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CHAPITRE IV

FOLIE HYPOCOXDRIAQUEi o

La question de savoir si l'hypocondrie doit être classée parmi les névroses ou parmi les psychoses est généralement résolue dans le sens de cette seconde hypothèse. Quelle place l'hypocondrie occupe-t-elle dans le domaine des psychoses ? Les opinions sont divisées. Griesinger la considère comme une forme atténuée de la mélancolie. De fait, il y a chez l'hypocondriaque de la douleur psychique et des phénomènes d'entrave ; cependant ce ne sont pas des phénomènes primaires, mais des phénomènes consécutifs, des réactions à des sensations importunes, à des paralgies et aux conceptions anxieuses qui s'y rattachent et qui, semblables aux représentations obsédantes, ne tolèrent à côté d'elles aucune autre idée et forcent le malade à s'occuper sans cesse des troubles produits dans son corps.

Cette obsession s'explique en partie par l'influence des sensations physiques (perception générale) sur l'état d'esprit et sur la conception, influence qui, même à l'état physiologique, se fait sentir ; en partie par la nature des images mentales qui remplissent la conscience et qui ont pour objet une maladie grave, un danger pour l'existence. On peut essentiellement désigner l'hypocondrie comme une névrose sensitive (névrose de la perception générale) avec participation réactive de la sphère psychique, participation qui ne manque jamais.

Si, à la suite d'une disparition momentanée de la névrose sensitive, la conscience n'est plus occupée par les perceptions générales morbides et troublées, il n'y a alors ni entrave ni dépression.

C'est par là que l'hypocondrie diffère de la mélancolie hypocondriaque dans laquelle la dépression douloureuse et l'entrave (avec micromanie et délire du péché éventuels) d'origine primaire, se rencontre avec une perception générale profondément altérée (ordinairement à cause des maladies psychiques causales ou accessoires), et où cette coïncidence est employée pour expliquer la dépression morbide et l'entrave.

L'hypocondrie a beaucoup de points de contact avec la neurasthénie en ce sens que cette dernière est souvent la base somatique et le point de

Littérature : V. le travail de Joly dans le Manuel de Ziemssen, tome suppl., 1878 (avec indications complètes de la littérature). — Tuczek, Zeitschr. f. Psycli., 39, p. 653.

ALIENATION MENTALE DUE AUX NEVROSES CONSTITUTIONNELLES 001

départ de la dépression hypocondriaque et de la formation des idées délirantes. Néanmoins, ces deux états doivent être séparés l'un de l'autre, car l'hypocondriaque n'est pas toujours neurasthénique, et le neurasthénique n'est pas toujours hypocondriaque, bien qu'il faille convenir qu'il est presque toujours nosophobique.

Neuro-psychose rypocondriaque

Un des phénomènes élémentaires des plus importants dans la partie psychique du tableau de l'hypocondrie, c'est la facilité de perception de l'organe psychique, grâce à laquelle les processus d'excitation (souvent éliologiques) dans les nerfs organiques (pour la plupart pathologiquement altérés;, arrivent nettement à la conscience de l'individu. Ces excitations sont en même temps annotées par de vifs sentiments de déplaisir allant jusqu'aux émotions (hyperesthésie psychique). La conscience est non seulement sans cesse inquiétée par ces sensations pénibles, préoccupée au point d'arrêter tous les autres sentiments et représentations, mais elle est aussi poussée à interpréter ces sensations, ce qui, suivant l'individualité, l'état d'intelligence du malade, ainsi que suivant la nature du mal physique causal, peut provoquer l'idée d'une maladie grave, mais parfois aussi des explications des plus absurdes sur la nature des sensations qui existent réellement.

Avec cette disposition continuelle à expliquer les sensations d'une façon allégorique, et souvent d'en travestir le sens d'une façon absurde, ce qui s'explique par les entraves que subissent toutes les opérations de la conception, et en même temps le pouvoir de critique et de réflexion, ensuite par le caractère souvent originairement alogique des malades, l'hypocondriaque ressemble au paranoïque. Ce n'est donc pas sans motif que Merklin, se fondant sur ces faits, a désigné l'hypocondrie comme une forme bénigne de la paranoïa, c'est-à-dire une forme qui est encore compatible avec une apparence de conduite raisonnable. En effet, la transition de l'hypocondrie à certains états de la paranoïa hypocondriaque, sont tout à fait imperceptibles, A l'acmé de l'hypocondrie, les images mentales reproduites sont aussi annotées par de vifs sentiments pouvant aller jusqu'aux émotions, et il se développe un tel état d'hyperesthésie sensorielle que les images mentales peuvent provoquer des sensations correspondantes (hallucinations de la perception générale). Les conséquences des proce.'^sus d'entrave amenés par l'influence organique sensitive et toujours croissante sur la conscience se font sentir dans tous les sens de la vie psychique.

