IL — TUBERCULOSE PROFESSIONNELLE
Nous devons considérer séparément les professions qui exposentàla contagion de la tuberculose bovine et celles qui exposent à la contagion humaine.
1° Tuberculose bovine. — Malgré l'adaptation certaine du bacille de Koch suivant qu'il vit chez le boeuf ou chez l'homme {type bovin et type humain), l'unité du bacille estcertaine, et, contrairement à l'opinion de R. Koch, le bœuf peut contagionner l'homme.
Dès lors la profession de garçon cl abattoir est-elle dangereuse au point de vue tuberculeux ? On sait la fréquence de la tuberculose bovine et l'intensité des lésions. Les mains du garçon d'abattoir sont fatalement et fréquemment souillées de produits tuberculeux. Il ne semble pas cependant que cette profession soit très dangereuse quant à la tuberculose. Il est impossible, en tout cas, de dire la part qui revient à la tuberculose bovine dans la proportion de phtisiques des employés d'abattoirs.
Les tuberculoses cutanées consécutives à des piqûres semblent relativement fréquentes. Kleine (1906) dit qu'à l'abattoir de Berlin 3 p. 100 des garçons ont des tubercules cutanés inoculables au veau. La généralisation est rare.
On a dit que les garçons d'abattoirs tenaient fréquemment leurs couteaux à la bouche pendant les opérations, ce qui rendrait la contagion assez facile. Cette pratique n'existe guère pendant le dépeçage des gros animaux : le couteau est remis dans le carquois.
En somme, la tuberculose professionnelle ne paraît pas très fréquente dans les abattoirs.
Les vétérinaires se contaminent parfois localement, par piqûres; la tuberculose reste le plus souvent localisée. On a cité des cas de généralisation. L'accident est rare.
Plus fréquente certainement (sans statistique possible) est la contagion à l'étable, surtout pour les vachers ou les garçons de ferme qui habitent dans l'écurie, notamment à la montagne, pendant les mois d'hiver. La tuberculose rurale est fréquente en Beauce, où les bovins sont très tuberculeux. Il peut en être de même pour ceux qui trayent journellement des vaches tuberculeuses.
Cette tuberculose diminuera le jour où les paysans ne coucheront plus dans l'étable et où les vacheries seront soumises à la tuberculinisation, qui permettra d'éliminer les vaches tuberculeuses.
2° Tuberculose humaine. — Sont exposés à contracter la tuberculose, de par leur profession, tous ceux qui manient des produits tuberculeux humains, tels que cadavres (garçons d'amphithéâtre) ou linges contaminés (blanchisseurs, infirmiers); ceux qui vivent au contact des malades (médecins, infirmiers) ; ceux qui travaillent dans les poussières (tailleurs de pierre, etc.).
Les garçons d'amphithéâtre meurent tuberculeux dans une proportion formidable et, en général, à un âge peu avancé. C'est une des professions les plus insalubres. La loi cependant ne leur accorde pas le bénéfice des accidents du travail. Qu'ils soient victimes d'un accident matériel ou dune tuberculose acquise dans le service, ils n'ont droit à aucune indemnité. La loi doit être réformée.
Cette fréquence de la tuberculose des garçons d'amphithéâtre tient à la contagion indéfiniment répétée, à la mauvaise hygiène des salles d'autopsie et au défaut de propreté de ces employés qui quittent la Faculté sans s'être suffisamment désinfecté les doigts. Les professeurs d'anatomie et de médecine opératoire devraient surveiller leurs garçons à ce point de vue, faire leur éducation et tenir à ce que l'installation matérielle des lavabos soit convenable.
Les infirmiers et infirmières, les garçons d'hôpital payent un très large tribut à la tuberculose professionnelle. Ils vivent au milieu des tuberculeux, reçoivent donc continuellement les gouttelettes bacillifères, qui sont projetées par les phtisiques au moment des quintes de toux. Ils manient les linges des tuberculeux, ils manient et nettoient les crachoirs. Les causes de la contagion sont donc continuelles.
Il faudrait : 1° isoler les tuberculeux contagieux (dont les crachats sont bacillifères); 2° n'attribuer à ces salles de tuberculeux que des infirmiers et infirmières d'un certain âge: 3° faire l'éducation de ce personnel (se laver les mains, se brosser les ongles, se gargariser avant d'aller au repos); 4° lui fournir des logements salubres, un repos suffisant, une nourriture "abondante : 5° assurer la désinfection des linges et surtout des crachoirs (à l'Hôtel-Dieu de Lyon, qui contient plus de 1 000 malades, il n'y a pas, en 1908, d'étuve à désinfection, et les crachoirs ne sont pas stérilisés, mais simplement lavés dans le vidoir !) : 6° proscrire le balayage à sec.
Les médecins contractent aussi la tuberculose à l'hôpital, surtout les jeunes (internes et externes); cette tuberculose professionnelle est plus fréquente qu'on ne le croit. On ne devrait pas laisser commencer ses études médicales à un jeune homme de santé et d'hérédité douteuses.
