OBSERVATIONS PARTICULIÈRES
Comme celle des artères, la dilatation du cœur est tantôt générale et tantôt partielle. Nous avons vu précédemment qu'elle pouvait coïncider avec un épaississement ou avec un amincissement des parois. La dilatation avec épaississement constitue l'hypertrophie anévrismale ou excentrique (anévrisme actif ou hypertrophique), maladie à laquelle se rapportent une cinquantaine au moins des observations contenues dans cet ouvrage. La dilatation avec amincissement des parois, ou l'anévrisme passif, est beaucoup plus rare que la précédente. Corvisart en a rapporté quelques exemples. M. Fleury, de Clermont, a consigné le suivant dans les Bulletins de la Faculté de médecine pour l'an xui : chez un homme de 27 ans, dont le péricarde renfermait trois pintes et demie de sérosité jaunâtre, les cavités droites du cœur étaient prodigieusement dilatées et amincies, à tel point que V oreillette était convertie en une espèce de membrane transparente , et que le ventricule avait tout au plus l'épaisseur qu ont ordinairement les oreillettes.
Je vais rapporter un nouveau cas de cette espèce de dilatation ; je le ferai suivre d'une observation de dilatation partielle de la portion pulmonaire du ventricule droit, genre
de dilatation dont une de nos précédentes observations nous a déjà offert un exemple.
Je ne consignerai point ici de nouveaux cas de dilatation des orifices; je renvoie à ceux que contient la catégorie des observations d'hypertrophie anévrismale.
OBSERVATION 476e.
Homme de 31 ans. — Signes de tuberculisation pulmonaire. — Battements du cœur faibles, presque sans impulsion, étendus; bruits clairs. — Dilatation des ventricules et surtout du gauche, dont les parois ont une épaisseur qui n'excède guère celle des parois du ventricule droit.
Mougenot (Jean-Nicolas), âgé de3i ans, garçon tailleur, ex-grenadier de la garde impériale, d'une constitution lymphatique , poitrine longue et étroite , peau blanche et fine, poils rouges , d'un caractère très doux , entra à l'hôpital Cochin, le 5o juillet 1822. Il disait avoir éprouvé plusieurs rhumes très forts, accompagnés de crachements de sang; il avait beaucoup maigri , surtout depuis six mois , et présentait d'ailleurs les phénomènes suivants : toux , crachats épais, abondants , muqueux , verdâtres, non mêlés de sang depuis six semaines , perte d'haleine , essoufflement au moindre exercice; on entend un râle avec gargouillement, et une pectoriloquïe très forte dans presque tout le côté droit de la poitrine ; dans plusieurs autres points le râle ressemble à un léger claquement.
Les battements du cœur sont étendus et ne présentent qu'une impulsion très faible; les bruits de cet organe sont clairs t et le premier ne diffère guère du second, au en ce quil est un peu plus prolongé ; les deux bruits s'entendent même ci la partie postérieure de la poitrine { 1) .
Langue sèche, rosée; soif, inappétence, nausées et quelquefois vomissement après les quintes de toux, dévoie-
(1) Ces signes nous firent annoncer dès le premier abord une dilatation avec amincissement des ventricules.
DILATATION DES CAVITÉS ET DES ORIFICES. 63g
ment sans coliques ; chaleur à la peau , sueurs nocturnes ; pouls petit , fréquent et faible ; fièvre hectique, simulant un peu une fièvre intermittente quotidienne; insomnie.
Prescription. — Gomme édulc. ; looch ; quart.
1 2 août. Un point pleurétique se manifeste dans la région du téton droit; pectoriloquie dans les deux côtés de la poitrine ; gargouillement ou respiration soufflante.
Les battements du cœur sont faibles et sans impulsion , toujours accompagnés d'un bruit clair.
Prostration, pâleur et décoloration de la peau , menace de suffocation.
