II. — Idiotie terminale
La terminaison des psychoses qui ne guérissent pas et quand la vie est conservée assez longtemps, c'est l'imbécillité.
Cet état est l'expression des processus de transformation dans Técorce cérébrale, processus que nous devons nous représenter sous l'image de l'atrophie.
Suivant la nature du processus anatomique, le gâtisme peut entrer en scène et se développer très rapidement, par exemple après une folie furieuse grave ; ou bienil peut se développer progressivement, au cours des années, par exemple comme dénouement de la vésanie. Au point de vue clinique, il y a des nuances innombrables en ce qui concerne l'intensité de la débilité mentale qui peut aller jusqu'à l'idiotie apathique.
Dans les cas concrets, il faut examiner les différentes fonctions de la vie intellectuelle, notamment : la production et l'extension des phénomènes éthiques et esthétiques, la perspicacité du jugement, des notioas logiques, le manque d'énergie plus ou moins grand de la volonté, la promptitude ou la lenteur de la perception, de la combinaison, de l'action ; la faculté de la
m'émoire, en tenant compte de ses diverses qualités ; après cet examen, et ces constatations faites, il faut diagnostiquer le degré de la faiblesse mentale. Les formes légères, comme il s'en produit assez souvent après les cas graves de mélancolie et de manie, échappent souvent à l'observation. Souvent cette diminution imperceptible de la faculté mentale ne se trahit pas dans l'asile où le malade guéri brille comme un grand esprit parmi les malades et s'est déjà tout à fait habitué aux usages et à la vie delà maison; elle ne se manifeste que quand le malade guéri a quitté l'asile et qu'il essaie dans sa carrière ses forces retrouvées. Plus la situation est élevée et difficile à occuper, plus se montre alors la déchéance que l'individu a subie pendant sa maladie, bien que ses facultés intellectuelles dépassent encore considérablement celles d'un individu qui n'est pas doué sous le rapport de l'esprit.
Seul un fin observateur qui a connu jusque dans ses menus détails l'ancienne personnalité, s'aperçoit alors que cet homme a perdu de sa sensibilité éthique, qu'il est devenu indifférent à des relations sociales dont il faisait autrefois grand cas, que ses sentiments sontémoussés, que ses principes se sont relâchés, qu'il est devenu plus accessible aux tentations et moins énergique dans ses efforts. S'il présente une fidélité moins sûre de la mémoire, un ralentissement dans la capacité du travail, un changement de caractère dans le sens de l'irritabilité, la débilité psychique se dessine déjà plus nettement et ce sera un élément important pour l'appréciation médico-légale, car les affaiblis de ce genre qui ont perdu beaucoup de leurs freins moraux deviennent plus faciles à entraîner à certains actes et moins capables de résister à leurs émotions.
Quant aux états terminaux prononcés de la démence secondaire, on peut distinguer deux types très distincts au point de vue clinique.
A. — Imbécillité agitante (confusion générale, démence)
Il y a encore une certaine excitation dans le domaine psychique ; il existe encore des images mentales et des tendances, mais avec un mécanisme intellectuel tout à fait délabré, dont les parties sont devenues chacune autonomes et ne sont plus reliées pour faire l'unité de la conscience, le Moi.
Les conceptions de ces malades sont tout à fait vagues, sans plan, et arrivent au hasard, se rattachant à des homonymies superficielles de mots, ou bien toute association d'idées manque complètement. Le malade a perdu même le sens logique des mots qui pour lui sont sans aucune signification, de simples enveloppes de mots, des résidus d'anciennes conceptions et d'anciennes images de mouvement.
Par son agitation et sa loquacité incohérente, le malade ressemble souvent au maniaque, mais cette ressemblance n'est que très superficielle. Au lieu de vives émotions, comme il y en a chez le maniaque, on ne voit chez lui qu'une mimique idiote qui consiste en un sourire imbécile ou en rica-
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uements pleurnichards, une conduite puérile et inepte. Tandis que, chez le maniaque, même à l'apogée de son trouble, surgissent des masses de conceptioDs cohérentes, des liaisons et des associations logiques, la confusion des idiots agités est sans fondement et ordinairement sans aucune association.
Tandis que, dans les rémissions de la manie, l'ancienne force intellectuelle reparaît dans sa plénitude, ici, malgré tout le bruit et tout le fracas avec lequel se manifeste le mécanisme défectueux, on ne voit apparaître que les ténèbres de l'imbécillité.
Malgré toute cette activité, l'effort, la liaison des conceptious disparates et défectueuses pour en former un jugement, une conclusion, une action méthodique, deviennent impossibles.
