V. - EMPOISONNEMENT PAR LE BAUME DE COPAHU
Quelques observations d'empoisonnement par le baume de copahu sont très intéressantes. Pidoux a vu un jeune homme qui, après avoir fait un usage immodéré de copahu, fut pris d'une paralysie grave avec contracture spasmodique de presque tout le corps. Maestri (^> raconte qu'un homme de trente-sept ans, pour se guérir d'une gonorrhée, prit des doses de copahu et de cubèbe quatre fois plus for tes que ne le portaient les ordonnances médicales. Dix jours après qu'il eut commencé ce singulier traitement, il survint de la céphalée, du vertige, de l'incerti tude de la marche, de la constriction autour du cou, de la douleur et de la raideur des muscles du cou et de la mâchoire ; puis apparurent du tremblement, des crampes et des horripilations ; la peau était chaude, la tête turgescente, mais les membres inférieurs étaient froids et leur faiblesse devint telle que le malade ne pouvait plus se tenir sur ses pieds; contracture légère dans les muscles de la cuisse et de la jambe ; anesthésie de la peau dans les parties douloureuses. Les antiphlogistiques ne donnèrent aucun résultat, l'électricité amena une guérison complète.
VI. -EMPOISONNEMENT PAR LE SEIGLE ERGOTÉ. ERGOTISME. RAPHANIE. CONVULSIO CEREALIS (*) Cette maladie a paru anciennement sous forme d'épidémies étendues et a fortement excité la curiosité, alors que sa cause était inconnue; aujourd'hui elle appartient presque exclusivement à l'histoire du passé et on ne l'observe plus que rarement et à l'état sporadique.il est absolument démontré que l'alimentation par du seigle ergoté en est la cause unique. Depuis que le fait est connu, on a cherché à se protéger contre le parasite dangereux, et il n'arrive plus que par exception que des gens pauvres fassent usage par nécessité ou par incurie de pain fabriqué avec du seigle altéré. C'est ce qui est arrivé dans la Prusse occidentale pendant la
(1) Georges Berg-ei'on et l'ellegrino Levi, Anesthésie de la cornée dans l'empoisonnement par le sulfure de carbone (Gozelte inédir. de Paris, 1804, et Gaz. des hôpitaux, ISG'i, p. 4'»3).
(2) Ewald, Bert. klin. Wocheuschrift, 1875.
(H) Maestri, Paralysie grave produite par l'abus du copahu et fiuéric par l'vlectricité. (Gazelta medica ilaliina, 1857, Onzetle mi'dicale de Paris, 1858).
(4) Romherg, Lchrhuch der Nervenkrankheiten,-p. 500. — D.-J.Taube, Die Geschichte der Kribelhrankheit, Gbllingeii, 1782. — Wagner's iiiid Ilufeland's Journal, 1831-1832. — Th. Ileusinger, Studien ùher den Ergotismus, Marburg, 1856. — Fliiizer, Vergiftungen durch den Genttss mutterkernhaltigen Brodes (Horu's Vierieljahreschrift f. ger. Mcd., Band VIII, p. 360-367. — L. Colin, art. Raphanie. du Diri. encyclop. des sciences me'd, — A, Laveran, Traité '^^S mala'i'"' et épidémies des c^rmées. 1 uris, 1§75, p. 469.
sPÉc.J PELLAGRE 573
disette de l'année 1868-60: on a pu observer à ce moment à la clinique médicale de Konigsberg plusieurs faits d'ergostisme et notamment quatre cassurvenus dans la même famille. Ils ont été analogues à ceux décrits par les auteurs, seulement il se développa un symptôme très important que nous n'avons trouvé décrit nulle part antérieurement : nous voulons parler d'une atrophie musculaire intense et étendue des membres inférieurs et supérieurs et portant surtout sur les avant-bras et les jambes.
