CHAPITRE PREMIER
APERÇU CLIXIQUE GÉNÉRAL
Nous avons parlé dans l'introduction de la place à part qu'occupent, au point de vue étiologique et anthropologique, ces états psycliopathiques, et nous avons fait remarquer leur évolution particulière et leurs conditions cliniques différentes de celles des psychonévroses. Avant d'aborder la description spéciale de ces états de dégénérescence, si variés individuellement, il nous parait nécessaire d'envisager d'une manière succincte les phénomènes variés d'un système nerveux central anormal et fonctionnant souvent d'une façon perverse.
Ces phénomènes se résument pour la plus grande partie par la notion de constitution névropathique, cette faiblesse irritable que nous avons déjà rencontrée dans l'étiologie comme cause prédisposante importante de l'aliénation mentale.
Les signes de cette constitution névropathique sont individuellement très différents. En général, on peut dire seulement que chez ces êtres morbidement organisés le système nerveux central présente une force de résistance minime, qu'il a une susceptibilité et une facilité à s'épuiser anormales et que les fonctions cérébrales, y compris les fonctions psychiques, se manifestent ou avec une intensité morbide ou d'une façon imparfaite ou perverse.
Au point de vue étiologique, on doit faire ressortir que ces êtres sont pour la plupart issus d'ascendants aliénés, atteints de maladies nerveuses, anormaux au point de vue du caractère, ou bien que, dans leur jeune âge, des processus constitutionnels, comme le rachitisme, ont influencé d'une manière préjudiciable le développement du cerveau et du crâne (processus
' Morel, Traité des déf/énér., 1857 ; Traité des mal. men/., 1860; Traité de la inéd. léf/ale des alién., 1866. — Le même, De l'hérédité morbide proçiressire, 1867. — V. KralTL, Friedreichs Blatter, 1868, — Legrand du Saulle, Le trouble mental héréditaire.
liydrocéphaliques), que souvent aussi des affections cérébrales graves fhyperhémies méningées et maladies encéphalitiques) se sont produites soit spontanément à l'occasion de maladies infectieuses aiguës soit à la suite d'un traumatisme, ou qu'enfin les excitations de l'onanisme ont atteint le cerveau en voie de développement au point de vue organique et fonctionnel. Si, comme c'est le cas dans les atteintes graves, il n'en résulte pas un arrêt de développement dans le sens de l'idiotisme, le développement se fait toujours d'une façon anormale et souvent perverse. Cette tare se reconnaît par des stigmates de dégénérescence fonctionnelle, et spécialement, au point de vue psychique, par des anomalies dans le développement du caractère, de l'éthique, de la vie des instincts, tandis que les capacités intellectuelles peuvent se comporter assez bien. L'expression de dégénérescence psychique n'a pas la signification anatomique d'une dégénérescence de Técorce cérébrale comme organe des fonctions psychiques ; il ne sert qu'à indiquer qu'il y a fonctionnellement une déviation progressive permanente, d'origine constitutionnelle pathologique, et souvent perverse de la vie cérébrale et psychique normale, que la personnalité a été altérée, qu'elle est par conséquent dégénérée.
Cet abâtardissement dans le sens d'une dégénérescence psychique a cependant une cause plus profonde et sans doute une cause pathologique, car il peut se ramener souvent à certaines conditions cérébrales pathologiques déterminées et il coïncide souvent avec des stigmates de dégénérescence anatomique. Anthropologiquement aussi cet abâtardissement psychique présente un phénomène très significatif, car il ne représente chez l'individu que le phénomène partiel d'un processus de dégénérescence physique et psychique de toute la famille et on peut le suivre à travers les générations sous forme de phénomènes variés et devenant de plus en plus graves.
Le fonctionnement anormal et souvent même perverti de l'organe central se manifeste spécialement :
a). Dans le domaine des processus vitaux : par une grande mortalité, abaissement de la moyenne de la durée de la vie, réaction insolite aux influences atmosphériques, telluriques, alimentaires, grande élévation et irrégularité frappante de la courbe de la température dans les maladies fébriles qui ont d'ailleurs une évolution et une marche typiques; par une excitabilité nerveuse pouvant aller jusqu'aux phénomènes névrosiques graves (convulsions, névroses, psychoses), durant les phases physiologiques fdentition, puberté, menstruation, ménopauseï, p&'r une entrée précoce en puberté, en général par un développement prématuré du corps et de l'esprit, mais avec un corps resté frêle, souvent gracile, un teint fin, une constitution lymphatique, une tendance aux maladies scrofuleuses pendant l'enfance et plus tard une tendance à la tuberculose. Souvent ou rencontre ici aussi des anémies profondes et des chloroses constitutionnelles qui datent de la puberté et qui sont pour cette raison très difficiles à guérir.