Enfiu la manie est un état temporaire rémittent, l'idiotie agitante un état terminal et permanent.
Ces phénomènes terminaux de démence sont en général les stades de dénouement de la vésanie ainsi que des manies qui ne sont pas arrivées à guérir.
Observation XXX. Folie furieuse après une pneumonie. Terminaison par imbécillilé agitante. — La femme Beng, paysanne, vingt-huit ans, sans prédisposition héréditaire, mère de trois enfants, autrefois saine, a été atteinte, vers le 15 septembre 1871, d'une pneumonie croupale droite. A l'acmé de la maladie, il y eut un violent délire fébrile; pendant le stade de résolution, une excitation maniaque se produisit qui s'accentua et passa bientôt à l'état de folie furieuse. Elle perdait le sommeil, elle chantait, sifflait, bavardait d'une manière incohérente et dans différents dialectes, prêchait, faisait l'exercice militaire, rageait. L'état d'esprit était irritable, allant jusqu'à la colère. Comme noyau du délire, il y avait de l'illusion démonomaniaque avec hostilité contre l'entourage. Elle voyait des sorcières, des spectres, se croyait possédée par le diable pour lequel elle prenait son beau-père. Au milieu de conceptions confuses, il y avait souvent des rémissions profondes ; pendant un de ces intervalles, elle demanda elle-même à être internée dans un asile.
Lors de son entrée à l'asile, le 9 octobre 1891, elle était à l'apogée de la folie furieuse, prise d'une impulsion motrice indomptable, très confuse. Dans le tourbillon des images mentales avec fuite d'idées, qui souvent s'exprimaient par des mots et des membres de phrases détachés et dans lesquels l'assonnance et l'allitération jouaient un rôle, surgissaient des fragments d'un délire de persécution (persécution ])ar des sorcières, le diable, le vitriol qu'on lui a versé dans le cerveau), à côté de délire des grandeurs (son père est un prince, illusion qu'elle a fait une promenade en voiture à quatre chevaux, qu'elle a fait un héritage, etc.); cependant les conceptions démonomaniaques et l'irritabilité de son esprit emporté prédominaient. L'inlelligence était profondément troublée ; l'entourage était considéré dans le sens des conceptions délirantes.
La malade est de taille moyenne; l'os frontal est étroit; pas d'anomalies végétatives ni du squelette ; pas de fièvre, pouls à 88, nutrition très abaissée, téguments cutanés pâles, ainsi que les membranes pituitaires. Pupille gauche dilatée. Mouvements accessoires et fibrillaires des muscles de la figure ; strabisme passager.
Dès le mois de novembre des rémissions se produisirent, mais la malade restait obnubilée, confuse, et pendant les phases de repos qui étaient plutôt des phases d'épuisement, elle se plaignait de lassitude, de faiblesse et demandait parfois aussi à
boire du vin de Champagne. Au cours du mois de décembre, la maladeest devenue plus calme, les phases d'agitation qui étaient tantôt des émotions de colère avec un caractère de réaction contre la persécution démonomaniaque, tantôt présentaient l'image d'une émotion gaie et frénétique avec délii^e des grandeurs, avec impulsion motrice, chants, rires, loquacité profuse, ne se présentaient plus que pendant quelques heures. La nutrition se releva, les règles revinrent régulièrement : mais la malade ne devint pas plus sensée ; ses états d'agitation revêtirent de plus en plus le caractère d'une colère enfantine ou de la gaieté espiègle des enfants ; dans les périodes de calme relatif et d'épuisement, on ne pouvait pas non plus se tromper sur les progrès de sa confusion et de sa débilité intellectuelles. Le traitement par les bains et les injections sous-cutanées de morphine resta sans résultat.
Les explosions frénétiques disparurent complètement au printemps de 1872. Une conduite étrange, des idées confuses et dominées par de nombreuses hallucinations visuelles et auditives se manifestaient. La malade allait et venait sans plan ni but, tantôt maugréant et insultant l'entourage par suite de résidus démonomaniaques, tantôt riant, chantant, gesticulant, écoutant des voix agréables. Quand on lui adressait la parole et quelquefois aussi spontanément elle débitait un galimatias insensé, des fragments de ses anciennes idées délirantes pour la plupart de nature démonomaniaque, ou même des mots tout à fait inintelhgibles. La décadence intellectuelle faisait des progrès de plus en plus considérables, les traits de la figure devenaient contorsionnés et séniles ; la malade devenait malpropre et dut finalement être transportée dans un sanatorium.
B. — Idiotie apathique
Le stade extrême de la décadence psychique est constitué par l'idiotie tipathique telle qu'elle peut se développer directement après les mélancolies graves qui n'ont pas guéri, notamment la mélancolie active et la stupeur, les accès de démence furieuse ainsi que de démence aiguë.