Les symptômes de la maladie sont une sensation particulière de picotements, de fourmillements avec des contractions cloniques et de la faiblesse des jambes. Les fourmillements débutent ordinairement dans les extrémités des doigts et sont accompagnés d'ane>sthésie de la peau: puis ils s'étendent aux mains, aux bras, aux jambes, quelquefois même à la face et à la langue. Les mains et les pieds deviennent crochus, les orteils et les doigts restent fléchis. L'articulation du poignet s'infléchit de telle sorte que la main prend, selon l'heureuse comparaison de Romberg, la forme d'un bec d'aigle. Plus tard, l'avant- bras et le bras se dévient d'une façon analogue ainsi que la jambe et la cuisse, quelquefois même les muscles de la nuque sont atteints. Ces contractures sont particulièrement marquées le matin, elles cessent l'après-midi et sont accompagnées de fortes douleurs. La peau est pâle et terreuse, La respiration, la circulation, les fonctions rénales et intestinales sont normales.
Dans les cas types, les membres inférieurs sont paralysés , les bras tremblent, il y a une forte anesthésie de la peau. Exceptionnellement on observe des convulsions épileptiformes, du délire et de l'imbécillité. Taube décrit une altération particulière des ongles, qui deviennent raboteux, d'un brun foncé et présentant des saillies de 0™,001, alternant avec des parties lisses; ces saillies auraient apparu chacune au moment d'une forte attaque.
Marche. — L'attaque peut ne durer que quelques jours ou se prolonger pendant plusieurs semaines. Les rechutes sont fréquentes, de même les maladies consécutives, c'est-à dire l'épilepsie, l'imbécillité, la paraplégie. Quelquefois il survient une gangrène des doigts et des orteils semblable à la gangrène sénile, La mort peut avoir lieu dans une violente attaque de suftbcation ou d'apoplexie. l)'après les médecins du siècle dernier, la mortalité a été de six à neuf pour cent et elle a porté surtout sur les enfants de deux à dix ans. Les autopsies, jusqu'à ce jour, n'ont montré aucune altération positive dans le système nerveux.
Le traitement eaX essentiellement prophylactique et consiste à ne pas faire usage de pain altéré par l'ergot. Au début de la maladie les vomitifs et les purgatifs sont indiqués pour évacuer la substance toxique. Les narcotiques (opium, morphine, chloral) seront employés pour calmerles douleurs. Le reste du traitement se fera, selon les prescriptions générales, par les ï;on?(7Wff5, les bains cW'ùlectricité^^K
Vil. - PELLAGRE.
La pellagre, elle aussi, est, par bien des côtés, une affection nerveuse. Elle reconnaît pour cause l'usage de la farine avariée de maïs. Cette maladie étant rare en Allemagne, nous nous contenterons de la décrire en quelques lignes d'après les auteurs français. — Elle porte principalement sur le système nerveux ; il y a des paralysies des membres inférieurs, de l'ataxie, mais surtout des troubles psychiques (délire, hallucinations, manie). Les pellagreux ont une certaine ressemblance avec les alcoolisés, mais les premiers présentent des éry thèmes que n'ont pas les seconds; de plus, dans la paralysie pellagreuse il n'y a pas de phénomène ataxique, mais du tremblement et de la faiblesse (Théophile Roussel) <^*. Dans les
1) D'autres plantes peuvent amener des accidents analogues à ceux du seigle ergoté; ainsi les oranges, I -i pois, les pois chiches, etc., ont oi.-casionné des a-cidenls convulsifs et paralytiques. 1?) Théophile Roussel, Dr la pvUngrc et des j^seulo-petlugres (A'-ch. gemJr. de tr.dd., iS6'^, 6' sévie,
574 MALADIES DE LA MOELLE PAR EMPOISONNEMENTS [pathol. ,
autopsies des pellagreux, on a constaté plusieurs fois des lésions anatomiques importantes. Billod dit que, d'après ses recherches, le ramollissement général ou partiel de la substance blanche de la moelle semble être constant dans les autopsies des maniaques pellagreux qui succombent pendant la période cachectique '•^K Une observation de Marcé est bien d'accord avec cette opinion (délire partiel, hallucinations, état chronique tendant à la démence ; éruption pellagreuse,tuberculisation pulmonaire; mort. Ramollissement de la moelle épiniére au niveau de la région lombaire) (•>. Bouchard, sur une femme morte de pellagre, a vu les mêmes lésions que dans l'ataxie : les tubes nerveux étaient rares dans les cordons postérieurs et latéraux, le tissu atrophié était riche en noyaux et en corpuscules amyloïdes (3).
