DELIRES DES SENS DANS LA FOLIE
Après ces remarques pathogéniques qui serviront d'introduction, il nous reste encore à envisager les délires des sens (hallucinations et illusions) dans leur manifestation clinique comme él éments morbides importants dans la folie. Il faut examiner le phénomène à deux points de vue :
1° D'après la fréquence et les particularités des délires dans les différents domaines des sens;
2° D'après leur fréquence et leurs particularités dans les différentes formes de la folie.
i° Si nous posons tout d'abord la question de la fréquence des délires des sens dans la folie en général, nous rencontrons pour y répondre de grandes difficultés; car évidemment les délires des sens se produisent plus souvent qu'on ne les observe. Beaucoup de malades savent les cacher, ainsi qu'ils le font pour leurs idées délirantes. Puis, il est difficile de distinguer les délires des sens des imaginations simples, des délires de jugement, des idées délirantes.
La question de leur fréquence dans les divers domaines des sens est de beaucoup plus importante. Tandis que chez les hommes normaux, en dehors des illusions quotidiennes qui, parce qu'elles sont immédiatement corrigées, restent sans conséquence, il ne peut se produire que des hallucinations visuelles (visions) et très rarement des hallucinations auditives; chez les aliénés, les délires des sens portent sur d'autres domaines sensoriels, parfois même sur tous les sens.
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Quant â leur degré de fréquence, les hallucinations visuelles et les hallucinations auditives sont à peu près eu balance, cependant on a remarqué que les premières se rencontrent surtout dans la folie, les secondes plutôt dans la folie chronique. Les hallucinations du sens olfactif ou du sens du goût sont de beaucoup plus rares. Pour le sens tactile et la perception générale, il est difficile de bien discerner entre les hallucinations et les illusions. Les délires dans ces deux derniers domaines sensoriels sont certainement plus fréquents que ceux du sens olfactif et du sens du goût. Les plus rares sont les illusions de tous les sens à la fois.
Quand les délires des sens représentent l'expression de pensées de la vie intellectuelle consciente ou du moins des signes d'extériorisation de la vie intellectuelle inconsciente, et souvent influencés par l'état d'esprit, ils sont en général conformes aux sentiments et aux pensées dont l'individu est rempli à un moment donné.
Le mélancolique, dans ses émotions d'angoisse anxieuse, voit les bourreaux qui vont le livrer à la justice; la femme mélancolique, rongée par les soucis pour l'existence de ses enfants, entend leurs cris de détresse et leurs râles; le maniaque, heureux dans son émotion expansive, se réjouit à l'aspect de châteaux et de plaisirs imaginaires; celui qui est atteint du délire de la persécution, entend le chuchotement de ses ennemis qui se concertent pour le supprimer; dans les regards de son entourage, il lit des signes de connivence; dans les paroles et les bruits insignifiants, il saisit des menaces et des injures; dans les aliments et dans la boisson, il reconnaît la présence de matières vénéneuses ; dans les sensations cutanées désagréables et dans les sensations de la perception générale, il reconnaît les menées nocturnes de ses ennemis qui, avec des machines fabuleuses, cherchent à détruire sa. vie et sa santé; le fou religieux voit le ciel ouvert, est favorisé par l'apparition des personnes célestes, entend le chœur des anges, la voix divine qui lui dicte des ordres, des prophéties, etc.
Ce qui est remarquable, c'est la manière différente dont les hallucinés auditifs objectivent les voix qu'ils entendent.
Dans certains cas rares, notamment quand l'hallucination n'est que la manifestation plastique d'une représentation consciente et qu'elle est conforme au sujet de la représentation du moment, le malade déclare que son propre cerveau en est le lieu d'origine (c'est un travail qui se fait dans ma têtej ; d'aucuns de ces malades désignent même l'audition de leurs voix comme des pensées parlées ou comme un langage des pensées.
Mais, dans la plupart des cas, les hallucinations auditives sont entendues comme venant du monde extérieur et ont pour la conscience du malade la valeur d'une perception auditive réelle. Parfois les voix se font entendre dans la plus grande proximité, elles sont criées dans l'oreille, circonstance qui rend vraisemblable que le lieu d'origine de ces pseudohallucinations est l'organe de la perception. Du moins il y a simultanément, dans ces cas, une hyperesthésie acoustique avec des sensations élémen-
taires subjectives comme expression de processus d'excitation dans l'appareil sensoriel.
Dans d'autres cas plus rares, les malades localisent les voix dans les organes qui sont plus éloignés du cerveau, par exemple dans la poitrine» dans le ventre; évidemment et comme cela a été prouvé, il existe souvent dans ces organes des sensations anormales qui y attirent l'attention et sont la cause de la localisation.
Mais ordinairement les voix sont entendues dans le monde extérieur, comme si elles étaient de véritables perceptions auditives.
Quant aux hallucinations visuelles, elles sont particulièrement vives et apparaissent souvent pendant la nuit, dans les ténèbres; voilà pourquoi on a adopté comme règle de ne jamais laisser dans une obscurité complète les endroits où se trouvent les malades atteints d'hallucinations visuelles. Au début elles ne sont souvent que des ombres vagues, semblables aux silhouettes des ombres chinoises, et ce n'est qu'à l'apogée de la maladie qu'elles arrivent à un degré de plasticité parfaite, quitte à pâlir de nouveau à mesure que la maladie baisse. Elles peuvent être si constantes et si nombreuses que le malade se trouve transporté dans le monde des rêves.
Les traits immobiles comme ceux d'un masque, le regard fixe, constituent alors des symptômes caractéristiques. Ces symptômes se rencontrent très souvent dans les états d'épuisemeutaiguës (anémie de l'organe central, et dans les formes de la folie alcoolique.