Dans ce cas la physionomie a une expression de nullité complète, linnervation des extenseurs se paralyse complètement, de sorte que le corps n'obéit plus qu'aux lois de la pesanteur et qu'il règle son attitude sur celles-ci. Le menton tombe sur la poitrine, les membres prennent une position légèrement fléchie, la salive s'écoule de la bouche.
Dans le domaine psychique il y a calme plat. L'aperception baisse et devient une simple perception, la sensibilité et l'excitabilité réflexe sont réduites à leur minimum. Avec la perte de toutes leurs facultés intellectuelles ces malades ressemblent à des animaux dont on a enlevé le cerveau; en effet, leur écorce cérébrale est mise hors fonction. Ils ne s'aperçoivent plus qu'ils ont besoin de manger, ni d'aucun danger ; il faut les gaver, les habiller, surveiller leurs évacuations, autrement ils périraient. Aux degrés les plus bas de cet état, les idées motrices aussi disparaissent avec les conceptions. Par suite le langage même cesse d'exister, c'est une véritable aphasie amnésique. Cette mort intellectuelle dure parfois pendant des années jusqu'à ce que la délivrance arrive par la mort physique. En général, les malheureux de cette catégorie ne vivent pas longtemps ; car ou
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bien la paralysie des centres psychiques s'étend à ceux de la. respiration et de la circulation ou bien le manque de mouvement, de respiration, amène uii trouble considérable de la circulation et de la nutrition, et le dénouement mortel se produit par pneumonie, diarrhée coUiquative, etc.
Observation XXXI, Folie furieuse. Terminaison par V idiotie apathique. — Kampf, vingt-huit ans, cordonnier, enfant illégitime, sans prédisposition héréditaire, mais dès son enfance timide, peu sociable, facile à épouvanter, bien doué cependant intellectuellement, eut à l'âge de dix-neuf ans (puberté) un accès de mélancolie. II guérit alors complètement au bout de six mois.
Vers la fin de juin 1873, il rentra un soir bouleversé et agité à la maison paternelle. II était inconstant, sans sommeil, précipité dans ses mouvements. Son agitation croissait à vue d'oeil ; il avait de la fuite des idées, était incohérent, déclara être le roi d'Allemagne et proclama la danseuse de cordes comme la reine qu'il voulait épouser. Il est Adam, saint Jean, le Rédempteur du monde ; la cloche de Schiller est la plus belle. Il se mit à chanter, à siffler, à jurer, à maugréer, enfonçant les portes et les fenêtresi; il battait les gens de la maison, voyait du feu en l'air, le diable qu"il entendait crier, disant qu'on voulait le brûler, lui trancher la tête. Il ne mangeait presque rien, avait grand soif et souffrait de constipation.
Le malade fut reçu le 2 juillet 1873, en état de folie furieuse complète. La marche de ses idées était accélérée jusqu'à la débandade ; il y avait confusion ; par-ci parlà surgissaient des idées délirantes : il était le Sauveur, Jean-Baptiste.
L'intelligence était très troublée, l'impulsion motrice continuelle et dirigée seulement vers les actes de destruction. Le malade avait de nombreuses hallucinations de la vue et de l'ouïe (le diable, Dieu, etc.). Il était sans fièvre, le pouls dépassait rarement 80 pulsations. Les organes végétatifs étaient intacts ; sauf une saillie prononcée de l'occiput, il n'y avait pas d'anomalies crâniennes.
L'excitation motrice, la débandade des idées, la confusion, les hallucinations se sont maintenues malgré des bains prolongés, pendant plusieurs semaines dans le même état ; ensuite il y eut des rémissions qui, bien que profondes, étaient courtes et suivies d'exacerbations d'autant plus violentes.
Après une durée de cinq mois de la folie furieuse, période pendant laquelle la nutrition du malade baissa beaucoup, le calme et un profond épuisement se produisirent peu à peu. Mais le malade était profondément confus, malpropre; il ne manifestait plus que par-ci par-là des émotions puériles et ineptes, restait pendant des heures entières dans des positions bizarres, ne manifestait plus de réaction aux excitations du monde extérieur, pas même aux forts courants faradiques. La figure prit l'expression d'une parfaite nullité, les yeux regardant fixement dans le vide ; le maintien devint mou, affaissé; la salive coulait de la bouche; la réaction par la parole ne se produisait plus ; sur le corps, une couche adipeuse considérable. Vers la fin de 1878,1e malade, arrivé à un étal complet d'idiotie apathique, a été transporté dans un hôpital.