VIll. -INTOXICATION PAR LE PLÛMIÎ. PARALYSIE SATURNINE (^ Les intoxications par le plomb sont les plus importantes, non-seulement parmi les empoisonnements métalliques, mais encore parmi toutes les intoxications, et sont à rano-er à côté des désordres produits par l'alcool. Les accidents imputables au plomb sont connus depuis longtemps et ils sont très fréquents, grâce aux nombreux usages industriels de ce métal. De plus, la façon dont le plomb agit sur le svstème nerveux offre un intérêt tout particulier, d'abord parce qu'il y a analogie symptomatique entre l'atfection saturnine et les maladies de la moelle qui sont accompao-nées d'atrophie musculaire, et ensuite par le fait de cette limitation inconnue dans son essence, mais constante de la paralysie, sur les muscles extenseurs de l'avant-bras. Nous allons nous occuper de cette paralysie si curieuse.
La 'paralysie saturnine dans sa forme ordinaire et classique attaque ordinairement les extenseurs de l'avant-bras, qui sont d'abord frappés de paralysie, puis d'atrophie : il en résulte que la main pend dans le sens de la flexion, forme avec l'avant-bras un angle presque droit et ne peut plus être étendue volontairement. Cette paralysie atteint ordinairement les deux bras simultanément et avec une égale intensité ; elle arrive progressivement ou quelquefois presque subitement ; le plus souvent elle reste limitée aux membres supérieurs, et elle n'atteint que rarement les membres inférieurs, à peine dans un sixième des cas, d'après Tancquerel. Duchenne*^* a étudié avec une grande exactitude quels muscles de l'avantbras étaient paralysés, et il a constaté que c'étaient toujours à peu près les mêmes. D'après lui, les extenseurs sont paralysés, mais non les supinateurs ni l'anconé. Les extenseurs de tous les doigts ne sont pas toujours également afi'ectés • au début, souvent l'extension n'est abolie que dans quelques doigts. Si la maladie progresse plus loin, le deltoïde et parfois aussi le triceps sont pris. Ce qui est caractéristique, c'est que les muscles paralysés s'atrophient aussitôt. Le contour des muscles disparaît de façon que la face dorsale de l'avant-bras et l'espace interosseux ont l'aspect de profonds sillons dans lesquels on voit des tendons, mais plus de muscles. Avec cette atrophie coïncide, comme l'a montré Duchenne, la disparition de la contractilité électrique ; les muscles atrophiés ont cessé de
t. VII, p. 199- — Traité de la "pellagre et des pscrt do-pellagres, Paris, 1866. — Leudet, Recherches pour servir à /'histoire de la j)ellagre sporadique et de la pseudorpellagre des alcoolisés (Compt. rend, et 3Iém. de la Société de bioL, i' série, t. IV, année 1S67, Paris, 1869, p. 27). — BaiUarger, De la paralysie générale chez les pellagreux, mémoire lu à l'Académie de médecine {Annales médico-psi/chologiqi, 1849, etGa^. wierf. de Paris, I8i9, p. 1008). (Marne pellagreuse). — Tebaldi, Pandysls pellagrosa eurata coll. elettricilà (Gaz. Tosc. Lombard, 186S, u" 39, p. 239.)
(1) Billod, Gaz. méd. de Paris, i868, n°41. Extrait: Ramollissement général oU partiel de la substance blanche de la moelle épiniére chez les pellagreux.
(2) Marcé, Délire partiel, 1 1 ail uci nations, état chronirjue tendant à la démence^ éruptions petla' greuse ; tv.herculisntion pulmonaire (Oazelte des hôpitaux, 1863, n" 60.)
(8) Compta rend, de la Soc, de biol., 1864. — Voyez aussi M. Friinkel, Leichenbefuiide bei Pellatjra (Virchow's Archiv fur pathologisrhe Anatomie, Band XLVII, p. 511,1869).