&). Dans le domaine des fonctions cérébrales, on note une irradiation
DEGENERESCENCES PSYCHIQUES 435
extraordinairement vive du système nerveux central, qui se produit sous forme de somnolence, sopor, délire, hallucinations, etc., à la suite de légères maladies physiques.
y). Dans le trajet des nerfs sensibles il y a une facilité anormale à l'excitabilité et une durée extraordinairement longue de l'émotion et de l'irradiation qui agit sur des territoires nerveux tout à fait éloignés.
o). Dans le domaine sensoriel, il y a tendance à l'hyperesthésie, à côté d'une notation extraordinairement vive des impressions par des sentiments de plaisir et de déplaisir, et quand ces premiers sont annotés dans un sens pervers, il y a tendance aux idiosyncrasies.
t). Le manque d'équilibre de l'innervation vaso-motrice se manifeste par sou intense participation aux émotions psychiques (pâleur, rougeur, palpitations, sensations précordiales) et autres influences qui abaissent le tonus des nerfs vasculaires (chaleur, alcool). La règle est que ces constitutions réagissent à l'alcool d'une manière anormale et avec une intensité extraordinaire. Toutefois la faiblesse fonctionnelle des centres nerveux provoque souvent un penchant pour ce stimulant. Sous l'influence délétère de l'alcool, les formes les plus graves de la dégénérescence fonctionnelle se développent alors sur la base de la tare organique.
;). Comme symptômes de dégénérescence fonctionnelle dans le domaine moteur on doit citer : lenystagmus, le strabisme, le bégaiement, les contrac. tures et autres troubles d'innervation des muscles, notamment de la figure (grimacements, convulsions); puis comme symptômes d'une tare particulièrement grave, les accidents épileptiques et épileptoïdes'.
-r,). Ce qui est particulièrement fréquent, c'est l'anomalie fonctionnelle de la vie sexuelle en tant que l'instinct génital manque ou qu'il apparaît avec une intensité excessive, sous forme de rut, ou qu'il se manifeste trop prématurément, même dès la première enfance, et mène alors à la masturbation, ou bien qu'il apparaît d'une manière perverse, c'est-à-dire que son genre de satisfaction ne vise nullement la conservation de l'espèce.
0 ,. La tare se trahit souvent par des névropathies (neurasthénie, hypocondrie, hystérie, épilepsie) qui débutent pour la plupart à l'époque de la puberté et, en prenant une marche progressive et une tournure de plus en plus grave, mènent jusqu'aux formes extrêmes de la dégénérescence fonctionnelle.
La sphère psychique aussi offre des phénomènes analogues comme expression de la tare organique et de la constitution psychopathique.
Quant aux sentiments, l'observateur est surpris tout d'abord par leur sensibilité et leur irritabilité surprenantes, par la facile production de la douleur et des émotions psychiques qui peuvent d'ailleurs atteindre un degré pathologique et passer à l'état de confusion complète des sens.
Chez beaucoup d'individus de ce genre il existe par moments une telle émotivité que chaque pensée devient immédiatement une émotion et qu'un rien les met en émotion. De légères indispositions, la menstruation
' Comparez : Griesinser, Arcli. f. Psijch., I, p. 320. — 'Westphal, Ibid,, III, p. ID7.
et d'ciutres états physiologiques, même un simple changement de temps peuvent produire cet efïet directement ou par l'intermédiaire d'une névralgie eu assombrissant l'état d'esprit. A côté de cette impressionnabilité et de cette émotivité surprenantes il existe souvent une indifférence de cœur remarquable; il y a même parfois une alternance nullement motivée entre ces deux extrêmes, alternance qui se manifeste par des sympathies et des antipathies étranges. Chez bon nombre de ces névro-psychopathes la vie des sentiments oscille pour ainsi dire continuellement entre l'exaltation et la dépression, de sorte qu'il est impossible qu'un état d'esprit neutre ou normal, c'est-à-dire exempt d'émotions, se produise.