Les hallucinations de l'odorat et du goût ne se trouvent guère isolées. Il est à peine possible de distinguer les premières des sensations olfactives produites par l'hyperesthésie du nerf olfactif ; de même les illusions du goût ont souvent pour base une réelle sensation du goût, telle que pourrait en causer un catarrhe gastrique ou un catarrhe de la bouche. Les illusions qui se produisent dans les sens de l'odorat et du goût ont toutes, presque sans exception, un caractère désagréable. Le malade sent une odeur de cadavre, des vapeurs infernales, sulfureuses; la nourriture a un goût de cuivre, d'arsenic, de matière fécale humaine, etc.
Les hallucinations olfactives sont d'une fréquence surprenante dans la folie dorigine masturbatoire, ainsi que dans les maladies sexuelles chez les femmes, surtout à la ménopause.
Dans le domaine des sensations cutanées il est difficile de tracer une ligne de démarcation entre les illusions et les hallucinations.
Le plus souvent il s'agit d'une perception illusoire des sensations réelles ; ce sont des paresthésies et des hyperesthésies d'origine spinale ou bien des affections rhumatismales, des eczémas, des variations de pression dans les capillaires de la peau, etc., qui constituent la base organique de certaines illusions de persécution, telles que, par exemple, l'idée qu'on est magnétisé par des individus invisibles, qu'on est saupoudré de poison, piqué, etc.
L'existence d'une anesthésie générale peut parfois se rencontrer quand le malade se croit mort; une anesthésie partielle, quand il croit qu'il a les
bras et les jambes en verre, ou bien qu'il est privé de crâne ou d'autres parties du corps.
Le malade atteint d'hémianesthésie a Tillusiou qu'une autre personne, un cadavre, est couché à côté de lui dans son lit. Ainsi, un malade de Maudsley (paralytique avec hémianesthésie, ayant en même temps des convulsions dans la partie du corps anesthésiée) croyait qu'une autre personne était couchée avec lui et le frappait continuellement.
L'illusion qu'on vole en l'air, qu'on est transporté (sabbat des sorcières], que la pesanteur est modifiée, pourrait peut-être se rattacher à des anomalies des sensations musculaires. Alors le volume, la grandeur de tout le corps ou de certains membres paraissent souvent changés.
Dans le domaine de la perception générale les illusions et les hallucinations jouent aussi un rôle important, notamment chez les hypocondriaques. Ici il est difficile de séparer les hallucinations des illusions. Il s'agit d'hallucinations quand l'imagination morbide agit comme stimulus et produit réellement dans le centre la sensation imaginaire; il s'agit d'une illusion quand une perception générale morbidement accentuée ou fausse arrive à la conscience et est faussement interprétée par elle.
Ce résultat peut se produire aussi bien parce que l'organe de la conscience hyperesthésiée perçoit des phénomènes végétatifs qui normalement n'arrivent pas à la conscience, que par ce fait qu'une sensation d'organe, accentuée pathologiquement, dépasse le seuil de la conscience. Ordinairement alors on se trouve en présence d'illusions. L'autopsie, ainsi qu'un examen clinique minutieux, font reconnaître assez souvent des changements de position et de texture des organes végétatifs comme substrata des sensations hypocondriaques; ce sont surtout les catarrhes des voies digestives, les flexions et les positions anormales des intestins, la constipation, les hémorro'ides, l'inflammation chronique du diaphragme (une malade d'Esquirol qui croyait avoir tout un concile dans le ventre et chez laquelle l'autopsie a fait découvrir une péritonite chronique), les coliques (un nommé Pierre Jurieu prenait ses coliques pour des combats que sept cavaliers se livraient dans son ventre), qui fournissent les substrata des sensations hypocondriaques; les infarctus, les catarrhes, les néoplasmes, les changements de position de l'utérus, la spermatorrhée n'en produisent pas moins les mêmes effets.
Ainsi, au moyen âge, des sensations sexuelles morbides ont donné naissance à l'illusion des incubes et des succubes. Ainsi se produit chez les onanistes, sur la base de sensations anormales dans l'urèthre, l'illusion que des êtres invisibles leur soutirent leur semence.
La fréquence de ces interprétations illusoires exige dans ces cas un examen minutieux des divers organes.
2° Quant aux délires des sens dans les différentes formes de la folie, il faut distinguer les états aigus et les états chroniques.
Dans les premiers les délires sont plus fréquents que dans les seconds; en outre, les hallucinations sexuelles prévalent sur celles de l'ou'ïe.
Dans les états mélancoliques les délires auditifs et les délires des sens
sont plus fréquents que ceux de la vue. Ils sont très fréquents dans la mélancolie active et attonita.
Dans les manies aiguës, de même que dans la folie, les hallucinations sont des symptômes communs ; elles sont rares dans les manies chroniques, sauf dans la manie puerpérale.
Une chose très remarquable, c'est la rareté des délires des sens dans la forme périodique de la manie ainsi que dans la folie circulaire.
Dans la paranoïa les délires des sens sont très fréquents, d'abord les illusions auditives, ensuite les illusions de perception générale; les illusions du goût et de Fodorat sont plus rares. Les hallucinations visuelles ne se rencontrent qu'épisodiquement, le plus souvent quand linfirmité a une base alcoolique.
Dans les cas de paranoïa religieuse expansive les hallucinations visuelles et auditives sont choses ordinaires. Elles amènent parfois l'état du malade jusqu'à l'extase qui cependant est passagère.
Dans les états d'imbécillité, les hallucinations manquent. Des illusions peuvent cependant se produire sur la base d'une perception incomplète et par suite de la perte de toute faculté de critique.
Dans la démence paralytique aussi les illusions sont rares. On les observe encore souvent dans les états d'émotion intercurrente ou quand cette émotion a un caractère dépressif.