II. — CARACTÈRES C LINIC 0- ANATOMIQUES
Début. — Il est bien rare que le médecin puisse observer la maladie à son début. Lesphlyctènes,les furoncles, les abcès superficiels, et, à plus forte raison, les tubercules ou les nodosités ulcérées dont il est souvent question dans les auteurs, comme de phénomènes initiaux, appartiennent à une période d'état déjà plus ou moins ancienne. Sans doute, les premières manifestations appréciables sont des saillies indurées, d'abord assez rares, qui siègent sur un point du pied et augmentent très lentement de volume ; mais avant l'apparition de ces nodosités, une phase d'invasion toute latente a échappé à l'observateur. Carter prétend cependant avoir reconnu les débuts de l'affection avant la formation d'aucune tumeur. « J'ai observé, dit-il, des traînées rougeâtres dans l'épaisseur de la peau, à la plante des pieds, et, ayant trouvé qu'elles
anat. and phys. und fur klin. med. von Virchow, XXVII, 1863, trad. avec annot., in Arch. de méd. nav., 1864, II. — Layet,, Mycétome, Dict. enc. des se. méd. — Lewis et Cunningliam, The fungus dis. of India, a report of obs. Calcutta, 1875; Appendice to eleventh rep. of the sanit. corn, with tlie govern. of India, 1875; Tlie Lancet, janv. 1876. — Minas, Kereena'grah, tuberc. dis., Ind. an., XIII, 1861 ; Cases of the tuberc. dis. of the foot. Ibid., XIV, 1862. — Moore, Ind. med. gaz., nov. 1869. — Robin (Ch.), Note à la Soc. de biol., 1863.— Rochefort, Du pied de Madura ou mycétome de Vandykc Carter. Arch. de méd. nav., 1876, XXV.
contenaient de nombreuses petites cellules ou spores à différents états de développement (Carter rattache les lésions à un parasitisme végétal), j'en ai conclu qu'elles constituaient la maladie à sa première période. » Plus tard, on aperçoit « une tumeur ou saillie petite, aplatie, indolente, ou un peu sensible au toucher, dure et à développement lent; au bout de plusieurs mois, la tumeur s'acumine et son sommet ne tarde pas à se rompre, pour rejeter au dehors des éléments cryptogamiques ; des sinus se forment et persistent, jusqu'à l'expulsion du parasite; cependant la tuméfaction fait des progrès, de nouvelles saillies apparaissent, et la maladie est établie ». Le plus ordinairement, les premières saillies siègent à la plante du pied ; mais, d'autres fois, elles se montrent à la région dorsale ou dans l'intervalle des orteils.
Maladie coyifirmée. — Au bout d'un certain temps, \q piedXovX entier a augmenté de volume^ suivant son épaisseur et sa largeur
(on le rencontre deux ou trois fois plus gros qu'à l'état sain, chez quelques malades), moins par l'épaississement de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané, que par le développement de tumeurs spécifiques dans les parties profondes. — Sa forme est plus ou moins cylindrique ou ovoïde, parce que la face plantaire devient convexe ; les bords s'arrondissent et s'élèvent, de manière à représenter de véritables faces latérales, qvl l'on ne perçoit plus les saillies osseuses habituelles, comme noyées dans la tuméfaction des tissus mous; l'organe représente une masse informe , d'oii semble émerger, par un étrange contraste, une jambe amaigrie, presque réduite à son soutien squelettique et à l'enveloppe tégumentaire. Les orteils, maintenus sur un plan supérieur à la face plantaire, n'arrivent plus au contact du sol; ils sont parfois déviés de leur direction normale, soit par des tumeurs situées dans leurs intervalles, soit par les déplacements ou les
FiG. 27.— Pied du Maduré (d'après une photographie du D' A. Collas).
538 TRiVITÉ CLINIQUE DES ?.[ALADIES DES PATS CHAUDS
altérations que subissent les tendons ; généralement, les ongles sont intacts.
