I. — États d'aliénation transitoire i
Ils peuvent apparaître comme conséquence immédiate des accès convulsifs hystériques, se substituer à ces derniers, ou comme une affection autonome.
Leur forme clinique est très variable, étant donné le caractère protéiforme de la névrose. L'observation rencontre avec une fréquence toute particulière des états d'émotion pathologique, le raptus mélancolique, la manie suraiguë avec idées délirantes erotiques et religieuses, le somnambulisme, le délire extatique, hallucinatoire de nature religieuse, erotique ou terrifiante, souvent démonomaniaque.
La conscience se trouve ici dans un profond état de rêverie, le souvenir manque ou n'est que sommaire.
Comme phénomènes prodromiques, on constate : sensation de boule, anxiété, humeur déprimée, émotivité accentuée, myodynies à l'épigastre.
Les causes occasionnelles sont dans ce cas : des impressions psychiques, la recrudescence de névralgies, ainsi que les processus de la menstruation.
Ces phénomènes psychopathiques transitoires durent des heures et quelquefois même des jours. Ils sont souvent compliqués par des phénomènes de spasme tonique et clonique qui, de leur côté, peuvent se présenter comme des phénomènes hystériques, hystéro-épileptiques, cataleptiques ou avec les allures d'une chorée.
' Comparez l'ouvrage Transitor. Sfôrinigen d. Selbsfbewussfseins, p. 63, de l'auteur du présent volume. — Briquet, Op. cit., p. 428. — ■ Morel, Traité des mal. ment., p. 672. — Wunderlicli, Pathol., 1854, p. 1490.
ALIENATIOX MENTxVLE DUE AUX X'EVROSES CONSTITUTIONNELLES o87
Comme variétés cliniques remarquables on a :
a). Comme analogues au petit mal des épileptiques, de violents états (V angoisse arec conscience obnubilée. Les malades se trouvent dans une angoisse mortelle, vagabondent, envisagent les gens de leur entourage sous un aspect terrifiant et se défendent désespérément contre eux. Épisodiquemeut des hallucinations peuvent faire leur apparition : figures diaboliques, chiens qui aboient après le malade, mains glacées qui veulent le saisir, etc. Le souvenir est sommaire.
|i). Des délires hystéro-épileptiques analogues au grand mal des épileptiques. Ici la conscience est supprimée. Le souvenir manque après l'accès. Le fond du délire est toujours constitué par un événement terrifiant (viol, injures, etc.), qui a originairement causé l'explosion de la maladie, qui se reproduit sous forme hallucinatoire et souvent avec une forme allégorique dramatisée.
Les malades réagissent contre ces hallucinations par une lutte et une défense désespérées, ragent, se débattent, poussent des cris. En même temps il y a des phénomènes hystéro-épileptiques à allures choréiques. Comme variante clinique souvent observée dans les épidémies, il se produit des délires démonomaniaques.
y). États extatiques, visionnaires, analogues à ceux des épileptiques.
Les malades se trouvent dans un profond état de rêve, avec une grande accentuation de la vie des sentiments allant jusqu'à Textase. Sur cette base se produisent des délires (union mystique avec Dieu et visions célestes). Les malades voient le ciel ouvert, se mettent à prêcher avec enthousiasme, parlent en langues étrangères, prophétisent etc. Passagèrement ils peuvent arriver aux états cataleptiques. Le souvenir n'est que sommaire.
0!. Des étcùts à allures de moria et qui précèdent de plusieurs heures l'accès hystérique convulsif, en se manifestant par des chants, des rires, des danses, de la manie à collectionner, des cris, etc. Dans les cas de mon observation personnelle il y avait amnésie pour tout ce qui s'était passé pendant l'accès.
s). États crépusculaires avec tendance à la reproduction obsédante de choses vues ou lues. Le sujet de ce délire logorrhéique concerne de préférence les événements du passé le plus récent, consiste dans une simple reproduction loquace des faits journaliers, mais avec un état somnambulique de la conscience et avec un souvenir qui n'est que très sommaire.