17. Défaillances, fréquent obscurcissement de la vue; agonie. — Mort tranquille dans la nuit du 17.
Autopsie cadavérique, 18 heures après la mort.
i° Org. circulât, et resp. — Dans le côté droit de la poitrine , existent des fausses membranes de consistance variable : à la base et au milieu , elles sont molles , pulpeuses et injectées; elles s'épaississent considérablement vers le sommet, où leur présence semble destinée à prévenir l'épanchement de la matière tuberculeuse dans le sac de la plèvre. En effet, tout le poumon droit forme une grosse masse de consistance hépatique , creusée , dans sa moitié supérieure , d'un très grand nombre d'excavations. Incisée en plusieurs points différents, la substance présente un aspect grenu , et nullement spongieux ; à la surface des incisions se voient les ouvertures de plusieurs tuyaux bronchiques. Cette substance est d'un gris noirâtre; elle est parcourue par des lames demi-transparentes, comme lardacées, appartenant à la plèvre épaissie qui tapisse les scissures pulmonaires. Le poumon gauche , moins volumineux que le précédent, est crépitant à son bord antérieur, tandis que son bord postérieur est gorgé de sérosité, et contient des tubercules granuleux. On trouve çà et là dans ce poumon plusieurs foyers tuberculeux de médiocre étendue. Les ganglions bronchiques, volumineux et noirs, sont
64t) MALADIES DU COEUR EN PARTICULIER.
transformés, dans leur centre , en une substance blanche el pultacée ; les bronches sont rouges, tapissées de mucosités , et d'une matière grumeleuse provenant des cavernes pulmonaires. — Le côté gauche de la poitrine coniienlune médiocre quantité de sérosité citrine; on y trouve peu d'adhérences.
Le cœur est volumineux pour un phthisique ; ses parois sont molles , flasques et affaissées. Le -ventricule droit est un peu plus ample que dans V état naturel; le ventricule gauche est plus grand que le droit. Cette dilatation anèvrismale a lieu aux dépens de V épaisseur des parois , qui n excède guère celle des parois du ventricule droit. — Les oreillettes ne présentent pas de changements considérables, soit dans leur étendue, soit dans leur épaisseur; leurs valvules offrent une rougeur violette.
Org. dig. et annex. • — Le foie, volumineux, est moins compacte que le poumon droit du sujet , un peu ramolli et très facile à déchirer. — L'estomac , très ample , offre à sa surface interne une rougeur violacée et comme anévrismatu que; la membrane muqueuse , ramollie , s'enlève très facilement, laissant au-dessous d'elle des réseaux vasculaires injectés. — Le jéjunum et le duodénum offrent une rougeur et une injection semblables à celles de l'estomac : cette rougeur est continue, tandis que dans l'iléon elle est interrompue par des espaces plus ou moins considérables d'une pâleur notable. Les parois intestinales sont molles et infiltrées. — Le gros intestin , très long , contient des matières demi-liquides, et est généralement injecté; on y rencontre des ulcérations très nombreuses, surtout dans le cœcuni, où elles sont fort étendues et d'une forme allongée.
Homme de 49 ans. — Affection scorbutique. — Teinte livide ou bleuâtre du visage cl surtout des lèvres. — Dilatation de la portion pulmonaire du ventricule droit. — Communication entre les deux oreillettes au moyen du trou Bolal non oblitéré, etc.
Lexmelin , âgé de 49 ans, d'un tempérament bilieux, perdit, il y a environ un an, une place qui était son seul moyen d'existence. Depuis lors , il fut en proie à un violent chagrin, et obligé de faire usage d'une mauvaise nourriture. Une tristesse profonde, une langueur générale de toutes les fonctions , suivie bientôt de tous les symptômes qui caractérisent le scorbut, obligèrent le malade à entrer dans un hôpital ; il fut placé à Saint-Louis, le 21 juin 1819. — On observait alors les symptômes suivants : air triste , visage pâle, blême; bouche mauvaise, exhalant une odeur des plus fétides et que le malade ne pouvait supporter luimême ; gencives ramollies, saignant facilement. Vaste infiltration sanguine à la jambe et au pied droit; taches sur diverses autres parties du corps, mais moins étendues, circonscrites, et pour la plupart analogues à des piqûres de puce; engorgement considérable du genou; pouls petit, misérable, mais régulier; langueur et sorte d'apathie générale, impossibilité de marcher ou de se tenir debout ; d'ailleurs, nulle douleur locale. Le malade tousse de temps en temps.