Les modifications de volume et de forme que présente le pied, avec \ augmentation de poids qui en résulte, ont nécessairement pour conséquence d'entraver la locomotion. Pendant quelque temps, le malade peut encore marcher, en appuyant le talon sur le sol. Mais bientôt, ce moyen lui fait défaut ; il est réduit à se traîner sur les fesses, sur les mains et sur la jambe saine, à moins qu'il ne fasse usage de béquilles, ou demeure accroupi dans quelque coin de case, affaibli à la fois par le manque d'exercice et par la privation qui résulte de son incapacité de travail. — Un symptôme accessoire, que Collas a rencontré chez ses malades, et qu'il n'a pas vu indiqué dans les travaux anglais, vient encore accroître les difficultés de la locomotion ; c'est un énorme gonflement des ganglions inguinaux du côté malade, gonflement indolent, comme pierreux, purement lymphatique d'ailleurs, et sans influence sur l'issue des amputations pratiquées \
Quand la maladie est de date relativement récente, la jjeau dans les parties demeurées saines est terne, sans éclat, de teinte sale, comme chez tous les individus souffrants ; plus tard, elle est d'un noir foncé (Hindous).
La masse du pied offre une dureté uniforme et qui a quelque chose de spécial; elle ne garde pas l'empreinte du doigt, elle donne au toucher la sensation d'une consistance élastique, d'une coque métallique, cédant à la pression et reprenant après celle-ci sa forme primitive. Elle ne fournit pas de crépitation, et elle n'est jamais le siège de pulsations analogues à celles que l'on constate dans certaines tumeurs des os.
La sensibilité est conservée ; mais il n'y a pas de douleur, à proprement parler; quelques sujets éprouveraient cependant une sensation gravative de douleur sourde, éveillée par la pression, et, chez une malade observée par Collas, le pied devenait parfois le siège de douleurs plus ou moins vives, contusives, térébrantes ou lancinantes, irradiées jusqu'au delà du genou.
A la surface de la région affectée, on aperçoit les orifices de nombreux pertuis. des tubérosités et des bourgeons charnus.
Les tubérosités [tubercules de quelques médecins) sont des
' C'est une manifestation probablement lymphathexique.
saillies hémisphériques, plus ou moins régulières, plus ou moins nettement délimitées , tantôt bien détachées , tantôt comme noyées dans l'épaisseur du derme. Leur volume varie depuis celui d'un pois jusqu'à celui d'une moitié de petite noix. D'abord rares, elles augmentent en nombre avec les progrès de la maladie, et c'est par douzaines qu'on les peut compter, quand l'affection a déjà deux ou trois ans de durée. On les trouve sur le dos, à la plante, aux bords des pieds, et dans l'intervalle des orteils, isolées ou adossées les unes aux autres, comme cohérentes en certains points. Ce sont les reliefs des kystes sous-cutanés dont il sera question plus loin. Il y en a d'intacts, d'autres sont ulcérés, d'autres enfin présentent des cicatrices blanches et irrégulièrement étoilées, lorsqu'elles sont récentes, pigmentées par îlots ou même de coloration plus foncée que la peau, quand elles sont anciennes. — Les bourgeons charnus sont des saillies globuleuses, molles, quoique possédant une certaine résistance, d'un rouge plutôt pâle que vif, ne saignant pas facilement, et dont le centre offre , au milieu de fongosités mamelonnées , qui le dérobent plus ou moins aux recherches, l'orifice d'un pertuis. Ils sont, en général, peu sensibles ; cependant, le stylet provoque parfois de la douleur en les touchant, même très légèrement. Les bourgeons charnus émanent de kystes ulcérés, qui répondaient eux-mêmes à des tubérosités ; ils sont comme le prolongement de la membrane qui tapisse intérieurement ces kystes, d'après Collas ; ou plutôt, ils sont cette membrane elle-même, dont les bords devenus fongueux se sont renversés au niveau de l'ouverture créée par l'ulcération. Les uns, aplatis, sessiles, parce qu'ils paraissent naître directement de la peau, correspondent à des kystes profonds, sans relief extérieur ; les autres se relient à des kystes superficiels, ou, par conséquent, à des tubérosités plus ou moins prononcées. — Les bourgeons charnus indiquent l'ouverture des pertuis qui conduisent dans les cavités kystiques, pertuis désignés sous les noms de drains ou de tunnels, quand ils ont une certaine étendue. Lorsque la maladie n'est pas encore très ancienne, ces drains laissent pénétrer le stylet dans des cavités borgnes, de profondeur variable, suivant la situation des kystes. Plus tard, quand la désorganisation est très avancée, la sonde traverse les. tissus sans rencontrer d'arrêt, sans donner la sensation de buttement contre la ])aroi d'une cavité limitée ;