(J) Voy. Biblio^'raphie dans Jaccoud, Traité de pathol. interne, apimnàice. 1877, p. 299.
(ô) DUchenne (de Boulogne), De Vélectrisation localisée et de son application à la pathologie et à la thérnpeutifjue;, 3' édition, Paris, 1872, p. 50S.
si-Éc.J INTOXICATION PAR LE PLOMB 5/0
répondre aux plus fortes excftations faradiques, tandis que le courant agit sur les fléchisseurs, et, au lieu de l'extension, le courant produit l'exagération de la flexion de la main et des doigts. La diminution de la contractilité électrique se fait d'après Duchenne, dans un ordre assez régulier : elle se montre d'abord à l'extenseur commun des doigts, puis à l'extenseur propre de l'index et à l'extenseur du petit doigt, puis enfin au long extenseur du pouce; ensuite la contractilité électrique diminue dans les radiaux, qui deviennent malades simultanément ou l'un après l'autre ; enfin, c'est le cubital postérieur, le long adducteur et après tous les muscles delà partie postérieure de l'avant-bras et le court extenseur du pouce qui sont pris. Les supinateurs et l'anconé restent constamment indemnes. Les muscles de la face antérieure de l'avant-bras, ceux de la main et les interosseux palmaires ne perdent jamais leur contractilité électrique. Les muscles de l'éminence thénar ne sont que rarement atteints et frappés d'atrophie. La paralysie saturnine peut s'étendre plus loin et gagner le bras. C'est surtout alors le deltoïde qui est intéressé, les autres muscles restant indemnes. Dans tous les cas, même dans ceux où la paralysie est très étendue, les supinateurs , les muscles de la face antérieure de l'avant-bras, le pectoral et le trapèze conservent leur contractilité faradique.
Ces recherches faites avec tant de soin ont été confirmées par les travaux ultérieurs ; de plus on a constaté que dans ces cas aussi la contractilité o-alva nique n'était pas toujours identique avec la contractilité faradique. A. Eulenburg (') a trouvé, comme dans la paralysie faciale, une diminution de l'excitabilité à l'égard du courant faradique, et au contraire une augmentation à l'égard du courant galvanique. Une fois cet auteur a constaté en même temps qu'une diminution de la contractilité faradique et une augmentation de la contractilité galvanique, une grande exaltation de la contractilité réfiexe dans les muscles paralysés. La disparition de la contractilité électrique est aussi importante au point de vue pronostique dans la paralysie saturnine que dans d'autres paralysies atrophiques, car l'atrophie musculaire lui est presque toujours parallèle. Dans les cas graves, la contractilité électrique disparait extrêmement vite ; Duchenne l'a vue complètement éteinte après un ou deux mois, et l'atrophie peut marcher avec une rapidité semblable. — Quand la contractilité se conserve longtemps et que l'atrophie fait des progrès lents, les chances de guérison sont plus nombreuses,
La paralysie saturnine porte exclusivement sur l'appareil moteur, tandis que la sensibilité reste intacte. Il n'y a ni douleur ni anesthésie soit avant, soit après l'apparition de la paralysie. La peau et les muscles conservent leur sensibilité électrique (sensibilité électro-cutanée et électro-musculaire). Mais il apparaît des phénomènes que l'on peut considérer comme de nature rophique. Il faut noter surtout certaines déformations décrites par Cubler et qui afi'ectent les tendons et les os du poignet <-', mais qui cependant n'étaient pas tout à fait inconnues à des auteurs plus anciens. Tancquerel aussi avait observé ces altérations , et après Gubler les auteurs français en ont reparlé (^>. Elles consistent en de petits gonflements cylindriques ou fusiformes situés sur les tendons et les gaines tendineuses des extenseurs des doigts ; au début ces tuméfactions sont molles et peuvent rétrocéder; plus tard elles sont dures et persistantes. Cubler les désigne sous le
(1) A. Eulenburg, Bi/frrrnles Verhrtlten der Muskcln pegrn inlermittirende und constante SlfOme bey Pardlysis Saturnin," (Deatsches Archiv /i klin. il/ed., Baïul III, p. 506-508, und Lehrbuch der funclionnellen yervenkrankheilen, ]>. 586-588).
