HISTOIRE GÉNÉRALE DES RUPTURES DU COEUR
§ I. Caractères anatomiques.
11 est des lésions. dont le nom seul indique suffisamment et clairement le caractère anatomique fondamental , et la rupture est de ce genre de lésions. Nous n'avons donc à nous occuper ici que du siège , de l'étendue , de la direction, du nombre des ruptures du cœur. Nous nous bornerons à quelques remarques sur cette matière, renvoyantle lecteur, pour plus de détails, aux observations particulières.
Quant à leur siège , il en est des ruptures du cœur comme des ulcérations et des tumeurs anévrismales du même organe, c'est-à-dire qu'elles paraissent affecter plus fréquemment les cavités gauches que les droites. Dans les dix cas que renferme la première section de ce chapitre, six fois la rupture occupait le cœur gauche et quatre fois le cœur droit. Dans ces quatre derniers cas, c'est toujours l'oreillette qui a été le siège de la rupture. Dans quatre des six premiers cas, la rupture existait sur les parois du ventricule gauche: dans un cas, elle affectait la valvule mitrale, et, dans un autre, les colonnes du ventricule. (Dans l'une des dix observations, il existait à la fois une rupture de la base du ventricule gauche et une rupture d'une des valvules aortiques. ) Dans aucune de nos dix observations , les cloisons interventriculaires ou 1 ,
(1) «Cette dilatation parait avoir été l'effet de l'obstacle que le rétrécisse- » ment de l'oriflce de l'aorte opposait au cours du sang. On conçoit, en effet, »que la lame inférieure de la valvule a pu se rompre par l'effort du sang, »qui, poussé par le ventricule gauche, avec une force nécessairement plus » grande que dans l'état naturel , vu l'épaississement des fibres de ce ventri- »cule, ne pouvait cependant passer avec facilité dans l'aorte (réflexion des » auteurs de l'observation). »
interauriculaires n'étaient le siège de la rupture : mais on conçoit qu'elles n'en sont pas exemptes , et , parmi les cas de perforation du cœur que nous avons rapportés à l'article Cardite , il en est dans lesquels il sera probablement survenu une rupture des cloisons indiquées , préliminairement amincies par une ulcération plus ou moins profonde.
L'étendue, la direction, la forme de la rupture offrent des différences nombreuses : dans une observation , le ventricule gauche était rupture de la base au sommet, le long du bord par lequel il se réunit avec le ventricule droit; dans une seconde observation, il existait une crevasse de 10 à 12 lignes (23 à 28 mill.), parallèle à l'axe du ventricule; dans une troisième observation, la base du ventricule gauche était séparée de l'aorte en arrière, et une déchirure , dirigée transversalement, avait partagé une des valvules aortiques en deux parties; dans une quatrième observation, la valvule mitrale, soulevée en manière de poche, offrait deux ouvertures dont l'une avait des bords irréguliers et comme frangés, etc.
Les ruptures du cœur offrent aussi des différences de nombre : tantôt on n'en rencontre qu'une seule, tantôt deux, trois, et même plus.
Sur 49 cas de rupture du cœur, rassemblés par M. Ollivier (d'Angers), 8 étaient relatifs à la rupture multiple. Dans deux cas recueillis par M. Rostan, deux déchirures existaient vers la pointe du ventricule gauche. Dans un exemple rapporté par Morgagni (Epist. lxiv), le ventricule gauche était rompu en trois points. Dans une des observations de M. Portai, le ventricule gauche , pour ainsi dire crevassé, offrait trois déchirures. En avril 1824, M. le professeur Andral lut, à l'Académie royale de médecine, une observation de rupture multiple du cœur. Cinq perforations oblongues occupaient la paroi postérieure du ventricule
gauche (1). M. Blaud a également trouvé cinq déchirures sur le même cœur ( toutefois, deux de ces déchirures seulement pénétraient dans chaque ventricule, et les trois autres n'intéressaient que les couches superficielles des ventricules). Dans un cas publié par M. Ashburner (London, Med. and phys. journ. , déceinb. 1822 ) , deux ruptures existaient sur le ventricule gauche et une troisième sur le ventricule droit.