Cette influence se fait remarquer : du cùté de l'intelligence, surtout par le fait que les interprétations et les allégories des sensations deviennent de plus en plus absurdes; du cùté de la conception et des sentiments, une anesthésie psychique désespérante se produit par suite de l'entrave des sentiments de plaisir, et cette anesthésie envahit même la perception seu-

e02 PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE SPECIALES DE LA FOLIE

sorielle ; l'égoïsme se produit par suite de l'entrave des conceptions et des sentiments esthétiques compliquée par l'état de souffrance du Moi; par suite du manque des sentiments et des conceptions esthétiques, il y a un sans-gène qui fait accomplir toutes les fonctions physiques devant les autres et les fait discuter. L'entrave de la capacité générale aux efforts se manifeste par une apathie et une absence d'énergie désespérantes.

L'hypocondriaque n'a qu'une pensée, une tendance, c'est de trouver un remède à son prétendu mal.

Dans ce but il consulte une foule de médecins, avale décoctions sur décoctions, se soumet à tous les procédés de traitement imaginables, s'abîme de plus en plus, devient malade par les drogues, essaie alors de l'homéopathie, du charlatanisme, des remèdes mystiques, mais de tout en vain. Avec l'hyperesthésie croissante et qui s'étend à tous les trajets sensitifs, ses maux s'accentuent ; son imagination prise d'une surexcitation morbide lui représents les maladies les plus horribles qui font immédiatement une impression sur le physique et provoquent des sensations correspondantes. A l'acmé de sa maladie, il est incapable de s'occuper d'autre chose que des phénomènes de son corps « délabré» ; il fouille dans ses excréments pour chercher des vers solitaires, découvre dans les papilles de sa langue la formation de nodules cancéreux, des tubercules dans ses crachats, les preuves d'un calcul dans les sédiments de son urine. Des efflorescences insignifiantes sur la peau sont des preuves de syphilis, des palpitations sont les symptômes d'une prochaine paralysie du cœur; des malaises neurasthéniques indiquent l'existence du tabès ; un mal de tète prouve sans aucun doute qu'un ramollissement du cerveau est sur le point de se produire, etc. Le malade est en proie à une agitation émotive continuelle, il se dépeint les souffrances de sa mort terrible et imminente. Comme complication des sentiments d'angoisse spontanée se produisent de temps en temps. Ils peuvent s'accentuer jusqu'au degré d'un raptus et mener au suicide.

Comme troubles névrotiques qui en partie occasionnent l'hypocondrie et en partie l'accompagnent, il faut noter les hyperesthésies, les névralgies, les paralgies, les paresthésies, à l'occasion aussi les anesthésies des nerfs sensitifs, spinaux, cérébraux et sympathiques, les hyperesthésies des organes des sens, épisodiquement même des hallucinations, souvent aussi le complexus symptomatique de la neurasthénie cérébrale et spinale.

Les troubles moteurs (crampes réflexes, spasme respiratoire, toux), vaso-moteurs et sécrétoires ne sont pas rares non plus.

L'hypocondrie est une maladie très fréquente et qu'on rencontre surtout chez les hommes. Episodiquement et sous une forme bénigne, elle peut atteindre n'importe quel individu, dont la sensation générale est troublée par une maladie physique ; mais ces cas sont insignifiants, en comparaison de ceux où l'hypocondrie représente une névrose constitutionnelle, ayant habituellement sa racine dans une tare héréditaire, dont le début remonte à la puberté sinon à l'enfance et qui suit l'individu pendant toute la durée de sa vie, car elle est provoquée par toutes sortes de causes organiques

(phases biologiques de la vie, maladies chrouiques de l'estomac et des intestins, affections du foie et du cœur, maladies des organes sexuels ou uriuaires, souvent tout à fait insignifiantes, neurasthénie, etc.), ou par des causes psychiques (ennui, vie recluse, fréquentation des hypocondriaques, lecture de certains ouvrages populaires de médecine , épidémies, etc.). Comme toutes les névroses, l'hypocondrie présente une marche rémittente, exacerbante et qu'on peut ramener souvent à des causes internes et externes.