elle chemine au travers de masses ramollies, de consistance caséeuse. Certains canalicules font communiquer entre elles deux ou plusieurs cavités kystiques, situées profondément ; d'autres servent de débouché commun aux drains particuliers de plusieurs kystes, avant d'arriver à la peau. Dans la théorie de Carter, ce système de drains s'établit des parties superficielles aux parties profondes, par ramifications et anastomoses successives; il n'y a point de cavités particulières pour aboutissant ou pour origine, mais plutôt des dilatations [lociilï) au niveau des anastomoses. Comme le fait avec raison remarquer Collas, une telle manière de voir est infirmée par l'observation incontestable de kystes isolés ou simplement adossés à des canalicules. — Ordinairement, l'orifice des canalicules reste béant, plus ou moins recouvert par les bourgeons charnus, et il donne issue à un liquide ichoreux caractéristique. Quand la sécrétion est peu abondante, les bourgeons se revêtent d'une pellicule mince, molle, faiblement adhérente, au-dessous de laquelle une cicatrice peut se former, si tout écoulement vient à cesser ; mais si celuici, un moment suspendu, reprend avec une nouvelle intensité, la pellicule est détachée. Il est des cas où l'ouverture du drain ne suffit pas au débit de l'ichor ; on voit alors se produire une ou plusieurs ouvertures dans la substance des bourgeons charnus eux-mêmes, qui se divisent en lobules et prennent l'aspect de végétations plus ou moins ramifiées. L'ichor est un liquide d'une odeur extrêmement fétide, rappelant celle du pus altéré ou de la gangrène. Il est absolument identique au liquide que renferment les kystes. D'un blanc sale ou jaunâtre, d'une consistance sirupeuse ou huileuse, parfois strié de sang, il tient en suspension une matière grumeleuse, qui lui donne une apparence caillebotée, s'allonge en filaments quand on fait écouler lentement le liquide, ou se présente sous la forme de corpuscules blanchâtres ou jaunâtres, bruns ou noirs. Etudié au microscope, l'ichor ne laisse apercevoir que de nombreuses gouttelettes d'huile, accidentellement des cristaux de stéarine, des masses amorphes de matière finement granuleuse, des éléments de tissu fibreux, et ces corpuscules qui, par leur agglomération, constituent dans les kystes les corps mûriformes, pathognomoniques de l'affection. On n'y rencontre guère de globules de pus. L'écoulement de ce liquide grumeleux est bien le symptôme le plus impor-
PIED DU MADURE 541
tant de la maladie, comme l'ont fait observer, malgré des interprétations diverses, Godefrey, Eyre, Balling-all, Minas, Carter et Collas. La quantité varie b€aucoup, selon les malades ; elle semble diminuer par le repos du membre.
Le processus morbide n'a rieo d'inflammatoire. La partie malade offre une température normale^ et c'est par accident qu'on trouve des globules de pus dans l'ichor, sans doute à la suite d'un état phlegmasique momentané de la membrane des kystes. L'affection n'éveille non plus aucune réaction générale (sauf dans le cas, d'ailleurs exceptionnel, de douleurs plus ou moins intenses). Longtemps, la santé reste bonne, et si, au bout de plusieurs années, les malades se présentent à l'observation du médecin amaigris, cachectiques, b'est par le fait de l'épuisement de l'économie, sous l'influence d'une immobilité presque continuelle, de la fatigue qu'entraîne un membre alourdi et devenu le siège d'une sécrétion ichoreuse, parfois abondante, et surtout de la misère où sont réduits des êtres devenus incapables de tout travail. Il n'y a pas de cachexie spécifique, comme le pourrait faire supposer a jjriori l'engorgement des ganglions inguinaux, comme l'ont admis les médecins, qui ne croient pas à la bénignité de la tumeur, comme l'a supposé Collas lui-même, à propos de son premier malade, mais comme il a cessé de le penser, après avoir vu guérir tous ses amputés.
