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III. — Psychoses hystériques

Les états morbides que nous étudions ici peuvent être assez distinctement séparés en deux groupes, suivant qu'ils se produisent sur la base d"une simple névrose hystérique non constitutionnelle, mais plutôt acquise, ou suivant qu'ils représentent des formes de transition ou d'état de la dégénérescence hystérique.

Dans le premier cas, il s'agit de psychonévroses (mélancolie, manie qui ont un pronostic assez favorable et qui se distinguent des cas analogues, mais non occasionnés par l'hystérie, seulement par leur durée plus courte en général, par l'immixtion et l'utilisation allégorique des symptômes de la névrose hystérique.

La mélancolie à base hystérique se distingue particulièrement par la prédominance de l'angoisse précordiale, par la fréquence du raptus mélancolique et de la tendance au suicide, par l'utilisation des sensations hystériques (notamment boule, névralgies, myodynies) pour la formation des idées délirantes qui, très fréquemment, ont une nuance démonomaniaque, par les hallucinations de la vue très fréquentes et la manifestation théâtrale des émotions dépressives avec une certaine coquetterie au milieu de la souffrance et des douleurs.

La manie m'a frappé par l'absence du stade prodromique mélancolique, par sa marche subaiguë, par les grands changements d'humeur, en général par la grande instabilité de l'état d'esprit et par la prédominance des idées délirantes de nature religieuse et erotique.

La psychose hystérique apparaît tout à fait autre quand elle ne représente qu'un stade de la dégénérescence fonctionnelle progressive qui. constitutionnelle et généralement due à une tare héréditaire, débute ordinairement à l'époque de la puberté, prend des formes et des transformations de plus en plus mauvaises, notamment dans le sens de l'hystéro-épilepsie, et arrive imperceptiblement au trouble mental. Les formes cliniques sont : les formes dégénératives de la folie raisonnante, la moral insanity, mais surtout la paranoïa, ou bien aussi la démence progressive.

La paranoïa apparaît sous la forme persécutoire, ou bien aussi comme paranoïa erotique ou religieuse. Les lois de l'évolution sont les mêmes que dans les cas dus à une autre cause que l'hystérie. La forme persécutoire subit souvent des transformations dans le délire (religieux, erotique).

L'hystérisme prédispose à la paranoïa, spécialement à la forme persécutoire, parce que, chez ces malades très susceptibles, l'idée qu'ils restent

ALIENATION MENTALE DUE AUX NEVROSES CONSTITUTIONNELLES b9o

inaperçus, humiliés, se produit facilement, car la sphère sensorielle centrale est très facile à halluciuer, et les produits de l'imagination, ainsi que les hallucinations, sont difficilement rectifiés, étant donnée la faiblesse fonctionnelle des capacités intellectuelles supérieures. Ajoutons encore que lorsque la maladie se trouve à un état avancé, la transformation directe des sensations en idées délirantes se fait dans la conscience sans aucun obstacle et que, par suite de la grande excitabilité et de la grande vivacité des conceptions, les sensations accessoires (irradiations) prennent l'intensité des hallucinations et sont facilement provoquées.

La paranoïa à base hystérique présente un caractère clinique particulier :

1- Par l'utilisation des sensations hystériques pour la formation d'un délire allégorique et correspondant (boule, clou, myodynies, névralgies, paralgies, viscéralgies, irritation spinale, avec interprétations persécutoires, ordinairement par des moyens physiques, électro-magnétiques; anesthésies musculaires avec l'idée qu'on plane dans l'air, qu'on est d'une légèreté anormale, en combinaison avec de l'anesthésie cutanée, viscérale, avec l'idée que des organes ont été escamotés, etc.) ;

2° Par la fréquence des hallucinations visuelles, contrairement aux formes de la paranoïa qui ne sont pas de nature hystérique (visions d'animaux, de la mort, de cadavres, jeux de couleurs, etc.) ;

3° Par la fréquence avec laquelle les idées délirantes prennent pour point de départ des états délirants épisodiques, spécifiquement hystériques ; le développement de la maladie se fait pour ainsi dire par secousses, en partant de ces délires transitoires ;

4° Par la participation prédominante de la sphère sexuelle. L'influence de cette dernière peut se manifester par voie organique directe en tant que les processus d'excitation génitale font naître dans l'organe de la conscience des délires erotiques (à nuance persécutoire ou expansive) et religieux, ou qu'ils arrivent à la conscience et sont utilisés par voie allégorique.

Les sensations cérébro-spinales provoquées par voie utérine (habituellement des hyperesthésies et des névralgies) trouvent une semblable utilisation dans le sens de la persécution (magnéto-électrique) ; les anomalies génitales sensitives sont interprétées dans le sens d'une grossesse, d'un coït heureux avec un amant ou avec des personnes divines, ou aussi dans le sens d'attentats à l'honneur sexuel.

