II. — Illusion
On distingue des hallucinations les illusions, c'est-à-dire les sensations sensorielles qui, dans leur trajet jusqu'à l'organe de la perception,
subissent un faussement et trompent la conscience sur l'origine du phénomène sensationnel.
Leur apparition provient de l'appareil sensoriel périphéricfue ; leur marche est centripète.
Leur apparition fréquente s'explique par le caractère compliqué du processus de la perception; en effet les illusions sont des phénomènes ordinaires et quotidiens de la vie physiologique;
Le lieu de leur origine peut être :
1° Le monde extérieur que l'excitation physique a à traverser (illusion physique);
'i" L'appareil sensoriel périphérique et l'organe subcortical de la perception (illusion physiologique);
3° L'organe cortical de la perception (illusion psychique).
1° Les illusions dont la cause se trouve dans le monde extérieur sont souvent occasionnées par le changement de milieu que l'excitation extérieure doit traverser pour atteindre les organes des sens.
Ainsi les mêmes objets paraissent plus petits et plus éloignés quand l'air est raréfié, plus grands et plus rapprochés quand l'air est plus dense, la réfraction des rayons lumineux étant plus faible lors du passage d'un milieu raréfié dans un milieu plus dense et plus forte dans le cas inverse.
C'est par suite de la nature physique et physiologique de notre organe visuel que, par exemple, les arbres et les poteaux télégraphiques semblent passer comme un vol rapide devant nous quand nous nous trouvons dans un train en marche, tandis que c'est bien nous qui passons rapidement devant eux; un bâton plongé dans l'eau nous semble fléchi; les objets clairs sur fond noir nous paraissent par irradiation plus grands qu'ils ne sont en réalité, etc.
2° Une source importante d'illusions c'est l'irritation des nerfs sensoriels par des stimulants inadéquats ^ Par suite de son énergie spécifique l'appareil sensoriel répond par la sensation qui lui est particulière aux excitations quelconques qui peuvent l'atteindre.
L'excitation causée par une fluxion et par des exsudats tels qu'en produit l'inflammation dans la choroïdite ou dans la rétinite, l'excitation causée par une pression sur l'œil ont pour réponse une sensation lumineuse. Dans les catarrhes de l'oreille moyenne ou interne, il se produit des bruissements, des crépitements, des bourdonnements dans l'oreille.
L'appareil des sens ne peut réagir devant ces excitations inadéquates que d'après les qualités élémentaires de la sensation; mais la sensation subjective, amenée jusqu'à l'écorce cérébrale, peut en ce dernier endroit produire une représentation qui n'est pas adéquate à la sensation et par là même créer une illusion.
L'homme sain d'esprit et dont la raison est intacte, n'est pas exposé à cette illusion; il interprète d'une manière juste la sensation subjective, il
' Koppe, Gehoi's.s/urunr/en unil l'sijchosen., Alh/. Zeilschr. f. Ps/jch., 24, p. 17. — Sully, Ai'ch. f. l'si/ch., IV, 3. '
la considère comme telle et en l'éprouvant il coaclut à l'existence d'une maladie de l'appareil des sens; il n'en est pas de même chez l'aliéné dont la conscience est troublée et qui, vu le trouble de sa raison et ses émotions morbides, n'est que trop facilement porté à transformer d'une manière imaginaire cette excitation subjective de ses organes sensoriels.
Il est évident que, chez les aliénés, beaucoup de phénomènes considérés comme des hallucinations trouvent leur explication dans ce fait que le malade encore calme avait au début très justement considéré comme une excitation subjective des sens les sensations subjectives qu'il avait d'abord perçues (scintillements lumineux, bourdonnements d'oreille) et que ce n'est que plus tard, avec les progrès du trouble de la conscience, qu'il les a pris pour des flammes, des diables, des menaces et des injures, et qu'il y a puisé les éléments de ses visions et de ses voix.
Tel est le cas notamment quand la prétendue hallucination est due à des phosphènes ou à des bruits, qu'elle est constamment accompagnée de ces états d'excitation subjective de l'appareil des sens, quand le sujet de l'hallucination est stable, quand le phénomène est localisé à un œil ou à une oreille, donc unilatéral, et quand la sensation disparaît aussitôt que l'individu ferme les yeux,
La fréquence et l'importance de ces illusions justifie la nécessité, toutes les fois qu'il se produit des illusions vagues ou stables, apparaissant simultanément avec des sensation^ élémentaires subjectives, de soumettre à un examen physique très minutieux l'organe sensoriel; à cet effet, on se servira, du moins eu ce qui concerne l'organe auditif, avec beaucoup d'avantage du courant constant par le procédé de Brenner.
3" Il arrive assez souvent que l'appareil sensoriel périphérique, y compris l'organe de la perception, ne laisse rien à désirer dans sa manière de fonctionner ; le faussement de la sensation ne se produit que dans le centre de la perception et l'illusion a une cause psychique. La cause de ces illusions d'origine psychique tient en partie au manque d'attention, en partie à la défectuosité de la perception et parfois à ces deux causes à la fois. Un phénomène fréquent qu'on peut classer dans cette catégorie et qui existe aussi dans la vie physiologique, c'est celui des illusions émotives.