L'hypocondrie qui n'est pas due à une tare est dans la plupart des cas une maladie passagère qui se termine par la guérison, et d'une durée variant entre quelques semaines et quelques mois. L'hypocondrie constitutionnelle ne présente que des intermissions et se termine souvent par des états graves de dégénérescence mentale.

Il ne faut pas confondre avec l'hypocondrie, maladie et névrose autonomes, certains cas où elle se présente comme forme clinique au cours des maladies cérébrales graves (voir le chapitre de la Démence paralytique). Au point de vue thérapeutique, il faut avant tout retenir que derrière l'hypocondrie il y a toujours une maladie physique qui doit être décelée et traitée. Dans la pratique on pèche souvent contre ce principe, en prenant l'hypocondriaque pour un malade imaginaire. En examinant rigoureusement les choses, il n'y a pas de malades imaginaires : il n'y a que des malades qui ont une sensation pathologique disproportionnée (hyperesthésie) et qui, devenant par ce fait même égoïstes et très sensibles, envisagent leurs maux avec exagération. Les sensations des hypocondriaques ne sont pas des fictions, leurs délires manquent aussi peu de fondement somatique que ceux des autres individus atteints de troubles mentaux ; seulement l'interprétation qu'ils leur donnent est erronée et souvent môme absurde.

Le traitement des hypocondriaques doit être psychique et somatique. Le traitement psychique du malade hyperesthésique doit viser en première ligne l'apaisement, les dérivatifs et la distraction,

La condition fondamentale du traitement psychique, c'est que le malade ait confiance en son médecin. Qu'on cherche à la gagner en montrant de la compassion, en prenant en considération toutes ses plaintes, et en examinant soigneusement son corps. Une fois la confiance acquise, on peut user de sévérité. La décision et l'esprit de suite dans l'attitude eu imposent au malade, la raillerie l'irrite; quant à la réfutation logique de ses erreurs, elle a aussi peu de prise sur lui que sur le paranoïque.

La dérivation psychique par une occupation régulière est un moyen très important : tant de gens tombent malades parce qu'ils ont quitté une vie laborieuse pour l'oisiveté! L'activité qu'on prescrit ne doit pas cependant être un travail fatigant pour l'esprit et le corps, ni un travail purement mécanique, sans but et ennuyeux. Souvent les petits voyages, les cures dans les villes d'eau, l'exercice à cheval, etc., produisent un elïet utile. A l'acmé de la maladie et dans l'hyperesthésie générale le repos et temporairement le repos au lit sont nécessaires.

A l'indication psychique répondent aussi les moyens médicaux. Sans médicaments l'hypocondriaque ne se sent pas rassuré. S'il n'y a pas d'indications somatiques, il faut donner des semblants de médicaments. Au moins on ne le rend pas malade par les drogues.

Le point de départ du traitement somatique est donné par les maladies physiques causales ou accessoires (affections intestinales, maladies sexuelles, neurasthénie) dont la thérapeutique doit être entreprise selon les préceptes de la pathologie spéciale; mais il faut l'appliquer en prenant en considération la constitution individuelle, les conditions de l'existence et les besoins psychiques.

Une grande difficulté dans l'exécution du traitement est constituée par l'état psychique du malade qui souvent est psychiquement anormal dès l'origine. Les interventions affaiblissantes, l'emploi prolongé des sels purgatifs, les cures de Carlsbad, qui interviennent profondément dans la mutation intraorganique, sont ordinairement nuisibles à la constitution et à l'état nerveux de l'hypocondriaque (faiblesse irritable, neurasthénie).

En général l'hydrothérapie et l'électrothérapie, les cures climatériques, les bains de mer, l'hygiène, la diététique, les toniques donnent un résultat satisfaisant.

Symptomatologiquement les calmants passagers, surtout quand l'hyperesthésie est très accentuée, quand il y a de l'insomnie et des accès d'angoisse, peuvent devenir nécessaires. En première ligne il faut alors essayer des préparations de brome et d'acide cyanhydrique. En général, ils sont mieux indiqués dans ce cas que les opiacés.