C'est à cette origine qu'on doit évidemment ramener les incubes et les succubes des temps passés et les rapports démoniaques. Aujourd'hui encore, les femmes hystériques des asiles se plaignent souvent qu'on abuse d'elles la nuit. Les excitations utérines produisent souvent par voie réflexe sur les centres du nerf optique et du nerf acoustique des hallucinations correspondantes (injures ou propos sexuels, visions obscènes ou religieuses), mais surtout des hallusinations du sens olfactif. La nature des hallucinations olfactives est, dans la plupart des cas, très désagréable : puanteur, sueur comme objet de répugnance pour les gens de l'entourage ou comme

signe de persécution de la part de ces derniers (avec utilisation des sensations d'abasourdissement, des accès de syncope, etc.) ; elle est rarement agréable (comme, par exemple, dans la paranoïa religieuse, sous forme de parfums de fleurs, d'encens, etc.).

Quand la paranoïa fait son apparition, les phénomènes somatiques graves de l'hystérie, spécialement les convulsions, disparaissent ordinairement.

Des états extatiques, cataleptiques même, accompagnent d'ailleurs très souvent dans sa marche la paranoïa erotique ou religieuse. La maladie montre une tendance aux longues rémissions allant jusqu'aux iutermissions. A Tacmé du tableau de la maladie, les exacerbations coïncident presque régulièrement avec les processus de la menstruation. Le pronostic est défavorable.

Le bromure de potassium et la morphine atténuent ordinairement les sensations et les excitations du système nerveux utérin, et calment les malades.

Observation LXXIII. Paranoïa originaire à base hystérique. Transformation en délire hystérique. — Marie Wischnitz, quarante-deux ans, non mariée, née d'un père ivrogne et d'une mère très portée à la colère et qui fut à plusieurs reprises atteinte d'aliénation mentale. Plusieurs frères et sœurs sont morts de convulsions. La malade a été ramassée dans un creux de rocher près de Gratz où elle s'était retirée par dépit, parce que personne ne lui avait donné la reconnaissance et l'aide qu'elle méritait.

Dès son enfance, elle était névropathe, souffrait beaucoup de maux de tête, se sentait moins bien traitée que les autres enfants et mise au second rang par ses parents.

De bonne heure elle pressentit qu'ils n'étaient pas ses vrais parents. A l'âge de trois ans et demi, elle rencontra dans la rue un monsieur inconnu qui, par plaisanterie, lui demanda si elle voulait être sa fille. Cet incident produisit une profonde impression sur elle. Quand elle rentra à la maison, elle fut battue par sa mère qui lui écrasa le nez sous ses pieds pour la rendre méconnaissable. Alors elle regretta beaucoup de n'être pas partie avecle monsieur inconnu; elle devint si triste, conçut un tel pessimisme romanesque qu'elle songea à finir ses jours en se jetant à l'eau. Ses règles, prétend-on, sont venues dès l'âge de huit ans, furent ensuite supprimées pendant deux ans, puis revinrent très régulièrement et toujours accompagnées de douleurs dans le ventre et dans le dos.

Lors de sa première menstruation, la malade éprouva une étrange angoisse, de l'abasourdissement, de la somnolence et de la lassitude.

A l'époque où elle allait encore à l'école, une noble famille étrangère avait une fois fait un séjour de villégiature dans le village. La dame fut très aimable pour elle; elle lui fit même des cadeaux. Elle se sentait attirée vers cette dame, il lui semblait qu'elle était sa vraie mère.

La maladie proprement dite a commencé à l'âge de trente-trois ans. La malade souffrait alors d"hystérie (boule, hyperesthésie, etc.). Elle comniença,à s'apercevoir qu' « on parlait à tort et à travers », que tous les gens la regardaient et agissaient envers elle d'une façon ciuBlle, comme des assassins. On a essayé aussi de l'empoisonner. Elle s'en aperçut par le fait que son corps gonfla (météorisme hystérique).