Marche, durée, terminaison. Pronostic. — L'évolution de la maladie est lente, sa durée fort longue. L'affection n'a aucune tendace à la guérison. Il ne semble pas qu'elle soit envahissante, ou, si elle l'est, c'est dans une très faible limite, car, au bout de plusieurs années, les lésions ne dépassent pas une partie du pied, ou bien rarement elles s'étendent à la jambe. Mais si l'on voit une ou plusieurs tubérosités disparaître, des kystes se vider, puis se cicatriser, comme le prouvent les plaques lisses, décolorées ou pigmentées de la peau, d'autres tumeurs se forment et se développent parallèlement. Aucun traitement ne modifie l'affection une fois confirmée.
Si les malades sont abandonnés à eux-mêmes, ou si la chirurgie intervient trop tard, ils périssent par cet épuisement de misère, auquel il a été fait allusion, au cours d'une diarrhée, ou victimes d'une maladie préexistante ou intercurrente. Collas a observé un
un cas de terminaison par gangrène, mais qu'il considéra comme accidentel et probablement en rapport avec la sénilité.
On ne peut dire si l'affection, reconnue dès son début, encore très limitée et ne consistant qu'en un petit nombre de kystes superficiels, est susceptible de guérison ou d'amendement par une médication quelconque. Un cas rapporté par Minas prête à controverse. Mais il est certain qu'à la maladie confirmée, l'amputation est le seul remède : elle est ordinairement suivie de succès, et c'est un résultat bien acquis à la science, que, la partie lésée retranchée, l'affection ne récidive jamais.
Le pronostic est facile à déduire de ce qui précède. La maladie de Ballingall n'intéresse pas directement la santé générale ; elle ne compromet pas directement l'existence; mais elle place les individus qu'elle atteint dans l'alternative ou d'un épuisement à long terme, ou d'une opération sérieuse à subir.
Localisation. — Le siège de prédilection de la maladie est l'un ou l'autre des pieds. Mais il y a des cas de localisation sur une main et, d'autres fois, les désordres seraient limités à quelque doigt ou à quelque orteil (Collas). Carter a donc eu raison d'écrire : « Les pieds et les mains sont les parties du corps qu'envahit la maladie ; mais ce trait de l'affection (aussi bien que son caractère d'endémicité, jusqu'à présent concentrée dans l'Inde), se modifiera peut-être plus tard, quand on aura réuni un plus grand nombre d'observations. » Quelques faits justifient cette réserve : on a signalé l'affection, tantôt sous son véritable nom, tantôt sous celui de tumeur sarcomateuse, à la jambe, au poignet, et, d'après Collas, l'épulie grave, appelée à tort cancer de la mâchoire inférieure, à Pondichéry, pourrait bien être de même nature que la tumeur du pied de Madura. — Il n'existe pas d'observation authentique d'une double localisation sur un même sujet. — En général, l'affection frappe indifféremment l'un ou l'autre pied. Cependant, elle semblerait montrer quelque préférence pour le pied droit. Elle ne s'étend guère au delà de la ligne malléolaire ; mais on ne saurait douter que les lésions ne puissent s'étendre â la jambe, après les observations qu'ont présentées Eyre, Godefrey, Biddie', Carter, Collas, etc.