(B) Afli Gahleri Dr la tumeur dorsale des mains d>ms la paralysie saturnine des extenseurs des doigts: Lecture faite à la Soeiété médicale des hôpitaux le 27 marS 1868^L'»i(on médicale, 3° série) t. VI 186», n"' 78. 79 et SO, p. 2, 15 et 26).
(3)'ii\ca\se, Du goii/lemcHt du dos des mains Chez les saturnins (Gnf.ette médicale dv. Paris, 186S, n" 20i 21,41, p. 281, 292,583. — 'fournie, De la tuméfaction de la région dorsale des tendons des extenseurs des doigts et de leurs gaines tendineuses avec arthrite métacarpo-phalangienne par suite d''hémiplégie de eause cérébrale chez les sujets non salurninx (Union méd., 1869, n" 17, 3' série, t. VII, p. J05).
576 MALADIES DE LA MOELLE PAR EMPOISONNExMENTS [patuol.
nom de ténosite hjpertrophique ou hyperplastique, et leur attribue pour cause le tiraillement auquel sont soumis les extenseurs, grâce à l'action prépondérante des fléchisseurs, et il ne faudrait pas les considérer comme le résultat direct de l'intoxication par le plomb. Les observations ultérieures de Tournié ont confirmé cette manière de voir, car il a observé les mêmes gonflements tendineux dans l'hémiplégie de cause cérébrale; en même temps que le gonflement des tendons il existe d'ordinaire un gonflement et une saillie des os métacarpiens qui est à ranger parmi les troubles trophiques consécutifs à la paralysie (v. p. 120).
La paralysie saturnine généralisée est beaucoup plus rare que la paralysie des extenseurs, dont elle se distingue seulement par une plus grande extension. Ce n'est guère que dans le sixième des cas qu'on voit la paralysie envahir les membres inférieurs ou tout le système musculaire. La paraplégie se comporte comme la paralysie saturnine type : les extenseurs du pied et des orteils sont seuls paralysés, et il en résulte également des contractures et des déviations des pieds (pieds bots). Quelquefois la paralysie s'étend à tout le sj'stème musculaire, et Duchenne a même vu une fois la paralysie du diaphragme. Diichenne fait cette remarque importante que, même lorsque la paralysie atteint tous les muscles, la perte de la contractilité électro-musculaire garde le même siège de prédilection que dans la forme type. De même aussi les muscles qui ont conservé leur contractilité électrique récupèrent rapidement leur motilité volontaire , tandis que les muscles qui ont perdu la propriété de se contracter avec le courant, sont le siège d'une paralysie incurable vouée à l'atrophie.
Anatomie pathologique. — La question du siège des lésions anatomiques dans l'intoxication par le plomb a, pour la pathologie des maladies nerveuses, une importance capitale, parce que beaucoup de névropathies primitives ressemblent à la paralysie saturnine, et aussi parce que cette dernière frappe toujours les mêmes régions. Voilà un poison qui, par une longue action sur l'organisme, produit des troubles nerveux parfaitement localisés qui montrent une affinité bien manifeste pour certains nerfs, certains muscles ou certaines cellules nerveuses; c'est certes là un fait bien curieux qui laisse supposer qu'il existe entre les diverses parties du système nerveux des différences chimiques dont nous n'avons aucune idée et dont rien ne peut nous rendre compte dans l'état actuel de la science. Nous savons, il est vrai, que dans l'intoxication saturnine généralisée on trouve une quantité relativement grande de plomb dans la substance nerveuse (Devergie et Guibout) et musculaire (Gusserow) ; mais cela même éclaire peu la question.