A l'âge de trente-quatre ans on lui a « appris » (hallucination) que ses prétendus parents n'étaient pas ses parents réels. Depuis elle ne les appelait que ses parents adoptifs. Depuis longtemps déjà elle a été frappée par son peu de ressemblance avec

ses frères et sœurs. Maintenant elle s'explique facilement pourquoi elle fut de tout temps la Cendrillon de la maison. On lui a fait savoir en outre qu'à l'âge d'un an elle avait été enlevée à ses parents par une bande de Juifs. Plus tard elle a reconnu la bande par l'odeur. Au début de la maladie il y avait évidemment des états hystériques délirants hallucinatoires qui ont produit de nouveaux délires. Ainsi, elle raconte qu'il y a huit ans elle était couchée au milieu d'une mer de flammes et plus tard dans une tombe. Elle s'en aperçut par suite de l'odeur de cadavre. Lorsqu'elle se réveilla de son état léthargique, elle entendit quelqu'un demander si elle était encore vivante. Elle entendit ensuite une autre voix qui lui disait de mettre la main sur sa tête. Elle s'est aperçue qu'elle avait une couronne, mais elle ne pouvait pas parler. Elle s'aperçut encore qu'on avait essayé de l'empoisonner pour cacher son état et pour s'emparer de son héritage.

Dans un autre moment d'exception psychique, elle entendit une fois dire : « Animal d'archiduc impérial et royal » et elle s'aperçut que cette injure s'adressait à elle et à la famille archiducale. Dans les états délirants qui se présentèrent plus tard, on lui avait proposé des mariages. On l'avait même mariée. Elle ne vit personne à cette cérémonie, mais elle entendit tout. On la fit mettre sur son séant pendant qu'elle était au lit et elle fut obligée de dire « oui » pour la première fois, lors de son mariage avec un nommé W..., la seconde fois, quand elle fut mariée à l'empereur. Une troisième fois, la voix l'abandonna. Elle l'a lu aussi dans les journaux, mais ordinairement en lisant l'article ses yeux se voilaient tout d'un coup. Un jour qu'elle était à même de pouvoir lire plus nettement, c'était écrit en lettres d'or dans le journal. Dans ses états de sommeil hystérique et de mort apparente^ on s'était rué sur elle et on lui avait fait un enfant.

Elle a eu un accouchement public (réel), deux petits accouchements (avortement) et trois accouchements secrets (imaginaires). Ces derniers ont eu lieu avec escamotage des enfants. En général, on a opéré sur son corps dans un sens hostile. C'est surtout son tyran de « mère adoptive » qui l'a charcutée, qui l'a foulée aux pieds, lui a arraché le bout du nez et l'a rendue, de cette façon, méconnaissable et si différente de sa « noble et légitime » mère. Elle a maintenant tout à fait l'air d'une étrangère; elle a aussi un sommeil étrange qui ne la soutient plus. Jusqu'à ces temps derniers on l'a persécutée, repoussée, bien que ce soit elle qui devrait être la première dame de Gratz.

Dans la dernière place où elle a été servante, la dame de la maison était gentille et bonne pour elle. Elle devina, par la ressemblance des traits, que c'était cette dame qui était sa « noble et légitime » mère. Elle avait recueilli chez elle tous les bouts de conversation qui avaient rapport à cette noble dame et trouvé que sa noble et légitime maman s'appelait en réalité « Pleine-Lune, Glad Sultan » et qu'elle était reine. Là aussi elle se sentait souvent une couronne sur la tête ; mais, quand obéissant à l'injonction de la voix, elle voulait y toucher, la couronne avait disparu.

La malade est de taille moyenne, avec crâne brachycéphale ; la racine du nez, large et profonde, parait comme enfoncée. L'oreille droite est plus petite que la gauche. La malade souffre de nombreux malaises hystériques qui apparaissent notamment à l'époque de la menstruation.

Elle prend une pose distinguée, réservée; elle vit tout à fait dans ses idées romanesques de persécution et de grandeur qu'elle ne divulgue que rarement. Lamaladie reste tout à fait stationnaire.

Observation LXXIV. — Paranoïa hystérique [Sensations). — Illatky, trente-neuf ans, veuve d'employé, reçue le 10 octobre 1875, n'aurait pas, dit-on, de prédispositions héréditaires. Sœur sujette aux spasmes. A l'âge de quinze ans, au moment de

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la puberté, la malade est devenue chlorotique et hystérique. On peut retrouver les traces de la névrose hystérique dans toute la période postérieure à cette époque. La malade était mariée; elle n'a jamais conçu. Il y a trois ans elle devint méfiante, crut qu'on la regardait de travers ; elle était lésée, calomniée de divers côtés. Elle cachait son argent; lanuit on lui disait où elle l'avait caché. Elle s'aperçut qu'il lui manquait une partie de son argent et de ses valeurs. On lui mettait du poison dans ses plats, on lui enlevait des membres entiers (anesthésie temporaire). Elle changeait de logement à chaque instant, vivait toujours en querelle avec ses voisins auxquels elle attribuait ses persécutions. De nombreuses sensations hystériques et des hallucinations se produisirent ; leur origine et leur nature indiquaient clairement qu'il existait des processus d'excitation dans le système nerveux génital. On l'appelait putain, on lui faisait des propositions d'un caractère obscène, on lui suçait ses forces par le vagin et le derrière. Comme fait intéressant il faut relever à ce propos la manière dont la malade désignait, quelquefois par des mots forgés de toutes pièces, ses sensations. Toutes ces souffrances lui viennent d'une puissance mystérieuse qu'elle appelle le Zeif. Elle désigne le genre de ses sensations en nommant l'organe qui en est le siège et en ajoutant le mot Zeif (Zeif de la gorge, du foie, de l'estomac, etc.). Une de ses sensations importantes est qu'on lui suce ses forces par l'anus, le sacrum et le vagin. Elle n'est sucée qu'à certains moments, mais jusqu'à ce qu'elle en soit abrutie, comme en état d'ivresse, et qu'elle ne voie plus rien. Son anus a été complètement abîmé. Il lui fourmille continuellement (prurit).

