épreuve par-dessous, avec une forte lampe. Une partie de l'argent se dissout, tandis que l'or se combine avec le mercure et
avec l'argent de la plaque : l'amalgame d'argent, qui formait les blancs de l'épreuve, augmente notablement de solidité et d'éclat par sa combinaison avec l'or.
529. Théorie chimique de la photographie. — I. Daguerréotypie. — C'est le cas le plus simple, au point de vue chimique. Le procédé est fondé sur le fait suivant :
Lorsque la lumière a frappé certaines substances, elle leur donne en quelque sorte la faculté d'attirer les vapeurs des corps pour lesquels elles ont de l'affinité. C'est ce qui arrive pour la plaque d'argent ioduré de Daguerre, lorsqu'on l'expose aux vapeurs de mercure une fois qu'elle a été impressionnée par la lumière. On peut en citer un autre exemple. Si l'on expose aux vapeurs mercurielles, à travers un carton découpé, une plaque de soufre qui a été préalablement insolée, les vapeurs agissent sur tous les points impressionnés et les noircissent.
IL Photographie. — Tous les procédés de photographie proprement dite, que nous exposerons plus loin , sont fondés sur un ensemble de réactions photochimiques extrêmement curieuses.
1° Actions réductrices. — L'action plus ou moins prolongée de la lumière solaire tend à réduire les peroxydes métalliques, les acides ou les sels suroxygénés, ainsi que les chlorures, bromures et iodures des métaux peu oxydables.
2° Actions oxydantes. — Dans les mêmes circonstances, sous l'action de la lumière solaire, l'oxygène, le chlore, le brome et l'iode, qui tendent à quitter leurs combinaisons métalliques, tendent au contraire à se combiner avec l'hydrogène ainsi qu'à un grand nombre de composés organiques, papier, alcool, résines, essences, etc.
5° Effets superposés. — Ces deux effets contraires de la lumière tendent à se produire simultanément et à se superposer sur un mélange de deux substances de l'une et l'autre catégorie. Le métalloïde s'échappe de sa combinaison d'autant plus vivement qu'il peut agir immédiatement sur le composé organique. Cette deuxième réaction devient ainsi une sorte de cause finale ou accélératrice de la première.
4° Substances impressionnables et substances révélatrices. — En outre, la deuxième réaction peut devenir le signe de la première et en révéler la préexistence, soit que les réactions aient été simultanées, soit qu'elles aient été successives. Il n'est pas nécessaire, en effet, de faire le mélange avant l'exposition à la lumière ; si on ne l'effectue qu'après avoir exposé l'une ou l'autre des substances à l'impression, le résultat final est le même : seu-
lement, dans le premier cas, il se produit une altération instantanée qui révèle la réaction, tandis que dans le deuxième cas la réaction n'apparaît qu'au moment du mélange.
C'est pourquoi l'on peut classer ces substances photochimiques en deux catégories. On nomme impressionnables celles qui reçoivent et conservent l'énergie lumineuse, et révélatrices celles qui la manifestent en révélant l'effet chimique de la réaction. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que leur fonction est complètement réciproque, c'est-à-dire qu'une substance qui est révélatrice pour une certaine substance peut devenir impressionnable par rapport à la même substance, et inversement.
Le nombre de ces substances est très grand. Le tableau suivant en contient quelques-unes; nous en verrons d'autres en exposant les divers procédés photographiques.