Il existe dans la paralysie saturnine des altérations musculaires bien manifestes qui consistent en une amyotrophie, laquelle ne semble diff'érer en rien des autres atrophies musculaires. Le muscle devient grêle, rouge pâle, flasque, et au microscope on trouve des fibres atrophiées avec production de graisse dans leurs interstices. La dégénérescence graisseuse des fibres musculaires que Duchenne considère comme l'indice de la perte de leur contractilité électrique, n'est pas aussi prononcée que cet auteur semble l'admettre. Le système nerveux central est-il malade et est-il le premier en cause dans la maladie? C'est là une question du plus haut intérêt. Les recherches faites jusqu'à ce jour rendent de plus en plus probable l'opinion qui veut que les centres nerveux et en particulier la moelle ne soient pas intéressés. Les anciens auteurs n'avaient pas hésité à assigner une origine spinale à la maladie ; cependant les recherches d'Andral, d'Abercrombie, de Tancquerel, et celles plus récentes de Lancereaux et de Westphal signalent toutes l'absence de lésions dans le système nerveux central. Un certain nombre d'observations, au contraire, font mention d'une altération des troncs nerveux. Lancereaux <*'
(1) Lancereaux, Note relative à un r m de paralysir saluniiar avec dUirolioa rh\< cordons nerveux des mioi^ch'x jieirn'yscj: ((iaz. mcil. de Paris. ISii",', ii" ■i(i, p. ^(lO).
srÉc] PARALYSIE SATURNINE 577
1 trouvé, dans un cas de paralysie saturnine grave, le cerveau et la moelle aorinaux, mais les nerfs se rendant aux muscles paralysés, paraissaient déjà
l'œil nu atrophiés et minces. Au microscope ils présentaient des fibres amincies et des gTanulations graisseuses. De même Aug. Ollivier (^) a vu, non- seulement les muscles, mais encore le nerf radial malades ; la plupart des fibres de ce nerf étaient en bon état, mais un certain nombre d'entre elles avaient diminué de volume et contenaient des granulations graisseuses. Gom bault (^' a publié récemment une observation dans laquelle la myéline des nerfs affectés était granuleuse et très peu abondante; le tissu conjonctif interstitiel était augmenté, il y avait grande prolifération nucléaire, surtout autour des vaisseaux. — Citons encore l'observation de Westphal (•^' :
Le nerf avait son aspect ef son volume habituels; sur une préparation par dissociation, on voyait des fibres normales renfermant de la myéline ; nulle part aucune trace de dégénérescence graisseuse. Après durcissement dans le bichromate de potasse, on constatait sur une fine coupe transversale une diminution énorme du nombre des tubes à myéline; en effet, les fibres normales contenant de la myéline et teintes en jaune n'étaient pas pressées les unes contre les autres, mais entre elles il y avait des espaces colorés en rouge. Ces espaces rouges, examinés à un plus fort grossissement, montraient des restes de fibres à moelle répandus discrètement au milieu de nombreux petits anneaux rouges dépourvus de myéline ; dans la moelle et dans les racines antérieures on ne put rien trouver d'anormal H).
La paralysie saturnine n'est que rarement un symptôme du début de l'intoxication par le plomb; cependant Romberg a ^^nhlié (k Uni s che Wahrnehmungen) une observation où cela eut lieu. En général il y a d'abord des coliques fréquentes, quelquefois des arthralgies ou del'éclampsie; lorsque l'organisme est soumis longtemps à l'action du poison et qu'il y a des rechutes répétées, la paralysie fait rarement défaut. Elle se développe lentement, parfois subitement. Elle peut être intense dès le début , et alors la contractilité électrique s'en va rapidement et l'atrophie marche vite. Le plus souvent la première atteinte est légère et la guérison s'effectue en quelques semaines ou en quelques mois ; mais la persistance de la cause fait réapparaître la maladie, qui prend une tournure grave et conduit à une atrophie incurable.
La seule ètiologie est le maniement prolongé, ordinairement pendant des années, du plomb ou des préparations plombiques. Le i)lomb métallique et la céruse 5ont les matières les plus dangereuses. L'introduction du métal semble toujour? se faire par la bouche, qui absorbe peu à peu les particules qui s'attachent aux mains et aux habits des ouvriers. Il faut songer aussi à l'inhalation de poussières de plomb.