Le succion a commencé depuis que le médecin l'a explorée. Cette sensation est très désagréable. Même quand on ne la suce pas, elle éprouve une sensation de douleur aux parties génitales.

Parfois on la suce simultanément à la tête et à l'estomac. Les idées lui sont sucées parla tête (« serbes d'idées s d'après l'expression de la malade). Cela se fait facilement puisqu'elle a la tête ouverte et béante. Quand on la suce au vagin, elle éprouve à la tête un tiraillement douloureux. On la suce jusqu'à ce qu'elle devienne tout à fait lasse. Toutes les fois que les gardes-malades femmes sortent, elles lui sucent sa sève pour se débaucher en ville.

Elle est tout imprégnée de vapeurs aigres et elle décrit cette sensation en disant que « c'est comme si l'on exhalait à travers le mur des souffles venimeux sur quelqu'un ». On lui suce aussi à travers les murs le sacrum, on lui coupe le cœur en morceaux, on lui dilate par un coin la tête (fluxion) et on lui retire la cervelle par le nez (rhume de cerveau occasionnel). On la coupe, on la pique, on la tiraille dans les flancs et dans les hanches (névralgie intercostale).

On lui tire les idées de la tête, et, comme eUe éprouve des fourmillements et des chaleurs à la peau de la tête, elle appelle cela i Dachensud » (bouilli cutané). On fait bouillir aussi son cerveau, c'est-à-dire qu'on l'emploie à des travaux intellectuels, ce qu'elle appelle « doctorer ».

On lui fait subir aussi des « tendendengs «, c'est-à-dire qu'on lui implante d'autres idées dans la tête.

Une sensation particulièrement désagréable est un grouillement de fourmis le long de son dos; ce mouvement commence à l'occiput, dans les cheveux, et va jusque dans l'anus. Voilà pourquoi elle l'appelle le « dack » d'anus et le <t dack » des cheveux. Souvent elle éprouve aussi une secousse et un tremblement de tout le corps. Alors, comme elle dit, on lui « zeife » le corps. Parfois on la fait mourir temporairement du côté droit. Elle a dans le corps des écrevisses qui lui mangent tout. On fait avec elle un véritable jeu de cabaret. A côté de ces sensations (hystériques) qui sont interprétées d'une manière insen-

sée, se trouvent aussi de nomljreuscs hallucinations qui, dans les dernières années, ont pris de plus en plus un caractère sexuel.

Elle entend des injures sexuelles ; l'entourage a évidemment un " zeii' » de la langue et des dents. La malade entend prononcer tout ce qu'elle pense (succion de ses pensées). On l'appelle en secret putain; tu « pourrais être depuis longtemps une papesse enceinte », lui disent les gardes-malades.

On s'amuse à la couvrir d'ombre. La nuit on lui travaille le vagin. Elle a été couverte en ombre par l'évêque qui, la nuit, lui avait jeté un drap de lit sur la figure.

Les hallucinations olfactives ne manquent pas non plus. On lui envoie à travers le mur des puanteurs dans le nez.

Comme réaction à ces souffrances, la malade est dans une agitation irascible continuelle qui l'entraîne parfois à des voies de fait contre son entourage, d'où viennent toutes ces infamies. A l'époque des règles, quand les sensations et les hallucinations sont accentuées, elle est particulièrement agitée et atteinte d'insomnie. On ne réussit que passagèrement à l'occuper et à lui procurer un dérivatif. Le bromure de potassium et les injections de morphine n'ont qu'un succès tempoi^aire. En plus de l'hystérie, l'examen du corps, fait avec beaucoup de difficultés, n'a rien révélé, sauf un catarrhe chronique de l'utérus et du vagin avec flueurs abondantes, constatation très importante au point de vue étiologique. Aucun traitement gynécologique n'a pu être entrepris.

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