Aiialomie jKitholoyique. — La lésion caractéristique est une dégénérescence des parties molles et des os, rapportée à une
néoplasie tuberculeuse par les premiers observateurs, à une production épithéliale hétérotopique et enkystée par Ch. Robin et Collas. On ne rencontre rien, dans l'examen microscopique des tissus altérés, qui justifie de pareilles assertions; il est aussi impossible de démontrer l'existence de la matière tuberculeuse dans les tubérosités, que de prouver l'identité des éléments des corpuscules mûriformes avec un épithélium prismatique ou des cristaux de substance grasse dérivée de sa transformation. L'affection nous paraît bien due à l'envahissement d'un entophyte, ainsi que le soutient Yandyke Carter. Cet éminent médecin donne à la maladie le nom de My ce tome; il la considère comme le résultat d'une destruction des tissus parune production fongoïde, que représentent les corpuscules mûriformes.
« A première vue, une section des parties malades n'offre que de la confusion. La peau est très épaisse ; les tissus osseux, musculaires et fibreux semblent transformés, ou ils sont imprégnés d'une matière glaireuse, tenace, comme putrilagineuse, de couleur grise ou rougeâtre, parsemée de masses globulaires de fungus jaunâtres et de consistance caséeuse, ou plus résistantes et de couleur brune ou noire. Un peu d'attention permet de constater les dispositions suivantes. Les productions du fungus sont logées dans des cavités sphériques, creusées dans le tissu spongieux des os ou dans les parties molles. De ces loculi (kystes) partent des canaux tubulaires ramifiés, qui s'anastomosent souvent, se terminent dans des culs-de-sacs dilatés, ou viennent s'ouvrir à la peau; les canaux, de même que les loculi, sont tapissés par une membrane, qui se détache des os avec facilité et adhère aux parties molles... Il est évident que ces canaux ont pour office de conduire au dehors les fructifications du végétal parasite, qu'entraîne un liquide d'excrétion séreux. Ces corps étrangers déterminent un certain degré d'inflammation, avec les conséquences qui se rattachent à cet état... ; mais il est très rare que les os soient atteints de carie et les articulations rongées ; la résorption par pression ou désagrégation moléculaire est le seul mode de destruction du tissu des os... » L^envahissement marche des parties superficielles vers les parties profondes, les parasites s'introduisent dans les tissus par l'orifice des glandes sudoripares.
Les corpuscules cryptogamiques n'ont pas une aj)parence uniforme. De là [ilusieurs variétés demycétomc;
La première variété est caractérisée par de petites masses rougeâtres, accidentellement entrevues par Godefrey et Day, et connues, depuis l'examen de Berkeley, sous le nom de masses ou corps truff'oïdes. « Le fungus noir se présente en masses plus ou moins sphériques, atteignant jusqu'à un demi-pouce de diamètre; leur surface extérieure est finement tuberculée et d'un noir foncé; leur surface de section, d'un brun très vif et très foncé, offre un aspect rayonné ; leur consistance est ferme, quoique leur substance soit friable, suivant la direction des rayons ; cependant, elles cèdent parfois à la pression comme du bois pourri. Ces masses sont constituées par des fasciculi intimement unis, d'un diamètre de 1/200° à 1/400'' de pouce, cylindriques, en chapelet, ramifiés et partant d'un centre commun. Les fasciculi sont eux-mêmes formés par des fibres pâles, homogènes, d'un diamètre de 1/1000" à 1/3000" de pouce, dont l'extrémité périphérique se renfle en tête d'un noir intense, et dont la dispersion irrégulière donne à la surface de la masse un aspect tubercule. Ces renflements globulaires, d'un diamètre de 1/100" à 1/120" de pouce, s'observent également à l'extrémité des ramifications les plus courtes. Ils sont constitués par des amas très serrés de cellules (filaments de cellules en chapelet?) de couleur orange, entre lesquels on rencontre des cellules plus volumineuses, à parois épaisses (sporanges avortés ?) Les masses les plus considérables occupent les loculi (kystes) et paraissent se diviser en fragments plus petits, qui répondent à un ou à plusieurs des renflements globulaires et deviennent libres. Les sinus et les canaux qui se rendent àla peau sont remplis de ces particules noirâtres, quelquefois plus grosses qu'une tête d'épingle. Avec elles