§ II. Causes des ruptures du coeur.
I. Les causes des ruptures du cœur sont prédisposantes ou déterminantes. Les causes prédisposantes sont un ramollissement du cœur, l'amincissement de ses différentes parties, un abcès, une ulcération. Les causes déterminantes sont : i° ries violences extérieures avec ébranlement, secousse, commotion de tous les organes en général ou de la région du cœur seulement; 20 des efforts considérables et brusques; 5° dans quelques cas , les simples mouvements de la circulation (dans les cas de ce genre surtout, interviennent les causes prédisposantes signalées plus haut). Le sujet de l'une de nos observations avait été écrasé par une roue ; les sujets de deux autres observations s'étaient précipités du haut d'une croisée; le sujet d'une quatrième observation avait reçu un coup de pied de cheval sur le sternum; le sujet d'une cinquième observation avait été traîné par son cheval; le sujet d'une sixième observation avait éprouvé des nausées et des efforts de vomissement; le sujet d'une septième observation avait eu des accès de suffocation extraordinaires.
Le mécanisme des ruptures du cœur est essentiellement
(1) Dans la séance de l'Académie du 6 avril 1824, Rullier avait présen'è à cette société un cœur dont les parois étaient le siège d'une double perforation. On observait en même temps dans les cavités de cet organe des concrétions ûbrineuses formées long-temps avant la mort.
le même que celui des ruptures de divers autres organes, tant externes qu'internes, tels que les tendons de certains muscles, les muscles eux-mêmes, l'estomac, l'œsophage, l'utérus, etc. (1). Dans les chutes, c'est vraiment quelquefois par une soi le de contre-coup que le cœur se rompt. Gela devient surtout évident lorsque , comme clans le cas rapporté par M. Bergeon, la chute n'a pas lieu sur la région du cœur.
II. On a désigné sous le nom vicieux de ruptures spontanées du cœur celles qui ne proviennent pas d'une cause traumatique. Les ruptures dites spontanées peuvent-elles avoir lieu sans la préexistence de quelque lésion de la substance du cœur? Dans un travail publié par le journal V Expérience (n° du 7 février 1809), après avoir rapporté une nouvelle observation de rupture du cœur, recueillie dans notre service, suivie de quelques remarques sur les ruptures spontanées de cet organe , M. le docteur Henroz concluait ainsi : «En dernière «analyse, il résulte, ce me semble, de l'examen auquel »nou5 venons de nous livrer, que la science attend encore » un fait bien observé de rupture spontanée du cœur, où cet » organe ne présente aucun vestige de lésion antérieure , «ancienne ou récente. On avait fait des cas de cette espèce »une catégorie à part; je crois qu'on peut donc la supprimer «jusqu'à nouvel ordre. »
M. Dezeimeris , alors rédacteur de V Expérience , combattit la conclusion de M. Henroz , et inséra dans le journal indiqué (2) un savant Mémoire principalement destiné à prouver qu'il existe réellement des cas de rupture spontanée clu cœur, sans lésion préalable des parois de cet organe.
(1) Burns me paraît être le premier qui ait dit que le cœur, pendant les cfforls expulsifs auxquels il se livre, peut se rompre, comme on voit l'utérus se déchin-r pendant les contractions expulsives trop violentes dont il est pli-fois le siège dans l'acte de l'accouchement.
(2) Voir le numéro du 7 mars 1839, et les suivants.
J'avoue qu'il me paraît bien difficile de ne pas se ranger à l'opinion de M. Dezeimeris, après avoir lu avec attention les faits qu'il a rapportés à l'appui; nous regrettons toutefois que M. le docteur Henroz n'ait pas encore discuté ces faits, et déclaré si, en leur présence, il persistait ou ne persistait plus dans l'opinion qu'il avait émise.