États de faiblesse mentale dus a l'hypocondrie

Dans l'hypocondrie grave et généralement constitutionnelle, les états de faiblesse mentale constituent souvent la phase terminale ou une phase du développement progressif.

Ces états ne doivent pas être confondus avec la forme hypocondriaque de la démence paralytique. Ils ne vont pas jusqu'à l'idiotie complète. Le malade tombe 'dans une apathie désespérée et dans une aboulie qui ne sont refoulées que passagèrement par des sentiments d'angoisse qui se manifestent occasionnellement. Les émotions, les efforts du malade pour trouver du secours se relâchent. Son intérêt pour le monde extérieur et pour ce qui autrefois lui était cher s'éteint. Il perd le dernier reste des égards esthétiques pour les autres ; il devient malpropre dans son extérieur, sans égards dans la satisfaction de ses besoins physiques, ne s'occupe que des fonctions troublées de son corps délabré, prend toutes sortes d'habitudes maniaques, devient puéril dans la manifestation des émotions qui par hasard peuvent encore se produire et de plus en plus inepte dans la description et dans l'interprétation de ses souffrances.

Avec le temps les traits s'usent, le corps tombe dans un marasme auquel évidemment le cerveau participe dans une grande mesure (senium précoce).

Observation LXXV. — Faiblesse moniale far suite dlnjpocoïKlrie. — J..., médecin, cinquante-quatre ans, marié avec une femme hystérique et aliénée depuis des années, sort d'une famille tarée. De tout temps ce fut un individu anormal, excentrique, irascible, querelleur et enclin à l'hypocondrie. La maladie de sa femme ainsi que la profession très fatigante qu'il exerçait dans un pays montagneux, lui donnaient beaucoup de mal et des soucis. La maladie de sa femme et la concurrence dans son métier faisaient beaucoup de tort à sa situation matérielle. Au commencement de l'année 1879, le malade prit un catarrhe chronique de l'estomac. Il perdit le sommeil, devint hypocondriaque, déprimé, subit une baisse considérable dans sa nutrition, fut atteint d'accès d'angoisse dans un desquels il fit une tentative de suicide.

Le 8 août 1879 il demanda à être reçu à la clinique psychiatrique. Panicule adipeux très diminué, couleur jaune grisâtre, anémie, catarrhe intestinal chronique, symptômes d'un commencement de cœur gras, pouls tardif, phénomènes de sénium (gerontoxon, artères rigides) ; tel était l'état physique. Au point de vue psychique il offrait l'image d'une profonde hypocondrie ; il se plaignait que sa perception générale et ses sentiments psychiques étaient complètement paralysés ; il se sentait dénué de sensations et de sentiments ; il se plaignait, pleurnichait comme un enfant, disait qu'il ne voyait plus aucune possibilité de se sauver. En même temps insomnie, malaises dus au catarrhe chronique de l'estomac et de l'intestin , mal de tête sensation d'une tète grosse comme une citrouille, paralgies nombreuses (sensation de vers et autre vermine lui rongeant la peau), sensation d'avoir une balle de plomb dans le corps, d'être sur le point d'accoucher, d'avoir les boyaux blessés, vissés dans un étau, brûlure dans le rectum et allant jusqu'au cerveau. Après le repas et aussi la nuit, le malade éprouve une angoisse précordiale tourmentante. Il croit alors que sa fin est proche et demande qu'on télégraphie à sa famille. Il présente pendant ces crises : boule, spasme respiratoire, sueurs d'angoisse ; il se plaint d'avoir des crampes dans les mains et dans les pieds. Parfois il voit pendant ces accès d'angoisse l'ange de la mort qui veut l'enlever. Il se cramponne désespérément aux gens de son entourage, glisse sur le plancher, demandant du secours d'une voix désespérée.

La maladie évolue avec des rémissions et des exacerbations. Ces dernières coïncident toujours avec l'accentuation des malaises intestinaux et avec la constipation, souvent aussi avec les fautes commises contre le régime, provoquées par une boulimie qui apparaît parfois, enfin avec l'usage du tabac par lequel le malade se laisse toujours tenter malgré l'interdiction du médecin. C'est en vain qu'on essaie de tout ce que la cuisine et le trésor des médicaments peuvent offrir pour amener une tournure favorable de la maladie qui est en étroite connexité avec le catarrhe chronique et intestinal. Dans les états d'émotion anxieuse, les opiacées, l'eau de laurier-cerise, le bromure de sodium et les bains produisent toujours un soulagement. L'état physique et psychique s'améliore passagèrement avec le régime lacté et la privation absolue du tabac; mais le malade enfi'eint toujours les prescriptions diététiques, s'approprie à l'occasion des plats destinés à d'autres malades et expie sa faiblesse par de nouvelles exacerbations.