s'échappent les éléments reproducteurs du végétal, qui, s'ils rencontrent des conditions favorables, germent et donnent naissance à un champignon rouge, semblable à une moisissure. C'est là le générateur probable, ou, pour mieux dire, la forme normale du fungus noir du mycétome. On retrouve encore, dans le pied, le champignon dégénéré, transformé en matière de consistance et d'aspect cristallins (stéarine ?) et dépourvu de toute organisation. Ce changement est une transition à la deuxième variété. Berkeley, qui a étudié les masses noires, provenant d'un sujet observé par Carter, en a donné la description suivante: « La partie oii la structure se montre le plus noitc olTrc les caractères d'un véritable oïdium, tel que l'oïdium
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fulvum. Des filaments brunâtres, en chapelet, partent d'une base commune; ils sont articulés, cylindriques, terminés par de grandes cellules semblables à des spores. Celles-ci pourtant ne semblent pas germer in situ; elles se dilatent énormément et leur contenu albumineux prend à la longue une consistance résineuse ; beaucoup se détruisent, et il ne reste plus que des fragments d'anciennes enveloppes. La matière résineuse est inflammable; on ne s'est pas assuré de ses propriétés chimiques d'une manière exacte. Si cependant les grandes cellules terminales sont une des formes de la fructification, elles n'en sont pas, selon toutes les probabilités, la seule forme, puisque, à trois reprises, les masses fongeuses noirâtres, soit après avoir macéré dans l'eau, soit conservées dans l'alcool, semées à dessein sur de la colle de riz, pour rechercher s'il ne se produirait pas un autre genre de développement, ont produit une moisissure particulière, qui (il n'est guère possible d'en douter) répond à la condition parfaite de la plante, bien qu'elle n'ait jamais été observée ailleurs; il ne faut point en être surpris, car, jusqu'ici on n'a donné que très peu d'attention aux champignons microscopiques de l'Inde. De nouvelles investigations montreront les rapports du végétal avec la maladie... Le fungus semble très voisin du genre mucor, mais les sporanges n'ont pas de columelle ; c'est là un caractère qui le range plutôt dans le genre chionyphe^ et, en réalité, il ne se rencontre pas un seul caractère qui empêche de le classer dans celui-ci, quoique les deux espèces connues du chionyphe ne se rencontrent que sous la neige. Il est très possible pourtant que l'habitat propre de notre fungus soit sur une terre humide. Le végétal est constitué par un stratum filamenteux très délicat, qui s'étend en toutes directions, sur la colle de riz, de manière à former des plaques peu élevées. Les filaments ont environ 1/3400" de pouce de diamètre ;' ils sont plus ou moins branchus et contiennent des masses de matière granuleuse, qui leur donnent une apparence articulée. Ces masses passent du jaune brillantau rouge. Lss courtes ramifications latérales du mycélium donnent naissance à des sporanges arrondis, qui, dans les premiers temps, renferment un simple noyau, mais qui, par les progrès de la végétation, présentent diverses phases de formation cellulaire et finalement produisent des spores subfusiformes, courtes, pourvues d'un nucléus ou d'un globule graisseux à chaque extrémité. Les sporanges
MALADIES DES PAYS CHAUDS. 3o
atteignent parfois un diamètre de 1/400' de pouce ; comme le mycélium, ils passent du jaune au rouge, mais quelques-uns paraissent demeurer incolores. Les spores, dès qu'elles sont éjectées, germent très rapidement et donnent naissance à des filaments, d'abord parfaitement droits. Quelques-uns des filaments du mycélium, probablement les plus jeunes, sont distinctement articulés; au niveau de chaque articulation, il existe un nucléus ou un globule huileux. Parfois, les sporanges sont couverts d'un lacis de filaments, dont il est encore difficile de préciser l'origine, mais qu'on observe également dans le miicor stolonifer, qui souvent se développe sûr la colle de riz, en même temps que notre chionyphe. L'espèce peut être ainsi caractérisée : hyphasmate ex albo flavorubroque , sporangiis demum coccineis, sporis breviterfusiformibus.y» En lui donnant le nom de Carter [chionyphe Carteri)^ on ne fait que rendre hommage aux travaux de l'observateur qui a le plus contribué à élucider l'histoire de la maladie * .