Observation LXVIII. Hystérisme. États d'exaltation à forme d'extase avec états d'anxiété délirante. — Fruhwirth, vingt-sept ans, non mariée, bonne, est née d'un père ivrogne et d'une mère sujette à la migraine. Plusieurs frères et sœurs morts en bas âge et en présentant des symptômes de convulsions. Dans sa première jeunesse, la malade a failli devenir aveugle par suite d'ophtalmie. Elle était névropathe, très bien douée ; son imagination était très vive. Depuis des années, elle vivait dans une situation très gênée; il y a quelques mois, elle tomba malade d'hj'stérie. Depuis trois semaines, elle présente, avec la boule hystérique et le clou hystérique, d'autres malaises hystériques, puis des états de délire, tantôt d'exaltation, tantôt
de dépression. Les premiers vont avec un sentiment d'allégement et de soulagement. La sphère sensorielle est tellement excitée que la malade voit tout ce qu'elle pense avec de vives couleurs devant elle, comme si c'était des réalités. En même temps, les images mentales changent avec une vivacité et une rapidité vraiment surprenantes. La malade, une simple fille de la campagne, à demi aveugle, ressemble à une sorte de Pylhie, quand elle se trouve dans ces états. Sa figure est transfigurée, ses gestes et ses mouvements deviennent gracieux. Devant les yeux de son esprit passent des scènes superbes. Le « prince des poètes, Schiller, mort il y a tant d'années », lui apparaît en personne et cause avec elle. Il lui récite ses poésies. Alors elle se met, elle aussi, à composer des poésies, et elle récite et improvise couramment en vers ce qu'elle a lu, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a pensé. Enfin, fatiguée, épuisée, avec un mal de tête et de l'oppression épigastrique, elle reprend connaissance du monde réel, ne gardant de son état d'exaltation qu'un souvenir sommaire.
Avant ou après les accès hystéro-épileptiques, il y a parfois des états de délire anxieux pendant lesquels sa conscience est voilée, et elle se trouve en proie à une vive angoisse précordiale; des fantômes qui lui prédisent des malheurs, des cortèges de specli^es, des caravanes de bêtes monstrueuses défilent devant elle. Alors elle se sent infiniment malheureuse, vouée à la mort; on la serre à la gorge; elle voit ses propres obsèques, et essaie, "tourmentée par une terreur indicible, de s'étrangler; elle se démène, inquiète, et comme prise d'un cauchemar. Ordinairement, un accès hystéro-épilep'iique clôt cette scène, dont elle sort très malheureuse, profondément épuisée, avec sensation de boule et miction spasmodique. Dans les intervalles, malaises hystériques nombreux.
Observation LXIX. Etats (Vexaltation hystérique avec reproduction obsédante et facilitée. — W..., fille de fonctionnaire, seize ans, née d'un père enclin aux colères violentes et d'un caractère anormal. L'enfance et la puberté se sont passées sans phénomènes dignes d'être relevés.
Il y a quelques mois la famille eut des embarras financiers. La malade eut beaucoup de chagrin, se nourrissant insuffisamment et se surmenant à des ouvrages de couture. Elle commença à devenir maladive, à mal dormir; elle se plaignait d'être exténuée, d'avoir des agitations nerveuses, des palpitations de cœur.
Le 19 janvier 1878, peu de temps après la menstruation et après une insomnie de plusieurs jours et de l'agitation nerveuse, un accès de délire hallucinatoire se produisit qui se répéta le 20, de 9 heures du matin à 2 heures de l'après-midi et de 4 heures jusqu'à 5 heures et demie. Comme prodromes immédiats, se produisaient : une sensation d'oppression au cœur avec de l'angoisse, de la fluxion vers la tête et du vertige. Le 10 février, les accès revenaient de nouveau et cette fois aussi consécutivement aux règles. Ils débutèrent par une sensation de raideur au bras, sensation qui se répandit sur tout le corps; ensuite il y eut une violente congestion à la tête, du vertige, de l'obnubilation de la conscience, de légères convulsions dans les extrémités et des hallucinations. La malade entendait sonner des cloches, gazouiller des oiseaux; elle voyait du feu. Pendant que les convulsions musculaires augmentaient et que la malade remuait sans cesse, un état particulier d'exaltation se produisait avec reproduction obsédante et facilité des choses entendues, vécues et lues. L'accentuation de la mémoire était si grande que la malade était capable de redire sans hésitation une poésie de deux pages qu'elle avait lue peu de temps avant. Ces accès duraient plusieurs heui-es et revenaient encore deux fois les jours suivants. Depuis, la malade resta nerveuse, très agitée, sujette aux fluxions, très sensible à la lumière et au bruit, l'imagination si exaltée que, lorsqu'elle lisait quelque chose, elle ne pouvait plus discerner entre les choses lues et la
réalilé; la lecture des romans très suggestifs la mettait dans un état extatique et cataleptique particulier, pendant lequel elle ne recueillait du monde extérieur que des impressions confuses et se trouvait dans un état crépusculaire somnambuliforme avec rigidité musculaire générale.
La malade est de taille moyenne, délicate, parfaitement développée; expression névropathiqne de la figure; yeux vagues. L'utérus est vierge, légèrement hypertrophié, incliné à droite. Dans la période suivante elle eut fréquemment des palpitations de cœur; innervation vaso-motrice instable; pouls très variable dans sa fréquence; elle rougissait avec une facilité anormale; fréquents soubresauts d'épouvante pendant la nuit; une fois, accès de syncope précédé d'un spasme vasculaire. Le bromure de potassium, l'hydrothérapie et le régime tonique ont agi favorablement. Les états d'exaltation et les phénomènes spasmodiques ne se sont plus reproduits.