Avec le temps il s'absorbe complètement dans ses sensations; il se plaint en larmoyant, comme une femme hystérique, de toutes sortes de douleurs. Il n'y a plus une goutte de sang sain en lui, pas un organe qui ne soit atteint, il est tout à fait amaigri, sa chair a diminué; il n'en a pas pour longtemps, son cœur se brise, le fil de sa vie se rompt. Il éprouve la sensation devers rongeant son cerveau ; il sent aussi ses forces intellectuelles diminuer. Son corps est par moment vide de sang, sa circulation arrêtée; il sent l'anémie de son cerveau, son marasme, cela lui

lire la tête à droite et à gauche, c'est une éclampsie partielle ; les sensations changent à chaque instant : angoisse, peur, tristesse, oppression au cœur, il n'a plus d'idées, il est incapable d'écrire une lettre, ses nerfs sont tellement irrités qu'ils agissent d'une manièi^e hostile sur lui, il n'a plus de force vitale, il approche de sa fin à pas de course. Il préfère la mort à ce martyre, mais il a, en même temps; horreur de la mort et il prie qu'on le narcotise au moment de son agonie.

Le point de départ et le centre de tous ces sentiments gênants, ce sont les sensations gastro-intestinales anormales.

Le malade se plaint d'avoir une telle hyperesthésie du tube digestif qu'il perçoit toujours les processus de la formation des matières fécales et le péristaltisme. Il lui semble qu'il a le cerveau dans le ventre et les boyaux dans le cerveau. Il a un sentiment continuel de blessure dans les intestins. Dans le rectum cela brûle comme du feu ; de là la sensation douloureuse monte au cœur et ensuite au cerveau. Là il a souvent la sensation d'une main qui s'introduirait pour presser, c'est une « crampe de l'hémisphère»; « cela doit pourtant être une maladie idiopathique»,dit le malade d'une voix caverneuse.

Quand l'évacuation tarde à se faire, il éprouve une atonie terrible; il sent alors les vents se poser sur son cœur et s'attend à un arrêt des mouvements du cœur.

Au cours de l'année 1880, le malade s'absorbe de plus en plus dans ses malaises et ses plaintes; il devient indifféi-ent au monde extérieur et au sort des siens. L'intérêt vif qu'il portait autrefois aux questions de son métier s'éteint ; il ne demande plus ni un journal ni d'autre lecture, il ne s'occupe que des palpitations de son cœur, de son pouls, de sa langue, de ses selles, de son urine, et partout il reconnaît les signes d'un dénouement fatal prochain.

Il ne craint pas de porter avec lui de la matière fécale enveloppée dans du papier et de la montrer pendant le repas aux autres malades ou au médecin.

Vers la fin de 1880 on note chez lui, outre les phénomènes de la faiblesse mentale croissante, des manières pleurnichardes, des méditations désespérées, des émotions ineptes et enfantines, du marasme physique. La mine devient chagrine, ridée, usée. Le malade s'épuise en plaintes monotones : atrophie générale, diminution de son poids spécifique, atonie et dureté de son abdomen. Le soupçon, formé au commencement et pendant le cours de la maladie, qu'il s'agit d'une forme hypocondriaque de la démence paralytique ne se confirme pas. On n'a remarqué au cours de l'année 1880 qu'une dilatation durable de la pupille droite. Lorsque, à la fin d'octobre, j'ai vu le malade pour la dernière fois, il présentait l'image d'un état de faiblesse intellectuelle simplement hypocondriaque, qui ne se ranime que par de violents sentiments d'angoisse allant jusqu'aux émotions du désespoir et provoqués par un retard accidentel des selles.

Au commencement de l'année 1881, le malade, pris d'un de ces accès d'angoisse, a mis fin à ses jours, après avoir brisé d'un de ses souhers un carreau de verre soi-disant incassable et après s'être fait des blessures profondes avec un morceau de verre, de sorte que la mort se produisit par suite d'hémorragie.