La deuxième variété du mycétome est caractérisée par l'absence des corps truffoïdes de Berkeley. Des petites masses de coloration brunâtre, de consistance caséeuse, constituées par une agrégation de particules granuleuses, occupent les loculi (kystes). Les granulations, faciles à distinguer à l'œil nu, ont l'aspect des graines de pavot. Elles sont innombrables et sortent librement par les canalicules fistuleux ; chacune est constituée par des corpuscules arrondis ou anguleux de 1/60^ de pouce de diamètre, enveloppés de tous les côtés par une frange cristalline épaisse. Ces singuliers corps, dépourvus de toute structure, simplement granuleux, avaient laissé très perplexes le D"" Ballingall et le professeur Quekett, qui les observèrent les premiers. Carter n'a reconnu leur véritable nature qu'après les avoir rencontrés débarrassés de leurs franges cristallines, et parfois pourvus intérieurement comme de noyaux transparents, semblables à des spores, mais peut-être fournis par des globules huileux ; il les regarde comme des fungus dégénérés.
Lewis et Cunningham admettent que les corpuscules de la première variété sont bien cryptogamiques ; mais ils estiment que les granulations de la deuxième variété n'ont rien de végétal,
* Le genre chionyphe n'est pas admis par le plus grand nombre des botanistes. Voir le Dict. de botanique de Bâillon.
qu'elles sont constituées par de la graisse, devenue caséeuse au centre, cristallisée à la périphérie.
Sans nous prononcer d'une manière catégorique et définitive, en faveur d'une opinion exclusive, nous accordons une grande valeur aux observations de Carter. Nous pensons cependant que ce médecin a fait la part trop minime aux lésions profondes, pour les besoins de sa théorie ; avec Collas, il est permis de supposer que la lésion est souvent profonde dès le début, et l'on doit reconnaître qu'en plus d'un cas, les altérations sont très accentuées dans les os. Nous avons publié, dans les Archives de médecine navale (l^"" semestre 1883), une observation anatomique très détaillée, à laquelle nous renvoyons nos lecteurs ; nous nous bornerons à rappeler les réflexions que nous a suggérées l'étude des lésions : « Il semble bien que la masse du pied ait subi comme une imbibition générale par une matière visqueuse, mucoïde, analogue à la glaire de certains champignons, matière chargée de granulations sporoïdes, et servant de lit à des éléments protophytaires, ultérieurement développés sous la forme de corpuscules frangés ^ L'invasion parasitaire provoque d'abord une irritation, dont la conséquence est une hyperplasie des éléments conjonctifs, momentanément protectrice ; la production du tissu fibreux, au derme et dans le tissu sous-dermique, lui oppose une
* Voici comment nous avons décrit ces corpuscules frangés, éléments des corps muriformes, complets ou fragmentés, qu'on rencontre dans l'ichor et les cavités kystiques. « Sous une pression assez forte, mais égale, non accompagnée du froissement latéral des lames, ces éléments apparaissent comme des corps rayonnes, qui, par leur aspect, rappellent de petits médusaires ou certains champignons; autour d'une masse centrale, de matière amorphe, incolore ou un peu grisâtre, sont disposés des prolongements incolores, longs, étroits, ondulés, atténués vers leur extrémité d'insertion, cylindroïdes, dépourvus de noyau, parfois comme cloisonnés uu superposés bout à bout, de telle sorte que la couronne semble formée d'une double série de franges concentriques. Si l'on augmente la pression, en même temps que l'on imprime aux lames, tout en les maintenant en contact, des mouvements de latéralité, les corpuscules rayonnes se dissocient: les franges se séparent de la masse centrale, ou adhèrent par rangées, par touffes, à des parcelles de cette masse ; enfin, si l'on continue à froisser plus fortement les lames l'une contre l'autre, toute forme figurée disparaît, l'on n'a plus sous l'objectif qu'une matière incolore et très finement granuleuse...» Ni par leur forme, ni par leur résistance à l'action mécanique, ces corpuscules ne sont comparables aux blocs épithéliaux, dans lesquels les éléments constitutifs, pourvus d'un noyau, nettement délimités, sont à peine modifiés par les plus fortes pressions qu'on imprime aux lames, dans une préparation ; nous ajouterons que ces corpuscules ne sont point colorés par le picro-carminate, qu'ils résistent à l'action de la potasse et de l'acide acétique. Un ne saurait non plus confondre ces corpuscules avec des cristaux de matière grasse ; ils n'ont point la forme aciculaire de ces cristaux et ne sont point modifiés par l'éther.