Le diagnostic se base sur l'étiologie, c'est-à-dire sur le long usage du plomb, ixxv le liséré des gencives, sur l'existence antérieure de coliques, et enfin sur la forme particulière de la paralysie. La profession du malade guide le médecin : les peintres, les compositeurs d'imprimerie, les ouvriers qui tissent la soie ou la toile ■sont les plus exposés à l'empoisonnement par le plomb. Dans certains cas l'étiologie n'a été découverte que difficilement et à la longue. M. Meyer <-> a trouvé la 3ause d'un certain nombre de paralysies des extenseurs de l'avant-bras dans l'usage de tabac à priser contenant du plomb. L'acétate de plomb en application sur les yeux ou l'usage de préparations saturnines pour la teinte des cheveux, constituent une étioIogic tout aussi imprévue (Schottin).
Le 'pronostic de la paralysie saturnine est grave. Sans doute on peut espérer
(l)A. Ollivier, .Vo»ifer<'it.s'S coliques saliirnine, fdhuminurie pcrsixtaiite ; pavahj&ie dex rxiemours. desdeu..v membres stipérieura. (Comptes rendus des séances de la Sociclc de Bioloaie, Gaz. meV/., octobre 18G3 et 186'., n" 13, p. S29.
1?) fioTibault, Archives de pin/sinlo/jie, tS73. n° 4, p. 592.
(:ij NVostphal, Uehrr rinn Vrranderung des i\. radiali.s bei BleiUilvnung (Arch. f. Psychiatrie uiid yervcikrankhcitcn, Band IV, p. 770i.
(1) Taiiquercl a trouvé i.ue lois de rhypcrtropliie des libies du ifraiid syiiipaUiiquc.
ir>j Moi-itz, Meyei- et Viivhow's, Archiv fur pathologische .Vh".0»»u-, Band XI, Berlin 1^37, p. iO'J-;?lG Leydkn. Moelle cpinière. 37
578 MALADIES DE LA MOELLE PAR EMPOISONNEMENTS [patuol.'
la guérison, mais elle est rare dans les cas anciens et il y a lieu de craindre les récidives si le malade n'est pas soustrait à l'action du poison. Dans chaque cas particulier, le pronostic se réglera suivant l'état de la contractilité électrique et le degré de l'atrophie déjà existante. La perte totale de la contractilité électromusculaire et une forte alropliie ne laissent aucun espoir de guérison et le pronostic sera d'autant meilleur que la réaction sous le courant sera plus forte. Lorsque, la contractilité faradiqne étant abolie, la contractilité galvanique reste conservée, il y a encore quelque espoir d'amélioration. Toutes choses égales, le pronostic est plus mauvais quand la maladie est dans sa période d'augment, meilleur lorsqu'elle est à la période d'état on lorsqu'elle commence à s'améliorer.
Le traitement consistera avant tout à soustraire le malade à l'action nocive du plomb. Go n'est pas là une chose facile pour les ouvriers, qui ne peuvent pas toujours changer de métier. Les mesures prophylactiques auxquelles, dans ces derniers temps, les ouvriers eux-mêmes se sont décidés, peuvent suffire non pas toujours, mais souvent. On sait du reste que, même après cessation du maniement du plomb, il est survenu des récidives, ce qui a fait admettre une rétention du plomb dans l'organisme (Leber); la chose néanmoins est encore à prouver.
Le res;e du traitement se rapporte à celui de l'intoxication saturnine elle-même. On a attribué 2i\\ soufre la propriété d'éliminer le poison et depuis les recommandations de Tanquerel, on emploie presque généralement les bains sulfureux. On a préconisé aussi ïiodure de potassium dans le même but. De plus, on fait usage de Y électricité d'après les principes généraux que nous n'avons pas besoin de rappeler ici. Duchenne vante les bons effets du courant induit et fait usage d'un courant de la première hélice, aussi intense et aussi fort que possible et à interruptions nombreuses. Remak a cherché à démontrer la supériorité du courant continu. On a obtenu aussi de bons effets par l'usage de la strychnine (Tanquerel).