Dans les phases d'exaltation se manifeste une activité ardente avec des désirs, des instincts, des impulsions étranges, parfois même dangereuses ; dans les phases dépressives, le malade souffre d'une indécision pénible, d'idées obsédantes qui le poussent notamment au suicide, de craintes terribles de devenir aliéné.
On doit citer comme une anomalie particulière des sentiments qui caractérise tout un groupe d'états de dégénérescence psychique, l'absence totale ou du moins Tinexcitabilité des sentiments éthiques.
Dans le domaine de la conception, c'est une facilité des représentations, une force d'imagination extraordinaire allant jusqu'à produire des hallucinations, une promptitude des opérations, des associations, la manière souvent inductive de penser, qui frappent particulièrement; mais, malgré ces avantages qui rendent capables de travaux artistiques et scientifiques, la faiblesse irritable empêche l'individu d'arriver à des résultats. Les succès scientifiques sont arrêtés par l'épuisement rapide et par l'incapacité qui en résulte de penser d'une manière continue et intense ; les résultats artistiques deviennent impossibles par suite du manque trop fréquent des facultés esthétiques et intellectuelles. Par suite de cette lacune, les productions artistiques de ces individus ont un cachet baroque, même monstrueux, au moins laid. En même temps il y a souvent un manque remarquable de fidélité dans la reproduction des conceptions.
La marche de l'association des idées chez ces hommes-là frappe vraiment l'attention. Elle paraît entrecoupée ; il y a des sauts brusques sans aucune transition dans la conversation. Penser d'une manière nette et logique, voilà ce qui leur est absolument étranger. Souvent l'association se fait par l'assonnance des mots; les rapports entre les choses que le malade écrit sont si éloignés, si extraordinairement bizarres, que les sauts faits par la pensée deviennent pour ainsi dire stupéfiants, mais fatiguent aussi très vite. Souvent on rencontre des conceptions obsédantes et même des délires primordiaux anticipés qui ressuscitent plus tard quand le malade verse dans la paranoïa. Dans la sphère de la volonté on trouve aussi une grande excitabilité intellectuelle à côté d'une durée minime de l'excitation. 11 en résulte un enthousiasme qui disparait très vite, une ardeur d'activité qui n'arrive jamais à achever quelque chose. Cette faiblesse et cette inconséquence de la volonté indiquent que le caractère est altéré. Souvent, notamment chez les individus chargés héréditairement et
DEGENERESCENCES PSYCHIQUES 437
atteints de cette conslitutiou anormale, on trouve en même temps des actes impulsifs; et, qui plus est, parfois même ces individus se sentent poussés, durant des périodes qui reviennent régulièrement, à répéter les mêmes actes étranges, excentriques et même immoraux, sans que, après les avoir accomplis, ils aient conscience du motif qui les y a décidés. Parfois on réussit à découvrir comme mobile d'un de ces actes certains états d'esprit, des idiosyncrasies, des conceptions délirantes. Un essai d'esquisse de la totalité de la personnalité anormale en réunissant dans une synthèse tous les traits, présente beaucoup de dilTicultés, étant données les grandes variétés individuelles.
Eu somme on peut admettre comme exact que, chez eux, la sphère incoDsciente de la vie intellectuelle joue un plus grand rôle que chez l'homme normal. C'est avec raison que Morel désigne ces individus, quand ils sont des héréditaires, par le mot d'hommes instinctifs. Leurs conceptions obsédantes, leurs actes impulsifs et leurs étranges liaisons d'idées justifient cette manière de voir.