Dans ce cas l'exactitude de la perception est troublée par le fait que le monde des conceptions est préoccupé par un cadre d'idées déterminées. L'excitation des sens arrivant à l'organe de la perception, produit une représentation qui répond à l'état de l'esprit mais non à la réalité ; cette représentation est accompagnée d'une image sensitive qui, comme une perception, est extériorisée sans que l'individu s'aperçoive de son erreur.
x\insi s'expliquent les faits : pour le voyageur peureux qui traverse seul une forêt le bruit d'une feuille devient le pas d'un brigand qui le poursuit ; l'homme qui a peur des spectres croit, quand il entre la nuit dans un cimetière, en voir surgir un derrière chaque pierre.
C'est ainsi qu'un individu qui se trouve en état d'exaltation religieuse voit se pencher vers lui l'image de la sainte Vierge, à l'église, le crucifix tourner les yeux, etc. ; c'est ainsi que, dans l'emportement de la colère, les
gestes et les mots de celui qui a provoqué cet état, bien qu'ils n'aient eu eux-mêmes rien de blessant, sont faussement interprétés comme des ofîeu-ses, des menaces, etc.; c'est ainsi que l'individu tourmenté par la jalousie interprète faussement et suspecte des faits absolument insiguifiants; c'est ainsi que l'individu enflammé d'un amour ardent n'aperçoit qu'avec uoe auréole idéale l'objet banal de ses désirs, en voit les laideurs sous le jour de la beauté (Don Quichotte et ses aventures avec Maritorne), ou que l'individu emporté par l'enthousiasme prend des moulins à vent pour des géauts et les combat.
Une seconde source d'illusions est due au manque de netteté de l'impression causée par l'absence d'attention, par distraction, ou par le caractère éphémère et imparfait de la sensation.
Une grande quantité de phénomènes rentrent dans cette catégorie. Nous apercevons, par exemple, à l'horizon un nuage qui nous semble avoir la silhouette d'un géant, d'une maison, d'un navire.
La perception fausse réveille notre attention et alors nous arrivons à ne plus voir autrement que sous ses contours réels le nuage fantastique; nous marchons d'un air distrait dans la rue, nous croyons rencontrer un ami et nous sommes déjà sur le point de l'aborder, mais, en regardant attentivement, nous voyons que c'est un étranger.
Ces sortes d'illusions sont favorisées par les phénomènes physiques qui rendent difficile la netteté de la sensation : tels sont, par exemple, le crépuscule, le clair de lune, le brouillard, etc.
Alors on peut prendre un arbre pour un homme, un vêtement suspendu à une fenêtre pour le cadavre d'un pendu.
Ce genre d'illusion est aussitôt rectifié par l'attention. Mais si l'attention manque, si, par exemple, l'impression illusoire provoque l'émotion de la peur et de l'épouvante, l'illusion n'est plus corrigée.
Parmi ces illusions il faut ranger aussi celles qu'on observe si souvent dans l'état maniaque où l'accélération énorme des processus de la représentation rend impossibles l'examen calme, le triage et l'appréciation des impressions venant du monde extérieur.
Une autre source d'illusions, que nous pourrions appeler avec plus de justesse des délires de jugement, vient de ce que l'individu n'a pas l'expérience nécessaire pour discerner les uns des autres les objets qui ont une certaine ressemblance (enfance) ou de ce qu'il a perdu cette expérience (état de faiblesse psychique).
Le petit enfant prend tous les individus à l'air viril pour son père, car il n'a pas encore des représentations différenciées ; l'imbécile ou le paralytique collectionnent des chiffons bigarrés, des cailloux luisants, etc., parce qu'ils les prennent pour de l'or et des pierres précieuses.
Une illusion très fréquente chez les aliénés est celle qui provient de ce que la perception nouvelle n'a qu'une ressemblance vague avec la perception originale et que l'individu les prend pour identiques. Ce phénomène suppose une faiblesse de la mémoire, une fidélité moindre dans la reproduction. L'illusion devient fixe parce que la faiblesse de perception et de
contrôle qui existent simultanément dans la plupart des cas, écartent toute possibilité de rectification.
C'est pour cela que les aliénés confondent si souvent les personnes * ; cette confusion se distingue de celle que commettent les hommes normaux, illusion passagère et causée par le manque d'attention et la distractiou, par sa stabilité, et par le fait qu'elle persiste souvent en présence de personnes déterminées de l'entourage, pendant des semaines, des mois entiers et même pendant toute la durée de la maladie. Évidemment, dans ce cas, ce sont des ressemblances, souvent bien vagues, entre l'image visuelle de la personne présente et l'image de souvenir pâlie de personnes absentes qui produisent cette confusion.
La signification psychologique de l'illusion est la même que celle de l'hallucination.
Si l'erreur des sens n'est pas rectifiée, il en résulte toutes les conséquences possibles, d'une fausse perception. Les couditious et les moyens de rectification sont les mêmes que dans l'hallucination. Etant donné les troubles de la raison et de l'activité des sens qui existent chez les aliénés, le faussement de la conscience par les illusions est chose ordinaire.