Observation LXX. Névralgie Iraumatique provoquant r/iystérisme, avec accès de cramjje hxjstéro-épileptique à allures de chorée magna et accompagnés de délire hallucinatoire terrifiant. — Elise Horstig, fille de paysan, sans tare héréditaire ni aucune prédisposition, vingt-trois ans, a été, le 4 avril 1861, brutalisée; un voisin lui a asséné plusieurs coups de poings violents sur la région du vertex gauche. Elle tomba parterre, mais se releva bientôt avec du vertige et du mal de tête; se sentant affectée, ' agitée, elle dut se mettre au lit. A l'endroit du trauma, où il n'y avait d'ailleurs aucune trace des coups, se développa une névralgie cervico-occipitale très douloureuse. En même temps inquiétude nerveuse, agitation, léger mouvement fébrile, vertige et sommeil agité. Ces symptômes s'étant d'abord graduellement accentués, il se produisit à partir du 16 avril presque journellement des accès de crampe en partie tonique, en partie clonique, avec obnubilation de l'intelligence d'abord et ensuite avec une complète disparition de la conscience. Ces accès avaient un caractère polymorphe et nettement hystérique ; ils étaient toujours précédés par une recrudescence de la névralgie. A l'automne les accès disparurent ; mais alors, d'après la déposition du médecin qui l'a traitée, il se produisit une confusion épisodique des conceptions, du délire religieux, des états extatiques, des états de coma. Dans les intervalles elle avait de la névralgie occipitale, de grands changements d'humeur sans motif. Après une rémission, pendant l'été de 1862, une exacerbation se déclara avec modification du tableau de la maladie, car alors apparurent des états à allures de grande chorée avec délire et hallucinations qui avaient pour sujet la brutalisation subie, cause première. Dans ces accès qui allaient de pair avec un trouble profond de l'intelligence, qui laissaient derrière eux une amnésie complète et qui revenaient environ tous les quinze jours, la malade commettait une série d'actes tout à fait confus, courant à tort et à travers, se méprenait sur les gens dans un sens hostile et devenait violente.
Lors de sa réception, au mois de mars 1864, la malade ne présente somatiquement rien qui puisse être remarqué, sauf une névralgie violente du nerf occipital gauche dont toutes les branches réagissent très douloureusement à la pression. Son état d'esprit était triste , douloureux, en général sous la dépendance du degré d'intensité de la névralgie. Ses pensées portaient toujours sur sa triste situation et sur la cause de ses souffrances. Elle avait un grand besoin de provoquer l'intéi'êt et la commisération, était toujours prête à se plaindre quand elle s'apercevait que passagèrement elle était moins l'objet de l'attention médicale. Les moindres excitations psychiques ou somatiques étaient capables d'amener une exacerbation de la névralgie, et alors il n'y avait qu'un pas à faire pour l'apparition des accès en partie spasmodiques, en partie délirants.
o90 PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE SPECIALES DE LA FOLIE
Au milieu de douleur» croissantes dans la région névralgique, avec irradiation au trijumeau et aux nerfs cervicaux, il se produisait une sensation de boule, une inquiétude et une anxiété croissantes, une paralysie vasculaire dans la région du trajet des nerfs affectés, un mouvement spasmodique des yeux et du strabisme. Alors l'intelligence se troublait, et la malade elle-même sentait comme un remue-ménage et une confusion dans ses pensées. Elle se mettait à parler en phrases détachées, à se méprendre sur les gens de l'entourage, et aux paroles qu'on lui adressait elle ne faisait que des réponses brusques et confuses. La conscience s'éteignait enfin complètement, la figure se convulsait. Elle avait tout d'un coup la vision de l'homme qui l'avait frappée; il la poursuivait, il menaçait de la battre encore une fois; elle sentait les coups (perception des douleurs névralgiques). Alors s'engageait une lutte désespérée avec l'être imaginaire, lutte dans laquelle elle déployait une force et une habileté extraordinaires, sautant même par-dessus les meubles et les lits. Elle entendait cet être imaginaire qui l'injuriait, la raillait, la menaçait, et elle lui rendait ses injures. Enfin les actes musculaires voulus prenaient le caractère d'actes à allures choréiques; mais parfois, au lieu de ces derniers ou consécutivement, des crampes toniques et cloniques se produisaient.
Le délire survivait à l'accès pendant vingt à trente minutes, pour passer ensuite à un état de stupeur dont la malade sortait épuisée, gardant encore longtemps son intelhgence troublée avec une douleur violente, et sans avoir connaissance de ce qui venait de se passer.