Paranoïa hypocondriaque

L'hypocondrie peut encore se terminer par une paranoïa (hypocondriaque).

Tandis que dans le cadre de l'hypocondrie simple les sensations anormales sont encore produites d'une manière logique et que le malade objec-

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tive ses malaises dans les limites des maladies réelles, il arrive souveut dans le cours de la maladie que le malade, perdant le reste de sa raison, arrive à une interprétation physiquement et médicalement absurde de ses sensations. La facilité avec laquelle les sensations se transforment ici en conceptions de nature délirantes et d'autre part la facilité avec laquelle les conceptions amènent des sensations, aident beaucoup à la création de cette forme de paranoïa hypocondriaque. Les transitions de l'hypocondrie qui raisonne plus ou moins convenablement vers cette forme de la paranoïa sont imperceptibles.

Dans d'autres cas, la paranoïa hypocondriaque se produit en même temps que la faculté de critique du malade s'affaiblit, par le fait que les sensations objectives venant du monde extérieur sont attribuées aux influences hostiles de ce dernier (forme persécutoire). Là aussi, avec la marche de la maladie se produisent des hallucinations dans le sens de la forme ordinaire de la paranoïa.

Observation LXXVI. Paranoïa hypocondriaque [sensations). — Castillon, serrurier, cinquante et un ans, célibataire, censé n'avoir aucune prédisposition héréditaire, d'un esprit borné, superstitieux, ayant soutTert de somnambulisme pendant son enfance, évita de tout temps la société des hommes, fut toujours irascible, étrange, adonné à la masturbation ; perdit, il y a sept ans, toutes ses économies dans une faillite.

Il fut pris d'insomnie, devint hypocondriaque, déprimé, souffrait de mauvaises digestions, de selles difficiles, prétendait que ses organes étaient délabrés, quïl avait une cataracte, souffrait de nombreuses sensations paralgiques et névralgiques. Il fut obsédé par l'idée délirante que toutes ses sensations lui étaient données artificiellement.

C'était notamment un voisin qu'il soupçonnait de ces pratiques. Des voix confirmaient ce soupçon. II en demanda compte à son voisin, celui-ci nia. Le malade acquit de plus en plus la conviction qu'il était la victime de persécuteurs invisibles et l'interprétation de ses sensations morbides devint de plus en plus insensée. Les sensations physiologiques elles-mêmes lui semblaient provoquées artificiellement.

Quand, sept ans après la maladie, on établit le status prœsens, le malade est dans un coin de la chambre, la mine chagrine, les ti^aits fatigués et le maintien voûté. Il n'est nullement idiot, mais il est aboulique et constamment préoccupé par ses sensations auxquelles il prête une attention soutenue.

De temps en temps il fait une grimace douloureuse, respire profondément, donne un coup de poing en l'air pour se défendre contre les « invisibles » qui de nouveau l'ont saisi par derrière.

Ils lui causent des douleurs sur tout le corps. Quand par moments les homards se remuent dans sa tête, il est pris de douleur, et l'eau lui coule par le nez. Il y a deux ans un petit homard de ce genre lui est sorti par l'anus alors qu'il était aux cabinets. Dans le lit il a déjà senti des serpents. Quand il porte sa cuillère à sa bouche, il s'aperçoit que quelque chose de malpropre y entre. Il a senti toutes sortes de choses dans l'eau. Parfois ses persécuteurs lui tordent les doigts. L'autre jour, comme il voulait scier, son bras se raidit tout d'un coup et il aperçut une effluve de la scie sur son corps. Il n'est plus capable de lire; car aussitôt qu'il essaie, ses yeux menacent de tomber de leurs orbites.

Il se soulage de ses sensations en se tirant les cheveux et en se pinçant la peau

du ventre : il trouve que ce moyen est toujours efficace. Le malade est sans émotion en présence de ses sensations et de ses idéesdélirantes. Sa journée est complètement remplie à réagir contre elles.

Au physique il est en décrépitude. Il a l'air plus vieux qu'il n'est et présente des symptômes de sénium. Pas d'anomalies de la sensibilité cutanée, pas de points douloureux névralgiques. Il faut supposer, comme c'est le cas pour les malades de ce genre, que les sensations (excentriques) ont une origine centrale. Les fonctions végétatives se font sans trouble.

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