Il nous faut placer immédiatement ici la tuberculose des buandiers et blanchisseurs. On comprend facilement le danger de manier continuellement du linge sale, contenant toujours, vue la fréquence de la tuberculose, des mouchoirs souillés de crachats de phtisiques. Même les blanchisseurs de la campagne, vigoureux et robustes, ne sont pas épargnés. Landouzy a fait une enquête sur 1 590 buandiers, blanchisseurs, repasseurs entrés dans son service de Laennec de 1900 à 1904, représentant 6 p. 100 de sa clientèle hospitalière. Plus du tiers étaient entrés pour de la tuberculose, surtout pulmonaire. La mortalité a été effroyable. 75 p. 100 des décès des blanchisseurs et 56 p. 100 des décès des blanchisseuses étaient dus
à la tuberculose. Les hommes sont donc plus frappés que les femmes.
Par comparaison, et pour bien montrer la réalité de la contagion tuberculeuse, Landouzy a enquêté sur la tuberculose d'une autre autre profession à poussières : les menuisiers, emballeurs et parqueteurs entrés à Laennec de 1900 à 1904. La morbidité tuberculeuse de ces derniers n'a été que de 31,90 p. 100 et la mortalité que de 7,78 p. 100 au lieu de 60 p. 100, chez les blanchisseurs. La nature de la poussière avalée influe donc bien sur la fréquence de la tuberculose.
Pour remédier à cette tuberculose professionnelle des blanchisseurs, il faudrait détruire le crachat à son origine ou imposer certaines précautions. Le médecin devrait ordonner l'emploi du crachoir de poche aux tuberculeux, prescrire l'ébullition des mouchoirs et linges contaminés. Les dispensaires devraient être multipliés sur le type de ceux de Lille et de Lyon : examen des crachats, crachoirs de poche, sacs pour contenir le linge, lavage du linge au dispensaire même, etc. En un mot, on devrait empêcher autant que possible le mouchoir contagieux d'aller au blanchisseur.
Le décret du 4 avril 1905 prescrit certaines précautions dans les ateliers de blanchissage. Le linge ne doit arriver que dans des sacs clos: il doit être désinfecté avant le triage ou au moins aspergé pour fixer les poussières: les sacs seront eux-mêmes lessivés; les employés auront des surtouts exclusivement affectés au travail; les eaux d'essangeage seront évacuées par une canalisation fermée; linge propre et linge sale ne seront pas mélangés.
Les professions à poussières irritantes ou érosives sont très dangereuses. Les lésions mécaniques pulmonaires provoquées par ces poussières facilitent la localisation tuberculeuse. C'est ainsi que les tailleurs de pierre, les sculpteurs, les polisseurs, etc., meurent tous jeunes et presque toujours tuberculeux. Sommerfeld estime que la profession de tailleur de pierre ne peut guère être exercée pendant plus de treize ans ; Knight dit qu'un polisseur atteint rarement trente-six ans. Dans ces cas, les poussières ne sont pas spécialement bacillifères, mais elles font des lésions pulmonaires en raison de leur nature, et, la mauvaise hygiène des ateliers aidant, la tuberculose venue du dehors se propage facilement.
Jouhaud a étudié la tuberculose des porcelainiers de Limoges. Elle est plus fréquente que dans les autres professions de Limoges (morbidité de 18,3 p. 100 au lieu et 14,7; mortalité 2,9 au lieu de 2,2). Les poussières ne paraissent pas jouer un rôle ; les ouvriers les plus atteints sont ceux qui manient la pâte avant la cuisson. L'alcoolisme de ces ouvriers (plus payés que les polisseurs ou les scieurs) paraît une des causes prédisposantes.
Les démolisseurs, porteurs de vieux mobiliers, sont fréquemment tuberculeux par contagion directe des poussières.
Resterait la question de la phtisie des mineurs. Il semblerait, au premier abord, que la tuberculose doit être fréquente chez les mineurs, en raison de leur genre de vie et des poussières de la mine. On est d'accord aujourd'hui pour ne pas confondre l'anthracose et la tuberculose.
Le mineur est presque fatalement anthracosique, mais cette affection, due à la prénétration des poussières charbonneuses, ne se complique que rarement de tuberculose ; d'aucuns môme disent que le mineur anthracosique jouit d'une certaine immunité. A Saint-Éticnne, la mortalité des mineurs par tuberculose est faible : 2,5 pour 1 000. Dans tous les pays miniers, la môme remarque a été faite. Nous conclurons que la tuberculose est assez rare chez les mineurs (1).
Pour toute la tuberculose des ateliers à poussière, on préservera les ouvriers en mettant en vigueur tous les moyens de préservation contre les poussières (ventilation, aspirateurs de poussières, etc.) et en observant l'hygiène générale des ateliers (balayage humide, ne pas manger à l'atelier, lavabos, etc.) (2). Nous n'avons pas à y insister ici.
On se reportera à l'article Hygiène industrielle générale, par MM. Leclerc de Pulligny et Boulin au commencement de ce fascicule, pour les statistiques et la prophylaxie à l'atelier.
On n'oubliera pas la fréquence de la tuberculose chez les boulangers. 70 p. 100 des ouvriers boulangers sont tuberculeux, et il y a en France 400 000 ouvriers qui pétrissent le pain. Outre la perte en capital humain de premier ordre que constitue cette tuberculose professionnelle, on voit le nombre de foyers de contagion par le pain ainsi créés! Il faut supprimer le pétrissage à bras et le remplacer parle pétrissage mécanique.