Kio. 28.
Pied du Maduré uu mycétome de V.-D. Carter : coupe el détails histologiques des lésions (demi-schématiques : A Corre).
barrière, que l'on retrouve plus résistante dans les aponévroses et les tendons. Mais, peu à peu, la glaire et ses granulations pénètrent partout et se substituent aux éléments anatomiques. La matière mucoïde se développe avec une grande facilité dans les gaines lymphatiques, autour des petits vaisseaux sanguins. Dans les muscles, son envahissement est annoncé par une sorte de transformation vitreuse des fibres, qui perdent leur striation, deviennent moins distinctes, transparentes, et se brisent en courts tronçons ; dans les cartilages, par un ramollissement général de la substance et sa transformation en tissu fibroïdc ; dans les os, par la diminution des éléments minéraux, l'effacement des ostéoblastes, etc. Les cavités kystiques répondent à des îlots de masses à corpuscules frangés. Ces cavités demeurent isolées, pour la plupart, au moins pendant un très longtemps; de telle sorte qu'à l'examen macroscopique du pied, on ne remarque rien qui réponde au schéma de Carter, où l'on voit des canalicules, partant de la surface tégumentaire, traverser le membre dans toute son épaisseur et dans toutes les directions, s'entre-croisant, s'anastomosant et donnant naissance aux loculi à leurs points de rencontre. Mais à l'examen microscopique, ce schéma reste absolument vrai ; le pied est bien partout pénétré par des traînées de matière glaireuse ou aréolaire, largement communiquantes entre elles, formant de vastes îlots, oii, quand elle disparaît par un mécanisme encore à déterminer, elle laisse en sa place les cavités remplies parles corps mûriformes... Il s'agirait bien d'une maladie parasitaire... Mais tout en nous rangeant à l'opinion de Carter \ nous
' La figure ci-contre est extraite du mémoire que nous avons publié dans les Archives de médecine navale. Nous en reproduisons ici la légende :
1. - Coupe verticale antéro-posférieure du pied: a, partie trop détériorée pour l'étude; — 6, extrémité inlérienre du tilMa, avec ciivités kystiques; — r, astragale ramolli, avec cavités kystiques;
— d, adhéreiices entre les lames fibro-carlilagineuses du tibia et de l'ai-tia gale ; — e, portion ramollie du calcanéum, avec caNités kystiques; — f, autre portion du calcanéum, réduite à une simple lamelle;
— g, coupe oblique du 3= métatarsien; — h, matière fibro-gèlalineuse, creusée de dépressions et de cavité- kystiqiios, quelques-unes renfermant des corps mûriformes; — î, masse musculaire vagueiiient délimitable, inférieurcment creusée de vacuoles; — j, aponévroses et tendons ; — k, tendon d'Achille, avec un kv-te à corps mnriforme ; — l, parties molles ?i;mi-caséeuses, presque privées de peau.
2. —"Granulations d'un corps muriforme, écrasées et dilacérécs par froissement entre deux lames de verre : a, un corpuscule frangé presque complet : — 6, fragments de corpuscules frangés ; — c, éléments des frang.s isolés :— rf, matière jaunâtre, caséeuse, avec globules graisseux.
i. — L'n muscle dont le saicoli mme est transformé en matière glaireuse aréolaire, et dont les aisceanx, dépourvus de stries, sont envahis par la matière glaireuse infiltrée de fines granulations sporo'ides et de granulations graisseuses.