Sur le terrain des productions intellectuelles d'un ordre supérieur, c'est le manque d'harmonie de l'ensemble qui frappe. Les traits les plus marquants et les plus fréquents de ces personnalités anormales sont : une intelligence très médiocre à côté d'un talent remarquable et exclusif (même chez les idiots) allant parfois jusqu'à la génialité partielle, la faiblesse de la volonté et du caractère qui se manifeste par un manque de fermeté morale, par l'incapacité à avoir une vie rangée, par l'abandon sans résistance aux penchants immoraux, en même temps la bizarrerie et l'exclusivisme de certaines tendances, de certains sentiments et idées qui font paraître ces individus baroques, exaltés, passionnés, comme des originaux, des misanthropes, des fanatiques religieux et politiques, enfin des sympathies et des antipathies capricieuses, l'exclusivisme de certains talents et de certaines tendances de la volonté en même temps que le manque d'intérêt et l'indifférence à l'égard des questions et des devoirs sociaux qui les touchent de près, un caractère inconstant, inquiet, instinctif, capricieux. Souvent l'anomalie de la personnalité se manifeste aussi par des goûts grotesques dans les manières, dans les vêtements, etc. La particularité de la personnalité se fait souvent aussi remarquer par une expression spéciale (névropathique) de l'œil ainsi que par des signes de dégénérescence anatomique. Ces derniers fournissent la preuve palpable que dès la première époque du développement il existait des influences nuisibles et constituent une preuve bien nette qu'il existe une déviation du type morphologique de l'espèce, en un mot, une dégénérescence. Nombre d'individus tarés de ce genre se maintiennent pendant toute leur existence sur cette lisière, entre la maladie prononcée et la santé relative, du moins individuelle. A l'occasion ils perdent passagèrement, en raison d'iulluences psychiques ou somatiques, leur équilibre psychique relatif, présentent alors des états d'esprit morbides, des émotions pathologiques, de la folie transitoire, etc. S'ils subissent des atteintes durables ou réitérées, ils tombent sûrement dans un trouble
mental grave qui, notamment dans la jeunesse, se termine souvent par l'idiotie. Dans tous les cas, la tendance de ces individus tarés à verser dans l'aliénation est très grande. De simples changements dans leur genre de vie, leur domicile, les coups, la mauvaise fortune, les mouvements politiques et sociaux peuvent provoquer la folie. Les phases physiologiques de la vie même suffisent souvent pour la faire naître. Une des époques les plus dangereuses est celle de la puberté ! La transition entre la prédisposition psychopathique et les psychoses est souvent amenée par des anomalies psychiques préexistantes, par des excentricités et des paradoxies dans les idées, les tendances, les motifs et les jugements, étant donné que l'exclasivisme ou la faiblesse de l'instruction, la nature embrouillée et travestie des sentiments et des tendances, des penchants permanents, des passions et des anomalies du caractère, fournissent toujours un terrain propice à la cause accidentelle ou mènent par eux-mêmes à une véritable folie en donnant un développement progressif à la disposition morbide. Ou bien la maladie mentale suit une névropathie constitutionnelle (hystérie, hypocondrie, neurasthénie).
Le pronostic est en général défavorable.
L'anatomie pathologique de ces abâtardissements est encore inconnue en grande partie. Le substratum de la dégénérescence psychique est inconnu morphologiquement et cette notion ne doit être retenue que par rapport au caractère fonctionnel.
Dans tous les cas, les troubles si fréquents et considérables du développement du crâne sont dignes d'être notés. Stahl (Zeitschr. f. Psych., 16, 17) indique comme important l'arrêt de développement du crâne (microcéphalie) ou les troubles provoqués par l'hydrocéphalie de Tenfance (macrocéphalie). Meynert (Skizzen, etc., 1870) attache une importance à la disproportion entre le cerveau et le crâne d'un côté et le développement du cœur et des vaisseaux de l'autre côté. Arndt [Lehrb. der Psychiatrie, 1883, p. 325) a trouvé les circonvolutions cérébrales moins nombreuses et peu profondément accentuées, des atrophies fréquentes de certaines parties du cerveau, notamment du lobe occipital, avec très court pédoncule postérieur du ventricule latéral.
Les découvertes d'Arndt sont aussi dignes d'attention {Yirchow's Archiv, •1861, p. 512; 1867, p. 41, 72); d'après lui, chez les individus originairement atteints d'une tare névropathique, beaucoup de cellules de l'écorce cérébrale restent, même dans le cerveau adulte, à l'état embryonnaire; l'enveloppe médullaire du cylindre-axe reste incomplète; en outre, des imperfections de développement des voies lymphatiques et vasculaires en connexité avec une anémie constitutionnelle se rencontrent souvent. La dégénérescence acquise peut en partie se ramener à des troubles de nutrition des parois vasculaires et à des troubles d'innervation motrice, comme il s'en produit dans les maladies graves, la chlorose, les excès alcooliques et sexuels, le senium, etc.