Quoi qu'il en soit , selon M. Dezeimeris , si l'on prend la peine de rassembler les faits épars de rupture du cœur qui ont été publiés, et dont la multitude étonne , et qu'on les rapproche les uns des autres selon leurs affinités par rapport aux causes de leurs ruptures, ils se distribuent naturellement en sept classes , savoir :
i° Ruptures du cœur par des violences extérieures ; 2° ruptures spontanées, sans lésion antérieure du tissu du cœur; 5° ruptures des parois de quelque cavité du cœur préalablement dilatée; 4° ruptures avec lésion probable^ mais non suffisamment décrite, ni positivement indiquée, du tissu du cœur; 5° ruptures par ramollissement; 6° ruptures par abcès du cœur; 70 ruptures par ulcération ou perforation du cœur.
§ III. Signes et diagnostic des ruptures du cœur.
Le siège des ruptures du cœur doit être pris en grande considération, quand il s'agit de leurs signes et de leur diagnostic. Lorsque les parois du cœur sont largement rupturées, un épanchement de sang s'opère dans le péricarde, et le malade tombe mort comme s'il eût été frappé de la foudre. Un seul fait publié par M. Rostan porterait à croire qu'une rupture peu étendue des parois du cœur peut n'être pas mortelle. Dans le cas dont il s'agit, une concrétion sanguine avait oblitéré la solution de continuité, et cette sorte de bouchon ou d'obturateur organique avait mis obstacle à toute hémorrhagie ultérieure.
Si la rupture occupe la cloison des ventricules ou des oreillettes , il peut en résulter un mélange du sang noir et
du sang rouge , et par suite , selon quelques auteurs , la maladie connue sous le nom de cyanose.
Nous manquons encore de faits pour exposer les divers signes et les accidents des ruptures des colonnes charnues , des tendons valvulaires et des valvules. Tout ce qu'on peut dire , c'est que la rupture d'une valvule ou des colonnes charnues destinées à ses mouvements doit nécessairement entraîner quelque désordre dans la circulation.
La perforation d'une valvule, soit par rupture primitive , soit par érosion suivie de rupture, constitue une des conditions dans lesquelles nous avons dit que se produisait un bruit de soufflet simple ou sibilant (1). Or, un observateur des plus distingués, M. le docteur Tarral, m'a récemment communiqué un cas de bruit de soufflet sibilant ou musical chez un individu dont les valvules aortiques offraient une lésion de ce genre (ce malade était placé dans le service de M. Lerminier, à la Charité). Toutefois, il ne faudrait pas croire que le bruit de soufflet musical ou sibilant de la région précordiale soit un signe assuré d'une perforation valvuiaire; en effet, nous l'avons rencontré dans bien des cas où cette lésion n'existait point. (Voyez les Prolégomènes et le chapitre de V Endocardite.)
§ IV. Pronostic et traitement.
Le pronostic des ruptures du cœur diffère beaucoup suivant le siège qu'elles occupent. Ainsi les ruptures des parois du cœur avec épanchement abondant de sang dans le péricarde sont nécessairement mortelles. Il n'en est pas de même de celles de la cloison interventriculaire ou interauriculaire, des colonnes charnues, des valvules et de leurs tendons; mais, comme je l'ai déjà dit plus haut, nous n'a-
(1) Le passage du sang des cavités droites dans les cavités gauches, et réciproquement, par suite d'une ouverture plus ou moins étroite de la cloison intervcntriculaire ou interauriculaire, donne également lieu à un bruit de soufflet.
vons pas assez de faits bien observés pour exposer d'une manière un peu précise les accidents qui peuvent en résulter.
Il n'est point de traitement pour les ruptures des parois du cœur. Quant aux ruptures des colonnes, des valvules, etc. , comme nous n'avons pas encore les signes nécessaires à leur diagnostic, que pourrions-nous dire de leur traitement?