Des injections de morphine loco dolenti et la faradisation cutanée énergique de la zone névralgique ont fait disparaître presque complètement la névralgie, les accès et les anomalies d'humeur; mais, au mois d'août 1865, une névralgie intercostale se déclara et prit alors le rôle joué autrefois par la névralgie occipitale; avec les injections de morphine (jusqu'à Os^jS par jour), la névralgie secondaire disparut peu à peu et avec elle les autres symptômes.
Au mois de janvier 1866, on a pu renvoyer la malade, considérablement améliorée. On dit que, rentrée chez elle, elle a complètement recouvré la santé.
Observation' LXXI. — Ilyslérisme après viol. Accès de délire hystéro-épilept iquc lerrifîant, hallucinatoire. — Louise L..., dix-huit ans, bonne, sans prédisposition héréditaire aux maladies nerveuses, autrefois bien portante, non encore menstruée, a été, à l'âge de quatorze ans, victime d'un attentat de la part de son père adoptif. Quand elle se fut remise de sa première peur, elle se sentit mal à son aise. Il lui sembla qu'elle était sur le point de devenir très malade. Elle se plaignait d'être lasse, se sentait incapable de travailler. Un mal de tête et une pression douloureuse à la région cardiaque s'y ajoutèrent. Réception à l'hôpital des Enfants, à Strasbourg. Elle fut renvoyée guérie au bout de quelques semaines.
L'amélioration de son état ne dura point. Le trouble indéfinissable du système nerveux central qui originairement avait été produit par le choc psychique, se développa et devint un élat hystérique (vagues douleurs névralgiques, notamment dans les régions intercostales, myodynies, sensations de boule); avec l'exacerbation de ces symptômes l'état psychique se déprimait et une iri-itabilité considérable se produisit. Avec le temps il se produisit des accès de crampes cloniques partielles avec perte de la conscience. A l'âge de dix-sept ans, hystéro-épilepsie (crampes cloniques générales avec perte de la conscience) ; à l'âge de dix-sept ans neuf mois, des troubles psychiques s'ajoutèrent au tableau de la maladie. Elle avait de grands changements d'humeur sans motif. Aux états de dépression psychique s'ajouta de l'angoisse précordiale à l'acmé de laquelle le teedium vitae et des instincts destructifs se manifestaient. Alors elle déchirait ses vêtements, demandait un couteau pour se
ALIÉNATION MENTALE DUE AUX NÉVROSES CONSTITUTIONNELLES iiOi
suicider, voulait se noyer et fit un jour une tentative de suicide. Au cours de cet état elle avait des hallucinations de la vue et de l'ouïe ; cela parlait dans sa tête; elle entendait des voix qui lui disaient qu'elle aurait un enfant; puis ce furent des visions de son père adoptif qui essayait de renouveler son attentat. En même temps elle se plaignait de ce qu'elle avait beaucoup de difficultés à penser, qu'elle manquait de mémoire, qu'elle avait de la confusion dans la tête. Lors de sa réception à l'asile, au commencement du mois d'octobre 1872, elle avait de l'hyperesthésie générale qui se manifestait par des névralgies et des myodynies nombreuses; en même temps phénomènes de sensibilité abaissée (fourmillement partant du cou et allant jusqu'au bout des doigts), augmentation de l'excitabilité réflexe cérébrale et spinale (convulsions réflexes quand on touchait certains points névralgiques et allant jusqu'au tremblement et tressaillement général] , changements d'humeur sans motif, sensations de confusion dans la tête, lixation obsédante de certaines sphèi'es d'idées ayant trait à sa maladie, hallucinations auditives et visuelles. Parfois des accès de délire dont la durée varie entre une demi-heure et deux heures, se produisent et sont toujours provoqués par la vision de son père adoptif qui veut répéter son ignoble attentat. Des phénomènes d'excitabilité réflexe augmentée (convulsions partielles, tressaillement au moindre bruit) précèdent. Les accès se présentent comme un délire hallucinatoire qui a pour sujet la tentative de stupre et la défense contre cette tentative. La conscience est supprimée. La malade fait un soubresaut, se débat désespérément ; les mouvements sont coordonnés ; parfois des crampes réflexes (convulsions toniques et cloniques) ont lieu à la fin, avec un mouvement spasmodique des globes oculaires et des grincements de dents. Après cet accès durant une demi-heure à deux heures, la malade revient à elle avec un mal de tête sourd, du vertige, une grande dépression, avec des myodynies tourmentantes, une grande irritabilité d'humeur, une amnésie complète pour toute la durée de l'accès. . Pendant la période d'observation qui suivit et qui dura plusieurs mois aucun changement ne s'est produit pouvant donner lieu à un pronostic défavorable.