On applique sur le pied et la jambe des compresses imbibées d'alcool camphré.; on prescrit au malade de la tisane de houblon, du -vin antiscorbutique , et un gargarisme avec V esprit de cocldéaria , et la décoction de quinquina acidulée. — Ces moyens continués pendant un mois n'opèrent presque au-
(1) J'ai recueilli celte observation en 1819, lorsque j'étais interne à l'hôpital Saint-Louis. Elle fut publiée dans le Journal de médecine, rédigé alors par MM. Béclard, Jules Cloquet , etc. Je ne crois pas qu'à cette époque on eût encore signalé la dilatation partielle du ventricule droit.
cun changement dans l'état général du malade ; seulement les symptômes locaux s'affaiblissent.
20 et 21 juillet. — Hémorrhagie buccale très considérable. (Le malade évalue la perle de sang à deux verres,)- — Jusqu'ici l'affection scorbutique avait exclusivement atliré , notre attention; mais alors la toux légère que le malade éprouvait à son entrée étant devenue presque continuelle et très fatigante, les lèvres ayant pris une couleur livide et bleuâtre , la face s'étantpour ainsi dire bouffie, on ne pouvait plus méconnaître l'existence d'une lésion organique du poumon et du cœur. La dyspnée se prononça de jour en jour davantage , et en même temps les taches scorbutiques et l'engorgement du genou se dissipèrent.
4 et 5 août. — Oppression plus forte, étouffements, inquiétude; visage légèrement livide, altéré et pour ainsi dire mourant. — Mort le 5 août à trois heures après midi, dans une sorte d'asphyxie.
autopsie cadavérique,
i° Org. circulât, et respirât. — Epanchement d'une sérosité jaunâtre dans le péricarde. — Dilatation des cavités droites du cœur: la cavité du ventricule droit était double de l'é/at normal. C'était surtout à gauche, du côté de l'artère pulmonaire y que ce ventricule s'était dilaté; là il formait en quelque sorte un troisième ventricule intermédiaire aux deux autres. — Les parois ventriculaires n'étaient pas sensiblement amincies. Les colonnes charnues élaienl très multipliées. Le tissu musculaire du cœur était pâle, flasque. \j! artère pulmonaire , dilatée , offrait un calibre double de celui del' aorte. Les cavités droites et les veines caves étaient gorgées d'un sang noir coagulé (le foie lui-même était pour ainsi dire inondé de ce liquide).
Les deux oreillettes communiquent entre elles au moyen du trou de Botal largement ouvert. L'ouverture de communication est arrondie, sans déchirure, et offre le diamètre d'une pièce de 20 sous.
Les poumons, et surtout le gauche, étaient parsemés d'une innombrable quantité de granulations. La plèvre qui les recouvrait adhérait de toutes parts à la plèvre costale, au moyen d'une couche celluleuse, plus dense et plus épaisse à gauche qu'à droite.
2° Org. dig. — L'estomac offrait çà et là des points où la membrane muqueuse était d'un rouge brun; elle était blanche ailleurs , ce qui lui donnait comme un aspect marbré.
5° Habit, e.vtér. — Le tissu cellulaire du genou gauche était épaissi ; il n'y avait épanchement d'une matière albumineuse ni dans l'articulation , ni dans les muscles, etc., etc.
4° S/si. nerv. — Le cerveau nous parut tout-à-fait sain.